La Palestine est déjà un Etat

Quel Etat ? Quelles frontières ? Comment assurer le droit au retour des réfugiés ? Quel statut pour Jérusalem ? C’est aux Palestiniens, et à eux seuls de décider.

 Je peux, comme vous, avoir une opinion. Mais au regard de ce que souffre le peuple palestinien depuis un siècle, au regard des enjeux pour la vie quotidienne des Palestiniens, non, vraiment, je dois m’abstenir de tout ce qui peut conduire à penser à la place des autres. Le colonialisme commence par le celui de de la pensée. Ce n’est pas le genre de la maison.

En revanche, tout n’est pas en débat. Il existe des points de droit certains, et l’importance du moment, comme la confusion entretenue, appellent à mettre les points sur quelques i.

Existence et reconnaissance

La clé est de distinguer existence et reconnaissance. Qui oserait dire qu’une personne vivante, bien vivante devant vous, n’existerait pas parce qu’elle n’est pas inscrite à l’état civil ?

L’existence est l’affaire du peuple palestinien ; la reconnaissance est celle de la communauté internationale. Ne pas confondre. Au milieu des plus extrêmes difficultés, depuis cent ans bientôt, malgré les guerres, le colonialisme, le sang versé, l’occupation et le morcellement de son territoire, malgré la cupidité des US et la traitrise des soi-disants soutiens, le peuple palestinien est debout, uni, gérant même les divisions de ses dirigeants. C’est un peuple, souverain, et la souveraineté est inaliénable.

La communauté internationale est celle des beaux discours et des sales politiques. Depuis un siècle, elle n’a jamais rien fait de sérieux pour le peuple palestinien, à part des trahisons en série, et de versements de subventions pour se faire pardonner. Qui peut soutenir que cette communauté internationale-là est qualifiée pour prendre de grandes options pour la Palestine ?

Alors, chères amies et chers amis, ne vous trompez pas. La Palestine existe, par son peuple souverain, par ses luttes, par sa dignité, par sa force de résistance. L’admission comme membre observateur sera un petit plus, mais cela n’a rien à voir avec l’existence d’un peuple souverain.

La Palestine a toujours existé

« Nous peuples du monde… » Ce n’est pas moi qui m’enflamme, ce sont les premiers mots de la Charte de l’ONU. Or, les Palestiniens forment un peuple. Peut-on soutenir le contraire ?

C’est l’un des peuples les plus anciens de notre planète, et il est assez curieux de voir les Etats-Unis s’opposer à la reconnaissance de la Palestine alors que les Etats-Unis étaient de l’herbe quand la Palestine était déjà un peuple.

Pour nous, peuples de la Méditerranée, la Palestine est une mère, comme l’a été la Grèce. De toute l’histoire, on a su placer la Palestine sur une carte de géographie. Alors, depuis quand les peuples souverains disparaitraient-ils ?

D’ailleurs, et on pourrait en rester à ce constat, ceux qui font le plus de tort à la Palestine en reconnaissent l’existence. Israël gère les territoires palestiniens par le ministère des affaires étrangères, pas par le ministère de l’intérieur. De même, ce bouillon de culture impérialiste qu’est le Conseil de Sécurité reconnaît à tous les territoires palestiniens le statut de territoires occupés, au sens de la IV° Convention de Genève. Le Conseil de sécurité a toujours dénié la moindre valeur aux déclarations d’Israël affirmant faire de Jérusalem sa capitale.

La Palestine est reconnue comme Etat depuis 1922

A la dissolution de l’Empire Ottoman, la Palestine était reconnue comme Etat, avec un peuple souverain et un territoire, et la carte figurait dans les traités de Sèvre et de Lausanne. Personne n’aurait envisagé de dessiner une Palestine qui n’aurait pas correspondu à la Palestine, terre façonnée par l'histoire.

Le régime des mandats est apparu, à la fin de la Première Guerre Mondiale, comme une manière de gérer le droit des peuples à l’autodétermination. Le droit à l’autodétermination du peuple palestinien se retrouve à l’article 22 du Pacte de la SDN.

L’article premier du mandat sur la Palestine donné par la SDN à la Grande-Bretagne prend acte de la souveraineté, inaliénable, du peuple palestinien, le mandataire n’ayant de pouvoir que pour la législation et l’administration : « Art. 1. - The Mandatory shall have full powers of legislation and of administration, save as they may be limited by the terms of this mandate ».

Le mandat n’était que d’administration, et ne pouvait modifier la substance de la souveraineté, en respectant les limites territoriales fixées par un mémorandum britannique du 16 septembre 1922, qui correspondaient aux limites de l’ancienne province de l’Empire Ottoman.

L’ordre juridique palestinien était déjà pleinement structuré à l’époque, et respecté par le mandataire.

De plus, et ce point est essentiel, la question de la souveraineté s’est posée à l’occasion du partage de la dette publique ottomane entre la Turquie et les « territoires détachés de l’Empire Ottoman ». Dans cet arbitrage rendu en 1925 par la SDN, la Turquie, la Bulgarie, la Grèce, l’Italie, l’Irak, la Transjordanie et la Palestine était placées sur un pied d’égalité. La Palestine était un Etat sous mandat, mais un Etat.

En 1947, l’ONU n’a rien donné… car elle n’avait rien à donner

Combien de fois faudra-t-il le rappeler… En 1947, l’ONU n’a rien donné à Israël. L’ONU n'était alors qu’un club de grandes puissances voulant se partager le monde, mais elle n’a rien pu faire devant l’évidence de la souveraineté palestinienne. Le document voté était une recommandation pour un plan de partage, tentant de donner un contenu à la déclaration du ministre des affaires étrangères Lord Balfour de 1917, sur la création d’un « foyer national juif », destiné à devenir la place forte des intérêts occidentaux dans la région.

Cette recommandation a été un acte irresponsable, permettant aux groupes armés sionistes de se déclarer comme Etat au départ du mandataire, en mai 1948, et d’engager la première grande opération militaire, la Nakba, chassant les Palestiniens de leurs terres et de leurs maisons. C’est le début de l’histoire des réfugiés, dont le droit au retour est inaliénable, face à un Etat qui a conquis un territoire par la force des armes.

Et depuis ?

Aujourd’hui, 127 Etats ont reconnus la Palestine comme Etat : à peu près toute l’Afrique, tout le monde musulman, toute l’Amérique du Sud, tout l’ancien bloc de l’Est, toute l’Asie.

La Palestine. Etat sous mandat hier, Etat sous occupation militaire aujourd’hui, mais toujours Etat… La Palestine n’a jamais renoncé. Le fait d’être sous occupation ne remet pas en cause la qualité d’Etat, lorsqu’il existe un peuple, un territoire et une organisation des pouvoirs. La RFA, ancienne Allemagne de l’Ouest, a été créée et reconnue alors qu’elle était sous occupation des puissances alliées.

Malgré les mille difficultés qu’elle rencontre, la Palestine est d’ailleurs un Etat très organisé. Il existe un peuple palestinien, qui vit en fonction d’un ordre juridique interne. Elle a été le premier Etat arabe à procéder à des élections démocratiques… mais comme le résultat – victoire du Hamas – n’était pas celle prévue, les puissances occidentales ont puni le peuple palestinien.

Alors, ce vote à l’ONU ?

Ce soir ce vote sera acquis.

Juridiquement, il sera le signe d’une amélioration de l’état civil tenu par l’ONU, mais ne touchera rien d’essentiel.

Un Etat reconnu par 127 autres Etats, et dont les dirigeants sont reçus comme représentants légitimes par les opposants, à commencer par les US, devrait bien évidemment être membre à part entière de l’ONU. Les Etats-Unis bloquent tout, au motif qu’il faut d’abord négocier une paix globale. Ils n’avaient pas été aussi exigeants pour accueillir Israël en 1949.

Juridiquement, ce poste d’Etat observateur apportera quelques petits avantages fonctionnels marginaux au sein de l’ONU.

Mais Abbas passera toujours par le chek-point pour rentrer chez lui à Jérusalem, et il devra toujours demander l’autorisation s’il veut se rendre à Gaza. Le scandaleux accord de Paris, qui place toute l’économie palestinienne sous le contrôle israélien, ne sera pas changé d’une virgule, et la population de Gaza vivra toujours le blocus. Les services israéliens viendront toujours sur le territoire palestinien de Cisjordanie, pour procéder aux arrestations de Palestiniens. Et de nouveaux permis de construire seront donnés par les autorités israéliennes à Jérusalem-Est.

Dans les difficultés que rencontre les Palestiniens, ce plus n’est sans doute pas à négliger, s’il peut aider à l’unité. Encore une fois, c’est aux Palestiniens de choisir. Mais attention à ne pas donner à ce vote plus d’importance qu’il n’en a, car les désillusions seraient cruelles.

Et la Cour Pénale Internationale ?

On dit cette question centrale. En droit, elle est marginale.

Le 21 janvier 2009, l’Autorité Palestinienne a fait enregistrer par le greffe de la Cour Pénale Internationale une déclaration de compétence (Art. 12.3 du statut) pour tous les crimes de droit international relevant du statut de la Cour, depuis juillet 2002, date d’entrée en vigueur du traité.

Des actes ont été déposés, rappelant que:

- ce n’est pas au procureur mais à la chambre préliminaire de se prononcer sur le compétence de la cour et l’autorisation d’ouvrir une enquête ;

 - la CPI n’a pas à dire si la Palestine est un Etat, mais seulement si elle est suffisamment un Etat au sens du statut.

Les plus respectés professeurs de droit public (Dugard, Quigley, Pellet) ont expliqué que le procureur devait transmettre l’affaire la chambre préliminaire, pour avoir une décision sur l’ouverture ou non d’une procédure.

Après deux ans d’attente, le procureur a estimé que pour savoir si la CPI, juridiction indépendante, était compétente, il fallait l’avis de l’ONU… Une bonne grosse manip’ pour enterrer le dossier,… qui peut juste le retarder.

Déjà, on voit apparaître un nouveau contre-feu, comme si la question était désormais la ratification du traité… Cette ratification interviendra peut-être un jour, mais pour le moment, la déclaration de compétence existe, et l’ANP n’a jamais envisagé de la retirer.

Or, cette déclaration est juridiquement très forte. La procédure a souffert d’un contexte politique défavorable, mais les arguments sont nombreux pour reconnaître la capacité du peuple palestinien a présenter sa cause devant la CPI. Comment pourrait-on priver un peuple de tout accès au juge ?

1/ Lisons la jurisprudence de la CPI : « Les mouvements de libération luttant notamment contre la domination coloniale et les mouvements de résistance représentant un sujet de droit international préexistant peuvent être des « Parties au conflit » au sens des Conventions. Mais l’autorité qui les représente doit avoir certaines caractéristiques d’un gouvernement, au moins à l’égard de ses forces armées » (CPI, Chambre Préliminaire, 29 janvier 2007, Thomas Lubanga Dyilo, par. 272). Ce critère d'application du droit international humanitaire montre que face à la demande de victimes de crimes de guerre, il faut une approche pragmatique, concrète, et non pas formelle.

2/ A partir du moment où la Palestine agit contre Israël, on ne peut pas lui opposer de ne pas être pleinement un Etat… alors que c’est Israël qui usurpe les attributs de souveraineté. Refuser la recevabilité au motif que la Palestine ne peut exercer toutes les fonctions de l’Etat revient à donner les clés à Israël.

