De l’identité belge et de la burqa

L’« identité belge », si elle existe, il en va d’elle comme du monstre du Loch Ness, est particulièrement complexe, car « belge de papier », il n’est pas que les « allochtones » qui méritent le soupçon, l’on peut se sentir avant tout, Flamand, Wallon, Bruxellois, néerlandophone, germanophone, francophone, belge, marocain, turc, congolais, juif, européen, citoyen du monde et j’en passe… L’on peut même être la combinaison de certaines de ces catégories ou toutes en même temps, si l'on aime les courses avec handicap…

Mais c’est surtout une identité par défaut, en creux, une forme de « théologie négative » identitaire, ainsi être belge c’est n'être ni Français, ni Néerlandais, ni Allemand, ni même Patagon... Le problème c’est qu’à force de soustraction le reste ne soit plus que portion congrue et peau de chagrin Le chagrin des belges »)…

On voit donc que le Belge a beaucoup de difficulté à se définir comme tel, à gérer les forces contradictoires (localisme, régionalisme, attraction de la France....) qui font son identité, ce qu'un philosophe de par ici a défini par l'oxymoron suivant, « sédentarité diasporique », quand force il y a bien sûr… En la matière, ni les sept volumes de Henri Pirenne (l'inventeur de l'hilarante théorie de la « civilisation nationale »), ni la dernière tentative de redéfinition qui donna lieu au concept controversé de belgitude, ce pâle reflet mimétique de négritude, cher à Césaire et à Senghor, n'y suffiront.

Mais ces difficultés n’ont rien à voir avec les « névroses identitaires » à la française, aucune Belgique éternelle ni prévaut, juste une Belgique à la papa, façon carte postale de l’expo’58 (teintée du deuil d'avoir perdu le Congo), une schizophrénie joviale et pataude, tout au plus… Bien sûr, pour se rassurer, on pourra toujours, de manière euphémisée, se réclamer d'une identité métisse, d'une créolisation culturelle germano-latine par exemple, mais pour cela il eut fallu que les termes de l'équation soient clairs et distincts....

Si la vieillesse est un naufrage, l’identité belge, on le voit, est un maelström, voire même un ruban de moebius pour faire dans la métaphore poétiqueMais il se peut que cette identité ait un coup d'avance sur celle des futurs citoyens du village global, des flux tansnationaux (Capitaux, informations, personnes...) ne dissolvent-ils pas les Etats-nations aujourd'hui ? Il se peut...

C'est pourquoi une série d'acteurs se sont spécialisés dans le métier d’habilleur du vide, suivant le beau mot de Debord, et celui d' animateur d'ambiance, le social ayant horreur du néant quand il est trop manifeste. En bonne place, on compte parmi eux quelques feuilles de choux exsangues (Le Soir, La Libre Belgique...), des Universités défraîchies, tout particulièrement l'ULB, où des escrocs livrent à de jeunes sots quelques stocks de savoir abîmé dont ils ne veulent pas et dont ils n'auront finalement aucun usage. Et tout ce beau monde s'agite tels des piranhas édentés dans un bocal...

On comprend mieux, en tous cas, l'inanité, le risible des questions qui portent sur l'intégration (de qui et à quoi ?), on comprend surtout leur fonction d'occultation... Si à la question du « comment peut-on être belge ?», il n'est pas de réponse, comment en donner une à « est-il possible de s’identifier à une entité qui n’exerce plus que la magie de sa disparition ? ».

Aussi cette grotesque, unanime et hâtive interdiction de la burqa (1) a valeur de symptôme, dont le sens va bien au-delà de la classique diversion qu'elle joue partout ailleurs, elle est une mise en abyme de « l’identité belge », on peut la résumer comme suit : c’est une volonté absurde de rendre visible le néant, car à bien y regarder, cette volonté de dévoilement de la burqa revient à explorer une boite noire sans couvercle et sans fond

La bonne vieille Belgique, en effet, pour qui la connaît intimement, est passée maître dans l’art d’habiller l'insignifiant, elle est un peu le chat de Schrödinger (morte ET vivante à la fois) dans le concert des nations d'aujourd'hui !

(1) Si la Chambre des députés confirme ce vote, sans doute en avril, la Belgique deviendra alors le premier pays d'Europe à bannir le port du voile intégral dans l'espace public (elle qui n'a pas de Gouvernement jusqu'ici).


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