« Les Africaines »
Les femmes d’Afrique noire, constate l’auteure, ont eu, et continuent d’avoir, la vie dure. Certes, en un siècle à peine, leur condition a connu d’extraordinaires mutations. Reste que l’image qu’elles ont d’elles-mêmes est encore floue. Et l’image qu’en ont les Africains, qui, comme tous les hommes du monde, aiment regarder les femmes, est d’autant plus déformante qu’elle a été de longue date pervertie par d’autres regards, l’occidental en premier. La question fondamentale à laquelle tente de répondre Catherine Coquery-Vidrovitch est celle-ci : Pourquoi les Africaines n’ont pas eu le loisir, ni parfois le droit de se regarder elles-mêmes ? Ce temps qui leur est si chichement compté, qu’en ont-elles fait, qu’en font-elles encore aujourd’hui, et quelle envie ont-elles d’en faire ? A vouloir saisir l’ensemble du sous-continent, l’auteur l’admet, on s’expose aux risques d’une généralisation abusive. Mais l’étude comparative de Catherine Coquery-Vidrovitch est si riche et si subtile que les nuances de la réalité historique et sociale sont largement respectées.
Thèmes significatifs, selon Catherine Coquery-Vidrovitch, pour saisir les mutations de la condition féminine, à la campagne, à la ville, de la veille de la colonisation à nos jours : les tâches quotidiennes, l’école, les migrations du travail, les activités économiques, le mariage, le divorce et la sexualité, l’action politique, l’éveil créatif. On le comprendra aisément : il n’est pas question de résumer ici une étude de près de 400 pages. Mais il faut mentionner une particularité du livre de Catherine Coquery-Vidrovitch car elle n’est pas pour rien dans le fait que ce livre se lit avec une grande facilité. Si l’auteure articule son étude autour de thèmes majeurs, elle n’oublie jamais – contrairement à nombre de nos contemporains – que l’Afrique est grande, trop grande pour se permettre une généralisation qui ferait sens. Aussi, c’est un voyage qui nous est proposé. Avec, çà et là, des éclairages particuliers. Exemples : le combat des agricultrices Hausa ou du Transkeï ; le combat des femmes Ibo, des femmes de Lagos, ou des sud-africaines ; les marchandes ghanéennes, les Nago de Lagos, ou les Nana-Benz de Lomé ; les femmes libres des villes d’Afrique centrale ; les chanteuses maliennes qui ont marginalisé la musique des griots, ou les femmes écrivaines en Afrique tropicale, particulièrement en pays Ibo au Nigéria et dans le Sénégal côtier. Des écrivaines qui s’intéressent peu à la maternité ; elles ont abandonné l’archétype de la « mère », sinon pour en montrer le vide, à tout le moins pour refuser de le sanctifier..
En 1994, lorsque son étude est parue, Catherine Coquery-Vidrovitch envisageait l’avenir des femmes en Afrique en posant deux questions : les femmes sont-elles sur la voie de l’émancipation ? Que dire de l’émancipation économique ? Après les suffragettes qui ont lutté pour les droits politique et les marxistes qui ont revendiqué l’égalité économique, les féministes surtout anglo-saxonnes ont donné à ce terme, dans le droit fil de la tradition occidentale des « droits de l’homme », une signification surtout individuelle. Et il y a eu incompréhension entre les femmes occidentales et celles des pays sous-développés, les Africaines en tête. En particulier parce qu’il est difficile d’exprimer la lutte en termes de revendication individuelle dans des sociétés dont beaucoup de traits culturels consistent précisément à nier l’individu au profit de la collectivité, à préférer la recherche du consensus à la liberté de choix personnel. .
Un fait est certain, notait Catherine Coquery-Vidrovitch en 1994, la femme demeure inférieure à l’homme, même si elle a acquis à peu près partout le droit de vote. Que dire de l’émancipation économique ? Le degré d’autonomie des femmes demeure variable à travers le continent. Sauf peut-être chez les Hausa et les Swahili islamisées où la notion de « femme au foyer » n’existait pas. On cite comme encore exceptionnelle la réussite d’une remarquable « entrepreneuse » malienne, sociologue et ancienne responsable politique, Aminata Traoré ; ou Mme Fatou Sylla qui a fait la « une » d’Ivoire-Dimanche en tant que chef d’entreprise de fabrication de cahiers. Mais ce n’est qu’un début… Alors, émancipation ? Oui. Mais la nécessité du développement par les femmes se posent d’abord pour les femmes. Avec une seule voie possible : l’éducation. Bonne nouvelle : la parité du droit à l’école est en voie d’être acquise à peu près partout aussi bien pour les filles que pour les garçons..
Près de vingt ans après ce constat en demi-teinte, avec cette réédition Catherine Coquery-Vidrovitch se demande dans quel sens la situation des femmes africaines a évolué ? Scrutant de près les études publiées sur ce sujet depuis les années 1990, Catherine Coquery-Vidrovitch relèvent de nettes évolutions. Par exemple, de nouveaux aspects de l’histoire des femmes sont apparus : histoire de la sexualité, de l’amour, voire de l’homosexualité. Des sujets restés jusqu’alors tabous en Afrique. Autre évolution majeure : l’intérêt porté au rôle économique désormais tenu par des femmes chefs d’entreprise. Certes, reconnaît l’auteure, le courant « afro-pessimiste » demeure (voir notamment le livre de Teresa Barnes, We Women Worked so Hard, 1999), mais la tendance est devenue plutôt « afro-optimiste » en ce qui concerne la place des femmes..
Benoît Ruelle
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/31/2013
1 commentaires
Liens vers ce message
Le huis clos islamophobe
« Certes, Anders Behring Breivik, l'auteur du massacre dans la même journée ensoleillée du 22 juillet 2011 de 77 personnes à Oslo et ensuite sur l'île d'Uraya en Norvège, n'était pas sain d'esprit. Il vivait avec l'obsession que l'islam était en train de grignoter la Norvège, l'Europe et le monde entier. Ses victimes n'étaient pourtant pas musulmanes, mais coupables simplement d'être trop libérales. Il lui fallait absolument « sauver l'Europe du marxisme et de ses prolongements: l'islamisation ». Son système de défense lors de son procès fur limpide : la « légitime défense» contre les « traîtres à la patrie» coupables contre les « traîtres à la patrie» coupables de « brader la société norvégienne à l'islam et au multiculturalisme». Lors de l'enquête, les policiers constatèrent que les textes de Bat Ye' or dénonçant sous le nom d'Eurabia la conspiration islamique étaient la principale source d'inspiration du tueur. Behring Breivik en avait tiré la conclusion que seul un contre-jihad pouvait sauver le pays.
À moins d'un an d'intervalle, fin mars 2012, les habitants du sud-ouest de la France ont vécu dans une atmosphère de panique en apprenant l'assassinat en pleine rue de légionnaires à Montauban, sans raison apparente, par un homme circulant en deux-roues, puis la tuerie perpétrée par ce même homme casqué dans une école juive de Toulouse. Après qu'il eut été abattu par la police, on découvrira progressivement la dérive jihadisre de cet homme, Mohamed Merah.
Ces deux récits macabres de passage à l'acte criminel ne doivent pas être isolés. Le Français Merah et le Norvégien Breivik sont les deux faces de la même pièce ... de théâtre. Il n'y a pas d'un côté un crime islamiste qui s'inscrirait dans une logique terroriste et, de l'autre, un acte isolé, qui serait en quelque sorte sans cause autre que la folie, et ne devrait par conséquent pas se reproduire, comme le suggère Janne Haaland Matlary, politologue à l'Université d'Oslo: « C'était un crime isolé et personne ne ressent le besoin d'un virage sécuritaire. Cela aurait vraisemblablement été différent si cela avait été le fait d'un islamiste.» Cette fausse vision des choses est immergée dans l'imaginaire de l'islamisation. C'est le refus de voir d'abord que Breivik faisait partie de réseaux populistes anti-islamiques tout comme Merah était en contact avec des groupes islamistes. Ce qui, au fond, n'est pas essentiel. On refuse de voir que des Breivik et des Merah peuvent surgir à tout moment parce qu'ils sont produits par un même système fantasmatique. L'imaginaire n'a plus besoin aujourd'hui de l'impulsion de réseaux terroristes pour pousser à l'action violente. Il suffit d'Internet et des médias en général. La plupart du temps, l'identification aux rôles antagonistes du jihadiste et du héros solitaire ne donne pas lieu à un passage à l'acte. Mais il suffit que l'on soit en présence d'une personnalité instable pour qu'un tel rôle soit vécu de façon extrême, comme encore à Toulouse à la mi-juin 2012 avec cet homme d'une trentaine d'années qui a soudain surgi dans une banque une arme à la main, prenant des gens en otage, se réclamant d'AI-Qaïda, sans essayer de s'emparer d'aucun magot. De telles actions n'ont rien à voir avec des plans terroristes concertés.
Dans ce théâtre paranoïaque qui s'est progressivement construit, chacun dispose maintenant d'une place naturelle. Quatre types d'acteurs se meuvent sur la scène de l'islamisation:
- Le héros solitaire en lutte contre l'islamisation, qui peut prendre une multitude de formes. Celle du journaliste qui catalyse en réalité dans sa personne un sentimentmassivement partagé. C'est un « facilitateur d'opinion », un amplificateur d'imaginaire. Cette inversion fantasmée de majorité, le fait de se représenter comme minoritaire, voire solitaire, alors que l'on fait objectivement partie de la majorité, autorise, au nom du courage nécessaire pour braver un système aveuglé ou corrompu, à amplifier en réalité l'opinion commune. Des millions de téléspectateurs ont ainsi le sentiment chacun devant leur téléviseur d'être aussi seuls et aussi perspicaces que le héros dont ils admirent les prises de position chevaleresques. Mais le rôle du héros peut aussi être tenu par un blogueur indépendant, un abonné ou un éditorialiste de Riposte laïque (ou de tout autre site comme François Desouche ou encore l'Observatoire de l'islamisation), un fonctionnaire de police ou de l'Éducation nationale. Dans les cas les plus extrêmes ou les plus pathologiques, il peut enfin prendre le visage d'Anders Behring Breivik.
- Le peuple trompé est la masse Indistincte prise à témoin par le héros solitaire lorsqu'il accomplit son œuvre. Mais tous les citoyens touchés par cette atmosphère paranoïde peuvent avoir le sentiment d'être trompés, de faire partie de cette masse que l'on « mène en bateau ».
- Le traître à abattre. On aura reconnu le dhimmi (dont je serais moi-même un des plus « pathétiques» représentants si l'on en croit la plupart des sites proches du nouveau populisme européen), 1'« idiot utile », qui désigne tous ceux qui, parce qu'ils seraient mulriculturalistes ou relativistes, seraient complices, voire coupables, du déclin européen.
- Le jihadiste qui est partout et nulle part, en survêtement comme en djellaba, en tailleur ou en burqa, indigène ou de souche européen ne, d'origine ou converti. Il est vicieux, combatif, mais en même temps paresseux, profiteur, et vise à conquérir l'Europe et le monde. Le membre revendiqué d'Al-Qaïda, le père de famille pieux, la fille voilée deviennent une seule et même personne. C'est l'occupant à combattre. C'est aussi à ce cliché que peut s'identifier, positivement cette fois, le jeune des cités en perte de repères afin de mener sa « révolte ».