3/ Après l’adoption du rapport Goldstone en novembre 2009, l’AG ONU a expliqué que la CPI était un système subsidiaire, et elle a demandé aux autorités locales d’essayer de juger l’affaire. Par cette résolution, l’AG ONU a reconnu la capacité des autorités de Gaza à exercer la fonction judiciaire. Gaza peut donc choisir entre juger lui-même les faits, ou demander à la CPI.

4/ Les Iles Cook, Etat non-membre de l’ONU, ont ratifié le traité de la CPI. Les Iles Cook sont un Etat, mais un Etat qui s’en remet pour sa politique étrangère et de défense à la Nouvelle Zélande. Alors, depuis quand faudrait-il être membre de l’ONU pour avoir droit de cité à la CPI ?

La politique a son rythme, qui n’est pas forcément celui du droit, et sur un tel sujet, tant d’opinions peuvent être admises. Mais, sauf à ne rien comprendre, ne confondez pas l’existence et la reconnaissance, ne confondez pas l’ONU et la CPI.

Actualités du droit

Contre le racisme. Devoir d'insolence.

Le rappeur Saïdou du groupe Z.E.P (Zone d’expression populaire) et le sociologue et militant Saïd Bouamama ont été mis en examen pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur une plainte de l’Agrif, un groupe d’extrême droite nostalgique de l’Algérie française. En cause, un ouvrage et une chanson du même nom, Nique la France, qui assènent en refrain :

« Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes / Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes. »

Comme des millions de gens à travers le globe ces dernières années, les deux auteurs ont attaqué le colonialisme et le système capitaliste et impérialiste. Comme beaucoup d’entre nous, ils dénoncent une idéologie toujours très en vogue : le racisme, sous ses formes les plus courantes mais aussi les plus décomplexées. Comme de nombreux habitants des quartiers populaires, ils ont crié leur colère contre les inégalités, les discriminations et la justice à double vitesse.

S’inscrivant dans une longue tradition pamphlétaire des artistes engagés en France contre l’État français, du « nation de porcs et de chiens » d’André Breton au « le temps que j’baise ma Marseillaise » de Léo Ferré en passant par le « je conchie l’armée française » d’Aragon ou le « votre République, moi j’la tringle » de Renaud, Saïdou et Saïd Bouamama ont choisi d’assumer leur « devoir d’insolence » afin d’interpeller et de faire entendre des opinions qui ont peu droit de cité au sein des grands canaux de diffusion médiatique.

Mais voilà, cela dépasse, choque et insupporte qu’une telle parole puisse être portée, d’autant plus quand elle l’est par ceux qui subissent en premier lieu les politiques racistes et antisociales. Lorsque des Noirs ou des Arabes font le choix de sortir de l’invisibilité et du mutisme afin de décrire la réalité telle qu’elle est – violente, inégale et destructrice – la droite extrême, l’extrême droite ou encore l’État s’emploient à tenter de convaincre l’opinion publique de l’illégitimité de ces discours.

NTM, Sniper, Ministère Amër, Mr. R, La Rumeur, Youssoupha ou Houria Bouteldja sont autant de rappeurs et militants attaqués ces dernières années pour des paroles jugées trop irrévérencieuses. Pourtant, tous n’ont fait que porter publiquement l’expression populaire du rejet des discriminations et de la stigmatisation des quartiers populaires, des Noirs, arabes et musulmans.

En signant cette pétition, nous exigeons que les poursuites contre Saïdou et Saïd Bouamama soient abandonnées. D’accord ou pas d’accord avec les propos et les formulations incriminés, nous défendons leur droit de les tenir. L’extrême droite veut interdire le droit de chanter la révolte, imposons le droit de l’exprimer sans entraves.

Comité de soutien Devoir d’insolence

Ils ont déjà signé :

La Rumeur, Youssoupha, Casey, Zebda, Scred Connexion, Rachid Taha, Mathieu Kassovitz, Amazigh Kateb, Les Ogres de Barback, La Rue Kétanou, Guizmo (Tryo), Imhotep (IAM), Les Ramoneurs de Menhirs, HK et les Saltimbanks, La Compagnie Jolie Môme, Dub Inc, Elli Medeiros, Archie Shepp, Slimane Dazi, Axiom, Oai Star, Maitre Madj, Première Ligne (Skalpel, E.One et Akye), Siné, Raphaël Confiant, Judith Butler, Rokhaya Diallo, Pascal Blanchard, Eric Fassin, Laurent Levy, Pierre Tevanian, Christine Delphy, Elie Domota, Olivier Besancenot, Houria Bouteldja, Eva Joly, Noel Mamère, Sergio Cornado, Hervé Poly, Xavier Mathieu, Clémentine Autain, Malsa Garcin. etc. (pour voir la suite)

Pour nous rejoindre et agir : devoirdinsolence@gmail.com

Site internet: www.zep-site.com

Gaza : un message pour le monde...


En cette Journée des enfants… C’est le septième jour de l’escalade israélienne contre Gaza.

J’avoue que je ne suis pas assez forte pour supporter toutes ces choses horribles, c’est tellement difficile de voir un innocent tué d’une manière si atroce. Des civils sont tués, des personnes âgées sont tuées, des femmes sont tuées et des enfants aussi sont tués… De quoi sont-ils coupables pour mériter ce qui leur est arrivé ? Quelle scène ironique, alors que le monde célèbre la Journée des enfants, l’agression sioniste a tué plus de 26 enfants de Gaza. Alors qu’Israël est le pays le plus démocratique du Moyen-Orient. Alors j’emmerde une telle démocratie !

A tout le monde : nous n’avons pas besoin de vos larmes, nous pouvons pleurer toute la journée. Nous avons besoin de votre action : agir contre vos gouvernements qui soutiennent Israël, agir maintenant au lieu de votre silence.

J’ai joint ma voix à mes collègues ici, à Gaza : Nous ne sommes pas des chiffres, oui, nous ne sommes pas que des chiffres, nous sommes des êtres humains, nous avons des sentiments, des passions, nous avons du sang, nous avons des coeurs dans nos poitrines, nous avons des familles qui prennent soin de nous, nous avons des amis, et nous méritons d’avoir la vie que vous avez…

Notre sang est versé tous les jours et le monde ne sait toujours pas que nous sommes des êtres humains…

Agissez maintenant pour mettre fin à ce massacre contre les Palestiniens, agissez maintenant pour stopper l’agression israélienne en cours contre Gaza.

Ne vous contentez pas de nous regarder alors que nous sommes en train d’être tués, Israël obtient son immunité de votre silence, donc s’il vous plaît ne participez pas à cette agression contre nous par votre silence. Notre défense concerne notre existence, il s’agit d’être ou ne pas être. On peut me tuer à tout moment parce que chaque Palestinien est une cible pour l’agression sioniste inhumaine.

Je veux juste que mes mots vous atteignent, et pas seulement que vous les lisiez et vous en sentiez désolés pour nous, mais qu’ils vous touchent au coeur pour que vous agissiez maintenant !

Maïssa (jeune fille de 23 ans de Gaza, l'ensanglantée !)

Indiens de Palestine

« D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’Etat d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’Etat d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’Etat sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens.

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’oeuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’oeuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le “but final” : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les Etats-Unis retrouvaient dans Israël un aspect de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi, ne fut qu’en partie directement physique. Il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. A beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique les deux mouvements complémentaires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand ou en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur territoire arabe, sur le dos des Arabes. » (Gilles Deleuze, Deux régimes de fous )

De la question palestinienne comme d'un révélateur


Extrait de l’ouvrage « Nique la France» (devoir d'insolence) toujours disponible en librairie infos sur : www.zep-site.com

Une des questions pour laquelle le déplacement idéologique des frontières est le plus patent est celle des droits nationaux du peuple palestinien. Au niveau international cela conduit à construire l'État d’Israël comme rempart contre l’intégrisme qu’il faudrait défendre à tout prix en dépit de ses violations du droit international et de sa politique génocidaire à Gaza, pour ne parler que de la dernière période. À droite comme à gauche (les frontières ayant été idéologiquement changées) se développent des analyses en termes de « seule démocratie du Proche Orient », du « droit à se défendre de l'État d’Israël ».

Le reflet national de cette logique d’invention d’une menace mondiale justifiant la légitimation de ce qui aurait été (en d’autres temps et avec d’autres frontières idéologiques) spontanément dénoncé comme « crime contre l’humanité » est la diabolisation et la criminalisation du soutien au peuple palestinien. La confusion volontaire entre antisémitisme et antisionisme est le mode opératoire du processus d’invalidation et de délégitimation du soutien au peuple palestinien et à ses revendications. Après une période dans laquelle était dénoncé le danger de passer de l’antisionisme à l’antisémitisme, nous en sommes aujourd’hui à l’affirmation que l’antisionisme est inévitablement antisémite. Tout soutien au peuple palestinien est désormais suspecté d’antisémitisme et plus particulièrement lorsqu’il provient des jeunes issus de l’immigration postcoloniale globalisés dans leur ensemble comme « musulmans ».

La participation massive des jeunes français issus de l’immigration maghrébine aux initiatives de soutien à la résistance palestinienne fait couler beaucoup d’encre depuis plusieurs années. Emissions, articles et déclarations se sont multipliés pour analyser cette présence tellement massive que personne ne peut plus l’ignorer. Dans leur immense majorité, les discours politiques et médiatiques dominants sont caractérisés par des approches culturalistes de la question. Le soutien de ces jeunes à la lutte du peuple palestinien serait non politique et/ou apolitique et s’expliquerait par des causes « religieuses » et/ou « culturelles ». Pour certains l’explication est à rechercher dans le développement d’un « communautarisme », pour d’autres dans un inquiétant « repli religieux », pour d’autres encore dans une instrumentalisation « intégriste ». Ces explications, parfois à prétention savante, évacuent aisément les facteurs historiques, la contextualisation des faits et les facteurs matériels pouvant produire une sensibilité particulière à l’endroit de la question palestinienne. Il n’y a pourtant pas besoin de mobiliser une grille culturelle et/ou religieuse et/ou identitaire de lecture pour comprendre le soutien des jeunes issus de l’immigration maghrébine au peuple palestinien et à son combat.

Au moins trois processus qui n’ont rien à voir avec l’islam ou la culture agissent pour produire une sensibilité particulière de cette partie de la population française à l’endroit de la question palestinienne. La première est d’ordre historique et renvoie à toute l’épaisseur de l’histoire coloniale et de la lutte pour la décolonisation de l’Algérie. L’immigration maghrébine et plus particulièrement algérienne (dont les enfants et petits enfants aujourd’hui français défilent en soutien au peuple palestinien) a été marquée par le combat pour l’indépendance et a joué un rôle actif dans celui-ci. Comment s’étonner dès lors que dans la culture et la socialisation familiale la sensibilité à l’oppression coloniale soit présente. Le simple récit du vécu des parents (même si celui-ci se déroule de manière parcellaire) suffit à produire des postures de révolte contre l’injustice coloniale. Les images de palestiniens bafoués, humiliés, opprimés mais aussi dignes et résistants font échos à d’autres images présentes dans l’histoire familiale.

Le second processus se situe dans le vécu discriminatoire de ces jeunes issus de l’immigration postcoloniale. La colonisation c’est la discrimination absolue et les effets de comparaison sont inévitables. Cela ne veut pas dire qu’il y a confusion. Les différences de situations et de contextes sont connues. Simplement les argumentaires de justifications sont trop proches pour que cela ne suscite pas d’identifications légitimes. Ici ces jeunes sont accusés de se « victimiser » lorsqu'ils dénoncent les discriminations racistes. Là-bas les palestiniens sont accusés de se « victimiser » (1) lorsqu’ils dénoncent la discrimination raciste absolue : la colonisation.

