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Notes sur la « question des immigrés » (Guy Debord)

Notes pour Mezioud [1]

Tout est faux dans la «question des immigrés», exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie — c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique — l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.

On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? (Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre.) Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins «scientifiquement» les seuils d’intolérance — les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les Maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone !

Marseille ou l’Orient à domicile

Joseph Vernet, Intérieur du port de Marseille, 1754.
Pour parodier notre maître Fernand Braudel, je rappellerai en exergue que la Méditerranée est un continent liquide dont les berges sont solides et les populations nomades depuis au moins le paléolithique. Plus près de nous, par-delà la fondation mythique de Marseille (depuis les guerres puniques contre Carthage jusqu’aux croisades), les populations ont fait quelques allers et retours entre les deux rives de notre Mare Nostrum. Tout d’abord, François Ier vient à Marseille faire alliance avec le Grand Turc pour lutter contre les projets méditerranéens de Charles Quint. Ah ! qu’elle en dit long cette carte de la Méditerranée vue à l’envers sur l’immense tapisserie qui orne une salle du palais de l’Alcazar de Séville ! Puis, les frères Kheiredine (l’aîné Barberousse venait de l’île de Lesbos !) s’étant installés en Alger et Oran - au nom des Ottomans - et la Reconquista d’Al-Andalus étant achevée, les juifs et les musulmans, expulsés (conversos, moriscos, mudéjarès, maranes, etc.), quittent l’Espagne et le Portugal, en passant souvent par le Sud de la France, pour rejoindre le Maghreb ou l’Empire ottoman : la course reprend en Méditerranée ; les échanges continuent en dépit de leurs formes agressives. Aussi l’aventure coloniale doit-elle être située dans ce contexte de mouvance/mobilité permanente : elle commence par le départ des troupes de conquête, vers l’Algérie en 1830 puis vers la Tunisie en 1871. Aux multiples voyages de tous ceux qui vivent du système impérial s’ajouteront les allers et retours des troupes coloniales pendant les deux guerres mondiales (tirailleurs sénégalais, spahis algériens et tunisiens, goumiers et tabors marocains colorent le port de Marseille pendant des décennies...), puis le départ des soldats pour la guerre d’Indochine et ensuite pour l’Algérie, dans les années 1950-1960... et, enfin, les « retours » massifs et douloureux, en 1960-1962, de populations aussi éclectiques que traumatisées par l’effondrement de l’Empire.

De quoi l’indigène est-il le nom ?

« Pourquoi écrire...? Personne ne m'en a prié. Surtout pas ceux à qui cela s'adresse. Alors ? Alors, calmement, je réponds qu'il y a trop d'imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s'agit de le prouver. » (Fanon)

 Oui, de quoi le mot « indigène » peut-il bien être le nom ? D’une aliénation ? D’une objectivation ? D’une réification ? D’une malédiction ? D'un  pharmakon ? D'une haine de soi ? D'un renoncement à soi-même ? D’une auto-mystification ? D’une mécanique infernale ? D'un trou noir ? D’une complaisance à son malheur ? D’une impossibilité à être ? D’un symptôme ? D’une métaphore ? D’un signe de reconnaissance ? D’un indice ? D'une trace ? D’une hypermnésie ? D’une névrose identitaire ? D’une assignation aux origines ? D’une peur panique ? D’une angoisse latente ? « De l’esprit des temps sans esprit » ? D’un amor fati ? D’une docte ignorance ? D’un mensonge pieux ? D’une illusion nécessaire ? D’un rire libérateur ? D’un exorcisme ? D’une ironie ? D’un low kick conceptuel qui vous met K.O. ? D’un mécanisme de défense ? D’une ligne de fuite ? D’une élucidation ? D’une question ? D’une équation ? D’un mal et de son remède ? D’un problème et de sa formulation ? D'une question et de sa tentative de réponse ? Il est à la fois tout ça et son contraire…

La politique du pire de Richard Millet : un marketing littéraire bête et immonde

En attendant promo...
En publiant, ce 24 août, dans son recueil Langue fantôme, un «Éloge littéraire d’Anders Breivik»* aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, le prosateur xénophobe Richard Millet entendait commémorer, à sa façon macabre, la mort de 77 jeunes militants sociaux-démocrates froidement exécutés par le susnommé Breivik sur l’île d’Utoya, le 22 juillet 2011, en Norvège. Mieux, la date de sortie de l’opuscule à scandale était programmée pour concorder avec celle du procès où le tueur avait promis de revendiquer haut et fort le sens politique de ses actes au nom d’une croisade anti-mahométane et d’une défense de la civilisation Occidentale réduite à sa plus simple expression skinhead: le White Power, tendance Viking endimanché.

Aux meurtres prémédités de l’un a ainsi répondu le cynique plan média de son disciple «littéraire». Le choc des photos, le poids mort des mots (d’auteur). Top synchro! Et chez quel éditeur! Un fils de… et pas n’importe lequel, celui de Dominique de roux, génial découvreur textuel, mais aussi dandy fasciné par les décombres du national-socialisme, n’en déplaise à son honteux rejeton qui depuis des décennies menace quiconque traiterait son père de fasciste d’un procès en diffamation. Ici la boucle est bouclée, à visage enfin découvert.

Quant au martyr publicitaire Richard Millet, ce serait indélicat d’ébaucher sa nécrologie avant terme, mais on peut déjà y entrevoir le double visage du spectre esthétique de l’écrivain post-réactionnaire: vanité carriériste et misanthropie sélective. Et s’il fallait accuser les traits de son portrait-robot en quelques périphrases, cela tiendrait du cadavre exquis, «littéraire» bien sûr. Pour s’en faire une idée, le début d’une liste non exhaustive :

Homme de seconde main du phalangisme libanais;
Copieur conforme du pseudo-anti-conformisme ;
Poor lonsome victime de la fashion fasciste;
Archange déçu des chiffres de ses ventes;
Vétéran de ses blessures narcissiques;
Littérateur mercenaire en tous genres;
Petit bonhomme des arts et de l’être;
Chantre de la purification langagière ;
Matamore, alias tueur-de-Maures ;
Pousse-au-crime par procuration ;
Barde du christianisme agraryen ;
Maniaque de l’aigreur cultivée ;
Taurillon de salon du livre ;
Tête de lard islamophobe;
Prosélyte de soi par soi;
Bad boy bcbg ;
Néo-naze… tout court.

Ici s’achève ma spéciale dédicrasse. Reste à chacun tout loisir de poursuivre cette énumération en trouvant à ce triste sbire d’autres titres de bassesse.

