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Qu’est-ce que le sionisme?

Définition du sionisme proposée par Maxime Rodinson dans l’article « Sionisme » rédigé pour l’Encyclopaedia universalis en 1972.

Le mot « sionisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mouvements différents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine. Le succès du sionisme politique et à visée étatique a assuré la primauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mouvement idéologique sioniste de type politique s’est trouvé face à de nouveaux problèmes lui imposant une nouvelle définition. Les idéologues antisionistes ont, eux aussi, souvent usé du terme « sionisme » de façon laxiste.
Pour les uns, le sionisme découle d’une vocation nationale permanente de l’ensemble juif, par là même légitime et bienfaisante. Pour d’autres, il représente une infidélité essentielle aux valeurs universalistes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme prolétarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une émanation malfaisante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capitalisme impérialiste.

Gaza : un message pour le monde...


En cette Journée des enfants… C’est le septième jour de l’escalade israélienne contre Gaza.

J’avoue que je ne suis pas assez forte pour supporter toutes ces choses horribles, c’est tellement difficile de voir un innocent tué d’une manière si atroce. Des civils sont tués, des personnes âgées sont tuées, des femmes sont tuées et des enfants aussi sont tués… De quoi sont-ils coupables pour mériter ce qui leur est arrivé ? Quelle scène ironique, alors que le monde célèbre la Journée des enfants, l’agression sioniste a tué plus de 26 enfants de Gaza. Alors qu’Israël est le pays le plus démocratique du Moyen-Orient. Alors j’emmerde une telle démocratie !

Indiens de Palestine

« D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :
La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis
Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes

Günter Grass

Un Etat commun entre le Jourdain et la mer

« L’État commun n'est pas une position de repli devant l’échec de la solution «  des deux États ». Ce n'est pas non plus, contrairement à une opinion répandue, « une des deux solutions possibles » entre lesquelles on aurait à choisir, comme au marché entre carottes et betteraves. C'est la seule voie réaliste car elle est la seule à prendre en compte la situation actuelle, loin des projections géopolitiques ou démographiques. »

75 ans : c’est le temps écoulé depuis le premier plan officiel de partition de la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre arabe. Trois quarts de siècle pendant lesquels on a vu passer d’innombrables résolutions, conférences, déclarations, missions, « feuilles de route » et autres « relances du processus de paix ». Pourtant la perspective de voir « deux États vivant côte à côte dans la paix et la sécurité » est plus lointaine que jamais.
C’est que la partition de la Palestine historique en deux États n’est pas une solution, mais un discours. C’est un discours de guerre drapé dans une rhétorique de paix, qui permet de justifier les faits accomplis comme ceux à venir. Ce discours si commode ne peut pas déboucher, ne débouchera jamais sur une solution véritable, car la partition de la Palestine n’est tout simplement pas possible.

Il faut en finir avec l’idée de la partition et la remplacer par celle du partage de ce pays, sa mise en commun entre tous ceux qui y habitent et qui en deviendront les citoyens libres et égaux. Le partage, loin de représenter une utopie, est la seule solution réaliste et réalisable car elle correspond à la situation actuelle dans le pays.

Fait étrange, cet État commun est présenté tantôt comme une utopie – face à la solution « réaliste » qui n’a pas avancé d’un pouce en trois quarts de siècle – et tantôt comme une grave menace. Il faut choisir : une utopie ne peut pas être une menace – et si l’État commun constitue une menace, c’est qu’il n’est pas une utopie.

Aujourd’hui, le thème de One State, de l’État commun, est discuté dans le monde entier y compris en Israël. Il est grand temps que le public français, tenu jusqu’ici soigneusement à l’écart, puisse être informé des termes d’un si crucial débat.

Eric Hazan & Eyal Sivan


A la radio

Le Crif ordonne la censure, l'université Paris 8 obéit !

Julien Salingue, membre fondateur du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient, réagit à la décision de l'université Paris 8 de retirer son autorisation au colloque «Israël, un État d'apartheid?» prévu les 27 et 28 février prochains et auquel il devait participer: «Comme l’an passé à l’ENS, la direction d’un établissement public d’enseignement supérieur a cédé aux injonctions» du Conseil représentatif des institutions juives de France.

Dans un courrier daté du 17 février 2012, le président de l’université Paris 8 a informé les organisateurs du colloque « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international: Israël, un État d'apartheid? », prévu les 27 et 28 février prochains, qu’il retirait l’autorisation qu’il avait accordée à cette initiative.

Prétextant de possibles «troubles à l’ordre public», la direction de l’université a donc décidé d’annuler deux journées de conférences-débats réunissant des spécialistes venus, entre autres, de France, d’Italie, de Belgique et de Grande-Bretagne. Universitaires, journalistes, membres du Tribunal Russel sur la Palestine… n’ont donc pas droit de cité à Paris 8, héritière de l’université de Vincennes. Les fondateurs de cette dernière apprécieront. Michel Foucault et Gilles Deleuze doivent se retourner dans leur tombe.

Cette décision a de quoi surprendre ceux qui, comme moi, ont suivi de près l’organisation du colloque. L’université avait en effet non seulement accordé son autorisation mais également soutenu l’initiative en lui attribuant un financement du Fonds de solidarité et de développement des initiatives étudiantes (FSDIE). Le programme et les intervenants du colloque étaient alors connus. Que s’est-il passé depuis?

Il y a 3 jours, le Crif publiait sur son site un «communiqué» dans lequel il dénonçait l’organisation du colloque. Invoquant la «provocation à la discrimination nationale, raciale ou religieuse», le Crif demandait la censure du colloque, diffamant au passage l’un des intervenants, Omar Barghouti, en affirmant que « les thèses prônées par ce dernier ont été jugées à plusieurs reprises comme constituant un délit de provocation à la discrimination précitée », alors que Barghouti n’a jamais été condamné.

Le CRIF ne se contentait pas d'appeler à la censure, mais menaçait: « De par sa nature, ce colloque pourrait être susceptible de provoquer des troubles manifestes à l'ordre public ».

Comme l’an passé à l’ENS, certains « amis d’Israël » ont donc décidé d’exercer des pressions sur une institution universitaire, foulant au pied la liberté d’expression et les libertés académiques. De toute évidence, le débat n’est pas le point fort du Crif et de ses affidés, pour qui certaines questions ne méritent même pas d’être posées dans l’espace public.

Et comme l’an passé à l’ENS, la direction d’un établissement public d’enseignement supérieur a cédé aux injonctions et aux menaces d’un organe qui prétend représenter la communauté juive de France mais qui n’est en réalité qu’une représentation diplomatique bis de l’État d’Israël. La direction de l’université Paris 8 n’en sort pas grandie.

Espérons que la communauté universitaire et tous les défenseurs de la liberté d’expression et de la liberté académique réagiront à cette consternante décision. Et attendons aussi, sans trop d’espoir, la réaction des dirigeants politiques qui se sont récemment pressés au dîner du Crif.

Nul besoin de partager les points de vues des différents intervenants au colloque, qui sont en outre très loin d’être unanimes sur les questions qui seront discutées, pour comprendre ce qui est en jeu ici. Que le Crif refuse d’entendre tout propos critique au sujet d’Israël est une chose. Qu’une université s’incline face à des menaces de cet ordre en est une autre. Car ce sont bien des libertés démocratiques essentielles qui sont ici bafouées, et nul ne sait qui sera la prochaine victime de ces campagnes d’intimidation et de censure.

« Plus on prendra de soin pour ravir aux hommes la liberté de la parole, plus obstinément ils résisteront »* (Spinoza).

Annexe

Pour information, le résumé de l'une des deux interventions que j’ai préparées pour le colloque. Chacun pourra ainsi juger sur pièces.

L’administration civile de l’apartheid

Juin 1967. Après la guerre des 6 jours, Israël occupe l’ensemble de la Palestine. Les habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se retrouvent, de facto, sous administration israélienne. Une administration militaire des territoires occupés est mise en place, qui va régir la vie quotidienne des Palestiniens au moyen d’ordres militaires. Officiellement nommé «Administration civile» en 1981, le gouvernement militaire n’a toujours pas, à l’heure actuelle, été dissous. Il continue d’émettre des ordres qui ont force de loi et qui peuvent, le cas échéant, conduire les Palestiniens à être jugés et condamnés par des tribunaux militaires israéliens. Pour la seule année 2010, 9542 Palestiniens ont été déférés devant ces tribunaux, avec un taux de condamnation de 99.74%.

Les colons israéliens, bien que résidant eux aussi en Cisjordanie, ne sont pas sujets aux mêmes lois et réglementations. Divers mécanismes juridiques leurs permettent en effet d’échapper aux ordres et aux tribunaux militaires, et de ne répondre qu’aux lois et à la justice civile israéliennes, moins contraignantes et plus respectueuses des droits de la défense. Coexistent donc, au sein d’un même territoire, deux systèmes judiciaires qui traitent de manière différenciée les habitants de Cisjordanie en fonction de critères ethnico-religieux. Comment est organisé ce système discriminatoire? Comment se manifeste-t-il au quotidien? Dans quelle mesure est-il l’expression de pratiques pouvant être assimilées à une politique d’apartheid?

Julien Salingue

Voir aussi

La colonie pénitentiaire


« – Je ne sais, dit l’officier, si le commandant vous a déjà expliqué l’appareil.
Le voyageur fit de la main un geste vague ; l’officier n’en demandait pas davantage, car dès lors il pouvait lui-même expliquer l’appareil. Il empoigna une manivelle, s’y appuya et dit :

– Cet appareil est une invention de notre ancien commandant. J’ai travaillé aux tout premiers essais et participé également à tous les travaux jusqu’à leur achèvement. C’est à lui seul, néanmoins, que revient le mérite de l’invention. Avez-vous entendu parler de notre ancien commandant ?