Le dernier processus est la stigmatisation de l’islam qui, ici comme là-bas, sert de justification au changement de frontière. Ici la frontière est déplacée de la sphère économique et sociale (les inégalités sociales et les discriminations racistes) vers la frontière religieuse. Et là-bas, de la sphère politique (les droits nationaux et inaliénables d’un peuple) à la sphère religieuse. Dans les deux cas la stigmatisation de l’islam sert au même processus de négation du droit.

Il n' y a aucune surprise sur le fait que l'histoire spécifique de cette partie de la population française soit créatrice d'un terreau de conscientisation et de sensibilisation à la question palestinienne. À l'inverse la stigmatisation de ce soutien à la cause palestinienne comme ne relevant pas de la sphère politique mais comme issu de l'appartenance religieuse, fait partie de l'ethnicisation de la question sociale dont les jeunes issus de l'immigration postcoloniale sont victimes. La révolte des quartiers populaire de novembre 2005 a ainsi été, elle aussi, expliquée médiatiquement et politiquement comme relevant de « l'éducation », de la « culture », du « repli religieux et communautaire », de « l'intégrisme ».

(1) L’accusation de « victimisation » vise bien sur à imposer le silence aux victimes réelles. C’est pourquoi nous avons à clamer haut et fort que nous sommes des victimes et que nous le savons.

Said Bouamama

Mort lente : punition par les détails


Outre les inconvénients physiques évidents, la longue maladie inspire un terrible sentiment d’impuissance, mais elle offre aussi des moments de lucidité qui sont évidemment précieux. Ces trois derniers mois, j’ai été hospitalisé plusieurs fois, et j’ai eu des journées marquées par de longs et pénibles traitements, des transfusions sanguines, des analyses interminables, des heures et des heures improductives passées à regarder le plafond, à drainer la fatigue et la maladie, incapable de travailler normalement, et à penser, penser, penser.

 Mais il y aussi, par intermittence, des moments de lucidité et de réflexion qui offrent parfois à l’esprit une autre perspective sur la vie quotidienne, qui lui permettent de voir les choses différemment (sans pouvoir agir sur elles). En lisant les nouvelles de Palestine, en regardant à la télévision ces effroyables images de mort et de destruction, j’ai été abasourdi et atterré de ce que j’ai déduit de ces détails sur la politique du gouvernement israélien, et en particulier sur ce qui s’est passé dans l’esprit d’Ariel Sharon. Et quand, après le récent bombardement de Gaza par l’un de ses F16 au cours duquel neuf enfants ont été massacrés, on a fait savoir qu’il félicitait le pilote et se glorifiait d’un grand succès israélien, je me suis fait une idée bien plus claire qu’avant de ce dont est capable un esprit malade, pas seulement dans ce qu’il organise et ordonne, mais, pis encore, dans sa capacité à persuader d’autres esprits de penser de la même façon chimérique et criminelle. Pénétrer à l’intérieur de cet esprit officiel israélien est une expérience épouvantable, mais elle en vaut la peine.

En Occident, toutefois, il y a une attention si répétitive aux attentats-suicides palestiniens, et en termes si peu édifiants, qu’une distorsion grossière de la réalité a totalement dissimulé un pire fléau : le mal officiel israélien, et peut-être uniquement sharonien, si délibérément et si méthodiquement infligé au peuple palestinien. L’attentat-suicide est condamnable, mais c’est un résultat direct, et à mon avis consciemment programmé, de tant d’années d’exploitation, d’impuissance et de désespoir. Il a aussi peu à voir avec la prétendue inclination des Arabes ou des musulmans pour la violence que les taches de la Lune. Sharon veut le terrorisme, pas la paix, et il fait tout ce qui est en son pouvoir pour en créer les conditions. Mais, si horrible soit-elle, la violence palestinienne, réaction d’un peuple désespéré et horriblement opprimé, a été dépouillée de son contexte et de la terrible souffrance dont elle émane. Manquer cela, c’est manquer d’humanité : le voir ne rend en rien cette violence moins terrible, mais du moins la situe dans une histoire et une géographie réelles.

Pourtant, le contexte du terrorisme palestinien – car c’est bien du terrorisme, bien sûr – n’a aucune chance d’être évoqué même brièvement, tant on a fait de lui, sans sourciller, un phénomène à part, un mal absolu, gratuit, qu’Israël, censé agir du nom absolu, a vertueusement combattu en déchainant une violence disproportionnée contre trois millions de civils palestiniens. Je ne parle pas seulement de la manipulation de l’opinion par Israël, mais de son exploitation de l’équivalence avec la campagne américaine contre le terrorisme, sans laquelle il n’aurait pu faire ce qu’il a fait (à vrai dire, je ne peux penser à aucun autre pays qui, au vu et au su des téléspectateurs du monde entier, ait accompli de telles prouesses de sadisme minutieux contre toute une société sans avoir à en souffrir). Que ce mal ait été consciemment inscrit dans la campagne de George W. Bush contre le terrorisme, en magnifiant, en toute irrationalité, les obsessions et fantasmes américains avec une extraordinaire facilité, n’est pas pour rien dans sa puissance de destruction aveugle. Comme les brigades d’intellectuels américains enthousiastes (et à mon avis entièrement corrompus) qui échafaudent d’énormes structures de mensonges vantant les bonnes intentions et la nécessité de l’impérialisme américain, la société israélienne a mis à contribution de nombreux universitaires et experts dans les instituts de recherche, et d’anciens officiers reconvertis dans l’industrie de la défense ou les relations publiques, tous chargés de faire paraitre rationnelle et convaincante une politique inhumaine de punition, prétendument fondée sur le besoin de sécurité d’Israël.

La sécurité d’Israël est devenue un animal fabuleux, un peu comme la licorne. Toujours on la traque, on la cherche, jamais on ne la trouve, et pourtant on en fait inlassablement l’objectif d’une expédition future. Qu’au fil du temps Israël soit en réalité devenu moins sûr, et plus inacceptable pour ses voisins, ne semble pas mériter un seul instant de réflexion. Mais, au fond, qui conteste l’idée que la sécurité d’Israël doit définir le monde moral où nous vivons ? Sûrement pas les dirigeants arabes et palestiniens, qui depuis trente ans lui ont tout concédé. Ne faudrait-il pas se poser des questions à ce sujet, étant donné qu’Israël a infligé plus de dégâts aux Palestiniens et aux autres Arabes en proportion de sa taille que tout autre pays du monde – Israël et son arsenal nucléaire, son aviation, sa marine, son armée, équipés avec une générosité illimitée par le contribuable américain ? le résultat, c’est que les petits détails quotidiens de la vie que les Palestiniens doivent vivre sont dissimulés, et – plus important – recouverts par un discours d’autodéfense et de chasse au terrorisme (infrastructure terroriste, nids de terroristes, fabriques de bombes terroristes, suspects de terrorisme – la liste est infinie) qui fait parfaitement l’affaire de Sharon et du lamentable George Bush. Les idées sur le terrorisme ont donc acquis une vie propre, légitimées et relégitimées sans preuve, sans arguments et contre toute logique.

Considérons par exemple la dévastation de l’Afghanistan, d’un côté, et, de l’autre, les assassinats « ciblés » de près d’une centaine de Palestiniens (sans parler des milliers de « suspects » arrêtés par les soldats israéliens et qui sont toujours en prison). Nul ne se demande si tous ceux qu’on a tués étaient vraiment des terroristes, ou des « individus « convaincus de terrorisme », ou encore – c’est le cas de la plupart d’entre eux – « sur le point de devenir des terroristes ». Tous ont été considérés comme dangereux en vertu d’une simple déclaration incontestée. Il suffit d’un ou deux porte-parole arrogants comme le grossier Raanan Gissin, Avi Pazner ou Dore Gold, et à Washington d’un apologiste à temps de l’ignorance et de l’incohérence comme Ari Fleischer, et les individus visés sont des hommes morts. Il n’y a ni doutes, ni questions, ni murmures. Nul besoin de preuves ou autres délicatesses fastidieuses. Le terrorisme et sa traque obsessionnelle sont devenus un système entièrement circulaire et autosuffisant d’assassinat – instantané ou lent – d’ennemis à qui on ne laisse pas le choix et qui n’ont pas leur mot à dire.

A l’exception des articles d’un petit nombre de journalistes et d’écrivains intrépides comme Amira Hass, Gideon Lévy, Amos Elon, Tanya Reinhart, Jeff Halper, Israël Shamir et quelques autres, le discours public dans les médias israéliens a terriblement perdu en qualité et en honnêteté. Le patriotisme et le soutien aveugle au gouvernement ont remplacé l’esprit critique et le sens moral. L’époque d’Israël Shahak, Jacob Talmon et Yehoshua Leibowitch est finie. Seuls quelques universitaires et intellectuels israéliens – des hommes comme Zeev Sternhell, Uri Avnery et Ilan Pappe, par exemple – ont assez de courage pour refuser le faux débat imbécile sur la « sécurité » et le « terrorisme » qui semble avoir submergé l’establishment pacifiste israélien, et même son opposition de gauche en pleine déconfiture. Alors que les crimes commis tous les jours au nom d’Israël et du peuple juif, les intellectuels bavardent sur le retrait stratégique, ou se demandent s’il faut ou non intégrer les colonies, ou s’il convient ou non de poursuivre la construction de ce mur monstrueux (a-t-on jamais conçu une idée plus folle dans le monde moderne : croire qu’il est possible de mettre plusieurs millions de personnes en cage puis de dire qu’elles n’existent pas ?), le tout dans un langage de général ou de politicien plutôt qu’en intellectuels et en artistes privilégiant l’indépendance d’esprit et les valeurs morales. Où sont les équivalents israéliens de Nadine Gordimer, Andre Brink, Athol Fugard, ces écrivains blancs qui se sont élevés clairement et sans la moindre ambiguïté contre les méfaits de l’apartheid sud-africain ? Ils n’existent pas en Israël, où le discours public des écrivains et des universitaires a sombré dans l’équivoque et la répétition de la propagande officielle, et où en fait, l’excellence du style et de la pensée a disparu même des sommets du monde académique.

Mais pour revenir aux pratiques israéliennes, et à la mentalité devenue si obsessionnelle dans le pays depuis quelques années, pensons au plan Sharon. Il implique rien de moins que l’effacement d’un peuple entier par des méthodes lentes, systématiques, d’étouffement, de meurtre pur et simple, et d’asphyxie de la vie quotidienne. Il est intrinsèquement lié à l’expropriation continue de terres palestiniennes via les colonies, les zones militaires, l’occupation des villes et villages : dans le cadre du processus d’Oslo, Israël n’a concédé que 18% de la Cisjordanie et 60% de gaza, et les deux zones ont été à présent réoccupées et redivisées plusieurs fois. Kafka a écrit une nouvelle remarquable, A la colonie pénitentiaire, sur un officier fou qui montre une machine de torture fantastiquement détaillée, dont l’objectif est d’écrire sur la totalité du corps du prisonnier, en usant d’un complexe appareillage d’aiguilles pour y inscrire des lettres minuscules qui finiront par le saigner à mort. C’est ce que Sharon et ses brigades de bourreaux volontaires sont en train de faire aux Palestiniens, avec l’opposition la plus limitée et la plus symbolique. Tout Palestinien est devenu un prisonnier ; Gaza est entouré sur trois côtés d’une barrière électrifiée. Parqués comme des bêtes, les Gazéens ne peuvent plus se déplacer, travailler, vendre leurs fruits et légumes, aller à l’école. Ils sont exposés aux frappes aériennes des avions et hélicoptères israéliens, et aux tirs terrestres des tanks et des mitrailleuses qui les fauchent. Appauvri, affamé, Gaza est un cauchemar humain, où chaque petit incident – comme ce qui arrive à Erez ou près des colonies – se solde par la participation de milliers de soldats dans l’humiliation, la punition, l’affaiblissement intolérable de chaque Palestinien sans distinction d’âge, de sexe ou d’état de santé. On retient les fournitures médicales à la frontière, on tire sur les ambulances ou on les arrête, des centaines de maisons sont démolies et des centaines de milliers d’arbres et de terres agricoles sont détruits dans des actes systématiques de châtiment collectif contre des civils qui, pour la plupart, sont déjà des réfugiés de la destruction par Israël de leur société en 1948. L’espoir ayant été éliminé du vocabulaire palestinien, seul reste le défi brut, et pourtant Sharon et ses sous-fifres sadiques dissertent sur l’élimination du terrorisme par une occupation toujours plus profonde qui dure aujourd’hui depuis trente-cinq ans. Cette campagne est vaine, comme toutes les brutalités coloniales, et elle aura pour effet de durcir et non d’assouplir les Palestiniens – mais l’esprit obtus de Sharon ne parvient pas à le comprendre.

