Ces assassins de l’Orient global

Chaque jour, chaque semaine, chaque mois depuis maintenant plus d’un an, l’Etat islamique, apparu trois ans après l’invasion militaire de l’Irak par les Etats-Unis, multiplie les exactions. Décapitations, pendaisons, crucifixions, éventrements, viols, mise en esclavage, la gamme entière des atrocités est disponible et soigneusement mise en scène à travers une opulente propagande audiovisuelle. En parallèle, le groupe terroriste poursuit son inlassable progression sur tous les continents, dans tous les esprits, n’épargnant aucune vie, ne démontrant aucune pitié et se targuant même, dans son manifeste, d’«administrer» la sauvagerie comme mode de parachèvement de son califat global.

 Cette déferlante de violence n’aura certainement pas échappé à celui qui, en 1990, s’interrogeait sur les «racines de la rage musulmane» dans un article publié par la revue The Atlantic. Bernard Lewis, islamologue américano-britannique et doyen des études anglo-saxonnes sur le Moyen-Orient, y évoquait ainsi l’immuable ressentiment des peuples musulmans envers l’Occident, concédant un siècle et demi de domination politique, économique et culturelle dans cette partie du monde, tout en attribuant cette «haine» non à une histoire complexe et tortueuse, mais à la nature congénitale de l’islam : violent, irrationnel et barbare selon lui. Passé le caractère caricaturalement simpliste de cette vision, et plus encore la disculpation systématique et malhonnête des stratégies étrangères appliquées au Moyen-Orient, Lewis omettait cependant d’écrire combien les ignobles Mahométans lui avaient été utiles une décennie plus tôt.

Dès 1977, celui-ci, conseiller auprès de l’administration américaine, théorisait ainsi l’«arc de crise» plus tard vulgarisé par le politologue Zbigniew Brzezinski, jetant les bases de plusieurs décennies d’un engagement dévastateur. L’objectif consistait, à l’époque, à déstabiliser l’URSS depuis ses marges et à «balkaniser» la région arabe par l’entremise du jihadisme, promu sur le sol afghan comme «force libératrice» contre les Soviétiques «infidèles». La suite, sinistre, est connue : émergence d’Al-Qaeda et d’autres groupes fondamentalistes, consolidation de l’autoritarisme et inexorable déliquescence des Etats postcoloniaux, retour de flamme et descente du monde dans l’enfer du chaos «oriental». Daech, acronyme lessivier bien commode pour se référer à un objet en réalité hybride, indéfinissable et inépuisable, comme l’illustre une année de frappes aériennes stériles dans les cieux de cet Orient fantasmé et sans cesse réinventé, éviscère sous l’insigne pratique du Coran, mais affiche souvent un goût plus prononcé pour la «kalach», comme le révèlent les confessions des repentis déjà éprouvés du «McJihad».

Magnanime, Lewis s’est enorgueilli d’avoir «hissé» les conflits de l’après-guerre froide au niveau du «choc des civilisations» - thèse plus tard reprise par Samuel Huntington et passée à la postérité par sa contagion virale et les guerres désastreuses qu’elle a inspirées. Edward Saïd, intellectuel palestino-américain auteur du célèbre ouvrage l’Orientalisme, paru en 1978, avait bien tenté de récuser cette weltanschauung aussi grossière que délétère, dans une critique peut-être imparfaite mais non moins fondamentale. Mais la tentation orientaliste - ou plutôt l’«orientalisation» massive de la violence - se révéla plus forte en définitive. L’islam, dans ses manifestations par ailleurs plurielles et irréductibles, demeurerait donc, en 2015, l’ennemi viscéral de la «modernité», un «mal» absolu qu’il convient de combattre ou de réformer dans tous ses aspects, même au prix des plus abjectes compromissions et d’interminables «croisades» militaro-messianiques qui ne s’embarrassent guère des cadavres laissés derrière elles. 

