Le colonisé comme corps d'exception

I.

Rien, jamais, ne remplacera le témoignage de ceux qui ont vécu le drame. La pensée ne peut qu'en prendre le relais pour dire à son tour, à sa façon, ce qui s'est passé. Voici un passage du témoignage poignant de Djoughlal Ahmed, Algérien, arrêté et brutalisé avec une autre personne, porte de la Chapelle :

" Les policiers nous ont dit qu'ils nous emmenaient chez un docteur. Nous sommes montés tous les deux dans la voiture. Il y avait le chauffeur et un agent armé d'une mitraillette. Quand la voiture a démarré, je ne sais si le policier fut saisi d'une crise de folie ou s'il a agi par esprit répressif, en tout cas, il avait la bave à la bouche, les yeux fous. Il élevait son gourdin à hauteur de sa tête et nous l'abaissait de toutes ses forces sur tous les membres du corps. Le frère qui était avec moi est tombé évanoui sous les coups. Quand la voiture s'est arrêtée, le chauffeur est descendu et nous a dit de descendre. Toujours sous la menace de la mitraillette, nous sommes descendus et ce que nous avons vu nous a fait entrevoir que notre mort était proche. On a commencé à faire des prières, nous avons compris. L'eau froide de la Seine était à 2 mètres. C'est cela le docteur pour mettre fin à nos souffrances." (1)

Le 17 octobre 1961, à Paris, plusieurs dizaines d'Algériens qui entendaient manifester pacifiquement contre le couvre-feu que leur imposaient les autorités ont été assassinés ou particulièrement brutalisés par les forces de police. Ce passage à l'acte, marqué d'une haine singulière, s'oppose à ce point aux principes censés être au fondement de l'Etat de droit qu'il a été longtemps nié en tant que tel. De ce crime particulier, il nous est difficile aujourd'hui encore de donner une détermination précise. Il est cependant clair que pour avancer dans l'intelligence de ce qui s'est passé ce jour-là, c'est du côté de l'image du colonisé algérien, dominante dans la représentation française des composantes de la société, qu'il faut se tourner. Cette image est une production, elle est l'effet de discours sociaux et d'actions étatiques menées sur le long terme et dont l'objet était le colonisé algérien. Au fondement de cette représentation, il y a le dispositif légal dans lequel furent pris les colonisés algériens et qui les a définis comme corps d'exception. Cette institution a non seulement rendu possible le massacre du 17 octobre 1961 en levant le sentiment de culpabilité qui aurait dû normalement accompagner un tel acte, mais encore n'a pas été étrangère à la haine rare qui a saisi les auteurs de cet acte.

Afin d'arriver au cœur du sujet, il faut sans doute aller au-delà de l'acte lui-même et s'interroger sur ce qu'était ce corps d'exception qui définissait le colonisé, s'interroger sur la construction juridique qui l'enserrait et, en définitive, a rendu possibles les exactions qu'il a eu à subir. Une telle démarche permettrait de ne pas perdre de vue que le corps d'exception renvoie à autre chose qu'un accident dans l'histoire de l'Etat de droit et qu'il est au contraire un élément constitutif et pervers de sa structure. Il ne nous est pas permis de négliger un fait essentiel : la soumission, dès le début de la colonisation, d'une population civile tout entière - la population colonisée - à un régime juridique d'exception.

La soumission des colonisés à ce régime d'exception est à l'origine de l'image de ce corps d'exception avec lequel ils se confondront désormais dans la représentation sociale. Le corps auquel est réduit le colonisé est précisément un corps d'exception, parce qu'il était soumis à un droit pénal parallèle dérogeant au droit commun à l'égard des seuls colonisés et installé au cœur même du dispositif de la démocratie instituée.

L'exception dans laquelle sont relégués les colonisés apparaît dans toute sa clarté à partir de 1955, lors de la guerre de libération. La période est marquée par une série de dispositions prises et d'actions menées essentiellement à leur encontre et dont l'essentiel ressortit à un droit répressif spécifique. Ce dernier consistait en un dispositif de répression légal de plus en plus raffiné, fonctionnant en dehors des procédures régulières du droit, dans le but déclaré de rendre efficace la lutte contre les maquis et la guérilla urbaine et pallier ainsi la lenteur des procédures de justice.

Considérées pour elles-mêmes, les dispositions prises durant cette période pourraient s'avérer trompeuses, notamment si l'on suppose qu'elles étaient liées à la seule situation d'exception induite par l'état de guerre. Elles trouvaient en réalité de nombreux précédents dans la condition générale imposée aux colonisés en Algérie, elles étaient le prolongement, la continuation du dispositif, permanent pour l'essentiel, qui leur était spécialement réservé. Un dispositif caractérisé essentiellement par la violation du principe d'égalité devant le droit pénal et celui de la personnalité des peines. Le transfert des pouvoirs répressifs à l'administration remettait en question, quant à lui, le principe de la séparation des pouvoirs(2). Il apparaît donc indispensable de ne plus considérer la littérature juridique coloniale comme une simple anecdote ou curiosité historique mais de lui redonner la place qui doit être la sienne dans la pensée de la structure de l'Etat de droit, c'est-à-dire l'Etat dans lequel nous vivons aujourd'hui.

II.

Nous devons donc nous rendre à l'évidence : la détermination du colonisé comme corps d'exception n'est pas liée à la seule guerre de libération, et en rester à un tel rapport ne permettrait pas de penser la spécificité de cette détermination. Cette guerre n'a fait que permettre, en effet, le rétablissement violent de la législation spécifique et discriminatoire qui a été réservée aux colonisés algériens pratiquement sans interruption jusqu'à l'ordonnance du 7 mars 1944 abolissant l'ensemble des mesures d'exception.

Un tel rappel, selon lequel la condition des colonisés algériens de 1954 à 1962 - les colonisés en tant que corps d'exception - n'est pas simplement liée à l'état de guerre dont elle semble dépendre a priori, nous oblige à déduire la conséquence suivante, qui révèle la nature paradoxale du statut des colonisés : la condition spéciale ou d'exception dans laquelle se trouvaient les colonisés algériens s'est confondue tout au long de la colonisation de l'Algérie avec ce que l'Etat considérait être leur condition normale. L'exception est cette détermination spécifique qui caractérisait en permanence le corps des colonisés, parce que la juridiction spéciale, parallèle à l'ordre du droit commun, dans laquelle ils ont été pris a fonctionné en tant que norme.

La détermination du colonisé en tant que corps d'exception n'est donc pas liée à la guerre et n'est pas une simple interruption du régime normal du droit. Elle est la radicalisation d'une organisation permanente de la condition faite à une composante de la société qui, en tant que telle, a été légalement placée à l'extérieur du régime général du droit.

Dès les premières années de l'insurrection, en 1955 et 1956, le gouvernement français décida de déclarer l'état d'urgence et de créer les pouvoirs spéciaux. L'armée et l'administration se trouvaient ainsi dotées de pouvoirs qui avaient été longtemps exercés en dehors des principes généraux du droit. Ces pouvoirs ordonnaient les populations algériennes en les rangeant précisément à l'extérieur du droit pénal commun.

Mais, il faut le souligner, les instruments de répression qu'étaient l'état d'urgence et les pouvoirs spéciaux ont soumis les colonisés à un régime parallèle déjà présent dans la situation qui leur était faite antérieurement. Ce qui allait varier, c'était l'ampleur et l'intensité de la violence utilisée et de la répression exercée, liées à un contexte nouveau, celui de guerre. La condition des colonisés en tant que telle, dans son essence, pour ainsi dire, n'avait pas changé.

III.

