vendredi, janvier 27, 2012
Du Musulman authentique
Si l’on inscrit l’islamophobie, comme le suggère Etienne Balibar, dans un « antisémitisme généralisé », le texte de Sartre suivant, extrait de Réflexions sur la Question juive publié en 1946, prendra un tout autre sens. Pour en mesurer la pertinence, il suffira de substituer, dans la tradition du détournement (chère à Lautréamont et à Debord), le terme musulman à celui de juif...
« Si l ’on convient avec nous que l’homme est une liberté en situation, on concevra facilement que cette liberté puisse se définir comme authentique ou inauthentique, selon le choix qu’elle fait d’elle-même dans la situation où elle surgit. L’authenticité cela va de soit consiste à prendre une conscience lucide et véridique de la situation et plus que du courage à assumer les responsabilités et les risques que cette situation comporte, à la revendiquer dans la fierté ou dans l’humiliation, parfois dans l’horreur et la haine. Il n’est pas douteux que l’authenticité demande beaucoup de courage et plus que du courage. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que l’inauthenticité soit la plus répandue [...] Le Musulman n’échappe pas à cette règle : l’authenticité, pour lui, c’est de vivre jusqu’au bout sa condition de Musulman, l’inauthenticité de la nier ou de tenter de l’esquiver. Et l’inauthenticité est sans doute plus tentant pour lui que pour les autres hommes parce que la situation qu’il a revendiquer est celle de martyr. ». « L’authenticité musulmane consiste à se choisir comme Musulman, c’est-à-dire à réaliser sa condition musulmane. Le Musulman authentique abandonne le mythe de l’homme universel : il se connaît et se veut dans l’histoire comme créature historique et damnée ; il a cessé de se fuir et d’avoir honte des siens. Il a compris que la société : est mauvaise ; au monisme naïf du Musulman inauthentique, il substitue un pluralisme social ; il sait qu’il est a part, intouchable, honni, proscrit et c’est comme tel qu’il se revendique. Du coup, il renonce à son optimisme rationaliste : il voit que le monde est morcelé par des divisions irrationnelles et en acceptant ce morcellement - du moins en ce qui le concerne - en ce proclamant Musulman, il fait siennes certaines de ces valeurs et ces divisions ; il choisit ses frères et ses pairs : ce sont les autres Musulmans, il parie pour la grandeur humaine puisqu’il accepte de vivre dans une condition qui se définit précisément comme invivable, puisqu’il tire son orgueil de son humiliation. Il ôte tout pouvoir et toute virulence à l’islamophobie du moment même où il cesse d’être passif. »
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Libellés : MANIERES DE FAIRE
Le « Delenda Carthago » de Soeur Caroline
Caroline Fourest qui s’est régulièrement illustrée par sa stigmatisation des musulmans de France et qui écrivait en janvier 2004: «La Tunisie, avec l’Egypte et la Turquie, seraient des démocraties officielles tenues d’une main de fer par l’armée» (330) [Caroline Fourest et Fiammetta Venner,Tirs croisés, janvier 2004], prétend aujourd’hui expliquer la démocratie aux Tunisiens.
Depuis quelque temps Caroline Fourest s’est éprise avec passion du sort des Tunisiens. Elle se sentirait aujourd’hui investie d’une mission de soutien, de tout son corps et de toute son âme auprès des luttes des Tunisiens pour leurs libertés et leurs droits humains, un combat dont elle se désintéressait lorsque Ben Ali bafouait les conventions internationales contre la torture au nom de la lutte contre l’islamisme. Or sa méconnaissance du contexte tunisien (La Tunisie était tenue par un régime policier et non militaire) ne doit pas lui rendre la tâche facile.
Une passion nouvelle pour la Tunisie
Ainsi à une semaine des élections de l’Assemblée constituante, mue par un certain maternalisme, Caroline Fourest tente d’expliquer les enjeux des élections aux Tunisiens, dans un article intitulé la «Tunisie joue sa liberté» paru dans Le Monde du 14 octobre 2011. La couleur est annoncée dès le départ: le point de comparaison est la France et l’enjeu des élections tunisiennes serait la capacité de ce pays à épouser la trajectoire linéaire tracée par un hypothétique modèle français. Ainsi, elle déclare:
«Pendant que la France vit ses dernières heures de primaires citoyennes, la Tunisie retient son souffle, en vue d'une "Constituante" cruciale pour son avenir. Pour la première fois, des citoyens vont pouvoir choisir, en toute liberté, ceux qui auront les pleins pouvoirs pour redessiner les institutions et rédiger la première constitution de l'après-Ben Ali».Dans cette quête d’un «idéal» français, les Tunisiens seraient, d’après Caroline Fourest, bien équipés de plus ou moins de maturité, de plus ou moins d’éducation, de plus ou moins de sécularisation de l’Etat. L’héritage français illuminerait notre inconscient collectif, guidé de surcroît par de bons pères sur place, «les démocrates tunisiens», seuls à même de nous accompagner dans ce processus avant d’atteindre définitivement l’âge adulte. Mais dans «cette démocratie balbutiante», tout est loin d’être gagné ; certes, Caroline Fourest «aimerait bien y croire» mais elle veut nous prévenir du grand danger qui nous guette dans le cas où nous serions aveugles: Ennahdha, Grand Satan qui armé de son double discours manipule les masses en jouant sur la «sémantique» en vue d’inscrire des formulations «théocrates» dans la Constitution.
Le message de Caroline Fourest, n’a hélas pas été saisi par les Tunisiens qui ont majoritairement voté pour le mouvement Ennahda. Las, et in extremis, dans un article du Monde datant du 21 octobre 2011 intitulé «Les islamistes tunisiens ne sont pas turcs», elle tente pour la énième fois de réveiller le peuple tunisien:
«Si les islamistes turcs ont un effet démocratisant, bien qu’islamisant, cela tient à deux raisons majeures. La peur de l’armée et le fait de devoir composer avec une Constitution dont l’article 2 précise que la Turquie est un “Etat laïc”. Mais aussi le fait d’être turcs et non arabes… La Turquie a la mémoire de son puissant Empire ottoman. Il est plus difficile d’y délégitimer la laïcité en l’assimilant à une idée coloniale qu’au Maghreb».Cette appréciation expéditive, essentialiste et culturaliste, cache mal une admiration pour la gloire de l’empire ottoman qui protègerait la Turquie ontologiquement laïque, quand l’histoire coloniale fragiliserait l’accès à la laïcité en Tunisie. Les Tunisiens cumuleraient ainsi les tares, selon elle, prisonniers qu’ils seraient de la mémoire du colonialisme:
«Les islamistes peuvent jouer du ressentiment envers la France pour rejeter la séparation du politique et du religieux».Obsédée par les islamistes
L’ultime recours de Caroline Fourest est alors d’interpeller le président tunisien Moncef Marzouki dans un article publié par le blog Le Huffington Post le 23 janvier 2012 pour lui rappeler ses promesses envers les Tunisiens et s’inquiéter de son «pacte» avec les «Islamistes»: «Contrairement à ses promesses, il ne monte pas non plus au créneau pour défendre la liberté d'expression ou les droits des femmes lorsqu'elles sont menacées par les intégristes». Sa principale obsession qui est le diable incarné par Ennahdha l’a poussée à voler au secours des femmes tunisiennes et de s’adresser à Marzouki, comme à l’époque de l’Inquisition où le mauvais croyant était persécuté. Ainsi elle dénonce l’attitude de Moncef Marzouki qui contrairement aux intellectuels laïcs français «prenaient sans réserve le parti du changement contre Ben Ali mais sans naïveté non plus pour l'après, Moncef Marzouki, lui, mettait son énergie à dédiaboliser les islamistes dans les médias français».
Or, ce qui semble échapper à Caroline Fourest, qui n’est pourtant pas naïve, c’est le caractère révolutionnaire du processus actuel, qui pousse les Tunisiens à refuser toute forme de pouvoir personnel qui prétendrait protéger ou défendre leurs libertés. L’obsession de l’éditorialiste pour la question dite islamiste l’a empêchée d’apercevoir la nature éminemment diverse et riche des combats politiques menés sur le terrain en Tunisie, particulièrement à travers la force du mouvement social depuis 2008. Mais soutenir les «syndicalistes» ou les «laissés pour compte» dans le combat pour une alternative économique n’est pas aussi exaltant que sa croisade contre les islamistes. Occulter les manifestations de révoltes quasi-quotidiennes des Tunisiens depuis le 17 décembre 2010, c’est nier encore une fois la nécessaire prise en main de leur destin, dont elle ne se préoccupait pas en tout état de cause à l’époque où Ben Ali tenait les rênes du pouvoir d’une «main de fer» pour reprendre son expression.
Et lorsqu’elle affirme: «La facture sera d'autant plus lourde dans un pays aussi dépendant du tourisme, où l'économie dépend donc de l'image», Caroline Fourest ne semble pas apercevoir qu’un des enjeux de la révolution est justement de remettre en question ce modèle économique largement défaillant en raison de sa dépendance à l’égard de secteurs économiques fragiles comme le tourisme et le textile qui emploie une main d’oeuvre peu qualifiée alors que le chômage touche les plus qualifiés. Quant à l’image de carte postale de la Tunisie docile et douce, largement entretenue en France (reprise et continuée par l’expression de «Révolution de jasmin») et qui nous a durablement confisqué nos libertés et ce pendant plus d’un demi siècle, n’est plus supportable pour bon nombre de Tunisiens.