Non ? Eh bien, je ne m’avance guère en affirmant que toute l’organisation de la colonie pénitentiaire, c’est son œuvre. Nous qui sommes ses amis, nous savions déjà, à sa mort, que l’organisation de la colonie était si cohérente que son successeur, eût-il en tête mille projets nouveaux, ne pourrait rien changer à l’ancien état de choses pendant au moins de nombreuses années. Nos prévisions se sont d’ailleurs vérifiées ; le nouveau commandant a dû se rendre à l’évidence. Dommage que vous n’ayez pas connu l’ancien commandant !… Mais je bavarde, dit soudain l’officier, et son appareil est là devant nous. Il se compose, comme vous voyez, de trois parties. Chacune d’elles, avec le temps, a reçu une sorte de dénomination populaire. Celle d’en bas s’appelle le lit, celle d’en haut la traceuse, et là, suspendue au milieu, c’est la herse.

– La herse ? demanda le voyageur.

Il n’avait pas écouté très attentivement, ce vallon sans ombre captait trop violemment le soleil, on avait du mal à rassembler ses idées. L’officier ne lui en paraissait que plus digne d’admiration, sanglé dans sa vareuse comme pour la parade, avec lourdes épaulettes et aiguillettes pendantes, exposant son affaire avec tant de zèle et de surcroît, tout en parlant, maniant le tournevis pour resserrer çà et là. L’état du voyageur semblait être aussi celui du soldat. Il avait enroulé la chaîne du condamné autour de ses deux poignets, il était appuyé d’une main sur son fusil, laissait tomber la tête en avant et ne se souciait de rien. Le voyageur n’en fut pas surpris, car l’officier parlait français, et c’était une langue que ne comprenait certainement ni le soldat ni le condamné. Il n’en était que plus frappant, à vrai dire, de voir le condamné s’efforcer de suivre tout de même les explications de l’officier. Avec une sorte d’obstination somnolente, il tournait sans cesse ses regards dans la direction qu’indiquait l’officier et, lorsque celui-ci fut interrompu par une question du voyageur, il regarda ce dernier, tout comme le fit l’officier.

– Oui, la herse, dit celui-ci, le nom convient. Les aiguilles sont disposées en herse, et puis l’ensemble se manie comme une herse, quoique sur place et avec bien plus de savoir-faire. Vous allez d’ailleurs tout de suite comprendre. Là, sur le lit, on fait s’étendre le condamné. – Je vais d’abord, n’est-ce pas, décrire l’appareil, et ensuite seulement je ferai exécuter la manœuvre. Comme cela, vous pourrez mieux la suivre. Et puis il y a dans la traceuse une roue dentée qui est usée ; elle grince très fort, quand ça marche ; et alors on ne s’entend presque plus ; les pièces détachées sont hélas fort difficiles à se procurer, ici. – Donc, voilà le lit, comme je le disais. Il est entièrement recouvert d’une couche d’ouate ; à quelle fin, vous le saurez bientôt. Sur cette ouate, on fait s’étendre le condamné à plat ventre et, naturellement, nu ; voici pour les mains, et là pour les pieds, et là pour le cou, des sangles qui permettent de l’attacher. Là, à la tête du lit, à l’endroit où l’homme à plat ventre, comme je l’ai dit, doit poser le visage tout de suite, se trouve cette protubérance rembourrée qu’on peut aisément régler de telle sorte qu’elle entre exactement dans la bouche de l’homme. Ceci afin d’empêcher les cris et les morsures de la langue. Naturellement, l’homme est contraint de prendre ça dans sa bouche, sinon il a la nuque brisée par la sangle qui lui maintient le cou.

– C’est de la ouate ? demanda le voyageur en se penchant.

– Mais certainement, dit l’officier en souriant, touchez vous-même. Saisissant la main du voyageur, il la lui fit passer sur la surface du lit et poursuivit : C’est une ouate traitée spécialement, c’est pour cela que son aspect est si peu reconnaissable.

Le voyageur trouvait déjà l’appareil un peu plus attrayant ; la main au-dessus des yeux pour se protéger du soleil, il le parcourut du regard, du bas jusqu’en haut. C’était un ouvrage de grandes dimensions. Le lit et la traceuse étaient de taillé équivalente et ressemblaient à deux caissons de couleur sombre. La traceuse était disposée à deux mètres environ au-dessus du lit ; ils étaient rattachés l’un à l’autre, aux quatre coins, par quatre montants de cuivre jaune qui, au soleil, lançaient presque des rayons. Entre les deux caissons était suspendue, à un ruban d’acier, la herse. » (Kafka, La colonie pénitentiaire)

Une flottille pour lever le blocus de la bande de Gaza


Juin 2007 : après la prise du pouvoir par le Hamas, les autorités israéliennes renforcent leur siège de manière drastique. Le territoire est bouclé, les postes frontières fermés, plus rien ne passe, à l'exception des biens humanitaires les plus basiques.

Les raisons sécuritaires invoquées par Israël ne résistent pas à l'épreuve des faits. Le siège témoigne d'un véritable acharnement contre la population de Gaza. La liste des produits interdits, révélée en 2010 par l'ONG israélienne Gisha, est ubuesque : sauge, cumin, coriandre, gingembre, chips, fruits secs, plâtre, bitume, ciment, fer, glucose, tissus pour vêtements, cannes à pêche, filets de pêche, papier format A4, instruments de musique, jouets, machines à coudre…

Qui pourra sérieusement prétendre que de telles restrictions peuvent être justifiées par des considérations sécuritaires ? Il s'agit en fait d'une sanction collective, illégale au regard du droit international, en contradiction flagrante avec la résolution 1860 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui appelait en janvier 2009 "au libre approvisionnement et à la libre distribution à travers Gaza de l'aide humanitaire, y compris de la nourriture, du carburant et des médicaments".

Cette punition est infligée à une population qui a été déclarée "entité hostile" par l'Etat d'Israël. L'enfermement, imposé, de la société gazaouie a aujourd'hui engendré un véritable repli sur soi et exacerbé les violences et la radicalisation de la société. Le blocus a non seulement des implications sur la vie économique de Gaza, mais surtout des conséquences désastreuses en termes de développement. Sans ciment pour reconstruire, après l'attaque israélienne "Plomb Durci", qui a fait plus de 1 400 morts, les hôpitaux et les écoles restent à l'état de ruines, et les droits fondamentaux d'accès à la santé et à l'éducation ne sont plus que chimères.

Depuis quatre ans maintenant, ce blocus est régulièrement dénoncé par des dizaines d'ONG internationales, y compris israéliennes, mais aussi par de nombreuses agences de l'ONU dont l'UNRWA (United Nations Relief and Works Agency), chargée des réfugiés palestiniens, ainsi que par diverses personnalités morales. Ecoutons-les, pour une fois : "Mon message à la communauté internationale est que notre silence et notre complicité, en particulier sur la situation à Gaza, est une honte pour nous tous" (Desmond Tutu, combattant anti-apartheid, prix Nobel de la paix en 1984) ; "Il faut briser le blocus de Gaza en envoyant des navires pour procurer des approvisionnements à la population" (John Ging, coordinateur de l'UNRWA à Gaza)…

A la fin du mois de mai 2010, la première "flottille de la liberté", chargée d'aide humanitaire et de matériaux de construction, a été violemment interceptée par l'armée israélienne. Les réactions internationales à cet abordage qui a fait 9 morts et 28 blessés parmi les passagers, ont été nombreuses. L'attaque israélienne a été condamnée, parfois du bout des lèvres, et nombre de voix se sont élevées pour exiger la fin du blocus. Aujourd'hui, un an plus tard, les agences de l'ONU et les ONG confirment que "l'allègement" du blocus est essentiellement cosmétique.

Les restrictions draconiennes sur les importations de ciment et de produits chimiques sont maintenues, les infrastructures détruites en 2008-2009 comme les stations de traitement des eaux usées, n'ont pu être reconstruites. Les centrales électriques fonctionnent très irrégulièrement et la distribution d'eau potable est des plus problématiques. Les plus récents chiffres de l'ONU indiquent qu'au moins 70 % des Gazaouis dépendent des aides alimentaires internationales, que plus des 2/3 d'entre eux vivent avec moins d'un dollar par jour.

Les dirigeants des pays occidentaux déplorent régulièrement "l'impasse" des négociations entre Israéliens et Palestiniens. Ne devraient-ils pas cesser de s'émouvoir et agir concrètement pour que le droit international soit enfin respecté, en exigeant la mise en œuvre de leurs propres déclarations ? Les gouvernements européens, France en tête, doivent faire réellement pression sur Israël, pour qu'enfin cet Etat se conforme au droit international, respecte les conventions de Genève et applique les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. "Condamner" régulièrement l'Etat d'Israël, sans mettre en place des sanctions, est vain.

Il faut des actes.

C'est parce qu'ils ne supportaient plus cette passivité que les passagers de la première flottille ont embarqué pour Gaza. C'est parce que l'inaction perdure qu'une deuxième flottille fera route, dans quelques semaines, vers l'enclave palestinienne, à laquelle se joindra pour la première fois un bateau français.

Nous, membres de la société civile française, soutenons sans réserve cette deuxième flottille de la liberté, pacifique et non-violente, et le signe d'espoir qu'elle représente pour la population palestinienne de Gaza. Nous demandons au gouvernement français de confirmer l'élan que représente cette initiative citoyenne.