Les rôles complémentaires (le jihadiste allié du traître, le héros allié du peuple) et antagonistes (le héros contre le jihadiste, le traître contre le peuple) de la scène de l'islamisation justifient tous les excès. C'est ce système qui est source de violence, plutôt que les réseaux en tant que tels qui ne peuvent exister que par ce système. L'islam y devient une image à la fois attractive et répulsive. Attractive pour les uns, certains jeunes des quartiers, justement parce qu'elle est répulsive pour d'autres, ceux qui croient voir une armée en ordre de marche.»
(Raphael Liogier, «le Mythe de l'islamisation»)
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/29/2013
0
commentaires
Liens vers ce message
De l’Islam Noir
Dans la zone littorale orientale (érythréenne), après l'islamisation de la « Côte des Zanj » (dès le IXe siècle) et de Kilwa (Xe siècle), il y a eu lente conquête, du XIIe au XVIe siècle, des contreforts ouest et est de l'Abyssinie chrétienne avec, au-delà, conversion des Galla et une islamisation plus poussée de la Côte, depuis les Somalis jusqu'à Zanzibar, avec des îlots aux Comores et a Madagascar. Tout récemment, en décembre 1962, Jan Knappert évoquait, au Congrès d'Accra, les douze siècles, entre 640 et 1840, pendant lesquels les Arabes furent, en quelque sorte, la seule puissance étrangère à l'intérieur de l'Afrique : « Ils venaient y vivre, c'est-à-dire se marier, élever une famille, faire du commerce, mettre sur pied une organisation, et enfin enseigner. A l'exception de la courte occupation de Damiette, en 1217, les Arabes ne furent pas dérangés en Afrique jusqu'au baptême du roi du Congo par les Portugais en 1484. Les Arabes ont pris des femmes africaines et devenaient les beaux-frères des Africains. Dans la mesure ou ils avaient beaucoup plus à enseigner qu'à apprendre, nous pouvons à peine nous étonner que l'Afrique arabophone soit totalement islamisée. » Il y aurait assurément quelques retouches à apporter à ce tableau.
Quoi qu'il en soit, l'islam en Afrique noire se présente surtout historiquement comme un « stimulant cyclique des sociétés soudanaises ». C’est à dire la mise au point, pendant une dizaine de siècles, de l’histoire des États islamisés, royaumes ou empires. Les principaux de ces États où l’islam a joué un rôle sont les suivants : les trois empires soudanais de Ghana, du Mali, de Gao (Songhay) ; l’empire de Bornou ; les Etats Peuls et Toucouleurs ; les royaumes Wolofs ; la dernière tentative, enfin, celle de Samory… »
(Vincent Monteil, L'Islam Noir)
Voir également « Les Intellectuels non europhones » de Ousmane Kane et « L’avenir de la tradition » de Souleymane Bachir Diagne.
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/23/2013
1 commentaires
Liens vers ce message
Libellés : ISLAM
Business, profits souterrains et stratégie de la terreur. La recolonisation du Sahara.
Le canevas jihadiste n’a rien de nouveau, il a été régulièrement brandi et activé, d’abord au sujet de la guerre anticoloniale menée par les Touaregs jusqu’à l’écrasement complet de leur résistance en 1919, puis à chaque soubresaut contre les régimes autoritaires des Etats postcoloniaux, mis en place en fonction des intérêts de l’ancien empire colonial. L’amalgame entre insurgés touaregs, islamistes et terroristes, sans compter les autres registres diffamatoires, est un raccourci commode pour éradiquer, sous couvert de lutte anti-terroriste, toute contestation politique de la part des Touaregs, toute déclaration ou action qui pourrait contrarier les intérêts des grands acteurs politiques et économiques de la scène saharienne. Les opposants sont d’ailleurs immédiatement pris en main par les services spéciaux des Etats à l’aide des dispositifs habituels : intimidation, diffamation ou corruption. L’un des petits cadeaux classiques et anodins que les services français ont toujours offert spontanément à leurs “amis touaregs” est un téléphone portable, satellitaire si nécessaire, directement branché sur les centres d’écoute. (2)
Mais l’enjeu essentiel de la question saharo-sahélienne ne se joue pas à l’échelle locale. Il concerne l’économie mondiale et le redécoupage des zones d’influence entre les puissances internationales avec l’entrée en scène de nouveaux acteurs (américains, chinois, canadiens, etc) qui bousculent l’ancien paysage colonial. L’accès convoité aux richesses minières (pétrole, gaz, uranium, or, phosphates…) dont regorgent le Niger, la Libye, l’Algérie, et le Mali d’après des prospections plus récentes, est au centre de la bataille invisible qui se déroule dans le désert. Les communautés locales n’ont jusqu’ici jamais comptées en tant que telles, mais seulement comme leviers de pression qu’ont systématiquement cherché à manipuler les Etats en concurrence. C’est ainsi que les revendications politiques touarègues ont longtemps été contenues dans les limites strictes d’une autonomie régionale, d’ailleurs jamais appliquée par les Etats ; et c’est pourquoi l’autre manette d’action que représentent les islamistes est devenu une réalité saharienne. Par contre, la question des liens étroits qu’entretient la création des groupes islamistes au Sahara avec, au premier rang, l’Etat algérien, n’est pratiquement jamais évoquée. De même qu’un silence de plomb règne sur les interventions constantes des services secrets français, algériens et libyens pour contrôler à leur profit la rébellion touarègue, la divisant en groupes rivaux destinés à se neutraliser les uns les autres.
Sous la pression des nouveaux contextes politiques nationaux et internationaux, les mouvements insurrectionnels touaregs ont, de leur côté, fortement modifié leurs revendications et leurs axes de mobilisation, dans la forme comme dans le contenu. Ils sont passés d’un projet d’indépendance politique de tout le “territoire des Touaregs et de ses marges” (Kawsen) au début du XXe siècle, lors de l’insurrection générale contre l’occupation coloniale, à des revendications plus restreintes : en 1963, les Touaregs de l’Adagh se soulèvent contre le découpage frontalier (entre le Mali et l’Algérie) qui les privent d’une partie de leur territoire et les séparent des Touaregs de l’Ahaggar ; la répression par l’armée malienne contre les civils sera féroce, laissant des cicatrices indélébiles jusqu’à aujourd’hui et cette terreur instaurée contre la population sans défense fournira le modèle privilégié utilisé pour réprimer chaque nouvelle insurrection touarègue dans les Etats de la zone saharosahélienne. Dans les années 1990, les mouvements rebelles du côté nigérien autant que malien expriment une revendication d’autonomie régionale infra étatique qui ne remet plus en cause les frontières postcoloniales. Les mouvements nés en 2007 s’insurgent contre la mal gouvernance mais, en dépit de leur inscription dans l’identité nationale étatique – “Notre identité est Niger” déclare le 23 avril 2008 Aghali Alambo, responsable touareg du Mouvement des Nigériens pour la Justice –, ils sont accusés d’ethnicisme et de communautarisme. En février 2012, le MNLA, fondé par des Touaregs du côté malien et armé d’une force de frappe inédite suite à l’effondrement de la Libye, revendique clairement “l’indépendance de l’Azawad” et une ligne politique républicaine, laïque et pluri-communautaire. Un nouveau mouvement, Ansar Dine, dirigé par Iyad ag Ghali, surgit en mars 2012, alors que l’action armée du MNLA est déjà engagée : l’objectif d’Ansar Dine est religieux et sa tendance salafiste, visant à instaurer la sharia dans tout le Mali et l’Afrique de l’ouest. Iyad Ag Ghali s’exprime bruyamment dans les média et donne l’occasion aux responsables politiques internationaux de brandir à nouveau la menace islamiste comme étendard de terreur et argument qui légitimerait une intervention militaire soutenue par la communauté internationale.
La carte du péril terroriste dans la zone saharo-sahélienne est jouée. Le projet était déjà dans les cartons des Etats bien avant les événements actuels. L’existence d’al Qaïda au Maghreb est en effet un schéma qui s’ébauche en 2001 quand le Département de Renseignement et de Sécurité algérien (DRS) annonce que l’armée a abattu un combattant yéménite présenté comme un émissaire de Ben Laden cherchant à assurer la liaison avec le Groupe Salafiste pour la Combat (GSPC). Dans le cadre de la lutte anti-terroriste, les Etats-Unis promettent à l’Algérie une aide en équipement militaire qui tarde à venir jusqu’à ce qu’un événement opportun survienne pour sceller la coopération américano-algérienne : l’enlèvement en mars 2003 de trente-deux touristes européens dans le sud algérien par des membres du GSPC. Ce groupe est dirigé par Amari Saïfi, alias Abderrezak El Para. Mais l’itinéraire de cet ancien militaire algérien révèle de nombreuses incohérences (3) qui montrent qu’il s’agit plutôt d’un “agent infiltré du DRS” (Malti, 2008). Sur le terrain, les observateurs touaregs constatent que les ravisseurs se ravitaillent dans les casernes du sud algérien et que certains d’entre eux, croisés sur les pistes sahariennes, n’ont visiblement pas passé la nuit à la belle étoile. La capture d’El Para en 2004 par un petit groupe de rebelles tchadiens qui propose sans succès à l’Algérie, aux USA et à la France de leur livrer l’islamiste le plus recherché d’Afrique, montre que cet épisode n’entrait pas dans le scénario organisé de la traque des “terroristes” à travers tout le Sahara. C’est finalement la Libye qui se chargera d’extrader El Para vers l’Algérie. Le rapt des otages dont un groupe sera libéré contre rançon au nord du Mali après une étrange mise en scène d’affrontement armé, donne l’occasion au président américain Bush d’agiter le spectre d’Al Qaïda au Sahara et d’affirmer la nécessité d’étendre la chasse aux extrémistes, de la corne de l’Afrique à l’Atlantique.
La Pan-Sahel Initiative (programme d’assistance militaire américaine au Mali, Niger, Tchad et Mauritanie), élaborée dès 2002, devient opérationnelle en 2003 avec l’envoi de troupes américaines sur le sol africain. Cette coopération militaire s’étend en 2005 à tous les pays adjacents (Tunisie, Algérie, Maroc, Sénégal, Nigéria) et devient l’Initiative du Contre-terrorisme trans-saharien. Le Rapport sur le terrorisme dans le monde publié en avril 2007 par le département d’État américain, produit une carte explicite qui désigne comme “Terrorist Area” pratiquement toute la zone saharo-sahélienne, et en particulier celle où évoluent les Touaregs et leurs anciens partenaires économiques et politiques. Les routes caravanières et les axes de circulation habituels des familles sont inclus dans ce périmètre terroriste. Pour l’Algérie, seuls les espaces frontaliers avec le Maroc, le Mali, le Niger et la Libye, font partie de l’aire incriminée, alors même que les attentats islamistes à cette période précise ont tous lieu au nord de ce pays, et notamment dans sa capitale. Le rapport américain allègue que ces zones désertiques servent de refuge aux organisations terroristes défaites au Moyen-Orient. Selon le Département d’Etat, le GSPC qui aurait fusionné en septembre 2006 avec Al Qaïda – prenant le nom d’Al-Qaïda in Islamic Maghreb (AQIM) – “a continué d’être actif au Sahel, franchissant les frontières difficiles à surveiller entre le Mali, la Mauritanie, le Niger, l’Algérie et le Tchad pour recruter des extrémistes aux fins d’entraînement et de lancement d’opérations dans le Trans-Sahara et peut-être à l’extérieur. Sa nouvelle alliance avec Al-Qaïda lui a peut-être donné accès à plus de ressources et à un entraînement accru.”