La Cisjordanie est occupée par mille tanks israéliens dont l’unique objectif est de tirer sur les civils et de les terroriser. Des couvre-feux sont imposés en continu jusqu’à deux semaines d’affilée. Ecoles et universités sont fermées, ou il est impossible de s’y rendre. Personne ne peut se déplacer, pas seulement entre les neuf villes principales, mais à l’intérieur de chacune. Toutes sont aujourd’hui des zones désolées d’immeubles détruits et de bureaux pillés, où les canalisations d’eau et le réseau d’électricité ont été délibérément ravagés. Le commerce est mort, la moitié des enfants souffrent de malnutrition, les deux tiers de la population vivent en-dessous du seuil de pauvreté de deux dollars par jours. A Jénine (où il n’y a jamais eu d’enquête sur ce crime de guerre majeur qu’a été la démolition du camp de réfugiés par les blindés israéliens, parce que de lâches bureaucrates internationaux comme Koffi Annan ont reculé devant les menaces d’Israël), les chars tirent sur des enfants et les tuent. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans le flot incessant de civils palestiniens tués par des soldats israéliens qui servent l’occupation militaire illégale loyalement et sans se poser de question. Les Palestiniens sont tous « suspects de terrorisme ». L’âme de cette occupation, c’est que les jeunes conscrits israéliens qui tiennent les checkpoints ont carte blanche pour soumettre les palestiniens à toutes les formes connues de torture et d’humiliation personnelle : ils les font attendre au soleil pendant des heures ; retiennent les médicament, et les produits agricoles jusqu’à ce qu’ils pourrissent ; distribuent injures et coups à volonté ; lâchent soudain les jeeps et la troupe contre les civils qui attendant leur tour par milliers à ces innombrables parrages qui ont fait de la vie palestinienne un enfer suffocant ; font s’agenouiller des dizaines de jeunes au soleil pendant des heures ; obligent les hommes à enlever leurs vêtements ; insultent et humilient les parents devant leurs enfants ; refusent le passage aux malades sans autre motif que le caprice personnel ; arrêtent des ambulances et ouvrent le feu sur elles. Le nombre de morts palestiniens (quatre fois supérieur à celui des Israéliens) augmente régulièrement jour après jour – et la plupart ne sont pas comptés. Encore des « suspects de terrorisme », plus leurs femmes et leurs enfants – mais « nous » regrettons beaucoup ces morts-là. Merci.

On dit souvent qu’Israël est une démocratie. Si c’est vrai, c’est une démocratie sans conscience, un pays dont l’âme a été saisie par l’obsession de punir les faibles, une démocratie qui reflète fidèlement la mentalité psychopathe de son dirigeant, le général Sharon, dont la seule idée – si l’on peut employer ce terme – consiste à tuer, réduire, mutiler, chasser les Palestiniens jusqu’à ce qu’ils « craquent ». Il n’a jamais fixé comme objectif à ses campagnes passées ou présentes, un but plus réaliste. Comme l’officier volubile de la nouvelle de Kafka, il est extrêmement fier de sa machine à torturer les civils palestiniens sans défense, et ses mensonges grotesques reçoivent le soutien constant et monstrueux de ses conseillers, philosophes et généraux de cour, et d’un chœur de fidèles serviteurs américains. Il n’y a pas d’armée palestinienne d’occupation, pas de chars d’assaut palestiniens, pas de soldats, pas d’hélicoptères de combat ni d’artillerie, pas de gouvernement digne de ce nom. Mais il y a les « terroristes » et la « violence » qu’Israël a inventés pour pouvoir inscrire ses propres névroses sur les corps des Palestiniens, tandis que l’écrasante majorité des philosophes, intellectuels, artistes et pacifistes israéliens trainent les pieds et ne protestent pas vraiment. Les écoles, bibliothèques et universités palestiniennes ont cessé de fonctionner normalement depuis des mois, et nous attendons toujours que les ohttp://www.aufildemeslectures.net/?P=v&au=541rganisations occidentales championnes de la liberté des écrivains et les défenseurs intraitables des libertés académiques en Amérique protestent haut et fort. Je n’ai pas encore vu une seule institution académique, tant en Israël qu’en Occident, condamner publiquement cette abrogation radicale du droit des Palestiniens au savoir, à l’éducation et à la scolarisation.

Bref, les Palestiniens doivent périr de mort lente pour qu’Israël puisse avoir la sécurité qui est à portée de main mais ne peut se concrétiser en raison de l’ « insécurité » proprement israélienne. Et le monde entier doit sympathiser, tandis que nul n’entend ni ne garde en mémoire les pleurs des orphelins, des vieilles malades, des villages en deuil et des prisonniers palestiniens torturés. Allons, va-t-on nous dire, ces horreurs ont surement un objectif plus large que la pure cruauté sadique : les « deux parties » sont engagées dans un « cycle de violence » qu’il faut bien briser à un moment, quelque part. De temps à autre, arrêtons et répliquons avec indignation : il n’y a qu’une seule partie dotée d’une armée et d’un pays ; l’autre est une population dépossédée, sans Etat, faite de gens sans droits ni moyens immédiats de les faire respecter. La langue de la souffrance et de la vie quotidienne concrète a été kidnappée, ou pervertie au point qu’elle en est, je crois, devenue inutilisable, sauf en tant que pure fiction à déployer comme un écran derrière lequel on continue à tuer et à imposer d’atroces tortures – lentes, minutieuses, inexorables. Telle est la vérité de ce que subissent les Palestiniens. Mais la politique israélienne finira de toute manière par échouer.

  Edward W. Said

 Ce texte provient de Etat d'Exception

« Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective » (Introduction)

Au milieu des années 2000, un mot étrange commence à imprégner les débats publics dans la plupart des sociétés européennes : islamisation. Les musulmans, dont le nombre s’accroîtrait dangereusement, chercheraient à submerger et, in fine, à dissoudre les cultures nationales. Des mouvements se fédèrent autour de cette angoisse nouvelle. L’English Defense League, issue de supporters de football fanatiques, puis la Dutch Defense League, la Ligue de défense française, le Bloc identitaire, l’European Defense League ou l’Observatoire de l’islamisation sont autant d’associations apparues en ce début de XXIe siècle entièrement vouées à la lutte contre l’islam.

 Ces organisations très actives sont idéologiquement nourries de thèses conspirationnistes, dont une des plus populaires, connue sous le nom d’« Eurabia », a été lancée en 2005 par l’universitaire britannique née en Égypte Bat Y’eor. Selon celle- ci, il existerait un axe secret arabo musulman- européen : une Europe moralement décadente et économiquement fragilisée depuis les chocs pétroliers des années 1970 aurait été en quelque sorte corrompue (soudoyée en particulier à coup de pétrodollars) par les pays arabes en échange de l’ouverture béante de ses frontières aux musulmans et de sa complaisance illimitée face à l’islam. Du point de vue des relations internationales, une politique aveuglément pro- arabe en général et pro palestinienne en particulier serait une des illustrations de cette entente secrète. Du point de vue intérieur, le laisser faire face à l’immigration massive de musulmans déferlant sur l’Europe – et devenus de plus en plus revendicatifs – serait une autre preuve de la vassalisation progressive du continent.

Le thème de l’islamisation ne touche pas seulement, au demeurant, des groupuscules proches de l’extrême droite ou identifiés comme tels. Les fondateurs du site Internet Riposte laïque créé en 2007, ouvertement acquis à l’hypothèse Eurabia, se présentent par exemple comme étant issus de la gauche laïque militante. Certains d’entre eux, tels que Pierre Cassin, sont d’ailleurs d’anciens trotskistes et rédacteurs du site républicaniste de gauche Respublica.

Ils auraient pris conscience qu’il était urgent de se concentrer, au-delà des oppositions partisanes, sur la résistance et la riposte à l’offensive musulmane qui disposerait en Europe « d’alliés surprenants » et qui viserait « à en finir avec la séparation des Églises et de l’État, […] avec la démocratie », à traquer les « esprits libres » et « à supprimer la liberté d’expression ». Riposte laïque – s’appuyant sur l’association Résistance républicaine – est devenu un des laboratoires dans lesquels s’est élaboré un nouveau populisme, non plus simplement nationaliste mais européaniste, entièrement fondé sur le rejet de l’islam. Outre le fameux « apéro saucisson- pinard », on lui doit la dénonciation en 2009 des prières hebdomadaires de musulmans dans la rue Myrha à Paris, interprétées comme un acte intentionnel d’occupation quasi militaire, dont la police française serait même complice, comme le prouverait son laxisme en la matière. En raison de la notoriété acquise à travers ce type de campagne, relayée entre autres par le Front national, un représentant du site sera entendu à l’automne de la même année par la commission d’information parlementaire sur le voile intégral.

Le mouvement a clairement une dimension européenne : une « Conférence anti-jihad internationale » s’est tenue à Zurich en 2010 sous l’égide de l’International Civil Liberties Alliance (ICLA), qui, contrairement à ce que son nom indique, s’occupe peu de liberté civile mais beaucoup de « désislamisation ». Des « Assises internationales sur l’islamisation de nos pays » ont aussi été organisées en décembre 2010 à Paris, réunissant des personnalités politiques comme le député suisse Oskar Freysinger ou des intellectuels comme Renaud Camus, que nous retrouverons dans le cours de ce livre. Si cette vision effrayée était restée l’apanage d’une poignée de militants ou d’idéologues radicaux, elle ne serait pas totalement surprenante, mais elle s’impose aujourd’hui avec la force de l’évidence dans des discours abondamment diffusés dans les médias, parfois dans les déclarations de politiciens que l’on ne répertorie pas comme extrémistes, justifiant même l’élaboration de lois ciblées, singulièrement et aujourd'hui avant tout en France, même si le phénomène a pris une ampleur continentale. Nous ne sommes plus dans le rejet classique des étrangers qui voleraient « nos » emplois et s’intégreraient mal ; nous avons également dépassé la simple islamophobie qui s’est diffusée dans les années 1980 et 1990. Un pas supplémentaire a manifestement été franchi. Au-delà d’une éventuelle poussée démographique ou d’hypothétiques obstacles à l’« assimilation », la religiosité des musulmans, la visibilité des symboles d’islamité, le développement du commerce halal et, bien sûr, les différentes déclinaisons du voile sont désormais interprétés comme autant de signes d’une entreprise d’acculturation inversée : loin de s’« intégrer » aux populations européennes, les musulmans chercheraient à leur imposer leur propre mode de vie.