Bertrand Badie, politologue, professeur à Sciences-Po ;

Didier Billion, chercheur spécialiste du Moyen-Orient ;

Sonia Dayan-Herbrun, sociologue, professeure de sociologie à Paris-VII ;

Vincent Geisser, sociologue, chargé de recherches au CNRS ;

Nacira Guénif, sociologue ;

Alain Joxe, directeur d'études à l'EHESS ;

Rachid Benzine, Islamologue ;

Julien Salingue, enseignant en sciences politiques et doctorant à Paris-VIII.

Nakba !

« Les deux récits, israélien et palestino-arabe, portèrent d'emblée et inévitablement sur deux séquences fort différentes : l'extermination - la Shoah- et la réhabilitation par l'Etat dans le récit israelien ; l'usurpation par l'Etat et l'expulsion - la Nakba- dans le récit palestinien et arabe.

Peu de gens savent que le terme arabe nakba*, qui a acquis droit de cité dans les langues occidentales depuis quelques années, est un des équivalents possibles de Shoah en langue arabe, l’autre étant kâritha aujourd’hui utilisé pour traduire shoah en arabe de manière distincte de la traduction de Holocauste, mahraqa. Nakba signifie, en effet « catastrophe douloureuse ». Le terme a été utilisé dés 1948 dans le monde arabe pour décrire la fondation de l’Etat d’Israël et ses conséquences : la première guerre israelo-arabe, la défaite des armées arabes, l’exode massif des Palestiniens des territoires tombés sous le contrôle du nouvel Etat et le refus par ce même Etat d’accorder la permission de retrouver leurs habitations et leurs terres après la fin des hostilités.

Une des illustrations les plus éloquentes du caractère tragique du conflit du Moyen-Orient est qu’un Etat créé afin de donner refuge aux juifs persécutés, et dont la plus forte raison d’être invoquée au moment de sa fondation fut l’accueil des rescapés de la Shoah, ce même Etat résolut le problème des survivants juifs d’Europe, réduits au sort de réfugiés ou de « personnes déplacées », en créant le problème des réfugiés Palestiniens. La « loi du retour », en vertu de laquelle toute personne reconnue comme juive a le droit de s’installer en Israël et d’en acquérir la citoyenneté, devint la pierre angulaire de la légitimité du nouvel Etat, qui dénia en même temps aux réfugiés palestiniens le « droit au retour » qu’ils n’ont cessé de réclamer depuis lors.

La symétrie des expressions et appellations - Shoah/Naqba, « personnes déplacées » / « réfugiés », «loi du retour »/ « droit au retour »…et l’on pourrait allonger la liste – est troublante, même si il n’y a pas identité symétrique des situations. Elle est une illustration frappante de la complexité du dossier et une explication des passions qu’il suscite – au point où d’aucuns ont même accusé les Palestiniens d’imiter Israël. Une accusation qui n’est pas sans rappeler ce que le poète palestinien Mahmoud Darwish rétorquait à la poétesse israélienne Helit Yeshurun qui l’interviewait en 1996 : « Vous (les Israéliens) êtes jaloux de quiconque est reconnu par le monde comme une victime. C’est un monopole israélien »… ». (Gilbert Achcar )

* Savez-vous qu’il n’existe pas de pages wikipédia francophones consacrées à la Nakba!

Voir aussi

L'heure n'est plus qu'aux sanctions !

Principal allié d'Israël et principal organisateur des négociations entre Israël et « l'Autorité Palestinienne », les Etats-Unis ont officiellement annoncé aujourd'hui leur incapacité à faire admettre au gouvernement Netanyahou le préalable du gel de la colonisation de la Cisjordanie.*

Chacun comprend bien que la poursuite de cette colonisation rend totalement invraisemblable l'idée d'un Etat palestinien viable, et annule l'objet même de la négociation, le territoire, la terre.

La déclaration des Etats Unis marque la fin des 10 ans de recherche d'un « compromis » par la méthode douce avec Israël. Etat qui n'a cessé de pratiquer pendant ces dix ans, la méthode dure : occupation, expropriation, colonisation, violation des droits humains, crimes de guerres...

L'Union Européenne ne peut plus échapper à ses responsabilités à présent. La colonisation est un crime au regard du droit international; La CIJ a confirmé l'illégalité du mur, et demandé des pressions contre Israël. Le rapport Goldstone a confirmé les crimes de guerre pendant l'opération « plomb durci »; crime de guerre est la qualification de l'arraisonnement meurtrier de la flottille Free Gaza dans les eaux internationales le 31 mai dernier.
L'accord d'association entre l'Union Européenne et Israël est soumis au respect de son article 2 par la clause conditionnelle du respect des droits humains.
Aucun des produits israéliens, qu'ils proviennent des colonies ou non, ne peut prétendre légalement au bénéfice à ce jour de cet accord.

L'Union Européenne doit suspendre immédiatement l’accord d'association avec Israël, sauf à considérer qu'elle accorde de fait à cet Etat une impunité permanente et une excuse absolutoire quels que soient ses crimes.

Ce que la communauté internationale peut faire de mieux pour la paix aujourd'hui c'est:
- prendre acte du refus israélien du minimum exigible pour de véritables négociations,
- constater l'échec de dix ans de tentatives internationales de compromis avec cet Etat qui se trouve aujourd'hui totalement «hors la loi»,
- en tirer toutes les conséquences et appliquer les sanctions qui s'imposent

Tous les citoyens d'Europe doivent exiger l'application des sanctions prévues par le droit international. Toute organisation soucieuse de la défense des droits des peuples dans le monde doit exprimer une telle exigence.

Le bureau national de l’UJFP*

En Belgique

* A ne pas confondre avec UPJB dans lequel sévissent notamment un ex-maoiste et fils prodigue qui n’en finit pas de faire son retour dans la bonne bourgeoisie juive bruxelloise (le rôle de « paria conscient » ne nourrissant pas son homme), un « Jivaro lacanien » qui essaie de transcender son interminable cure par une improbable chasse à la licorne (comme la réduction des têtes est punie par la Loi, il se contente de raccourcir les noms, ordre symbolique oblige) et une pauvre fille, qui sans « certificat de judéité », mais plein de zèle, voudrait se faire plus juive que Moïse…

Le soutien des Etats-unis à Israel est-il rationnel?


Le soutien de Washington à Israël est bien rationnel. Il date de 1967, quand les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Un conflit opposait à l’époque deux forces du monde arabe : le fondamentalisme musulman, que les Etats-Unis soutenaient, et le nationalisme laïque, considéré comme l’ennemi principal des puissances occidentales. En gros, l’Arabie saoudite contre Nasser. Or Israël a détruit le nationalisme laïque, soutenu et conforté le fondamentalisme musulman allié des Etats-Unis. Washington a appuyé militairement Israël ; l’Etat hébreu est devenu plus ou moins sacré, ce qui n’était pas le cas auparavant.

En 1970, autre cadeau important. Conformément aux souhaits des Etats-Unis et d’Israël, la Jordanie écrase la résistance palestinienne au cours de ce qu’on a appelé septembre noir. La Syrie avait fait savoir qu’elle pourrait intervenir pour défendre les Palestiniens. Or les Etats-Unis étaient encore embourbés dans le Sud-Est asiatique. Ils firent donc appel à Israël, lui demandant de mobiliser ses troupes pour empêcher la Syrie d’intervenir aux côtés des Palestiniens. La Syrie recula. Le royaume hachémite, allié des Etats-Unis, fut consolidé et l’Arabie saoudite aussi. L’aide américaine à Israël fut alors multipliée par quatre. Et tout continua de la sorte.

Le cadre stratégique américain, appelé « alliance périphérique », s’appuie sur des dirigeants arabes, des dictateurs, contrôlant leur pays et le pétrole. Ils doivent être protégés de leur propre population. Pour y parvenir, Washington recourt à une « périphérie de gendarme s », de préférence non arabes car plus performants quand il s’agit de tuer des Arabes. La périphérie était d’abord constituée par l’Iran, alors gouverné par le chah, la Turquie et le Pakistan. Au début des années 1970, Israël se joignit à ce groupe, devenant ainsi membre de la gendarmerie. Nixon les appelait les « flics en patrouille » (« cops on the beat »). Des commissaires locaux, un siège de la police à Washington : voilà la structure qui devait contrôler la région.

En 1979, le chah est renversé ; l’Iran est « perdu ». Le rôle d’Israël s’accroît à nouveau. A cette époque, l’Etat hébreu rendait divers services à travers le monde. Le Congrès américain empêchait le soutien direct de Washington à un terrorisme d’Etat au pouvoir au Guatemala, en Afrique du Sud et en d’autres endroits. Les Etats-Unis firent donc appel à un réseau de pays amis comprenant Taïwan, Israël, le Royaume-Uni (et probablement la France) pour faire le sale boulot, en quelque sorte.

Sur ce plan, Israël est très efficace. Société industrielle riche, dotée de techniques de pointe, d’une main-d’œuvre très qualifiée, l’Etat hébreu attire les investissements des entreprises américaines de haute technologie. Certaines industries militaires israéliennes ont noué des liens étroits avec les Etats-Unis, où elles ont transféré une partie de leur logistique ; les services de renseignement des deux pays travaillent en bonne intelligence depuis les années 1950. Pour l’industrie militaire américaine, Israël constitue une manne financière : lorsque les Etats-Unis dépensent des milliards de dollars par an pour aider Tel-Aviv, Lockheed Martin en empoche une partie. Et, quand cette entreprise vend des avions militaires du dernier cri à Israël, l’Arabie saoudite rapplique pour dire : « Nous aussi, nous en voulons. » Lockheed Martin vend alors des équipements de moindre qualité à l’Arabie saoudite, qui ne sait pas toujours s’en servir mais qui en achète des tonnes. Double bénéfice en somme.

