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La politique du pire de Richard Millet : un marketing littéraire bête et immonde

En attendant promo...
En publiant, ce 24 août, dans son recueil Langue fantôme, un «Éloge littéraire d’Anders Breivik»* aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, le prosateur xénophobe Richard Millet entendait commémorer, à sa façon macabre, la mort de 77 jeunes militants sociaux-démocrates froidement exécutés par le susnommé Breivik sur l’île d’Utoya, le 22 juillet 2011, en Norvège. Mieux, la date de sortie de l’opuscule à scandale était programmée pour concorder avec celle du procès où le tueur avait promis de revendiquer haut et fort le sens politique de ses actes au nom d’une croisade anti-mahométane et d’une défense de la civilisation Occidentale réduite à sa plus simple expression skinhead: le White Power, tendance Viking endimanché.

Aux meurtres prémédités de l’un a ainsi répondu le cynique plan média de son disciple «littéraire». Le choc des photos, le poids mort des mots (d’auteur). Top synchro! Et chez quel éditeur! Un fils de… et pas n’importe lequel, celui de Dominique de roux, génial découvreur textuel, mais aussi dandy fasciné par les décombres du national-socialisme, n’en déplaise à son honteux rejeton qui depuis des décennies menace quiconque traiterait son père de fasciste d’un procès en diffamation. Ici la boucle est bouclée, à visage enfin découvert.

Quant au martyr publicitaire Richard Millet, ce serait indélicat d’ébaucher sa nécrologie avant terme, mais on peut déjà y entrevoir le double visage du spectre esthétique de l’écrivain post-réactionnaire: vanité carriériste et misanthropie sélective. Et s’il fallait accuser les traits de son portrait-robot en quelques périphrases, cela tiendrait du cadavre exquis, «littéraire» bien sûr. Pour s’en faire une idée, le début d’une liste non exhaustive :

Homme de seconde main du phalangisme libanais;
Copieur conforme du pseudo-anti-conformisme ;
Poor lonsome victime de la fashion fasciste;
Archange déçu des chiffres de ses ventes;
Vétéran de ses blessures narcissiques;
Littérateur mercenaire en tous genres;
Petit bonhomme des arts et de l’être;
Chantre de la purification langagière ;
Matamore, alias tueur-de-Maures ;
Pousse-au-crime par procuration ;
Barde du christianisme agraryen ;
Maniaque de l’aigreur cultivée ;
Taurillon de salon du livre ;
Tête de lard islamophobe;
Prosélyte de soi par soi;
Bad boy bcbg ;
Néo-naze… tout court.

Ici s’achève ma spéciale dédicrasse. Reste à chacun tout loisir de poursuivre cette énumération en trouvant à ce triste sbire d’autres titres de bassesse.

Quelques mots encore, qui me viendraient si j’avais l’occasion de m’adresser directement à Richard M. : «Côté business-plan, ton pamphlet va peut-être trouver sa niche, son cœur de cible, bref ses amateurs de provoc victimaire. Le lyncheur lynché, ça peut te rapporter bingo… Endosser le costume du bourreau tout en arborant ses plaies doloristes, c’est un fonds de commerce qui fait fureur dans le landernau médiatique. Le beurre rance et l’argent du beurre. Alors, en attendant de savoir si ton Best-killer marche aussi fort que prévu, jouis bien de tes passions tristes, Richard M., bon buzz et bon ulcère.»

Yves Pagès

*On peut lire à l'oeil cette prose embaumée ici !

Fanon, l'intempestif

On a fêté en 2011 le cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon. Ses trente-six années de vie furent une traversée, intense et fulgurante, du siècle. Pour le dire avec Césaire : « Vie courte mais extraordinaire, illuminant une des plus atroces tragédies du 20e siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. » [1]

On le sait, les commémorations sentent la naphtaline. Elles incarnent à la fois la mort et la trahison. Elles sont la meilleure manière d’en finir avec une personnalité qui dérange, une pensée qui gêne. Une fois que la réduction à une catégorie dépassée - le tiers-mondisme par exemple - n’agit plus, une fois que la conspiration du silence - « Frantz Fanon, mais qui c’est ? » - a fait son temps et démontré son inefficacité manifeste, il reste l’hommage. C’est de loin la meilleure et la plus intelligente façon de conjurer cette pensée....

Eh bien, n'en déplaise, l'objet Fanon, œuvre et homme, pensée et chair, par sa singularité, ne supporte ni le silence, ni la réduction ni les hymnes ; il n'est jamais là où on l'attend, il ne rentre pas dans une case définie, ne supporte pas les étiquettes et ne passe pas inaperçu. En un mot, il est intempestif. C'est-à-dire qu'il agit « d’une façon inactuelle, donc contre le temps, et par là même sur le temps, en faveur d’un temps à venir » (Nietzsche [2]). Autrement dit, si Fanon et sa pensée déroutaient hier et déroutent aujourd’hui, ils dérouteront encore demain, qu'on se le dise...

