« Les Africaines »

La situation des femmes en Afrique, leur place dans la société et leur rôle dans la subsistance – et plus généralement, dans la vie économique, politique et culturelle – sont, depuis une ou deux générations au moins, en pleine mutation. Catherine Coquery-Vidrovitch signe aux Editions La Découverte une nouvelle édition, avec avant-propos et postface inédits, de sa remarquable histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle, histoire parue en 1994. Titre de cette vaste fresque historique et sociale qui nous invite à faire à nouveau le point : « Les Africaines ».

De l’Islam Noir

« Les étapes historiques de l’islamisation de l’Afrique noire sont connues dans leurs grandes lignes. L’Islam, par rapport à la frange érythréenne, a attaqué l’Afrique plus obliquement, non plus de l’ouest à l’est, mais du nord-ouest au sud-est. Dans l’Afrique du Nord, par la conversion des Coptes et des Berbères, du VIIe siècle au XIe siècle ; dans la zone centrale, en bordure de la grande forêt, par la conversion des Peuls, des Mandé et des Haoussa, du XIIIe au XIXe siècle, sans réussir à pénétrer très au-delà de la lisière forestière : par les trois grandes voies d’accès à l’Afrique soudanaise – le tariq Lamtuni atlantique, la route centrale de Taddmekka et l’axe Fezzan-Kawar.

Business, profits souterrains et stratégie de la terreur. La recolonisation du Sahara.

Terroristes, islamistes, trafiquants, preneurs d’otages, voleurs, violeurs de fillette, égorgeurs, usurpateurs minoritaires, indépendantistes illégitimes, aventuriers sans programme politique, activistes obscurantistes et quasi-médiévaux et, pour couronner le tout, destructeurs potentiels de manuscrits trésors de l’humanité… Le bon vieux scénario colonial de terreur barbare et de diabolisation des rebelles touaregs au Mali s’étale à la une, alors que la création de la République de l’Azawad vient d’être déclarée le 6 avril 2012 par le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad). L’aspiration à l’indépendance d’une population malmenée depuis cinquante ans par un Etat dont le caractère “démocratique” relève de la langue de bois est malvenue dans la zone saharo-sahélienne. Dans le tableau caricatural présenté à l’opinion publique, l’innommable demeure la revendication politique des Touaregs, systématiquement tue par les experts assermentés. Le motif du jihad islamiste vient à point nommé pour étouffer tout élément d’intelligibilité de la situation et légitimer la répression à venir du mouvement et peut-être, comme par le passé, les dérives génocidaires. Qui se souvient des milices paramilitaires maliennes qui, juste après les accords de paix signés entre la rébellion et le gouvernement malien en 1991, ont été lancées contre les civils touaregs et maures à “peau rouge”, torturés, tués, décimés ou contraints à l’exil (1), dans un silence international fracassant et sous le gouvernement même d’ATT, président du Mali démocratique, aujourd’hui détrôné par une junte militaire non démocratique ?

L'Impérialisme ou l'alliance de la populace et du capital

Lorsque l'impérialisme fit son entrée sur la scène politique, à l'occasion de la mêlée pour l'Afrique des années 1880, ce fut à l'instigation des hommes d'affaires, contre l'opposition sans merci des gouvernements en place, et avec le soutien d'une partie étonnamment importante des classes cultivées. Pour ces dernières, il paraissait un don de Dieu, un remède à tous les maux, une panacée facile pour tous les conflits. Et il est vrai que, en un sens, l'impérialisme ne déçut point ces espérances. Il donna un nouveau souffle à des structures politiques et sociales que menaçaient très clairement les nouvelles forces sociales et politiques et qui, en d'autres circonstances, sans l'interférence des développements impérialistes, n'auraient guère eu besoin de deux guerres mondiales pour disparaître.

La France qui gagne est-elle synonyme du Mali qui gagne ?

Je suis un enfant des mouvements de décolonisation et des indépendances. Encore jeune en Guinée-Conakry, je connaissais la fameuse phrase de Frantz Fanon, dans Les damnés de la terre (1961) : « (…) les hommes (…) se rendaient compte que toute culture est d’abord nationale (…). » En d’autres termes, dans le contexte des luttes anticoloniales, il n’y aurait de culture que la culture nationale. Le mot d’ordre était ainsi donné, et partout, de l’Algérie au Congo, en passant par le Mali et le Ghana, il nous fallait façonner notre modernité dans les luttes de libération qui faisaient de nous des femmes et hommes nouveaux, dans des nations souveraines, porteuses de cultures vivantes. Pour Fanon et autres prophètes des indépendances, même le panafricanisme devait passer par les Etats Nations qui avaient obtenu leur souveraineté contre l’impérialisme occidental.