Le point vif de cet arrangement, intimement inscrit dans la société par l'Etat de droit, consiste dans la production et le maintien de l'ambiguïté qui entoure l'institution du colonisé en tant que corps d'exception. Le colonisé est en effet un individu résidant sur le territoire français, artificiellement classé puis légalement rangé à l'extérieur de l'ensemble composant les membres du souverain, de la nation, régis quant à eux par les règles générales du droit. En ce sens, il n'est pas à vrai dire un corps extérieur. Sa situation est une situation de dépendance, plus complexe donc que celle de la simple extériorité, plus difficile, plus fragile. Le corps d'exception, enveloppe instituée qui recouvre tout un groupe que l'on n'admet pas dans la citoyenneté et auquel on attribue de manière arbitraire une homogénéité ethnique ou raciale (le statut personnel joue le rôle d'un opérateur de conversion permettant de réduire de façon imaginaire l'ensemble des colonisés à une seule entité), est encore un membre de la société française. En effet, ce corps considéré comme indigne de la citoyenneté possède la qualité de Français, de sorte qu'il est contenu dans cette société, inclus en tant que non compté, inclus en tant qu'exclu.

L'ambiguïté que présente dès lors le statut du colonisé - membre non inclus de la nation - est ainsi le résultat d'une opération institutionnelle consistant dans la conjonction d'un corps et d'un dispositif juridique qui a précisément pour résultat d'emprisonner ce corps dans un régime d'exception. Un emprisonnement qui se traduit par l'indifférenciation des deux. C'est bien cela, l'image du colonisé fabriquée et transmise aux générations successives : un corps et une exception indifférenciés, un régime d'exception collant à la peau du colonisé. Image transmise et reçue comme telle, c'est-à-dire comme valeur colportant cette " vérité " qui fait du colonisé un être dangereux, situé en dehors de l'univers de la Raison, et auquel il faut logiquement appliquer un régime de peines spécial. L'ensemble du dispositif se fonde ainsi sur une nécessité logique. Ce n'est donc pas une population civile indéterminée qui est soumise au régime d'exception, mais une composante très précise de la société, une masse de corps indifférenciés, quel que soit en définitive l'espace du territoire national dans lequel ils évoluent. On ne saurait penser la condition des colonisés sans la référence à l'image du corps d'exception. Un corps représenté ainsi non pas simplement comme une réalité objective sur laquelle porteraient les coups de la répression coloniale, mais bien comme ce corps imaginé et institué par l'Etat et qui porte en lui, comme sa condition spéciale d'existence au sein de la nation, le principe qui régit la domination coloniale, c'est-à-dire le principe de subversion du rapport d'égalité au cœur des agencements et du dispositif démocratiques eux-mêmes. Ce principe qui colle donc à la peau du colonisé est ce que l'on pourrait appeler le principe d'arbitraire, le principe indiquant que le corps en question est susceptible d'être réprimé et brutalisé, sans possibilité sérieuse de recours légal. Ainsi, l'affaire ne consiste pas seulement en une classification, en un rangement des composantes de la société. Elle suppose l'inscription de l'exception à même le corps du colonisé, de sorte que ce corps fonctionne dans le système institutionnel comme un symbole, le symbole de la division inégalitaire de la société.

C'est cela - l'emprisonnement d'un corps dans un régime d'exception - qui rend concevable l'idée selon laquelle, contre ce corps, le passage à l'acte est possible et même dans certaines circonstances licite, jusqu'à la mise à mort sans les formes. En ce sens, on peut dire du colonisé qu'il est un être susceptible de devenir homo sacer : celui que l'on peut mettre à mort sans les formes (3).

Dans cette perspective, les désignations ignobles parfois substituées au nom indigène qui sert à identifier le colonisé doivent être comprises non pas comme de simples injures, mais comme le signe que l'individu que l'on désigne ainsi n'est pas tout à fait une personne. Il est simplement et irréductiblement ce contre quoi il est permis de commettre les pires actes, lorsque les circonstances (objectives, mais aussi subjectives) le commandent. Sans la référence à la représentation qui met en scène l'image du colonisé en tant que corps d'exception, la mise à mort de masse et la haine libérée qui ont marqué ce jour sombre du 17 octobre 1961 resteraient - dans le meilleur des cas - pris dans le discours de la morale et seraient sans aucun doute considérées comme un accident de parcours de l'Etat de droit.

IV.

Le corps d'exception qu'est devenu le colonisé n'est évidemment pas la seule institution historique qui tende à priver les individus du rapport instituant fondamental, celui de l'appartenance au corps politique, au peuple titulaire de la souveraineté, et qui entre dans la composition de l'Etat de droit en en constituant en même temps, paradoxalement, un élément essentiel de subversion interne. Il vient naturellement après d'autres aberrations structurelles dont l'origine se trouve sans doute dans la dichotomie très tôt instituée entre les citoyens actifs et passifs, véritable contradiction interne au droit, articulant le principe universel de l'égalité et le critère empirique de la capacité. Il reste que c'est ce corps d'exception, né avec le dispositif répressif colonial, qui témoigne sans doute le mieux du caractère contradictoire permanent et structurel - à la fois démocratique et antidémocratique - qui spécifie l'Etat de droit. La conjonction intenable et pourtant continue qui traverse cette institution se situe très exactement à ce niveau de la structure qui a pour tâche, en principe, de transformer tout membre de la société, n'importe quel membre de la société ayant la qualité de Français, en citoyen. Une panne structurelle caractérise ainsi l'Etat. Elle réside dans son incapacité foncière à être fidèle au principe d'égalité politique.

L'estimation adéquate de l'image du corps d'exception véhiculée par la représentation sociale peut être un puissant révélateur. Elle nous permet de comprendre que l'Etat, coupé de la politique, ne fonctionne qu'en produisant la condition de sa propre destitution en tant qu'il est institué par le principe d'égalité : la privation imposée à une partie de la société de sa dignité et sa réduction à l'état de population paternellement prise en charge, ou bien encore impitoyablement réduite à la servitude ou à la mort.

Le corps d'exception, expression d'une interruption durable du fonctionnement des règles démocratiques de l'Etat, était resté jusqu'à l'insurrection de 1954 pris dans un discours qui laissait ouverte la perspective de son émancipation. Avec la guerre, il apparaît désormais comme une réalité irréversible non susceptible d'être intégrée de plein droit au corps politique.

L'incapacité dans laquelle se trouve l'Etat de droit d'accueillir en son sein chacun des membres de la société française, n'importe quel membre de la société française, est donc un élément inhérent à cet Etat, officiellement assumé pendant la période coloniale de la France, de sorte que le corps d'exception n'est rien d'autre que l'expression vivante de cette impuissance structurelle.

V.

Le corps articulé au régime d'exception, le corps porteur en quelque sorte de ce régime, qui est donc par ce fait même inclus dans la société en tant qu'exclu, occupe une place à la limite. Il se confond alors avec ce que Gilles Deleuze appelait un " foyer de subjectivation " (4), un lieu d'où pouvait rayonner un agir politique. Mais, précisément, il n'occupe pas un lieu qui lui serait extérieur et qu'il investirait, car en tant que dehors du dedans, il se confond avec ce lieu. Il est en tant que tel le point d'où l'agir politique peut jaillir, il est un corps intensif possible, une politique en puissance, de sorte que la haine qui le frappe est déjà, en définitive, la haine de la politique, la haine de la vie. L'image d'un corps voué à être hors du corps politique, du peuple en tant qu'existence politique, excluait sa métamorphose en corps traversé par la politique. Une telle transformation est simplement inconcevable dans cette représentation du colonisé construite pour durer toujours. L'idée en était non seulement inimaginable, mais encore intolérable. Homo sacer, le corps d'exception pouvait le devenir s'il rompait la règle de la représentation dominante. Il pouvait le devenir s'il contredisait la croyance en une image instituée du colonisé et empêchait ainsi que les membres du souverain ne puissent s'identifier et continuer à adhérer profondément à l'image majoritaire du citoyen, de celui qui est digne d'être un citoyen à part entière.