Le célèbre éditorialiste Ivan Rioufol n’hésite pas à comparer la situation actuelle de l’Europe à la Chute de Constantinople : « […] ce qui frappe à la lecture de ce déclin et de l’effacement brutal de la civilisation byzantine [face à l’islam] est la permanence de sentiments contemporains, à commencer par le déni des dangers pourtant prévisibles […]. » Nous ferions face à une « islamisation d’isolats plus ou moins étendus », ce qui nous conduirait « avant la fin de ce siècle » à un « progressif effacement culturel et identitaire rendant dérisoire toute résistance finale ». Rioufol en appelle solennellement, pour contrecarrer « ce destin d’une nouvelle France gagnée par un peuplement nouveau », àréagir vigoureusement, à se préparer à une « épreuve de force à engager avec l’islam politique », à une « confrontation » qui « devra être politiquement sans concessions pour être gagnée ». Devant l’imminence de la catastrophe, la tolérance, les accommodements, la négociation ne seraient plus de mise ; ceux qui « rejettent les conflits avec les minorités protégées et prônent le compromis devant l’islamisme sous prétexte de ne pas vouloir “cliver” n’auront pas leur mot à dire ». Insidieusement, l’islam politique, autrement dit l’islamisme, ne serait plus une simple idéologie extrémiste, mais soutiendrait ce « peuplement nouveau » qui envahit nos territoires.

Les inquiétudes d’Ivan Rioufol réunissent ainsi les trois éléments principaux de la théorie de l’islamisation que l’on retrouve dans des proportions et avec des inflexions variables, comme on le verra, chez ses différents tenants :

– Il y aurait un nombre croissant de musulmans, qui submergeraient progressivement les populations européennes de souche, pénétrant des portions toujours plus grandes du territoire.
– Cet envahissement ne découlerait pas seulement d’un débordement démographique passif, mais répondrait à une volonté – concertée à l’échelle continentale, voire mondiale – d’en découdre avec l’Europe (et l’Occident) en vue d’imposer une civilisation fondée sur l’islam.
– Face à l’indolence des Européens aveugles à la transformation de leur propre culture, mais aussi en raison de l’occultation du danger par des intellectuels célébrant le multiculturalisme, l’islam ne pourrait que triompher.

Ces trois thèmes peuvent être plus ou moins accentués ou atténués ; ils n’apparaissent parfois que de manière implicite ou allusive. Le journaliste Éric Zemmour, star du petit écran, s’attardera plus volontiers sur l’intention musulmane d’imposer une contre-société. D’après lui, certains musulmans ne prieraient pas dans la rue par déficit de mosquées, « parce qu’ils manquent de place », mais parce qu’« il y a des groupes qui veulent montrer leur force » ; le halal, « qui se répand », manifesterait un « ordre concurrent » qui se serait « substitué à l’ordre républicain » et que « les bandes » feraient parfois régner « au nom de l’islam » (dans certains quartiers, cet ordre serait même « maintenu par l’imam »).

À cet égard, le déni des intellectuels « bien-pensants », cible récurrente des attaques du polémiste, confinerait à l’auto- aveuglement, comme le montrerait le parallèle avec la Turquie « que l’on donne comme modèle pour mieux rassurer les esprits occidentaux qui ne demandent qu’à être rassurés, [alors qu’]une islamisation par le bas de la société grignote lentement mais sûrement les acquis laïques ». Lors du soulèvement tunisien du printemps 2011, les islamistes auraient ainsi « agi un peu à la manière des bolcheviques en 1917 », et « ce n’est pas un hasard car l’islam est un communisme avec Dieu ». Cette vision semble partagée par le rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia, qui voit dans l’islam le « communisme du XXIe siècle ». Selon ce dernier, qui ne va pas jusqu’à évoquer un conflit frontal, l’« irruption massive de l’islam dans nos pays » est un « fait majeur », gros de « toutes les inquiétudes ».

D’autres, à l’instar d’Alain Finkielkraut, mettent plutôt l’accent sur la renonciation des élites, les ravages du politiquement correct, la loi du silence devant l’évidence de la menace : « Plus l’islam est violent, moins on a le droit de parler de la violence de l’islam. » Il serait pourtant indéniable que « le Coran est un livre de guerre », un bréviaire qui développe une morale de la conquête. Certes, « dans l’Ancien Testament, il y a des récits de guerre, mais il n’y a pas d’impératif de guerre comme dans le Coran ». Le glissement des mots est important : ce n’est pas seulement l’islamisme qui est à redouter, mais l’islam en tant que tel et, dès lors, les musulmans dans leur ensemble.

L’idée d’une autocensure des médias et d’un traitement public favorable accordé à l’islam est aussi défendue par la démographe Michèle Tribalat : « Plus personne dans ce pays ne parle librement de la question de l’islam, sans crainte d’une poursuite, de menaces. » Il y aurait un contraste saisissant « entre la bienveillance dont bénéficient ceux qui aujourd’hui se réclament de l’islam et à qui l’on accordedonc le droit à une identité particulière […] et la dureté avec laquelle sont traités les autres. Ces derniers sont priés d’être aussi transparents que possible, sans attachement trop visible à leurs modes de vie ou à leur liberté ». La démographe soutient que, même s’il n’y a pas (encore) une islamisation remarquable du pays (Michèle Tribalat est en effet, par ailleurs, une chercheuse rigoureuse), les minorités musulmanes auraient néanmoins réussi à s’imposer à nous au point d’avoir « déjà changé nos vies dans un domaine vital à la démocratie : la liberté d’expression ».

L’ouvrage qui développe le plus systématiquement cette perception angoissée est peut- être le best- seller de l’éditorialiste du Financial Times Christopher Caldwell : Une révolution sous nos yeux : comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Publié en 2009 aux États- Unis et traduit en français en 2011, il égrène un à un les points d’une démonstration qui se veut implacable : le nombre de musulmans augmenterait plus rapidement que le reste de la population européenne ; toutes les immigrations ne se vaudraient pas ; l’islam serait inassimilable ; il existerait une intentionnalité musulmane de conquête, une volonté concertée des musulmans d’imposer leur propre culture et leur mode de vie à leurs hôtes aux dépens des valeurs européennes qu’ils combattraient ; ce processus serait passé inaperçu et pourtant plus rien à l’avenir ne sera comme avant ; la tolérance supposée à l’égard de ces populations appartenant à une autre civilisation serait donc une erreur historique majeure.

Le livre a été salué par le prestigieux périodique anglais The Economist et Michèle Tribalat a écrit la préface dithyrambique de la version française dans laquelle elle sait gré à l’auteur « d’avoir jeté par- dessus bord toutes les prudences oratoires qui rendent le discours jargonneux […] ». D’après cette dernière, Caldwell ne tourne pas « autour du pot » et se pose ainsi la vraie question de savoir « si l’Europe pourra demeurer elle- même après la grande révolution démographique qu’elle connaît depuis quelques décennies, causée par une immigration étrangère porteuse d’islam dans une Europe vieillissante, languissante et sur le déclin. Il n’entretient pas le suspens et répond d’emblée par la négative ». Caldwell prévoit en effet, sans tourner autour du pot, qu’« un jour prochain l’islam en Europe sera assez puissant pour que les Européens regrettent d’avoir croisé son chemin ». Pour éviter la défaite finale, il faudrait engager franchement le combat dès maintenant car « le prix à payer pour mener une bataille frontale contre l’islam ne fera que croître à mesure que les musulmans seront plus nombreux […] ».

À en croire Jean Sévillia, Caldwell ne serait pourtant pas « un excité, un boutefeu, un prêcheur de croisade », mais plutôt un « esprit libre ». Cette eschatologie guerrière est du reste partagée par le grand historien et orientaliste Bernard Lewis. D’après lui, « les Européens sont en train de perdre leur amour- propre et leur confiance en eux […], ils n’ont pas de respect pour leur propre culture » ; ils auraient déjà « capitulé face à l’islam sur leurs propres valeurs dans un état d’esprit d’“auto- humiliation”, de “politiquement correct” et de “multiculturalisme” » ; pour toutes ces raisons, les musulmans « semblent à la veille de s’emparer de l’Europe » .

On pourrait multiplier ce type de citations à l’envi et les pages qui suivent ne compléteront que partiellement ce bref échantillon ; celui- ci est d’ailleurs très loin d’atteindre la virulence de certains propos que l’on trouve en abondance sur Internet, ainsi que tout lecteur pourra aisément s’en rendre compte si ce n’est déjà fait. L’intérêt de ces extraits est ailleurs. Ils soulignent la banalisation d’un discours, porté et donc accrédité par des personnalités renommées. Outre l’objet de leur préoccupation, l’autre point commun remarquable de ces « lanceurs d’alerte » d’un nouveau genre est leur sentiment paradoxal d’être des visionnaires solitaires que personne n’écoute alors même qu’ils disposent par leur notoriété d’un accès quasi illimité à toutes les tribunes et que, comme le montrent deux sondages Ifop réalisés en 2011 que nous détaillerons plus loin, 76 % des personnes interrogées sont convaincues que « l’islam progresse trop en France » et 42 % d’entre elles (pour ne prendre que l’exemple français, dont les chiffres sont proches de la moyenne européenne) perçoivent cette religion comme une « menace ».

Il est bien possible que tous ces inquiets anonymes se considèrent aussi comme une minorité consciente d’un danger que personne à part eux ne prendrait au sérieux. Enfin, dernier trait préoccupant : les tenants de la théorie de l’islamisation (des terres, des cultures, des consciences européennes) nous enjoignent de nous mobiliser, de résister, de lutter contre les musulmans, au nom de la légitime défense qui s’imposerait face à l’esprit de conquête qu’ils leur attribuent.

Est-il possible d’échapper à l’affrontement stérile entre deux camps qui s’accusent mutuellement, à coups d’invectives, de tromper le peuple et d’intoxiquer l’opinion publique ? C’est en tout cas le pari que voudrait remporter ce livre en entreprenant une critique systématique des sources de ce discours et en s’efforçant d’en saisir les ressorts au lieu de se contenter de le dénoncer. L’enquête n’en montrera pas moins que l’idée selon laquelle l’Europe et la France en particulier seraient en phase d’islamisation relève purement et simplement du mythe. Pour comprendre comment les musulmans en sont venus à incarner aux yeux des Européens une telle menace, il faudra tout d’abord remonter aux sources de ce mythe et en reconstituer la genèse. L’hypothèse de la « bombe démographique » musulmane qui serait prête à exploser sur le triple front de la natalité, de l’immigration et de la conversion sera ensuite passée au crible et réfutée. Après le volet quantitatif, l’enquête portera, en deux temps, sur le versant intentionnel du mythe : en premier lieu sur la description des scénarios contradictoires et/ou rocambolesques de la conspiration, puis sur les points d’appui, fallacieusement interprétés, qui leur donnent corps. Les deux derniers chapitres montreront que ce mythe, outre le climat délétère qu’il instaure, a des effets bien réels : il est à l’origine d’un véritable déplacement du centre de gravité de la vie politique européenne, mais également de mesures ciblées et liberticides très concrètes. Il restera alors à comprendre pourquoi les Européens ont tant besoin de l’« ennemi musulman ».