Frantz Fanon, une vie

Né le 25 juillet 1925 en Martinique, dans une famille de la petite bourgeoisie « de couleur », Frantz Fanon fréquente le lycée Schœlcher où il a comme professeur Aimé Césaire. En 1943, à 18 ans, il rejoint les Forces françaises libres en métropole — il combattra notamment lors de la bataille d'Alsace, où il sera blessé et décoré de la Croix de guerre. La Martinique est alors sous le contrôle de l'Amiral Robert, un haut-commissaire autoritaire rallié à Vichy.

En 1946, il poursuit des études de médecine et de philosophie à Lyon. Il propose Peau noire, masques blancs comme thèse, mais elle est refusée. En novembre 1953, Frantz Fanon est nommé médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie. Il en démissionne avec fracas à la fin de 1956. Expulsé d'Algérie en janvier1957, il gagne Tunis. Fanon rompt définitivement avec la France et se met au service du FLN, dont il devient le porte-parole, avant d’être nommé ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), à Accra (Ghana)[3].

Rédacteur au journal officiel de la Révolution algérienne, El Moudjahid, il échappe à plusieurs attentats, attribués notamment à La main rouge [4]. Fin 1960, Fanon apprend qu’il est atteint de leucémie depuis quelques mois.

En juillet 1961, il remet à François Maspero un manuscrit dicté en moins de trois mois et intitulé : Damnés de la terre qui sera lui aussi interdit lors de sa diffusion en 1961, pour « atteinte à la sécurité du territoire» cette fois-ci. Frantz Fanon décède le 6 décembre 1961, à l’âge de 36 ans. Il est enterré clandestinement en terre algérienne au cimetière des Chouahada de Aïn Kerma, selon sa volonté.

La réception de son œuvre entre interprétations et réductions

Ce fut la France qui utilisa avec le plus de persévérance la stratégie du silence. Si elle opposa le silence à l’oeuvre de Fanon, Damnés de la terre ne passa toutefois pas inaperçu. Le livre a suscité des réactions contrastées, et l'on ne peut pas dire qu'elles aient été mues par les meilleures intentions. Par exemple, en mars 1962, on pouvait lire un compte rendu de Gilbert Comte dans la Nation Française, intitulé sobrement : « Un Mein Kampf de la décolonisation. » Très vite, toutefois, l’œuvre de Fanon a été recouverte d'amnésie et de cette chape de plomb qui caractérise le traitement de la guerre d'indépendance algérienne en France.

L'ironie présida au retour en visibilité de l’œuvre de Fanon en France. Elle fut le fait, d'une part, d'un détour par le monde anglo-saxon et, d'autre part, d'une « réappropriation autodidacte des jeunes générations issues de l'immigration [5]».

Pour ce qui est du détour, l’intérêt pour Fanon aux États-Unis a été constant. Il se fit en deux temps et sous deux formes. L'une militante, l'autre théorique. Dès la fin des années 60, Fanon sera perçu par les Noirs américains comme un théoricien majeur de la lutte contre la ségrégation raciale, que ce soit par les mouvements pour les droits civiques ou les mouvements révolutionnaires afro-américains, tels que les Black Panthers, pour qui les Damnés de la terre était la Bible noire.

La seconde phase correspond au tournant postcolonial dans le champ intellectuel anglo-saxon des années 80. Et il est vrai que « le Fanon « postcolonial » est, à bien des égards, « une image inversée du Fanon ‘ révolutionnaire’ des années 1960» [6]. Les tenants les plus importants de ce courant, Edward Saïd, Homi K. Bhabha, Gayatri Spivak, Stuart Hall, Achille Mbembe, soucieux de décentrement cognitif et de questionnements autour des identités, faisaient de l’œuvre de Fanon une référence majeure, et tout particulièrement de Peau noire, masques blancs, relu à l'aune de la French theory, à savoir Foucault, Lacan, Derrida, Deleuze...

La réappropriation de l’œuvre de Fanon par les jeunes descendants de colonisés se fit de manière insolite et buissonnière. Les jeunes générations postcoloniales découvrirent Frantz Fanon à la suite de la lecture d'auteurs noirs américains, auxquels elles pouvaient s'identifier et auxquels il fut associé : Malcolm X, James Baldwin, Angela Davis, Eldridge Cleaver... C'est notamment le cas du « Rap de fils d'immigrés » [7] (La Rumeur, Casey, MAP-ZEP etc.). Et c'est là qu'on peut mesurer les conséquences du naufrage, des errements et des manquements de la gauche française. Aujourd'hui encore, il n'est pas concevable d’inclure Fanon dans un programme d’enseignement scolaire français.