Le rapport manie sans cesse la dichotomie simpliste et bien connue entre un monde civilisé et régulé par l’autorité étatique dont l’Occident aurait le monopole et l’espace sans foi ni loi des “tribus”, aboutissant à des injonctions d’intervention au nom de la sécurité du monde. Le glissement entre supposition et réalité est opéré en 2008 par la presse américaine qui abandonne les “peut-être” du Rapport du Département d’Etat américain. La traque de “Al-Qaeda in the Islamic Maghreb (AQIM)” par les forces armées américaines au Sahel devient une évidence indiscutable, de la même façon que s’instaure insidieusement l’idée que le groupe islamiste serait aidé par des : “tribus nomades connues sous le nom de Touareg, un groupe ethnique berbère qui est en lutte avec le gouvernement du Mali” et d’autre part que sa trésorerie serait assurée par le trafic de drogue (Daniel Williams, in Bloomberg.com, 23 avril 2008).
Le compactage commode opéré entre ‘islamistes / terroristes /Touaregs /nomades / trafiquants’ dessine ainsi une “zone de non droit livrée aux “tribus”, et donc à l’anarchie, au désordre, à la délinquance. On retrouve ici la sémantique et le schéma appliqués entre autres à l’Afghanistan par les autorités américaines, avec le succès que l’on connaît.
Entretemps, l’ancien GSPC devenu Aqmi se développe au nord du Mali. Le successeur d’El-Para à la tête d’Aqmi est un autre algérien du nord, Mokhtar Belmokhtar. Grâce à la rançon obtenue en échange des otages, il s’assure des complicités locales dans l’Azawad en milieu arabophone et aurait pris épouse chez les Maures de Tombouctou. Il s’insère notamment aux réseaux de contrebande de cocaïne que les Etats ou du moins des personnes haut placées dans l’appareil étatique laissent opérer entre Mali, Mauritanie, Sahara occidental, Algérie, Niger, Libye, tant les bénéfices perçus sont juteux. Plusieurs brigades d’Aqmi sont identifiées dans cet espace, nanties de véhicules lourdement armés qui se déplacent au grand jour sans se dissimuler. Ces groupes qui ont établi un lien direct avec Al-Qaïda échappent à présent au contrôle de l’Algérie. En 2007, les services algériens auraient même tenté de faire assassiner Belmokhtar par des éléments de la rébellion touarègue (4).
Iyad ag Ghali, ancien chef de la rébellion touarègue des années 1990, travaillant ensuite au profit du gouvernement malien, a été en 2004 le médiateur principal dans l’affaire des otages enlevés par Aqmi. Il aurait alors été chargé d’”infiltrer les groupes d’Abou Zeid et Belmokhtar via la Katiba Ansar Essuna selon un plan bien établi avec les services secrets maliens et algériens” (Ansar 2012). Assumant des fonctions diplomatiques en Arabie Saoudite pour le gouvernement malien, il se rapproche des courants salafistes et des soutiens financiers lourds qu’ils procurent. Le 18 mars 2012, après les premiers succès significatifs du MNLA dans l’Azawad, il apparaît à la tête de son nouveau mouvement appelé Ansar Dine, spécialement créé pour diviser le front indépendantiste et “le dégarnir en hommes” (Ansar 2012). On a à faire, en somme, au traitement habituel des dynamiques insurrectionnelles par les services secrets, travaillant toutes les lignes de fractures possibles. Sauf que le schéma tribal sur lequel s’appuient ces stratégies d’affaiblissement du MNLA ne fonctionne pas exactement comme l’imaginent ou comme ont systématiquement essayé de l’instaurer depuis 1990 les artisans de la division.
Les informations alarmistes qui circulent sur les islamistes qui auraient chassé le MNLA et seraient sur le point d’imposer la sharia jusqu’à Bamako font partie du schéma de terreur, manipulé par les Etats en vue d’obtenir le soutien de l’opinion publique internationale pour justifier une intervention militaire musclée destinée à éradiquer le “Danger” qui en fait, pour leurs intérêts, serait au nord plus indépendantiste qu’islamiste.
Derrière la poudrière saharienne et ses imbroglios inouïs dont je n’ai évoqué qu’un très petit aspect, se profile l’échec cuisant des Etats postcoloniaux dits indépendants et de leurs élites, modelés spécialement pour préserver les intérêts pharaoniques des puissances internationales anciennes et montantes, au détriment complet de leurs peuples, souffrants, réprimés, brisés, manipulés, interdits de voix, d’espoir, de futur et dont le désir de vie se transforme peu à peu en désir de mort, pour des soulèvements à venir de plus en plus désespérés.
Hélène Hawad
Cartographie
Notes
[1] Voir Claudo-Hawad Hélène et Hawad (eds.), Touaregs. Voix solitaires sous l’horizon confisqué, Ethnies, Survival International, Paris, 1996
[2] Pour les interventions de la DGSE dans le dossier touareg, voir Silberzahn Claude et Guisnel Jean, Au cœur du secret. 150 jours aux commandes de la DGSE, 1989-1993, Fayard, Paris, 1995.
[3] Voir à ce sujet notamment Malti Hocine, Les guerres de Bush pour le pétrole , Algeria-Watch, 21 mars 2008 ; Benderra Omar, Gèze François, Mellah Salima, « L’”ennemi algérien” de la France : le GSPC ou les services secrets des généraux ? », Algeria-Watch, 23 juillet 2005 ; Gèze François et Mellah Salima, “Al-Qaida au Maghreb” et les attentats du 11 avril 2007 à Alger. Luttes de clans sur fond de conflits géopolitiques, Algeria-Watch, 21 avril 2007 ; Keenan Jeremy, “The Collapse of the Second Front”, Silver City, NM and Washington, DC : Foreign Policy In Focus, Sept. 26, 2006.
[4] Voir Ansar Issane, “Métastases du salafisme Algérien à l’épreuve des soubresauts sahariens et des rebellions Azawadiennes”, blog Temoust, 2012
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/18/2013
0
commentaires
Liens vers ce message
L'Impérialisme ou l'alliance de la populace et du capital
Dans le contexte de 1'époque, l'impérialisme balayait toutes difficultés et offrait ce semblant de sécurité, si universel dans l'Europe d'avant-guerre, qui trompait tout le monde à l'exception des esprits les plus fins. Péguy en France et Chesterton en Angleterre avaient compris d'instinct qu'ils vivaient dans un monde de faux-semblants et que sa stabilité constituait le pire des mensonges. Jusqu'à ce que tout se mît à tomber en miettes, la stabilité de structures politiques manifestement dépassées était un fait, et leur longévité impavide et obstinée semblait faire mentir ceux qui sentaient le sol trembler sous leurs pieds. La solution de l'énigme, c'était l'impérialisme. À la question fatidique: pourquoi le concert des nations européennes a-t-il permis à ce fléau de se répandre jusqu'à ce que tout fût détruit, le bon comme le mauvais, la réponse est que tous les gouvernements sans exception savaient parfaitement que leurs pays étaient secrètement en train de se désintégrer, que le corps politique se détruisait de l'intérieur et qu'ils vivaient en sursis.
Sous un abord assez inoffensif, l'expansion apparut dans un premier temps comme le débouché pour l'excédent de capitaux auquel elle offrait un remède: l'exportation du capital. L'enrichissement galopant qu'avait provoqué la production capitaliste dans un système social fondé sur la distribution inégalitaire avait abouti à la « surépargne », autrement dit l'accumulation d'un capital condamné à l'inertie à l'intérieur des capacités nationales existantes à produire et à consommer. C'était véritablement de l'argent superflu. Utile à personne, bien que détenu par une classe de plus en plus importante de quidams. Les crises et dépressions qui suivirent pendant les décennies du pré-impérialisme avaient conforté les capitalistes dans l'idée que leur système économique de production tout entier dépendait d'une offre et d'une demande qui devaient désormais provenir de « l'extérieur de la société capitaliste ». Ce système d'offre et de demande venait de l'intérieur de la nation tant que le système capitaliste ne contrôlait pas toutes ses classes au moyen de la totalité de sa capacité productive. Lorsque le capitalisme eut pénétré la structure économique tout entière et que toutes les couches sociales se trouvèrent dans l'orbite de son système de production et de consommation, les capitalistes eurent clairement à choisir entre voir s'écrouler le système entier ou bien trouver de nouveaux marchés, autrement dit pénétrer de nouveaux pays qui n'étaient pas encore soumis au capitalisme et qui pouvaient par conséquent fournir un système d'offre et de demande nouveau, non capitaliste.
Les dépressions des années 1860 et 1870, qui ont ouvert l'ère de l'impérialisme, ont joué un rôle décisif en contraignant la bourgeoisie à prendre conscience pour la première fois que le péché originel de pillage pur et simple qui, des siècles auparavant, avait permis « l'accumulation originelle du capital» (Marx) et amorcé toute l'accumulation à venir, allait finalement devoir se répéter si l'on ne voulait pas voir soudain mourir le moteur de I'accumulation. Face à ce danger, qui ne menaçait pas uniquement la bourgeoisie, mais aussi la nation tout entière, d'une chute catastrophique de la production, les producteurs capitalistes comprirent que les formes et les lois de leur système de production « avaient depuis l'origine été calculées à l'échelle de la terre entière. ».
La première réaction à la saturation du marché intérieur, à la pénurie de matières premières et aux crises grandissantes fut l'exportation de capital. Les détenteurs de la richesse superflue tentèrent d'abord d'investir à l' étranger sans volonté d'expansion ni de contrôle politique, ce qui eut pour résultat une orgie sans pareille d'escroqueries, de scandales financiers et de spéculations boursières, d'autant plus alarmante que les investissements à l'étranger rapportaient beaucoup plus que les investissements intérieurs. Les gros sous issus de la surépargne ouvraient la voie au modeste bas de laine, fruit du travail du petit peuple. De la même manière, les entreprises métropolitaines, soucieuses de ne pas se laisser distancer par les gros profits de l'investissement à l'étranger, en vinrent elles aussi à des méthodes frauduleuses et attirèrent un nombre croissant de gens qui jetaient l'argent par les fenêtres dans l'espoir d'en tirer des profits miraculeux.
Le scandale de Panama en France, le Gründungsschwindel en Allemagne et en Autriche, devinrent des exemples classiques. En contrepartie des énormes profits promis, on assistait à des pertes énormes. Les petits épargnants perdirent tant et si vite que les détenteurs du gros capital superflu restèrent bientôt seuls en course sur ce qui était, en un sens, un champ de bataille. Après avoir échoué à transformer la société entière en une communauté de joueurs, ils se sentaient encore une fois superflus, exclus du processus normal de production auquel toutes les autres classes, après un certain émoi, revinrent tranquillement, bien que quelque peu appauvries et aigries.
L'exportation de l'argent et l'investissement à l'étranger ne sont pas en eux-mêmes l'impérialisme et ne mènent pas nécessairement à l'expansion érigée en système politique. Tant que les détenteurs du capital superflu se contentaient d'investir «une part importante de leurs biens dans des contrées étrangères », même si cette tendance allait «à l'encontre de toutes les traditions nationalistes passées », ils ne faisaient guère que confirmer leur séparation d'avec un corps national dont ils étaient de toute manière les parasites. C'est seulement lorsqu'ils demandèrent aux gouvernements de protéger leurs investissements (une fois que l'escroquerie des débuts leur eut ouvert les yeux sur la possibilité d'utiliser la politique contre les risques du jeu) qu'ils reprirent place dans la vie de la nation. À cet égard, ils suivaient néanmoins la tradition bien établie de la société bourgeoise, consistant à ne voir dans les institutions politiques qu'un instrument destiné à protéger la propriété individuelle. Seule l'heureuse coïncidence de l'essor d'une nouvelle classe de propriétaires avec la révolution industrielle avait fait de la bourgeoisie le promoteur et le nerf de la production. Tant qu'elle remplissait cette fonction essentielle dans la société moderne, qui est surtout une communauté de producteurs, sa richesse jouait un rôle important pour la nation dans son ensemble. Les détenteurs du capital superflu ont été la première fraction de la classe bourgeoise à vouloir des profits sans remplir de réelle fonction sociale - fût-ce la fonction de producteur exploitant - et la première, par conséquent, qu'aucune police n'aurait pu protéger contre la colère du peuple.