Dans cette fuite en avant effrénée et sans issue, l’«orientalisme 2.0.» dispose certes de partenaires fiables, alibis de cette odyssée impériale illimitée dans l’espace comme dans le temps : des lolitas kurdes qui ont tôt fait, du haut de leur lutte armée sincère, de se barder de rouge à lèvres criards, d’accoutrements martiaux sexy et d’autres poses lascives pour l’enchantement de tous leurs sponsors ; les derniers «progressistes» anéantis par des tyrans imberbes et curieusement revenus en bonne grâce pour «endiguer» l’infamie jihadiste ; les Etats alliés des promoteurs bien connus des libertés et de la démocratie, où égorgements et pendaisons «officiels» se comptent par centaines et sont scrupuleusement passés sous silence.

 Ce qui est toutefois plus problématique et bien embarrassant pour un Lewis aussi âgé que l’ordre de Sykes-Picot, et pour tous les prophètes du «choc» supposément civilisationnel qu’il a inspirés, c’est que le visage de la «barbarie» est loin d’être univoque, celui d’un «indigène» identifiable, tanné et nécessairement patibulaire. Sous le niqab noir des épouses du califat et les cagoules de leurs époux se dessinent en effet fréquemment des traits amènes, familiers de nos contrées, tandis qu’apparaît au grand jour le bleu du regard d’envahisseurs d’un autre temps. Les «docteurs» de l’horreur sont de séduisants surfeurs australiens, play-boys reconvertis dans un maniement subverti du scalpel, mais offrant à leurs patients soins de première nécessité et injections de Botox dernier cri. Quant aux cinéastes de la terreur orientalo-hollywoodienne, ils se révèlent les produits tout aussi brillants que monstrueux des technologies et arsenaux numériques ultramodernes, profondément imprégnés des productions gore et jeux vidéo ayant bercé le «tout-global».

 Au cœur de ce flot incessant d’hémoglobine, ces maîtres geeks et guérilleros d’un jihad aux contours flous - l’envers sanglant de la tradition du «voyage en Orient» en vogue au XIXe siècle -, sont venus concrétiser un vieux rêve totalitaire, celui de la «purification» ultime des différences, résistances et dissidences. Ses tragiques victimes, qui se comptent par milliers aux portes de Rome, en majorité musulmanes, ne sont pas plus tolérées parmi «eux» que parmi «nous».

 Comble de l’ironie nauséeuse et de la duplicité qui entoure ce grand récit où les assassins de l’Etat islamique sont les acteurs tout trouvés de la «fin de l’histoire», beaucoup d’autres barbares amateurs de purges se voient occultés. Étonnant pour ces gangs égorgeurs qui ne s’expriment ni en arabe, ni en anglais, ni même dans la langue de Molière, mais tranchent les corps de leurs captifs en espagnol, dans l’abomination la plus totale.

 Bienvenue en Amérique du Sud, entre Medellin et Tijuana, où les «bons sauvages» et leur férocité mériteraient également d’obséder les prédicateurs acharnés du néo-orientalisme et autres apôtres de la «vérité» au sujet de l’islam. Les cartels de la drogue y égalent en effet largement les jihadistes en termes de dépravation et d’exactions, et ont même surpassé l’Etat islamique en nombre de morts. Démembrements, mutilations, piles informes de corps exhibés à l’air libre ou dans des sacs poubelle sur la place publique comme sur la Toile, enfants-soldats, enlèvements et assassinats de journalistes et d’étudiants, trafics d’organes et prostitution, les instruments et canaux de l’horreur sont semblables, le gospel des narcos déclamé dans des églises et articulé politiquement, mais cette épouvante, étrangère à l’islam, est sans doute trop «banale» pour être convoquée à la table de l’immonde.

 Que les tenants convenus de la «menace rouge», du «péril vert» et du «meilleur des mondes» se rassérènent toutefois, rien ne prédit encore que leurs démoniaques contradicteurs ne soient un jour rattrapés eux-mêmes, de retour d’un Vietnam lointain, entre deux tequilas et couplets de rap Jihadi John, par la furie d’autres épopées barbares en vente dans la vitrine dorée de l’Orient global. Comme celle des massacres exotiques made in Mexico et des découpes humaines approximatives au Texas voisin, où il ne fait pas bon d’arrêter un van au pied de lugubres demeures. Des assassins masqués aiment à y secouer des tronçonneuses et agripper leurs proies à d’étincelants crochets d’abattoirs, débitant et cuisinant à l’ombre de journées somme toute très ordinaires.

Myriam Benraad

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