On comprend maintenant que l'émergence extraordinaire et l'exposition pacifique de leur corps dans l'espace public, voulues par les colonisés, aient constitué pour eux un acte positif de liberté contre leur condition d'exclus du dedans, un acte de refus de la condition d'inégalité politique dans laquelle ils étaient tenus. L'expression publique et populaire du droit d'avoir des droits était symbolisée par la revendication d'une nationalité autre, que l'on espérait sans exclusion. Ces corps vêtus pour la circonstance de leurs plus beaux habits, c'étaient les corps d'hommes et de femmes qui se pensaient et se voulaient désormais libres. C'est cela qui fut l'insupportable : que ceux qui ne devaient vivre qu'en tant que corps d'exception, à l'ombre des autres, en rasant les murs de la Cité, en manifestant par leur déférence permanente l'expression de l'acceptation de la bienveillance qu'un Etat " civilisateur " leur accordait, s'exposent à la lumière de la scène publique, qu'ils puissent s'imaginer être des hommes libres, les égaux de ceux que des décennies d'Etat de droit colonial ont reconnu seuls dignes d'être des citoyens à part entière, des hommes authentiques. Même s'ils se situaient, par leur acte, en dehors de leur statut d'exclus du dedans, ils ne pouvaient être libres au regard de la représentation dominante. Il n'était pas possible que l'on puisse les imaginer inscrits dans un agir politique. Ils ne seraient plus dès lors qu'une population sans médiation aucune, mise au ban de la société, un extérieur désormais sans intérieur : ils devenaient l'extérieur le plus externe, celui sur lequel on pouvait exercer tout pouvoir.

Bref, l'image du corps d'exception est foncièrement une fabrication de l'Etat. C'est une image qui se rapporte aux artifices du pouvoir, et les colonisés ne pouvaient raisonnablement songer y échapper par eux-mêmes.

VI.

La dénégation de l'acte des colonisés algériens en tant qu'il était un agir d'hommes libres, un acte positif de liberté, a été synonyme de leur déclassement total, de leur expulsion complète de toute institution, de leur privation intégrale de toute référence à un statut politique quel qu'il soit. Leur corps vivait ainsi une vie simplement organique (ce qui voulait dire que les négociations entre l'Etat français et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne n'avaient aucune sorte d'incidence positive sur l'image majoritaire du colonisé). Or - suprême offense, suprême outrage envers ceux qui se pensaient être les seuls dignes de compter au nombre des citoyens -, ce corps affichait par son exposition sur la scène publique, par sa visibilité publique, une prétention sacrilège à l'existence politique.

Il est donc clair que devant les crimes du 17 octobre 1961, la pensée est tenue de ne pas faire fond sur leur supposé caractère absurde, indéfinissable ou encore incompréhensible, au regard des règles de l'Etat de droit dans lequel ils ont été commis, Etat censé pourtant épargner de tels passages à l'acte. Elle se doit, en effet, de procéder à une évaluation précise des dispositifs réservés aux colonisés à l'intérieur même de l'Etat de droit, du régime spécial auquel ils ont en permanence été soumis et qui les a privés de leurs droits fondamentaux, en les exposant aux pires des sévices, voire à des liquidations sommaires. Il s'agit en quelque sorte d'estimer cette valeur qu'était l'image du colonisé, ce bien mis légalement en circulation et transmis (5), de sorte qu'il permit que les auteurs de ces exactions ne soient pas appelés assassins et qu'au contraire, leurs actes apparaissent plutôt comme une sorte de légitime défense de l'homme digne d'être libre, une défense des " droits de l'homme " authentiquement homme, se protégeant ainsi contre les prétentions de liberté de ceux qui en seraient indignes.

Ainsi, dans la mesure où c'est une opération légale de grande envergure qui a conduit à affecter de manière permanente un régime d'exception à des corps en particulier - opération ayant conduit jusqu'à la destitution de toute forme de médiation institutionnelle de ces corps -, le dispositif juridique colonial peut être considéré comme la fabrique à l'échelle sociale d'une humanité placée au ban de la société et le laboratoire privilégié de la subversion du principe démocratique au cœur même de l'Etat de droit. Ce qui compte pour la pensée dans ce dispositif, soulignons-le, ce n'est d'ailleurs pas seulement le caractère criminel des actions exercées contre les colonisés, car l'Etat de droit colonial use de tous les artifices et de toutes les ficelles, mais la destitution de ces derniers du champ de l'humanité instituée, leur réduction à une vie exclue de la politique.

Sidi Mohammed Barkat

1. Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, Paris, Seuil, 1991, p. 168.
2. Christian Guéry, " Du bon usage de la justice pénale pendant la guerre d'Algérie ", dans Juger en Algérie, 1944-1962, revue Le Genre humain, sept. 1997, pp. 87-103.
3. Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil (coll. " L'ordre philosophique "), 1997.
4. Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 207.
5. La question de la " comptabilité imaginaire des valeurs " est traitée dans l'étude de Pierre Legendre "'Les Juifs se livrent à des interprétations insensées'. Expertise d'un texte", dans La psychanalyse est-elle une histoire juive ? (Colloque Montpellier 1980), Paris, Seuil, 1981, pp. 93-113.

L'islamisation est un mythe

Contrairement aux apparences, le débat autour de l'affaire dite "Baby Loup" relative au licenciement d'une employée de crèche ayant refusé de retirer son voile au travail, ne porte pas sur la défense de la laïcité. Si c'était le cas, personne ne serait étonné que la Cour de cassation, sensée juger strictement en droit, ait cassé les décisions précédentes du juge du fond, qui violait objectivement la liberté d'expression, en l'occurrence la liberté d'expression religieuse.

Rappelons qu'il s'agit en l'espèce d'un simple foulard, qui ne masque en rien le visage. Alors, pourquoi un tel scandale, presque unanimement reconnu, de droite à gauche, au point que le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, sorte même de sa réserve en pleine séance du Parlement. Au point que l'on projette déjà une loi pour nous préserver du désastre, tandis qu'un sondage BVA affirme que plus de 80 % des Français souhaiteraient une interdiction s'appliquant à l'ensemble des entreprises privées et des lieux accueillant le public.

Le débat est en réalité nourri par le sentiment de faire face à une catastrophe imminente qu'il faudrait à tout prix éviter, au prix même de la violation des droits de l'homme. S'il s'était agit d'un bonnet quelconque ou d'une robe safran symbolisant l'appartenance au bouddhisme, il est clair que l'affaire n'aurait pas eu lieu.

Le problème n'est même pas l'islam en tant que tel, mais le sentiment obsessionnel d'être assiégé, autrement dit l'angoisse de l'islamisation. Sans cette angoisse, on ne pourrait comprendre la sortie d'un Claude Guéant, pour qui le nombre de musulmans pose un problème en tant que tel, ou l'usage normalisé du mot "occupation" pour évoquer les prières de rue (quel que soit le problème que cela peut par ailleurs poser et qu'il faut bien sûr résoudre), on n'écrirait pas que la forte concentration de musulmans dans les quartiers populaires permet d'améliorer leur capacité de "mobilisation", on ne considérerait pas que la présence de rayons halal dans un supermarché est un problème de sécurité nationale, et je ne recevrais pas moi-même toutes les semaines des dizaines de lettres me traitant de "collaborateur" seulement parce que j'écris ce que je viens d'écrire.

L'idée d'islamisation repose sur deux évidences jugées indiscutables. La première est quantitative : la proportion de musulmans dans la population s'accroîtrait sans cesse ; la deuxième est qualitative : les musulmans chercheraient à s'imposer contre "nous". Bref, nous serions en guerre.

État de siège

Depuis quand nous sentons-nous en état de siège ? L'année charnière est à mon avis 2003. C'est très exactement à partir de cette période que naissent l'ensemble des associations anti-islamisation, comme l'Observatoire de l'islamisation, qu'elles soient à l'origine de droite, comme le Bloc identitaire, ou de gauche, comme Riposte Laïque.

