De la déconstruction du terme « populaire »

Je voudrais dire deux ou trois choses sur le « populaire ». Le terme peut avoir plusieurs sens différents, mais tous ne sont pas utiles. Prenons celui qui se rapproche le plus du sens commun: les choses qui sont dites « populaires » parce que des masses de gens les écoutent, les achètent, les lisent, les consomment et semblent en retirer un grand plaisir. C'est la définition commerciale ou « marchande » du terme, celle qui donne aux socialistes des boutons. On l'associe assez justement à la manipulation et à la dépréciation de la culture du peuple. En un sens, c'est exactement le contraire de la manière dont j'ai moi-même utilisé antérieurement ce terme. Je voudrais toutefois évoquer deux raisons pour lesquelles, aussi insatisfaisant soit-il, ce sens ne doit pas être tout à fait négligé.

 Tout d'abord, s'il est vrai qu'au XXe siècle un grand nombre d'individus consomment et apprécient effectivement les produits culturels de nos industries culturelles modernes, alors il s'ensuit qu'un grand nombre de travailleurs est nécessairement compris dans ces publics. Et si les formes et les relations dont dépend la participation à cette sorte de « culture » commerciale sont purement manipulatrices et dévalorisantes, alors les gens qui la consomment et l'apprécient doivent eux-mêmes vivre dans un état permanent de « fausse conscience» et être dévalorisés par ces activités. Tous doivent être des sortes d'« idiots culturels» incapables de dire que ce dont on les gave est une forme actualisée d'opium du peuple. Ce jugement nous permet d'éprouver une certaine satisfaction à dénoncer les agents de la manipulation et de la tromperie de masse - les industries culturelles capitalistes; mais je ne suis pas sûr qu'il s'agisse là d'une vision qui puisse survivre longtemps en tant qu'explication pertinente des relations culturelles, et moins encore comme une perspective socialiste de la culture et de la nature de la classe ouvrière. Enfin, la notion de peuple comme force purement passive est une perspective profondément non socialiste.

Il convient dès lors de se poser une question: est-il possible d'aborder ce problème sans renoncer totalement à nous intéresser, ce qui semble nécessaire et inévitable, à l'aspect manipulateur d'une bonne partie de la culture populaire commerciale? Il existe pour ce faire plusieurs stratégies qu'ont adoptées les théoriciens et les critiques radicaux de la culture populaire, et qui, à mes yeux, sont plus que douteuses. Lune consiste à lui opposer une autre culture « alternative » - l'authentique « culture populaire » - et à dire que la « véritable» classe ouvrière (quelle qu'elle soit) ne se laisse pas tromper par ses ersatz commerciaux. C'est une alternative héroïque mais peu convaincante. Ce qu'elle a de fondamentalement erronée c'est qu'elle néglige les relations absolument essentielles de pouvoir culturel de domination et de subordination - qui sont u e caractéristique intrinsèque des relations culturelle. Je voudrais affirmer au contraire qu'il n'existe pas de culture populaire authentique et autonome échappant au champ de domination et de pouvoir culturels.

Cette alternative, de surcroît, sous-estime considérablement le pouvoir de l'implantation culturelle. Il s'agit là d'une question délicate, car on peut être accusé, dès qu'on l'aborde, de souscrire à la thèse de l'incorporation culturelle. L'étude de la culture populaire ne cesse d'aller de l'un à l'autre de ces pôles, tous deux inacceptables : la pure « autonomie » ou le total enfermement.

En réalité, je ne crois pas qu'il soit nécessaire ou pertinent de souscrire à l'une de ces deux définitions. Les gens ordinaires n'étant pas des idiots culturels, ils sont parfaitement en mesure de reconnaître la manière dont les réalités de la vie de la classe ouvrière sont réorganisées, reconstruites et reformées par celle dont elles sont représentées (re-présentées) dans, disons, « Coronation Street ». Les industries culturelles ont en effet le pouvoir de réélaborer et de refaçonner ce qu'elles représentent et, à force de répétition et de sélection, d'imposer et d'implanter des définitions de nous-mêmes qui correspondent plus facilement aux descriptions de la culture dominante ou hégémonique C'est ce que signifie la concentration du pouvoir culturel - la capacité d'un petit nombre à fabriquer la culture. Ces définitions n'ont pas pour autant le pouvoir d'occuper nos esprits ; elles ne fonctionnent pas sur nous comme si nous étions des pages blanches. Elles occupent et réélaborent les contradictions internes de la perception et du sentiment dans les classes dominées; elles trouvent ou se frayent un espace de reconnaissance chez ceux qui leur répondent. La domination culturelle a des effets réels - même s'ils ne sont en aucune façon tout-puissants. Soutenir que ces formes imposées n'ont pas d'influence équivaudrait à affirmer que la culture du peuple peut exister en tant qu'enclave séparée, en dehors de la distribution du pouvoir culturel et des relations de forces culturelles. Or je ne crois pas que ce soit le cas. Je pense au contraire que la culture dominante mène une lutte continue et nécessairement inégale pour désorganiser et réorganiser la culture populaire, pour réduire et confiner ses définitions et ses formes à une large palette de formes dominantes. Il y a des points de résistance et des moments de substitution. C'est la dialectique de la lutte culturelle. Dans l'époque qui est la nôtre, cette lutte se poursuit sans interruption, selon les lignes complexes de la résistance et de l'acceptation, du refus et de la capitulation, qui font du champ de la culture une sorte de champ de bataille permanent. Un champ de bataille où les victoires ne sont jamais acquises une fois pour toutes, et où les positions stratégiques ne cessent d'être perdues et gagnées.

La première définition n'est donc pas d'une grande utilité pour notre propos; mais elle peut nous obliger à réfléchir plus profondément à la complexité des relations culturelles, à la réalité du pouvoir culturel et à la nature de l'implantation culturelle populaire commerciale ne sont pas purement manipulatrice c' est parce qu'il y a, en plus des illusions, des raccourcis de la banalisation et des clichés, des éléments de reconnaissance et d' identification, quelque chose d'une recréation qui se rapprocherait d'une expériences et des attitudes reconnaissables auxquelles les gens répondent. Le danger survient à chaque fois que nous tendons à penser les formes culturelles comme un tout cohérent, soit totalement corrompues, soit totalement authentiques, alors qu'elles sont en réalité profondément contradictoires : elles jouent sur les contradictions, en particulier lorsqu'elles opèrent dans le domaine du « populaire », Le langage du Daily Mirror n'est ni une pure construction de la « langue des news » de Fleet Street, ni le langage que parlent réellement les lecteurs de la classe ouvrière. C'est une sorte de ventriloquie linguistique complexe dans laquelle la trivialité bas de gamme du journalisme populaire se combine et se mêle habilement à certains éléments particuliers du langage de la classe ouvrière, par exemple son caractère imagé et direct. Il ne peut faire autrement que de préserver certains éléments puisés dans ses racines vernaculaires - «populaires ». Et il n'irait pas bien loin s'il n'était pas capable de reformer ces éléments populaires pour en faire une sorte de populisme démotique produit en série et rendu neutre.

La seconde définition du « populaire» - la définition descriptive - est plus acceptable. La culture populaire, ce sont toutes les choses que « le peuple» fait ou a faites. Nous sommes proches ici d'une définition « anthropologique» du terme: la culture, les mœurs, les coutumes et le folklore « du peuple », Tout ce qui définit leur « mode de vie particulier ». Cette définition me pose toutefois, elle aussi, deux problèmes.

Le premier est que je la trouve précisément trop descriptive - pour le dire gentiment. Elle se fonde en réalité sur un inventaire qui s'étend indéfiniment. Quasiment tout ce que «  le peuple » fait et a fait peut faire partie de la liste. La colombophilie et les collections de timbres, les canards sur les murs et les nains de jardin. Le problème, c'est de distinguer cette liste interminable, d'une façon non descriptive, de ce que n'est pas la culture populaire.

Le second problème me semble cependant encore plus important et nous renvoie à un point déjà abordé. Nous ne pouvons pas nous contenter de réunir dans une seule catégorie toutes les choses que font « les gens », sans observer que la véritable distinction analytique ne concerne pas la liste elle même - une catégorie inerte de choses et d'activités - mais l'opposition fondamentale entre ce qui relève ou non du peuple. Ainsi, le principe structurant du « populaire» entendu en ce sens, ce sont les tensions et les oppositions entre ce qui appartient au domaine central de l'élite ou de la culture dominante et ce qui relève de la culture de la « périphérie». C'est cette opposition qui structure en permanence le domaine de la culture en « populaire »/« non populaire». Il n'est toutefois pas possible de construire ces oppositions d'une manière purement descriptive. Car, d'une période à l'autre, le contenu de chaque catégorie change. Les formes populaires voient leur valeur culturelle augmenter, grimpent l'ascenseur culturel, finissent par se retrouver de l'autre côté. D'autres perdent leur haute valeur culturelle et sont appropriées par le populaire, tout en se transformant au cours du processus. Le principe structurant ne se trouve pas dans le contenu de chaque catégorie - qui, j'insiste, s'altère d'une période à une autre. Il consiste plutôt en les forces et les relations qui alimentent la distinction, la différence, entre ce qui, à un moment donné, est considéré comme une activité ou une forme culturelle d'élite, et ce qui n'est pas considéré comme tel. Ces catégories demeurent même si les inventaires changent. En outre, tout un ensemble d'institutions et de processus institutionnels sont requis pour les alimenter et marquer en permanence la différence entre elles. Le système d'éducation et d'enseignement est l'une de ces institutions - il distingue la part valorisée de la culture, le patrimoine culturel, l'histoire culturelle, qui doivent être transmis, de la part « sans valeur». L'appareil littéraire et universitaire en est une autre: il sépare certains types valorisés de savoir des autres. Ce qui est important, ici, ce n'est donc pas qu'il existe un inventaire descriptif, qui peut avoir l'effet négatif de pétrifier la culture populaire dans un moule descriptif intemporel, mais les relations de pouvoir qui ne cessent de ponctuer et de diviser le domaine de la culture entre valeurs hégémoniques et valeurs résiduelles.

C'est pourquoi je préfère une troisième définition du « populaire », même si elle n'est pas aisée. Elle embrasse,pour une période donnée, les formes et les activités qui ont leurs racines dans les conditions sociales et matérielles des classes particulières, et qui se sont incarnées dans les traditions et les pratiques populaires. En ce sens, cette définition retient ce qui utile dans la définition descriptive, mais elle va plus loin et souligne que l'essentiel, ce sont les relations qui définissent la « culture populaire» dans une tension continue (de corrélation, d'influence et d'antagonisme) avec la culture dominante. C'est une conception de la culture qui se polarise autour de la dialectique culturelle. Elle considère le domaine des formes et des activités culturelles comme un champ perpétuellement changeant. Puis elle examine les relations qui structurent en permanence ce champ en formations subordonnées et dominantes. Elle examine le processus par lequel ces relations de domination et de subordination sont articulées. Elle considère ces relations comme un processus: le processus par lequel certaines choses sont activement préférées de telle Sorte que d'autres puissent être détrônées. Elle place au centre les relations de force changeantes et inégales qui définissent le champ de la culture - à savoir; la question de la lutte culturelle et de ses nombreuses formes. Son principal objet d'attention est la relation entre la culture et les questions de l'hégémonie.