La France n'a rien d'exemplaire
Aussi, trois précisions s’imposent:
Premièrement, la théorie évolutionniste qui nourrit la pensée de l’éditorialiste est une théorie dont on sait qu’elle est désuète et largement dépassée, même si elle a encore de beaux jours devant elle: contrairement à ses postulats, les sociétés sont faites de continuités, de retours en arrières, de bifurcations et de ruptures, d’imbrications de valeurs et ce n’est donc pas en se contentant de singer le modèle français que la Tunisie sera «protégée» de ce que Caroline Fourest suppose être un «danger». La Tunisie possède une histoire propre, singulière, idiosyncrasique et les groupes sociaux qui la composent réinventent aujourd’hui, dans l’expérimentation quotidienne, le concept de démocratie tout comme celui de sécularisation, malgré leurs «difficultés» liées au fait selon elle que les Tunisiens ne sont ni Turcs ni Français.
Deuxièmement, le peuple tunisien est loin de se réduire à une masse ignorante manipulable. La ligne de fracture ne se situe ni entre démocrates et théocrates ni entre les partisans d’un monde rationaliste et les partisans d’un monde fanatique. Le slogan de la révolution tunisienne est: «Le peuple veut la chute du régime». Ce leitmotiv relayé un peu partout aujourd’hui, démontre que la ligne de fracture en Tunisie se situe plutôt entre le peuple qui s’est soulevé et les élites économiques, intellectuelles et politiques tunisiennes qui s’accrochent à leurs privilèges soutenus comme toujours par une partie de l’élite française.
Troisièmement, enfin, la Tunisie n’a jamais été laïque, au sens de la loi française de 1905, quoique le concept de laïcité ait été largement dévoyé en France pour justifier des politiques de discriminations et d’exclusion des musulmans et en particulier des femmes (voilées). En effet, l’article 1er de la constitution bourguibienne de 1959 proclame que la Tunisie est une République, sa langue est l’arabe et sa religion est l’islam. Il suffit de lire les discours de Bourguiba à l’occasion de la promulgation du code du statut personnel en 1956 abrogeant la polygamie et la répudiation, et instaurant le divorce judiciaire et la limite de l’âge au mariage, pour constater qu’il n’a pas fondé ses réformes sur une prétendue application du principe de la laïcité mais sur l’islam à travers la notion d’ijtihad (effort de raisonnement) en faisant valoir une dynamique propre de réforme législative dans un contexte religieux et culturel spécifique. Mais cette complexité et cette subtilité ne s’accommodent certes pas de visions binaires caricaturales.
Enfin, nous sommes des Tunisiens d’ici et de là-bas et nos préoccupations, portent aussi sur la situation politique en France, qui manifestement n’attire pas toutes les attentions, lorsqu’il s’agit de dénoncer une politique de l’immigration de plus en plus xénophobe, où l’objectif principal du ministère de l’Intérieur est de dépasser ses quotas d’expulsions, ce qui a pour conséquence de faire subir des traitements indignes aux immigrés. Il faut se rappeler l’épisode des Tunisiens arrivés dès le mois de février 2011 de la petite île de Lampedusa qui n’ont reçu qu’un accueil glacial et dont certains parmi eux sont morts dans l’incendie d’un squatt à Pantin au mois de septembre 2011. Il y a également la circulaire du 31 mai 2011, ou circulaire de la honte, posant des obstacles colossaux aux étudiants qui souhaiteraient demeurer en France pour travailler. La liste est encore longue… Caroline Fourest a l’indécence de vouloir donner des leçons de démocratie et de respect des libertés au peuple tunisien, alors même qu’en France l’on compte de nombreuses atteintes aux droits fondamentaux sans que cela ne heurte autant sa sensibilité.
Hèla Yousfi et Nawel Gafsia
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1/27/2012
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Libellés : POSTCOLONIE
La laïcité, masque blanc fanonien ?
Menée au nom de Lafâme, c’est à présent en celui des enfants que la croisade est relancée. Quitte à en passer par l’humiliation de leurs mères, comme ce fut le cas à Montreuil, en interdisant à des femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires. Véritable sport national, l’humiliation d’une partie de nos concitoyens, assise sur la raison et la défense de Lafâme et de l’enfant, se fait au nom d’une laïcité dévoyée, véritable arme de persécution massive. Au nom de quoi abaissons-nous ces populations ? Chez les militants de gauche, l’on entend trop souvent des propos que d’aucuns jugent simplistes : les croyants seraient des… décérébrés (et les décérébrés n’ont que ce qu’ils méritent). Cependant, certains commencent à comprendre que leur mépris soutient de fait le racisme à peine latent de la persécution légitimée de ces populations, et commencent à réagir… très tard. Car les traces que ces vexations répétées laissent dans les cœurs sont indélébiles. L’enfant qui aura vu sa mère se faire refouler de son école comme une terroriste en puissance n’est pas prêt de l’oublier ; la femme qui se verra traitée en paria, non plus. Et nous, les blancs, les athées, les croyants mainstream, nous participons à cela, par notre silence, notre approbation tacite ou pire, notre soutien. Notre société, dans un double mouvement, se refuse à voir les violences masculines faites aux femmes et aux enfants, et désigne un ennemi commun pour faire diversion.
Peu importe (ou presque) ce que fait l’homme blanc. Il sera toujours bien moins pire que l’autre, le musulman. Blanchi, il sait qu’il a le droit de faire ce qu’il veut avec ses femmes, ses enfants et ses populations, en utilisant des opprimées pour en humilier d’autres, au prétexte de protéger les plus faibles. Au final, c’est à une vaste entreprise de blanchiment de l’homme blanc, par l’homme blanc, à laquelle on assiste.
CQFD
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1/27/2012
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Libellés : LAICISME
dimanche, janvier 22, 2012
Fanon, l'intempestif
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1/22/2012
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Libellés : POSTCOLONIE
dimanche, janvier 08, 2012
D'un racisme voilé
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| Blida (Couverture du livre : Algérie 60, Paris 1977) © Pierre Bourdieu |
« Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France. L’emprise de médias qui ne connaissent que la recherche du sensationnel, l’empire des sondages qui permettent de transformer les faux-problèmes médiatiques en objets de consultation « démocratique », la volonté gouvernementale de réduire la politique à la gestion, la fermeture sur soi d’un parti socialiste qui pense et agit moins par référence à la réalité politique qu’en fonction des enjeux de la concurrence interne pour la succession, tout un ensemble de facteurs se conjuguent pour orienter le débat public vers des questions plus ou moins futiles, ou, pire, vers des questions réelles réduites à la futilité.
C’est le cas du débat sur le problème posé par trois jeunes filles de Creil qui sont venues au lycée avec un fichu sur la tête... En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente - faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? - occulte la question latente - faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? -, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable.
En livrant ainsi, imprudemment, leur impensé, ils contribuent à faire monter l’angoisse, génératrice d’irrationnel, qu’éprouvent nombre de Français devant cette réalité. Ils ne font que retarder le moment où sera affirmée courageusement la nécessité de mobiliser les moyens de donner à des immigrés le plus souvent « désislamisés » et déculturés (ils ignorent tout, pour la plupart, de leur langue et de leur culture d’origine), la possibilité d’affirmer pleinement leur dignité d’hommes et de citoyens. Le moment est venu, pour les intellectuels européens, de sommer les gouvernements nationaux et les instances européennes de concevoir et de mettre en œuvre un vaste programme commun d’intégration économique, politique et culturelle des immigrés.»
(Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001)
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1/08/2012
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Libellés : POSTCOLONIE
mardi, décembre 27, 2011
Les ciseaux d'Anastasie
« Voici l’hypothèse que je voudrais avancer, ce soir, pour fixer le lieu - ou peut-être le très provisoire théâtre - du travail que je fais : je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité.
Dans une société comme la nôtre, on connaît, bien sûr, les procédures d’exclusion. La plus évidente, la plus familière aussi, c’est l’interdit. On sait bien qu’on n’a pas le droit de tout dire, qu’on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circonstance, que n’importe qui, enfin, ne peut pas parler de n’importe quoi. Tabou de l’objet, rituel de la circonstance, droit privilégié ou exclusif du sujet qui parle : on a là le jeu de trois types d’interdits qui se croisent, se renforcent ou se compensent, formant une grille complexe qui ne cesse de se modifier.
Je noterai seulement que, de nos jours, les régions où la grille est la plus resserrée, où les cases noires se multiplient, ce sont les régions de la sexualité et celles de la politique : comme si le discours, loin d’être cet élément transparent ou neutre dans lequel la sexualité se désarme et la politique se pacifie, était un des lieux où elles exercent, de manière privilégiée, quelques-unes de leurs plus redoutables puissances. Le discours, en apparence, a beau être bien peu de chose, les interdits qui le frappent révèlent très tôt, très vite, son lien avec le désir et avec le pouvoir.
Et à cela quoi d’étonnant : puisque le discours, ce n’est pas simplement ce qui manifeste (ou cache) le désir ; et puisque - cela, l’histoire ne cesse de nous l’enseigner - le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer. » (Michel Foucault, L'Ordre du discours)
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12/27/2011
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Libellés : MANIERES DE FAIRE
vendredi, décembre 23, 2011
Du nouvel usage de la "race"
Dans ce contexte, les nouveaux processus de racialisation visent à marquer ces groupes de populations, à fixer le plus précisément possible les limites au sein desquelles elles peuvent circuler, à déterminer le plus exactement possible les emplacements qu’elles peuvent occuper, bref, à assurer les circulations dans un sens qui permette d’écarter les menaces et d’assurer la sûreté générale. Il s’agit de trier ces groupes de populations, de les marquer à la fois comme des « espèces », des « séries » et comme des « cas », au sein d’un calcul généralisé du risque, du hasard et des probabilités, de manière à pouvoir prévenir les dangers inhérents à leur circulation et, si possible, à les neutraliser d’avance, souvent par l’incarcération ou la déportation. La race, de ce point de vue, fonctionne à la fois comme idéologie, dispositif de sécurité et technologie de gouvernement des multiplicités. Elle est le moyen le plus efficace d’abolir le droit dans l’acte même par lequel l’on prétend ériger la loi....» (Achille Mbembe)
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12/23/2011
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Libellés : MANIERES DE FAIRE
samedi, décembre 10, 2011
De l'usage dévoyé du féminisme et de ses bénéficiaires
"D’une part, en disant que la violence contre les femmes existe, oui, mais seulement chez les hommes de culture maghrébine et africaine, on a exonéré la culture française - et plus largement, la culture « blanche » ; à la même époque on a vu apparaître ou réapparaître le mot colonialiste « Français de souche ». D’autre part, on s’est enfin trouvé des raisons honorables de discriminer ces descendants d’immigrés : c’est désormais pour défendre les droits de la femme. A la même époque en effet on a vu réapparaître le mot essentialiste « LA femme ».