Et qu’est-ce que les Palestiniens peuvent offrir aux Etats-Unis ? Ils sont faibles, dispersés, ne disposent d’aucune ressource et quasiment d’aucun appui dans le monde arabe. Les droits sont proportionnels au pouvoir. Israël est un pays puissant, cela lui confère des avantages ; donc il a des droits. Les Palestiniens sont faibles, n’ont aucun allié ; ils n’ont donc pas de droits. Soutenir les puissants dans son propre intérêt relève d’une politique parfaitement rationnelle. On peut objecter que le soutien apporté à Israël provoque des oppositions, des manifestations dans les pays arabes, mais cela n’a jamais été considéré comme un problème. Nous comptons sur les dictatures pour écraser les populations et nous leur fournissons les armes pour réaliser cet objectif. Vous pouvez faire valoir que ce n’est pas la bonne décision, mais vous ne pouvez pas dire qu’elle est irrationnelle. Elle est d’ailleurs en cohérence parfaite avec les politiques qui ont été menées ailleurs, en Amérique latine, dans le Sud-Est asiatique et dans d’autres parties du monde. Parfois, cela tourne mal, la planification impérialiste n’est pas parfaite.

Les choses sont un peu différentes aujourd’hui, non pas à cause d’Obama, mais parce qu’Israël a viré très à droite. Il y souffle un vent de paranoïa, d’ultranationalisme, d’hystérie, etc., qui contribue à banaliser les actes destructeurs, irrationnels. Or les Etats-Unis ont désormais des armées sur le terrain, en Irak, en Afghanistan. Elles sont mises en danger à cause de l’irrationalité des actions israéliennes. Le général David Petraeus vient d’alerter contre le risque que l’intransigeance israélienne fait peser sur les troupes américaines. On ne peut plus exclure un revirement de la politique américaine. Les Etats-Unis sont un pays très chauvin où quand quelqu’un s’avise de faire du mal à nos braves soldats, on est assez disposé à s’en débarrasser. Israël joue donc un jeu très dangereux.

Noam Chomsky

Les Arabes et la Shoah

L'un des derniers panneaux de Yad Vashem (le mémorial de la Shoah à Jérusalem) est la photo de la rencontre entre Adolf Hitler et Amin al-Husseini*, mufti de Jérusalem, figure du nationalisme palestinien des années 1930 et 1940, et collaborateur zélé du IIIe Reich. C'est la seule présence palestinienne (et arabe) dans une rétrospective retraçant la longue histoire des persécutions des Juifs européens jusqu'à la création de l'Etat d'Israël en passant par les camps de la mort.
Ce choix iconographique suggère sans nuance que l'opposition des Palestiniens au projet sioniste prolonge l'antisémitisme nazi. Ce raccourci alimente abondamment une littérature anti-arabe, comme une historiographie apparemment plus nuancée mais tout autant pétrie de préjugés, quand elle n'est pas mise au service d'une véritable guerre intellectuelle. Cette production imprègne profondément le consensus israélien, mais aussi l'opinion des décideurs américains, et tout particulièrement les néoconservateurs, et bon nombre d'esprits européens. Elle favorise les amalgames qui croient percevoir derrière tous les nationalistes arabes (Nasser, Saddam Hussein ou Arafat) l'ombre d'Hitler - sans parler d'Oussama Ben Laden et de Mahmoud Ahmadinejad.
Ainsi le conflit israélo-arabe ne se réduit pas aux guerres menées sur les champs de bataille du Moyen-Orient. Il comprend aussi une autre dimension, une guerre à coup de récits opposés et de négation des récits des autres, tournant autour des deux traumatismes à l'origine du conflit : la Shoah, la destruction des Juifs d'Europe, et la Nakba, le déracinement des Arabes de Palestine.
Or, face à cette littérature abondante et orientée n'existait aucune voix alternative. L'historien franco-libanais Gilbert Achcar, dans Les Arabes et la Shoah, s'est lancé dans l'entreprise titanesque de réexaminer avec rigueur les positionnements arabes face à la tragédie vécue par les Juifs. Avec certes le souci de réfuter les visions essentialisantes de l'Islam et des Arabes, mais sans aucune complaisance pour la stupidité du négationnisme que profèrent les islamistes ou ceux qui croient défendre les Palestiniens.
L'examen couvre le XXe siècle jusqu'à nos jours, puisque les attitudes actuelles s'enracinent largement dans la diversité des positionnements durant l'entre-deux-guerres. Confrontés au double défi de la tutelle britannique et de la colonisation sioniste en Palestine, sur fond de montée du nazisme en Europe, les nationalistes arabes se répartissent sur l'ensemble du spectre idéologique (démocrates, conservateurs, panislamistes, marxistes…). L'inspiration idéologique fasciste ne se retrouve finalement que dans des groupes minoritaires. Quant à la confusion Juif/sioniste, sa progression est indexée sur la montée des tensions en Palestine, et l'antisémitisme arabe aura rarement eu, à cette période, la caractère racialiste de l'antisémitisme européen.
Gilbert Achcar consacre un important développement au cas d'Amin al-Husseini, mais c'est autant pour exposer l'inconséquence politique de sa collaboration avec les nazis - et ses surenchères nationalistes qui auront finalement précipité la catastrophe palestinienne - que pour démontrer le peu d'impact qu'aura eu son engagement, pourtant surexploité par l'historiographie pro-israélienne. La diversité des opinions politiques et idéologiques est tout aussi grande aujourd'hui.
Son souci constant d'objectivité et de distance critique font de ses travaux une contribution majeure au débat visant à clarifier les réels enjeux au Moyen Orient, à savoir une reconnaissance pleine et mutuelle de la Shoah et de la Nakba, condition indispensable, selon l'auteur, pour que s'établisse un dialogue sincère entre Arabes et Israéliens.
*Par exemple, dans l’Encyclopedia of the Holocaust, publiée à New York en 1990 en association avec Yad Vashem, l’article traitant du Mufti est plus long que ceux consacrés à des dignitaires nazis comme Himmler, Goering, Goebbels, Heydrich ou Eichmann....

Entretien radio avec Gilbert Achcar

Pourquoi n’y a-t-il pas de « Justes » arabes à Yad Vashem ?


« Comme je l’ai souvent dit, nous sommes les victimes de victimes. Ce sont les conséquences de la seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste qui ont permis la fondation d’Israël. Le mouvement sioniste existait dés les années 1890, et il y avait déjà des colonies en Palestine bien avant la seconde Guerre mondiale. Il y a eu également un terrorisme juif qui s’est exercé contre les Anglais détenteurs d’un mandat pour administrer la Palestine. Tout ceci a été oublié. Ce dont les gens se souviennent, avec une certaine justesse, c’est que les Juifs d’Europe n’avaient nulle part où aller après la guerre. Ni les Européens ni les Américains ne voulaient d’eux. Selon moi, les Juifs ont fait le jeu des sionistes comme Ben Gourion qui les ont conduits en Palestine, déplaçant et dépossédant tout un peuple dans la foulée. La Palestine n’était pas inhabitée, elle avait déjà sa propre population de 800.0000 personnes qui en a été chassées en 1948. Nous le savons à présent grâce aux archives militaires israéliennes. Au cours des 60 dernières années Israël a bénéficié de la culpabilité ambiante européenne, américaine et chrétienne pour ce que les Juifs avaient subi en Europe. Malheureusement, ce sont les Palestiniens qui en ont payé le prix. Nous sommes toujours perçus comme des anti-juifs. C’est l’éternelle rengaine qui dit que nous tuons les enfants juifs, alors que nous sommes réduits à l’impuissance par l’une des plus grandes forces militaires du monde. Il est donc possible, légitime, de tuer des Palestiniens, pour la simple raison qu’ils perpétuent, d’une certaine façon, la tradition nazie » (Edward Said)





Le Nouveau Philosémitisme européen

Présentation de l’éditeur

« Il faut voir l’empressement avec lequel les intellectuels européens libéraux et de gauche invitent les musulmans à s’assimiler. Ils le font sans ciller, sans penser aux papillotes que l’on a tondues sur la tête de nos grands-pères juifs, sans penser à la xénophobie dont ont souffert nos parents. »

La relation est étroite entre ceux qui s’autoproclament « camp de la paix » en Israël et leurs homologues de la gauche européenne. Ce livre éclaire sans indulgence cette relation, particulièrement marquée dans le domaine littéraire. Il analyse la réception en Europe des ouvrages d’Amos Oz, A.B. Yehoshua ou David Grossman, il explore la manière dont ces auteurs sont chez nous travestis en hommes de paix, et les raisons de l’enthousiasme de la critique.

Il montre que les intellectuels israéliens - ashkénazes pour la plupart, laïques et travaillistes - sont perçus par leurs pendants européens comme faisant partie « des nôtres », à condition qu’ils restent là-bas, en Orient. Et que, symétriquement, ces mêmes intellectuels ont pour principal souci d’appartenir - ou de paraître appartenir, par tous les moyens - à l’intelligentsia européenne. Et de fait, ce que tous ont en commun, c’est la peur et la haine de l’Orient.

Note de lecture par Françoise Germain-Robin, l’Humanité, 21 novembre 2007

C’est un véritable pamphlet que ce petit livre de 120 pages, publié aux Éditions La Fabrique. Le titre lui-même joue la provocation en prenant délibérément le contre-pied du thème à la mode de la renaissance de l’antisémitisme en Europe. Pour l’écrivain et journaliste israélien Yitzhak Laor, ce n’est pas la haine des juifs qui affecte l’analyse et le jugement des Européens sur la situation au Proche-Orient, mais tout le contraire : « Les Occidentaux, écrit-il, ont pris l’habitude de nous considérer comme une partie d’eux-mêmes. » C’est-à-dire que dans l’affrontement entre l’Orient et l’Occident, Israël fait partie de l’Occident, et ce, dès avant sa création, dans la conception même du projet sioniste, qu’il définit très clairement comme un projet colonial.