Quelques mots encore, qui me viendraient si j’avais l’occasion de m’adresser directement à Richard M. : «Côté business-plan, ton pamphlet va peut-être trouver sa niche, son cœur de cible, bref ses amateurs de provoc victimaire. Le lyncheur lynché, ça peut te rapporter bingo… Endosser le costume du bourreau tout en arborant ses plaies doloristes, c’est un fonds de commerce qui fait fureur dans le landernau médiatique. Le beurre rance et l’argent du beurre. Alors, en attendant de savoir si ton Best-killer marche aussi fort que prévu, jouis bien de tes passions tristes, Richard M., bon buzz et bon ulcère.»

Yves Pagès

*On peut lire à l'oeil cette prose embaumée ici !

Ethique dubaïote et esprit du capitalisme...

Vue de Dubaï sous les nuages depuis la Burj Khalifa
Islam par-ci, islam par–là, mais que savent-ils ces islamologues du dimanche, ces experts auto-proclamés, dont l’expertise revient à proférer une flopée de lieux communs sur un ton péremptoire… Saturation d’analyses, d’éditos, de manchettes, d’affiches, de graffiti, sur papier, sur écran, sur onde, faite de réïfication, de réductionnisme, d’amalgame, d’ignorance crasse et auto-satisfaite… Pour dire quoi ? L’«entité maléfique » est maléfique ! Les voilà rassurés, on peut envoyer les piou-pious… Savent-ils seulement que ce qu’il appellent « Islam » c’est une galaxie ? Savent-ils seulement que, tout comme il existe une « théologie islamique de la libération » (Ali Shariarti), il existe « un islam de marché » et il existe également un « islam réactionnaire », qui se déploie sous les auspices de l'Arabie Saoudite ? Savent-ils, surtout, que la modernité, terme qu'il convient de redéfinir finement, n'est pas l'apanage des sociétés occidentales (1) ? Savent-ils, enfin, que cette galaxie, elle aussi, est travaillée par un ensemble d'ambivalences et de contradictions, parmi lesquelles le mimicry, l'hybridité, le fétichisme de la marchandise et la bonne vieille lutte des classes, quoi qu'on en dise… Pour le dire avec Maxime Rodinson : « toute tendance idéologique décelable en milieu musulman n’est pas explicable par la contrainte d’un corpus sacré préexistant et agissant comme une force extérieure pour modeler les esprits » (« Islam et Capitalisme »).

« Ils affirmaient que le marché aurait besoin de la démocratie, que celle-ci ne serait pas compatible avec l'islam, et que ce dernier serait bien mal assorti avec au capitalisme contemporain, qui n'aimerait rien tant que la paix, la liberté d'opinion et l'individualisme forcené (...) Le sac Vuiton et la burka, la cyber-spéculation et l'appel du muezzin, le jeûne du ramadan et les centres commerciaux (qui annoncent alors dans toute la ville, sur des panneaux géants, des horaires nocturnes, adaptés à cette période de l'année) : à Dubaï, il semble décidément que rien dans le Coran, moins en tout cas que dans la Bible (et le Nouveau Testament) ou même la Torah, ne soit de nature à freiner la déferlante des gadgets portatifs, la vague de l'automobile nouvelle génération, les extravagances du numérique, tout support, le déploiement, en corne d'abondance des mets des cinq continents et le feu d'artifice sans fin du prêt-à-porter mondial. Probité, austérité, charité, dépouillement et mépris du philistin ne semblent pas être les points forts de ce monothéisme-ci, si l'on en croit le miracle dubaïote. Mais si le capitalisme peut s'épanouir à ce point en terre musulmane, peut-être serait-il temps d'en finir aussi avec un certain culturalisme prompt à l'associer comme à son essence aux mœurs et aux valeurs de l'Occident historique -soit qu'on ait mal lu Max Weber, soit qu'on ait pris au mot les néo-conservateurs américains. La meilleure preuve d'un tel état de fait, et de relativité culturelle du capitalisme, mesure trente centimètre porte des cheveux de jais et peuple les vitrines des magasins de jouets pléthoriques de tous les centres commerciaux de Dubaï: elle s'appelle Fulla... » (François Cusset, Questions pour un retour de Dubaï)

(1) « L’usurpation par l’Europe de l’adjectif "moderne" pour son propre compte est partie intégrante de l’histoire de l’impérialisme européen à l’intérieur de l’histoire globale » (Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe : Postcolonial Thought and Historical Difference)

« Le sionisme du point de vue de ses victimes juives »

Mariées Juives d'Erfoud (Tafilalet, Maroc) 
« Jusqu’à présent, le discours critique alternatif sur Israël et le sionisme s’est essentiellement concentré sur le conflit israélo-palestinien, considérant Israël comme un État constitué allié au bloc occidental contre le bloc oriental, et dont la fondation même reposait sur la négation de l’Orient et des droits légitimes du peuple palestinien. Je voudrais ici élargir le débat et dépasser ces anciennes dichotomies (Orient contre Occident, Arabes contre Juifs, Palestiniens contre Israéliens) pour aborder un aspect que toutes les formulations précédentes ont éludé : la présence d’une entité médiatrice, à savoir les Juifs orientaux, également appelés misrahim, originaires dans leur grande majorité de pays arabes et musulmans. Une analyse plus complète doit, comme je m’efforcerai de le montrer, prendre en compte les effets négatifs du sionisme pour le peuple palestinien, et pour les misrahim qui représentent aujourd’hui la majorité de la population juive en Israël. De fait, le sionisme prétend parler au nom de la Palestine et du peuple palestinien, lui confisquant du même coup toute capacité de représentation indépendante, et il se veut en outre le porte-parole des Juifs orientaux. Or, en niant l’Orient arabe, musulman et palestinien, le sionisme a nié les Juifs “misrahim” (littéralement, “ceux d’Orient”) qui, tout comme les Palestiniens, ont eux aussi été spoliés de leur droit à la représentation - à travers des mécanismes certes plus subtils et moins franchement barbares. La voix dominante d’Israël, dans le pays même et sur la scène internationale, a presque toujours été celle des Juifs européens, les ashkénazes, tandis que celle des misrahim a été largement étouffée, voire réduite au silence. » ; « L’effacement de l’arabité des séphardim-mizrahim a été cruciale pour la perspective sioniste, étant donné que le caractère moyen-oriental des juifs sépharades interroge les définitions et les frontières mêmes du projet national euro-israélien [...]. Si le sionisme s’efforce de confondre les sépharades et les ashkénazes en un seul peuple, dans le même temps la différence sépharade déstabilise les prétentions sionistes à représenter un peuple juif unique, non seulement à partir d’un arrière-plan religieux commun, mais aussi à partir d’une nationalité commune [...]. Arabité et orientalité furent constamment stigmatisées comme des maux à éradiquer, ce qui produisit une situation où les juifs arabes étaient invités à voir le judaïsme et le sionisme comme des synonymes, et la judaïté et l’arabité comme des antonymes. Ainsi, pour la première fois de leur histoire les juifs arabes étaient forcés de choisir entre arabité antisioniste et judaïté prosioniste. » (Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives)

De l'intégration

Le lexique social et la sémantique ont leurs limites. Ils sont toujours engagés dans un processus à la fois d’usure et de dépréciation lié à l’usage, et de restauration et de réhabilitation après coup. Ainsi en va-t-il du terme intégration. Vieux terme lui aussi, terme qui a servi durant longtemps, dans différents contextes, pour qualifier des situations relativement diverses ; qui a lui aussi ses heurs et ses malheurs, ses moments de prestiges et ses revers ; terme qui a connu ses titres de noblesse " intellectuelle " et ses références hautement sociologique (on ne peut en parler sans songer à la sociologie de Durkheim).