Et c'est aussi en 2003 que François Baroin rendra, à la demande du premier ministre de l'époque, Jean-Pierre Raffarin, un rapport dans lequel il propose une nouvelle laïcité qui peut se révéler, dans certaines conditions, incompatible avec les droits de l'homme.

C'est à partir de là que la grande bifurcation a lieu. Jusque-là, la laïcité, c'était l'application des droits de l'homme, à travers, par exemple, la neutralité des agents dans les services publics, mais nullement la neutralité des publics eux-mêmes qui, au contraire, devaient être protégés dans leurs choix de vie.

La loi de 2004 proscrivant les signes religieux ostensibles, et visant implicitement le foulard, sera la première application du programme de cette nouvelle laïcité en situation de guerre. La justification officielle en sera la protection des mineurs contre les pressions éventuelles de la famille.

Elle sera respectée par les musulmans, mais la guerre juridique continuera néanmoins, cette fois contre l'extrême minorité de femmes adultes portant le voile intégral. La justification essentielle sera alors la nécessité d'identification du visage.

Mais aujourd'hui, quelle justification trouver, alors que l'on propose de légiférer pour interdire le simple foulard un peu partout, dans les entreprises privées et même dans l'espace intime des nounous de cultures musulmanes qui devraient à la limite changer leur décoration intérieure lorsqu'elles gardent des enfants !

Sommes-nous en état de siège ? Certes, il y a des mouvements intégristes musulmans, mais ils sont très minoritaires, et il y a aussi des associations féministes musulmanes, y compris de femmes voilées qui se battent contre le machisme des hommes musulmans. Certes, il y a beaucoup de musulmans qui rejettent l'homosexualité, comme nombre de catholiques d'ailleurs, mais il y a aussi des associations d'homosexuels musulmans qui se battent pour faire reconnaître leurs droits. Certes, il y a une ferveur religieuse nouvelle, des formes de visibilité parfois surprenantes. Mais il n'y pas d'intention de s'imposer.

D'ailleurs, contrairement aux idées reçues, le Conseil français du culte musulman ne demande pas l'imposition de repas halal dans les cantines ni le financement des mosquées, mais seulement une égalité de traitement avec les autres religions.

Contrairement aux idées reçues, les musulmans européens et français n'ont jamais demandé la limitation de la liberté d'expression à la suite des affaires dites "des caricatures", même s'ils ont tenu à exprimer leur émotion. Certes, il y a des terroristes qui se revendiquent de l'islam. Il y a eu l'effroyable Mohammed Merah.

La blessure narcissique du Monde européen

Alors oui, il faut des politiques fortes de lutte contre le terrorisme. Oui, il faut défendre les femmes, musulmanes ou non, contre le machisme. Mais que pourraient bien apporter une loi qui interdirait à une mère de famille d'aller travailler armée de son simple foulard ? La laïcité d'exception, comme il y a des tribunaux d'exception en temps de guerre, dont une telle loi serait l'émanation, ne ferait que renforcer la frustration et éventuellement l'extrémisme.

Mais pourquoi ce mythe dévastateur de l'islamisation ? Revenons encore à 2003, qui est aussi l'année de l'intervention américaine en Irak, qui s'est déroulée sans réelle concertation avec les Européens, pour la première fois dans un conflit de cette ampleur.

L'Europe, qui avait déjà perdu sa prééminence économique et militaire, a maintenant perdu aussi ce qui lui restait encore : sa prééminence symbolique. Une multitude de crises suivront, débats sur les racines chrétiennes de l'Europe, sur une Constitution commune, sur les identités nationales. Pour aboutir à ce sentiment de déclin irréversible partagé par une majorité de Français, sentiment de peur devant les nouvelles grandes puissances comme la Chine.

C'est à partir de cette blessure narcissique du monde européen, plus cruellement ressentie dans cette France qui a construit le mythe de sa propre exception et de son universalité, que l'on doit comprendre l'angoisse de l'islamisation.

L'islamisation, c'est la mise en scène morbide de l'extinction de la culture européenne. Et c'est cette mise en scène qui alimente un nouveau populisme, qui n'est plus ni de droite ni de gauche. Le Front national, d'ailleurs, n'est plus d'extrême droite, il est anti-capitaliste d'une part, et anti-islamisation de l'autre. Idéologie que l'on retrouve à l'UMP (avec la Droite forte, et le titre de sa Charte, entièrement focalisée sur la mise en place de mesures d'exception visant l'islam) comme au Parti socialiste.

Si nous ne voulons pas vivre demain dans un régime d'exception, sans doute faudrait-il mettre en place les conditions d'un vrai débat sur le vivre ensemble.

Raphaël Liogier

De la mauvaise conscience du renégat



« Camarades congénères, c’est-à-dire de même génération, vous êtes, comme les terroristes italiens passés indics qui achètent leur grâce contre la dénonciation de leurs complices, des « repentis ». « Camarades » : ça vous fait sourire, et pourtant vous êtes toujours en camaraderie, même si vous vous dénoncez les uns les autres.

La camaraderie qui subsiste entre ceux qui n’ont plus en commun, avec les ans, que le reniement de leur contestation passée, prend un goût amer, ignoble, de complicité, celui du poison versé goutte à goutte dans l’âme jusqu’à y assassiner toute fierté et toute poésie. Allons, « camarades », on se connaît bien tous ! On se tient les coudes, on se tire dans les pattes, entre « ex-soixante-huitards » ; mais, avant tout, on est dans le même bain tiède et boueux, qui me salit avec vous, puisque, vous connaissant personnellement, j’y trempe aussi, le bain infect de la camaraderie, qui excuse tout ! « Cette camaraderie […] corrode les plus belles âmes. Elle rouille leur fierté, tue le principe des grandes oeuvres et consacre la lâcheté de l’esprit. En exigeant cette mollesse de conscience chez tout le monde, certaines gens se ménagent l’absolution de leurs traîtrises, de leurs changements de parti. Voilà comment la portion la plus éclairée d’une nation devient la moins estimable » (Balzac).

À voir comment, d’un bord politique à l’autre, d’un journal à un ministère, vous vous renvoyez l’ascenseur, on ne peut que donner raison à l’auteur d’Une fille d’Ève quand il décrit l’effet pervers de ces amitiés de génération entre jeunes, puis moins jeunes ambitieux. Évidemment, vous me reprocherez de manquer à cette amitié. Je me brouille avec vous. Amitié vile, que celle qui soude ensemble les cyniques de bas étage (il existe un cynisme de haut vol, mais c’est un exercice solitaire), faite de mépris réciproque et d’arrangements de conscience. Amitié et camaraderie qui sont aussi de la haine, haine de soi et des autres, haine du groupe pour le dehors et le dedans.

Chers repentis, chers sumparanekromenoi, chers amis du crime, chers sociétaires de l’amicale des (faux ou vrais, qu’importe) ex-gauchos, ex-contestataires, ex-révoltés, ex-maris toujours en divorce de Mai 68, aujourd’hui membres à vie du club ouaté des renégats ! C’est la vie, l’âge, le jeu des générations, me chuchotez vous. N’avions-nous pas juré que nous, du moins, nous y échapperions ? D’ailleurs, où est la génération suivante ? Où sont nos propres contestataires ? D’une certaine façon, la pire, nous sommes en effet restés fidèles à notre serment ; comme le mercantilisme ou l’arrivisme continuent d’employer les méthodes du noyautage et de l’agit-prop gauchiste, nous restons paradoxalement fidèles à notre jeunesse en occupant tout le terrain, en bloquant tout avenir. Pas de nouveaux, voilà le mot d’ordre secret. Jeunes pour toujours, les quarantenaires de la classe 68 barrent résolument la route à tout ce qui est né après eux. Peut-on ne vivre que d’avoir été, et de renier ce qu’on a été ?