Ce à quoi nous devons nous intéresser, dans cette définition, n'est pas la question de« l'authenticité » ou de la totalité organique de la culture populaire. En réalité, celle-ci reconnaît que presque toutes les formes culturelles sont, en ce sens, contradictoires, composées d'éléments antagonistes et instables. La signification d'une forme culturelle et sa place ou sa position dans le champ culturel ne sont pas inscrites à l'intérieur de ses formes. Quant à sa position, elle n'est pas non plus fixée une fois pour toutes. Le slogan ou le symbole radical de cette année sera neutralisé en devenant, l'année suivante, à la mode; l'année d'après, il sera l'objet d'une nostalgie culturelle profonde. Le chanteur rebelle d'aujourd'hui finira, demain, à la une du magazine The Observer. La signification d'un symbole culturel est donnée en partie par le champ social dans lequel il est incorporé et en partie par les pratiques avec lesquelles il s'articule et entre en résonance. Ce qui compte, ce ne sont pas les objets culturels intrinsèquement ou historiquement figés , mais l'état du jeu des relations culturelles - ou, pour le dire plus simplement, voire de manière simpliste, la lutte de classe dans et pour la culture.

Tout inventaire fixe ou presque nous trahira. Le roman est-il une forme « bourgeoise » ? La réponse ne peut être qu'historique et provisoire: quand ? quels romans ? pour quels lecteurs ? et dans quelles conditions ? Tout ceci nous met en garde contre les approches trop fermées de la culture populaire, qui valorisent la tradition en soi et la considèrent comme un genre anhistorique, et qui analysent les formes culturelles populaires comme si elles contenaient en elles, depuis leur moment d'origine, un sens ou une valeur fixe et immuable. La relation entre position historique et valeur esthétique est une question importante et difficile pour la culture populaire. Mais les tentatives pour développer une esthétique populaire universelle, fondée sur le moment d'origine des formes et des pratiques culturelles, sont presque toujours profondément erronées. Que peut-il y avoir de plus éclectique et d'aléatoire que cet assemblage de symboles désuets et de bric-à-brac, emprunté aux vieilles garde-robes d'hier, dont tant de jeunes choisissent aujourd'hui de se parer? Ces symboles et ce bric-à-brac sont profondément ambigus. Un millier de causes culturelles perdues s'y trouvent rassemblées. De temps à autre, parmi d'autres breloques, nous trouvons le signe qui, de tous les signes, doit être pour toujours fixé - solidifié - dans sa connotation et sa signification culturelles: le swastika. Et pourtant, ce signe y reste suspendu, en partie - mais pas entièrement - détaché de son référent culturel profond dans l'histoire du XXe siècle. Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce que cela signifie? Ses significations sont riches, et richement ambiguës - mais certainement instables. Ce signe terrifiant peut délimiter une série de significations, mais il n'y a aucune garantie qu'il n'ait qu'une seule signification. Les rues sont pleines d'enfants qui ne sont pas « fascistes» sous prétexte qu'ils porteraient un swastika au bout d'une chaîne. D'un autre côté, peut-être pourraient-ils l'être ... Ce que ce signe signifie dépendra en définitive, dans les politiques des cultures jeunes, moins du symbolisme culturel intrinsèque de l'objet en soi, mais davantage de l'équilibre des forces entre, disons, le National Front et l'Anti-Nazi League, entre le rock blanc et le « Two tone sound». Le signe ou la forme culturelle ne portent en eux-mêmes aucune garantie.

Même s'ils furent liés en un certain contexte à une lutte pertinente, il n est aucune garantie qu'ils seront toujours l'expression vivante d'une classe, de telle sorte qu'à chaque fois qu'on les utilise, ils parlent « la langue du socialisme », Si les expressions culturelles expriment le socialisme, c'est parce qu'elles sont liées aux pratiques, aux formes et aux organisations d'une lutte vivante, qui ont réussi à s'approprier ces symboles et à leur donner une connotation socialiste. La culture n est pas déjà inscrite, de façon permanente, dans les conditions d'une classe avant que cette lutte ne commence. La lutte consiste précisément dans le succès ou l'échec à donner un accent socialiste au « culturel », le terme « populaire» a des relations complexes avec le terme « classe». Nous savons cela, mais avons parfois du mal à l'oublier. Nous parlons des formes particulières de la culture ouvrière, mais nous utilisons le terme plus inclusif de « culture populaire » pour nous référer à un champ de réflexion plus général. Il est parfaitement clair que ce que j'ai dit n'a pas beaucoup de sens sans référence à une perspective de classe et à la lutte de classe. Mais il est également clair qu'il n'y a pas de relation univoque entre une classe et une forme ou pratique culturelle particulière. Les termes « classe» et « populaire » sont profondément liés entre eux, mais ils ne sont certainement pas interchangeables. La raison pour cela est évidente. Il n'existe pas de « culture» entièrement distincte et paradigmatiquement liée, dans une relation de fixité historique, à « toute » une classe spécifique - bien qu'il existe des formations culturelles de classe nettement distinctes et changeantes. Les cultures de classe tendent à se croiser et se superposer dans le même champ de lutte. Le terme « populaire » désigne cette relation quelque peu déplacée entre la culture et les classes. Plus exactement, il fait référence à cette alliance de classes et de forces qui constituent les « classes populaires ». La culture des classes opprimées et exclues est le domaine auquel le terme « populaire » nous renvoie. Et le domaine opposé - celui où le pouvoir culturel décide de ce qui en fait partie ou non - est, par définition, non pas « toute » une autre classe, mais cette autre alliance de classes, de strates et de forces sociales qui constitue ce que n'est pas « le peuple » et ce que ne sont pas « les classes populaires » : la culture du bloc de pouvoir.

Le peuple contre le bloc de pouvoir - plutôt que « classe contre classe » -, voilà la ligne centrale de contradiction autour de laquelle se polarise le terrain de la culture. La culture populaire en particulier s'organise autour de cette contradiction: les forces populaires contre le bloc de pouvoir. Cela donne au terrain de la lutte culturelle son propre genre de spécificité. Mais le terme « populaire », et même plus, le sujet collectif auquel il doit se référer - « le peuple» - est hautement problématique. Il est rendu problématique par, disons, la capacité de Mme Thatcher à prononcer une phrase comme: « Nous devons limiter le pouvoir des syndicats parce que c'est ce que le peuple souhaite. » Cela suggère que, de même que la catégorie de « culture populaire » n'a pas de contenu fixe, il n'y a pas non de plus de sujet fixe - « le peuple » - qui lui soit attaché. « Le peuple » n'est pas toujours là où il aurait toujours été, avec une culture inchangée, ses libertés et ses instincts intacts, toujours en lutte contre le joug normand, comme si, si seulement nous pouvions le « découvrir » et le ramener sur la scène, il reprendrait la place qui lui est réservée. La capacité à constituer les classes et les individus comme une force populaire est la nature de la lutte politique et culturelle: former avec les classes divisées et les peuples séparés - divisés et séparés par la culture autant que par d'autres facteurs - une force culturelle populaire et démocratique.

Nous pouvons être sûrs que d'autres forces jouent aussi un rôle dans une autre définition du « peuple » : le « peuple » qui a besoin d'être plus surveillé, plus policé, mieux dirigé, et dont le mode de vie doit être protégé des « cultures étrangères», etc. Ces deux alternatives se trouvent en partie en chacun de nous. Parfois nous pouvons être constitués comme une force contre le bloc de pouvoir: c'est l'ouverture historique au sein de laquelle il est possible de construire une culture qui soit authentiquement populaire. Mais, dans notre société, si nous ne sommes pas constitués ainsi, nous serons constitués à l'opposé: une force populaire effective, disant « oui » au pouvoir. La culture populaire est l'un des lieux où la lutte pour et contre la culture du puissant est engagée; c'est aussi l'enjeu de cette lutte. C'est l'arène du consentement et de la résistance. C'est là en partie qu'apparaît l'hégémonie et où elle est assurée. Ce n'est pas une sphère où le socialisme, une culture socialiste - déjà pleinement formée - pourrait être simplement « exprimée », Mais c'est un des lieux où le socialisme peut être constitué. C' est pourquoi la « culture populaire » importe. Autrement, pour dire la vérité, je m'en moque.

Stuart Hall

La singulière histoire de l'Europe

Les continents peuvent-ils avoir une histoire en tant que tels? Ne confondons pas politique, histoire et géographie, surtout devant ces surfaces dans les pages d'un atlas, qui ne sont pas des entités géographiques naturelles mais simplement des noms humains donnés à des parties des blocs continentaux. Il est clair depuis le début, c'est-à-dire depuis l'Antiquité, lorsque les continents de l'Ancien Monde furent baptisés pour la première fois, que ces noms devaient revêtir une signification autre que simplement géographique.

  L'Asie

 Prenons l'Asie. Depuis 1980, si je ne me trompe, le recensement a permis aux habitants des États-unis de choisir de se décrire comme « Américain d'origine asiatique », sans doute par analogie avec « Américain d'origine africaine », le terme que les Noirs américains préfèrent actuellement pour se décrire. Un Américain d'origine asiatique est probablement un Américain né en Asie, ou descendant d'Asiatiques. Mais cela a-t-il un sens de classifier les immigrants venus de Turquie dans la même rubrique que ceux issus du Cambodge, de Corée, des Philippines ou du Pakistan, sans parler du territoire incontestablement asiatique d'Israël, bien que ses habitants n'aiment pas qu'on leur rappelle ce fait géographique? En pratique, ces groupes n'ont rien de commun. Si nous observons de plus près la catégorie « Asiatique », elle nous en apprend davantage sur nous-mêmes que sur les cartes. Elle éclaire par exemple les attitudes américaines, ou plus généralement « occidentales », vis-à-vis de ces parties de l'humanité originaires de régions autrefois connues sous le nom d'« Est » ou d'« Orient». Les observateurs occidentaux, et plus tard les conquérants, les gouvernants, les colonisateurs et les entrepreneurs cherchaient un dénominateur commun à des populations clairement incapables de leur tenir tête, mais qui appartenaient tout aussi clairement à des cultures établies, anciennes, et à des entités politiques dignes de respect, ou au moins d'une sérieuse considération selon les normes des XVIIIe et XIXe siècles. Selon les termes alors en vigueur, ce n'étaient ni des « sauvages », ni des « barbares», mais ils appartenaient à une catégorie différente, celle des « Orientaux »  dont les caractéristiques justifiaient leur infériorité vis-à-vis de l'Ouest. L'influent ouvrage du Palestinien Edward Said, « L'Orientalisme », a saisi à la perfection le ton typiquement arrogant des Européens à propos de l'« Orient ", même s'il sous-estime la complexité des attitudes européennes dans ce domaine.

Le terme « asiatique» a d'autre part aujourd'hui un deuxième sens, plus restreint géographiquement. Lorsque Lee Kwan Yew de Singapour parle d'une « méthode asiatique» et d'un « modèle économique asiatique», thèmes allègrement repris par les experts en gestion et les idéologues occidentaux, nous ne nous intéressons pas à l'Asie comme un tout, mais aux conséquences économiques de l'héritage géographiquement localisé de Confucius. En bref, nous continuons le vieux débat lancé par Marx et développé par Max Weber, à propos de l'influence de religions et d'idéologies particulières sur le développement économique. Le protestantisme alimentait le moteur du capitalisme. Calvin est aujourd'hui démodé, au contraire de Confucius, à la fois parce que les vertus protestantes ne sont pas très repérables dans le capitalisme occidental, et parce que les triomphes économiques e l'Asie orientale se sont produits dans des pays marqués par l'héritage confucéen - Chine, Japon, Corée, Taïwan, Hong Kong, Singapour, Vietnam - ou ont été menés par une diaspora d'entrepreneurs chinois. Il se trouve aujourd'hui que les quartiers généraux de toutes les grandes croyances mondiales, christianisme mis à part, sont situés en Asie, y compris ce qui reste du communisme, mais les régions de culture non confucéenne du continent n'ont pas leur place dans la forme actuelle du débat weberien. Elles n'appartiennent pas à cette Asie.