Pour preuve, il cite le père du sionisme, Théodore Herzl, écrivant dans l’État juif : « Pour l’Europe, nous serons comme un rempart contre l’Asie, nous serons les défenseurs de la culture contre les sauvages. »

L’auteur montre que ce rôle d’avant-poste de l’Occident en Orient, Israël l’a tellement bien accepté que ceux de ses citoyens qui ne sont pas venus d’Europe, ceux que l’on appelle là-bas les « juifs orientaux », les séfarades (dont l’auteur fait partie), ont longtemps été traités en citoyens de seconde zone, et sont aujourd’hui encore priés de se « moderniser », c’est-à-dire de s’occidentaliser, d’oublier leurs racines, s’ils veulent réussir, faire partie de l’élite israélienne.

Mais la thèse la plus audacieuse défendue par Yitzhak Laor, celle qui lui vaudra des volées de bois vert dans son pays et ailleurs - y compris en France -, c’est l’analyse qu’il fait de l’utilisation de la Shoah « pour nier ce qui arrive aux Palestiniens ».

Il note que « l’irruption de la culture de la Shoah » est récente : ce n’est qu’en 2005 que l’ONU a institué une Journée mondiale de commémoration de la Shoah, l’Allemagne ayant ouvert la voie en 1996. Pour Laor, pas de doute, « il y a un lien entre la culture de la Shoah et la haine de l’islam qui fait rage en Europe. Tout tourne autour de cette idée : les uns sont comme nous, les autres sont différents ».

Malheureusement, l’État et la droite israéliens ne sont pas seuls à utiliser ce registre sinistre. Une certaine gauche aussi. L’auteur se livre à une attaque virulente contre cette gauche sioniste dont font partie nombre d’écrivains et d’intellectuels réputés pacifistes, courtisés en Europe, mais dont il démonte les faux-semblants avec la cruauté d’un scalpel de chirurgien.

Deux d’entre eux sont surtout visés : Amos Oz et A. B. Yehoshua. De ce dernier, il cite la terrible exclamation qu’il eut en juillet 2006, au déclenchement de la guerre contre le Liban : « Nous sommes enfin tombés dans une guerre juste ! »

Et sa prédiction de 2004, celle d’une « guerre totale » avec les Palestiniens, une « guerre de nettoyage ». « S’ils tirent des roquettes sur Askelon, nous couperons l’électricité à Gaza, nous priverons Gaza d’essence. Quand la souffrance des Palestiniens sera tout autre, beaucoup plus intense, ils mettront eux-mêmes fin au terrorisme. (...) Et quand nous nous serons retirés, je ne veux plus connaître leurs noms, je ne veux plus entendre parler d’eux. »

La démonstration est, hélas, accablante.

Un extrait

Les Panthères Noires Israéliennes

Les Panthères Noires Israéliennes (en hébreu: הפנתרים השחורים, HaPanterim HaSh'horim) est un mouvement de protestation sociale contre le traitement des Juifs mizrahim (orientaux), fondé par Reuven Abergel, originaire du Maroc et de Saadia Marciano issu de la deuxième génération des olim (immigrants juifs), sur le modèle du groupe afro-américain des Black Panthers. Le mouvement débuta en 1971 à Mosrara, à côté de Jérusalem, en se défendant contre le racisme et la discrimination continuelle conduits par les autorités israéliennes envers les Juifs Mizrahi (orientaux). Cette révolte se fit tout en faisant le lien avec l’oppression des Palestiniens, Reuven Abergel se présente (encore aujourd’hui) comme un militant anticolonialiste et antisioniste. Pour ceux qui en doutaient, il existe bel et bien une hiérarchie implicite dans la société israélienne : au dessus de l’échelle sociale, il y a l'Establishment ashkénaze*, ensuite viennent les olim originaires d'Union soviétique et enfin viennent les Mizrahi (et les Falachas) ainsi que les Palestiniens.

* Encore en 1983, le journaliste Amnon Danker écrivait dans Haaretz qu’il se sent enfermé dans le pays avec les misrahim comme « dans une cage avec un babouin hystérique »!


Dans les années 1950-1960, en réaction à l’hégémonie ashkénase, des mouvements de protestation et de résistance orientaux émergent en Israël. Le plus célèbre fut celui des Panthères noires d’Israël, composé essentiellement de jeunes maghrébins juifs issus des quartiers et des cités populaires de Jérusalem. D’abord réprimées par les autorités israéliennes, puis récupérées par des groupes d’extrême gauche ou le parti communiste, et finalement écartées de la société israélienne, les Panthères noire - malgré leur brève existence - demeurent une référence pour les jeunes orientaux.

Il faut attendre les années 1980 pour voir apparaître en même temps que le Shas (parti religieux des Juifs orientaux) une critique intellectuelle laïque chez les Orientaux. Le titre de l’article d’Ella Shohat, « Le sionisme vu par ses victimes juives », en résume la teneur. Écrit en 1988, il fut publié pour la première fois en ouverture du numéro spécial de Social Text consacré au débat colonial. Traduit ici pour la première fois en français, il est considéré comme un texte fondateur et reste une référence pour toute une génération d’intellectuels qui analysent le sionisme comme une idéologie européenne à caractère orientaliste et colonial, orchestrant l’acculturation, la sécularisation et la destruction des références identitaires des Arabes juifs. Les intellectuels de cette mouvance, tout en insistant sur le désastre social et culturel que fut la « sionisation » des Arabes juifs, pensent leur propre histoire en rapport avec les autres victimes du sionisme, les Palestiniens.

« Jusqu’à présent, le discours critique alternatif sur Israël et le sionisme s’est essentiellement concentré sur le conflit israélo-palestinien, considérant Israël comme un État constitué allié au bloc occidental contre le bloc oriental, et dont la fondation même reposait sur la négation de l’Orient et des droits légitimes du peuple palestinien. Je voudrais ici élargir le débat et dépasser ces anciennes dichotomies (Orient contre Occident, Arabes contre Juifs, Palestiniens contre Israéliens) pour aborder un aspect que toutes les formulations précédentes ont éludé : la présence d’une entité médiatrice, à savoir les Juifs orientaux, également appelés misrahim, originaires dans leur grande majorité de pays arabes et musulmans. Une analyse plus complète doit, comme je m’efforcerai de le montrer, prendre en compte les effets négatifs du sionisme pour le peuple palestinien, et pour les misrahim qui représentent aujourd’hui la majorité de la population juive en Israël. De fait, le sionisme prétend parler au nom de la Palestine et du peuple palestinien, lui confisquant du même coup toute capacité de représentation indépendante, et il se veut en outre le porte-parole des Juifs orientaux. Or, en niant l’Orient arabe, musulman et palestinien, le sionisme a nié les Juifs “misrahim” (littéralement, “ceux d’Orient”) qui, tout comme les Palestiniens, ont eux aussi été spoliés de leur droit à la représentation - à travers des mécanismes certes plus subtils et moins franchement barbares. La voix dominante d’Israël, dans le pays même et sur la scène internationale, a presque toujours été celle des Juifs européens, les ashkénazes, tandis que celle des misrahim a été largement étouffée, voire réduite au silence. »

Il est plus que temps de boycotter Israel!

Il est temps. Plus que temps. La meilleure stratégie pour mettre un terme à l’occupation tous les jours plus sanglante d’Israël est que cette occupation devienne la cible d’un mouvement mondial du même ordre que celui qui précipita la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud. En juillet 2005, une grande coalition de groupes palestiniens conçut un plan pour mener ce projet à terme. Elle appela tous « les gens de conscience, de toute la planète, à imposer un boycott massif à Israël et à mettre en oeuvre des initiatives de désinvestissement, comme ce fut le cas pour l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid». Ainsi naissait la campagne « Boycott, désinvestissement et sanction » (BDS).

Chaque jour qu’Israël bombarde Gaza fait de nouveaux convertis à la cause de la campagne BDS, y compris parmi les Juifs israéliens. Au beau milieu de l’offensive, à peu près cinq cent Israéliens, dont une douzaine d’artistes et d’universitaires célèbres, envoyèrent une lettre aux ambassadeurs étrangers présents sur le sol israélien. Ils en appelaient à « l’adoption de sanctions et de mesures restrictives immédiates » et faisaient explicitement référence à la lutte anti-Apartheid : «Le boycott en Afrique du Sud fut efficace, et pourtant on continue à ménager Israël.[…]Ce soutien international doit cesser. »

Certains d’entre nous sont tout bonnement incapables d’entendre ces appels. Les raisons de cette surdité sont complexes, émotionnelles et tout à fait compréhensibles. Mais elles ne sont pas pour autant acceptables. Les sanctions économiques restent les armes les plus efficaces de l’arsenal de la non-violence : rendre ces armes signifie se rendre coupable de complicité active. Exposons ici les quatre principales objections à la stratégie du BDS, ainsi que les contre-arguments correspondants.

1) Des mesures punitives radicaliseront plutôt qu’elles ne persuaderont les Israéliens.

