«L'histoire du Maghreb. Un essai de synthèse.» (introduction)

Un thème bien familier à toute l'historiographie de la période coloniale est celui de la malchance du Maghreb : malchance de n'avoir pas reconnu la valeur civilisatrice de la conquête romaine, malchance d'avoir dû accepter l'Islam, malchance d'avoir subi l'invasion hilâlienne, malchance d'avoir servi de base à la piraterie ottomane ... Mais n'a-t-on pas plus de raisons de parler d'une autre malchance? Celle d'avoir toujours eu des historiens d'occasion : géographes à idées brillantes, fonctionnaires à prétentions scientifiques, militaires se piquant de culture, historiens de l'art refusant la spécialisation, et à un niveau certes plus élevé, des historiens sans formation linguistique ou des linguistes et archéologues sans formation historique; les uns renvoyant aux autres, les premiers s'appuyant sur l'autorité des seconds, il se forme ainsi une conjuration qui fait circuler les hypothèses les plus aventureuses pour finalement les imposer comme vérités acquises. Il est vrai que du côté des Maghrébins on n'est guère mieux servi: tiraillé entre les ruminants d'un autre âge, les chefs politiques et les instituteurs, le lecteur ne peut se consoler qu'en se disant qu'après tout leur quiète certitude n'est pas plus infondée que celle de leurs adversaires, qu'ils honorent d'ailleurs souvent plus que de raisons. Longtemps sans doute, et par la force des choses, nous aurons encore à subir ces errances et il faut bien plus qu'une critique abstraite pour fonder une histoire scientifique. Pourquoi alors ce livre?