En sociologie, on connaît mieux ce qu’on peut appeler une "société bien (ou mal) intégrée" que l’intégration individuelle, que l’intégration comme processus individuel. On connaît mieux ce qu’est un groupe fortement intégré, doté d’une cohérence interne, l’intégration étant saisie comme un état, un aboutissement, une qualité auxquels contribuent plusieurs facteurs, les uns objectifs et matériellement objectivés, les autres immatériels, d'ordre symbolique, transcendant toute la société et tout le groupe en question, leur conférant ce qui fait leur esprit, leur style propre, leur cohérence interne. Et sans doute l’intégration ainsi comprise, l’intégration comme réalité sociale, et par conséquent collective, est-elle la condition même de l’intégration individuelle des parties au tout. Plus grande et plus forte est l’intégration du tout, plus fort et plus grand sera est le pouvoir intégrateur de ce groupe, plus nécessaire et plus facile à réaliser est l'intégration à ce groupe de chacune de ses parties constitutives, anciennes ou nouvelles.

A défaut d’un terme meilleur ou plus approprié, le mot " intégration " retrouve un regain de faveur, et on se plaît à le distinguer du mot "assimilation ", l’intégration supposant l’intégrité de la personne fondue mais non pas dissoute dans le groupe alors que l’assimilation équivaut, se dit-on, à la négation et à la disparition de cette intégrité.

Parce qu’il y va de l’intégration de l’ensemble lui-même, et pas seulement de l’intégration à l’ensemble de quelques individus qui lui sont étrangers ou extérieurs, le discours sur l’intégration est nécessairement un discours passionné, un discours chargé symboliquement, surinvesti de significations secondes qu’il importe de mettre au jour afin de mieux saisir la vraie nature et la portée exacte de ce phénomène. Pour cette raison, il ne peut être un discours prédictif. Il est un discours qui retarde toujours sur la réalité sociale dont il a à rendre compte, qu’il ait à le déplorer ou qu’il ait, au contraire, à le promouvoir comme cela semble être le cas.

L’hystérésis est ici une donnée inévitable, les transformations sociales le plus profondes, engageant tout l’être de la société, comme c’est le cas dans la circonstance, exigent toujours, le temps qu’elles s’accomplissent et pour pouvoir s’accomplir, une relative méconnaissance, une relative cécité collective.

Et l’on peut dire que le discours sur cette forme de réalité constitue comme un aveu, une manière de constat de ce qu’on aurait pu prévoir mais qu’on a pas voulu voir, de ce qu’on aura pu savoir et connaître bien avant, mais qu’on a préféré méconnaître. Un des grands malaises que suscite chez lez uns et les autres, chez les " intégrateurs " (assimilationnistes ou non) comme chez les " intégrables " (intégrés ou non), le propos sur l’intégration, tient pour une bonne part à ce décalage : le discours sur l’intégration n’est audible, n’est recevable parmi ceux à qui il s’adresse en priorité - le public qui est objet d'intégration - que par ceux qui sont déjà les plus intégrés… »

[Abdelmalek Sayad, La double absence]


Voir aussi

Sarkozy, la République et les juifs

Les tueries de Montauban et de Toulouse sont élucidées. Mais certainement pas les problèmes sociaux et politiques qu’elles ont rendus plus aigus que jamais. Trois points, parmi d’autres, méritent examen.

Le premier est l’omniprésence des références à la République dans les déclarations consensuelles et lénifiantes de la part de nombre de dirigeants politiques, à chaud, mais, en fait, depuis bien longtemps. La République, une fois de plus, a été convoquée, massivement, et avec elle nos valeurs universelles.

Deuxième point : ceux qui mettent en avant l’idéal républicain l’associent, à droite, à l’identité nationale et, à droite comme à gauche, au refus du communautarisme, décrit comme sa négation. Le retournement de Nicolas Sarkozy est ici spectaculaire. Hier, il se faisait fort de nommer un préfet musulman, de promouvoir la discrimination positive et les statistiques dites «ethniques», d’introduire le mot «diversité» dans la Constitution. Il prônait la laïcité positive et plaçait le prêtre ou le pasteur au-dessus de l’instituteur. Aujourd’hui, il se présente en champion d’une identité nationale et républicaine que menaceraient l’islam, l’immigration ou les Roms, il pourfend le multiculturalisme, dont il souligne l’échec, et plus encore le communautarisme.

Le radicalisme républicain et nationaliste est poussé très loin par l’extrême droite et une partie de la droite classique. Avec le chef de l’Etat, les particularismes culturels, religieux ou liés à une autre «civilisation» que la nôtre, et donc nécessairement inférieure, sont un péril pour la République et pour la Nation, en même temps, éventuellement, qu’un défi à la raison. Quand François Fillon s’en prend aux «traditions ancestrales» de l’abattage rituel, chez les musulmans et les juifs, il s’appuie sur une conception du progrès qui combat les particularismes au nom de la science ou de la technologie, il plaide, finalement, pour plus qu’une intégration : une assimilation.

Mais quatre juifs ont été assassinés, et ce crime a révulsé l’opinion, plus encore que l’assassinat de trois militaires. Presque toute la classe politique, chef d’Etat en tête, a tenu à faire connaître sa compassion pour la communauté juive. Rien n’a manqué à la reconnaissance : face à l’horreur, l’école confessionnelle a été mise sur le même plan que l’école publique, le fait de participer à des cérémonies dans des synagogues n’a suscité aucun état d’âme de la part de ceux qui y ont représenté la puissance publique, et la double nationalité des victimes n’a été en aucune façon un problème, au point que Nicolas Sarkozy a choisi d’accompagner leurs cercueils jusqu’à l’aéroport d’où ils sont partis pour Israël.

Là réside le troisième point à prendre en considération pour avancer dans la réflexion : même les plus républicains des responsables politiques, les plus ardents pourfendeurs du communautarisme, reconnaissent l’existence en France de la communauté ou des communautés juives. Ce qui est bien.