Dès lors, l' expansion représentait une planche de salut pas seulement pour le capital superflu. Plus important encore, elle protégeait les détenteurs de ce capital contre la perspective menaçante de demeurer à tout jamais superflus et parasites. Elle sauva la bourgeoisie des conséquences de la distribution inégalitaire et régénéra son concept de propriété à une époque où la richesse ne pouvait plus servir de facteur de production à l'intérieur de la structure nationale, et où elle était entrée en conflit avec l'idéal de production de l' ensemble de la communauté.
Plus ancien que la richesse superflue, il y avait cet autre sous-produit de la production capitaliste: les déchets humains que chaque crise. succédant invariablement à chaque période de croissance industrielle, éliminait en permanence de la société productive. Les hommes devenus des oisifs permanents étaient aussi superflus par rapport à la communauté que les détenteurs de la richesse superflue. Tout au long du XIXe siècle. On avait dénoncé la véritable menace que ces hommes faisaient peser sur la société, et leur exportation avait contribué à peupler les dominions du Canada et de l'Australie aussi bien que les États-Unis. L'élément nouveau, à l'ère impérialiste, est que ces deux forces superflues, l'argent superflu et la main-d' œuvre superflue, se sont donné la main pour quitter ensemble le pays. Le concept d' expansion - exportation du pouvoir gouvernemental et annexion de tout territoire où les nationaux avaient investi soit leur argent soit leur travail - semblait être la seule alternative à des pertes de plus en plus lourdes en argent et en hommes. L'impérialisme et sa notion d'expansion illimitée semblaient offrir un remède permanent à un mal permanent.
Ironie du sort, le pays où la richesse superflue et les hommes superflus se trouvèrent réunis pour la première fois était lui-même en passe de devenir superflu. L'Afrique du Sud était une possession britannique depuis le début du siècle parce qu'elle assurait la route maritime des Indes. Cependant l'ouverture du canal de Suez, et la conquête administrative de l'Égypte qui en découla, privèrent bientôt d'une grande part de son importance le vieux comptoir commercial du Cap. Les Britanniques se seraient alors vraisemblablement retirés d'Afrique. Tout comme l'avaient fait les autres nations européennes une fois liquidés leurs biens et leur commerce en Inde.
L'ironie particulière et, en un sens, la circonstance symbolique qui firent de manière inattendue de l'Afrique du Sud « le berceau de l'Impérialisme » tiennent à la nature même de son soudain attrait alors qu'elle avait perdu toute valeur pour l'empire proprement dit: on y découvrit des gisements de diamants dans les années 1870, et d'importantes mines d'or dans les années 1880. La soif nouvelle du profit à tout prix coïncidait pour la première fois avec la vieille course au trésor. Prospecteurs, aventuriers et déchets des grandes villes émigrèrent vers le continent noir de concert avec le capital des pays industriellement développés. Désormais la populace, engendrée par la monstrueuse accumulation du capital, accompagnait ce qui l'avait engendrée, dans ces voyages de découverte où rien n'était découvert hormis de nouvelles possibilités d'investissement. Les détenteurs de la richesse superflue étaient les seuls hommes susceptibles de se servir des hommes superflus accourant des quatre coins de la planète. Ils établirent ensemble le premier paradis des parasites, dont l'or était le principe vital. L'impérialisme, produit de l'argent superflu et des hommes superflus, commença son extraordinaire carrière en produisant les biens les plus superflus et les plus irréels qui soient.
On peut encore se demander si la panacée de l'expansion aurait inspiré une telle tentation aux non-impérialistes si elle avait proposé ses dangereuses solutions aux seules forces superflues qui, de toute façon, étaient déjà sorties du corps constitué de la nation. La complicité de tous les groupes parlementaires en faveur des programmes impérialistes est un fait notoire. L'histoire du parti travailliste britannique est à cet égard une chaîne pratiquement ininterrompue de justifications de la précoce prédiction de Cecil Rhodes: « Les travailleurs découvrent qu'en dépit de l'immense attachement que leur témoignent les Américains et des sentiments extrêmement fraternels qu'ils se vouent réciproquement en ce moment même, ceux-ci interdisent toutefois leurs produits. Les travailleurs s'aperçoivent aussi que la Russie, la France et l'Allemagne font localement de même, et ils voient que s'ils n'y prennent pas garde, il n'y aura plus pour eux un seul endroit au monde avec lequel faire du commerce. Voilà pourquoi les travailleurs sont devenus impérialistes, et pourquoi le parti libéral les suit. »
En Allemagne, les libéraux (et non le parti conservateur) ont été les véritables promoteurs de cette fameuse politique navale qui devait peser si lourd dans le déchaînement de la Première Guerre mondiale. Le parti socialiste hésitait entre un soutien actif à la politique navale des impérialistes (il vota à plusieurs reprises des crédits pour la création d'une marine de guerre allemande après 1906) et un total mépris vis-à-vis de toute préoccupation de politique étrangère. Les mises en garde isolées contre le Lumpen-prolétariat et la possibilité de corrompre certaines fractions de la classe ouvrière par les miettes du banquet impérialiste ne conduisirent pas à une meilleure compréhension de la fascination qu'exerçaient les programmes impérialistes sur les hommes de troupe du parti.
En termes marxistes, le phénomène nouveau d'une alliance entre les masses et le capital semblait tellement contre nature, si manifestement en désaccord avec la doctrine de la lutte des classes, que les réels dangers de l'ambition impérialiste - diviser l'humanité en races de maîtres et races d'esclaves, en races supérieures et inférieure, en hommes blancs et en peuples de couleur, autant de distinctions qui étaient en fait des tentatives pour unifier le peuple en se fondant sur la populace - passèrent totalement inaperçus. Même l'effondrement de la solidarité internationale, lorsque éclata la Première Guerre mondiale, ne parvint pas à troubler la béatitude des socialistes ni leur foi dans le prolétariat en tant que tel. Les socialistes en étaient encore à étudier les lois économiques de l'impérialisme alors que les impérialistes avaient pour leur part cessé depuis longtemps de leur obéir: dans les pays outre-mer, ces lois avaient été sacrifiées au « facteur impérial» ou au « facteur de race », et seuls une poignée de messieurs d'un certain âge appartenant à la haute finance croyaient encore aux droits inaliénables du taux de profit.
L'étrange faiblesse de l'opposition populaire à l'impérialisme, les nombreuses incohérences et les manquements brutaux à leurs promesses d'hommes d'État libéraux fréquemment taxés d'opportunisme et d'escroquerie, ont d'autres causes plus profondes. Nil' opportunisme ni l'escroquerie n'auraient pu persuader un homme comme Gladstone, leader du parti libéral, de manquer à sa promesse d'évacuer l'Égypte lorsqu'il deviendrait Premier ministre. Sans en avoir nettement conscience, ces hommes partageaient avec le peuple la conviction que le corps national lui-même était si profondément scindé en classes et que la lutte des classes était une caractéristique si universelle de la vie politique moderne que la cohésion même de la nation était en péril. Là encore, l'expansion apparaissait comme une planche de salut, dès lors et aussi longtemps qu'elle serait capable de susciter un intérêt commun pour la nation dans son intégralité; c'est principalement pour cette raison que les impérialistes purent devenir les « parasites du patriotisme ».
Pour une part, évidemment, ces espérances s'apparentaient encore à la vieille et perverse pratique consistant à « cicatriser» les conflits intérieurs au moyen d'aventures lointaines. Pourtant la différence est nette. Les aventures sont, par leur nature même, limitées dans le temps et dans l'espace; elles peuvent réussir à surmonter momentanément les conflits, bien qu'en règle générale elles échouent et tendent plutôt à les aviver. L'aventure impérialiste de l'expansion était apparue d'emblée comme une solution éternelle, parce qu'on croyait cette expansion illimitée. Du reste, l'impérialisme n'était pas une aventure au sens habituel du terme, car il s'appuyait moins sur les slogans nationalistes que sur la base apparemment solide des intérêts économiques. Dans une société d'intérêts contradictoires, où le bien commun était identifié à la somme globale des intérêts individuels, l'expansion semblait, elle, pouvoir représenter un intérêt commun pour la nation tout entière. Comme les classes possédantes et dominantes avaient convaincu tout le monde que l'intérêt économique et la passion de la propriété confèrent une base raisonnable au corps politique, même les hommes d'État non impérialistes se laissèrent aisément persuader d'applaudir lorsqu'un intérêt économique commun se profila à l'horizon.
Voilà donc les raisons qui ont amené le nationalisme à nourrir un tel penchant envers l'impérialisme, en dépit des contradictions internes entre les deux principes. Moins les nations étaient aptes à incorporer les peuples étrangers (ce qui allait contre la constitution de leur propre corps politique), plus elles étaient tentées de les opprimer. En théorie, un abîme sépare le nationalisme de l'impérialisme; dans la pratique, cet abîme peut être franchi, et il l'a été, par le nationalisme tribal et le racisme brutal. Dès le début, et dans tous les pays. Les impérialistes déclarèrent bien haut et à qui voulait les entendre qu'ils se situaient « au-delà des partis », et ils furent les seuls à parler au nom de la nation dans son ensemble. Cela était particulièrement vrai des pays d'Europe centrale et orientale, qui avaient peu ou pas de comptoirs outre-mer; dans ces pays, l'alliance entre la populace et le capital s'effectuait sur place et souffrait d'autant plus fortement des institutions nationales et de tous les partis nationaux (qu'elle attaquait beaucoup plus violemment).
L'indifférence méprisante des politiciens impérialistes à l'égard des questions intérieures était partout évidente, particulièrement en Angleterre. Tandis que l'influence des « partis au-dessus des partis» comme la Primrose League demeurait secondaire, c'est principalement à cause de l'impérialisme que le système bipartite dégénéra en système des Front Benches ; ce qui aboutit à une « diminution du pouvoir de l'opposition » au Parlement et à une augmentation du « pouvoir du cabinet au détriment de la Chambre des communes ». Bien entendu, on présentait aussi cette situation comme une politique dépassant la guerre des partis et des intérêts individuels, et les acteurs en étaient des hommes qui affirmaient parler au nom de la nation tout entière. Comment un tel langage n'aurait-il pas séduit et abusé ceux qui, précisément. conservaient encore une étincelle d'idéalisme politique? La clameur unitaire ressemblait exactement aux cris de bataille qui, depuis toujours, avaient conduit les peuples à la guerre; et pourtant personne ne sut déceler dans ce recours universel et permanent à l'unité le germe d'une guerre universelle et permanente.