La communauté internationale s’est déjà essayée à ce qu’elle appelle « l’engagement constructif», et elle a totalement échoué. Depuis 2006, Israël n’a pas cessé d’intensifier ses actions criminelles : expansion des colonies, déclenchement d’une guerre scandaleuse contre le Liban et punition collective des Palestiniens de la bande de Gaza au moyen d’un blocus assassin. Malgré cette escalade dans l’horreur, Israël n’a fait l’objet d’aucunes représailles de la part de la communauté internationale. Bien au contraire. Les armes et les trois milliards de dollars d’aide annuelle que les États-Unis envoient à Israël ne sont que la partie la plus visible de cet état de grâce. Israël a en effet bénéficié pendant cette période cruciale d’une incroyable embellie dans ses relations commerciales, diplomatiques et culturelles avec un certain nombre de pays alliés. Israël est, par exemple, devenu en 2007 le premier pays hors de l’Amérique latine à signer un accord de libre-échange avec le Mercosur. Au cours des neuf premiers mois de 2008, les exportations israéliennes vers le Canada ont augmenté de 45 %. Un nouvel accord commercial avec l’Union européenne va lui permettre de doubler ses exportations de denrées en conserve. Et, pour finir, en décembre dernier, les ministres européens ont « mis à jour » l’accord de partenariat entre l’Union Européenne et Israël, une récompense longtemps attendue par Jérusalem.

C’est dans ce contexte que les dirigeants israéliens ont lancé leur dernière guerre, avec la quasi-certitude que le prix n’en serait pas trop élevé. Il est à cet égard remarquable qu’en sept jours de guerre, l’indice de la Bourse de Tel-Aviv ait augmenté de 10,7 %. Lorsque les carottes ne fonctionnent plus, il est temps de sortir le bâton.

2) Israël n’est pas l’Afrique du Sud

C’est vrai. Mais l’intérêt du modèle sud-africain réside avant tout dans le fait qu’il nous prouve que, quand d’autres types d’actions ont échoué (manifestation, pétition, lobbying), la tactique du BDS peut encore s’avérer efficace. De plus, précisons que les territoires occupés en Palestine font tristement écho à l’Apartheid : les codes couleur des cartes d’identité, les permis de déplacement, les maisons rasées et les déportations, ou encore les routes réservées aux colons. Ronnie Kasrils, un grand homme politique sud-africain, a confessé que la structure de ségrégation qu’il avait pu observer en Cisjordanie et à Gaza était « infiniment pire que celle de l’Apartheid. » C’était en 2007, avant qu’Israël ne se lance dans une guerre totale contre la prison à ciel ouvert qu’est Gaza.

3) Pourquoi montrer Israël du doigt quand les États-Unis, l’Angleterre et d’autres pays occidentaux font exactement les mêmes choses en Irak ou en Afghanistan ?


Le boycott est une tactique, et non un dogme. La seule raison de mettre en oeuvre cette stratégie est d’ordre pratique : elle pourrait bien marcher dans un pays aussi petit et dépendant de son commerce extérieur.

4) Un boycott interromprait la communication. Or, nous avons besoin de plus de dialogue.

Je répondrai à cette objection en me permettant de raconter une histoire personnelle. Durant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d’édition commerciale nommée Babel. Mais, quand j’ai publié La Stratégie du choc, j’ai voulu respecter le boycott. Sur le conseil d’activistes du BDS, dont l’extraordinaire écrivain John Berger, j’ai pris contact avec un petit éditeur nommé Andalus. C’est une maison d’édition militante, très impliquée dans le mouvement anti-occupation, et sans doute la seule maison israélienne à se consacrer exclusivement à la traduction de textes arabes vers l’hébreu. Nous avons rédigé un contrat spécifiant que tous les bénéfices seraient reversés à Andalus. Tout ça pour dire que si je boycotte l’économie israélienne, je ne boycotte pas pour autant les Israéliens.

Ce projet a nécessité des douzaines de coups de fil, de courriers électroniques et de textos entre Tel-Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza. Cela signifie que, à partir du moment où vous mettez en place une stratégie de boycott, le dialogue ne peut que s’intensifier. L’argument selon lequel le boycott nous couperait les uns des autres est particulièrement spécieux au regard du nombre d’outils de télécommunication mis à notre disposition et de leur faible coût. Nous « croulons » sous les manières de communiquer par delà les frontières, et aucun boycott n’est en mesure de mettre un terme à cette communication.

À l’instant même, j’imagine qu’un grand nombre d’orgueilleux sionistes se réjouissent à l’idée de pouvoir me rabattre le caquet : ne suis-je donc pas consciente que la plupart des jouets technologiques auxquels je fais allusion sortent directement des départements de R&D d’Israël, leaders mondiaux des infotechnologies ? Oui, mais pas tous.

Quelques jours après l’attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, gérant d’une entreprise britannique de télécom spécialisée dans les services vocaux sur internet, envoya un courrier électronique à l’entreprise israélienne MobileMax : «Suite aux actions du gouvernement israélien au cours de ces derniers jours, je suis au regret de vous annoncer que nous ne pourrons plus faire affaire avec vous, ni non plus avec une autre entreprise israélienne. » Ramsey a soutenu que sa décision n’était absolument pas politique ; il désirait juste ne pas perdre de clients. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des clients ; ce n’était donc rien d’autre qu’une réaction de défense commerciale. » C’est ce genre de froid calcul commercial qui poussa il y a une vingtaine d’années un grand nombre d’entreprises à déserter l’Afrique du Sud. Et c’est précisément dans ce calcul que réside le plus réaliste des espoirs de rendre enfin justice à la Palestine.

Naomi Klein




Antisémitisme et Antisionisme : l'impossible amalgame !

Ce texte par Marcel Liebman, qui a enseigné l'histoire des doctrines politiques et de la sociologie politique à l'Université Libre de Bruxelles, publié en fevrier 1970 dans la revue MAI qu'il avait fondée après 1968, conserve toute sa pertinence et son actualité. Un texte de référence à faire largement circuler pour contrer la propagande du CRIF et Cie.

Il y a dans la réaction « anti-israélienne » plus et parfois autre chose qu'une attitude politique de gauche, commandée par la lutte contre l'impérialisme. Il y a aussi et il y a parfois surtout une défense de l'intelligence devant l'assaut qui est continuellement livré, une réponse de l'esprit critique au défi qui le confronte presque en permanence dans ce débat plus chargé de passion et de fanatisme que nul autre. En 1967, l'opinion publique occidentale a été soumise à un bombardement systématique dont les munitions avaient été savamment sélectionnées par de savants artilleurs. Le combat que livrait Israël était présenté comme celui d'une petite nation faible entourée d'ennemis nombreux et puissants - David contre Goliath - et ne souhaitant rien d'autre que le droit à l'existence.

On s'est vite rendu compte que le rapport des forces entre Israël et ses alliés, d'une part, et ses ennemis arabes, de l'autre, jouait entièrement en faveur d'un Etat développé qui n'a eu aucune peine à écraser une série d'adversaires également faibles et misérables - misérables donc faibles.

En juin 1967, l'Etat d'Israël a affirmé ne faire la guerre (préventive) - préventive, mais rappelez-vous le titre qui, le 5 juin 1967, barrait la première page de France Soir- plus gros tirage de la presse francophone dans le monde - : « L'Egypte attaque » - que pour assurer sa survie physique et empêcher son étouffement économique. Or, aujourd'hui et depuis deux ans déjà, la Jordanie et l'Egypte sont disposées, moyennant le retrait des troupes israéliennes, à des concessions qui ne signifient rien d'autre que la reconnaissance de fait de l'Etat hébreu ; elles acceptent en outre qu'Israël bénéficie désormais de la liberté de navigation. Mais la paix est plus éloignée que jamais : les Israéliens désirent actuellement des « frontières sûres » et il n'est plus question pour eux de revenir aux limites territoriales qui étaient les leurs avant la guerre des six jours. Les aspirations d'Israël peuvent difficilement être présentées comme celles, élémentaires et légitimes, d'un Etat ne nourrissant, à l'exclusion de toute ambition territoriale, qu'un désir pathétique de dialogue, de reconnaissance et de paix.

Moins désarmée sur ce terrain que dans le passé, l'opinion publique se voit à présent confrontée avec une argumentation d'un tout autre genre. Elle tient en peu de mots : l'antisionisme ne serait qu'une variante de l'antisémitisme ; l'opposition à Israël rien d'autre qu'une version de la haine des Juifs. Il y a des mois qu'on nous le répète et M. Michel Soulié, vice-président du Parti radical-socialiste, vient de déclarer pour sa part: « Aujourd'hui, personne n'ose plus s'affirmer antisémite, mais l'antisionisme est un bon paravent pour la droite et aussi une certaine nouvelle gauche »(1). On objectera : M. Michel Soulié et le Parti radical-socialiste méritent-ils les honneurs de la citation ? Pour ce qu'ils représentent... Sans doute, sans doute.

Mais le Nouvel Observateur de M. Jean Daniel ?... Voilà des semaines qu'on y trouve des mises en garde pleines de sollicitude à l'adresse de la gauche, ancienne et nouvelle, menacée, dit-on, de verser dans l'antisémitisme en raison de son opposition à Israël. Et tout de même, le Nouvel Observateur malgré tout, ce n'est pas le Parti radical-socialiste... Cet amalgame affirmé, ou suggéré, systématiquement entretenu entre l'antisionisme et l'antisémitisme, est devenu une arme politique.

On est tenté de ne lui répondre que par le haussement d'épaules qu'il mérite. Mais on ne peut plus aujourd'hui se contenter de cette réaction. Une prise de position claire est indispensable, basée sur l'analyse et la réflexion. En cette matière encore, la gauche, inlassablement, doit faire oeuvre démystificatrice.

La logique de l'histoire

Que la haine des Juifs puisse conduire à celle d'Israël, il faut le constater. Il en est ainsi, par exemple, de quelques milieux d'extrême droite en Allemagne, représentés par la Deutsche So/datenzeitung et par l'ancien condottiere S.S. Skorzeny, que la haine antijuive conduit à soutenir la cause palestinienne.