Les Blancs ne veulent ni abandonner les discriminations, ni se dire ouvertement racistes : défendre LA femme, quelle belle occasion d’être à la fois raciste et respectable, comme le dit Saïd Bouamama (Bouamama Saïd, L’affaire du voile, ou la production d’un racisme respectable, publié aux Éditions du Geais Bleu ).
Pourquoi les femmes ont-elles marché dans cette combine ? D’abord, toutes les femmes n’ont pas marché : les filles et les sœurs de ces hommes choisis pour servir de boucs émissaires n’ont, sauf quelques exceptions, pas marché. Toutes les femmes blanches n’ont pas marché non plus. Beaucoup cependant se sont ralliées à l’idée que le sexisme ne subsiste que dans des enclaves raciales à l’intérieur d’une France globalement égalitaire et non-sexiste. A la fois par racisme, car bien sûr les femmes peuvent être racistes, comme les racisés peuvent être sexistes ; mais aussi pour se rassurer sur les hommes de leur race, ceux qu’elles côtoient. Car au point où nous en sommes de l’histoire et du détricotage, maille par maille, du féminisme, les femmes aussi, y compris les anciennes féministes, veulent que « leurs » hommes soient exonérés ; car elles n’exigent plus rien d’eux, sauf une adhésion aux idées égalitaires (les idées ne mangent pas de pain), et de pieux mensonges."
Christine Delphy
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12/10/2011
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Libellés : MANIERES DE FAIRE
mardi, décembre 06, 2011
Racisme et Culture
De la négation globale à la reconnaissance singulière et spécifique. C’est précisément cette histoire morcelée et sanglante qu’il nous faut esquisser au niveau de l’anthropologie culturelle.
Il existe, pouvons-nous dire, certaines constellations d’institutions, vécues par des hommes déterminés, dans le cadre d’aires géographiques précises qui à un moment donné ont subi l’assaut direct et brutal de schèmes culturels différents. Le développement technique, généralement élevé, du groupe social ainsi apparu l’autorise à installer une domination organisée. L’entreprise de déculturation se trouve être le négatif d’un plus gigantesque travail d’asservissement économique voire biologique.
La doctrine de la hiérarchie culturelle n’est donc qu’une modalité de la hiérarchisation systématisée poursuivie de façon implacable.
La théorie moderne de l’absence d’intégration corticale des peuples coloniaux en est le versant anatomo-physiologique. L’apparition du racisme n’est pas fondamentalement déterminante. Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée.
Étudier les rapports du racisme et de la culture c’est se poser la question de leur action réciproque. Si la culture est l’ensemble des comportements moteurs et mentaux né de la rencontre de l’homme avec la nature et avec son semblable on doit dire que le racisme est bel et bien un élément culturel. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme.
Cet élément culturel précis ne s’est cependant pas enkysté. Le racisme n’a pas pu se scléroser. Il lui a fallu se renouveler, se nuancer, changer de physionomie. Il lui a fallu subir le sort de l’ensemble culturel qui l’informait. Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique, les Ecritures s’étant révélées insuffisantes la base matérielle de la doctrine. Il serait fastidieux de rappeler les efforts entrepris alors : forme comparée du crâne, quantité et configuration des sillons de l’encéphale, caractéristiques des couches cellulaires de l’écorce, dimensions des vertèbres, aspect microscopique de l’épiderme, etc...Le primitivisme intellectuel et émotionnel apparaissait comme une conséquence banale, une reconnaissance d’existence.
De telles affirmations, brutales et massives, cèdent la place à une argumentation plus fine. Ça et là toutefois se font jour quelques résurgences. C’est ainsi que la « labilité émotionnelle du Noir », « l’intégration sous-corticale de l’Arabe » « la culpabilité quasi générique du Juif » sont des données que l’on retrouve chez quelques écrivains contemporains. La monographie de J. Carothers, par exemple, patronnée par l’O.M.S. fait état à partir d’« arguments scientifiques » d’une lobotomie physiologique du Noir d’Afrique.
Ces positions séquellaires tendent en tous cas à disparaître. Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, déterminé génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel. L’objet du racisme n’est plus l’homme particulier mais une certaine forme d’exister. A l’extrême on parle de message, de style culturel. Les « valeurs occidentales » rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de la « croix contre le croissant ».
Certes l’équation morphologique n’a pas disparu totalement, mais les événements des trente dernières années ont ébranlé les convictions les plus encapsulées, bouleversé l’échiquier, restructuré un grand nombre de rapports. Le souvenir de nazisme, la commune misère d’hommes différents, le commun asservissement de groupes sociaux importants, l’apparition de « colonies européennes » c’est-à-dire l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe, la prise de conscience des travailleurs des pays colonisateurs et racistes, l’évolution des techniques, tout cela a modifié profondément l’aspect du problème. Il nous faut chercher, au niveau de la culture, les conséquences de ce racisme.
Le racisme, nous l’avons vu, n’est qu’un élément d’un plus vaste ensemble : celui de l’oppression systématisée d’un peuple. Comment se comporte un peuple qui opprime ? Ici des constantes sont retrouvées. On assiste à la destruction des valeurs culturelles, des modalités d’existence. Le langage, l’habillement, les techniques sont dévalorisées. Comment rendre compte de cette constante ? Les psychologues qui ont tendance à tout expliquer par des mouvements de l’âme, prétendent retrouver ce comportement au niveau des contacts entre particuliers : critique d’un chapeau original, d’une façon de parler, de marcher...
De pareilles tentatives ignorent volontairement le caractère incomparable de la situation coloniale. En réalité les nations qui entreprennent une guerre coloniale ne se préoccupent pas de confronter des cultures. La guerre est une gigantesque affaire commerciale et toute perspective doit être ramenée à cette donnée.
L’asservissement, au sens le plus rigoureux, de la population autochtone est la première nécessité. Pour cela il faut briser ses systèmes de référence. L’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d’une mise à sac des schèmes culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac. Le panorama social est destructuré, les valeurs bafouées, écrasées, vidées.
Les lignes de forces, écroulées, n’ordonnent plus. En face un nouvel ensemble, imposé, non pas proposé mais affirmé, pesant de tout son poids de canons et de sabres. La mise en place du régime colonial n’entraîne pas pour autant la mort de la culture autochtone. Il ressort au contraire de l’observation historique que le but recherché est davantage une agonie continuée qu’une disparition totale de la culture pré-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l’oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel. La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. L’apathie si universellement signalée des peuples coloniaux n’est que la conséquence logique de cette opération. Le reproche de l’inertie constamment adressé à « l’indigène » est le comble de la mauvaise foi. Comme s’il était possible à un homme d’évoluer autrement que dans le cadre d’une culture qui le reconnaît et qu’il décide d’assumer.
C’est ainsi que l’on assiste à la mise en place d’organismes archaïques, inertes, fonctionnant sous la surveillance de l’oppresseur et calqués caricaturalement sur des institutions autrefois fécondes... Ces organismes traduisent apparemment le respect de la tradition, des spécificités culturelles, de la personnalité du peuple asservi. Ce pseudo respect s’identifie en fait au mépris le plus conséquent, au sadisme le plus élaboré. La caractéristique d’une culture est d’être ouverte, parcourue de lignes de force spontanées, généreuses, fécondes. L’installation « d’hommes sûrs » chargés d’exécuter certains gestes est une mystification qui ne trompe personne. C’est ainsi que les djemaas Kabyles nommées par l’autorité française ne sont pas reconnues par les autochtones. Elles sont doublées d’une autre djemaa élue démocratiquement. Et naturellement la deuxième dicte la plupart du temps sa conduite à la première.
Le souci constamment affirmé de « respecter la culture des populations autochtones » ne signifie donc pas la prise en considération des valeurs portées par la culture, incarnées par les hommes. Bien plutôt on devine dans cette démarche une volonté d’objectiver, d’encapsuler, d’emprisonner, d’enkyster. Des phrases telles que : « je les connais », « ils sont comme cela » traduisent cette objectivation maximum réussie. Ainsi je connais les gestes, les pensées qui définissent ces hommes.
L’exotisme est une des formes de cette simplification. Dès lors, aucune confrontation culturelle ne peut exister. Il y a d’une part une culture à qui l’on reconnaît des qualités de dynamisme, d’épanouissement, de profondeur. Une culture en mouvement, en perpétuel renouvellement. En face on trouve des caractéristiques, des curiosités, des choses, jamais une structure.
Ainsi dans une première phase l’occupant installe sa domination, affirme massivement sa supériorité. Le groupe social, asservi militairement et économiquement est déshumanisé selon une méthode polydimensionnelle.
Exploitation, tortures, razzias, racisme, liquidations collectives, oppression rationnelle se relayent à des niveaux différents pour littéralement faire de l’autochtone un objet entre les mains de la nation occupante. Cet homme objet, sans moyens d’exister, sans raison d’être, est brisé, au plus profond de sa substance. Le désir de vivre, de continuer, se fait de plus en plus indécis, de plus en plus fantomatique. C’est à ce stade qu’apparaît le fameux complexe de culpabilité. Wright dans ses premiers romans en donne une description très détaillée.