Pas plus, bien sûr, que ce prolongement occidental de l'Asie connu sous le nom d'Europe. Géographiquement, comme chacun sait, elle n'a pas de frontière orientale, et ce continent existe donc exclusivement en tant que construction intellectuelle. Même les lignes de démarcation cartographiques des atlas de l'école traditionnelle (monts et fleuve Oural, mer Caspienne, Caucase, tellement plus faciles à se rappeler dans la mnémonique allemande que dans d'autres langages) sont fondées sur une décision politique. Quand Bronislaw Geremek nous a rappelé que lorsque V. Tatischev, au XVIIIe siècle, a désigné les monts Oural comme frontière entre Europe et Asie, il cherchait consciemment à en finir avec le stéréotype qui assignait l'État de Moscou et ses héritiers à l'Asie. « Cela demandait la décision d'un géographe et historien, et l'acceptation d'une convention. » Quel que soit bien sûr le rôle des monts Oural, la frontière originelle entre l'Europe (c'est-à-dire les Hellènes) et les peuples définis comme « barbares» par ces derniers traversait les steppes au nord de la mer Noire. La Russie méridionale faisait partie de l'Europe depuis bien plus longtemps que nombre de régions aujourd'hui automatiquement incluses dans l'Europe, mais dont les géographes discutaient la classification jusqu'à la fin du XIXe siècle, comme par exemple l'Islande et le Spitzberg.

Les Grecs de l'Antiquité 

Le fait que l'Europe soit une construction mentale ne signifie bien sûr pas qu'elle n'existait ou n'existe pas. Il y a toujours eu une Europe, depuis que les Grecs de l'Antiquité lui ont donné un nom. Mais c'est un concept changeant, divisible et flexible, bien qu'il ne soit peut-être pas aussi élastique que celui de « Mitteleuropa », exemple classique de programmes politiques faisant passer pour de la géographie. En dehors de la République tchèque et des zones voisines, aucune partie de l'Europe n'apparaît sur toutes les cartes d'Europe centrale; mais certaines d' elles s'étendent à tout le continent hormis la péninsule ibérique. L'élasticité du concept « Europe» n'est toutefois pas tant graphique - pour des raisons pratiques, tous les atlas acceptent la frontière de l'Oural- que politique et idéologique. Pendant la guerre froide, aux États-Unis, le domaine « histoire européenne » couvrait principalement l'Europe occidentale. Depuis 1989 s'est étendu à l'Europe centrale et orientale parce que la « géographie politique et économique de l'Europe se modifie ». Le concept originel de l'Europe reposait sur une double confrontation: la résistance militaire des Grecs à l'avancée d'un empire oriental lors des guerres médiques, et la rencontre de la « civilisation » grecque et des « barbares » scythes des steppes de Russie méridionale. À la lumière de l'histoire ultérieure, nous voyons cela comme un processus de confrontation et de différenciation, mais il serait tout aussi facile d'y voir symbiose et syncrétisme. Comme nous le rappelle Neal Ascherson dans son magnifique « Black Sea », après l'ouvrage de Rostovtzeff « Iranians and Greeks in Southern Russia », cela a engendré « des civilisations hétérogènes, très curieuses et intéressantes », dans cette région qui se trouve à l'intersection des influences asiatiques, grecques et occidentales, descendant le cours du Danube.

Il serait tout aussi logique de tenir pour syncrétique toute la civilisation méditerranéenne de l'Antiquité classique. Elle a après tout importé du Proche et du Moyen-Orient son écriture, comme elle le fera plus tard de son idéologie impériale et de sa religion d'État. La division actuelle entre Europe, Asie et Afrique ne signifiait en fait rien - au moins en rapport avec le présent - dans une région où les Grecs vivaient et prospéraient de la même manière sur les trois continents. (C'est seulement lors de notre siècle tragique qu'ils furent expulsés d'Égypte, d'Asie Mineure et de la région du Pont-Euxin.) Quelle signification cela pouvait-il avoir aux beaux jours de l'Empire romain encore divisé, heureusement tricontinental et prêt à assimiler tout ce qui lui semblait utile, d'où que cela provienne? Migrations et invasions venues des régions peuplées de barbares n'étaient pas chose nouvelle. Tous les empires se trouvant dans la région civilisée qui allait de l'Asie orientale à la Méditerranée y faisaient face. La chute de l'Empire romain a pourtant laissé la Méditerranée occidentale, et plus tard oriental sans aucun empire ou gouvernant capable de s'en charger. A partir de ce point, il devient possible pour nous de voir l'histoire de la région située entre le Caucase et Gibraltar comme un millénaire de lutte contre des conquérants venus de l'est, du du sud - d'Attila à Soliman le Magnifique, ou même jusqu’au second siège de Vienne en 1683.

Il n'est pas surprenant que l'idéologie qui se trouvait au centre de « l'idée européenne », de Napoléon à la Communauté européenne en passant par le mouvement paneuropéen des années 1920 et Goebbels - c'est-à-dire une conception de l'Europe qui excluait délibérément certaines parties du continent géographique – ait aimé se réclamer de Charlemagne. Celui-ci gouvernait la seule partie du continent européen qui, au moins depuis la montée de l'islam, n'avait pas été atteinte par les envahisseurs, et pouvait donc affirmer qu'elle était « l'avant-garde et le sauveur de l'Occident », pour citer les termes employés par le président autrichien Karl Renner en I946, lorsqu'il célébrait la prétendue « mission historique» de son pays. Charlemagne étant lui même un conquérant qui avait étendu ses frontières aux dépens des Sarrasins et des barbares venus de l'est, on pouvait même considérer, pour reprendre le jargon de la guerre froide, qu'il était passé de « l'endiguement » à la « conquête ».

Il est vrai qu'à cette époque, en dehors d'un cercle restreint d'ecclésiastiques dotés d'une éducation classique, personne ne pensait en termes d'« Europe », La première vraie contre-offensive de l'Occident contre les Sarrasins et les barbares ne fut pas conduite au nom du « regnum Europaeum » des panégyristes carolingiens, mais au nom du monde chrétien (romain): croisades au sud-est et au sud-ouest contre l'islam, au nord-est contre les païens de la Baltique. Même lorsque les Européens entreprirent leur réelle conquête de la planète au XVIe siècle, l'idéologie de la croisade mise en œuvre lors de la Reconquista espagnole était facilement reconnaissable dans celle des conquistadors du Nouveau Monde. Ce n'est qu'au XVIIe siècle que les Européens se sont reconnus en tant que continent plutôt qu'en tant que foi. À la fin du siècle, lorsqu'ils furent capables de défier la puissance des grands empires orientaux, la conversion des mécréants à la vraie foi ne pouvait plus rivaliser idéologiquement avec la comptabilité en partie double. La supériorité économique et militaire venait renforcer l'idée que les Européens étaient supérieurs à tous les autres, non pas en tant que porteurs d'une civilisation de la modernité, mais collectivement, en tant que type humain.

Pendant mille ans, l'« Europe » avait été sur la défensive. Puis elle conquit le monde pendant cinq cents ans. Ces deux observations montrent qu'il est impossible de séparer l'histoire de l'Europe de celle du monde. Tous devraient aujourd'hui accepter ce qui a longtemps été évident pour les historiens de l'économie, les archéologues et d'autres chercheurs intéressés par la structure passée de la vie quotidienne. L'idée même d'une histoire de l'Europe définie par les cartes n'est devenue possible qu'avec la montée de l'islam, qui a entraîné un divorce permanent entre les côtes septentrionales de la Méditerranée, et ses côtes méridionales et orientales. Quel historien de l'Antiquité classique insisterait-il pour écrire seulement l'histoire des provinces de l'Empire romain situées sur la rive nord de la Méditerranée, sinon par caprice ou par idéologie?

La civilisation occidentale

Il est pourtant moins dangereux de séparer l'Europe du reste du monde que d'exclure certaines parties du continent géographique au nom d'une conception idéologique de 1'« Europe », Le dernier demi-siècle devrait nous avoir appris que de telles redéfinitions du continent ne relèvent pas du domaine de l'histoire, mais de celui de la politique et de l'idéologie. C'était parfaitement clair jusqu'à la fin de la guerre froide. Après la Deuxième Guerre mondiale, pour les Américains, l'Europe était «la frontière orientale de ce que l'on appelait « la civilisation occidentale », L'« Europe» s'arrêtait à la frontière de la région contrôlée par l'URSS, et était définie par le non-communisme, ou l'anticommunisme de ses dirigeants. Une tentative fut bien entendu faite pour donner un contenu positif à ces vestiges, par exemple en les décrivant comme la zone de démocratie et de liberté. Avant le milieu des années 1970, cela semblait peu vraisemblable, même pour la Communauté économique européenne, lorsque les régimes manifestement autoritaires du Sud de l'Europe disparurent -l'Espagne, le Portugal, les colonels grecs - et que la Grande-Bretagne, sans aucun doute démocratique, mais guère européenne, la rejoignit finalement. Il est aujourd'hui plus évident que jamais que les définitions programmatiques de l'Europe ne fonctionnent pas. L'URSS, dont l'existence soudait 1'« Europe », n'existe plus, et la variété des régimes entre Gibraltar et Vladivostok ne saurait dissimuler le fait qu'ils font tous sans exception allégeance à la démocratie et à l'économie de marché.

La recherche d'une « Europe » unique programmatique nous conduit ainsi à des débats sans fin sur les problèmes jusqu'à présent non résolus, et peut-être insolubles, de l'extension de l'Union européenne: comment transformer un continent qui tout au long de son histoire a été économiquement, politiquement et culturellement hétérogène, en une entité unique plus ou moins homogène? Il n'y a jamais eu une Europe unique. La différence ne peut pas être éliminée de notre histoire. Cela a toujours été le cas, même quand l'idéologie préférait habiller l'« Europe » de vêtements religieux plutôt que géographiques. Il est vrai que l'Europe était le continent spécifique de la chrétienté, au moins entre la montée de l'islam et la conquête du Nouveau Monde. Les derniers européens venaient à peine d'être convertis qu'il était devenu évident qu'au moins deux types de christianisme, guère fraternels, se faisaient face sur le territoire européen, et la Réforme du XVI e siècle en ajouta quelques autres. Pour certains (le plus souvent en Pologne et en Croatie), la frontière entre christianismes romain et orthodoxe est « aujourd'hui encore, l'un des fossés culturels permanents de la planète ». L'Irlande du Nord démontre encore que la vieille tradition de sanglantes guerres de religion intra-européennes n'est pas morte. Le christianisme est un élément indéracinable de l'histoire européenne, mais il n'a pas plus été une force d'unification pour notre continent que d'autres concepts encore plus typiquement européens, tels que la nation, et le socialisme. La tradition qui considère l'Europe non pas comme un continent mais comme un club où ne sont acceptés comme membres que des candidats certifiés convenables par le comité de ce club, est presque aussi ancienne que le nom «Europe ». L'endroit où celle-ci se termine dépend de la position où l'on se trouve. Comme chacun sait, pour Metternich, 1'« Asie » commençait à la sortie orientale de Vienne, une vision encore reprise à la fin du XIXe siècle dans une série d'articles publiés par le Reichspost de Vienne, dirigés contre les « barbares asiatiques » hongrois. Pour les habitants de Budapest, la frontière de la vraie Europe passait clairement entre Hongrois et Croates, pour le président Tudjman, elle passe tout aussi clairement entre Croates et Serbes. Il ne fait pas de doute que les fiers Roumains se considèrent comme d'indispensables Européens à l'esprit parisien, exilés parmi des Slaves attardés, même si Gregor von Rezzori, l'écrivain autrichien né en Bucovine, les a décrits dans ses ouvrages comme des « Maghrébins », c'est-à-dire des « Africains ».