Les fonctionnaires s'engagèrent plus activement que tous les autres groupes dans le courant impérialiste et furent les principaux responsables de la confusion entre impérialisme et nationalisme. Les États-nations avaient créé une administration en tant que corps permanent de fonctionnaires remplissant leur rôle sans tenir compte des intérêts de classe ni des changements de gouvernement, et ils s'appuyaient sur eux. Leur honneur et leur amour-propre professionnels - surtout en Angleterre et en Allemagne - venaient de ce qu'il, étaient les serviteurs de la nation en tant que telle. Seul leur groupe avait directement intérêt à soutenir la revendication fondamentale de l'État à l'indépendance vis-à-vis des classes et des factions. Que l'autorité de l'État-nation lui-même dépendît largement de l'indépendance économique et de la neutralité politique de ses fonctionnaires semble aujourd'hui évident; le déclin des nations a invariablement commencé avec la corruption de leurs administrations permanentes et avec la conviction générale que les fonctionnaires sont à la solde non de l'État, mais des classes possédantes. À la fin du siècle, celles-ci avaient acquis une telle prépondérance qu'il eût été pour ainsi dire ridicule de la part d'un agent de l'État de s'entêter à prétendre servir la nation. La division en classes les excluait du corps social et les contraignait à former une clique à part. Dans les administrations coloniales, ils échappaient à la véritable désintégration du corps national. En gouvernant les peuples étrangers de lointains pays, il leur était beaucoup plus facile de se prétendre les héroïques serviteurs de la nation - « eux qui, par les services rendus. avaient glorifié la race britannique » que s'ils étaient restés en Angleterre. Les colonies n'étaient plus simplement « une grande organisation de détente en plein air pour les classes supérieures », ainsi que James Mill pouvait encore les décrire; elles allaient devenir l'ossature même du nationalisme britannique, qui découvrit dans la domination de pays lointains et dans le gouvernement de peuples étrangers le seul moyen de servir les intérêts britanniques et rien qu'eux. L'administration croyait en fait que « le génie particulier d'une nation ne se dévoile jamais plus clairement que dans sa manière de traiter les races assujetties ».
En vérité, c'est seulement une fois loin de son pays qu'un citoyen d'Angleterre, d'Allemagne ou de France pouvait réellement n'être tien d'autre qu'anglais, allemand ou français. Dans son propre pays, il était tellement englué dans des questions d'intérêt économique ou de loyalisme vis-à-vis de la société qu'il se sentait plus proche d'un membre de sa propre classe en pays étranger que d'un homme d'une autre classe dans son propre pays. L'expansion régénéra le nationalisme, et fut accueillie par conséquent comme un instrument de la politique nationale, Les membres des nouvelles sociétés coloniales et des ligues impérialistes se sentaient « bien au-dessus de la lutte entre partis », et plus ils allaient s'expatrier loin, plus s'enracinait leur conviction de «ne représenter qu'un intérêt national ». Cela montre bien la situation désespérée des nations européennes avant I'impérialisme, à quel point leurs institutions s'étaient affaiblies, et la désuétude de leur système social face à la capacité grandissante de l'homme à produire, Les expédients utilisés étaient eux aussi désespérés, et finalement le remède se révéla pire que le mal - que, d'ailleurs, il ne sut pas guérir.
Il faut s'attendre à trouver l'alliance entre le capital et la populace à l'origine de toute politique impérialiste de quelque importance. Dans certains pays, surtout la Grande Bretagne, cette nouvelle alliance entre les beaucoup trop riches et les beaucoup trop pauvres était et demeura limitée aux possessions outre-mer. La prétendue hypocrisie des politiques britanniques fut le résultat du bon sens des hommes d'État qui avaient marqué très nettement la limite entre les méthodes coloniales et la politique intérieure normale, évitant de la sorte, et avec un succès considérable, l'effet en retour tant redouté de l'impérialisme sur la métropole. Dans d'autres pays, principalement en Allemagne et en Autriche, l'alliance prit la forme, à l'intérieur, de mouvements annexionnistes, et à un degré moindre, en France, d'une politique dite «coloniale ». Ces « mouvements» avaient pour but d'impérialiser, pour ainsi dire, la nation tout entière (et pas seulement sa frange « superflue»), de combiner politique intérieure et politique étrangère de manière à organiser la nation à seule fin de mieux rançonner les territoires étrangers et d'avilir en permanence leurs peuples étrangers.
L'émergence de la populace au sein même de l'organisation capitaliste a été observée très tôt par tous les grands historiens du XIXe siècle, qui notaient soigneusement et anxieusement son développement. Le pessimisme historique, de Burckhardt à Spengler, découle essentiellement de ce constat. Mais les historiens, tristement préoccupés par le phénomène en soi, échouèrent à saisir que l'on ne pouvait identifier cette populace avec la classe ouvrière grandissante, ni avec le peuple pris dans son ensemble, mais qu'elle se composait en fait des déchets de toutes les classes. Sa composition donnait à croire que la populace et ses représentants avaient aboli les différences de classe et que ces individus, qui se tenaient en dehors de la nation divisée en classes, étaient le peuple lui même (la Volksgemeinschaft, comme les appelaient les nazis) plutôt que sa déformation et sa caricature. Les tenants du pessimisme historique comprenaient l'irresponsabilité fondamentale de cette nouvelle couche sociale; ils avaient également raison de prévoir l'éventualité que la démocratie se transforme en un despotisme dont les tyrans seraient issus de la populace et s'appuieraient sur elle. Ce qu'ils ne parvenaient pas à comprendre, c'est que la populace est non seulement le rebut mais aussi le sous-produit de la société bourgeoise. qu'elle est directement produite par elle et qu'on ne peut, par conséquent, l'en séparer tout à fait. C'est pourquoi ils ne surent pas remarquer l'admiration grandissante de la haute société à l'égard du monde des bas-fonds, qui traverse en filigrane tout le XIXe siècle, sa dérobade, pas à pas, devant toute considération morale, et son goût croissant pour le cynisme anarchiste de sa progéniture. Au tournant du siècle, l'affaire Dreyfus révéla que les bas-fonds et la haute société étaient, en France, si étroitement liés qu'il devenait bien difficile de situer l'un quelconque des «héros» parmi les antidreyfusards de l'une ou l'autre catégorie.
Ce sentiment de complicité, cette réunion du géniteur et de sa progéniture, dont les romans de Balzac ont donné une peinture déjà classique, sont à mettre ici à l'origine de toute considération économique, politique ou sociale, et rappellent les traits psychologiques de ce nouveau type d'homme occidental que Hobbes avait définis trois siècles plus tôt. Mais, il est vrai, c'est essentiellement grâce à la clairvoyance acquise par la bourgeoisie au cours des crises et dépressions qui précédèrent l' impérialisme que la haute société avait fini, par admettre qu'elle était prête à accepter le retournement révolutionnaire des valeurs morales que le « réalisme» de Hobbes avait proposé, et qui était de nouveau proposé, cette fois, par la populace et ses meneurs. Le seul fait que le « pêché originel » d'« accumulation originelle du capital» allait rendre indispensables des péchés supplémentaires, afin de permettre le fonctionnement du système, persuadait beaucoup plus efficacement la bourgeoisie de se débarrasser des contraintes de la tradition occidentale que n'auraient pu le faire, au demeurant, son philosophe ou ses bas-fonds. C'est ainsi que la bourgeoisie allemande finit par jeter bas le masque de l'hypocrisie et par avouer ouvertement ses liens avec la populace. en demandant à celle-ci de se faire le champion de ses intérêts de propriété.
Il est significatif que ce phénomène se soit produit en Allemagne. En Angleterre et en Hollande, le développement de la société bourgeoise avait progressé assez paisiblement et la bourgeoisie de ces pays put jouir de plusieurs siècles de sécurité en ignorant la peur. Cependant, en France, son essor fut interrompu par une grande révolution populaire dont les conséquences vinrent contrecarrer la suprématie béate de la bourgeoisie. En Allemagne, où la bourgeoisie dut atteindre la seconde moitié du XIXe siècle pour atteindre a son plein épanouissement son essor s'accompagna d'emblée du développement d' un mouvement révolutionnaire ouvrier de tradition pratiquement aussi ancienne que la sienne. Il allait de soi que plus la classe bourgeoise se sentait menacée au sein de son propre pays, plus elle était tentée de déposer le lourd fardeau de l'hypocrisie. En France, les affinités de la haute société avec la populace surgirent au grand jour plus tôt qu'en Allemagne, mais, en fin de compte, elles devinrent aussi fortes dans l'un et l'autre pays. Du fait de sa tradition révolutionnaire et d'une industrialisation encore faiblement développée, la France produisait toutefois une populace relativement peu nombreuse, si bien que sa bourgeoisie finit par se voir contrainte de chercher appui au-delà de ses frontières et de s'allier avec l'Allemagne de Hitler.
Quelle que soit la nature précise de la longue évolution historique de la bourgeoisie dans les divers pays d'Europe, les principes politiques de la populace, tels qu'ils apparaissent dans les idéologies impérialistes et les mouvements totalitaires, trahissent une affinité étonnamment forte avec le comportement politique de la société bourgeoise quand celui-ci est exempt de toute hypocrisie et de toute concession à la tradition chrétienne. Ce qui, dans une période plus récente, a rendu les attitudes nihilistes de la populace si attirantes intellectuellement, aux yeux de la bourgeoisie est une relation de principe qui va bien au-delà de la naissance de la populace proprement dite.
En d'autres termes, la disparité entre cause et effet, qui a caractérisé la naissance de l'impérialisme, a ses raisons d'être. L'occasion - une richesse superflue créée par un excès d'accumulation et qui avait besoin de l'aide de la populace pour trouver un investissement à la fois sûr et rentable - a déclenché une force qui avait toujours existé dans la structure de base de la société bourgeoise, bien qu'elle fût jusqu'alors dissimulée par de plus nobles traditions et par cette bienheureuse hypocrisie dont La Rochefoucauld disait qu'elle est l'hommage du vice à la vertu. En même temps, une politique du pouvoir totalement dépourvue de principes ne pouvait s'exercer qu'à partir du moment où il se trouvait une masse de gens, eux-mêmes totalement dépourvus de principes, si importants en nombre qu'ils dépassaient la capacité de l'Etat et de la société à les prendre en charge. Le fait que seuls des politiciens impérialistes pouvaient utiliser cette populace, et que seules des doctrines raciales pouvaient séduire celle-ci porte à croire qu'il n'y avait que l'impérialisme pour régler les graves problèmes intérieurs, sociaux et économiques, des temps modernes.
La philosophie de Hobbes, il est vrai. ne contient rien des doctrines raciales modernes, qui non seulement excitent la populace mais qui, dans leur forme totalitaire, dessinent très clairement les traits d'une organisation grâce à laquelle l'humanité pourrait mener à bien le processus perpétuel d'accumulation du capital et du pouvoir jusqu'à son terme logique: l'autodestruction. Du moins Hobbes a-t-il donné à la pensée politique le préalable à toute doctrine raciale, c'est-à-dire l'exclusion a priori de l'idée d'humanité qui constitue la seule idée régulatrice en termes de droit international. En partant du principe que la politique étrangère se situe nécessairement hors du contrat humain, qu'elle s'exprime par une guerre perpétuelle de tous contre tous, ce qui est la loi de « l'état de nature », Hobbes apporte le meilleur fondement théorique possible à ces idéologies naturalistes qui maintiennent les nations à l'état de tribus, séparées par nature les unes des autres, sans nul contact possible, inconscientes de la solidarité humaine et n'ayant en commun que l' instinct de conservation que l' homme partage avec le monde animal. Si l'idée d'humanité, dont le symbole le plus décisif est l'origine commune de l'espèce humaine, n'a plus cours, alors rien n'est plus plausible qu'une théorie selon laquelle les races brunes, jaunes et noires descendent de quelque espèce de singes différente de celle de la race blanche, et qu'elles sont toutes destinées par nature à se faire la guerre jusqu'à disparaître de la surface du globe.