De la prostitution coloniale

« Nul pays au monde ne comptent plus de prostituées que le Maroc. Et l’on peut dire, en paraphrasant les vers du poète, que les femmes musulmanes ont toutes dans leur cœur la “p…. qui sommeille”. Si les hommes ne les tenaient point enfermées, s’ils ne les obligeaient point à sortir voilées et en groupes, il n’y aurait point de musulmanes qui ne se prostituassent. À moins que ce ne soit au contraire un effet de leur claustration. Elles ne sont pour les hommes et pour elles qu’un instrument de plaisir. » (Christian Houel, « Maroc, Mariage, Adultère, Prostitution », Anthologie, Paris, 1912)*

 La réédition en 2009 par les éditions Payot de l’ouvrage de Christelle Taraud - La prostitution coloniale. Algérie, Maroc, Tunisie (1830-1962) - offre l’occasion de rappeler l’une des études les plus originales réalisées au cours des dix dernières années sur le genre en situation coloniale. Cette enquête très fouillée sur l’histoire de l’organisation de la prostitution au Maghreb sous l’ordre colonial français, depuis les années 1830 jusqu’au début des années 1960, repose sur le dépouillement systématique des archives françaises civiles et militaires de l’outre-mer (Aix-en-Provence, Nantes, Paris, Vincennes), l’analyse d’un volume impressionnant de fonds iconographiques (cartes postales, photographies, cinéma), et des sources publiées (presse, récits de voyage, littérature). Dans cette étude, Christelle Taraud pose une question centrale : en quoi l’administration française a-t-elle organisé un système de prostitution inédit dans cette région qui a participé pleinement du dispositif colonial, et à ce titre était en rupture avec l’organisation sociale et politique de la métropole ?

« Hasard », un mot voyageur

L’aventure des mots se raconte en feuilleton, chaque épisode en appelle un autre, par-delà les frontières des peuples, des langues, des disciplines et des époques, à l’infini… “Matelas” m’avait fait penser à cet autre meuble qu’est la “table”, et donc à tabula et au jeu de tawleh; ce qui m’avait rappelé les noms de chiffres que l’on marmonne au Liban à chaque lancement de dés, et donc le banj indo-persan et son rejeton colonial, le “punch”; les dés eux-mêmes devaient inévitablement me conduire vers ce grand classique des “mots voyageurs” qu’est “hasard”, vu que le dé, en arabe, se dit justement az-zahr. De nombreux dictionnaires étymologiques considèrent que c’est de ce mot que le français a pris “hasard” et l’anglais “hazard”, par l’intermédiaire de l’espagnol azar.

De la « pensée frontalière»

Jusqu'à présent, l'histoire du système-monde a privilégié la culture, le savoir et l'épistémologie produits par l'Ouest. Aucune culture au monde n'a été préservée d'un contact avec la modernité européenne. II n'existe aucune extériorité absolue à ce système. Le monologisme et le dessein monotypique de l'Ouest considèrent les autres cultures et peuples à partir d'une position de supériorité, et restent sourds aux cosmologies et épistémologies du non occidental.

 L'imposition du christianisme, destinée à convertir les prétendus sauvages et barbares, au XVIe siècle, suivie du « fardeau de l'homme blanc » et de la « mission civilisatrice» au XVIIIe et au XIXe siècles, puis de l'imposition du « projet développementaliste » au XXe siècle et, plus récemment, d'un projet impérial reposant sur des interventions militaires adossées à une rhétorique de la « démocratie» et des « droits de l'homme» au XXIe siècle, sont autant de programmes imposés par la force du militarisme et de la violence et fondés sur une rhétorique de la modernité, seule à même de sauver l'Autre de sa barbarie.

Les nationalismes et les fondamentalismes du tiers monde constituent deux réactions à cette imposition coloniale eurocentrique. Le nationalisme apporte des solutions eurocentriques locales à un problème eurocentrique global. Il reproduit une colonialité interne du pouvoir au sein de chaque État-nation et réifie ce dernier en tant qu'espace privilégié du changement. Les luttes se situant en deçà et au-delà de l'État-nation ne sont pas prises en considération par les stratégies politiques nationalistes.