L'invention de l'Afrique

On peut observer trois genres complémentaires de «discours» qui ont contribué à l'invention d'une Afrique primitive : les textes exotiques sur les sauvages, représentés par les récits de voyage; les interprétations philosophiques de la hiérarchie des civilisations; et la recherche anthropologique sur les primitifs. La complémentarité de ces divers discours est évidente. Dans la conscience occidentale, ils forment une unité. Les textes exotiques dominent au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, ils sont complétés par les classifications des Lumières à propos des peuples et des civilisations. Au XIXe siècle, une idéologie de conquête apparaît dans les « sagas » des explorateurs, les théories anthropologiques et la mise en œuvre de la politique coloniale. Toutefois, jusqu'au début de la ruée vers l'Afrique, les distinctions historiques des genres, ici esquissées, ne pouvaient être que relatives.

Pour autant que je sache, personne n'a encore fait une étude détaillée de l'influence des écrivains grecs et latins sur l'invention européenne de l'Afrique. La synthèse de Miller sur l'ambivalence à propos de la « blackness » dans l'antiquité (« Black Darkness: Africanist Discourse in French ») est trop brève et, à ce titre, quelque peu controversée.

Elle se réfère à la thèse de Snowden (« Blacks in Antiquity: Ethyiopians in the Greco‑Roman Experience »), selon laquelle les Grecs et les Romains, culturellement, étaient seulement habilités à distinguer le civilisé du barbare, indépendamment de la race: « Les Grecs et les Romains n'attachaient aucun stigmate particulier à la couleur, les cheveux blonds ou les yeux bleus n'étaient que de simple accident géographique, ils ne développait aucune théorie particulière sur l'infériorité raciale des peuples à peau sombres... » (Snowden). Le problème est plus complexe que cela.

Dans la même veine que l'argument de Snowden, on pourrait souligner, comme l'a fait A. Bourgeois, les preuves d'assimilation et d'intégration culturelles: «Les Grecs, dans l'antiquité, avaient voyagé en Afrique, à l'inverse, les Noirs avaient visité ou vécu en Grèce» (« La Grèce antique devant la négritude »). Il en était de même pour Rome. Pourtant, qu'est-ce que cela démontre? Puisqu'il existe de nombreux contre-exemples : pendant le règne de Hadrien (76-138 apr. J.-C.), il avait été refusé un prix au poète Florus de la province d'Afrique parce que, selon un témoin, « l'Empereur ... ne voulait pas voir la couronne de Jupiter revenir à l'Afrique ».

Une étude systématique des perceptions des « Anciens » doit distinguer trois grands problèmes. Le premier concerne, tout d'abord, la question de la localisation et de la description des sources. Et, ensuite, l'évaluation de leur crédibilité. Par exemple, dans sa présentation de « Greek sources of African history » (1972), Mveng commence par noter que la consultation rapide de « Fragmente Historiker der griechischen » (de E Jacoby) montre que, à partir des 943 pages de la partie III, il y a 276 pages qui se réfèrent à l’Égypte, 60 à l'Éthiopie, 9 à la Libye et 8 à Carthage. Il s'agit donc d'une invitation à poursuivre la recherche et non pas une fermeture de celles-ci. Un vaste champ de recherches, à l'évidence, attend les chercheurs.

La deuxième question concerne le contenu des sources et la « géographie » physique et culturelle qu'elles dévoilent. Comment pouvons-nous, aujourd'hui, lire ces textes et donner un sens à l'information et aux représentations qu'ils offrent?

Enfin, il y a une question de méthode et elle est double. D'une part, comment peut-on distinguer entre mythe et faits observés, quand ils proviennent de genres aussi divers que le théâtre (par exemple, Eschyle, Aristophane, Sophocle), la poésie (par exemple, Callimakos, Homère, Pindare), la mythologie (par exemple, Apollodore ), les textes techniques et hermétiques (par exemple, Hésychius, Hippocrate, Xénophane), et l'histoire et la géographie (par exemple, Agatharchides, Diodore, Hérodote, Pline)?

Dans le même temps, en rassemblant l'information, nous devons mettre à jour le mouvement caché qui explique les différences chronologiques de méthodes de description des « barbares ». Pour dire les choses d'une manière plus concrète, je pense qu'il est évident que Diodore et Pline, qui décrivent l'Afrique du Nord cinq siècles après Hérodote, ont ajouté et transformé un vieux « savoir », en l'intégrant dans l'ordre de leur propre culture.