S'il devait se révéler exact que nous sommes emprisonnés dans ce processus perpétuel d'accumulation du pouvoir conçu par Hobbes, alors l'organisation de la populace prendra inévitablement la forme d'une transformation des nations en races, car il n'existe, dans les conditions d'une société d'accumulation, aucun autre lien unificateur possible entre des individus qui, du fait même du processus d'accumulation du pouvoir et d'expansion. sont en train de perdre toutes les relations qui par nature les unissent à leurs semblables.
Le racisme peut conduire le monde occidental à sa perte et, par suite, la civilisation humaine tout entière. Quand les Russes seront devenus des Slaves, quand les Français auront assumé le rôle de chefs d'une force noire, quand les Anglais se seront changés en «hommes blancs », comme déjà, par un désastreux sortilège. tous les Allemands sont devenus des Aryens, alors ce changement signifiera lui-même la fin de l'homme occidental. Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer: la race est, politiquement parlant, non pas le début de l'humanité mais sa fin, non pas l'origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l'homme mais sa mort contre nature.
(Hannah Arendt, L'Impérialisme)
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/16/2013
1 commentaires
Liens vers ce message
La France qui gagne est-elle synonyme du Mali qui gagne ?
Mais, s’il est indéniable que l’Afrique a beaucoup évolué depuis les indépendances, au début des années 1960, que dire des imaginaires africains aujourd’hui, au regard des invasions récentes de la France, et autres anciens empires impérialistes en Libye, en Côte d’Ivoire et au Mali ?
En voyant l’euphorie et l’enthousiasme avec lesquels les Maliens – et avant eux, les Libyens et Ivoiriens – ont accueilli l’intervention française dans leur pays, on serait en droit de se dire que les Africains ne demandent pas mieux que d’être recolonisés par les anciennes puissances. Qui pourrait les en blâmer ? Le Mali, comme la Côte d’Ivoire, il y a deux ans, est tombé dans le gouffre, sans perspective apparente de sortie.
La situation du Mali avant l’intervention française
Au nord, on a semé la terreur dans les cœurs des populations et interdit aux femmes de sortir seules en ville, même pendant le jour. Ajoutez à cela l’application barbare et primitive de la charia, où les gens risquent la lapidation, sinon leurs bras ou jambe coupés, si quelqu’un les accusait de viol, de vol, ou d’adultère, même pour se venger. Plus de 300 000 personnes sont déplacées et on a réveillé les vieux démons de la haine ethnique entre personnes de « peau blanche » et « peau noire. »
Le sud du Mali ne représente pas une meilleure image que le nord, en ce qui concerne les violations des droits de l’homme et l’anarchie dans l’octroi de l’autorité du gouvernement. Les arrestations arbitraires des civils et la confiscation de leurs biens par l’ex-junte continuent, plus de neuf mois après le coup d’Etat, malgré le rétablissement de l’ordre constitutionnel, avec la nomination d’un gouvernement de transition. Si, au nord, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) a été rapidement expédié par Lyad Ag Ghaly et son Ansar dine, avec le soutien et le regard vigilant d’Aqmi et du Mujao, au sud les institutions républicaines sont affaiblies par le chef de l’ex-junte, Amadou Haya Sanogo, qui semble préférer le pouvoir qu’il détient dans son fief de Kati, en dehors de la loi républicaine. Cela lui offre l’opportunité de manger dans les coffres publics aussi longtemps que possible, et de retarder le retour à la constitutionalité et à la réconciliation de Bamako avec les rebelles touaregs du MNLA.
Le sud, comme le nord, a aussi ses intégristes, ceux qui instrumentalisent l’islam à des fins politiques. Ainsi, le gouvernement de transition est obligé de faire la courbette à des chefs religieux, tels que Sheikh Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil islamique, devenu célèbre au Mali pour avoir bloqué le passage du “ Code de la famille ” ayant pour objectif de donner plus de droits à la femme dans la société. En un mot, nous avons au sud, comme au nord, des sbires qui ne demandent qu’à faire durer la transition pour mieux profiter du gâteau national.
La Françafrique et l’odeur du père
Dans de telles conditions, on peut aisément comprendre ceux qui voient dans l’intervention française la meilleure solution pour sauver la nation malienne. Ainsi, dirait-on, la France, qui nous avait donné une nation à l’indépendance, est revenue cette fois pour nous la sauvegarder contre les terroristes, les trafiquants de drogues, les bandits armés et envahisseurs barbares, et les fous de dieu.
Souvenons-nous que Fanon, dans Peau noire, masques blancs (1952), avait aussi déconstruit ce complexe du père blanc, dont souffriraient les Africains. A son crédit, François Hollande, lui-même, avait, aussitôt après son intronisation, pris ses distances par rapport à la Françafrique.
Mais, on sait que les puissances occidentales, particulièrement les anciens empires coloniaux, ont toujours considéré les ressources des sous-sols africains comme les leurs. Ils sont prêts à sacrifier des vies humaines en Afrique pour préserver leurs intérêts dans le pétrole du Congo et du Gabon, le coltan en République démocratique du Congo, ou l’uranium du Niger. Le nord du Mali a été dans le viseur de la France bien avant l’indépendance de l’Algérie et du Mali.
On peut alors spéculer que, stratégiquement, la France, dans son rôle du « retour du père absent », a aussi à l’esprit le pétrole et d’autres minerais qui se trouveraient dans le sous-sol du désert malien. On pourrait même dire que c’est du business as usual pour Paris, où la Françafrique a toujours primé sur tout.
Ironiquement, et c’est dommage pour le Mali, cette réalité politico-économique est masquée par des discours sur l’intégrisme islamique et la lutte contre le terrorisme.
On savait depuis un moment que François Hollande voulait frapper les rebelles au nord du Mali, alors même qu’il refusait d’obtempérer à l’appel de secourir le gouvernement de François Bozizé de la Centrafrique. De même, Hollande a été intransigeant envers Laurent Désire Kabila, qu’il avait qualifié de mauvais élève de la démocratie. Comment pouvait-il alors courir à la défense de la démocratie au Mali, et attaquer les terroristes du nord, sans même faire fi de Amadou Haya Sanogo, l’homme qui a fait le coup d’Etat, détruit l’armée malienne et se maintient en obstacle contre toute tentative de reforme constitutionnelle ?
Pourtant, les alliés de la France, comme les Etats-Unis, l’Union européenne et l’ONU, prônaient la négociation, en grande partie, parce qu’ils ne pouvaient pas fermer les yeux et prétendre que Sanogo et ses cohortes de Kati n’existaient pas. Même les Bamakois du Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et la République, (FPR) pensent que Sanogo est aussi dangereux pour la survie de la démocratie au Mali que tous les fous de dieu venant du Nord.
Mais voilà que Lyad Ag Ghali, chef du mouvement Ansar Dine, donne une opportunité inespérée à François Hollande. Ag Ghaly croyait, peut-être, renforcer sa main contre les négociateurs du gouvernement de transition à Bamako, ou, peut être, était-il obligé par ses alliances avec les jihadistes transfrontaliers du Mujao, d’Aqmi et du Boko Haram, qui ambitionnent d’aller au-delà du Mali, ou encore, comme diraient les théoriciens du complot, peut être qu’il est tombé dans un piège tendu par la France, avec le Burkina Faso et ce qui reste de l’armée malienne. Le résultat est que les jihadistes se sont avancés au-delà de la “ ligne rouge ”, en plein centre du territoire malien, dans la région de Mopti.
L’idée d’une attaque imminente des terroristes “ islamistes ” sur Mopti et Bamako n’est pas sans rappeler les désastres humanitaires que Gaddafi aurait pu causer à Benghazi, ou Saddam Hussein en Irak. Avec cette peur dans nos cœurs, les Maliens, en premiers, et les défenseurs des droits de l’homme, partout dans le monde, ne pouvaient qu’espérer et recevoir, avec soulagement, l’intervention française au Mali, et voir François Hollande comme le sauveur de la nation malienne.
Hollande a gagné. Il a sauvé “ l’existence même du Mali ” là où l’Amérique avait hésité. Hollande a pris de court l’ONU et l’Algérie qui se cramponnaient derrières des paroles futiles de négociation. Hollande a même forcé la main des pays membres de la Cédéao, qui avaient, pourtant, plus à perdre dans l’éventualité d’une victoire des “ intégristes ” sur le Mali.
Et voila! Tout d’un coup, le monde entier dance au rythme de François Hollande. Pas seulement ses alliés européens et américains, mais aussi l’ONU, les voisins africains, y compris l’Algérie, qui risque pourtant d’avoir les “ islamistes ” sur son dos.
Mais la France qui gagne est-elle synonyme du Mali qui gagne? Nous savons bien que c’est dans l’intérêt des pays européens et des USA d’avoir une nation, un gouvernement stable, voire un homme fort, pour mieux asseoir leurs intérêts bilatéraux avec chaque Etat nation, fusse-t-il le plus petit ou le plus faible économiquement et politiquement. L’Amérique a usé de ses relations bilatérales avec les pays du Sahel pour y créer une base militaire (Africom ou commandement militaire américain pour l'Afrique) sur place. La France a toujours considéré le Mali comme un lieu stratégique, non seulement pour contrôler l’émigration des Maliens vers l’Europe, mais aussi pour combattre le terrorisme et le trafic de drogues, et avoir ses ressources naturelles à l’œil.
Les limites de l’Etat nation
Mais quel est l’intérêt du Mali, en tant qu’Etat nation, incapable de protéger ses propres frontières? Que dire, en général, de l’état nation en Afrique aujourd’hui ? On s’est rendu compte que les états nations, qui étaient nécessaires au moment de prendre nos indépendances, ne sont plus opérationnels, parce qu’ils constituent des obstacles à la mobilité des populations entre Etats africains, et obstruent la liberté d’expression des individus à l’intérieur de plusieurs pays. Les produits culturels et marchandises provenant d’un Etat sont aussi stigmatisés dans l’autre, au point qu’on puisse parler du nationalisme comme mécanisme d’exclusion, d’oppression, d’anti-progressisme et de racisme entre les nations africaines.
Il faut dire que le père à tuer aujourd’hui n’est plus le colonisateur qui nous vantait sa supériorité raciale et scientifique à longueur de journée, mais le Tanzanien passif mais trop bavard pour les Kenyans, le Dioula considéré comme étranger en Côte d’Ivoire, ou le Nigérian que les Ghanéens stigmatisent comme trop agressif et voleur. On peut facilement trouver les mêmes stéréotypes entre les Marocains et les Algériens, les Maliens et les Sénégalais, etc.
L’Etat nation est aussi devenu le sanctuaire du tribalisme dans plusieurs pays, où des hommes qui ont peur de tout perdre en embrassant la modernité, s’agrippent à leurs identités ancestrales pour sauvegarder les acquis qui les accompagnent. Ils refusent le changement mis en place par les mères et pères fondateurs de la nation moderne et éclairée, et prennent des options qui conduisent non seulement à la corruption des instruments de la sphère publique, mais aussi à des guerres civiles qui ne servent, en réalité, que les intérêts des capitalistes néolibéraux et la Chine actuelle. On peut citer en exemple les cas des guerres civiles au Congo, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Soudan et au Mali.
