Le nom multiple abat la frontière entre individu et collectif. Il accorde à chacun un droit de participation à la figure collective du personnage imaginaire, qui incarne le mouvement et la force d’une masse invisible. À travers lui, la masse prend une forme singulière et surgit comme un sujet agissant. Les sans-nom ont toujours prisé ce procédé, qui, aux temps des jacqueries paysannes, donnait déjà du fil à retordre aux possédants. Ainsi, en 1514, des paysans de l’Allemagne du Sud se soulèvent sous le nom de « pauvres Conrad ». Conrad n’est pas leur meneur, mais chacun est Conrad pour les besoins de l’insurrection. Au début du XIXe siècle, en Grande-Bretagne, c’est le « général Ludd » qui prête sa voix et son rang aux opprimés. En tant que commandant imaginaire d’ouvriers en chair et en os, Ludd s’attaque sans ménagement aux profiteurs du capitalisme industriel naissant. Malgré – ou grâce à – l’absence d’une structure organisée, le mouvement luddite parvient pendant plusieurs années à faire trembler le patronat.
Durant ces vingt dernières années, l’utilisation la plus remarquable du nom multiple nous est venue de la guérilla zapatiste du Chiapas, qui a su s’incarner dans le nom fictif de son porte-parole, le sous-commandant Marcos (« Nous sommes tous Marcos »). Par cette idée géniale, les zapatistes ont non seulement œuvré à la déconstruction de la figure du « grand chef » révolutionnaire, dégradé avec dérision au rang de sous-chef, mais aussi créé une nouvelle forme de mythe collectif : celle du guérillero dépouillé de sa biographie. Les attributs qui l’identifient, comme le passe-montagne, la pipe ou l’uniforme, ne sont pas là pour camoufler sa fonction, mais au contraire pour la rehausser. C’est précisément parce que la « vraie personne » reste dans l’ombre que sa geste et ses revendications politiques apparaissent en pleine lumière. Le mythe collectif « Marcos » devient ainsi porteur de significations les plus diverses, l’expression de fantasmes subversifs autant que sexuels (bien que son corps et son visage ne fussent jamais visibles, Marcos a été désigné au Mexique « homme le plus attractif de l’année »). Au bout du compte, des dizaines de milliers de personnes ont pu défiler dans les rues de Mexico et articuler leur puissance politique en scandant : « Nous aussi, nous sommes Marcos ! »
C’est en ce sens que le mythe d’« El Sub » se différencie de celui d’un héros individuel comme Che Guevara : un slogan tel que « Moi aussi, je suis Che ! » aurait été parfaitement inepte. Les dirigeants mexicains ont du reste fort bien compris la fonction et la vitalité de ce mythe collectif, comme en témoignent leurs efforts désespérés de dévoiler le « vrai » Marcos et de le réduire à la figure bourgeoise d’un individu.
En réactivant des pratiques archaïques, le nom collectif défie la distinction bourgeoise entre individu et groupe. Ce qui le rend menaçant, c’est moins le refuge qu’il prête à l’anonymat (pour cela, mieux vaut ne pas porter de nom du tout) que son attaque frontale contre les concepts modernes de subjectivité et d’identité, qu’il désigne comme illusoires. Il démontre du même coup la pertinence des croyances anciennes selon lesquelles l’identité humaine n’est rien d’autre qu’une articulation de pratiques collectives... »
Luther Blissett et alii