La carte ethnographique d'Hérodote est un processus détaillé. Il se déploie à partir de la frontière égyptienne au bord du lac Tritonien. Chaque «tribu» ou communauté est typée et spécifiée sur la base de quelques grands paradigmes : habitation, espace social, nourriture, caractéristiques physiques, religion et coutumes de mariage. Le lac est le point de référence d'Hérodote. Il élargit ses associations mythologiques en les faisant remonter aux Argonautes  et, en particulier, en les associant aux traditions grecques, notamment sur les questions de sacrifice et de coutumes: « les habitants de la région du lac Tritonien sacrifient principalement à Athéna, et ensuite à Triton et à Poséidon». Le récit d'Hérodote de la région vers l'ouest du lac devient vague. Ainsi, par exemple, les distances entre les « Ammoniens », les « Garamantes » et autres « tribus » sont exprimées en jours de voyage. Il écrit: «Je sais et je peux dire les noms de tous les peuples qui habitent sur la crête jusqu'aux « Atalantes » [sur le mont Atlas], mais pas plus loin que ça». Cela dit, il décrit les nomades qui vivent dans des «maisons mobiles», mangent de la viande, boivent du lait, mais ne ne touchent pas à la chair des vaches. Il note que à l'ouest du lac Tritonien, le pays est sauvage, plein d'animaux féroces et de créatures étranges: « des êtres humains à tête de chien », « des peuples sans tête », et « des êtres humains qui ont leurs yeux dans leurs seins », ainsi que « de nombreuses autres créatures qui ne sont pas de fable ».

La Chronique de Pline suit des normes différentes. Tout d'abord, il procède d'ouest en est, plus précisément de « Mauretaniae » aux régions extrêmes orientales de la Libye, au sud de l’Égypte, et aux villes éthiopiennes de Napata et de Méroé. Deuxièmement, plus important encore, Pline évalue les pays et les peuples en terme de présence ou d'absence de Romains. L'une des illustrations les plus frappantes de sa réflexion sur l'Éthiopie et la ville de Napata: « Ce n'était pas les forces de Rome qui ont fait du pays un désert ». Pline détaille la géographie des colonies romaines et dépeint les groupes ethniques en termes d'allégeance politique, de relative autonomie, ou d'opposition à la puissance romaine. Cette géographie révèle l'expansion de l'Imperium Romanun : royaumes conquis et nouvelles colonies en Mauritanie (Traducta Julia, Julia Constantia, Zulil, Lixus, etc), villes de culture romaine sur la côte de la mer Méditerranée (Portus Magnus, Oppidum Novum, Tipassa, Rusucurium etc), avant-postes stratégiques sur les bords du désert du Sahara (Augusta, Timici, Tigavae etc) et, enfin, centres romains dans les provinces de Numidie, d' Afrique, et de Cyrénaïque.

Du fond de cet espace normatif, qui est l'équivalent pour Hérodote de la région du lac Tritonien, on saisit le sens d' « une géographie de la monstruosité », c'est-à-des espaces inconnus et leurs habitants.

Dans le Ve siècle avant J.-C., Hérodote pouvait affirmer: « à mon avis, il n'est pas donné à la Libye la toute la grande excellence par lequel elle peut être comparé à l'Asie ou de l'Europe, mis à part la région qui est appelée par le même nom que son fleuve Cinypus ». Cinq cents ans plus tard, Pline décrit le nord de l'Afrique en terme de transformations engendrées par la civilisation romaine.

Pourtant, sa géographie de la monstruosité reflète fidèlement la description d'Hérodote. Pour l'immense espace de monstres humains qui vivent dans la partie orientale de Libye que décrivait Hérodote, Pline oppose à une zone spécifique autour de la « rivière noire qui a la même nature que le Nil »  Où vivent des êtres étranges: des personnes qui n'ont pas de nom personnel, des troglodytes qui n'ont pas de langage et vivent de la chair de serpents, les « Garamantes » qui ne pratiquent pas le mariage, les « Blemmyae » qui sont sans tête, les satyres etc.

Notons brièvement que « L'ethnographie des Éthiopiens » de Diodore de Sicile est conforme à ce modèle. Il se structure aussi suivant une forme antithétique, où se présente deux types d’Éthiopiens  Il y a les «civilisés» ceux qui habitent la capitale de Napata, et dont l'histoire est transformée pour le mieux par un roi éduqué en « Grec », Ergamenes. Et il y a ensuite, l'autre groupe ethnique, la majorité, qui demeurent sauvages (« agrioi ») et de couleur sombre (« Melanes »).

Pendant des siècles, les faits douteux de Hérodote, de Diodore de Sicile, et de Pline ont été largement acceptés. Au XVIe siècle, par exemple, John Lok, qui aurait rencontré des Africains de l'Ouest, a présenté un compte rendu évidemment inspiré de sources classiques: il y décrit des « nègres à la vie bestiale, sans Dieu, ni loi, ni religion», «d'autres personnes dont les femmes sont mises en commun », « la région appelée Troglodytica, dont les habitants vivent dans des grottes et dont la chair de serpent est leur aliment»,ainsi que « des gens sans les têtes, qui ont leurs yeux et leur bouche sur leur sein ».

Il s'agit bien évidemment d'une récitation fidèle d'Hérodote (Livre IV), de Diodore de Sicile (Livre III), et de Pline (Livre V). À l'autre extrême, les anthropologues du XIXe siècle illustrent le paradigme essentiel de l'invention européenne de l'Afrique: à savoir la distinction « nous / eux ». Souvent, ils expriment la conviction que l'Afrique est une négation de toute expérience humaine, ou au moins une exception exemplaire en termes d'évolution.

(Valentin Y. MudimbeThe invention of Africa)

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