Raphael Liogier

« Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine» (Introduction)

À la fin du mois d’août 2005, l’ouragan Katrina frappait le golfe du Mexique, dévastant des zones entières du Mississippi, de la Louisiane et de l’Alabama[1]. Katrina révéla quelles étaient les priorités du gouvernement des États-Unis, qui abandonna des milliers de personnes à leur sort. Katrina montra également – ou, plus exactement, montra à nouveau – que les Afro-Américains étaient les victimes d’un racisme profondément enraciné. Alors que les écrans de télévision du monde entier diffusaient des images de dévastation et de désespoir, le chef de la Federal Emergency Management Agency, l’agence gouvernementale chargée de la gestion de pareils désastres, reprochait en substance aux victimes d’être là où elles se trouvaient. Après tout, expliquait Michael Chertoff, le secrétaire du Department of Homeland Security[2], les gens auraient dû quitter la ville comme le leur avaient conseillé les autorités locales[3].

 Il omettait d’informer que l’ordre d’évacuation avait été donné tardivement et qu’une forte proportion des pauvres de la Nouvelle-Orléans – Noirs pour la plupart – n’avaient ni les moyens de quitter la ville ni nulle part où aller. Le message de l’administration Bush était clair : « Si vous êtes pauvre et noir, vous n’avez vraiment pas de chance. Vous n’êtes pas une priorité. »

Moins d’un mois plus tard, au cours d’une manifestation contre la guerre en Irak et l’occupation du pays, une femme noire brandissait une pancarte qui rappelait la célèbre déclaration de Mohammed Ali, le champion de boxe poids lourds. Interrogé par un journaliste sur ce qui motivait sa demande du statut d’objecteur de conscience, présentée pour ne pas aller combattre au Vietnam, il avait répondu : « Je n’ai rien contre les vietcong » (Marqusee 1999 : 162) et avait ajouté, d’un ton lourd de sous-entendus : « Aucun vietcong ne m’a jamais traité de négro[4] ». En septembre 2005, sur la pancarte de la manifestation antiguerre on pouvait lire : « Aucun Irakien ne m’a laissé mourir sur un toit ». Cette femme n’était pas la seule à faire le lien entre les effets non naturels de l’ouragan Katrina, les priorités du système et la guerre en Irak. Une grande partie des moyens – fonds, équipements, personnels – qui auraient pu être mobilisés pour amortir l’impact de Katrina n’étaient pas disponibles parce qu’ils étaient employés à la guerre en Irak. Des centaines de milliers de gens, si ce n’est des millions, ont alors parfaitement compris la signification de ce slogan récurrent lors des manifestations antiguerre de septembre 2005 : « Faites des digues, pas la guerre[5] ».

Avec leur gestion désastreuse des suites de Katrina, George Bush et son administration apparurent pour ce qu’ils étaient à la face du monde. Cela attisa une puissante colère, qui couvait déjà, contre la façon dont la société fonctionne – ou ne fonctionne pas – pour la majorité des gens. Ainsi que de nombreux auteurs l’ont suggéré, c’est une profonde erreur de croire que la société américaine est stable ou de penser que le néolibéralisme constitue une solution viable pour la majorité. Les États-Unis ont mis le cap vers un conflit inévitable et tumultueux.

Comme dans chaque période de radicalisation qu’a connue le pays par le passé, les Noirs seront au cœur de cette volonté de changer les États-Unis. L’objectif de ce livre est double :

1) offrir un panorama des principaux courants politiques et idéologiques constitutifs des luttes de libération noires aux États-Unis ;

2) montrer que, tant par le passé que dans l’avenir, les idées et les organisations socialistes font partie intégrante de cette lutte. Dans le climat politique actuel, beaucoup pourraient estimer que cette position est intenable. Mais, on ne saurait nier que les États-Unis ont connu des vagues de radicalisation à une échelle de masse – voyant des millions de personnes s’opposer au système existant et à ses modalités de fonctionnement. À la fin des années 1960, les orientations politiques radicales, et parmi elles le marxisme, étaient parfaitement intégrées aux mouvements pour le changement social aux États-Unis. Les grandes figures et organisations des luttes de libération noires s’identifiaient, d’une façon ou d’un autre, avec certaines formes de politiques socialistes ou marxistes. Et la lutte des Noirs a eu de profonds effets sur la société américaine.

Les mobilisations de masse de la fin des années 1950 et 1960 pour mettre fin à la ségrégation dans le Sud contribuèrent à desserrer l’étau du maccarthysme et du conservatisme qui façonnait la scène politique américaine. Le mouvement pour les droits civiques parvint à mettre un terme aux lois « Jim Crow » – ainsi qu’on appelle les lois ségrégatives mises en place au tournant du siècle – qui refusaient aux Noirs les droits les plus élémentaires[6]. Le mouvement du Black Power de la fin des années 1960 constitua une étape supplémentaire dans la radicalisation d’un mouvement qui vit s’impliquer des centaines de milliers de militants, Noirs et Blancs, dans l’activité politique.

Toutes sortes d’idées politiques apparurent durant cette période. Pour la première fois depuis la disparition de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey dans les années 1920, les idées nationalistes noires trouvaient un écho au sein des masses. À la fin des années 1960, certaines composantes du mouvement connurent une radicalisation plus forte encore. Le Black Panther Party et la League of Revolutionnary Black Workers, par exemple, défendaient un projet révolutionnaire et se considéraient comme des organisations « marxistes-léninistes ». Il était alors communément expliqué, bien que de façon partielle, confuse et parfois erronée, que le réformisme était une impasse et que seule une politique révolutionnaire pouvait permettre la libération noire. En dépit de ses faiblesses, ce mouvement demeure aujourd’hui une formidable source d’inspiration et d’enseignements pour l’avenir.

Encore que, plus de trente ans après, la situation ait considérablement changé. Bien que le racisme de type Jim Crow, désormais condamné officiellement, appartienne au passé, on a assisté à une érosion continue des acquis obtenus par les Noirs dans les années 1960. Aujourd’hui encore, les différences entre Noirs et Blancs en matière de revenus, de niveau de vie, d’éducation, de santé, entre autres, restent substantielles.

Le State of Black America 2005, un rapport annuel publié par la National Urban League[7], détaille la permanence du racisme et des discriminations aux États-Unis : « La plus grande fracture entre Noirs et Blancs demeure la situation économique, qui est 20 % plus mauvaise pour ces premiers que pour toute autre catégorie. En 2005, le chômage des Noirs a stagné à 10,80 % alors que celui des Blancs a diminué, pour atteindre 4,70 % ; le chômage des Noirs étant ainsi 2,3 fois plus élevé que celui des Blancs.

Propriété foncière : le taux de propriétaires noirs est proche de 50 % alors qu’il est de plus de 70 % chez les Blancs. Alors que le nombre de prêts, pour l’accession à la propriété ou pour des travaux de réfection de logements, contractés par des Noirs est en augmentation, ceux-ci se voient refuser ces prêts deux fois plus souvent que les Blancs.

Santé : l’indice de santé montre une légère baisse comparée à 2004 en raison d’une augmentation du taux d’obésité plus importante chez les Noirs que chez les Blancs. Éducation : les enseignants ayant moins de trois années d’expérience occupent en priorité des postes dans les écoles fréquentées par les minorités, ils y sont deux fois plus nombreux que dans les écoles blanches.

Justice : en 2005 l’inégalité entre Blancs et Noirs devant le système judiciaire s’est aggravée, passant de 73 % à 68 %. Les Noirs sont emprisonnés trois plus souvent lorsqu’ils sont arrêtés, et, pour un même délit, la condamnation moyenne d’un Noir est de six mois plus longue que pour un Blanc (trente-neuf mois contre trente-trois) » (National Urban League 2005).

Ce creusement des inégalités s’est accompagné d’un repli des idées de gauche, conduisant à une absence presque totale d’activité politique de masse sur ces questions fondamentales. Le déclin et la désorientation de la gauche des années 1960 ont commencé dans les années 1970 et ont eu des conséquences non seulement pour les Noirs mais aussi, entre autres, pour le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes et le mouvement gay.

En 1987, l’universitaire et militant Manning Marable écrivait : « L’état d’esprit de l’Amérique noire est de plus en plus pessimiste sur le plan politique. Les alliés de la lutte de libération noire ont abandonné leur soutien à l’affirmative action et à l’élargissement des droits civiques. On constate, parmi les Noirs, un profond sentiment d’aliénation sociale et de frustration politique, provoquée en partie par la popularité constante du président [Ronald Reagan], le tournant conservateur du Parti démocrate et l’immense chaos économique qui frappe les inner cities[8] noires, et ce, malgré les trois années de “croissance” économique » (Marable 1987 : 7).

Et si, à la fin des années 1980, le pessimisme était profond, ce sentiment est aujourd’hui plus sombre encore. L’Amérique noire se sent opprimée et réduite à l’impuissance alors même que ses forces organisées sont plus fragmentées qu’auparavant et ce, au moment où le besoin d’un mouvement de résistance organisé est plus que jamais nécessaire.

Tout au long des trente dernières années, la gauche a largement abandonné toute politique révolutionnaire au profit d’une variante réformiste, le plus souvent décrite comme une politique « réaliste ». Cette évolution ne s’est pas produite du jour au lendemain. Beaucoup de militants de la gauche américaine ont par exemple soutenu en 1984 et 1988 la candidature de Jesse Jackson à l’élection présidentielle, arguant que la Rainbow Coalition était le prolongement historique des luttes des années 1960. Citons à nouveau Manning Marable :

« La campagne de Jackson était fondamentalement un mouvement démocratique, antiraciste et sociale, initié et conduit par des Afro-Américains, qui se situait clairement sur le plan électoral. Ses antécédents historiques directs – le boycott des bus de Montgomery de 1955-1956, la formation du SNCC [Student Nonviolent Coordinating Committee[9]], le mouvement des sit-in de 1960, la campagne pour la déségrégation de 1963 – se réincarnaient dans une nouvelle protestation sous une forme politique démocratique bourgeoise » (Marable 1985 : 247).

Laissons de côté, pour le moment, la validité de l’argument. Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que le soutien apporté à des candidats comme Jesse Jackson, considéré alors comme le moyen de parvenir à des objectifs radicaux ou révolutionnaires, s’était transformé en 2004 en un soutien à quiconque se déclarait hostile à la droite. Ainsi, presque toute la gauche américaine a appelé à voter et à militer en faveur de John Kerry contre le président George W. Bush, et ce bien que Kerry ait eu des positons presqu’identiques à celles de Bush sur la guerre en Irak, le Patriot Act[10], le mariage des gays et lesbiennes et sur quantité d’autres questions.

Suivant cette dynamique, nombreux sont ceux qui, issus de la gauche radicalisée des années 1960 et 1970, ont émigré en bloc vers le Parti démocrate, ce même parti qui dans les années 1960 menait la guerre au Vietnam et maintenait Jim Crow dans le Sud. Ce faisant, la gauche rompait avec la tradition de lutte que les années 1960 avaient vu renaître. Cet ouvrage entend réaffirmer la nécessité de la lutte contre le racisme et le système politique et économique qui le maintient en place – le capitalisme. Une étude attentive de l’histoire du combat pour la libération noire aux États-Unis confirme le besoin d’une telle stratégie. Cette vérité élémentaire – souvent oubliée ou ignorée – avait été résumée de façon mémorable par le dirigeant abolitionniste Frederick Douglass en 1857 :

« Laissez-moi vous dire un mot sur la philosophie des réformes. L’histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu’à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte. Le conflit s’est montré passionnant, remuant, engloutissant, et pour le moment présent, a mis au silence tous les autres tumultes. Les choses doivent suivre ce cours sans quoi rien ne sera réalisé. Sans lutte, point de progrès. Ceux qui prétendent militer pour la liberté tout en condamnant l’activisme veulent semer sans d’abord labourer la terre. Ils veulent la pluie sans les éclairs et le tonnerre. Ils veulent l’océan sans le terrible grondement des flots.