La vraie distinction ne relève donc pas de la géographie, mais pas nécessairement non plus de l'idéologie. Elle délimite supériorité ressentie et infériorité imputée, telles qu'elles sont définies par ceux qui se considèrent « meilleurs », c'est-à-dire qui appartiennent habituellement à une classe intellectuelle, culturelle ou même biologique plus élevée que celle de leurs voisins. La distinction n'est pas nécessairement ethnique. En Europe comme ailleurs, la frontière la plus universellement reconnue entre civilisation et barbarie séparait les riches des pauvres, d'une part ceux qui avaient accès au luxe, à l'éducation et au monde extérieur, d'autre part le reste. La division de ce type la plus évidente traverse donc les sociétés, principalement entre villes et campagnes, plutôt qu'elle ne les sépare. Les paysans étaient sans l'ombre d'un doute européens - qui était plus indigène qu'eux? -, mais combien de fois les romantiques éduqués, les folkloristes et les adeptes des sciences sociales du XIXe siècle, même s'ils admiraient ou idéalisaient souvent leur système de valeurs archaïque, les ont-ils traités comme une « survivance» d'une étape antérieure, et donc plus primitive, de la culture, préservée par la grâce de leur retard et leur isolement? Ce ne sont pas les citadins mais les gens des campagnes qui avaient leur place dans les nouveaux musées ethnographiques que les gens éduqués ouvrirent dans différentes villes d'Europe orientale entre I888 et I905 (comme à Varsovie, Sarajevo, Helsinki, Prague, Lemberg/Lvov, Belgrade, Saint-Petersbourg et Cracovie).

La frontière passait néanmoins trop souvent entre peuples et États. Dans chaque pays d'Europe se trouvaient des gens qui regardaient d'un œil méprisant leurs voisins barbares, ou au moins à la traîne sur le plan technique ou intellectuel. La pente économico-culturelle habituelle de notre continent court vers l'est ou le sud-est depuis l'Île-de-France et la Champagne, ce qui facilite la classification comme « asiatiques» de voisins indésirables, en particulier les Russes. N'oublions toutefois pas la pente qui va du nord au sud, qui disait aux Espagnols qu'ils appartenaient «vraiment» à l'Afrique plus qu'à l'Europe, vision partagée par les habitants d'Italie du Nord, qui regardent avec mépris leurs concitoyens vivant au sud de Rome. Seuls les barbares nordiques, qui ravagèrent l'Europe aux Xe et XIe siècles, et n'avaient derrière eux que les glaces de l'Arctique, ne pouvaient être affectés à aucun autre continent. Ils se sont de toute façon transformés en riches et pacifiques Scandinaves, et. leur barbarie survit uniquement dans la mythologie assoiffée de sang de Wagner et du nationalisme allemand.

Les cimes de la civilisation européenne dont les pentes descendaient vers d'autres continents ne pouvaient pourtant pas être découvertes avant que l'Europe se soit globalement affranchie de la barbarie. Car même à la fin du XIVe siècle, des intellectuels venus d'une région de haute culture comme le grand Ibn Khaldun ne s'intéressaient guère à l'Europe chrétienne. « Dieu sait ce qui se passe là-bas », notait-il, deux siècles après Said ibn Akhmad, cadi de Tolède, qui était convaincu que l'on n'avait rien à apprendre des barbares venus du nord. Ils ressemblaient plus à des animaux qu'à des hommes", A cette époque, la pente culturelle courait à l'évidence en direction opposée.

Là se trouve précisément le paradoxe de l'histoire de l'Europe. Ce sont ces revirements ou ces interruptions historiques qui constituent ses caractéristiques spécifiques. Au fil de sa longue histoire, la région de hautes cultures qui s'étendait de l'Asie orientale à l'Égypte n'a pas connu de rechutes durables dans la barbarie, en dépit de toutes les invasions, conquêtes et crises. Ibn Khaldun voyait l'histoire comme un duel éternel entre pasteurs nomades et civilisation sédentarisée - mais dans ce conflit, les nomades, bien que parfois victorieux, étaient les challengeurs, et non les vainqueurs. La Chine sous les Mongols et les Mandchous, la Perse envahie par tous les conquérants venus d'Asie centrale, sont restées dans leurs régions des phares de haute culture. Il en va de même de l'Égypte et de la Mésopotamie, que ce soit sous les pharaons, les Babyloniens, les Grecs, les Romains, les Arabes ou les Turcs. Envahis pendant mille ans par les peuples venus de la steppe et du désert, tous les grands empires de l'ancien monde ont survécu, à une exception près. Seul l'Empire romain a été détruit de façon permanente.

Sans un tel effondrement de la continuité culturelle, qui a été ressenti jusqu'au modeste niveau du jardinage et de la culture des fleurs, une Renaissance - c'est-à-dire une tentative de retour, après mille ans, à un héritage culturel et technique oublié, mais prétendument supérieur - n'aurait été ni nécessaire ni concevable. Qui, en Chine, avait besoin de revenir aux classiques que chaque candidat devait mémoriser pour les examens d'État, tenus chaque année sans interruption depuis une époque bien antérieure à l'ère chrétienne? La conviction erronée des philosophes occidentaux, Marx inclus, selon laquelle une dynamique de développement historique pouvait être constatée uniquement en Europe, mais pas en Asie ou en Afrique, est due au moins en partie à cette différence entre la continuité des autres cultures urbaines avancées, et la discontinuité de l'histoire de l'Occident.

Mais en partie seulement. Car depuis la fin du XVe siècle, l'histoire du monde est incontestablement devenue eurocentrique, et l'est demeurée jusqu'au XXe siècle. Tout ce qui distingue le monde actuel de celui des Ming ou des empereurs moghols est venu d'Europe - que ce soit dans le domaine de la science ou de la technologie, de l'économie, de l'idéologie et de la politique, ou bien dans les institutions et les pratiques de la vie publique et privée. Même le concept de « monde» en tant que système de communications humaines englobant la planète entière ne pouvait pas exister avant la conquête européenne des Amériques, et l'émergence d'une économie capitaliste mondiale. C'est ce qui détermine la situation de l'Europe dans l'histoire du monde, ce qui définit les problèmes de l'histoire européenne, et ce qui rend en fait nécessaire une histoire spécifique de l'Europe.

Mais c'est aussi ce; qui rend si particulière l'histoire de l'Europe. Son sujet n'est pas un espace géographique ou un collectif humain, mais un processus. Si l'Europe ne s'était pas transformée et n'avait de ce fait transformé le monde, il n'existerait rien qui ressemble à une histoire unique, cohérente de l'Europe, car 1'« Europe» n'aurait pas existé davantage que 1'« Asie du Sud-Est » n'existait en tant que concept et qu'histoire (au moins avant l'ère des empires européens). Une « Europe» consciente d'elle-même en tant que telle, et coïncidant plus ou moins avec le continent géographique, n'émerge d'ailleurs qu'à l'époque moderne. Elle ne pouvait se faire jour que lorsque l'Europe ne pouvait plus être définie défensivement comme la « chrétienté» contre les Turcs, et inversement, lorsque les conflits religieux entre les fois chrétiennes ont reculé devant la laïcisation de la politique de l'État et la culture de la science moderne et du savoir. C'est de là, à partir d'un certain point du XVIIe siècle,que la nouvelle Europe, consciente d'elle-même, apparaît sous trois formes.

Les trois formes de la nouvelle Europe 

Tout d'abord, elle a émergé comme un système international d'États, au sein duquel les politiques étrangères des uns et des autres étaient censées être déterminées par des « intérêts » permanents, définis par la « raison d'État », qui gardait ses distances avec les croyances religieuses. Au cours du XVIIIe siècle, l'Europe a acquis sa définition cartographique moderne, tandis que le système prenait la forme d'une oligarchie de fait dans ce que l'on devait appeler plus tard les « puissances », dont la Russie faisait partie intégrante. L'Europe était définie par les relations entre les « grandes puissances» qui, jusqu'au XXe siècle, étaient exclusivement européennes. Mais ce système d'États a cessé d'exister.

Ensuite, 1'« Europe» était constituée d'une communauté désormais possible de lettrés ou d'intellectuels engagés, au-delà des frontières géographiques, des langues, des croyances personnelles, des loyautés ou des obligations envers leur État, dans la construction d'un édifice collectif, ce moderne Wissenschaft .qui englobe toute la gamme des activités intellectuelles, de la science et de l'érudition. La « science », dans ce sens, a vu le jour dans la zone de culture européenne, et jusqu'au début de notre siècle, est demeurée pratiquement confinée à la zone géographique située entre Kazan et Dublin - avec des vides dans les parties sud-est et sud-ouest du continent. Ce qui est devenu le « village planétaire» dans lequel nous vivons aujourd'hui, ou dans lequel nous passons au moins une partie de nos vies, était alors le « village européen ». Mais le village planétaire a maintenant avalé le village européen.

Enfin 1'« Europe», en particulier au cours du XIXe siècle, a émergé comme un modèle largement urbain d'éducation, de culture et d'idéologie, même si dès le début, le modèle semblait exportable aux communautés de colons européens d'outremer. N'importe quelle carte du monde des universités, des opéras, des musées et des bibliothèques accessibles au public existant au XIXe siècle prouvera rapidement ce point. Une carte montrant la distribution au XIXe siècle des idéologies d'origine européenne jouera le même rôle.

La social-démocratie entant que mouvement politique et depuis la Première Guerre mondiale) soutien des États était et demeure presque entièrement européenne, comme l'était la deuxième Internationale (marxiste social-démocrate), à l'inverse du communisme marxiste de la troisième Internationale, postérieur à 19I7. Il est aujourd'hui encore difficile de trouver en dehors d'Europe le nationalisme du XIXe siècle, en particulier sous ses formes linguistiques, bien que des variantes à coloration principalement confessionnelle ou raciale aient malheureusement semblé pénétrer d'autres parties de l'Ancien Monde dans les dernières décennies. On peut faire remonter ces idées au siècle des Lumières. C'est là que l'on peut trouver l'héritage intellectuelle plus durable et spécifiquement européen.

Tout cela ne constitue pas les caractéristiques primaires, mais secondaires de l'histoire européenne. Il n'existe pas d'Europe historiquement homogène, et ceux qui la cherchent sont engagés sur une voie erronée. De quelque manière que nous définissions 1'« Europe »  sa diversité, la montée et la chute de ses composantes, leur coexistence, leur interaction dialectique, sont les fondements de son existence. Il est impossible sans cela de comprendre ou d'expliquer les développements qui ont conduit à la création et au contrôle du monde moderne par un processus qui est venu à maturité en Europe et nulle part ailleurs. Le fait de se demander comment l'Occident s'est séparé de l'Orient, comment et pourquoi le capitalisme et la société moderne se sont pleinement développés seulement en Europe, revient à poser les questions fondamentales de l'histoire européenne. Sans elles, l'histoire de ce continent par opposition au reste du monde serait inutile.