Oui, je sais, toute génération oublie ses idéaux, ou, pire, les « réalise », comme on « réalise » un bien de famille en le vendant. Mais elles ne se font pas toutes les apologistes, les champions du reniement, elles n’en font pas toutes leur spécialité, seul plat réchauffé toujours repassé au public. Elles ne portent pas toutes leur crachat en décoration. Voyez les ex-guérilleros du Quartier latin exiger la guerre préventive contre Kadhafi, les militants ouvriéristes devenus patrons de choc, les trublions entrés dans l’appareil d’État. Certes, vous avez échangé le joint contre la cocaïne, les cheveux longs contre le cigare, le scooter contre la Porsche et le jeans contre le costard trois-pièces ; et vous donnez des leçons, vous régentez la morale, vous admonestez les autres ! Même avec un Stetson et des bottes, l’ancien gauchisme léniniste reste reconnaissable à ses méthodes, à son arrogance. Nouveaux bourgeois issus de Mai 68, ce ne sont pas les contenus de vos abjurations successives qui sont en question mais l’opportunisme comme forme unique de pensée, et les techniques d’intox autoritaires, mises au service de nouvelles fins, que vous continuez d’utiliser.

Désavouer votre passé : telle était donc la tâche à laquelle vous étiez réservés ; tâche ingrate, travail de Danaïdes : le tonneau du reniement n’est jamais plein. Il ne vous suffit pas de récuser vos buts anciens, il vous faut élever l’apostasie au pinacle, au statut de suprême valeur, la placer là où était la Révolution et mettre à son service idéologique la même ardeur dévote. Reniez vos idées, votre passé, votre indignation, votre position du mois précédent, reniez votre reniement et déguisez-le en fidélité, ne soyez fidèles qu’au reniement lui-même, reniez encore et toujours, devenez militants du reniement ; ne conservez de votre phase contestataire que la seule chose que vous devriez jeter, cette méthodologie de la manipulation qui n’avait pour excuse que d’être au service d’une noble cause ; de tout cela, il vous restera toujours quelque chose, une petite prébende, un poste officiel, une petite célébrité du moment. La célébrité douteuse du repenti. »

[Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary]

Tintin découvrant Edward Saïd...


« L’Orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ».

C'est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales: l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la reconstruction philologique, l’analyse psychologique, la description de paysages et la description sociologique.

Il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau); surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que « nous » faisons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou comprendre comme nous).

En fait, ma thèse est que l’orientalisme est - et non seulement représente – une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec « notre » monde.

Je m’efforce ainsi de montrer que la culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. »

(Edward Saïd, L'Orientalisme)

Tribunal Russell pour la Palestine : quelques conclusions...


■ Le Tribunal Russell encourage à ce que le plus grand nombre de personnes visitent la Palestine et voient la vie quotidienne des Palestiniens par eux-mêmes.

■ Dans l'esprit de Stéphane Hessel, président honoraire du Tribunal, les jurés font un appel international urgent à tous les acteurs politiques et à la société civile, afin qu'ils fassent pression sur Israël pour qu'il mette fin aux violations du droit international. Afin qu'ils fassent pression sur le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies pour qu'il utilise tous les instruments que lui permet  l'ONU, en vue d' obliger Israël à démanteler son système d'apartheid, qui est appliqué actuellement à tout le peuple palestinien (qu'ils soient des Territoires occupés, qu'ils soient réfugiés ou bien résidant en Israël); d'annuler toutes les lois et pratiques discriminatoires, et de cesser immédiatement les actes de persécution contre les Palestiniens où qu'ils résident.

■ La Palestine est maintenant en mesure de signer et de ratifier le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, et donc de devenir un membre à part entière de la CPI. Le Tribunal soutient les appels de la société civile palestinienne afin que la Palestine franchisse ce pas immédiatement et afin que la CPI entame immédiatement une enquête sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, qui ont été répertoriés par des ONG palestiniennes et internationales ainsi que par des experts juridiques depuis de nombreuses années, et ce à partir de l'entrée en vigueur du Statut de Rome, c'est-à-dire le 1er Juillet 2002.

■ En tout état de cause, le Tribunal appelle le Procureur de la Cour pénale internationale à accepter la juridiction de la Palestine, comme demandé par les autorités palestiniennes en Janvier 2009, et à ouvrir une enquête aussi rapidement que possible, comme l'a demandé le Rapport Goldstone sur les crimes internationaux commis en territoire palestinien depuis le 1er Juillet 2002, y compris les crimes d'apartheid.

■ De la même manière, le Tribunal encourage l'appel de la société civile palestinienne pour que la Palestine ratifie d'autres conventions internationales importantes parmi lesquelles :

  • Les quatre Conventions de Genève de 1949 sur les lois de la guerre et ses deux Protocoles additionnels de 1977.  
  • Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.
  • D'autres importantes conventions des droits humains, notamment la Convention contre la torture.
  • Les Conventions de Vienne sur les relations diplomatiques et consulaires. Cela renforcerait les relations diplomatiques avec l'Etat de la Palestine.  
  • Le droit relatif à la Convention sur la mer. Cela permettrait à la Palestine d'avoir une base juridique solide pour revendiquer une mer territoriale de 12 miles nautiques et une zone économique exclusive de 200 miles nautiques au large de Gaza.

Russell Tribunal of Palestine


On ne peut pas ne pas articuler



1. Parce que je suis multiple, tu es multiple, il est multiple, nous sommes multiples...

« Nul aujourd’hui n’est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu’un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L’impérialisme a aggloméré à l’échelle planétaire d’innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu’ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux. » [1]

L'éthique étant un « rapport de soi à soi » suivant le mot de Michel Foucault, ici un rapport de lucidité et d'honnêteté, je tiens pour ma part à assumer l'ensemble de mes « coordonnées », toutes bancales qu'elles puissent être.

2. Parce que ce qui me fonde c'est précisément le point d'articulation entre les divers composantes de mon identité. Et c'est ce flux multiple et conjugué qui la façonne et me donne un point de vue unique, spécifique sur le monde, puisqu'on parle et on écrit toujours depuis un lieu et un temps définis, depuis une histoire et une culture particulières, ce que nous disons est toujours en contexte, positionné, ce qui requiert une certaine forme de vigilance :

« L'objectivation du rapport subjectif à l'objet fait partie des conditions de l'objectivité (...) Le rapport primitif à l'objet lorsqu'il n'est pas lui-même objectivé, resurgit sans cesse dans le discours sur le monde social et il est des « sociologie » qui ne sont que des étalages plus ou moins complaisant d « état d'âme ». On ne peut objectiver complètement sans avoir objectiver les intérêts que l'on a à objectiver. » [2]

 3. Parce que la position que j'occupe est celle d'un « outsider de l’intérieur » (Patricia Hill Collins), c'est une position particulière et avantageuse qui me donne accès tout à la fois à la marge et au centre, cette vision panoramique me permet de développer un savoir et une pratique, sur l'espace social dans lequel j'évolue, qu'on ne peut pas soupçonner de naïveté. Ainsi, je fais partie de « ces peuples qui sont dans la civilisation occidentale, qui y ont grandi, mais à qui l'on fait sentir et qui ont eux-mêmes senti qu'ils étaient en dehors, ont un aperçu unique sur leur société. » [3]

Position avantageuse certes, mais néanmoins tragique : « C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante » [4]

4. Parce que ce point de vue spécifique, qui est tout à la fois ontologique, cognitif et méthodologique, a trois caractéristiques majeures. L'idée selon laquelle l’expérience minoritaire occupe un place centrale. Celle suivant laquelle toutes les catégories de l'altérité sont construites et qu'il n'y a pas d'essence en cette matière. Et enfin le sentiment que tout ce qui l'opprime est aussi divers et combiné qui ce qui le fonde.