Cette reconnaissance vient signifier, au plus loin des discours visant l’islam, voire en opposition à eux, que la République peut s’accommoder d’un particularisme visible dans l’espace public. Acceptée par une majorité de citoyens pour la minorité juive, elle souligne l’absurdité qu’il y a à mettre en avant l’universalisme abstrait d’un modèle républicain théoriquement entièrement fermé à une telle logique.

Trois éléments structurent le discours de Nicolas Sarkozy : l’appel à la République, la mise en cause des immigrés et de l’islam, et la pleine reconnaissance de l’identité juive. Mais l’ensemble est paradoxal : comment promouvoir la lutte contre le communautarisme tout en reconnaissant sans broncher celui d’un groupe, en l’occurrence juif ? La solution adoptée par Nicolas Sarkozy est démagogique, et, plus précisément, populiste. Elle consiste à ne pas s’embarrasser de ses contradictions internes, et à les résoudre mythiquement, dans une fusion : les incohérences de la réalité trouvent leur unité dans un discours imaginaire. Le national populisme de Nicolas Sarkozy, à certains égards proche de celui du Front national, amalgame une chose et son contraire, la reconnaissance d’une communauté juive et le refus du communautarisme.

Mais le populisme est une bulle qui ne peut manquer d’éclater un jour ou l’autre. La tuerie de Toulouse pourrait fort bien mener à cet éclatement, en rendant intenable la synthèse mythique d’un discours républicain et nationaliste pur et dur, et la reconnaissance du fait juif dans l’espace public. Comment continuer à prétendre agir contre le communautarisme, tout en témoignant par mille et un gestes une solidarité réelle à la communauté juive ? Notre république n’est plus capable de refouler les particularismes identitaires dans le seul espace privé, voire de les sommer de se dissoudre dans le creuset national. Cela n’interdit pas pour autant de rester attaché à l’idéal républicain, mais autrement que par le passé.

L’articulation des valeurs républicaines et de la reconnaissance des particularismes s’ébauche en France, depuis plusieurs années, sous la double impulsion, jamais théorisée, des juifs de France et de la puissance publique lorsqu’ils s’efforcent, ensemble, d’agir contre l’antisémitisme tout en admettant le rapport singulier des juifs avec l’Etat d’Israël ou le développement de leurs écoles confessionnelles.

Nier cette articulation tout en la pratiquant est le propre d’acteurs politiques qui, tels Nicolas Sarkozy, préfèrent ne pas assumer l’évolution récente autrement qu’en résolvant sur un mode populiste, comme par magie, les contradictions qu’elle exacerbe. Mais il sera de moins en moins possible de se réclamer des valeurs universelles et de reconnaître les attentes et les inquiétudes de la communauté juive tout en rejetant d’autres identités, soupçonnées des pires projets. Le populisme risque tôt ou tard de tourner à la schizophrénie politique.

La droitisation de Nicolas Sarkozy risque de se heurter à cette difficulté. Marine Le Pen, ragaillardie par le fait que le meurtrier de Toulouse est un islamiste d’origine immigrée et non un acteur d’extrême droite, évitera une telle schizophrénie politique, elle dénoncera l’islam salafiste et ceux qui l’auraient laissé prospérer en France, sans s’intéresser à la communauté juive.

La gauche pourrait trouver là l’occasion, plutôt que de s’enfermer dans un républicanisme incantatoire, de conjuguer l’appel à une nation ouverte, la reconnaissance des particularismes identitaires et le respect des valeurs universelles de la République.

Michel Wieviorka

Du « Narcissisme des petites différences »



« Il n'est manifestement pas facile aux humains de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est la leur ; ils n'en retirent alors aucun bien-être. Un groupement civilisé plus réduit, c'est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu'il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n'est pas maigre. Il est toujours possible d'unir les uns aux autres par les liens de l'amour une plus grande masse d'hommes, à la seule condition qu'il en reste d'autres en dehors d'elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement ; par exemple Espagnols et Portugais, Allemands du Nord et du Sud, Anglais et Écossais, etc. Je l'ai appelé « Narcissisme des petites différences », nom qui ne contribue guère à l'éclairer. Or, on y constate une satisfaction commode et relativement inoffensive de l'instinct agressif, par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres. Le peuple juif, du fait de sa dissémination en tous lieux, a dignement servi, de ce point de vue, la civilisation des peuples qui l'hébergeaient ; mais hélas, tous les massacres de Juifs du Moyen Âge n'ont suffi à rendre cette période plus paisible ni plus sûre aux frères chrétiens. Lorsque l'apôtre Paul eut fait de l'Amour universel des hommes le fondement de sa communauté chrétienne, la plus extrême intolérance de la part du christianisme à l'égard des non convertis en fut la conséquence inévitable ; intolérance demeurée étrangère aux Romains dont la vie publique et politique n'était point fondée sur l'amour, bien que pour eux la religion fût affaire d'État et que l'État fût tout imprégné de religion. Ce ne fut pas non plus l'œuvre d'un hasard inintelligible si les Germains firent appel à l'antisémitisme pour réaliser plus complètement leur rêve de suprématie mondiale...» (Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation)

De la définition de soi

Le préalable à toute démarche politique est la capacité de porter et d'imposer une définition de soi dans le champ social. Un soi collectif bien entendu. Cette démarche consiste à se définir d'une façon qui convienne à ceux qui la constituent. Elle a pour fonction de faire advenir un sujet historique (pour soi) d'un « nous » premier (en soi) qui n'a pas encore dessiné ses contours. Ce que d'Edward Saïd a appelé la « délimitation inaugurale ». Aussi cette auto-définition de soi doit être aussi pertinente que cohérente*. Mais, elle doit surtout être le fruit d'un processus de construction qui soit intro-déterminé, c'est-à-dire qui se fasse en toute maîtrise de soi-même. En d'autres mots, le résultat d' une autopoesis. Pour ce faire, ce nous primitif doit se libérer de la gangue des « objectivations » multiples et des divers champs de forces sociales dans lesquels il ne manque d'être pris.  Pour le dire avec Bourdieu :

« En structurant la perception que les agents sociaux ont du monde social, la nomination contribue à faire la structure de ce monde et d'autant plus profondément qu'elle est plus largement reconnue, c'est à dire autorisée. Il n'est pas d'agent social qui ne prétende, dans la mesure de ses moyens, à ce pouvoir de nommer et de faire le monde en le nommant : ragots, calomnies, médisances, insultes, éloges, accusations, critiques, polémiques, louanges, ne sont que la petite monnaie quotidienne des actes solennels et collectifs de nomination, célébration et condamnation, qui incombent aux autorités universellement reconnues ».