Progressivement cependant, l’évolution des techniques de production, l’industrialisation, d’ailleurs limitée, des pays asservis, l’existence de plus en plus nécessaire de collaborateurs, imposent à l’occupant une nouvelle attitude. La complexité des moyens de production, l’évolution des rapports économiques entraînant bon gré mal gré celle des idéologies, déséquilibrent le système. Le racisme vulgaire dans sa forme biologique correspond à la période d’exploitation brutale des bras et des jambes de l’homme. La perfection des moyens de production provoque fatalement le camouflage des techniques d’exploitation de l’homme, donc des formes du racisme.
Ce n’est donc pas à la suite d’une évolution des esprits que le racisme perd de sa virulence. Nulle révolution intérieure n’explique cette obligation pour le racisme de se nuancer, d’évoluer. De partout des hommes se libèrent bousculant la léthargie à laquelle oppression et racisme les avaient condamnés.
En plein cœur des « nations civilisatrices » les travailleurs découvrent enfin que l’exploitation de l’homme, base d’un système, emprunte des visages divers. À ce stade le racisme n’ose plus sortir sans fards. Il se conteste. Le raciste dans un nombre de plus en plus grand de circonstances se cache. Celui qui prétendait les « sentir », les « deviner » se découvre visé, regardé, jugé. Le projet du raciste est alors un projet hanté par la mauvaise conscience. Le salut ne peut lui venir que d’un engagement passionnel tel qu’on en rencontre dans certaines psychoses. Et ce n’est pas l’un des moindres mérites du Professeur Baruk que d’avoir précisé la sémiologie de ces délires passionnels.
Le racisme n’est jamais un élément surajouté découvert au hasard d’une recherche au sein des données culturelles d’un groupe. La constellation sociale, l’ensemble culturel sont profondément remaniés par l’existence du racisme.
On dit couramment que le racisme est une plaie de l’humanité. Mais il ne faut se satisfaire d’une telle phrase. Il faut inlassablement rechercher les répercussions du racisme à tous les niveaux de sociabilité. L’importance du problème raciste dans la littérature américaine contemporaine est significative. Le nègre au cinéma, le nègre et le folklore, le juif et les histoires pour enfants, le juif au bistrot, sont des thèmes inépuisables.
Le racisme, pour revenir à l’Amérique, haute et vicie la culture américaine. Et cette gangrène dialectique est exacerbée par la prise de conscience et la volonté de lutte de millions de noirs et de juifs visés par ce racisme. Cette phase passionnelle, irrationnelle, sans justification, présente à l’examen un visage effrayant. La circulation des groupes, la libération, dans certaines parties du monde d’hommes antérieurement infériorisés, rendent de plus en plus précaire l’équilibre. Assez inattendûment le groupe raciste dénonce l’apparition d’un racisme chez les hommes opprimés. Le « primitivisme intellectuel » de la période d’exploitation fait place au « fanatisme moyen-âgeux, voire préhistorique » de la période de libération.
À un certain moment on avait pu croire à la disparition du racisme. Cette impression euphorisante, déréelle, était simplement la conséquence de l’évolution des formes d’exploitation. Les psychologues parlent alors d’un préjugé devenu inconscient. La vérité est que la rigueur du système rend superflue l’affirmation quotidienne d’une supériorité. La nécessité de faire appel à des degrés divers à l’adhésion, à la collaboration de l’autochtone modifie les rapports dans un sens moins brutal, plus nuancé, plus « cultivé ». Il n’est d’ailleurs pas rare de voir apparaître à ce stade une idéologie « démocratique et humaine ». L’entreprise commerciale d’asservissement, de destruction culturelle cède le pas progressivement à une mystification verbale. L’intérêt de cette évolution c’est que le racisme est pris comme thème de méditation, quelquefois même comme technique publicitaire.
C’est ainsi que le blues « plainte des esclaves noirs » est présenté à l’admiration des oppresseurs. C’est un peu d’oppression stylisée qui revient à l’exploitant et au raciste. Sans oppression et sans racisme pas de blues. La fin du racisme sonnerait le glas de la grande musique noire...
Comme dirait le trop célèbre Toynbee, le blues est une réponse de l’esclave au défi de l’oppression.
Actuellement encore, pour beaucoup d’hommes, même de couleur, la musique d’Armstrong n’a de véritable sens que dans cette perspective.
Le racisme boursouffle et défigure le visage de la culture qui le pratique. La littérature, les arts plastiques, les chansons pour midinettes, les proverbes, les habitudes, les patterns, soit qu’ils se proposent d’en faire le procès ou de le banaliser, restituent le racisme. C’est dire qu’un groupe social, un pays, une civilisation, ne peuvent être racistes inconsciemment.
Nous le disons encore une fois, le racisme n’est pas une découverte accidentelle. Ce n’est pas un élément caché, dissimulé. Il n’est pas exigé d’efforts surhumains pour le mettre en évidence.
Le racisme crève les yeux car précisément il entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhonté d’un groupe d’hommes par un autre parvenu à un stade de développement technique supérieur. C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme. L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée.
Mais l’homme visé par ce racisme, le groupe social asservi, exploité, désubstantialité, comment se comportent-ils ? Quels sont leurs mécanismes de défense ? Quelles attitudes découvrons-nous ici ?
Dans une première phase on a vu l’occupant légitimer sa domination par des arguments scientifiques, la « race inférieure » se nier en tant que race. Parce que nulle autre solution ne lui est laissée, le groupe social racialisé essaie d’imiter l’oppresseur et par là de se déracialiser. La « race inférieure » se nie en tant que race différente. Elle partage avec la « race supérieure » les convictions, doctrines, et autres attendus la concernant. Ayant assisté à la liquidation de ses systèmes de référence à l’écroulement de ses schèmes culturels il ne reste plus à l’autochtone qu’à reconnaître avec l’occupant que « Dieu n’est pas de son côté ». L’oppresseur, par le caractère global et effrayant de son autorité en arrive à imposer à l’autochtone de nouvelles façons de voir, singulièrement un jugement péjoratif à l’égard de ses formes originales d’exister.
Cet événement désigné communément aliénation est naturellement très important. On le trouve dans les textes officiels sous le nom d’assimilation.
Or cette aliénation n’est jamais totalement réussie. Soit parce que l’oppresseur quantitativement et qualitativement limite l’évolution, des phénomènes imprévus, hétéroclites, font leur apparition. Le groupe infériorisé avait admis, la force de raisonnement étant implacable, que ses malheurs procédaient directement de ses caractéristiques raciales et culturelles.
Culpabilité et infériorité sont les conséquences habituelles de cette dialectique. L’opprimé tente alors d’y échapper d’une part en proclamant son adhésion totale et inconditionnelle aux nouveaux modèles culturels, d’autre part en prononçant une condamnation irréversible de son style culturel propre.
Pourtant la nécessité pour l’oppresseur, à un moment donné, de dissimuler les formes d’exploitation, n’entraîne pas la disparition de cette dernière. Les rapports économiques plus élaborés, moins grossiers, exigent un revêtement quotidien mais l’aliénation à ce niveau demeure épouvantable.
Ayant jugé, condamné, abandonné ses formes culturelles, son langage, son alimentation, ses démarches sexuelles, sa façon de s’asseoir, de se reposer, de rire, de se divertir, l’opprimé, avec l’énergie et la ténacité du naufragé se rue sur la culture imposée.
Développant ses connaissances techniques au contact de machines de plus en plus perfectionnées, entrant dans le circuit dynamique de la production industrielle, rencontrant des hommes de régions éloignées dans le cadre de la concentration des capitaux donc des lieux de travail, découvrant la chaîne, l’équipe, le « temps » de production, c’est-à-dire le rendement à l’heure, l’opprimé constate comme un scandale, le maintien à son égard, du racisme et du mépris.
C’est à ce niveau que l’on fait du racisme une histoire de personnes. « Il existe quelques racistes indécrottables mais avouez que dans l’ensemble la population aime... » Avec le temps tout cela disparaîtra.Ce pays est le moins raciste... Il existe à l’O.N.U. une commission chargée de lutter contre le racisme. Des films sur le racisme, des poèmes sur le racisme, des messages sur le racisme...
Les condamnations spectaculaires et inutiles du racisme. La réalité est qu’un pays colonial est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en dépit des principes démocratiques affirmés par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l’ensemble du pays, ont raison. Il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part. Et le racisme n’est que l’explication émotionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette infériorisation.
Le raciste dans une culture avec racisme est donc normal. L’adéquation des rapports économiques et de l’idéologie est chez lui parfaite. Certes l’idée que l’on se fait de l’homme n’est jamais totalement dépendante des rapports économiques c’est-à-dire, ne l’oublions pas, des rapports existant historiquement et géographiquement entre les hommes et les groupes. Des membres de plus en plus nombreux appartenant à des sociétés racistes prennent position. Ils mettent leur vie au service d’un monde où le racisme serait impossible. Mais ce recul, cette abstraction cet engagement solennel ne sont pas à la portée de tous. On ne peut exiger sans dommage qu’un homme soit contre les « préjugés de son groupe ». Or, redisons-le, tout groupe colonialiste est raciste.
À la fois « acculturé » et déculturé l’opprimé continue à buter contre le racisme. Il trouve illogique cette séquelle. Inexplicable ce qu’il a dépassé, sans motif, inexact. Ses connaissances, l’appropriation de techniques précises et compliquées, quelquefois sa supériorité intellectuelle eu égard à un grand nombre de racistes, l’amènent à qualifier le monde raciste de passionnel. Il s’aperçoit que l’atmosphère raciste imprègne tous les éléments de la vie sociale. Le sentiment d’une injustice accablante est alors très vif. Oubliant le racisme-conséquence on s’acharne sur le racisme-cause. Des campagnes de désintoxication sont entreprises. On fait appel au sens de l’humain, à l’amour, au respect des valeurs suprêmes...
En fait le racisme obéit à une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l’exploitation de peuples différents, infériorise ces peuples. Le racisme appliqué à ces peuples est normal. Le racisme n’est donc pas une constante de l’esprit humain.
Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système déterminé. Et le racisme juif n’est pas différent du racisme noir. Une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de degrés du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais qu’on n’y trouve pas de lynchages ou de camps d’extermination. La vérité est que tout cela et autre chose existe en horizon. Ces virtualités, ces latences circulent dynamiques, prises dans la vie des relations psycho-affectives, économiques...
Découvrant l’inutilité de son aliénation, l’approfondissement de son dépouillement, l’infériorisé, après cette phase de déculturation, d’extranéisation, retrouve ses positions originales. Cette culture, abandonnée, quittée, rejetée, méprisée, l’infériorisé s’y engage avec passion. Il existe une surenchère très nette s’apparentant psychologiquement au désir de se faire pardonner.
Mais derrière cette analyse simplifiante il y a bel et bien l’intuition par l’infériorisé d’une vérité spontanée apparue. Cette histoire psychologique débouche sur l’Histoire et sur la Vérité.Parce que l’infériorisé retrouve un style autrefois dévalorisé on assiste à une culture de la culture. Une telle caricature de l’existence culturelle signifierait s’il en était besoin que la culture se vit mais ne se morcelle pas. Elle ne se met pas entre lame et lamelle.
Cependant l’opprimé s’extasie à chaque redécouverte. L’émerveillement est permanent. Autrefois émigré de sa culture, l’autochtone l’explore aujourd’hui avec fougue. Il s’agit alors d’épousailles continuées. L’ancien infériorisé est en état de grâce.
Or, on ne subit pas impunément une domination. La culture du peuple asservi est sclérosée, agonisante. Aucune vie n’y circule. Plus précisément la seule vie existante est dissimulée. La population qui normalement assume çà et là quelques morceaux de vie, qui maintient des significatives dynamiques aux institutions est une population anonyme. En régime colonial ce sont les traditionalistes.
L’ancien émigré, par l’ambigüité soudaine de son comportement introduit le scandale. À l’anonymat du traditionaliste il oppose un exhibitionnisme véhément et agressif.
État de grâce et agressivité sont deux constantes retrouvées à ce stade. L’agressivité étant le mécanisme passionnel permettant d’échapper à la morsure du paradoxe.
Parce que l’ancien émigré possède des techniques précises, parce que son niveau d’action se situe dans le cadre de rapports déjà complexes, ces retrouvailles revêtent un aspect irrationnel. Il existe un fossé, un écart entre le développement intellectuel, l’appropriation technique, les modalités de pensée et de logique hautement différenciées et une base émotionnelle « simple, pure », etc...
Retrouvant la tradition, la vivant comme mécanisme de défense, comme symbole de pureté, comme salut, le déculturé laisse l’impression que la médiation se venge en se substantialisant. Ce reflux sur des positions archaïques sans rapport avec le développement technique est paradoxal. Les institutions ainsi valorisées ne correspondent plus aux méthodes élaborées d’action déjà acquises.
La culture encapsulée, végétative, depuis la domination étrangère est revalorisée. Elle n’est pas repensée, reprise, dynamisée de l’intérieur. Elle est clamée. Et cette revalorisation d’emblée, non structurée, verbale, recouvre des attitudes paradoxales.
C’est à ce moment qu’il est fait mention du caractère indécrottable des infériorisés. Les médecins arabes dorment par terre, crachent n’importe où, etc...
Les intellectuels noirs consultent le sorcier avant de prendre une décision, etc...
Les intellectuels « collaborateurs » cherchent à justifier leur nouvelle attitude. Les coutumes, traditions, croyances. autrefois niées et passées sous silence sont violemment valorisées et affirmées. La tradition n’est plus ironisée par le groupe. Le groupe ne se fuit plus. On retrouve le sens du passé, le culte des ancêtres...
Le passé, désormais constellation de valeurs, s’identifie à la Vérité.
Cette redécouverte, cette valorisation absolue d’allure quasi déréelle, objectivement indéfendable, revêt une importance subjective incomparable. Au sortir de ces épousailles passionnées, l’autochtone aura décidé, en « connaissance de cause », de lutter contre toutes les formes d’exploitation et d’aliénation de l’homme. Par contre l’occupant à cette époque multiplie les appels à l’assimilation, puis à l’intégration, à la communauté. Le corps à corps de l’indigène avec sa culture est une opération trop solennelle, trop abrupte, pour tolérer une quelconque faille. Nul néologisme ne peut masquer la nouvelle évidence : la plongée dans le gouffre du passé est condition et source de liberté.
La fin logique de cette volonté de lutte est la libération totale du territoire national. Afin de réaliser cette libération l’infériorisé met en jeu toutes ses ressources, toutes ses acquisitions, les anciennes et les nouvelles, les siennes et celles de l’occupant.
La lutte est d’emblée totale, absolue. Mais alors, on ne voit guère apparaître de racisme. Au moment d’imposer sa domination, pour justifier l’esclavage, l’oppresseur avait fait appel à des argumentations scientifiques. Ici rien de pareil.
Un peuple qui entreprend une lutte de libération, légitime rarement le racisme. Même au cours des périodes aiguës de lutte armée insurrectionnelle on n’assiste jamais à la prise en masse de justifications biologiques. La lutte de l’infériorisé se situe à un niveau nettement plus humain. Les perspectives sont radicalement nouvelles. C’est l’opposition désormais classique des luttes de conquête et de libération. En cours de lutte la nation dominatrice essaie de rééditer des arguments racistes mais l’élaboration du racisme se révèle de plus en plus inefficace. On parle de fanatisme, d’attitudes primitives en face de la mort mais encore une fois, le mécanisme désormais effondré, ne répond plus. Les anciens immobiles, les lâches constitutionnels, les peureux, les infériorises de toujours s’arc-boutent et émergent hérissés.
L’occupant ne comprends plus.
La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension. La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir.
En conclusion, l’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial.
(Frantz Fanon, 1er Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à Paris, septembre 1956.)
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mardi, novembre 29, 2011
La Fabrique de la haine
Né vers la fin du xviiie siècle, puis entré en symbiose avec le colonialisme et le nationalisme modernes, le racisme a atteint son apogée au siècle dernier, lorsque la rencontre entre le fascisme et l’antisémitisme a connu dans l’Allemagne nazie un épilogue exterminateur. Selon une intuition formulée jadis par Pierre-André Taguieff - aujourd’hui passé avec armes et bagages à la droite néo-conservatrice -, le discours raciste contemporain a connu une véritable métamorphose, en abandonnant son orientation hiérarchique et « racialiste » (selon le vieux modèle de Gobineau, Chamberlain, Vacher de Lapouge ou Lombroso) pour devenir différentialiste et culturaliste. Autrement dit, il a glissé de la « science des races » à l’ethnocentrisme [1]. Ces mutations, cependant, ne modifient pas l’ancien mécanisme de rejet social et d’exclusion morale qu’Erving Goffman avait résumé par le concept de stigmate [2]. Pendant les années 1990, le racisme est réapparu avec force en Europe, nullement gêné par la diffusion des liturgies officielles qui conduisaient rituellement les autorités politiques et religieuses à communier autour du « devoir de mémoire », et envoyaient les adolescents de nos lycées visiter les sites des camps d’extermination nazis. Si le racisme est revenu au devant de la scène ce n’est pas « à cause de l’immigration », selon un cliché bien connu, mais parce qu’il appartient, comme l’écrit Alberto Burgio, au « code génétique de la modernité européenne [3] ».
Mais le racisme se perpétue en faisant peau neuve et en ajoutant de nouveaux casiers à son « archive » inépuisable de l’exclusion et de la haine. L’enchevêtrement de racisme et fascisme, nationalisme et antisémitisme qui s’est produit en Europe pendant la première moitié du xxe siècle, n’existe plus aujourd’hui. Le nationalisme et l’antisémitisme prolifèrent encore parmi les nouveaux pays membres de l’Union Européenne, où ils peuvent renouer avec une histoire interrompue en 1945 et se nourrir des ressentiments cumulés pendant quatre décennies de « socialisme réel ». Dans cette partie du continent, ils revendiquent une filiation à l’égard des dictatures des années 1930, comme Jobbik en Hongrie, qui reprend l’héritage des Croix fléchées et cultive la mémoire du maréchal Horthy, ou exhument une ancienne mythologie revancharde et expansionniste, comme le Parti de la Grande Roumanie ou le Parti Croate des Droits (HSP), continuateur du mouvement oustachi d’Ante Pavelic. En Europe occidentale, cependant, le fascisme est pratiquement inexistant, en tant que force politique organisée, dans les pays qui en ont été le berceau historique. En Allemagne, l’influence sur l’opinion des mouvements néonazis est quasiment nulle. En Espagne, où le legs du franquisme a été recueilli par le Parti populaire, national-catholique et conservateur, les phalangistes sont une espèce en voie d’extinction. En Italie, nous avons assisté à un phénomène paradoxal : la réhabilitation du fascisme dans le discours public et même dans la conscience historique d’un segment significatif de la population - l’antifascisme était le code génétique de la « Première République », pas de l’Italie de Berlusconi - a coïncidé avec une métamorphose profonde des héritiers de Mussolini. Futur et Liberté, le parti que vient de lancer leur leader, Gianfranco Fini, se présente comme une droite libérale, réformiste et « progressiste » qui s’attaque au conservatisme politique de Berlusconi et à l’obscurantisme culturel de la Ligue Nord. Tout en se situant plus à droite dans l’échiquier politique français, le Front National essaie, sous l’impulsion de Marine Le Pen, de s’affranchir de l’image traditionnelle d’une extrême droite faite de partisans de la Révolution Nationale, d’intégristes catholiques et de nostalgiques de l’Algérie française. Si une composante fascisante demeure en son sein, aujourd’hui elle n’est pas hégémonique. Lors de son dernier congrès, le Front National s’est livré à un exercice inédit de renouvellement de son langage, en adoptant une rhétorique républicaine qui n’appartient pas à sa tradition. Si la succession de Marine Le Pen à son père montre une volonté de continuité, en prenant les traits d’une passation dynastique, elle témoigne aussi d’une indiscutable volonté de rénovation : aucun mouvement fasciste classique n’a jamais confié son leadership à une femme.