« Pour l'Occident développé, nous serions plutôt tous « pareils ». Nous appartenons à la marge, au sous-développement, à la périphérie, à l'« autre ». Nous sommes à la limite externe, à la bordure du monde métropolitain - nous somme toujours le « Sud » pour l'El Norte d'un autre.» [5]

5. Parce que le concept d'intersectionnalité, où l'articulation est centrale, tout comme celui de « border-thinking », est une invention de non-blanc qui répondait à un besoin analytique spécifique de « minoritaires ». Un concept qui visait à comprendre leur condition : un ensemble de situations complexes dans lesquelles les relations de « race », de genre et de classe etc. sont imbriquées ou intriquées. Et cette intuition de la nature combinée des oppressions remonte à bien longtemps, par exemple, en 1851, Sojourner Truth, une abolitionniste noire américaine, née de parents esclaves, interpellait vigoureusement les féministes « blanches » de son époque :

« Les hommes disent que les femmes doivent être aidées lorsqu’elles portent des charges ou lorsqu’elles franchissent un obstacle et qu’elles doivent avoir la meilleure place partout. Personne ne m’a jamais aidé à porter des fardeaux ou à franchir une flaque de boue, ni ne m’a jamais donné la meilleure place. Et pourtant, ne suis-je pas une femme ? Regardez-moi. Regardez mes bras ! J’ai labouré et planté et cueilli, j’ai rentré des récoltes et aucun homme n’a pu me commander ! Et pourtant, ne suis-je pas une femme ? Je peux travailler autant qu’un homme et manger autant qu’un homme - quand j’en ai les moyens - et supporter le fouet autant qu’eux. Et pourtant, ne suis-je pas une femme ? J’ai mis au monde treize enfants et j’ai vu la plupart d’entre eux réduits en esclavage et quand je hurlais ma plainte de mère, personne, hormis Jésus, ne m’a écoutée ! Et pourtant, ne suis-je pas une femme? » [6]

Car, il n'est rien de pire que de renforcer la pensée dominante en oubliant, ou en abandonnant, son propre « patrimoine », celui de ses luttes :

« Le déclin de la pensée radicale accroît considérablement le pouvoir des mots, les mots du pouvoir. « Le pouvoir ne crée rien, il récupère. » Les mots forgés par la critique révolutionnaire sont comme les armes des partisans, abandonnées sur un champ de bataille : ils passent à la contre-révolution ; et comme les prisonniers de guerre, ils sont soumis au régime des travaux forcés. » [7]

6. Parce que l'exigence d'articulation est la seule manière de comprendre les contradictions et les paradoxes apparents de l'expérience minoritaire. Il permet, par exemple, de saisir les fondements de ceci :

« Dans l’histoire des États-Unis, la fausse inculpation du viol est l’un des plus énormes subterfuges que le racisme ait inventé. On a systématiquement brandi le mythe du violeur noir chaque fois qu’il a fallu justifier une nouvelle vague de violence et de terrorisme contre la communauté noire. L’absence remarquée des femmes noires dans les rangs du mouvement contre le viol peut s’expliquer par son indifférence à l’accusation de viol comme alibi raciste. Trop d’innocents ont été sacrifiés dans les chambres à gaz et ont croupi dans les prisons pour que les femmes noires se joignent à celles qui cherchent souvent assistance auprès des policiers et des juges... » [8]

Ou bien encore : « Les analyses féministes contemporaines de la famille impliquent souvent que le succès du mouvement féministe devrait conduire à l’abolition de la famille. Cette suggestion est très choquante pour beaucoup de femmes et particulièrement parmi les non-blanches. Tandis que les militantes blanches peuvent expérimenter la famille en premier lieu comme une institution oppressive (une structure sociale où elles font l’expérience de graves abus et de l’exploitation), beaucoup de femmes noires trouvent que la famille est la moins opprimante des institutions. En dépit du sexisme dans le contexte familial, elles peuvent y faire l’expérience de la dignité, de l’estime de soi et de l’humanisation qui ne sont pas expérimentées dans le monde extérieur où elles sont confrontées à toutes les formes d’oppression. […] La dévalorisation de la vie de famille dans les discussions féministes, reflète souvent la nature de classe du mouvement. Les individus des classes privilégiées s’appuient sur de nombreuses institutions et structures sociales pour défendre leurs intérêts. Les bourgeoises peuvent répudier la famille sans croire que, ce faisant, elles vont perdre la possibilité de relations sociales, de sécurité et de protection » [9]

7. Parce que les articulations les plus dangereuses, les plus pernicieuses, ce sont les articulations « par défaut », insues de celui qu'elles structurent, car ces articulations invisibles laissées à l'initiative, et au profit des dominants, enfantent des monstres. Ainsi il existe aujourd'hui une collusion évidente entre un certain féminisme et l'impérialisme, autour de l'articulation entre la race et le genre. Comme il existe un certain type d'articulations entre la race et la classe, au sein du social-chauvinisme universaliste qui a pignon sur rue.

« Les questions centrales de la race sont toujours apparues historiquement en articulation, dans une formation, avec d'autres catégories et divisions, et qu'elles n'ont jamais cessé de croiser et recroiser les catégories de la classe, du genre et de l'ethnicité...» [10]

8. Parce que ne pas tenir compte de la complexité dont nous sommes faits, c'est laisser un champ d'action à l'instrumentalisation, car celle-ci ne prospère que sur les tensions et les contradictions qui nous habitent. Aussi feindre qu'elles n'existent pas, c'est tendre le bâton avec lequel on va se faire battre. Car si certains « minoritaires» sont instrumentalisés, c'est qu'ils étaient intrumentalisables. Et si l'on ne compte plus le nombre de « mercenaires », transfuges, hommes de paille, « native informants » issus de minorités qui se font les fidèles serviteurs de l'ordre dominant. En s'attaquant, soit aux minorités dont ils proviennent, soit à d'autres minorités moins pourvues en capital symbolique, renouant parfois avec de vieux « schèmes coloniaux ». On ne sait jamais vraiment interrogé sur le « pourquoi », sur les raisons profondes, d'un tel phénomène.

9. Parce que la question des alliances, à laquelle on associe habituellement celle de l'articulation, est bien mal posée. L'alliance, bien avant de se nouer entre un « nous » et une « extériorité », à savoir deux groupes constitués, autonomes, en réalité, elle se pose, d'abord, en amont : elle concerne la constitution d'un « nous » qui soit autre chose qu'un fétiche, c'est-à-dire un « nous » vivant, composite et dynamique, un « nous » qui n'a jamais été fixé une fois pour toute, un « nous » en devenir :

« Il faut au préalable reconnaître que les groupes identitaires organisés dans lesquels nous nous retrouvons sont en fait des coalitions, ou à tout le moins des coalitions potentielles qui attendent de se former. Dans le contexte de l’antiracisme, ce n’est pas parce que nous reconnaissons que la politique de l’identité telle qu’elle est couramment comprise marginalise les expériences intersectionnelles des femmes de couleur que nous devons pour autant renoncer à essayer de nous organiser en tant que communautés de couleur. » [11]

10. Parce que, si je n'ignore pas l'usage légitime et parfois nécessaire d'un « essentialisme stratégique » (Gayatri Spivak) de la part de minorités, je n'ai que faire d'une « pensée moniste » qui ressemble à s'y méprendre à ce que j'ai toujours combattu, à savoir un dispositif qui produit des réductions, des réifications et des binarismes en tous genres, je ne veux pas cautionner une sorte de « stalinisme de l'identité » et ses gardiens du temple, qui en dessinent les contours, d'où qu'ils viennent, je n'ai pas envie de participer au jeu malsain des « vrais combats » et des « contradictions secondaires », sachant que le processus de catégorisation est en soi un exercice de pouvoir dont l’initiative revient au groupe dominant ou à ceux qui aspirent à dominer...