La lutte peut être d’ordre moral, elle peut aussi être d’ordre physique ou les deux en même temps, mais elle doit rester une lutte. Le pouvoir ne cède rien sans qu’on le lui impose. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. Écoutez ce que chacun vous dit simplement et vous prendrez la mesure exacte de l’injustice et des torts qui leur ont été imposés et cette situation perdurera jusqu’à ce qu’ils résistent avec les mots ou les coups, ou les deux. Les limites à la tyrannie sont établies par l’endurance de ceux qui la subissent. À la lumière de ces idées, on peut affirmer que les Nègres seront traqués dans le Nord, prisonniers et pourchassés dans le Sud, tant qu’ils se soumettront à ces diaboliques outrages et ne résisteront pas, moralement et physiquement. Les hommes ne reçoivent pas leur part de tout ce qu’ils paient dans ce monde, mais ils doivent certainement payer pour tout ce qu’ils font. Si un jour nous parvenons à nous débarrasser de l’oppression et des injustices qui nous accablent, nous devrons payer le prix de cette libération. Nous y parviendrons par le travail, la souffrance, le sacrifice et si nécessaire par notre vie et la vie de bien d’autres » (Douglass, 1985 : 204).

Ce livre souligne aussi qu’un tel combat a besoin d’avoir pour perspective la reconstruction radicale de la société pour que le racisme soit défait et la libération noire enfin menée à bien. Cela ne veut pas dire, a priori, que des réformes ou des victoires tangibles ne peuvent pas être arrachées au capitalisme. Nous insistons plutôt sur le fait que quelles que soient les réformes obtenues, celles-ci peuvent ou pourront être effacées en l’absence d’une restructuration fondamentale d’un système dont la survie repose sur l’exploitation et l’oppression.

Ce livre ne saurait être une histoire exhaustive de la lutte des Noirs aux États-Unis, ou des courants socialistes, de leurs organisations et de leurs relations avec le mouvement noir. Il a plus modestement pour ambition de s’intéresser à quelques questions politiques – idéologiques et organisationnelles – concernant les relations entre le socialisme et la lutte pour la libération noire. Sur ce sujet, beaucoup a été dit sur le Parti communiste des années 1930. Il y a une bonne raison à cela. Ce parti a été la plus importante et la plus influente des organisations de gauche à s’être réellement engagée dans la lutte contre le racisme et à compter dans ses rangs un nombre important de membres noirs. Ses réalisations – principalement au cours des années 1930 – ont montré qu’il était concrètement possible de parvenir à une certaine unité entre les prolétaires blancs et noirs et de faire ainsi avancer leurs intérêts respectifs. De nombreuses études importantes ont été produites sur le Parti communiste de cette période, notamment celles de Robin Kelley (1990) et Mark Naison (1983).

Mais aussi importantes qu’aient pu être les activités du Parti communiste à cette époque, elles furent modelées par la politique extérieure de l’Union soviétique dont les intérêts primaient sur ceux des travailleurs américains blancs et noirs. Les pages qui suivent s’intéressent plus particulièrement au courant qui émerge du mouvement communiste à la fin des années 1920 – le trotskisme; courant insuffisamment étudié, mais qui a marqué et orienté les positionnements politiques et les activités de plusieurs courants importants, tant dans le mouvement pour les droits civiques que dans le mouvement du Black Power.

Un autre aspect de ce livre mérite des explications. J’ai fait le choix de citer largement quelques figures importantes qui y sont évoquées, car bien souvent les protagonistes de ces luttes formulent bien mieux que je ne saurais le faire nombre d’arguments. Par ailleurs, ce choix se veut une manière de rendre justice à des paroles qui sont moins connues qu’elles ne devraient l’être.

Enfin, et de manière cette fois plus personnelle, il m’importe de restituer la signification des luttes des années 1960 qui ont façonné, pour le meilleur, une génération tout entière. Même si beaucoup des avancées obtenues dans les années 1960 sont aujourd’hui mises à mal, l’impact de ce mouvement ne saurait être mesuré à l’aune de ses seuls effets sur la politique gouvernementale, non plus qu’à travers ses conséquences sur la condition économique et sociale des Noirs. Les périodes de lutte de masse nous lèguent un héritage essentiel : ceux et celles qui s’y sont engagés ont été transformés, de même que leurs actions en ont également influencé et modifié d’autres. En ce qui me concerne, l’exemple de Mohammed Ali se dressant contre la guerre américaine au Vietnam, de même que l’indignation et la colère soulevées par l’assassinat de Martin Luther King m’ont affecté de manière profonde et durable. Élevé hors des États-Unis, deux images de ce pays sont gravées dans ma mémoire. La première est celle de la guerre – le Vietnam, le napalm et le massacre de My Lai[11] – si cruellement illustrée par l’image de cette petite fille nue, courant pour sauver sa vie en pleurant de douleur. L’autre est celle de la lutte de libération noire faite de courage, d’héroïsme, l’image d’un peuple captif se dressant contre des forces écrasantes.

Les États-Unis sont aujourd’hui la seule superpuissance militaire au monde. Ils sont considérés partout dans le monde comme un tyran abusant de son pouvoir pour le profit et pour étendre son empire. Mais que l’on observe qui mène les guerres et qui en tire profit, et les États-Unis de 2006 ne paraîtront plus si différents de ceux de 1968. En réalité, tout comme en 1968, il n’y a pas une Amérique mais deux. La différence est que l’opposition à la machine de guerre américaine est aujourd’hui plus faible qu’elle ne l’était dans les années 1960. Il y a par conséquent deux questions à affronter : l’une est la transformation de la réalité existante, l’autre, qui découle de la première, est la transformation des représentations.

Il ne fait aucun doute que l’administration Bush et sa politique ont fini par être très impopulaires dans une large partie de la population. Dans la population noire, l’administration Bush a constamment recueilli très peu d’opinions favorables[12]. Mais désapprouver est une chose, s’opposer activement en est une autre, et s’organiser politiquement en est encore une autre. L’« opposition » officielle – les démocrates – n’offre aucune alternative et ne combat pas les républicains, idée qu’ils s’efforcent du reste de décourager. Deuxièmement, plus que tout autre segment de la société américaine, la droite dure est confiante, organisée et mobilisée. Enfin, cela fait trois décennies que la gauche recule dans ce pays. Ceci veut dire qu’en dépit d’une forte hostilité contre l’administration Bush, il n’existe pour l’heure ni instrument ni organisation à même de lui donner une expression. De plus, il convient de rappeler que le Parti démocrate n’est pas disposé à faire quoi que soit qui le marquerait « à gauche ». Sa stratégie, depuis plus de vingt ans, est claire et a été parfaitement illustrée durant la présidence Clinton avec la stratégie dite de la « triangulation » : faire la politique des républicains et l’habiller aux couleurs de son propre camp[13]. Le résultat de cette stratégie a été d’ancrer à droite l’axe de la politique aux États-Unis et de limiter sévèrement ce qui est « acceptable » par les politiques dominantes.

Ce livre défend l’idée qu’une autre politique est nécessaire et que pour cela nous disposons d’un riche héritage de luttes desquelles nous pouvons apprendre.

Ahmed Shawki

[1] NdT : Pour un aperçu des conséquences sociales et raciales de Katrina, voir Patrick Le Tréhondat ; Patrick Silberstein, L’ouragan Katrina, le désastre annoncé, Paris, Syllepse, 2005.
 [2] NdT : Le Department of Homeland Security, département de la sécurité intérieure, est un département de l’administration fédérale, créé en novembre 2002 par George W. Bush. Coordination de plus de vingt agences et services chargés de la sécurité sur le territoire américain, ce département est chargé de missions de contre-espionnage et d’investigation contre les menaces pesant sur le sol national.
 [3] Michael Chertoff avait alors déclaré : « L’enjeu décisif était d’obtenir que les gens soient partis avant le désastre […]. Certains ont choisi de ne pas obéir à cet ordre. Ce fut une erreur de leur part » (CNN 2005).
[4] Quelques historiens discutent le fait qu’il ait véritablement prononcé cette phrase, mais quoi qu’il en soit elle fait partie de la légende de Mohammed Ali (Cassius Clay) et est très souvent citée.
 [5] NdT : en anglais « Make levees, not war », détournement du slogan pacifiste « Make love, not war ». [6] « L’origine du terme Jim Crow appliqué aux Noirs s’est perdue. En 1832, Thomas D. Rice composa une chanson et une danse appelées Jim Crow. Le terme devint un adjectif en 1838. La première occurrence de l’expression “loi Jim Crow” citée par le Dictionary of American English remonte à 1904. Mais l’expression était utilisée par les écrivains depuis les années 1890 » (Vann Woodward 1974 : 7).
[7] NdT : La National Urban League, anciennement connue sous le nom de National League on Urban Conditions Among Negroes, fondée en 1910, est la plus ancienne des organisations noires pour les droits civiques. Basée à New York, elle a toujours tourné l’essentiel de son activité en direction de la situation des classes moyennes noires urbaines.
[8] NdT : Quartiers pauvres ghettoïsés des centres-villes américains.
 [9] NdT : Créé à l’université de Caroline du Nord, le SNCC jouera un rôle essentiel dans l’organisation des sit-ins, des freedom rides, pour l’inscription des Noirs sur les listes électorales et dans la marche sur Washington en 1963. Parmi ses dirigeants, on trouve notamment Stokely Carmichael et John Forman.
[10] NdT : Le Patriot Act est une loi dont l’intitulé exact est « Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme ». Elle fut votée par le Congrès et signée par George W. Bush le 26 octobre 2001 à la suite des attentats du 11 septembre. Le Patriot Act a été prorogé par Barak Obama jusqu’en 2015. Cette loi fournit un cadre légal à la « guerre contre le terrorisme » et à la traque de l’ennemi intérieur, notamment au travers du statut de « combattant ennemi » et de « combattant illégal » qui permet au gouvernement de détenir sans limite de temps et sans inculpation toute personne soupçonnée de projet ou d’activité terroristes.
[11] NdT : Le 16 mars 1968 à My Lai au Vietnam, des soldats américains massacrèrent des civils vietnamiens, femmes et enfants compris. Un mémorial a été bâti sur le site avec une liste des 504 victimes (âgées de 1 à 82 ans).
[12] Selon un sondage d’octobre 2005 réalisé par NBC/Wall Street Journal, les opinions favorables à l’administration Bush ont baissé de 2 % (Froomkin 2005).
[13] NdT : Le « concept » de politique de triangulation, introduit lors de la réélection de Bill Clinton en 1996 par son conseiller politique Dick Morris, consiste à se tenir apparemment à distance de deux camps adverses en présence tout en menant une politique néolibérale.

 

« Les discriminations racistes : une arme de division massive » (Préface)

Certains diront : encore un livre sur les discriminations ! Ce sont les mêmes qui disent : « Assez de repentance ! » - comme s’il y avait eu le début de l’ombre d’une repentance - applaudis par tous ceux pour qui le pire cauchemar serait d’avoir à s’excuser de leurs ignominies ou de celles de leurs pères et frères. Arrogance du dominant, et arrogance française. Ou peut-être retard français : peut-on imaginer les Anglais parler aujourd’hui de la colonisation de l’Inde et la défendre en disant : « mais nous avons fait des routes et des hôpitaux » ?