Et qui peut se prétendre investi d'une « autorité universellement reconnue » ? Et qui peut vous informer avec certitude « de la mesure de vos moyens » ? En tout cas, vous voilà prévenu : quand vous laissez l’initiative de la définition de vous-même à des personnes qui au mieux vous méprisent, ne vous étonnez pas du (piètre) résultat. Est-il besoin de rappeler que le terme « catégorie » (katègoreisthai) signifie étymologiquement « accusation publique » ?

Ces divers « objectivations » d'une certaine population ont une longue histoire où chacune de celles-ci fait écho aux autres : « Nous découvrons, observait Etienne Balibar, que dans la France actuelle « immigration » est devenu par excellence le nom de la race, nom nouveau mais fonctionnement équivalent à l’appellation ancienne, de même que « immigré » est la principale caractéristique permettant de ranger des individus dans une typologie raciste. C'est le lieu de se souvenir que que le racisme colonial avait déjà, typiquement, conféré une fonction essentielle à la casuistique de l'unité et de la différentiation, non seulement dans son discours spontané mais dans ses institutions et dans ses pratiques de gouvernement : forgeant l'étonnante catégorie générale de l' « indigène », et multipliant en même temps les subdivisions « ethniques » au sein de ce melting pot, au moyen de critères pseudo-historiques, prétendument univoques, permettant de fonder des hiérarchies et des discriminations (« Tonkinois » et « Annamites », « Arabes » et Berbères », etc.). Le Nazisme a fait de même en divisant les sous-hommes en « juifs » et « Slaves », voire subdivisant ceux-ci, et reportant sur la population allemande elle-même le délire des typologies généalogiques ». Cette dialectique typologique, si utile, de « l'unité » et de la « différenciation » s'est-elle arrêtée aujourd'hui ? Cette étrange dialectique de l'un et du multiple au sein de la catégorie des « eux » a-t-elle pris fin ? Rien n'est moins sûr...

Ainsi,  avant de l'endosser naturellement, demandez-vous, d'où vient très exactement la catégorie « musulman » dont on vous affuble avec tant d'empressement. Et à qui et à quoi sert-elle ? Oui, qu'est-ce qu'un « musulman » ? Et qui le définit et suivant quels critères ? Ensuite qu'est qu'un « intégriste » et qu'est ce qui le distingue d'un musulman « paradigmatique ». Et qu'est-ce qu'un « islamiste » (ce qui est encore autre chose) ?

Voici une piste. A partir de la moitié des années '70, un « recodage » culturaliste du racisme et de la race a eu lieu, ce recodage a produit un nouveau type de racisme, « born again racism » (Théo Goldberg), beaucoup plus virulent et plus pervers que le précédent, puisqu'il permettait la dénégation de celui-ci, en le camouflant derrière des grands principes qui appelaient le consensus (discours humanitaire, laïcité, égalité homme et femme...). L' apparition de ce nouveau racisme est contemporain de la « Révolution conservatrice » (Thatcher, Reagan) et en a été le meilleur allié : ainsi, il a permis la diversion devant les avancées du néo-libéralisme de ces années-là. C'est dans ce contexte, à la fin des années '70 (dans les années '80 en France et plus tard en Belgique), que les « travailleurs immigrés » d'antan (et leurs descendants) se sont transformés opportunément en « musulmans » (et ses déclinaisons plus ou moins péjoratives). Et tout nous montre à présent que ce fut une aubaine pour tout le monde, sauf pour eux, les objets de l'assignation.

Voilà une preuve que les rites d’institution et le « pouvoir symbolique » dans le monde social ne sont pas qu'une vue de l'esprit d'intellectuels en mal de théorie... Voilà également une preuve que vous ne pourrez pas vous tirer d'affaire sans recourir d'une manière ou d'un autre à un « essentialisme stratégique ».

Le point de départ de l’élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un “connais-toi toi-même” en tant que produit du processus historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un tel inventaire qu’il faut faire pour commencer. » (Gramsci)

Du « paria conscient »

« Dans une série d’essais remarquables des années 1940, Hannah Arendt – à partir des travaux de Max Weber et de certaines intuitions fulgurantes de Bernard Lazare – a proposé d’analyser la condition juive en Europe moderne, notamment en Allemagne, comme celle d’un peuple paria. Le concept de « paria », qui désigne à l’origine les plus basses castes en Inde considérées comme « impures » ou « intouchables », a été reformulé, au cours du XIXe siècle, pour désigner en Europe les groupes ou catégories sociales discriminées, exclues, méprisées ou opprimées. Le sociologue Max Weber définissait les Juifs en Europe comme un pariah Gastvolk, un peuple-hôte paria, c’est à dire un groupe héréditaire, dépourvu d’organisation politique autonome, caractérisé par des « privilèges négatifs » associés à un rôle économique particulier ; un peuple paria est donc un peuple-hôte vivant dans un environnement étranger, dont il est séparé rituellement, légalement ou de facto – ce qui correspond, selon Weber, à la situation des juifs en Europe.

 Selon Arendt, « le destin des juifs en Europe n’était pas seulement celui d’un peuple opprimé, mais également celui d’un peuple paria, selon la formule de Max Weber. Cette situation sociale de parias en vertu de laquelle, à titre d’individus, ils demeuraient extérieurs à la société, reflétait le statut politique du peuple tout entier. Ainsi les poètes, les écrivains et les artistes juifs ont-ils pu concevoir la figure du paria qui renferme une nouvelle idée de l’homme, extrêmement importante pour l’humanité moderne. »

Hannah Arendt s’est inspirée surtout des écrits de Bernard Lazare, un écrivain anarchiste/sioniste français qui a été le premier à se battre pour la défense du capitaine Dreyfus. Dans son recueil de fragments, Le Fumier de Job (publié après sa mort, en 1928) Lazare décrivait la condition des juifs comme celle d’un peuple paria, qu’il incitait à lutter pour ses droits. Selon Arendt, il a eu le mérite de « mettre à jour la qualité de paria caractéristique de l’existence juive, et il a cherché à concrétiser le droit de cité dans le monde de la politique européenne ». Critique sévère du conformisme dans les rangs juifs, Lazare considérait, écrit Arendt, que « tout paria qui refusait d’être un rebelle était responsable de sa propre oppression et, simultanément, de la souillure qui en rejaillissait sur l’humanité en lui ».