Le déclin de la tradition fasciste laisse toutefois la place à l’essor d’une extrême droite de type nouveau, dont l’idéologie intègre les mutations du xxie siècle. Le politologue Jean-Yves Camus a été un des premiers à en saisir les traits inédits : l’abandon du culte de l’État au profit d’une vision du monde néolibérale axée sur la critique de l’État Providence, la révolte fiscale, la dérégulation économique et la valorisation des libertés individuelles, opposées à toute interférence étatique [4]. Le refus de la démocratie - ou son interprétation dans un sens plébiscitaire et autoritaire - ne s’accompagne pas toujours du nationalisme qui, dans certains cas, est troqué pour des formes d’ethnocentrisme remettant en cause le modèle de l’État-nation, comme le montrent la Ligue Nord italienne ou l’extrême droite flamande. Ailleurs, le nationalisme prend la forme d’une défense de l’Occident menacé par la mondialisation et le choc des civilisations. Le cocktail singulier de xénophobie, d’individualisme, de défense des droits des femmes et d’homosexualité assumée que Pim Fortuyn avait concocté aux Pays-Bas en 2002, a été la clef d’une percée électorale durable. Des traits similaires caractérisent d’autres mouvements politiques en Europe du Nord tel le Vlaams Belang en Belgique, le Parti populaire danois et l’extrême droite suédoise, qui vient de faire son entrée au Parlement de Stockholm. Mais nous les retrouvons aussi - bien que mélangés à des stéréotypes plus traditionalistes - chez le Parti Libéral Autrichien (dont le leader charismatique fut Jörg Haider) qui s’est imposé, lors des élections d’octobre dernier, comme la deuxième force politique à Vienne (27 % des voix).
L’élément fédérateur de cette nouvelle extrême droite réside dans la xénophobie, déclinée comme un rejet violent des immigrés. Le migrant de nos jours est l’héritier des « classes dangereuses » du xixe siècle, peintes par les sciences sociales positivistes de l’époque comme un réceptacle de toutes les pathologies sociales, de l’alcoolisme à la criminalité et à la prostitution, jusqu’aux épidémies comme le cholera [5]. Ces stéréotypes - souvent condensés en une représentation de l’étranger aux traits psychiques et physiques bien marqués - découlent d’un imaginaire orientaliste et colonial qui a toujours permis de définir, négativement, des identités incertaines et fragiles, fondées sur la crainte de l’« autre », toujours perçu comme l’« envahisseur » et l’« ennemi ». Dans l’Europe de nos jours, le migrant prend essentiellement les traits du musulman. L’islamophobie joue aujourd’hui pour le nouveau racisme le rôle qui fut jadis celui de l’antisémitisme pour les nationalismes et les fascismes d’avant la Seconde Guerre mondiale. La mémoire de la Shoah - une perception historique de l’antisémitisme au prisme de son aboutissement génocidaire - tend à obscurcir ces analogies pourtant évidentes. Le portrait de l’Arabo-musulman brossé par la xénophobie contemporaine ne diffère pas beaucoup de celui du Juif construit par l’antisémitisme au début du xxe siècle. Les barbes, tephillim et caftans des Juifs immigrés d’Europe centrale et orientale d’autrefois correspondent aux barbes et voiles des musulmans de nos jours. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité ont été mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale. Judaïsme et islam fonctionnent ainsi comme des métaphores négatives de l’altérité : il y a un siècle, le Juif peint par l’iconographie populaire avait forcément un nez crochu et des oreilles décollées, de même qu’aujourd’hui l’islam est identifié à la burqa, même si 99,99% des femmes musulmanes vivant en Europe ne portent pas le voile intégral. Sur le plan politique, le spectre du terrorisme islamiste a remplacé celui du judéo-bolchevisme. Aujourd’hui, l’antisémitisme demeure un trait distinctif des nationalismes d’Europe centrale, où l’islam est quasi inexistant, et le tournant de 1989 a revitalisé les vieux démons (toujours présents, même là où il n’y a plus de juifs), mais il a presque disparu du discours de l’extrême droite occidentale (qui parfois affiche ses sympathies à l’égard d’Israël). Aux Pays-Bas, Geert Wilders a fait de la lutte contre l’« islamo-fascisme » son fonds de commerce. Consultés par référendum, 57% des Suisses se sont prononcés le 28 novembre pour l’interdiction des minarets. Jusqu’à présent, seules quatre mosquées sur 150 en possédaient un dans la confédération helvétique : ce seuil restera infranchissable. En Italie comme en France, plusieurs voix se sont levées pour proposer des mesures analogues, en montrant que, loin d’être une lubie de la droite xénophobe et populiste suisse, la volonté de stigmatiser l’islam concerne l’Europe dans son ensemble. Shlomo Sand a raison de souligner que l’islamophobie constitue aujourd’hui un ciment de l’Europe - dont on ne manque jamais de rappeler la matrice « judéo-chrétienne » - de même que l’antisémitisme a joué un rôle fondamental, au xixe siècle, dans le processus de construction des États nationaux [6].
Cette nouvelle extrême droite « défascisée » prend alors la forme du populisme. Le concept, comme chacun sait, est vague, élastique, ambigu, voire détestable lorsqu’il est utilisé pour affirmer le mépris aristocratique vis-à-vis du peuple. Reste que les percées électorales fréquentes de cette nouvelle extrême droite prouvent sa capacité à trouver un consensus auprès des classes laborieuses et des couches les plus démunies. Le populisme de droite — Ernesto Laclau l’a bien souligné [7] — s’alimente du désarroi d’un peuple qui a été abandonné par la gauche, dont la tâche devrait être celle de l’organiser et le représenter. Le populisme, enfin, est une catégorie transversale qui indique une frontière poreuse entre la droite et l’extrême droite. Si quelqu’un avait des doutes à ce sujet, Sarkozy s’est chargé de les dissiper depuis son élection, d’abord en créant un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, puis en lançant une campagne contre les Tziganes, raflés et expulsés sur la base d’un recensement ethnico-racial, en suscitant l’approbation enthousiaste de nombreux représentants des droites européennes, in primis la droite italienne. Au fond, la lutte pour l’égalité des droits - en évitant les conflits stériles entre le nationalisme républicain et le multiculturalisme communautariste - revient à l’ordre du jour, en ce début du xxie siècle, comme elle le fut au xixe siècle, lorsque la bourgeoisie libérale ascendante s’opposait à la démocratie en restreignant le suffrage par de fortes barrières de classe, de genre et de race. Aujourd’hui, malgré les lois promulguées dans plusieurs pays, les femmes sont toujours sous-représentées au sein de nos institutions ; les classes populaires désertent de plus en plus les urnes, indifférentes à l’égard d’un système politique qu’elles perçoivent comme étranger, voire hostile ; les populations migrantes, enfin, restent exclues de tout droit. Voilà les traits marquants de notre « mondialisation heureuse ».
Les métamorphoses du racisme et de la xénophobie ne peuvent pas rester sans conséquences politiques. Si l’antifascisme est un combat d’une évidente actualité dans les nouveaux pays de l’Union Européenne, où nous assistons aujourd’hui à la montée d’une extrême droite nationaliste, antisémite et fascisante, la situation est bien différente à l’Ouest. Certes, dans un continent qui a connu Mussolini, Hitler et Franco, l’antifascisme devrait s’inscrire dans le code génétique de la démocratie comme un élément constitutif de notre conscience historique. Lutter contre les nouvelles formes de racisme et de xénophobie au nom de l’antifascisme risque cependant de se révéler un combat d’arrière-garde. L’antifascisme a rempli son rôle - en tant que mouvement politique organisé - dans les années 1980 et 1990, lorsque, notamment en France, il était confronté à l’émergence d’une extrême droite de matrice fasciste (même si le contexte général n’était plus celui des années 1930). Mais il ne s’agit pas, aujourd’hui, de défendre une démocratie menacée. Le racisme et la xénophobie présentent deux visages, somme toute complémentaires : d’une part, celui de nouvelles extrêmes droites « républicaines » (protectrices de « droits » délimités sur des bases ethniques, nationales ou religieuses) ; d’autre part, celui des politiques gouvernementales (camps de rétention pour sans-papiers, expulsions planifiées, lois visant à stigmatiser et discriminer des minorités ethniques ou religieuses). Ce nouveau racisme s’accommode de la démocratie représentative, en la remodelant de l’intérieur. C’est donc la démocratie elle-même qu’il faudrait repenser, ainsi que les notions d’égalité des droits et de citoyenneté, pour redonner un souffle à l’antiracisme.
Enzo Traverso
[1] Pierre-André Taguieff, La Force du préjugé, La Découverte, Paris, 1988.
[2] Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Éditions de Minuit, 1975.
[3] Alberto Burgio, Nonostante Auschwitz. Il « ritorno » del razzismo in Europa, Derive Approdi, Rome, 2010.
[4] Jean-Yves Camus, « Du fascisme au national-populisme. Métamorphoses de l’extrême droite en Europe », Le Monde diplomatique, mai 2002.
[5] Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Perrin, Paris, 2007 (éd. or. 1958).
[6] Shlomo Sand, « From Judeophobia to Islamophobia. Nation-building and the construction of Europe », Jewish Quarterly, 2010, n. 215.
[7] Ernesto Laclau, La Raison populiste, Éditions du Seuil, Paris, 2008.
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Le Bougnoulosophe
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11/29/2011
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samedi, novembre 19, 2011
Lettre ouverte à ma soeur Angela Davis
On aurait pu espérer qu’à notre époque, la seule vue de chaînes sur une peau noire, ou la seule vue de chaîne simplement, serait pour le peuple américain une vision tellement intolérable, un souvenir tellement insupportable que spontanément, il se serait soulevé et aurait arraché ces fers.