Mais ces questions nous ramènent dans le no man's land entre histoire et idéologie ou, plus précisément, entre histoire et parti pris culturel. Car les historiens doivent abandonner leur vieille habitude de chercher des facteurs spécifiques, existant seulement en Europe, qui ont rendu notre culture différente des autres, et donc supérieure - par exemple, la rationalité unique de la pensée européenne, la tradition chrétienne, tel ou tel point spécifique hérité de l'Antiquité classique, comme la loi romaine sur la propriété. Tout d'abord, nous ne sommes plus supérieurs, comme nous semblions l'être lorsque même les champions du monde d'échecs, ce jeu incontestablement oriental, étaient sans exception occidentaux. Ensuite, nous savons aujourd'hui qu'il n'y a rien de spécifiquement «européen» ou « occidental » dans le modus operandi qui, en Europe, a conduit au capitalisme, aux révolutions scientifiques et technologiques, etc. Nous savons enfin que nous devons éviter les tentations du post hoc, propter hoc. Lorsque le Japon était la seule société industrielle non occidentale, les historiens ont fouillé son histoire à la recherche de similitudes avec l'Europe - par exemple dans là. structure nippone du féodalisme - qui auraient pu expliquer le caractère unique du développement du Japon. Aujourd'hui qu'existent de nombreuses autres économies non occidentales couronnées de succès, l'insuffisance de telles explications saute aux yeux.

L'histoire de l'Europe reste pourtant unique. Comme l'a remarqué Marx, l'histoire de l'humanité est faite d'un contrôle croissant de la nature dans laquelle et grâce à laquelle nous vivons. Si nous considérons cette histoire comme une courbe, elle montrera deux fortes inflexions vers le haut. La première est la « révolution néolithique »; de V. Gordon Childe, qui a apporté l'agriculture, la métallurgie, les villes, les classes et l'écriture. La deuxième est la révolution qui a apporté la science moderne, la technologie et l'économie. Sans doute la première s'est-elle produite de manière indépendante, à des degrés divers, dans différentes parties du monde. La deuxième s'est produite seulement en Europe et a fait de celle-ci, pendant quelques siècles, le centre du monde, et de quelques États européens les seigneurs de la planète.

Cette ère, «l'âge de Vasco de Gama» selon la phrase du diplomate et historien indien Sardar Panikkar, touche maintenant à sa fin. Nous ne savons plus que faire de l'histoire européenne dans 'un monde qui n'est plus eurocentrique. L' « Europe », pour citer à nouveau John Gillis, « a perdu sa centralité spatiale et temporelle ». Certains tentent, à tort et vainement, de nier le rôle spécial que joue l'histoire européenne dans celle du monde. D'autres se barricadent derrière « la menta1ité de "forteresse Europe" qui semble se faire jour », et est beaucoup plus facilement identifiable de l'autre côté de l'Atlantique qu'ici. Quelle direction l'histoire européenne doit-elle prendre ? Alors que le XX e siècle fut le premier siècle posteuropéen depuis Colomb, nous devons, en tant qu'historiens, repenser son futur à la fois en tant qu'histoire régionale et que partie de histoire de la planète.

Eric Hobsbawm

Rapport colonial et mémoire de l'immigration

Les émeutes des jeunes des quartiers populaires (1) qui se sont déroulées durant l’année 2005 sont à la fois non surprenantes et révélatrices. Elles sont non surprenantes parce qu’elles se déroulent après près de trois décennies de cris de colère, d’analyses issues des premiers concernés alertant sur la situation de ces quartiers, de réunions publiques, de tentatives d’organisations et de structurations, de marches pacifiques, etc.

 Elles ne sont pas étonnantes non plus car elles ont été précédées d’explosions territorialement limitées : Les Minguettes (1981), Vaulx-en-Velin (1990), Mantes-la-Jolie (1991), Sartrouville (1991), Dammarie-les-Lys (1997), Toulouse (1998), Lille (2000).

Elles sont révélatrices parce que nous assistons à la même tentative de négation de la réalité sociale inégalitaire par la mise en avant d’explications en terme de « démission des parents », de « pathologisation » de ces jeunes « sans repères », de « dérives islamistes », de « zones de non-droits » contrôlées par les maffieux, de « refus de s’intégrer », etc. L’ampleur de la révolte est cependant telle que le scandale inégalitaire vécu par ces jeunes et ces territoires populaires ne peut plus être entièrement nié. Et pourtant c’est de nouveau vers la répression que l’on se tourne dans l’illusion d’obtenir une paix sociale sans justice et sans égalité.

Il est devenu banal et consensuel de dénoncer la « politisation » ou la « surpolitisation » des questions liées à l’immigration et à ses enfants. Les uns en appelle à la vigilance et à la mobilisation « citoyenne » et « républicaine » face aux dangers qui menaceraient les institutions républicaines. Les concepts « lourds » sont alors invoqués pour signaler le danger pour la « République », la « Laïcité », la « Démocratie », etc. Les autres répondent en écho en invoquant la nécessité de dépolitiser le débat, ces questions étant, selon eux, de nature techniques, éducatives et/ou limitées à une dimension partielle de la vie sociale (politique de la ville, devenir du système scolaire, etc.). Malgré la vigueur des oppositions, le socle commun d’une possible et nécessaire dépolitisation se révèle. Malgré les clivages posés, l’idée commune d’une « immigration posant de nouveaux problèmes » est fréquente.

Nous pensons qu’il est nécessaire d’interroger cette évidence et ce consensus pour au moins deux raisons. D’une part parce que « immigration » et « politique » sont indissociables. D’autre part parce que se sont les paradoxes et les contradictions de la République dont il est question et non d’une quelconque « essence nouvelle » des immigrés postcoloniaux et de leurs enfants qui les rendraient « inintégrables » et/ou « posant problème ».

I. Le « premier âge » de la politisation de l’immigration : L’invisibilité et la politesse

De 1945 à la décennie 70, l’immigration et les populations qui en sont issues ne sont pas globalement un « objet politique » et ne sont pas le sujet de « politisation » (2). Il faudra attendre d’une part la « crise économique » et d’autre part les exigences de droits des immigrés (en particulier le droit à un séjour stable) pour que naisse une première version de cette « politisation » : l’exigence d’un retour à la « condition d’immigré » comme force de travail pure, invisible, non sujet de droit et à présence transitoire sur le territoire.

L’illusion de la « neutralité politique » de l’immigration est une des trois relevée par Abdelmalek Sayad comme constitutive du phénomène : « l’illusion d’une présence nécessairement provisoire (…) ; l’illusion, celle-ci étant gouverné par celle-là, que cette présence est totalement justiciable de la raison ou de l’alibi qui est à son principe et qui est ici le travail auquel elle est ou devrait être, en bonne logique, totalement subordonnée ; et, enfin, illusion de la neutralité politique, non pas seulement la neutralité exigée de l’immigré, mais telle qu’elle s’impose au phénomène même de l’immigration (et de l’émigration) dont la nature intrinsèquement politique est masquée, voire niée au profit de la seule fonction économique » (3).

Les mutations vécues par l’immigration postcoloniale font voler en éclat ces trois réductions : ils et elles restent ; ils et elles dépassent le cadre de l’entreprise ; ils et elles s’expriment politiquement sous des formes diverses. Or ces trois illusions sont centrales pour saisir les contours de la « présence légitime » que nous synthétiserons d’une part en une injonction d’invisibilité et en une exigence de politesse.

L’invisibilité

La présence légitime de l’immigration (et aujourd’hui de ses enfants français) suppose dans le fameux « modèle français d’intégration » une invisibilité sociale et une non-existence politique. Les deux caractéristiques sont en lien avec une perception-construction de l’immigré comme force de travail transitoire. Ces deux axes sont constitutifs d’une « politique de l’immigration » qui s’est imposée pendant de longues décennies. Celle-ci a guidé à la fois les choix en matière de logement et de droits sociaux et politiques, les conceptions de la nation et de la naturalisation, les rapports de « bienveillance » tissés par les forces politiques, sociales et associatives, etc. L’injonction d’invisibilité se construit à son tour sur un double niveau inscrit dans une chronologie : L’immigré proprement dit, qui, par les choix de logement (choix sociaux du fait des orientations gouvernementales et patronales mais aussi choix des immigré eux-mêmes déterminés par les contraintes objectives de leurs ressources), par l’absence de droits politiques, par le sentiment du provisoire qui marque la condition d’immigré, etc., est conduit à séjourner sur le territoire en se rendant le plus discret possible, le moins visible possible, le moins ostentatoire possible. Dans un second temps, l’immigré ancien (ou l’ancien immigré) et ses enfants qui sont invité à résoudre leurs situation de « provisoire qui dure » en devenant français. Or devenir français dans le modèle français d’intégration c’est se fondre dans le « creuset français », c’est « changer de nature » en se naturalisant, c’est devenir définitivement invisible. Pour des raisons liées au caractère postcolonial d’une partie de l’immigration, cette injonction d’invisibilité vole en éclat et suscite une nouvelle « politisation » de l’immigration au cours de la décennie 80. Nous y reviendrons.

La politesse

 L’exigence de politesse découle du même modèle et en particulier de la négation de la dimension de sujet politique de l’immigré. La négation du politique suscite une exigence de politesse. Etant lui-même dans une perception transitoire de son séjour en France, du moins dans un premier temps, l’immigré intériorise cette place « apolitique » induisant cette posture « polie ». Hors on sait combien la politesse marque les formes de la civilité, qui sont l’expression d’une citoyenneté : cette servilité forcée est dès lors un marqueur de l’absence de citoyenneté conférée. Par ce biais se légitime la domination et l’inégalité de traitement.

Abdelmalek Sayad parle à juste titre de « ruse sociale » engendrée par l’exclusion du politique du « non national » : « L’immigré (…) est non seulement un allogène mais, plus que cela, un « non national » qui, à ce titre, ne peut qu’être exclu du politique. Politique et politesse, et sans doute la politesse plus que la politique, exigent pareille neutralité, qu’on appelle aussi « obligation de réserve » : la forme de politesse à laquelle est tenu l’étranger et à laquelle il se croit tenu- et, à la limite, il n’est tenu à cette politesse que parce qu’il se croit tenu à l’observer- constitue une de ces ruses sociales (ou ruses du social) par lesquelles sont imposés des impératifs politiques et est obtenue la soumission à ces impératifs » (4).

A son tour cette discrimination légale (posée comme liée inévitablement à « l’ordre national ») suscite et légitime les discriminations illégales. Cette exigence de politesse est à la fois cause et conséquence de l’invisibilité. Elle a aussi pour conséquence de « mettre » en situation « d’obligé » l’immigré. Les acquis des luttes de ces immigrés (acquis obtenus contre leur conditions d’immigrés) apparaissent alors (sont présentés) comme « cadeaux » ou résultat de « l’intégration ».

De quelques conséquences

 Nous avons insisté sur des deux aspects de la « condition de l’immigré » lors de ce « premier âge » dans la mesure où c’est leur éclatement du fait de mutations sociologiques et de luttes sociales menées par les premiers concernés qui fait entrer dans un « second âge de la politisation » pour paraphraser Sayad. Ainsi, ce n’est pas par hasard si l’on reproche aux jeunes issus de l’immigration leur visibilité ostentatoire et leur non politesse.