Eh bien non, ce n’est pas « encore » un livre sur les discriminations mais enfin un livre sur les discriminations. Les discriminations racistes. Mais enfin, dira-t-on, depuis le temps qu’on parle du racisme ! C’est vrai. Mais de quoi parle-t-on ? Qu’entend-on par racisme ? Depuis le temps qu’on en parle, que des universitaires, des chercheurs du CNRS, des sociologues, des philosophes, écrivent des livres sur le sujet ? Ces livres, pour la majorité d’entre eux, parlent des individus racistes et de leurs idées. Ils ne sont pas à dédaigner, loin de là. Mais, quand dans son livre pionnier, paru en 1972, Colette Guillaumin parlait de l’Idéologie raciste, elle incluait dans l’idéologie les représentations et les pratiques, pas seulement les idées. Puis, dans les années 80, les idées des racistes - ou des sexistes - leurs « préjugés », sont devenus le seul centre d’intérêt des chercheurs. Les plus connus des spécialistes du racisme en France sont les chercheurs qui ont analysé les théories racistes, qui ont distingué des époques, des nuances, des écoles : le racisme « biologique » précédant le racisme « culturel », le racisme du prolétariat à distinguer du racisme des bourgeois ; le racisme nazi, le racisme français, le racisme espagnol ; l’histoire des idées racistes, la structure philosophique des idées racistes. Ce n’est pas inintéressant. Et cela meuble : pendant ce temps, on avait l’impression que le terrain était occupé, et certainement, sur le plan de l’institution universitaire, il l’était ; l’impression qu’on progressait dans la connaissance du racisme, qu’on allait pouvoir lutter contre.

Cette stratégie d’occupation était aussi une stratégie de « containment » ; pendant ce temps, on oubliait l’autre moitié des protagonistes du racisme : les victimes. Dans ces livres, sauf exception déjà mentionnée, aucune place pour celles et ceux qui pâtissent du racisme, celles et ceux qui ne sont pas seulement tués ou injuriés par « les racistes », mais surtout discriminés. Ce terme passif « être discriminé » vient d’ailleurs d’apparaître dans la langue. Les premières études, confidentielles, parlant à l’occasion de discrimination, remontent tout au plus aux années 90.

En fait, les victimes du racisme n’intéressaient personne. Et l’ampleur du préjudice qu’elles subissent n’était pas appréhendée : ces destinataires des actes racistes ne pouvaient être victimes que d’individus isolés, qui les insultaient et parfois les agressaient physiquement. C’était ça le racisme, c’était à la fois révoltant et exceptionnel.

Les spécialistes du racisme refusaient l’idée même de racisme systémique, soutenant que cela signifierait « un racisme sans acteurs ». Et à Dieu ne plaise ! Quelle horreur ! Or, que les acteurs ne soient pas des individus isolés ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’acteurs. Mais que dans un système, il est difficile, voire impossible, de tenir pour responsables quelques individus nommément identifiés.

Quand toute une population, à raison de son « origine », ou de son « sexe », souffre d’un taux de chômage extraordinairement élevé, d’un taux de promotion extraordinairement bas, cela n’est imputable à aucun individu, ni même à des individus. C’est ce qu’on appelle le racisme systémique, et c’est cela que Bouamama étudie et dénonce.

Dans le même temps, et avant même de le dénoncer, il doit dénoncer la dénégation et le déni : « Non, il n’y a pas de discrimination en France. Tout le monde est égal ». Ah oui ? « Oui, puisque c’est dans la Constitution, dans nos valeurs, dans notre identité nationale.

Oui, puisque c’est écrit ».

Dans l’optique française, les faits comptent pour peu : seuls les principes ont de la valeur, et les nôtres sont irréprochables. L’égalité est un de nos principes, donc l’égalité existe, tel est le sophisme français ; et la conséquence, c’est qu’on ne doit pas s’attarder ni même poser le regard sur ce qui dans la réalité n’est pas conforme au principe. « Si cela arrive, vous dit-on avec impatience, cela doit être accidentel, ou alors - merveilleuse porte de sortie ! - peut-être n’avez-vous pas, vous personnellement, toutes les qualités requises ? Mais soyez assuré.e que nos principes ont été respecté à la lettre ». Le dédain pour la réalité, le dédain pour les victimes du racisme, pour leurs vies, pour leurs histoires, pleines d’efforts non récompensés et de souffrance morale, le même dédain est ce que les féministes rencontrent quand elles dénoncent l’injustice faite aux femmes, l’injustice qui est le pain quotidien, la musique de fond, l’odeur âcre qui entoure, qui constitue, qui est la vie des femmes.

C’est pour cela que Saïd Bouamama est mon âme frère. Parce que le racisme comme système, le patriarcat comme système, se ressemblent tant. Tous les systèmes hiérarchiques, tous les systèmes de classement, possèdent les mêmes mécanismes : d’abord, la discrimination ; ensuite, ses rationalisations : les femmes sont trop ceci ou trop peu cela, comme les « issus de l’immigration ». Les rationalisations peuvent varier : on ne reproche pas les mêmes choses aux unes et aux autres. Mais ces rationalisations ont en commun d’être des rationalisations des mêmes actions : de la « mise en bas » dans la réalité. Ces rationalisations, l’idéologie raciste ou l’idéologie sexiste, sont aussi en elles-mêmes une action : on espère que les humilié.es et les offensé.es vont finir par croire qu’elles et ils sont sales, impur.es, incapables, méprisables. Bien sûr, méprisables : car sinon, pourquoi seraient-elles/ils méprisé.es ? Pourquoi se retrouveraient-elles et ils toujours en bas, en bas de tout, en bas partout ? Et souvent elles et ils finissent par le croire, sinon totalement, au moins un peu. Le racisme, comme le sexisme, les minent de l’intérieur. Il leur est difficile, parfois, souvent, de trouver en eux la conviction de leur pleine humanité, cette conviction sans laquelle on ne peut se révolter.

Aujourd’hui, pour de multiples raisons, grâce à de multiple révoltes - Marches pour l’égalité, naissance des Indigènes de la République (dont Bouamama a été l’un des initiateurs), émeutes des banlieues en 2005 - et aux injonctions de l’Europe, la France est obligée de prendre en compte les discriminations raciales, que Bouamama préfère à juste titre appeler les discriminations racistes.

Mais les prend-elle vraiment en compte comme des discriminations systémiques ? Certes sur le plan juridique, elle a dû accepter la notion de « discrimination indirecte »-qui se fait par la comparaison des chiffres (d’emploi, de promotion, etc.), en vigueur depuis 40 ans en Grande-Bretagne et aux USA, et qui est donc fondée sur l’idée de discrimination systémique. Mais la France conserve cependant le même répertoire d’explications du racisme.

En France, dit Bouamama, on explique les inégalités de deux façons contradictoires : l’une, qu’il appelle « culturaliste », place la responsabilité de ces inégalités sur les gens qui les subissent, c’est le discours sur l’intégration jamais assez complète. L’autre, à l’opposé, qu’il appelle « ouvriériste », nie la spécificité des discriminations racistes. Bouamama propose le paradigme de la concurrence-la mise en concurrence de toutes les forces de travail. Ce paradigme suppose que les discriminations se sont aggravées avec la globalisation et le néo-libéralisme économique. Puis, il analyse les réponses apportées par la société française aux discriminations racistes ; ces réponses sont basées sur des études ; mais, curieusement, ces études aboutissent toutes à « la production d’un savoir attendu » qui ne fait que conforter le paradigme culturaliste dominant.

La deuxième partie, l’analyse critique des « réponses », donnera aux féministes un sentiment de « déjà vu » assez inquiétant : rien ne bouge parce que « les mentalités peinent à changer ». Ah, ces mentalités ! Déjà le PCF nous les servait à chaque fois que nous revendiquions un changement dans la réalité : « ah non, pas possible, les mentalités ne sont pas prêtes. Revenez l’année prochaine. » Heureusement, il existe quelques groupes politiques qui prennent le social au sérieux : seulement, dans leur social, il n’y a que la condition ouvrière, Une et Indivisible (curieusement semblable, en ceci, à la République). Parler de sexisme ou de racisme, c’est « diviser la classe ouvrière ».

Boumama plaide pour le paradigme de la concurrence, de la fonctionnalité des discriminations racistes et sexistes pour l’ensemble du système, et pour une démarche qui oublie un peu les « mentalités » : « il ne s’agit plus de changer les joueurs mais les règles du jeu ». Il montre comment les institutions mises en place pour étudier et/ou lutter contre les discriminations sont des gadgets, et des gadgets dangereux car ils produisent à nouveau des discours qui rendent les discriminé.es responsables de leur échec : qu’il s’agisse du discours incantatoire sur le changement des mentalités, du « parrainage », de la « formation des acteurs », de l’accompagnement des victimes de discriminations pour qu’elles ne se complaisent pas dans l’idée erronée qu’elles sont des victimes, tous ces procédés évitent de mettre en cause l’aspect systémique, nient de facto son existence, renvoient les discriminé.es à leurs insuffisances, à leur mauvaise intégration, à leur incompétence, professionnelle ou sociale.

Saïd Bouamama a commencé sa carrière militante avec la Marche pour l’égalité de 1983, dont il est responsable pour la région Nord. Il en a vécu la récupération par SOS-Racisme et sa petite main jaune. Dans les mêmes années il est devenu sociologue et a écrit 18 ouvrages (voir la bibliographie) ; il ne se lasse pas d’essayer d’expliquer comment les inégalités se produisent, d’essayer de lutter contrer le repli identitaire des « Français de souche » (voir notamment La France, autopsie d’un mythe national (1) ) ; il est de tous les combats, en tant que militant et en tant que sociologue, car il est indissociablement l’un et l’autre, et j’aime cette identité double dans laquelle je me reconnais. Nous nous sommes rencontrés le 4 février 2004 lors du premier meeting de l’association « Une école pour tous/tes », contre la loi scélérate excluant les jeunes filles qui portent le foulard de l’école publique. Il a publié le premier livre sur le sujet pendant l’été : L’affaire du foulard islamique : la construction d’un racisme respectable (2). Avant et après, les titres se sont succédés. On n’arrive pas toujours, en tant que lectrice, à suivre sa production abondante, qui fait de lui l’un des meilleurs « experts »… Pourquoi est-il alors si peu cité par ses pairs ? Ce ne peut être parce qu’il s’appelle Bouamama, non, en voilà une hypothèse absurde ! Alors, parce qu’il est à la fois « juge et partie » ?

C’est vrai que sur la discrimination, les Blancs qui ne la subissent pas, sont mieux placés pour parler, et surtout, pour être entendus. Comme les hommes sont plus crédibles, et crus, pour parler de l’oppression des femmes.

Dans son avant-dernier ouvrage, un livre collectif de la ZEP (3) Bouamama laisse paraître son exaspération. Son parcours me fait penser au titre d’un livre de la grande poète états-unienne, Adrienne Rich : Une patience folle m’a menée jusqu’ici (Poèmes 1978-1981).

Dans cet ouvrage-ci, c’est à Bouamama le pédagogue inlassable que nous avons affaire. Il y explique - avec patience !-que, y compris quand on prétend reconnaître les discriminations et quand on prétend lutter contre, on s’arrange pour les occulter ; et que tant qu’on n’aura pas reconnu qu’elles sont produites par l’ensemble du système, et que réciproquement ces discriminations, racistes ou sexistes, produisent le système, on ne pourra éliminer ni les discriminations, ni le système d’oppression dit « plus général ».

Il faudra bien qu’on finisse par l’entendre.

Christine Delphy

  Notes :

(1) Paris, Larousse, 2008.
(2) Lille, Le geai bleu, 2004.
(3) Nique la France, ZEP, 2010.