Mais non, il semble au contraire qu’ils se fassent une gloire de celles-ci. Aujourd’hui, plus que jamais, on dirait que chaînes et cadavres sont les unités qu’ils ont choisi pour mesurer leur sécurité.
Ainsi, le magazine Newsweek - défenseur civilisé de l’indéfendable! - essaie de te noyer dans un océan de larmes de crocodiles et te montre, sur sa couverture, enchaînée.
Tu sembles excessivement seule. Aussi seule, en vérité, que la malheureuse mère de famille juive que le fourgon blindé emporte pour Dachau, ou que n’importe lequel de nos ancêtres qui, enchaînés les uns aux autres au nom de Jésus, faisaient route vers une terre chrétienne.
Bien! Puisque nous vivons à un âge où le silence est non seulement criminel mais suicidaire, j’ai fait ici, en Europe, autant de bruit qu’il m’a été possible d’en faire, à la radio, à la télévision...
Je reviens précisément d’un pays, l’Allemagne, qui a été rendu célèbre par une majorité silencieuse il n’y a pas si longtemps que cela. On m’a demandé de parler de Miss Angela Davis, et je l’ai fait. Très probablement un coup d’épée dans l’eau, mais on ne doit jamais laisser une occasion vous glisser entre les doigt.
J’ai quelque chose comme vingt ans de plus que toi. J’appartiens à cette génération dont George Jackson s’est hasardé à dire «qu’elle ne comprenait aucun frère sain, absolument aucun! ». Je ne suis en aucune façon armé pour discuter cette conjoncture - pas, en tout cas, sans en venir à des considérations qui, en cette occurrence, seraient d'une subtilité déplacée - car je sais trop bien ce qu’il veut dire. (Mon état de santé personnel est certainement suffisamment précaire.)
En vous considérant, toi, Huey, Georges et — surtout ! - Jonathan Jackson, je commence à entrevoir ce que vous pouvez avoir en tête lorsque vous parlez du parti que l’on peut tirer de l’expérience de l’esclavage.
Ce qui s’est produit, à ce qu’il me semble - et pour l’exprimer d’une façon beaucoup trop simple - c’est que la jeunesse d’une génération entière s’est penchés sur son histoire, l’a assimilée et cette action sublime lui a permis de se libérer d’elle. Plus jamais ces jeunes ne seront des victimes.
Dire cela à une sœur emprisonnée qui lutte pour sa vie - pour nos vies à tous - peut sembler une extravagance, une impardonnable impertinence, un manque total de sensibilité. Pourtant, j’ose le dire, car je pense que, peut-être, tu ne t’y méprendras pas et, après tout, je ne le dis pas en position de spectateur.
J’essaie de faire comprendre que toi - par exemple - tu n’apparais pas être la fille de ton père de la même façon dont je suis moi, le fils du mien. Au fond, les aspirations de mon père et les miennes étaient les mêmes, les aspirations de sa génération et de la mienne étaient les mêmes.
En fait, et pour utiliser le parler brutal de ce temps - le langage intérieur de ce désespoir - il n’était qu’un nègre, un manœuvre d’usine, un prédicateur nègre, et c’est ce que j’étais moi aussi.
J'ai réussi à me dégager de cette situation, mais, aujourd’hui, ça n’a pas plus d’importance en soi que le fait que quelques Espagnols pauvres, par exemple, aient pu devenir de riches toreros ou que quelques jeunes Noirs pauvres aient pu devenir de riches boxeurs. Le fait est rare, et lorsque l’effet porte sur le peuple, cela ne procure chez lui qu’un grand purgatif émotionnel. Je ne voudrais pas, cependant, traiter ce fait avec condescendance. Mais lorsque Cassius Clay est devenu Mohammed Ali et a refusé de jouer le jeu - et a sacrifié tout cet argent! - l’impact sur les gens a été tout différent. Un type d’enseignement nouveau venait de voir le jour.
Le triomphe américain - sous lequel a toujours transparu le drame américain — a été d’amener les Noirs à se mépriser eux-mêmes. Quand j’étais petit, je me méprisais, je n’avais pas d’autre choix. Et cela voulait dire que, quoique inconsciemment ou contre mon gré - et au prix d’une grande souffrance - je méprisais également mon père. Ma mère. Mes frères. Mes sœurs.
Je grandissais en voyant chaque samedi soir des Noirs s’entretuer sur Lenox Avenue. Personne ne leur expliquait - ou ne m’expliquait à moi - que cela était délibérément étudié; Que là où ils se trouvaient, on les parquait comme des animaux de façon à ce qu’ils ne se considèrent pas mieux que des animaux. Tout étayait cette réalité, rien ne venait la mettre en cause, et, arrivés à l’âge de travailler, nous étions déjà préparés à être traités en esclaves. Ainsi, étions-nous prêts, à l’heure des grandes terreurs humaines, à nous incliner devant un Dieu Blanc et à implorer une Rédemption devant Jésus - ce même Dieu blanc qui était incapable de lever le plus petit doigt pour vous aider ne serait-ce qu’à payer votre loyer, qui était incapable de s’éveiller à temps pour vous aider à sauver votre enfant!
Bien-sûr, il y a toujours dans chaque image plus que l’on ne peut en percevoir à première vue, et dans tout cela - rogne et grogne, espionnage, calculs, singerie, survie et malice - une force fantastique se forgeait, qui fait, aujourd’hui, parti de notre héritage. Mais, cet aspect particulier de notre voyage se trouve à présent derrière nous. Le secret est levé: nous sommes des hommes!
Or, l’énoncé clair et sans détour de ce secret a effrayé la nation « à mort ». J’aimerais pouvoir dire « à vie », mais ce serait trop demander à une collection disparate de gens expatriés, encore terrés dans leurs convois de chariots à chanter « En avant soldats chrétiens ». La nation, si l’Amérique en est une, n’est pas le moins du monde préparée pour ce jour. C’est un jour que les américains n’ont jamais attendu, un jour qu’ils n’ont jamais espéré voir arriver, aussi pieusement puissent-il professer leur foi dans le « progrès et la démocratie ». Ces mots, maintenant, sur des lèvres américaines sont devenus une sorte d’obscénité universelle. Car ces gens, malheureux s’il en est, ces fervents apôtres de l’arithmétique, ne se sont jamais attendus à être confrontés avec l’algèbre de leur histoire.
Une moyen de mesurer l’état de santé d’une nation, ou de discerner ce qu’elle considère comme étant ses intérêts ou dans quelle mesure on peut la considérer comme une nation - et non comme une coalition d’intérêts particuliers - consiste à examiner les gens qu’elle élit pour la représenter ou la protéger. Un simple coup d’œil sur les leaders politiques ou les personnages de premier plan de ce pays laisse à penser que l’Amérique est au bord du chaos absolu, et porte à croire que le futur des intérêts américains, sinon du peuple américain, apparaît comme une volonté de mettre les Noirs à l’écart. (Du reste, un simple coup d’œil sur notre passé nous le confirme également.) Il est clair que pour la plupart de nos compatriotes (par le nom), nous sommes tous sacrifiables. Et Messieurs Nixon, Agnew, Mitchell et Hoover, pour ne rien dire de l’éclatant gouverneur Ronald Reagan, n’hésiteraient pas un instant à mener à bien ce qu’ils persistent à présenter comme la volonté du peuple.
Or, en Amérique, quelle est la volonté du peuple? Et qui, pour les susnommés, est le peuple ? Le peuple, quel qu’il soit, en connaît tout autant sur les forces qui ont installés au pouvoir les gentlemen susnommés que sur celles qui sont responsables du massacre vietnamien.
En Amérique, la volonté du peuple a toujours été à la merci d’une ignorance pas simplement abyssale, mais sacrée et religieusement entretenue: la meilleure arme que puisse utiliser une économie carnassière qui, démocratiquement, assassine et moleste indifféremment Noirs et Blancs. Mais la plupart des Blancs américains n’osent pas l’admettre (quoiqu’ils s’en doutent) et ce fait implique un danger mortel pour les Noirs et un drame pour la Nation entière.
Ou, pour l’exprimer autrement, aussi longtemps que les Blancs américains se réfugieront derrière la couleur de leur peau - aussi longtemps qu’ils seront incapables de s’extirper de ce piège monstrueux entre tous - ils toléreront le massacre de milliers de personnes en leur nom, ils seront manipulés et se rallieront à ce qu’ils considèrent - et justifient - comme une guerre raciale. Aussi longtemps qu’ils laisseront leur couleur de peau poser cette effarante distance entre eux-mêmes, leur propre expérience et l’expérience des autres, jamais ils ne sentiront suffisamment humains, suffisamment estimables, pour se sentir responsables d’eux-mêmes, de leurs leaders, de leur pays, de leurs enfants ou de leur destinée. Ils périront - comme nous le disions autrefois dans notre église noire - avec leurs pêchés, c’est à dire avec leurs illusions. Et cela se produit déjà, inutile de le dire, tout autour de nous.
Seule une poignée parmi les millions de gens qui peuplent ce vaste pays sont conscients que le sort qui t’est réservé, sœur Angela, ainsi qu’à George Jackson et aux innombrables prisonniers qui emplissent nos camps de concentration - car c’est ce qu’ils sont - est un sort qui est sur le point de les submerger, eux aussi. Pour les puissances qui régissent le pays, la vie d'un Blanc n’est pas plus sacrée que celle d'un Noir, comme de plus en plus d’étudiants le découvrent, comme le prouve, au Vietnam, les cadavres d’américains blancs. Si les Américains blancs se sentent incapables de disputer à leurs dirigeants la Rédemption de leur propre honneur et la vie de leurs propres enfants, nous les Noirs, les plus rejetés des enfants de l’Occident, ne pouvons plus nous attendre à un grand secours de leur part, ce qui, après tout, n’est pas nouveau. Ce que les Américains ne réalisent pas, c’est qu’une guerre entre frères, au sein des mêmes villes, sur le même sol, n’est pas une guerre raciale, mais une guerre civile. En fait, l’illusion américaine n’est pas seulement que leurs frères sont tous blancs, mais que tous les Blancs sont leurs frères.