Ce « premier âge » de la politisation peut se résumer en une construction permanente étatique, juridique, légale, d’une précarité du séjour. Il faudra ainsi attendre la « marche pour l’égalité » de 1983 pour que soit satisfaite la vieille revendication d’une « carte unique de 10 ans ». Paradoxalement c’est un mouvement social des enfants qui débouche sur une stabilisation concernant les parents. Les liaisons multiples dans le discours politique et médiatiques entre « chômage et immigration » d’une part et les illusions gouvernementales (à gauche comme à droite) sur la possibilité d’un « retour » ne sont pas simplement le signe d’une cécité sociologique, elles sont également le révélateur de l’ancien consensus portant sur la construction permanente de la précarité du séjour.

Le premier âge de la politisation apparaît donc justement au moment où les premiers concernés refusent d’être cantonnés dans un statut de non citoyens, où ils refusent leur réduction au simple statut de force de travail transitoire, non politique et polie. Il a pour signification sociale, le rappel « viril » d’une place assignée.

II. Le deuxième âge de la politisation : l’intégrationnisme

Spécificité de l’immigration postcoloniale, mutations sociologiques et politiques, luttes sociales, vont se combiner au cours des décennies 70 et 80 pour rendre caduc le « premier âge ». Les réactions, d’abord de l’extrême droite et ensuite d’une grande partie de la classe politique susciteront la nouvelle politisation actuelle.

Spécificité de l’immigration postcoloniale 

 Pour toutes les immigrations, la durée du séjour, la maîtrise de l’environnement social, mais aussi à la longue, l’expérience sociale, ouvrière et syndicale, modifient le rapport à soi, au pays d’origine, au pays de séjour, aux droits jugés légitimes, etc. Des exigences considérées comme « normales » et « légitimes » deviennent insupportables, des revendications estimées « impensables » et donc non formulables (et non formulées) se transforment en indicateur d’un combat pour la dignité (5). L’élargissement des exigences et des revendications, d’abord au sein de l’entreprise, puis en dehors de celle-ci (que révèle par exemple les luttes pour le logement) sont de ce fait inévitables à plus ou moins long terme pour l’ensemble des immigrations passés, présentes et futures. A ce niveau l’immigration postcoloniale ne se distingue pas des autres immigrations.

Paradoxalement ces mutations sont plus rapides pour l’immigration postcoloniale. Le paradoxe n’est, bien entendu qu’apparent. Les immigrés postcoloniaux ont, du fait de la colonisation (et de ses conséquences sur les nouveaux états après les indépendances), une connaissance plus poussée de la société française et de son organisation politique, administrative et juridique, des principes de légitimation de celle-ci (6).

De ce fait ces immigrés postcoloniaux se sentent autorisés, plus rapidement et plus facilement (7) à interroger leur « condition d’immigrés » (8). En témoigne la précocité de la revendication à la stabilité du séjour et les multiples luttes qui l’ont accompagnées. A ce niveau l’immigration postcoloniale se distingue des autres immigrations.

La spécificité de l’immigration postcoloniale est aussi celle du rapport que la société globale tisse avec elle. C’est au cœur même de la longue expérience coloniale que se sont construites et ont été diffusées les représentations sociales de ces populations, les logiques culturalistes de perceptions des comportements, les images sociales de la religion musulmane ou des cultures d’origines. A moins de considérer que ces constructions historiques de longues durées disparaissent d’elles mêmes avec les décolonisations, force est de s’interroger sur l’existence d’un imaginaire colonial donnant lui-même naissance à des processus de reproduction.

Que surviennent alors une crise structurelle comme celle que nous connaissons et une instrumentalisation de celle-ci par l’extrême droite, et nous aurons le tableau actuel : celui du retour en force d’une vision coloniale de ces citoyens.

Les mutations sociologiques

 Tout autant cause que conséquence des aspects précédents, les mutations familiales largement étudiées en sociologie (féminisation et rajeunissement) de l’immigration s’enclenchent. Des enfants naissent et/ou sont socialisés ici et héritent de ce fait (en dépit du fait qu’ils sont encore perçus et construits comme immigrés alors qu’ils n’ont immigré de nulle part) d’un autre rapport au droit, à l’égalité et à la société globale que celui de leurs parents.

Il fallait, pour que la marche pour l’égalité ait lieu, que ces enfants se considèrent (au sens littéral du terme) comme indigènes de la société française alors qu’ils étaient construits comme indigènes (au sens politique du terme, celui dérivé de la colonisation, c’est à dire ni tout à fait français, ni tout à fait étranger). Les inégalités, racisme et discriminations perçues comme « inévitables » par les parents (et même parfois « légitimes »), et plus ou moins supportés patiemment, deviennent plus rapidement et plus radicalement insupportables pour les enfants. Les nombreux témoignages et récits de vie de ces jeunes au cours de la décennie 80, décrivent des parents « inquiets » de l’investissement politique et revendicatif de leurs enfants. Ils témoignent également d’un refus par ces enfants de l’invisibilité sociale et politique d’une part et de la posture de politesse d’autre part.

Les mutations sociologiques de la société d’enracinement

 A ces mutations sociales touchant l’immigration se surajoutent celles touchant la société globale et elles ne sont pas des moindres. Au travers de la crise économique s’enclenchant dans la décennie 70 et des restructurations qui l’ont accompagnées, c’est l’ensemble d’un monde social et d’une contre-société qui se défait. Nous avons dans d’autres écrits (9) tentés de décrire ce processus de déstructuration de la culture et de la société ouvrière, de ses instances et structures de socialisation, de ses canaux d’espoirs sociaux et de contestations, etc. Ces mutations de la société globale en général et de la classe ouvrière en particulier, auront une série de conséquences importantes à prendre en compte pour saisir les nouvelles « politisations » des questions liées à l’immigration.

En premier lieu, le développement de la « concurrence pour les biens rares » (comme dans d’autres périodes historiques comme la crise de 29 pour d’autres immigrations) va rendre possible l’utilisation du processus de production du « bouc émissaire » sur le marché politique. Les succès électoraux du Front National s’enclenchent à cette période, de même que l’utilisation de l’immigration comme thème central de l’affrontement politique par ce parti. En second lieu, ces jeunes issus de l’immigration ne reçoivent aucun écho de leurs revendications au sein des organisations classiques du mouvement ouvrier et plus généralement de la gauche. C’est donc en dehors de celle-ci que s’enclenchent les prises de consciences. Comme l’a souligné Olivier Masclet (10) de manière euphémisée c’est à un rendez-vous manqué que nous assistons.

Les luttes des jeunes issus de la colonisation (11)

Dans la première moitié des années 80, nous n’assistons pas à une « marche des beurs » comme le disent encore fréquemment de nombreux discours politiques et médiatiques. C’est ainsi tout un cycle de « marche pour l’égalité » qui se développe, allant de la première marche en 1983, à Divergence 85 en passant par Convergence 84. Il ne s’agit pas ici d’une simple querelle de mots, à moins de considérer que la manière de se nommer et de se positionner d’un groupe social ne dit rien de sa situation réelle. La différence est double : le terme « beur » n’est pas celui qui est utilisé de manière dominante pour s’auto-désigner au cours de la marche. Il sera une production ultérieure significative d’une « nouvelle politisation » produite en grande partie par le parti socialiste alors au gouvernement. Il ne s’agit pas non plus d’une seule marche sans précédents et sans successions. La marche pour l’égalité a été préparée par une multitude d’expériences politiques et militantes plus modestes et plus locales. Elle s’inscrit dans une dynamique longue comportant les « trois marches » mais aussi de nouvelles tentatives de structurations comme « Memoire Fertile », « Le MIB », etc.

Le cycle des marches comme les tentatives ultérieures de donner un débouché organisationnel, sont incompréhensibles sans prendre en compte les réactions de la gauche au gouvernement et de ses relais associatifs. C’est le système d’actions-réactions entre un état de conscientisation d’une part, et le discours et les pratiques politiques gouvernementales d’autre part, qui explique, selon nous, les mutations des discours et des postures des jeunes issus de la colonisation. D’une marche de visibilisation d’une génération (signifiant sa volonté d’être prise en compte comme sujet politique) et de refus de l’inégalité ultime (l’inégalité devant le droit à la vie du fait de la multiplication des crimes racistes et sécuritaires), nous passons avec Convergence 84 à une revendication de citoyenneté pleine et entière posant la thématique de l’égalité et de la diversité culturelle, à, avec Divergence 85, l’affirmation d’une autonomie perçue comme nécessaire pour imposer les changements égalitaires souhaités. Entre temps la dite « mode beur » et « SOS Racisme » ont été créés par le haut.

Le contexte d’un « rendez-vous manqué »

 Pour saisir le « rendez-vous manqué » entre le nouvel acteur social et politique qui se visibilise avec les marches et la gauche au gouvernement, il convient, selon nous, de prendre en compte les contextes politiques et économiques de la décennie 80. Cette décennie est marquée au plan économique par les premiers effets massifs des restructurations économiques qui déstabilisent profondément les milieux populaires. A la réalité d’une précarisation croissante se surajoute pour l’ensemble du monde du travail un rapport pessimiste à l’avenir. Cela n’est pas sans conséquence sur les processus d’affirmation identitaire et sur les équilibres identité de classe/ identité ethnique dans la manière de s’auto-percevoir.

R. Gallissot (12) insiste sur le fait que le nationalisme et l’identité nationale fonctionnent comme idéologies des dominés dans les sociétés post-industrielles. Selon lui, l’identité nationale devient l’identité première et ce qui reste aux dépossédés des formations économiques et sociales avancées. « Ce qui reste », c’est-à-dire les politiques sociales et les droits sociaux qui reposent sur le principe de solidarité nationale. « Dans la condition prolétaire même, écrit R. Gallissot, le nationalisme confère une supériorité ; l’identité nationale supérieure est en effet la propriété de ceux qui n’ont pas de propriété, ou dont la propriété la plus pauvre est menacée » (13). Cette fonction de l’identité nationale et du nationalisme prend une place particulière au cour de la décennie 80 du fait de l’augmentation de la « concurrence pour les biens rares » (travail, logement, scolarité, etc.).

La stratégie du Front National a justement été de donner une expression politique à ce « repli identitaire » du groupe majoritaire sur l’identité nationale. Ce parti réalise ses succès électoraux en imposant un changement de paradigme de pensée politique et en conséquence de thèmes et de priorités, de termes et de grilles explicatives du réel social. Aux paradigmes de la domination, porteurs du clivage droite/gauche, il substitue le paradigme « culturaliste » dans sa version radicale. Aux thèmes sociaux comme centralité de l’affrontement politique, il substitue les thèmes et vocabulaires ethniques. Ce parti passe ainsi de 0,8 % en 1981 à 14,5 % en 1988.

La gauche pour sa part et le parti socialiste en particulier accepte largement cette mutation du champ politique imposée par le Front National. Elle aussi développe de plus en plus la grille culturaliste de lecture, d’une part, et la présentation de l’immigration (ou de l’intégration) comme problème, d’autre part. Nous sommes dès lors dans ce que certains auteurs ont appelé la « lepénisation des esprits » (14). Comment dans ce contexte prendre en compte l’affirmation d’un nouvel acteur collectif comme celui qui s’est exprimé au cours de la marche pour l’égalité ?