Dans un même ordre d'idées, mais par un phénomène apparemment inverse, la Pologne offre l'exemple d'un régime où l'antisionisme - véritable ou feint - conduit à l'antisémitisme et sert, en fait, de diversion à une politique impopulaire. Notre propos est cependant de prouver que la liaison entre l'antisionisme et l'antisémitisme est l'exception, tandis que le lien entre le sionisme et l'antisémitisme est plus fréquent et moins fortuit. Ce lien entre l'antisémitisme et le sionisme est double, de nature logique et historique.

Ce lien est logique. Ecoutez le langage classique de l'antisémitisme : l'élément juif est inassimilable, constituant dans les nations où il s'est introduit un corps étranger, nécessairement étranger, il doit en être isolé et si possible évacué. Ce raisonnement s'est souvent exprimé de manière très lapidaire : « les Juifs dans leur pays ». Or, les sionistes ne disent rien d'autre.

A les en croire, l'élément juif est inassimilable à cause du caractère inéluctable de l'antisémitisme. Theodor Herzl, le fondateur de la doctrine, ne fait sur ce point aucun mystère de ses convictions : « Parmi les populations, l'antisémitisme grandit de jour en jour, d'heure en heure, et doit continuer à grandir parce que les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées » (2). Quant à la formule lapidaire, « les Juifs dans leur pays », on la retrouve dans le programme du sionisme : elle résume en même temps qu'elle en traduit toute la politique.

L'antisémitisme et le sionisme nous confrontent avec un courant également antilibéral et également pessimiste, ils sont unis par la même opposition à une idéologie démocratique qui croit, parfois naïvement, au nécessaire et possible rapprochement des communautés ethniques, religieuses, etc.... Et il s'agit moins ici de justifier ou de dénoncer ce pessimisme que d'en constater la présence significative et dans le projet sioniste et dans la mentalité antijuive.

Or, l'histoire confirme la logique, et ce dès l'aube du mouvement sioniste. « D'honnêtes antisémites devront être associés à l'oeuvre (sioniste) pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en conservant leur entière liberté, précieuse pour nous »(3). Ces paroles et la justification d'un antisémitisme « honnête », accompagnée de la revendication, pour ceux qui le pratiquent, d'une « liberté précieuse », sont de Herzl lui-même.

Le fondateur du sionisme n'a pas précisé ce qu'il entendait par des antisémites « honnêtes », mais dans les faits, il a accordé des brevets d'honnêteté à des antisémites dont la liberté est loin d'avoir été précieuse pour les Juifs. C'est ainsi qu'il a - à la grande indignation des Juifs de l'époque - rencontré, en 1904, Plehve. le ministre de l'intérieur de la Russie tsariste, celui-là même que la communauté juive de Russie tenait, non sans raison, pour responsable du terrible pogrom de Kichinev. Plehve promit d'ailleurs à Herzl, « un appui moral et matériel au jour où certaines... mesures pratiques serviraient à diminuer la population juive de Russie » (4). Il n'est pas exclu qu'un calcul analogue ait inspiré Lord Balfour, dont la célèbre déclaration assura l'appui décisif de la Grande-Bretagne à l'entreprise sioniste, puisqu'il n'hésita pas à se faire élire, à la Chambre des Communes, sur une plateforme comprenant un projet de loi interdisant l'émigration en Angleterre et, singulièrement, l'émigration juive.
Ces citations et ces faits, pour troublants qu'ils soient, seront acceptés avec moins de gêne que la révélation de la collaboration qui se pratiqua entre sionistes et nazis. Pourtant, l'évidence est là. Ces actes de collaboration se déroulèrent tour à tour en Allemagne, en Autriche et en Hongrie et trouvèrent un défenseur convaincu en la personne d'Eichmann qui, converti au sionisme par la lecture de Herzl, se mit, selon le témoignage de la sociologue américaine Hannah Arendt, « à répandre le message sioniste dans les milieux S.S. » (5). Ses efforts ne furent pas tout à fait vains puisqu'il réussit à convaincre beaucoup de ses camarades que « les sionistes étaient les Juifs "décents", puisque, eux aussi, pensaient en termes "nationaux" » (6).
Un livre récent, s'appuyant sur des documents d'archives et rédigé par un auteur israélien, offre de cette collaboration entre nazis et sionistes - et en particulier de la complaisance relative, mais certaine, des hitlériens envers le sionisme - un faisceau de preuves convergentes. (7)

Vive Israël, mort aux Youpins !

Ce sont là, dira-t-on, des cas extrêmes. Sans doute. Mais, plus près de nous, historiquement et géographiquement, la collusion entre l'antisémitisme et le sionisme ou la sympathie pour Israël, a frappé un observateur aussi peu suspect d'hostilité envers l'Etat hébreu que Marc Hillel. Parlant des événements de 1956, il reconnaît dans son livre que « Les antisémites les plus irréductibles deviennent pro-israéliens tout en continuant à détester leurs Juifs » (8) et, à propos des cortèges pro-israéliens qui se déroulèrent à Paris en juin 1967 : « on nota la présence de membres de l'extrême droite antisémite par tradition aux manifestations en faveur d'Israël » (9). Personne ne sait si les antisémites du genre de Xavier Vallat, ancien commissaire de Vichy aux Affaires juives, qui, en 1967, eut ce cri du coeur « Vive Israël, mort aux youpins ! », personne ne sait si ce genre d'individus forme ou non une catégorie nombreuse. Mais Vallat ne doit pas être tout à fait isolé dans son désir de voir prospérer les Juifs dans un « pays à eux » qui aurait l'immense mérite de débarrasser de leur présence les Etats où ils sont fixés.

Et pour ce qui est de la France particulièrement, on ne peut nier que la sympathie proisraélienne est alimentée depuis longtemps par la haine des Arabes et le désir de voir la défaite d'Algérie vengée aux dépens de Nasser et de ses alliés. Aspiration si profonde qu'elle a fait de partisans de l'Algérie française connus pour leur haine des Juifs des admirateurs passionnés de la virilité israélienne. Tixier-Vignancour se trouve, par exemple, dans ce cas.

En regard de la liaison logique et historique entre le racisme antijuif et la sympathie pour le sionisme, il faut, au contraire, opposer cette autre considération de fait : l'histoire du sionisme a longtemps été l'histoire de la lutte menée contre cette idéologie par des mouvements juifs. Les Juifs antisionistes se recrutaient, en effet, nombreux soit dans les milieux religieux qui n'envisageaient le retour des Juifs vers la « Terre promise » que sous une forme spirituelle, soit dans les milieux socialistes où l'on entendait unir les ouvriers juifs et non juifs dans le combat contre le capitalisme que l'on rendait responsable de l'antisémitisme. A quoi il faut ajouter la longue série de personnalités juives et non juives qui, peu suspectes d'antisémitisme, ont mené ou mènent la lutte contre le racisme et se posent en adversaires résolus de l'entreprise sioniste et de l'Etat d'Israël : liste interminable qui comprend les noms de Bertrand Russel. Isaac Deutscher, Erich Fromm, Mehdi Ben Barka, Rudi Dutschke, Elridge Cleaver, etc., etc. Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement de personnalités, mais de mouvements et de courants d'opinion. Ce sont les étudiants allemands radicaux de la S.D.S. qui se montrent les plus achamés dans le combat contre les séquelles du nazisme et dans l'opposition à Israël. Ce sont les formations et « groupuscules » d'extrême gauche qui, en France, sont le plus résolument opposés à l'israélophilie dont P. Viansson-Ponté disait récemment dans Le Monde qu'elle était surtout le fait de l'"establishment" français (10). Or, ces mêmes formations et « groupuscules », qui pourrait les accuser de complaisance envers le racisme en général ou, en particulier, envers l'antijudaïsme ?

Le sionisme contre les Juifs

On rétorquera à tout cela que s'en prendre à Israël, c'est nécessairement s'en prendre aux Juifs puisque, dans leur très grande majorité, les Juifs sont profondément attachés à l'Etat sioniste.

La gauche antisioniste ne peut laisser sans réplique un tel argument. Elle doit y répondre en montrant que, si elle s'oppose à l'entreprise sioniste, c'est parce que celle-ci est nocive non seulement aux Arabes, mais également aux Juifs. La première proposition se passe de démonstration, le sort des Palestiniens que l'implantation sioniste en Palestine a chassés de leur pays témoignant suffisamment de sa justesse. Il est plus important d'insister sur ce fait : nous autres qui critiquons et rejetons le sionisme, nous le faisons non par hostilité envers les Juifs, mais, bien au contraire, par refus de tout racisme, qu'il soit dirigé contre les Arabes, contre les Juifs ou contre toute minorité nationale ou ethnique.

Notre critique du sionisme est double et se place sur le plan des principes et sur celui des réalités concrètes. Des principes parce que la composante raciste du sionisme, pour ne pas être évidente et perçue par tous, n'en est pas moins certaine. Nous l'avons dit, le sionisme mise sur le caractère inéluctable de l'antisémitisme. C'est son postulat de base. Lorsque les Juifs sont menacés de persécution, les sionistes les invitent a rejoindre la Palestine, avec le consentement ou contre le gré (et en l'occurrence, contre le gré) des populations autochtones. Réflexe de défense, dira-t-on. Mais peut-on raisonnablement suggérer que la solution des nombreux problèmes que crée la tension entre communautés ethniques, religieuses ou nationales cohabitant sur un même territoire se trouve dans le départ de ces communautés ? Or, c'est cela la « solution sioniste ». Appliquée à d'autres cas, elle conduirait à pousser les minorités noires, irlandaises, espagnoles, etc.. etc., au départ, comme si le règlement du problème du racisme dans le monde se trouvait dans d'immenses mouvements migratoires ramenant « chez eux » les noirs, les Irlandais, les Espagnols et les Juifs. A ces derniers, le sionisme ne propose rien d'autre. C'est une proposition insoutenable.