Selon leur réaction à leur condition de parias, les Juifs vont se diviser, écrit Arendt, en deux groupes : les parvenus et les parias conscients. D’une part, la lignée des Juifs enrichis, conformistes et férus de « respectabilité » – depuis Bleichröder, le banquier de Bismarck, jusqu’aux Rothschild ; d’autre part la « tradition cachée » des exclus et persécutés qui se révoltent contre la société : Heinrich Heine, Franz Kafka, Bernard Lazare. Le parvenu typique est un notable de la bourgeoisie juive assimilée, libéral bon teint et souvent méprisant envers les Ostjuden, les immigrés juifs venus du Shtetl polonais ou russe. Le paria conscient est un marginal qui assume sa marginalité, un esprit non-conformiste, qui fait de son exclusion sociale le point archimédien d’une critique radicale de l’ordre établi. Selon Hannah Arendt, la nouvelle couche d’intellectuels juifs, apparue à la fin du XIXe siècle, obligée de trouver son pain quotidien et son auto-respect en dehors de la société juive, est particulièrement exposée (« sans protection ni défense ») à la nouvelle vague de haine anti-juive au tournant du siècle, et c’est en son sein que se développe la « conscience paria » rebelle, opposée à la posture conformiste du parvenu.

Cette hypothèse de Hannah Arendt, qui lui sert comme une grille d’interprétation de l’histoire juive moderne, nous semble tout à fait intéressante, comme point de départ pour étudier la culture juive allemande comme culture paria, « minoritaire ». A une réserve près : Hannah Arendt semble privilégier l’aspect identitaire dans sa définition du « paria conscient » ; à ses yeux le grand mérite de Bernard Lazare, représentant idéal-typique de cette figure, fut d’avoir compris que « le Juif en tant que tel devait devenir un rebelle et se faire le défenseur d’un peuple opprimé, luttant pour conquérir sa liberté, combat qui va de pair avec la libération sociale et nationale de tous les opprimés d’Europe ». C’est à cause de cette approche « identitaire » qu’elle ne cite pas son ami Walter Benjamin, qu’elle admirait beaucoup, parmi les exemples de parias « conscients ». Il nous semble donc préférable de parler de « parias rebelles », une rébellion qui peut prendre des formes nationales – « défense d’un peuple opprimé » – ou universelles, par l’adhésion à des utopies émancipatrices.» (Michael Löwy)

Caroline, pourquoi tant de haine ?





Didier Lestrade, journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, a écrit cet article au lendemain du référendum suisse sur les minarets (2009). Aujourd'hui, il publie un livre intitulé : « Pourquoi les gays sont passés à droite », dans lequel l'auteur consacre un chapitre à Soeur Caroline (« Caroline Fourest et le garçon arabe »*). Il lui a donc proposé un débat (dans l'émission « Ce soir ou jamais »), puisqu'elle est le symptôme par excellence de cette dérive à droite toute. Bien évidemment, elle s'y refuse catégoriquement. N'est-ce pas étrange, elle qui aime tant la liberté d'expression et les débats démocratiques...

Il y a encore quelques jours, Caroline Fourest apparaît sur l’écran de la chaîne d’infos France 24 pour son millième débat sur la burqa. Et là, ça commence à être vraiment fatiguant. C’est comme si vous me voyiez, chaque semaine, en train de taper sur les barebackers. La seule différence, c’est que Fourest tape toujours sur les Arabes.

On le voyait tous venir, ce référendum sur les minarets. Je fais partie de ceux qui croisaient les doigts, dimanche dernier, car je redoutais le résultat du référendum et ça m’a sonné quand j’ai vu le chiffre de 57% en faveur de l’interdiction. Quelques jours plus tard, je me réveille avec le sondage du Figaro qui dit que 41% des Français seraient contre la construction de mosquées. Tiens, on est passé magiquement de l’interdiction des minarets à l’interdiction des mosquées. Avec la commission parlementaire qui « travaille » sur la burqa, on est dans une séquence continue de haine vis-à-vis des musulmans. Mais rien n’est grave puisque tout le monde dit, dans tous les débats, que les musulmans ont tout à fait le droit de suivre leur religion en France, comme les catholiques, comme les juifs.

Je me demande si quelqu’un, quelque part, va montrer, avec des images s’il vous plait, les conditions de culte des musulmans en France. Parce que je crois que c’est ça, le vrai débat derrière le référendum suisse. Si un pays voisin en est à proposer un référendum sur la construction des minarets, qui est un élément secondaire, que peut-on dire sur les difficultés à construire des mosquées en France ? Et encore, quand on parle de mosquée, on voit déjà le bout du tunnel. Que peut-on dire des salles de prières pour musulmans ? Faut-il faire un diaporama sur Flickr avec des images de parkings, des salles souterraines et des endroits trop petits pour contenir des croyants qui font leurs prières à l’extérieur, en plein froid ? Vous n'avez pas remarqué que tous les articles sur cette affaire dans les médias français nous montrent des mosquées françaises super jolies - comme si le problème était réglé ?

 Caroline, pourquoi tant de haine ?

 Sur France 24, Caroline Fourest nous explique que le référendum suisse est vraiment vraiment une manifestation du racisme anti-musulman. Contrairement à la « loi contre le voile » qui n’était pas une manifestation raciste. En Suisse, dit-elle, c’est une expression de l’exclusion populiste directement dirigée contre les Arabes. Je me demande : d’où vient-elle alors, cette expression de rejet et de haine ? Uniquement de l’extrême droite? Ne viendrait-elle pas aussi de nombreuses personnes, à gauche comme à droite, qui ont développé leur crédibilité, depuis plusieurs années, sur le dos de l’Islam ? Caroline Fourest est devenue une célébrité à force de défendre le point de vue de la laïcité. Elle fait semblant de croire que tout le monde est égal en France, que tout le monde a la possibilité de croire avec le même luxe, les mêmes facilités, le même droit. Grosso modo, si les musulmans n’ont pas de toit pour prier, ils ne peuvent que s’en prendre à eux-mêmes.

C’est comme si on disait à la communauté LGBT qu’elle n’a pas ce qu’elle veut et qu’elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Alors, les vagues se suivent. La loi contre le voile (2004). Les caricatures de Charlie Hebdo (2006). Le documentaire sur les caricatures de Charlie Hebdo (2008). Ensuite le débat sur la burqa. Tout cela pour 400 personnes en France. Grâce à Caroline Fourest et des gens aussi bleuargh que Eric Raoult, c’est une tache d’huile qui se répand à travers l’Europe. Tous les pays se mettent à discuter de la burqa parce que la France, ce grand pays, décide de lancer le « débat ». Et ce débat se propage vers les pays arabes comme l’Egypte. Quelle réussite. Philippe Val quitte Charlie Hebdo pour arriver à la tête de France Inter. Après avoir quitté Charlie Hebdo, Caroline Fourest est toujours chroniqueuse au Monde et à France Culture. L’ascenseur social est généreux pour ceux qui savent pointer le doigt vers les musulmans. 