Vers des imaginaires panafricanistes
Au vu de ces évidences, la situation actuelle du Mali, loin d’être singulière en Afrique contemporaine, nous impose de réfléchir autrement que de passer tout notre temps à dénoncer l’ingérence des puissances étrangères dans nos affaires. La France est au Mali aujourd’hui parce qu’elle agit dans son intérêt, car, comme on le dit souvent, seuls les intérêts comptent en politique, comme en guerre.
Mais quel intérêt avons nous de garder nos émotions pour un Etat nation lorsque seuls les autres peuvent en sauver l’existence pour nous ? Si la nation et le nationalisme étaient utiles à l’Afrique à un moment, c’était pour nous débarrasser du joug colonial qui nous asservissait en sous-hommes. Si après cinquante années d’indépendances, les Occidentaux doivent venir au secours de nos Etats nations, ou pour nous protéger contre les dictateurs, ou nous apprendre la démocratie, peut-être qu’il faudrait commencer à repenser, à imaginer d’autres systèmes de vie en commun que ceux offerts par les Etats nations.
Si on ne peut pas protéger les droits des minorités à l’intérieur de nos Etats nations, pourquoi ne pas se poser la question sur l’existence de ces Etats nations? Pourquoi continuer à garder les hommes et les femmes comme des prisonniers dans la nation, si elle ne peut pas satisfaire leurs besoins élémentaires de liberté de mouvement et d’expression, de droit au travail, à l’éducation et à la santé ?
Après cinquante ans de stagnation dans l’Etat nation, pourquoi ne pas le dépasser et rêver d’une nouvelle Afrique où les hommes, les femmes, les pensées, les cultures et les marchandises circuleraient librement du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest ? Pour ce faire, il serait nécessaire de divorcer les Etats des nations. Les Etats auraient alors pour fonction principale le développement et le maintien des infrastructures de transport et mobilité, de l’économie, de la santé, de la culture, et de renforcer la sécurité et la protection des droits des individus.
Ce découplement, dans lequel nous reléguerions le rôle de la nation aux blocs régionaux et à l’Union africaine, pour nous concentrer sur la définition des Etats et de leurs accents culturels et économiques, constituerait la base de la nouvelle définition du panafricanisme. Il nous permettrait aussi de mieux négocier en bloc avec les puissances étrangères, plutôt que bilatéralement avec les moyens faibles des Etats nations.
Pour conclure, je voudrais retourner à la crise malienne et l’intervention de la France, pour dire que je l’accepte avec beaucoup d’appréhensions et inquiétudes. J’approuve tout ce qui peut aider le Mali, aujourd’hui, à se débarrasser de Lyad Ag Ghali avec son Ansar dine, et du capitaine Amadou Haya Sanogo et ses cohortes de Kati, qui sont, pour moi, de vrais poisons contre la démocratie. Mais le militarisme de François Hollande m’inquiète, parce que son intervention risque de pousser à l'arrière-plan les ambitions démocratiques des Maliens et d’autres Africains, pour ne révéler, au final, qu’une guerre entre le néolibéralisme occidental et l’islam politique, ou Al Qaeda au Sahel.
Parler du Mali avec le même vocabulaire et récit narratif que celui utilisé pour l’Afghanistan serait une occasion pour la France, l’Amérique et la Grande-Bretagne de s’installer pour de bon dans cette région du Sahel, et de transformer l’agenda politique et culturel de cette région en lutte contre le terrorisme et l’islamophophie. Nous avions vu tant de cooptations de nos programmes d’auto-détermination pendant la Guerre Froide, qu’il n’est pas inutile de questionner les vrais motifs de François Hollande au Mali. Comme on dit en Amérique, “Let the buyer beware”.
Le combat pour les Maliens ne fait que commencer, car les bombardements des avions français au nord causeront plus que des victimes parmi les civils. Comme on l’a vu avec la Libye, les “ islamistes ” d’Aqmi et le Mujao chercheront sans doute des sanctuaires en Algérie, en Mauritanie ou au Niger. Il faudrait aussi s’attendre à un ressentiment et des rancœurs de la part des musulmans au Mali et ailleurs, qui ont plus de sympathie envers les soi-disant islamistes que le gouvernement de Bamako, ou la France. J’ai eu des débats houleux avec mes amis et plusieurs cousins, frères et sœurs au Mali, qui n’arrêtent pas de me dire qu’un bon musulman n’avait rien à craindre d’Ansar dine ou de Sheikh Mahmoud Dicko. Ils sont là, après tout, pour renforcer l’enseignement du Coran, que tout bon musulman doit accepter avec bonheur.
L’autre grosse difficulté concerne les groupuscules nationalistes à Bamako qui considèrent que la démocratie est un concept occidental, parsemé de corruption, et de décadence, qu’il faut combattre. Ces petits groupes révèlent souvent des comportements staliniens, ou des attitudes ethniques et féodales, en se réclamant des traditions “ pures ,” du Mandé ou du Fouta, etc.
Il faudrait que ces groupuscules anti-démocratiques réalisent que le Mali ne pourra pas se relever en contournant les Touaregs du MNLA pour entamer le dialogue avec d’autres Touaregs de leur choix. La question du nord doit être abordée de manière compréhensive, et sans préjugé. Finalement, je pense qu’il faudrait aller aux élections, aussi rapidement que possible, et sans attendre la fin de la guerre, pour avoir en face de nous un gouvernement crédible.
En ce qui concerne nos leaders de la Cédéao et de l’UA, c’est à espérer qu’ils feront un sursaut pour prendre la vedette à François Hollande, et nous rendre fiers d’eux, maintenant qu’ils ont tous été embarqués, malgré eux, dans la guerre par la France.
Comme j’ai eu souvent à le dire, les nouveaux leaders d’une vraie renaissance africaine, comme ceux des indépendances, se reconnaîtront par leur courage à prendre en charge ces tissus vivants que sont les liens et relations entre les communautés, au-delà des frontières artificielles, pour imaginer une nouvelle géographie africaine basée sur les affinités culturelles et économiques. Ils se distingueront par leur capacité à rêver, à oser penser à un espace africain plus grand et plus convivial que les Etats Nations actuels.
Manthia Diawara
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/14/2013
0
commentaires
Liens vers ce message
De la prostitution coloniale
La réédition en 2009 par les éditions Payot de l’ouvrage de Christelle Taraud - La prostitution coloniale. Algérie, Maroc, Tunisie (1830-1962) - offre l’occasion de rappeler l’une des études les plus originales réalisées au cours des dix dernières années sur le genre en situation coloniale. Cette enquête très fouillée sur l’histoire de l’organisation de la prostitution au Maghreb sous l’ordre colonial français, depuis les années 1830 jusqu’au début des années 1960, repose sur le dépouillement systématique des archives françaises civiles et militaires de l’outre-mer (Aix-en-Provence, Nantes, Paris, Vincennes), l’analyse d’un volume impressionnant de fonds iconographiques (cartes postales, photographies, cinéma), et des sources publiées (presse, récits de voyage, littérature). Dans cette étude, Christelle Taraud pose une question centrale : en quoi l’administration française a-t-elle organisé un système de prostitution inédit dans cette région qui a participé pleinement du dispositif colonial, et à ce titre était en rupture avec l’organisation sociale et politique de la métropole ?
Les relations asymétriques et ethnicisées entre la métropole et les colonies à travers la prostitution réglementée se vérifient pleinement dans l’organisation des BMC par la hiérarchie militaire. En Afrique du Nord, les prostituées fournies aux soldats européens jusqu’au début des années 1960 étaient généralement d’origine indigène, de même que les BMC ouverts en Europe continentale après la Seconde Guerre mondiale pour la troupe indigène proposaient exclusivement des femmes colonisées soumises. Il est par ailleurs significatif que l’abolition du régime de la prostitution réglementée en métropole en 1946 n’ait pas concerné les colonies. Les BMC continuèrent de fonctionner en Algérie jusqu’en 1962. Des mineures y étaient exploitées en toute impunité. En réponse aux protestations publiques, la hiérarchie militaire déclarait que la législation française ne concernait pas les femmes indigènes et leurs employeurs, qui exerçaient selon leurs coutumes et leurs traditions. Les passes à la chaîne, la brutalité, le caractère sordide des relations de genre doublées par les relations ethniques, qui caractérisaient les BMC et les maisons d’abattage, avaient pour corollaire dans les dispensaires la violence et l’humiliation du contrôle sanitaire hebdomadaire – voire bihebdomadaire – des prostituées réduites à un sexe misérable et suspect. Cette prostitution fut logiquement assimilée par les indépendantistes à l’ordre colonial. L’indépendance entraîna dès 1955 la fermeture des quartiers réservés au Maroc et en Tunisie.
Finalement, l’administration française a échoué dans sa volonté de réglementation et d’organisation. Participant elle aussi de l’évolution de la société et du changement culturel liés au processus colonial, la prostitution clandestine se développa en relation avec la croissance urbaine et l’augmentation des populations citadines salariées, pauvres et déclassées, notamment parmi les femmes qui se prostituaient et parmi les hommes qui les fréquentaient. Christelle Taraud explore ainsi les milieux interlopes de la société coloniale qui correspondaient également à des espaces frontières où se mêlaient les populations et les cultures. Elle en vient ainsi à s’intéresser à l’évolution des identités de genre parmi les individus vecteurs et acteurs de ces processus d’hybridation culturelle.
Au total, en prenant en compte l’évolution générale des sociétés du Maghreb pour toute la période, en étudiant l’histoire de la sexualité, celle des représentations, des pratiques et des identités, Christelle Taraud propose une histoire globale du genre en situation coloniale. En mesure de répondre à l’interrogation initiale, elle met en évidence, magistralement, les liens dynamiques et structurels qui ont articulé la domination coloniale à la domination masculine.
Luc Capdevila
Voir aussi
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/10/2013
0
commentaires
Liens vers ce message
« Hasard », un mot voyageur
Bien que séduisante, et logique, cette filiation ne fait pas l’unanimité. Non pas l’origine arabe de “hasard”, qui semble clairement établie, mais le fait que ce terme vienne d’az-zahr. Car ce dernier mot, qui veut effectivement dire “dé” dans le langage parlé, n’existe pas dans ce sens en arabe classique, où l’on disait plutôt nard, ou nardashir, des mots à consonance persane. Le mot zahr a divers sens, dont celui de “fleur”, mais son usage au sens de “dé” semble récent; il pourrait provenir de la coutume – pas tout à fait disparue – selon laquelle la face qui représente le nombre “1″ porte quelquefois le dessin d’une fleur.
Et d’où viendrait donc “hasard”? Peut-être, disent certains linguistes, du verbe yaçara, qui signifie précisément “jeter les dés”. D’ailleurs, lorsque le Coran condamne les jeux de hasard, il les appelle “mayçir“, un substantif issu du même radical arabe “y.ç.r”. Un radical qui évoque une idée d’aisance, d’abondance, ou de facilité. Le prénom Yâçer, popularisé par le dirigeant palestinien Arafat, signifie “facile d’accès”, ou “de fréquentation agréable”; en arabe classique, ce même mot peut désigner un joueur de dés, mais il est peu usité aujourd’hui dans ce sens.(1)
De tels homonymies ne sont pas rares en arabe. A partir d’un radical comme “y.ç.r”, qui est porteur de diverses nuances, on obtient les ramifications les plus surprenantes. L’idée de “facilité” peut donner lieu à des connotations positives, mais également négatives, comme la recherche des solutions de facilité, le manque de rigueur, ou le manque de droiture. Ce qui explique peut-être que le mot arabe qui désigne la gauche, par opposition à la droite, y compris dans le vocabulaire politique, soit “yasâr”, un mot provenant du même radical; d’ailleurs, en arabe classique, “yaçâr” signifie également “richesse”… Cela pour dire que si le lien entre “hasard” et “az-zahr” demeure plausible, l’hypothèse qui fait dériver “hasard” de “yaçara” est assez vraisemblable.