« Découvrant l’inutilité de son aliénation, l’approfondissement de son dépouillement, l’infériorisé, après cette phase de déculturation, d’extranéisation, retrouve ses positions originales. Cette culture, abandonnée, quittée, rejetée, méprisée, l’infériorisé s’y engage avec passion. Il existe une surenchère très nette s’apparentant psychologiquement au désir de se faire pardonner. (…) État de grâce et agressivité sont deux constantes retrouvées à ce stade. L’agressivité étant le mécanisme passionnel permettant d’échapper à la morsure du paradoxe (…) La culture encapsulée, végétative, depuis la domination étrangère est revalorisée. Elle n’est pas repensée, reprise, dynamisée de l’intérieur. Elle est clamée. Et cette revalorisation d’emblée, non structurée, verbale, recouvre des attitudes paradoxales.» [12]


Note

[1] Edward Said., Culture et Impérialisme, Fayard, Paris, 2002.
[2] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Le Seuil, Paris, 2001.
[3] CLR James in Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, Éditions Amsterdam, Paris, 2007
[4] W.E.B DuBois, Les âmes du peuple noir, La Découverte, Paris, 2007.
[5] Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, Éditions Amsterdam, Paris, 2007.
[6] Sojourner Truth in bell hook, Ain’t a woman: Black Women and feminism, South End Press, Boston, 1981.
[7] Mustapha Khayati, Les mots captifs, Internationale situationniste n°10, mars 1966.
[8] Angela Davis, Femmes, race et classe, Éditions Des femmes, Paris, 2007.
[9] bell hook, Feminist Theory: from margin to center, South End Press, Boston, 1984.
[10] Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, Éditions Amsterdam, Paris, 2007.
[11] Kimberlé Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre2/2005 (n° 39), p. 51-82.
[12] Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, Paris, 2011.

Lettre aux Africains

Caracas, 22 février 2013.

 Frères et sœurs,

 Recevez mon plus fervent salut bolivarien, unitaire et solidaire, avec toute ma joie et de toute mon espérance dans le déroulement de ce III° Sommet si attendu des Chefs d’État et de Gouvernement d’Amérique du Sud et d’Afrique.

Je regrette vraiment, du plus profond de mon être de ne pouvoir être présent physiquement parmi vous pour vous réitérer, par une sincère accolade, mon irrévocable engagement en faveur de l’unité de nos Peuples. Je suis présent, cependant, dans la personne du Chancelier de la République Bolivarienne du Venezuela, le camarade Elias Jaua Milano, à qui j’ai demandé de vous transmettre la plus vive expression de mon amour pour ces continents qui sont plus que frères, unis par de solides liens historiques et destinés à avancer ensemble vers leur rédemption pleine et absolue.

Je le dis du plus profond de ma conscience : l’Amérique du Sud et l’Afrique sont un même peuple. On réussit seulement à comprendre la profondeur de la réalité sociale et politique de notre continent dans les entrailles de l’immense territoire africain où, j’en suis sûr, l’humanité a pris naissance. De lui proviennent les codes et les éléments qui composent le syncrétisme culturel, musical et religieux de notre Amérique, créant une unité non seulement raciale entre nos peuples mais aussi spirituelle.

De la même manière, les empires du passé, coupables de l’enfermement et de l’assassinat de millions de filles et de fils de l’Afrique mère dans le but d’alimenter un système d’exploitation esclavagiste dans leurs colonies semèrent dans Notre Amérique le sang africain guerrier et combatif qui brûlait du feu que produit le désir de liberté. Cette semence a germé et notre terre a enfanté des hommes aussi grands que Toussaint Louverture, Alexandre Pétion, José Léonardo Chirino, Pedro Camejo parmi beaucoup d’autres, avec pour résultat, il y a plus de 200 ans, le début d’un processus indépendantiste, unioniste, anti-impérialiste et reconstructeur en Amérique Latine et caribéenne.

Ensuite, au XX° siècle, vinrent les luttes de l’Afrique pour la liberté, ses indépendances, contre ses nouvelles menaces néo-coloniales, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral pour n’en citer que quelques-uns. Ceux qui, dans le passé nous ont conquis, aveuglés par leur soif de pouvoir, ne comprirent pas que le colonialisme barbare qu’ils nous imposaient deviendraient l’élément fondateur de nos premières indépendances. Ainsi, l’Amérique Latine et les Caraïbes partagent avec l’ Afrique un passé d’oppression et d’esclavage. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes fils de nos libérateurs et de leurs hauts faits , nous pouvons dire, nous devons dire avec force et conviction, que nous unit aussi un présent de lutte indispensables pour la liberté et l’indépendance définitive de nos nations.

Je ne me lasserai pas de le redire, nous sommes un même peuple, nous avons l’obligation de nous rencontrer au-delà des discours formels dans une même volonté d’unité et ainsi unis, donner vie à l’équation qui devra s’appliquer dans la construction des conditions qui nous permettront de faire sortir nos peuples du labyrinthe dans lequel le colonialisme les a jetés et, par la suite, le capitalisme néo-libéral du XX° siècle.

Pour cela, je veux évoquer la mémoire de deux grands combattants pour la coopération sud-sud comme l’ont été les deux ex présidents du Brésil et de la Tanzanie, Luis Ignacio « Lula » da Silva et Julius Nyerere dont les apports et les efforts ont permis, en leur temps, la mise en place de magnifique forum pour une coopération solidaire et complémentaire comme l’est l’ASA.

Cependant, les temps que nous vivons nous obligent à consacrer nos plus profondes et urgentes réflexions à l’effort nécessaire pour transformer l’ASA en un véritable instrument générateur de souveraineté et de développement social, économique, politique et environnemental.

C’est sur nos continents que l’on trouve les ressources naturelles, politiques et historiques suffisantes, nécessaires, pour sauver la planète du chaos où elle a été conduite. Faisons que le sacrifice indépendantiste de nos ancêtres qui nous offre le jour d’aujourd’hui serve à unifier nos capacités pour transformer nos nations en un authentique pôle de pouvoir qui, pour le dire avec le père Libérateur Simon Bolivar, soit plus grand par sa liberté et sa gloire que par son extension et ses richesses.

Les paroles de cet immense général uruguayen José Gervasio Artigas résonnent toujours dans mon âme et dans ma conscience : « Nous ne pouvons rien attendre si ce n’est de nous-même ». Cette pensée si profonde renferme une grande vérité que nous devons assumer, j’en suis absolument convaincu.

Notre coopération sud-sud doit être un lien de travail authentique et permanent qui doit tourner toutes ses stratégies et ses plans de développement soutenable vers le sud, vers nos peuples.

Quoiqu’en aucune manière nous ne nions nos relations souveraines avec les puissances occidentales, nous devons nous rappeler que ce ne sont pas elles qui sont la source de la solution totale et définitive pour l’ensemble des problèmes de nos pays. Loin de l’être, quelques-unes d’entre elles appliquent une politique néo-coloniale qui menace la stabilité que nous avons commencé à renforcer sur nos continents.

Frères et sœurs, je voudrais rappeler pour ce III° Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’ASA, l’esprit de fraternité, d’unionisme et de volonté qui a dirigé le déroulement de ce II° merveilleux Sommet dans l’île de Margarita, au Venezuela, qui nous permit d’adopter unanimement les engagements de la Déclaration de Nueva Esparta. Je souhaite avec beaucoup de foi et d’espérance que nous puissions récupérer à Malabo l’impulsion et l’effort de ce moment extraordinaire pour notre processus d’unité, le Sommet de 2009, qui a montré autant par sa fréquentation massive que par la quantité et le contenu des accords atteints.

Depuis le Venezuela, renouvelons aujourd’hui notre plus ferme engagement dans le renforcement du Secrétariat Permanent de la Table Présidentielle Stratégique de l’ASA avec ses principales tâches et fonctions pour accélérer le rythme dans la consolidation de nos institutions et obtenir ainsi une plus grande efficacité dans notre travail conjoint.