« SOS racisme » et la mode « beur »

 La création de SOS racisme est la réponse institutionnelle et politique apportée par la gauche au gouvernement à l’émergence du nouvel acteur collectif. L’objectif essentiel de cette nouvelle organisation est connu (15) : empêcher l’émergence et l’enracinement d’un mouvement autonome portant des potentialités revendicatives. Derrière cet objectif se révèlent les préoccupations du parti socialiste à cette période : contrecarrer la désillusion massive produite par la politique économique du gouvernement en imposant comme seul clivage « Démocrates contre Front national » ; éviter ainsi l’alliance droite/extrême-droite qui s’est fortement révélée lors des élections à Dreux ; tenter ainsi de retrouver une audience électorale que sa politique sociale et économique lui a fait perdre. Pour toutes ces raisons un mouvement autonome était perçu comme dangereux. Les mots d’ordres et revendications d’égalité des jeunes issus de la colonisation sont remplacés par un « antiracisme abstrait » du type : « touche pas à mon pote », « j’aime qui je veux », etc.

Au-delà de ces facteurs liés au contexte de l’époque des mutations idéologiques importantes sont portées par SOS : le discours sur les générations. Dans un contexte de restructurations touchant les parents du fait des licenciements massifs dans certains secteurs industriels et d’arrivée de nouveaux immigrés sous la forme des sans-papiers, il s’agit ni plus ni moins que d’opposer les uns aux autres.

Voici comment Abdelmalek Sayad décrit ce processus : « Tout le discours actuellement dominant tenu sur l’immigration atteste de cela. Et la volonté de rupture que porte ce discours n’est pas seulement entre générations successives considérées dans leurs rapports mutuels de continuité et de discontinuité, mais elle est aussi et sans doute davantage dans les relations réciproques entre elles et la société française : autant une génération est « exclue », tenue à distance de tout, cantonné dans une vie quasi instrumentale, autant la suivante fait l’objet d’une intention de récupération, d’une volonté communément partagée d’annexion en tant que sous produit endogène (plus qu’indigène) (…). L’invention de l’appellation « beur » arrive à point nommé. Et il faut toute l’attention bienveillante et condescendante des penseurs de la « génération » (et de cette génération là) pour vouloir conférer une manière d’authenticité locale et pour signer cette expression de la marque de production du « verlan » » (16).

Le pouvoir de nomination n’est pas secondaire. Il a des effets de production du réel social, il impose une manière de poser les questions. Les effets performatifs du discours massif sur les « beurs » (discours politique, discours médiatiques mais aussi discours à prétention savantes) dessinent des contours idéologiques encore en œuvre aujourd’hui. La fin des années 80 est ainsi marqué par un nouveau consensus entre la droite et la gauche caractérisé par deux affirmations essentielles : la fermeture des frontières et le discours sur les « clandestins », d’une part, le discours intégrationniste (c’est-à-dire non social et éludant les questions posées par les jeunes : l’égalité et le refus des discriminations), d’autre part.

Le second âge de la politisation est donc celui de la « mode beur » et de la scission volontariste entre parents et enfants d’une part, réguliers et clandestins, d’autre part. Le culte de « l’intégration » vise à opposer les uns aux autres tout en dévitalisant l’aspect revendicatif des dits « beurs ». Bien entendu, la non résolution des questions sociales et économiques constitutives du destin social spécifiques de ces jeunes français issus de la colonisation, ne pouvait conduire qu’à un rejet massif et multiforme de l’intégrationnisme. La réponse à ce refus et à ce rejet donne naissance au troisième âge de la politisation.

III. Le troisième âge de la politisation : Les quotas d’immigration, les « ghettos » et l’ennemi de l’intérieur

  De l’immigration zéro à l’immigration choisie

 Le mythe d’une fermeture complète des frontières a inauguré ce troisième âge de l’immigration, au même moment où des secteurs entiers de l’économie (bâtiment, confection, restauration, etc.) incluaient l’existence d’une main-d’œuvre « sans-papiers » dans leurs calcul de rentabilité. Avec la figure du « sans-papiers », l’immigré revient à sa condition initiale : une force de travail pure. Mais les effets du mythe de la « fermeture des frontières » s’étendent à l’ensemble des « immigrés » et de leurs enfants français. La logique de la suspicion s’installe pour tous indépendamment de leur situation juridique et de leur nationalité : « Surgit ici une première difficulté : le décalage entre l’état de droit (la fermeture des frontières et l’état de fait (la perméabilité de ces frontières). Cela signifie que nécessairement, à un moment ou à un autre, l’état cesse d’être crédible, puisqu’il est incapable de faire respecter ses propres règles. Et que sa loi présentera toujours quelques brèches résiduelles où ne manqueront pas de s’introduire les candidats à l’immigration. Ces possibilités légales, que l’état tentera aussi souvent que possible de qualifier de « détournements de procédure » ou de « démarches frauduleuses », ne cessent de le harceler dans sa légitimité et de l’obliger à faire des acrobaties, soit répressives, soit (de plus en plus rarement) bienveillantes. Mais cet arbitraire est peut-être plus machiavélique (et donc intelligent) qu’on croit : c’est un mode de gestion qui fait du désordre un principe politique de fragilisation des étrangers, toutes catégories juridiques confondues. Consciente ou non, la stratégie consiste à retirer leurs repères aux immigrés » (17).

Outre le cantonnement dans la « clandestinité », c’est-à-dire dans l’invisibilité, le consensus sur la « fermeture des frontières » a réintroduit une autre des caractéristiques de la « condition immigré » classique : la déstabilisation et la précarisation du séjour. La fin de la carte unique de 10 ans a sur cet aspect valeur de symbole. Elle est le fait d’un ministre d’un gouvernement de gauche. Pour les immigrés réguliers ou non, la nouvelle politisation consensuelle signifie le retour au statut de force de travail pure, précaire et sans stabilité. Le discours concurrent des « quotas et de l’immigration choisie » apparut plus récemment ne rompt pas avec cette logique de suspicion. L’idée n’est plus que nous avons trop d’immigrés mais que nous n’avons pas les bons. De nouveau le consensus droite-gauche est au rendez-vous, allant par exemple de Nicolas Sarkozy à Malek Boutih. Comme pour le discours sur la fermeture des frontières, l’immigré n’est considéré ici que comme « force de travail » et/ou « variable d’ajustement » économique. Dans cette nouvelle version d’une même logique, la suspicion demeure : les nouveaux candidats devront faire preuve de leur « intégration » avant que de prétendre à une stabilité du séjour. La version caricaturale de Malek Boutih proposant trois cartes (bleu, blanc et rouge) souligne les dimensions de l’imaginaire mobilisées dans cette nouvelle politisation. Les mêmes dimensions sont également convoquées pour parler cette fois-ci des français issus de la colonisation.

Un nouvel ennemi de l’intérieur : le français issu de la colonisation

 La période qui voit se construire le consensus sur les « sans-papiers » est aussi celle où se développe un nouveau discours sur l’islam comme « problème » ou comme « obstacle à l’intégration ». Depuis la fin de la décennie 80, chaque événement international ou national (première guerre du golfe, première « affaire du foulard », conflit israélo-palestinien, attentats du 11 septembre puis de Madrid, seconde « affaire du foulard, etc.), est l’objet d’interventions médiatiques et politiques interrogeant la compatibilité entre la « république » et « l’islam ». La simple répétition récurrente produit ainsi un effet performatif et qui ancre dans l’opinion publique, dans les médias et au sein du paysage politique, l’idée de l’existence d’un réel problème entre l’islam construit comme « substance éternelle » et la république tout autant posée comme « substance éternelle ».

Derrière l’interrogation sur « l’adaptabilité de l’islam » s’en cache une autre concernant les porteurs de cette religion : les jeunes issus de la colonisation. Une fois posée comme évidente et indiscutable cette logique est disponible et efficace pour produire des dérivatifs afin d’occulter les questions sociales et politiques dérangeantes : dérivatifs permettant d’occulter la crise du système scolaire et les revendications enseignantes avec l’affaire dite du « foulard », dérivatif pour occulter la paupérisation et la précarisation des quartiers populaires en les présentant comme des « ghettos » contrôlés par des mafias et des « intégristes » ; etc. Ce faisant c’est l’idée d’un « ennemi de l’intérieur » qui se diffuse dans les manières de penser les questions sociales. Trois composantes peuvent être repérées dans cette « nouvelle politisation » en ce qui concerne les jeunes français issus de la colonisation : un discours sur l’islam ; un discours sur les territoires ; un discours sur la femme.

Le discours sur l’Islam se construit à partir d’une négation de l’historicité de cette religion. Contrairement aux autres religions monothéistes cette religion a tendance à être homogénéisée (18). Cette homogénéisation et la grille de lecture culturaliste qui l’a produite (mais aussi qui la renforce à chaque utilisation) a pour effet une tendance à faire passer les jeunes issus de la colonisation d’une place « endogène » vis à vis de la société française à une place « exogène ». Alors qu’ils sont français ces jeunes tendent à être construits comme « étrangers ». La négation de l’aspect « endogène » tend ainsi à produire « l’indigène » au sens politique du terme (19). Les conséquences d’une telle « politisation » sont lourdes. Soulignons en simplement deux : en premier lieu elle produit une « logique de suspicion » en construisant au sein même de la nation un « ennemi de l’intérieur » (d’autant plus dangereux qu’il est de l’intérieur). En second lieu, elle légitime un « racisme respectable » à base d’une injonction à la déloyauté : rompre avec ce qui est censé les relier avec cet « ennemi de l’intérieur » (la religion, la culture, la langue, l’aspect vestimentaire, la famille, etc.) et s’intégrer ou refuser cette « rupture » et être exclus, discriminés, stigmatisés en toute légitimité respectable.

Le discours sur les territoires c’est à dire sur les quartiers populaires a accompagné le précédent. Une nouvelle fois nous retrouvons SOS racisme (même si cette association n’a pas été la seule) comme acteur important de la construction sociale transformant des « quartiers populaires » en « ghettos », véritables « territoires perdus de la république » (20). La représentation des quartiers populaires comme déserts humains, sous la coupe d’un « lumpenprolétariat » dirigeant une économie mafieuse, en lien avec des masses de prédicateurs intégristes et ethniquement caractérisées, est présente dans l’ensemble des événements et discours de l’association depuis la fin de la décennie 80 (21). L’appareil de lobying de cette association contribuera à imposer cette perception sociale des quartiers populaires dans les médias et au sein de la classe politique. Ici aussi les conséquences sont lourdes : mise en place d’un vocabulaire euphémisé les « jeunes de banlieues » signifiant jeunes « arabes et noirs » ; la mixité sociale signifiant la présence jugée trop importante de ces mêmes « indigènes » ; la cause (l’inégalité) tendant à être présenté comme conséquence ; les conséquences (la visibilité ou les ré-appropriations des stigmates ou les nouvelles différences « culturelles » produites socialement) étant posées comme des causes. Les quartiers populaires sont ainsi construits comme « exogène » à la nation, comme « territoire » à reconquérir.

Nous n’insisterons pas sur le troisième discours portant sur les femmes issues de la colonisation, dans la mesure où il est analysé dans un autre chapitre de cet ouvrage. Soulignons cependant qu’il possède, selon nous les mêmes caractéristiques que les deux précédents : processus de globalisation et de lecture culturaliste du réel ; logique de suspicion ; injonction à la déloyauté et scission binaire qui en découle (entre celles qui « s’intègrent » et celles qui ne «s’intègrent pas ») ; mise en exogénéité des récalcitrantes et stigmatisation de celles-ci ; etc.