Ainsi soit-il. Nous sommes impuissants à éveiller l’homme endormi, et Dieu sait que nous avons essayé. Nous devons faire ce que nous pouvons, nous épauler et nous sauver les uns les autres ; nous ne nous noieront pas dans un mépris apathique de nous-mêmes ; nous nous sentons suffisamment estimables pour lutter, même contre des forces inexorables en vue de changer notre sort, le sort de nos enfants et celui du monde! Nous savons qu’un homme n’est pas une chose et qu’il ne doit pas être placé à la merci des choses. Nous savons que l’air et l’eau appartiennent à l’humanité entière et pas seulement aux industriels. Nous savons qu’un bébé ne vient pas au monde uniquement dans le but de servir au profit des autres. Nous savons que la démocratie ne signifie pas le maintien de tous par la coercition dans une médiocrité abominable - et finalement mortelle - mais la liberté pour chacun d’aspirer au meilleur qui puisse exister ou qu’il possède à l’intérieur de lui.
Nous savons que nous, les Noirs - et pas seulement nous, les Noirs - avons été et sommes encore les victimes d’un système dont le seul carburant est l’avidité, dont le seul dieu est le profit.
Nous savons que les fruits de ce système sont l’ignorance, le désespoir et la mort. Et nous savons que le système est condamné car le monde ne peut plus en faire les frais - si toutefois il a jamais pu.
Nous savons que, pour la perpétuation de ce système, nous avons été brutalisés sans pitié, qu’on nous a toujours abreuvés de mensonges, mensonges sur nous-mêmes, sur nos semblables, sur notre passé ; mensonges sur l’amour, la vie et la mort, si bien que nous avons été corps et âmes voués à l’enfer.
La formidable révolution de la conscience noire qui a touché ta génération, ma chère sœur, signifie le commencement ou la fin de l’Amérique. Certains d’entre nous, Noirs et Blancs, savent quel prix a déjà été payé pour faire éclore une nouvelle conscience, un nouveau peuple, une nation sans précédent. Si nous savons et ne faisons rien, nous sommes pires que les mercenaires meurtriers (J’en ai déjà nommé certains) engagés en notre nom.
Si nous savons, alors nous devons nous battre pour ta vie comme si c’était la nôtre - ce qu’elle est - et nous ferons de nos corps un mur obstruant le corridor qui mène à la chambre à gaz. Car s’ils viennent te chercher à l’aube, ce soir, c’est pour nous qu’ils viendront.
Pour cela : Paix.
Frère James
19 novembre 1970
James Baldwin
Traduction: Samuel Légitimus
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11/19/2011
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dimanche, novembre 13, 2011
La Bible noire
Il fut écrit par un Noir né à la Martinique, élevé à Paris et qui atteint le sommet de son génie dans le creuset de la révolution algérienne. L'ouvrage de Fanon est à lui seul un évènement historique. Il marque en effet un moment très significatif dans l'histoire de l'évolution des peuples colonisés du globe ; celui de la poursuite de leur libération nationale, de la modernisation de leur économie et de leurs défenses contre les intrigues interminables des nations impérialistes.
A une certaine étape de la transformation psychologique d'un peuple soumis, en lutte pour sa liberté, une poussée de violence se développe dans l'inconscient collectif. Les opprimés éprouvent un besoin incontrôlable de tuer leurs maîtres. Mais ce sentiment engendre quantité de conflits, car, venant de prendre conscience de son désir de frapper l'oppresseur, le peuple fuit cet élan avec terreur ; alors la violence se retourne contre elle-même. Et les opprimés se battent les uns contre les autres : ils s’entre-tuent et s'infligent à eux-mêmes ce qu'il aimeraient, en fait, infliger à leur maître. Intimidés par l'énorme puissance des armes de l'oppresseur, les colonisés pensent que celui-ci est invincible et qu'il est vain même de rêver de l'affronter. Lorsque la poussée révolutionnaire visant à abattre l'oppresseur est étouffée, des troubles de la personnalité se font jour.
Pendant la révolution, Fanon travailla dans un hôpital d'Algérie. En tant que psychiatre, il fut à même d'y étudier soigneusement des Algériens qui avaient été atteints de troubles psychologiques sous la pression de la situation révolutionnaire. Les damnés de la terre comporte un appendice où l'auteur passe en revue plusieurs cas. Il y décrit l'élan révolutionnaire et les tentatives des patients pour s'en évader par un processus de refoulement psychique.
Tous les patients de Fanon n'étaient pas des Algériens colonisés. Il y avait aussi des policiers français, ébranlés par la brutalité qui les entourait et dans laquelle ils étaient engagés ; des soldats français qui, ayant torturés des prisonniers de façon abjecte, se trouvaient souvent dans des situations où toutes leurs rationalisations s'écroulaient, les laissant face-à-face avec leurs actes inhumains.
Ce qui rend ce livre si significatif, c'est qu'il exprime la voix d'un intellectuel révolutionnaire noir qui s'adresse directement à son peuple pour lui montrer le moyen de regrouper ses forces. Fanon enseigne que l'essentiel est de concentrer la haine et la violence sur leur véritable objectif : l'oppresseur. Désormais, dit Fanon, soyez implacables. La même idée est développée par LeRoi Jones dans sa pièce Dutchman lorsque son personnage Clay crie à la blanche qui l'a tourmenté : « un petit meurtre nous rendra la santé à tous » (parlant des Noirs vis-à-vis des blancs). Ce livre rend légitime l'élan de violence révolutionnaire. Il enseigne aux colonisés qu'il est parfaitement normal de vouloir se soulever, de faire tomber les têtes des maîtres, d'affronter l'oppresseur, car c'est un moyen pour eux de faire la preuve qu'ils sont des hommes.
A la suite des émeutes de Watts et de tous les autres soulèvements qui ont mis le feu aux ghettos américains, il est évident que la manière dont les opprimés ressentent les choses et réagissent diffère très peu, que ce soit en Algérie, au Kenya, en Angola ou à Los Angeles, et que les oppresseurs soient les Français, les Anglais, les Portugais ou les Yankees.
Le philosophe français Jean-Paul Sartre écrivit une préface à ce livre qui, dit-il, n'en avait pas besoin. Cette introduction est à elle seule un chef d’œuvre. Sartre a interprété la pensée de Fanon à l'intention d'un public blanc et dans la mesure où il a insisté sur le fait qu'il s'agissait d'un livre à ne négliger en aucun cas, sa contribution a été précieuse. »
(Eldridge Cleaver, 15 janvier 1967)
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Le Bougnoulosophe
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11/13/2011
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Libellés : EMPIRE
lundi, novembre 07, 2011
La « liberté d'expression », combien ça coûte ?
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Le Bougnoulosophe
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11/07/2011
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Libellés : MANIERES DE FAIRE
samedi, novembre 05, 2011
De la tartuferie médiatico-politique
Lundi 24 octobre 2011 dans la soirée, un hangar au 163 de la rue des Pyrénées, à Paris, a flambé. Des Roms vivaient depuis plusieurs mois dans cet ex-squat d'artistes, désigné comme la Maison des Roms ou la Baraka, une ancienne cartonnerie. Un homme de 55 ans, Ion Salagean, rémouleur, a perdu la vie dans le sinistre. Son corps a été retrouvé calciné le lendemain dans les décombres.
Les familles, une centaine de personnes, se sont retrouvées à la rue, leurs affaires réduites en cendre. Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris. Plusieurs témoins ayant fait état de jets de cocktails Molotov, l'incendie pourrait être d'origine criminelle. Ces dernières semaines, les relations avec le voisinage s'étaient tendues: une pétition circulait et un rassemblement avait été organisé quelques jours auparavant pour exiger leur expulsion.
Les rescapés ont «bénéficié» de trois nuits d'hôtel puis, selon les associations qui les soutenaient, elles ont été dispersées par la mairie. Le retentissement de ce drame est resté faible. Quelques communiqués, quelques articles (ici et là). Les rares réactions sont pour la plupart rassemblées dans le site du collectif Contre la xénophobie.
Dans la nuit de mardi 1er à mercredi 2 novembre, l'incendie qui a ravagé les locaux de Charlie Hebdo, au moment où le journal satirique publie un numéro spécial Mahomet, suscite un émoi considérable. Selon la police, il a été provoqué par une projection de «cocktail Molotov» et n'a fait aucun blessé. Mais le matériel est détruit.
Responsables politiques de droite comme de gauche, associations et médias se relayent pour défendre la liberté d'expression contre le fondamentalisme religieux. Les uns condamnent tous les intégrismes, d'autres ne visent que l'islam. Le ministre de l'intérieur, Claude Guéant, s'est rendu sur place pour dénoncer «ce qu'il faut bien appeler un attentat». Dans le désordre François Fillon, Frédéric Mitterrand, Xavier Bertrand, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-François Copé, François Hollande, Martine Aubry, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont fait entendre leur voix, de même que Mohammed Moussaoui ou Bernard-Henri Lévy.
Le Monde, L'Humanité et le Forum des société de journalistes ont apporté leur soutien à l'équipe de Charlie Hebdo, tandis que Libération et Le Nouvel Observateur lui ont offert l'asile. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, «révolté», a même proposé d'aider l'hebdomadaire «à retrouver des locaux». «Solidarité» est le terme qui est revenu le plus souvent dans les expressions des uns et des autres.
Les Roms de la rue des Pyrénées n'ont pas eu droit à ces égards. La liberté d'expression n'était peut-être pas en jeu, mais le droit à un logement digne et la lutte contre la xénophobie.
Carine Fouteau
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Le Bougnoulosophe
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11/05/2011
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