Mais s'agit-il seulement d'une réplique (au demeurant inadéquate) à un péril physique et à une menace de persécution ?

Non, le sionisme est bien plus que cela. S'adressant récemment à des Juifs américains, Mme Golda Meïr n'a-t-elle pas déclaré que c'est " seulement leur immigration en Israël (qui) peut les sauver de l'assimilation " (11). Le danger que le sionisme est censé combattre, ce n'est donc plus la spoliation, la discrimination antijuive ou l'extermination des Juifs, mais leur «assimilation» au sein des nations. Il serait utile de préciser ici ce qu'on entend par «assimilation » et qui, si l'on excepte l'hypothèse condamnable d'une assimilation forcée, ne peut être que l'intégration harmonieuse d'une communauté au sein de la population qui l'environne. Et, une fois de plus, nous nous heurtons à cette analogie entre le langage des sionistes et celui des antisémites : il faut rejeter, comme impossible ou pernicieuse, i'assimilation des Juifs, le maintien de leur spécificité est une exigence si impérieuse qu'elle justifie leur émigration.

Certes, il n'y a rien en commun entre le sionisme et le nazisme et il faut à ce propos, regretter les formules mensongères et donc nocives identifiant Israël à un Etat fasciste et sa politique à l'hitlérisme. Mais il reste que, d'une certaine manière, le sionisme a pris le relais de l'antisémitisme. Ce dernier incitait les Juifs au départ ou au repli sur soi. Le sionisme ne fait rien d'autre et la politique qu'il mène à cet égard est, pour les Juifs, riche de périls. II tente de les persuader qu'ils sont non seulement citoyens du pays où ils sont fixés, mais aussi et même surtout citoyens d'Israël, liés à cet Etat par un devoir de civisme et une allégeance imprescriptible. Sont taxés de trahison envers leur peuple ceux qui nient ce devoir et rejettent cette allégeance.

Tant qu'il n'existe pas de différend important entre Israël et tel ou tel Etat où habitent des Juifs, ce principe d'allégeance peut n'apparaître que comme un fait sentimental secondaire. Mais lorsque la conjoncture internationale suscite entre l'Etat d'Israël et d'autres pays une tension ou un conflit, le problème cesse d'être de nature purement affective. Il est politique. On voit, dès lors, le grand rabbin de France prendre ouvertement position contre l'attitude de son pays ou de son gouvernement envers Israël - qui n'est pas son pays - et une série d'associations juives adopter un comportement semblable qui, faut-il le dire n'a rien à voir avec un quelconque sentiment d'internationalisme, mais dérive d'un attachement inconditionnel envers un Etat étranger.

Les antisémites ont toujours prétendu que les Juifs ne voulaient pas s'intégrer dans les pays où ils vivaient. C'était une contrevérité. Mais voila que, par l'effet d'une propagande systématiquement organisée, un grand nombre de Juifs se prêtent eux-mêmes à une opération qui les fait apparaître comme les nationaux d'un Etat étranger. Qui n'aperçoit l'utilisation que l'antisémitisme peut faire d'une situation aussi équivoque et aussi malsaine ? L'actualité ne souligne pas ce péril dans nos pays.

A la grande majorité des Français et des Belges, pour ne prendre que leur cas, Israël apparaît, consciemment ou non, comme la revanche de l'homme blanc et de l'Européen contre l'homme de couleur coupable d'arrogance. D'ou sa popularité actuelle.

Devant un tel état de choses, le rôle de la gauche est double : il consiste tout d'abord à rétablir les faits et à montrer quel est le rôle véritable de l'Etat d'Israël et à défendre les peuples qui sont victimes de sa politique. Le devoir de la gauche antiraciste est aussi de montrer qu'à la faveur d'un retournement dans l'opinion publique, l'israélophilie actuelle peut disparaître (d'autant qu'elle n'a pas de fondement sérieux) et faire place alors à une hostilité qui, à défaut de prendre pour cible l'Etat hébreu lui-même, s'en prendra aux communautés juives qui y sont inconditionnellement attachées. Cette hypothèse est lourde d'un péril qu'il faut à tout prix combattre : celui d'une renaissance de l'antisémitisme.

Non, les antisionistes ne sont pas antisémites. L'amalgame qu'on nous suggère et que l'on veut de plus en plus nous imposer ne repose sur aucune analyse sérieuse. Ne serait-il rien d'autre qu'une forme de chantage moral et intellectuel par lequel on voudrait empêcher tous ceux qui condamnent la haine antijuive, criminelle et imbécile, à ouvrir le dossier israélo-arabe et à l'examiner avec un minimum d'objectivité ? Il y a, dans l'argumentation utilisée à ce propos, trop de mauvaise foi pour qu'on puisse rejeter cette hypothèse.

Marcel Liebman

Bibliographie

1 Le Monde, 23-1-1970

2 T. Herzl, l'Etat juif, éd. Lipschitz, Paris, 1926, p.84. Souligné par nous.

3 Ibid., p. 137.

4 M. Bernfeld, Le sionisme. Etude de droit intemational public; Paris, Jouve, 1920, p. 399.

5 H. Arendt, Eichmann à Jérusalem; Paris, Gallimard, 1963; p. 52.

6 Ibid., p. 73.

7 E. Ben-Elessar, La diplomatie du IIIe Reich et les Juifs (1933-1939), Paris. Julliard, 1966.

8 M. Hillel, Israël en danger de paix; Paris, Fayard, 1968, p. 43.

9
Ibid., p ; 271

10 Le Monde

11 Israel aujourd'hui, 21-1-1970

Biographie succincte

Marcel Liebman (1929-1986) a enseigné l'histoire des doctrines politiques et la sociologie politique à l’Université Libre de Bruxelles et à la Vrije Universiteit Brussel. Connu comme historien du socialisme et du communisme, il a publié de nombreux essais réputés, notamment sur la révolution russe, le léninisme et le mouvement ouvrier belge. Il a été un précurseur du dialogue israëlo-palestinien.

De 1962 à 1967, il a été rédacteur dans l'hebdomadaire La Gauche et a fondé après 1968 la revue Mai qui exista jusqu'en 1973 et dont cet article est tiré.

En 1976, il a participé à la création de l’Association Belgo-Palestinienne, avec Naïm Khader et Pierre Galand, et en est devenu le secrétaire général.

Parmi ces écrits :

Né Juif : Une famille juive pendant la guerre, Labor, coll. « La Noria », Bruxelles, 1996, 2e éd. (1re éd. 1977), 192 p., (ISBN 2-8040-1122-4)

Marcel Liebman, Ralph Miliband, Le dilemme israélien : Un débat entre Juifs de gauche, Page Deux, coll. « Cahiers Libres », Lausanne, 2006, 94 p., (ISBN 2940189331)

The ship of fool

« Pourquoi voit-on surgir d'un coup cette silhouette de la Nef des fous et son équipage insensé envahir les paysages les plus familiers? Pourquoi, de la vieille alliance de l'eau et de la folie, est née un jour, et ce jour-là, cette barque? C'est qu'elle symbolise toute une inquiétude, montée soudain à l'horizon de la culture européenne, vers la fin du Moyen Âge. La folie et le fou deviennent personnages majeurs, dans leur ambiguïté: menace et dérision, vertigineuse déraison du monde, et mince ridicule des hommes. » (Michel Foucault)

La presse israélienne s’est fait l’écho, hier, de l’embarras, et même de la peur des dirigeants politiques et militaires israéliens, à la perspective de l’arrivée dans ses eaux territoriales d’un navire venu du Liban. Aucune date n’a cependant été avancée pour le départ du navire, ce qui met sur leurs nerfs les militaires israéliens, qui savent qu’ils ont très peu de temps pour intervenir.

À Maghdouché, il se confirmait hier que des dizaines de Libanaises, chrétiennes et musulmanes, sont déterminées à rallier Gaza depuis le Liban à bord d’un bateau chargé d’aides médicales afin de briser le blocus, en dépit des avertissements israéliens. Les activistes partantes se sont réunies hier, dans la prière, dans ce sanctuaire marial bien connu, situé près de Saïda, pour demander la bénédiction de leur bateau, baptisé « Mariam ». C’est Mgr Élie Haddad, archevêque grec-catholique de Saïda, qui a présidé le temps de prière.

« Mariam commence à atteindre ses objectifs puisque des officiels israéliens ont exprimé leur crainte et ont envoyé des avertissements et des menaces avant de décider d’assouplir le blocus de Gaza », a déclaré la porte-parole du groupe, Rima Farah, qui n’a pas avancé de date pour le départ du navire. « Les participantes sont déterminées à avancer et nos seules armes sont notre foi en la Vierge Marie et en l’humanité », a-t-elle affirmé, insistant sur la non-affiliation de ces femmes au Hezbollah ni à une quelconque autre organisation. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, a averti hier le Liban qu’il serait tenu pour responsable de tout départ de bateaux de ses ports à destination de la bande de Gaza. À Paris, le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a aussi sévèrement mis en garde le Liban contre l’envoi de ce navire. Les activistes interceptées pourraient, cette fois, être jugées et incarcérées, et non pas expulsées, comme la première fois, ont averti des responsables israéliens.

Samar el-Hajj, l’organisatrice de l’expédition à laquelle doivent, selon elle, se joindre des militants européens et des journalistes, a dit que le navire était « désormais prêt ». « Nous n’avons pas peur », a-t-elle encore déclaré.

L’Orient le Jour

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