On est contents pour eux. Ce qui est fascinant, et ce qui n’a jamais été dit, et c’est pourquoi Minorités s’en empare, c’est que ce discours si critique de l’Islam vient d’une lesbienne. Normal, vous me direz, puisque l’Islam traite si mal les lesbiennes. Mais qu’est-ce que ça veut dire quand la représentante d’une minorité s’en prend à une autre minorité ? Étrangement, ça la protège. Caroline Fourest est beaucoup plus inquiètée par la burqa, qui concerne quelques centaines de femmes en France, que par les millions de musulmans qui prient dans des conditions indignes dans notre pays. L’absence de cimetières musulmans en France, pas grave. Dans son dernier livre, elle en parle à peine. Elle n’est pas la seule chez les gays et les lesbiennes. Je le vois très bien sur Facebook, il suffit d‘aborder ce sujet pour voir des dizaines et des dizaines de gays exprimer le sempiternel « la religion est à condamner, l’Islam est responsable de milliers de morts d’homosexuels à travers le monde ». Sans se poser la question élémentaire: ce rejet de la religion n’est-il pas une autre forme de racisme bien caché, bien pratique, à l’époque du politiquement correct ? Qu’est-ce que vous détestez le plus, c’est la religion, ou c’est l’Arabe qui est derrière ?

 En banlieue parce qu'arabe

 Au moment où sortent en France des livres qui abordent enfin le sujet de la difficulté de vivre en banlieue quand on est gay et arabe (ou noir, ou asiatique, ou Pakistanais, etc.), il serait étrange de ne pas se poser la question sur les difficultés qu’ont ces gays arabes de vivre en banlieue parce qu’ils sont Arabes. Croyants ou pas, ils voient bien comment la société les traite. Le minaret est encore une preuve que la société ne veut pas les voir, à gauche comme à droite. C’est une preuve supplémentaire de la peur qu’inspire cette minorité dans notre pays.

 Le monde politique s’en est emparé, d’abord parce que le référendum suisse est devenu un sujet international, et surtout parce que la culture mondiale, désormais, critique de toute part les Arabes. Les Arabes ne sont jamais assez bien pour nous. Et c’est vrai que la démocratie a un problème chez eux avec des dirigeants criminels. Mais tout ce qu’on leur renvoie est un symbole de rejet. Les minarets, c’est comme les territoires palestiniens envahis. On préfère passer des mois à discuter d’une éventuelle loi contre la burqa, qui concerne 400 personnes en France. Comme si on n’avait pas d’autres problèmes à résoudre à un moment où nous traversons une crise économique et écologique sans précédent.

 Caroline Fourest est donc en tête de ligne pour montrer que l’homosexualité est contre l’Islam parce que l’Islam traite mal les personnes LGBT. Il faudrait que la société sache que tout le monde, dans la communauté gay, ne pense pas ainsi. Il existe des gens qui, en tant que gays ou lesbiennes, considèrent que cet affrontement privilégie toujours les mêmes. Il faudrait que la société sache qu’un autre courant se dessine de plus en plus, grâce à des médias comme Minorités, où les gens se rassemblent car ils en ont marre de voir les Musulmans attaqués et cela en dehors de tout jugement sur ce qu’est l’Islam. Car à travers l’Islam, ce sont les Arabes qui sont attaqués et ça, depuis trente ans et surtout les dix dernières années, ça commence à bien faire.

 Dans son dernier livre, La dernière utopie, Menaces sur l'universalisme (Grasset), Caroline Fourest reprend avec lyrisme son combat en matière de défense de l’universalisme. Elle énonce toutes les polémiques et tous les courants de pensée qui menacent la belle idée républicaine française et le bel idéal international des droits de l’homme. Dans un retournement flatteur, Caroline Fourest appelle à elle de nouveaux soutiens en développant une théorie selon laquelle cette défense de la laïcité est menacée de toute part. Elle souffre. Elle est inquiète. Elle se demande si on va pouvoir continuer comme ça pendant longtemps. Elle pense que la bataille est en train d’être perdue.

 Que ce soit bien clair. Si on s’identifie un tant soit peu aux Arabes de notre pays, on ne peut pas être plus mal qu'aujourd'hui. Ce sont les minorités qui rament pour se faire entendre dans cette société universaliste française, pas Caroline Fourest. Elle n’est pas étouffée : nous sommes étouffés. Certains gays et certaines lesbiennes reconnaissent dans leur lutte la même persécution que vivent les Arabes, croyants ou pas, qui sont mal placés dans cette société. C’est nous qui n’avons pas droit aux médias et au pouvoir. C’est nous qui sommes sans cesse insultés par ce qui se passe dans le conflit israélo-palestinien. Nous n’atterrissons pas à la direction de France inter parce qu’on a basé notre succès sur une stratégie de l’affront qui met en colère 1,2 milliard de croyants sur la planète.

 Au sommet de la chaîne alimentaire politique 

 Caroline Fourest se présente comme si elle était la persécutée du monde moderne alors qu’elle se trouve au sommet de la chaîne alimentaire de la politique française. On ne peut pas ignorer le succès de sa carrière journalistique. C’est une fille brillante, que je respecte, à qui j’ai exprimé mon admiration dès le début de Têtu. Mais voilà, il est indéniable que son discours a participé au succès du référendum suisse. Ce discours permet de nourrir le débat sur l’identité nationale à base de graves polémiques comme celle de la burqa. Son discours contribue à envenimer tous les discours internationaux sur l’Islam, puisque c’est! la! France! qui lance ces débats. Sarko peut dire merci à Caroline Fourest puisque cette dernière agite constamment les peurs qui soutiennent la politique de la droite.

 Il y a un truc ici qui me pose problème. Je suis très mal placé pour critiquer les obsessions et les lubies des autres. On me reproche assez de radoter sur la prévention du sida chez les gays comme si je cherchais sans cesse de nouveaux ennemis. Mais il se trouve que ces ennemis sont souvent parmi les gays, donc mes critiques se limitent à ce que je pourrais décrire comme « mon camp », « ma communauté », « mes semblables », ou bien « mes frères ». Là, Caroline Fourest en est à son quatrième livre, je crois, contre les Arabes. Ah, excusez-moi, contre les musulmans. Ah, excusez-moi, contre les islamistes. Ah, excusez-moi, contre les intégristes. Franchement, je ne sais pas combien de temps on peut décemment passer à attaquer un groupe minoritaire en France quand on appartient soi-même à un autre groupe minoritaire, avant que ça ne finisse pas à ressembler à une forme de, vous savez...

 Et si vous aviez un relapse, hein ? 

 Ce qui se passe à Jérusalem en ce moment, avec les Palestiniens qui sont expulsés car ils vivent dans des maisons sans permis de construire (comme si on expulsait les colons qui construisent sans permis de construire), c’est la même chose que le référendum sur les minarets en Suisse. Je revendique cet amalgame. C’est la même chose que le débat sur la burqa. C’est la même chose que les mosquées qui sont critiquées à Copenhague. C’est la même chose que le Rapport Goldstone. C’est, sans cesse, le même message face à l’Islam, n’importe quel Islam. On ne vous veut pas ici. Et fondamentalement, on ne vous veut pas ici parce que, excusez-moi d’être spécifique, vous êtes des Arabes. Car même si vous abandonnez votre religion, si vous devenez agnostiques, on ne vous fera pas confiance. Vous pourriez avoir un relapse. Tôt ou tard.

