De quoi l’indigène est-il le nom ?

« Pourquoi écrire...? Personne ne m'en a prié. Surtout pas ceux à qui cela s'adresse. Alors ? Alors, calmement, je réponds qu'il y a trop d'imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s'agit de le prouver. » (Fanon)

 Oui, de quoi le mot « indigène » peut-il bien être le nom ? D’une aliénation ? D’une objectivation ? D’une réification ? D’une malédiction ? D'un  pharmakon ? D'une haine de soi ? D'un renoncement à soi-même ? D’une auto-mystification ? D’une mécanique infernale ? D'un trou noir ? D’une complaisance à son malheur ? D’une impossibilité à être ? D’un symptôme ? D’une métaphore ? D’un signe de reconnaissance ? D’un indice ? D'une trace ? D’une hypermnésie ? D’une névrose identitaire ? D’une assignation aux origines ? D’une peur panique ? D’une angoisse latente ? « De l’esprit des temps sans esprit » ? D’un amor fati ? D’une docte ignorance ? D’un mensonge pieux ? D’une illusion nécessaire ? D’un rire libérateur ? D’un exorcisme ? D’une ironie ? D’un low kick conceptuel qui vous met K.O. ? D’un mécanisme de défense ? D’une ligne de fuite ? D’une élucidation ? D’une question ? D’une équation ? D’un mal et de son remède ? D’un problème et de sa formulation ? D'une question et de sa tentative de réponse ? Il est à la fois tout ça et son contraire… Mettons de l’ordre dans ce chaos apparent. L’indigène est un reflet. Reflet de la société globale dans laquelle il prend place. Reflet, qui par l’exacerbation de sa situation, est le révélateur des démons qui la hantent. Sa condition illustre, par exemple, le fait que celle-ci ait besoin de produire un groupe paria en son sein. Cette sécrétion d’une humanité au rabais, altérée s’explique tant par des raisons historiques que par des raisons structurelles. Mais plus que ça, il est un prisme. Le prisme qui permet d’appréhender la société dans laquelle il évolue. Avec crudité et pertinence. A savoir une perspective par les marges. Mais une marge qui serait massive et centrale. L’indigène est un oxymoron. Il est un porte à faux fait homme. Une ambiguité fondamentale faite corps. Du fait de la situation particulière qu’il occupe. Des caractéristiques particulières que nécessite sa condition. Les plus significatives d’entre elles restent la double conscience et l’injonction paradoxale. L’indigène est un appareil de capture. Autour de lui se déploie, comme une toile d’araignée, une nappe discursive faite de mots fétiches, de concepts zombies et de manières fallacieuses de problématiser sa situation. Ces procédures ont pour point commun de l'enfumer et de l’immobiliser - lui et la cohorte des dominés qui lui font suite. Aussi c’est dans le champ culturel, de l’imaginaire, du cognitif et du rapport à soi que doit s’élaborer son émancipation. L’indigène est un dispositif politique. L’indigène comme production socio-politique est extrêmement utile. Il rend de multiples services qui vont de l’élaboration d’un ensemble de discours, de dispositions réglementaires, de mesures administratives, à l’expérimentation de « technique de soi » et de nouveau mode de « gouvernementalité ». Sa situation de précarité (hanté par l’ascension sociale à tout prix et l’acquisition de légitimité coûte que coûte) et les représentations qu’il suscite font de lui une pièce maîtresse du pouvoir. Toutefois l’ambivalence qui est pour lui une forme de seconde nature fait qu’il peut être aux antipodes de ce que le pouvoir attend de lui. Il est son monstre Frankenstein. L’indigène comme machine de guerre. Son état d’instabilité perpétuelle, de centralité fantôme dans le dispositif du pouvoir font de lui un acteur majeur de toute possibilité d’émancipation. Même à son corps défendant, il est à l’avant garde dans la lutte contre la domination. L’indigène comme un universel à réinventer. Concentrant en lui un ensemble de problématiques contemporaines, il est au centre géométrique de celles-ci. Il est à la fois la cristallisation de ce qui fait mal au sein du socius que le remède à celui-ci. Son destin n’est pas d’aliénation mais de dépassement. Son être n’est pas de repli mais de conjugaison des multiplicités. Sa dynamique n’est pas de fixité mais de la nécessité du mouvement. Il est à ce titre l’acteur par excellence d’un universalisme concret et en devenir, l’incarnation d’un universel qui reste à inventer. Quelle qu’en soit la forme : Tiers espace ou Tout-Monde

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