Le troisième âge de la politisation est donc celui du « racisme respectable » et de « l’ennemi de l’intérieur ». Il est issu du refus par les jeunes français issus de la colonisation d’une place assignée. Ce refus a pris les formes de la visibilité sociale forte, dont « l’affaire du foulard » n’a été que l’aspect le plus médiatisé, avant que de s’orienter vers l’embrasement des quartiers populaires. Ce troisième âge de la politisation empreinte allègrement, du fait, son caractère culturaliste, les mots, les logiques et les mesures, à la « guerre des civilisations » d’une part, aux idéologies de justifications coloniales, d’autre part.

De la dualité républicaine à la duplicité du discours sur l’égalité

 Le processus de « politisation » des questions liées aux populations issues de l’immigration (et à ses différentes étapes) que nous avons tenté de décrire révèle des débats centraux concernant la « nation » et la « république ». Deux d’entre eux nous semblent essentiels : la conception de la nation et les paradigmes de pensées et d’actions qui en découlent.

La dualité des conceptions de la nation

 La tension entre deux conceptions opposées de la « nation » marque l’histoire de la construction nationale française. Au gré des rapports de forces et de leurs mutations une dualité de conception s’est installée avec des pôles dominants, différents selon les périodes.

La première conception est une définition politique de la « nation » c’est à dire la réunion sur un même territoire de « citoyens » régit à « égalité » selon les mêmes lois quelques soient les caractéristiques culturelles, religieuses, etc.

La seconde est une conception culturelle et « ethnique » de la nation posant comme nécessaire l’homogénéité culturelle des citoyens. Dans sa version dure cette seconde conception conduit à l’idée de populations « inintégrables » du fait d’une « distance culturelle » trop grande. Dans sa version douce elle conduit à l’idée d’une « intégrabilité » de tous que les pouvoirs publics doivent promouvoir et prendre en charge. Sous l’effet de multiples facteurs que nous avons mentionnés plus haut, il semble bien que nous assistons depuis plusieurs décennies à un double mouvement de fond : le mouvement de renforcement de la conception culturelle et ethnique de la nation, d’une part, et un autre mouvement, au sein de cette conception, allant de la version douce à la version dure, d’autre part. Les enjeux sont ici aussi de tailles, ils conduisent à une duplicité à l’endroit des discours sur l’égalité.

La duplicité du thème de l’égalité

 Chacune des conceptions de la « nation » conduit à une analyse précise de « ce qui fait problème » et donc oriente les politiques publiques. La conception politique de la nation pose la possibilité d’interroger les distances entre le discours républicain égalitaire (qui découle du caractère politique de la nation) et la réalité des inégalités sociales constatées. Elle mène en conséquence sur des dynamiques revendicatives exigeant la réduction des écarts entre le droit réel et le droit formel et en fonction des rapports de forces à une reprise progressive de ces revendications par les pouvoirs publics. La cause de « ce qui fait problème » est recherchée dans la réalité sociale et dans les inégalités qui la caractérisent. La dénonciation de la règle applicable et appliquée fonctionnant dans notre société (les productions des inégalités) se réalise sur la base de la règle formelle proclamée (le traitement égalitaire de tous les citoyens). C’est le chemin qu’ont emprunté les luttes ouvrières et les luttes féministes, dans des périodes où la conception politique de la nation était fortement présente. S’agissant des populations issues de l’immigration, elle oriente en direction d’une lutte contre les discriminations perçues comme production systémique de notre société.

La conception culturelle de la nation recherchent les causes de « ce qui fait problème » dans la nature, l’essence, la culture, la religion, etc. d’une population donnée. Les inégalités sociales ne sont plus causes mais conséquences. Comme dans tous les mécanismes de domination l’interversion des causes et des conséquences permet de légitimer les dominations en les renvoyant à ceux qui les subissent. En terme de logique d’action, cette conception oriente vers des politiques « d’intégration » conduisant inévitablement à une logique de suspicion visant à sérier les « intégrables » et les « non intégrables » ou pire ceux qui « refusent l’intégration ». Les places assignées et les inégalités sociales, juridiques et politiques ne sont plus analysées comme productrice des comportements et des rapports au monde. Au contraire ce sont ces « cultures » essentialisées qui sont posées comme productrices des places assignées et des inégalités. L’inégalité devient acceptable.

Pour conclure nous sommes, selon nous, en présence de deux paradigmes de pensées déterminants des modèles d’actions publiques (22). Le premier nous le qualifions de paradigme « intégrationniste ». Il est consubstantiel d’une conception culturelle de la nation et est à la source, selon nous, d’un certain nombre de faits politiques récents : discours sur l’immigration choisie, réforme de la naturalisation, Contrat d’Accueil et d’Intégration, rapport Benisti, loi sur les signes religieux, etc. Le second nous l’appelons « paradigme égalitaire ». Il est consubstantiel d’une conception politique de la nation et conduit à des modèles d’actions publiques s’attaquant aux processus structurels de production des inégalités.

Saïd Bouamama

Notes

 (1) Nous parlons volontairement de « quartiers populaires » et non de « banlieues » dans la mesure où ce dernier terme (comme celui de ghetto d’ailleurs) massivement utilisé, participe de la construction d’un regard éludant les causes sociales de la situation. Nous ne serions pas (selon les raisonnements en terme de banlieue) devant une production de l’ensemble de notre système social mais devant de simple erreurs de « peuplements », de « politiques urbaines », de « choix architecturaux », de « repli sur soi », etc.

(2) Bien entendu cette absence de « politisation » est elle-même une « politisation », elle est fondamentalement politique. Elle exprime le modèle d’une immigration « invisible et polie », sans droit et sans revendication, simple force de travail sans odeur et sans saveur, sans enfants et sans existence en dehors du travail.

(3) Abdelmalek Sayad, Introduction, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, Paris Bruxelles ; 1997 ; Introduction ; p. 18.

(4) Abdelmalek Sayad, qu’est ce qu’un immigré, idem, pp. 63 et 64

(5) Une attention insuffisante est accordée, selon nous, à ce sentiment « subjectif » qu’est la dignité. Ce qui est vécu comme élément constitutif de la « dignité » (ou ce qui revient au même au sentiment d’être traité indignement) a une dynamique historique correspondant aux mutations du rapport à soi et à la société d’enracinement. Elle est un des indicateurs de l’équilibre entre sentiment d’extranéité et sentiment d’intranéïté.

(6) C’est le retournement de ces principes contre le colonisateur qui a, entre autre, caractérisé l’accélération des revendications d’indépendances, qui ont été une des sources importantes de l’identité politique des nouvelles élites nationales et une des sources d’inspirations des juridictions et des paradigmes de pensées des systèmes politiques.

(7) La non perception de cette précocité et de cette facilité est à mettre, selon nous, sur le compte de l’hégémonie d’une vision culturaliste de l’immigration d’abord sous la forme caricaturale de la théorie de la « distance culturelle » ensuite sous des formes plus affinées. Cette domination culturaliste éludant l’essentiel des facteurs sociaux, politiques et historiques d’une part et confortant le paradigme intégrationniste d’autre part, est significative d’une certaine conception culturelle de la nation qui dans l’histoire de la construction nationale française a pris le pas sur la conception politique de la nation.

(8) Le même constat peut se faire aujourd’hui au sein des comités de sans-papiers dans lesquels des postures différentes aux revendications s’observent en fonction de l’origine de l’immigration. L’accord commun sur l’exigence de régularisation se réalise tendanciellement sur le mode de la demande pour les uns et sur celui de la « revendication légitime » pour les autres. Il n’est ainsi pas rare d’y entendre des arguments sur « la colonisation et ses effets », sur la « participation aux deux guerres mondiales ». Plus significatif encore est le raisonnement posant que « les immigrés ont contribués à la construction économique de la France ». Tout se passe ici comme si les nouveaux immigrés des anciennes colonies se percevaient comme continuateur de leurs prédécesseurs.

(9) Saïd Bouamama, De la galère à la citoyenneté. Les jeunes, la cité, la société, Desclée de Brouwer, Paris, 1993.

(10) Olivier Masclet, La gauche et des cités - enquête sur un rendez-vous manqué, la dispute, 2003.

(11) Nous utiliserons à partir de ce moment historiques qu’est la marche le terme jeunes issus de la colonisation (que nous empruntons à Sayad) en lieu et place de « jeunes issus de l’immigration » que nous utilisions antérieurement. C’est, en effet, à partir de cette marche que s’accélèrent des processus significatifs de désignation et d’auto-désignations : beurs, citoyens, indigènes, etc. Ces termes ne sont pas neutres mais expriment tout à la fois des facteurs objectifs (liés à la place sociale réelle, au champs des espoirs sociaux « réalistes » au vue des prises de positions des grands partis politiques) et subjectifs (le regard sur soi, la disponibilité d’outils conceptuels pour se penser soi-même, l’état des conscientisations, etc.).

(12) René Gallissot, « Dépasser le nationalisme sinon les nationalismes nous dépassent », in L’homme et la société, n°103, XXVIe année, L’Harmattan, 1992, pp.1-13.

(13) René Gallissot, « Dépasser le nationalisme sinon les nationalismes nous dépassent », op. cit., p. 12.

(14) Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Esprit Frappeur, Paris 2002. 15 Serge Malik, Histoire secrète de SOS-Racisme, Albin Michel, Paris, 1990.

(16) Abdelmalek Sayad, Le mode de génération des générations immigrées, Migrants- formation, n° 98, septembre 94, pp. 11 et 12.

(17) Alain Morice, Régularisation des sans-papiers ou libre circulation, [En ligne] relevé le 10 novembre, 2005, http://biblioweb.samizdat.net/article33.html.

(18) Les « musulmans » sont alors construits comme population « homogène », comme « communauté » compacte non traversée par des clivages de classes sociales ; de lieux de résidences, d’appartenances politiques, etc. L’ensemble de leurs comportements ne devenant dès lors explicable qu’à partir du référent « culturel » ou du « référent religieux » à l’exclusion de tout autres déterminants sociaux ou politiques. Qu’ils habitent à Sarcelles ou à Bagdad, qu’ils soient ouvriers ou chef d’entreprises, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », etc., les systèmes de comportements et les rapports au monde ne restent expliqués qu’à partir du seul référent religieux.

(19) Le couple endogène/exogènes est ainsi, selon nous lié avec le couple indigène/ étranger. Les constructions d’une population comme « exogène » à la nation, les explications des comportements à partir d’une « culture » ou d’une « religion » perçue comme « étrangère » ou « extérieure » à la « France », à ses « valeurs », à « son génie », à sa « laïcité » expulsent du corps national une de ses composantes, la lui rendent « étrangère » c’est à dire fait émerger une nouvelle figure de « l’indigène » français et étranger à la fois.

(20) Emmanuel Brenner, Arlette Corvarola, Sophie Ferhadjian, Elise Jacquard, Barbara Lefebvre, Iannis Roder, Marie Zeitgeber et d’autres professeurs de collège et de lycée , les territoires perdus de la République : Milieu scolaire, antisémitisme, sexisme, Mille et Une Nuits, Paris, 2002.

(21) Jerémy Robine, SOS Racisme et les « ghettos des banlieues » - construction et utilisations d’une représentation, Hérodote, n° 113, Paris, 2004.

(22) Nous adoptons une terminologie qui distingue paradigme et modèle. Le paradigme est compris comme grille de lecture de la réalité sociale, de la nation, des questions sociales, de l’immigration, etc. , le modèle définit des systèmes concrets de politiques publiques. Les paradigmes peuvent être explicites, théorisées et formalisées dans du savoir savant ou implicites et non formalisée dans du discours et du matériau politique et médiatique. Les modèles pour leurs parts expriment en terme d’action l’équilibre à un moment donné des rapports de forces de plusieurs paradigmes.