 En tant qu’Arabes, VOUS êtes le problème N°1 au monde. Vous êtes des Arabes et on va utiliser n’importe quel symbole (les caricatures, les minarets, le mur en Israël, la burqa, le voile et même le kebab) pour vous atteindre et vous faire du mal, où que vous soyez. Et franchement, moi j’aurais la gerbe, lesbienne ou pas, d’être associée de près ou de loin à une telle idée. J’aurais honte de voir le succès de ma carrière associé à un tel antagonisme contre les Arabes. Car il faut arrêter de s’imaginer que ces centaines de milliers de musulmans ne sont pas gênés quand ils voient Caroline Fourest passer à la télé et disposer d’une telle tribune pour, sans cesse, critiquer ce qui ne va pas dans l’Islam. Ils sont écoeurés, comme je le suis, parce que la dernière utopie, c’était eux qui la portaient. Ils croyaient qu’ils pourraient vivre en France et qu’ils pourraient prier, s’ils le voulaient, dans de bonnes conditions. Ils espéraient qu’un jour, on les considèrerait normalement sans avoir à s’excuser de leurs croyances. Ils rêvaient qu’ils pourraient être fiers de cette identité et de cette culture sans avoir des hordes de laïcards qui leur foutent la honte. Ce sont eux qui ont perdu cette utopie. Et il faudrait plaindre Caroline Fourest. Et Philippe Val.

Didier Lestrade

Qu'un gay ou qu'une lesbiennes de gauche puisse s'attaquer à une minorité plus faible que celle à laquelle il ou elle appartient est, à mes yeux, quelque chose d'inacceptable. Franchement, je préférais disparaître tout de suite plutôt que d'être complice d'un conflit avec des millions, voire des milliards d'Arabes, de Noirs, d'Asiatiques. Je ne crois pas en Dieu, mais j'ai l'impression que mon âme serait damnée à jamais et je tremble à l'idée de me trouver dans la situation où des millions de personnes à travers le monde connaîtraient mon nom comme celui d'un homme qui s'est attaqué à une partie de leur vie qu'ils jugent sacrée : leur foi. » (Didier Lestrade, Pourquoi les gays sont passés à droite)

De l’identité belge et de la burqa

L’« identité belge », si elle existe, il en va d’elle comme du monstre du Loch Ness, est particulièrement complexe, car « belge de papier », il n’est pas que les « allochtones » qui méritent le soupçon, l’on peut se sentir avant tout, Flamand, Wallon, Bruxellois, néerlandophone, germanophone, francophone, belge, marocain, turc, congolais, juif, européen, citoyen du monde et j’en passe… L’on peut même être la combinaison de certaines de ces catégories ou toutes en même temps, si l'on aime les courses avec handicap…

Mais c’est surtout une identité par défaut, en creux, une forme de « théologie négative » identitaire, ainsi être belge c’est n'être ni Français, ni Néerlandais, ni Allemand, ni même Patagon... Le problème c’est qu’à force de soustraction le reste ne soit plus que portion congrue et peau de chagrin Le chagrin des belges »)…

On voit donc que le Belge a beaucoup de difficulté à se définir comme tel, à gérer les forces contradictoires (localisme, régionalisme, attraction de la France....) qui font son identité, ce qu'un philosophe de par ici a défini par l'oxymoron suivant, « sédentarité diasporique », quand force il y a bien sûr… En la matière, ni les sept volumes de Henri Pirenne (l'inventeur de l'hilarante théorie de la « civilisation nationale »), ni la dernière tentative de redéfinition qui donna lieu au concept controversé de belgitude, ce pâle reflet mimétique de négritude, cher à Césaire et à Senghor, n'y suffiront.

Mais ces difficultés n’ont rien à voir avec les « névroses identitaires » à la française, aucune Belgique éternelle ni prévaut, juste une Belgique à la papa, façon carte postale de l’expo’58 (teintée du deuil d'avoir perdu le Congo), une schizophrénie joviale et pataude, tout au plus… Bien sûr, pour se rassurer, on pourra toujours, de manière euphémisée, se réclamer d'une identité métisse, d'une créolisation culturelle germano-latine par exemple, mais pour cela il eut fallu que les termes de l'équation soient clairs et distincts....

Si la vieillesse est un naufrage, l’identité belge, on le voit, est un maelström, voire même un ruban de moebius pour faire dans la métaphore poétiqueMais il se peut que cette identité ait un coup d'avance sur celle des futurs citoyens du village global, des flux tansnationaux (Capitaux, informations, personnes...) ne dissolvent-ils pas les Etats-nations aujourd'hui ? Il se peut...

C'est pourquoi une série d'acteurs se sont spécialisés dans le métier d’habilleur du vide, suivant le beau mot de Debord, et celui d' animateur d'ambiance, le social ayant horreur du néant quand il est trop manifeste. En bonne place, on compte parmi eux quelques feuilles de choux exsangues (Le Soir, La Libre Belgique...), des Universités défraîchies, tout particulièrement l'ULB, où des escrocs livrent à de jeunes sots quelques stocks de savoir abîmé dont ils ne veulent pas et dont ils n'auront finalement aucun usage. Et tout ce beau monde s'agite tels des piranhas édentés dans un bocal...

On comprend mieux, en tous cas, l'inanité, le risible des questions qui portent sur l'intégration (de qui et à quoi ?), on comprend surtout leur fonction d'occultation... Si à la question du « comment peut-on être belge ?», il n'est pas de réponse, comment en donner une à « est-il possible de s’identifier à une entité qui n’exerce plus que la magie de sa disparition ? ».

Aussi cette grotesque, unanime et hâtive interdiction de la burqa (1) a valeur de symptôme, dont le sens va bien au-delà de la classique diversion qu'elle joue partout ailleurs, elle est une mise en abyme de « l’identité belge », on peut la résumer comme suit : c’est une volonté absurde de rendre visible le néant, car à bien y regarder, cette volonté de dévoilement de la burqa revient à explorer une boite noire sans couvercle et sans fond

La bonne vieille Belgique, en effet, pour qui la connaît intimement, est passée maître dans l’art d’habiller l'insignifiant, elle est un peu le chat de Schrödinger (morte ET vivante à la fois) dans le concert des nations d'aujourd'hui !

(1) Si la Chambre des députés confirme ce vote, sans doute en avril, la Belgique deviendra alors le premier pays d'Europe à bannir le port du voile intégral dans l'espace public (elle qui n'a pas de Gouvernement jusqu'ici).