Parlant de similitude, il me paraît intéressant de noter que si le terme français “hasard” et son neveu anglais “hazard” ressemblent fortement à leur grand-père espagnol “azar” et à ses ancêtres arabes, quels qu’ils soient, ils ne sont pas du tout identiques. Lié à l’idée de chance, et parfois même de bonne fortune, “hasard” porte souvent une connotation positive; certains estiment même que ce mot est devenu, en quelque sorte, un équivalent “laïque” de ce qu’on appelait autrefois la Providence. L’espagnol “azar” garde aussi l’idée de chance, et d’incertitude, mais il penche parfois du côté des malheurs de l’existence, comme dans l’expression “los azares de la vida”, qui pourrait se traduire par “les vicissitudes de la vie”. Quant à l’anglais “hazard” il ne renferme plus aucune connotation positive; il est devenu synonyme de danger, ou tout au moins de risque.
Ce dernier mot mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête un moment. Selon certaines sources, les diverses formes que l’on trouve dans les langues européennes – risque, risk, risiko, riesgo, rischio, etc. – auraient pour origine le mot arabe “rizq”, qui a justement le sens de “fortune”. La transmission du mot se serait produite en Méditerranée, à la fin du Moyen-âge, par l’intermédiaire des marchands et des armateurs, et il a longtemps gardé une connotation maritime. Au Liban, ce mot s’emploie parfois dans le sens de propriété; mais il est fréquent de l’entendre à propos des émigrés qui partent à la recherche de la fortune. La racine sémitique “r.z.q” se retrouve dans de nombreux mots, y compris dans deux épithètes divines, “ar-razeq” et “ar-razzaq“, qui signifient toutes deux, avec quelques nuances, “Celui qui prodigue la fortune”.
Les origines arabes du mot “risque” ne sont donc pas invraisemblables. Cependant, on peut tout aussi bien plaider en faveur d’une origine latine – de resecum, “ce qui coupe”, terme employé pour les écueils en mer (2) ; ou d’une origine grecque – de risikon, un terme que l’on trouve déjà dans l’Odyssée, qui est plutôt lié à l’idée de racine, mais qui aurait été parfois employé à l’époque byzantine dans le sens de “hasard”.
Les filiations méditerranéennes sont difficiles à démêler, et il me paraît sage d’avouer, jusqu’à preuve du contraire, que l’on n’a aucune certitude…
Amin Maalouf
(1) J’ai choisi d’écrire tous ces mots avec un “ç” plutôt qu’avec un “s” pour éviter que les lecteurs qui ne connaissent pas l’arabe ne prononcent cette dernière lettre comme un “z”.
(2) Le Dictionnaire historique de la langue française se fait l’écho d’une autre hypothèse, due à Pierre Guiraud, et qui fait remonter l’origine du mot “risque” au verbe latin rixare, “se quereller”, qui a également donné le mot “rixe”
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/08/2013
0
commentaires
Liens vers ce message
De la « pensée frontalière»
L'imposition du christianisme, destinée à convertir les prétendus sauvages et barbares, au XVIe siècle, suivie du « fardeau de l'homme blanc » et de la « mission civilisatrice» au XVIIIe et au XIXe siècles, puis de l'imposition du « projet développementaliste » au XXe siècle et, plus récemment, d'un projet impérial reposant sur des interventions militaires adossées à une rhétorique de la « démocratie» et des « droits de l'homme» au XXIe siècle, sont autant de programmes imposés par la force du militarisme et de la violence et fondés sur une rhétorique de la modernité, seule à même de sauver l'Autre de sa barbarie.
Les nationalismes et les fondamentalismes du tiers monde constituent deux réactions à cette imposition coloniale eurocentrique. Le nationalisme apporte des solutions eurocentriques locales à un problème eurocentrique global. Il reproduit une colonialité interne du pouvoir au sein de chaque État-nation et réifie ce dernier en tant qu'espace privilégié du changement. Les luttes se situant en deçà et au-delà de l'État-nation ne sont pas prises en considération par les stratégies politiques nationalistes.
En outre, les réponses nationalistes au capitalisme global renforcent l'Etat-nation en tant qu'institution politique par excellence du système capitaliste, patriarcal, moderne et colonial. Dans ce cadre, la réponse des divers fondamentalismes du tiers monde prend la forme d'une rhétorique essentialiste affirmant l'existence d'un dehors pur ou d'une extériorité absolue à la modernité. Ce sont des forces « modernes antimodernes » qui reproduisent les oppositions binaires du fondamentalisme eurocentrique. Si ce dernier présente la « démocratie» comme un attribut naturel de l'Occident, les fondamentalismes du tiers monde acceptent, quant à eux, ce postulat eurocentrique et affirment que la démocratie n'a rien à voir avec le monde non occidental. La démocratie se réduit donc à un attribut essentiellement européen imposé par l'Ouest. Ces deux positions nient le fait que de nombreux éléments de ce que nous attribuons désormais à la modernité, à l'instar de la démocratie, furent conçus dans une relation globale entre l'Ouest et le reste du monde. Une grande partie de la pensée utopique européenne s'est inspirée des systèmes historiques non occidentaux qui furent découverts dans les colonies et intégrés à la modernité eurocentrée. Les fondamentalismes du tiers monde répondent à l'imposition d'une modernité eurocentrée en tant que dessein impérial par une modernité antimoderne qui est tout aussi eurocentrique, hiérarchique, autoritaire et antidémocratique que la première.
L'une des nombreuses solutions possibles au dilemme opposant l'eurocentrisme au fondamentalisme consiste dans ce que Walter Mignolo, à la suite de penseurs chicano(a)s tels que Gloria Anzaldua , qualifie de « pensée frontalière critique ». La « pensée frontalière» constitue la réponse épistémique des subalternes face au projet eurocentrique de la modernité. Au lieu de rejeter la modernité pour se retirer dans un absolutisme fondamentaliste, les épistémologies frontalières redéfinissent la rhétorique émancipatrice de modernité à partir des cosmologies et épistémologies subalternes, localisé, dans le pôle opprimé de la différence coloniale, afin de la mettre au service d'une lutte de libération décoloniale visant à construire un monde au-delà la modernité eurocentrée. La « pensée frontalière » produit donc une redéfinition de la citoyenneté, de la démocratie, des droits de l'homme, de l'humanité et des relations économiques, en se déprenant des définitions étroites imposées par la modernité européenne. La « pensée frontalière » n'est pas un fondamentalisme antimoderne, elle est une réponse décolonisatrice transmoderne du sujet subalterne face à la modernité eurocentrique.
La lutte zapatiste au Mexique en est un bon exemple. Les zapatistes sont en effet pas des fondamentalistes antimodernes. Ils ne rejettent pas la démocratie pour se retrancher dans un fondamentalisme indigène. Bien au contraire, les zapatistes acceptent la notion de démocratie, mais la redéfinissent à partir des pratiques et de la cosmologie indigènes locales. Ils reconceptualisent ainsi la notion de démocratie au travers de principes tels que « commander en obéissant » ou « nous sommes égaux parce que sommes différents ». Ce qui paraît être au premier abord une devise paradoxale constitue en fait une redéfinition décoloniale critique de la démocratie sur la base des pratiques, cosmologies et épistémologies du sujet subalterne. Cela nous mène à la question de savoir comment dépasser le monologue impérial instauré par la modernité eurocentrique.
Un dialogue interculturel Nord-Sud ne pourra avoir lieu sans la décolonisation des relations de pouvoir dans le monde moderne. Un dialogue horizontal, par opposition au monologue vertical de l'Ouest, requiert une transformation des structures globales de pouvoir. Nous ne pouvons supposer l'existence d'un consensus habermassien, ni celle d'une relation horizontale d'égalité entre des cultures et des peuples divisés selon deux pôles de la différence coloniale. Toutefois, il est dès à présent possible d'imaginer des mondes alternatifs se situant au-delà de l'eurocentrisme et du fondamentalisme. Ainsi, la « transmodernité » - entreprise utopique forgée par Enriquel Dussel - vise à dépasser la version eurocentrique de la modernité. Le projet de Dussel repose sur la volonté de faire aboutir le processus, incomplet et inachevé, de la décolonisation au XXe siècle. Dussel préconise une multiplicité de réponses critiques décoloniales à la modernité eurocentrée, émises à partir de cultures subalternes et de la localisation épistémique des peuples colonisés du monde entier. Dans l'interprétation de Dussel que propose Walter Mignolo, la « transmodernité » est identifiée à la « diversalité comme projet universel » , issue de la « pensée frontalière» en tant qu'intervention épistémique élaborée à partir de la subalternités diverses.
Selon Dussel, la philosophie de la libération ne peut émerger qu'au travers d'un dialogue entre les penseurs critiques de diverses cultures. Il en résulte que les différentes formes de démocratie, de droits de l'homme ou de libération de la femme passent nécessairement par les réponses créatives des épistémologies subalternes locales. Les femmes occidentales ne sauraient, par exemple, imposer leur conception de la libération aux femmes du monde musulman. Cela n'est en aucun cas un appel à une solution fondamentaliste ou nationaliste face à la persistance de la colonialité ni à un particularisme sectaire. Il s'agit au contraire d'un appel à une « pensée frontalière critique », en tant que stratégie ou mécanisme visant à construire un monde transmoderne décolonisé : véritable projet universel se situant au-delà de l'eurocentrisme et du fondamentalisme.
Au cours des cinq cent dix dernières années de ce « système-monde, moderne/coloniaI capitaliste/patriarcal européen/euro-américain », nous sommes passés du « Christianise-toi ou crève » du XVIe siècle au « Civilise-toi ou crève » du XIXe siècle puis au « Développe-toi ou crève» du XXe siècle, enfin au « néo-libéralise-toi ou crève» de la fin du XXe siècle pour en arriver au « démocratise-toi ou crève» de ce début de XXIe siècle. On ne trouve là nul respect ou reconnaissance des formes de démocratie indigènes, africaines, islamiques ou d'autres formes non occidentales.
Seule la démocratie libérale est acceptée et légitimée, toutes les formes d'altérité démocratique sont systématiquement rejetées. Si les populations non européennes refusent les termes de la démocratie libérale, celle-ci est alors imposée par la force, au nom de la civilisation et du progrès. La démocratie doit être repensée sous une forme transmoderne pour se déprendre de son acception libérale, c'est-à-dire du modèle de démocratie occidental.
Dussel affirme ainsi l'existence d'un potentiel subversif dans ces espaces extérieurs, qui n'ont pas été entièrement colonisés par la modernité européenne. Ces espaces extérieurs ne sont ni purs ni absolus. Ils ont été affectés et produits par la modernité européenne, mais n'ont jamais été totalement subsumés ou instrumentalisés. C'est depuis la géopolitique de la connaissance forgée à partir de cette extériorité, ou marginalité - relative - que peut émerger la « pensée frontalière critique » en tant que critique de la modernité menant à un monde transmoderne pluriversel, composé de projets éthico-politiques divers, dans lequel pourraient voir le jour un dialogue et une communication véritablement horizontaux entre les peuples du monde.
Ramon Grosfoguel
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
1/04/2013
0
commentaires
Liens vers ce message