Je regrette avec beaucoup de douleur et de peine que tout notre travail commencé formellement depuis 2006 ait été interrompu par les forces impérialistes qui prétendent encore dominer le monde. Ce n’est pas un hasard, je le dis et je l’assume pleinement, que depuis le Sommet de Margarita, le continent africain ait été victime des multiples interventions et des multiples attaques de la part des puissances occidentales.

Les nombreux bombardements et invasions impériaux empêchant toute possibilité de solution politique et pacifique aux conflits internes qui ont commencé dans diverses nations d’Afrique, ils ont eu comme objectif principaux de freiner le processus de consolidation de l’unité des peuples africains et, en conséquence, de miner les progrès de l’union de ces états avec les peuples latino-américains et caribéens.

La stratégie néo-coloniale a été, depuis le début du XIX°, de diviser les nations les plus vulnérables du monde pour les soumettre à des rapports de dépendance esclavagiste. C’est pour cela que le Venezuela s’est opposé, radicalement et depuis le début, à l’intervention militaire étrangère en Libye et c’est pour le même motif que le Venezuela réitère aujourd’hui son rejet le plus absolu de toute activité d’ingérence de l’OTAN.

Face à la menace extra-régionale pour empêcher l’avance et l’approfondissement de notre coopération sud-sud, je le dis avec Bolivar dans sa Lettre de Jamaïque de 1815 : « Union, union, union, cela doit être notre plus importante consigne. » Notre Gouvernement renouvelle, en ce III° Sommet de l’ ASA dans cette république sœur de Guinée Equatoriale, son absolue disposition à avancer dans le travail nécessaire pour consolider notre coopération dans les secteurs que j’ai personnellement proposées à notre dernier sommet, dans la belle île de Margarita. Energie, Education, Agriculture, Finances et Communication continuent d’être nos priorités et pour celles-ci, nous réitérons notre engagement pour avancer dans des initiatives concrètes comme Petrosur, l’Université des Peuples du Sud ou la Banque du Sud, pour ne citer que quelques exemples. Dans le secteur de la communication, nous proposons, depuis le Venezuela, que cet effort que nous avons réussi à mettre en place ensemble dans différents pays de l’Amérique du Sud, TeleSur, s’articule avec l’Afrique afin qu’il puisse accomplir depuis ces latitudes sa principale fonction : relier les peuples du monde entre eux et leur apporter la vérité et la réalité de nos pays.

Enfin, je veux renouveler à tous mon désir que les résultats projetés lors de ce III° Sommet ASA nous permette de transformer ce forum en un outil utile pour conquérir notre définitive indépendance en nous plaçant à la hauteur de l’exigence de l’époque et comme le dirait le Libérateur, le plus de bonheur possible pour nos peuples. Je suis un convaincu, simple et obstiné, nous réussirons à mener à bien cette cause que nos libérateurs et martyres nous ont transmise depuis des siècles. Nos millions de femmes et d’hommes présentés en sacrifice pour leur pleine et absolue liberté. Avec le père infini, notre Libérateur Simon Bolivar, je dis une fois de plus : « Nous devons attendre beaucoup du temps, son ventre immense contient plus d’espérance que de faits passés et les prodiges futurs doivent être supérieurs aux anciens ».

Marchons donc vers notre union et notre indépendance définitive. En paraphrasant Bolivar, je dis maintenant : « Formons une patrie,un continent, un seul peuple, à tout prix et tout le reste sera supportable. »

Vive l’union sud-américaine et africaine !
Vive l ’ASA ! Jusqu’à la victoire toujours !
Nous vivrons et nous vaincrons !

  Hugo Chavez

Les Palestiniens et « Jim Crow »

La controverse suscitée par la déclaration scandaleuse de Newt Gingrich, l'an dernier, suivant laquelle les Palestiniens seraient « un peuple inventé » aurait dû conduire à une plus grande prudence dans la formulation des déclarations publiques des politiciens américains à propos d'Israël et de la Palestine.

Cela ne semble, toutefois, pas avoir été le cas : Mitt Romney a récemment jugé que « les Palestiniens ne sont pas intéressés par la paix », comme s'il faisait là une observation factuellement incontestable. D'un point de vue moral, cela équivalait à dire que les Afro-Américains n'ont jamais été intéressés à mettre fin aux Lois Jim Crow ou que les Noirs Sud-Africains ne voulaient pas démanteler l'Apartheid. Il est révélateur que Romney a proposé cette caractérisation de la position politique des Palestiniens dans un discours (destiné à une collecte de fonds parmi les ultra-riches en Floride) où il insistait sur le fait que 47 % des personnes dans ce pays croient qu'elles ont le droit à une aide gouvernementale et ne veulent pas « prendre leur responsabilité personnelle et prendre soins de leur vie. »

On pouvait s'attendre à la convergence entre les positions rétrogrades concernant les garanties gouvernementales à propos de l'accès universel aux aliments, aux soins de santé, aux logements et les politiques rétrogrades de colonialisme pratiquées par Israël. Mais le Parti Démocrate ne fait guère mieux quand il s'agit d'Israël et de la Palestine.

Lors de sa récente convention nationale, la direction du Parti (Démocate) a choisi d'ignorer le vote des délégués (qui se fait par un vote de vive voix à une majorité des deux tiers) - en dépit du fait que la réponse orale de la convention en avait clairement décidée autrement - en affirmant que Jérusalem est la capitale d'Israël (*). Un tel comportement scandaleusement antidémocratique  rappelle des moments du passé de l'histoire de la Convention, notamment la conduite envers Fannie Lou Hamer et le Mississippi Freedom Democratic Party en 1964.

Dans mon pays d'origine, la Californie, des élus sont allés jusqu'à encourager la violation du Premier Amendement, afin de contrôler l'opposition à Israël. En réponse, en grande partie, aux étudiants de l' Université de Californie qui supportent la campagne du BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) contre Israël, les législateurs de l' État ont récemment adopté un projet de loi d' l'Assemblée (HR 35) qui  appelle les autorités du campus à restreindre l'activisme étudiant qui serait jugé critique à l'égard d'Israël . 

Ces mesures désespérées montrent implicitement que mettre fin aux critiques d'Israël est plus important que la protection des droits constitutionnels. Peut-être que ceux qui soutiennent ces mesures craignent l'utilisation de plus en plus répandue du terme « apartheid» pour décrire Israël, qui est utilisé non seulement par les étudiants mais aussi par des personnalités telles que le président Jimmy Carter et l'archevêque Desmond Tutu.

S'ils craignent l'émergence d'un nouveau mouvement anti-apartheid, cette fois dirigée contre Israël, ils pourraient très bien avoir raison. Le mouvement BDS a gagné  rapidement des appuis : au printemps dernier, Eighth Annual Israeli Apartheid Week a été observée sur les campus en Afrique du Sud, en Europe, en Amérique du Nord et dans le Monde Arabe.

Peu  après le passage du projet de loi d'Assemblée de Californie (HR35), des associations d'étudiants de l'Université de Californie ont adopté une résolution particulièrement forte, qui non seulement s'oppose au HR35, mais elle reconnait « la légitimité du BDS comme un outils important des mouvements sociaux » et encourage « tous les établissements d'enseignement supérieur à nettoyer leurs portefeuilles d'investissement des investissements non éthiques dans des entreprises impliquées ou en profitant de la violation des droits humains, en ne faisant aucune exception pour aucun pays. »

Nous, ici aux États-Unis, devrions être particulièrement conscients des similitudes entre les pratiques historiques du Jim Crow et les régimes contemporains de la ségrégation en Palestine occupée. Si l'on s'en tient au plus important enseignement du Dr. Martin Luther King - que la justice est toujours indivisible -, il est clair qu'un mouvement de masse solidaire des Palestiniens a pris un long retard.

Angela Davis