Il est deux autres lieux, emblématiques, où la réception de l’œuvre de Fanon a relevé également de la stratégie d’occultation, sous un mode particulier, teinté d’opacité et de mauvaise conscience. Il s'agit de l’Algérie et de la Martinique. Pour l’Algérie, c’est peu dire qu’elle n’a pas été à la hauteur. Que reste-t-il de celui qu’on considérait de l’extérieur, pour de bonnes ou mauvaises raisons, comme le théoricien de la Révolution algérienne ? Un hôpital de Blida, une avenue d’Alger et un lycée de Bab-El-Oued portent son nom.

C’est non seulement un peu court, mais pour le moins révélateur. Cela met en lumière deux aspects de l'histoire contemporaine algérienne. D’une part, le nationalisme algérien, apparu dans les années ’30, s’est défini comme « arabo-musulman ». Et dans ce creuset, Fanon ne pouvait apparaître que comme un trouble-fête. D’autre part, la Révolution algérienne, malgré, ou du fait, des divisions internes du FLN, s’est toujours présentée idéologiquement comme une révolution sans visage (« un seul héros, le peuple »). Aussi comment être le théoricien de cette révolution-là ?

Pour la Martinique, si les hommages ne manquent pas (avenue, centre culturel, forum, lycée…) dans différentes communes (Fort-de-France, Le Lamentin, La Trinité), la figure de Fanon a une présence fantomatique, imprégnée de mauvaise conscience. On y reconnaît la figure du traître. Fanon, c’est celui qui a trahi la Martinique (et donc la France), et c'est celui qu’on a trahi. En réalité, Fanon ne s’inscrit pas dans l’histoire officielle de l’Île, celle de l’« Impératrice Joséphine » et de Victor Schœlcher, soit une histoire essentiellement écrite par la France métropolitaine. Sa trajectoire prend place dans une contre-histoire, une histoire clandestine, qui se lit en creux, occultée elle aussi, celle des nègres marron [8], qui reste à narrer. Cette contre histoire s'ébauche aujourd'hui sous la plume de romanciers tels Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. Frantz Fanon fut l'héritier d’une vielle et obscure filiation. Il fut le nègre marron dont l’île imaginaire avait la taille du tiers-monde ; si trahison il y a, c'est là qu'elle réside…

La stratégie de la « réduction », quant à elle, fut de loin la plus employée. On peut lire l'histoire de la réception de la pensée fanonienne comme un ensemble de réductions successives. Elle a été tour à tour une pensée tiers-mondiste, « psychologisante », par le biais de la fameuse préface de Sartre des Damnés de la Terre, une apologie véhémente de la violence purificatrice, panafricaniste, racialiste, culturaliste, marxisante...

Cette stratégie a servi deux objectifs. D’une part, embrigader, instrumentaliser cette pensée qui pourtant était complexe et vivante, afin de défendre sa cause, de conforter sa paroisse ; ce fut le fait le plus souvent des militants en tous genres. D'autre part, réifier et donc affaiblir cette pensée. Elle en atténua de ce fait les effets et la portée, au plus grand bonheur des ennemis de Fanon. Bref, derrière cette esthétique du contre-sens, il s'agissait, quelle qu'en soit la raison, de travestir et au final de trahir la pensée fanonienne.

« Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge »

Car rien n'était plus éloigné de Fanon que les certitudes et l'absence de doute. Le caractère intempestif de sa pensée, c'était précisément la faculté de penser contre son temps et ses assignations naturelles. Car à bien y regarder, Fanon ne fut jamais un membre parfaitement intégré dans un corps collectif déjà constitué. Comment définir Fanon, qui fut-il : un « Antillais », un « Français », un « Algérien » », un « Panafricain », un « Noir »... ? Si, en définitive, il décida d’adopter la nationalité algérienne, avant qu'elle n'existe, et exprima le souhait d'être enterré en Algérie, ce fut une forme de reterritorialisation qui était le fruit d'un choix, d'un volontarisme politique.

Ce caractère intempestif et ses conséquences éclairent d'un jour nouveau les fondements de la pensée fanonienne. Celle-ci repose sur une certaine conception du vivant, elle se présente comme une praxis de l'émancipation et de la liberté, elle entretient un rapport aigu au réel, elle s'inscrit dans une dialectique de la totalité et elle porte un intérêt fondamental au devenir et à l'histoire.

Elle est, tout d'abord, une pensée sous le signe du vivant et du mouvant. Ainsi, Fanon a une sainte horreur de la rigidité, de l’ankylose, de la pétrification et du substantialisme :
« J’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire… [9] »

Elle est ensuite une pensée qui vise à la libération et l'émancipation, notamment en fournissant des outils de lutte, des armes (d'où le « Guerrier-silex » cher à Césaire), une pensée qui libère du fardeau de la race et se débarrasse du devenir-chose, mais sans une once de ressentiment : « L'occupant ne comprend plus. La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension. La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir. [10]» « Oui à la vie. Oui à l’amour. Oui à la générosité. Mais l’homme est aussi un non. Non au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. À l’exploitation de l’homme. Au meurtre de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme : la liberté. [11]»

Elle est également une pensée féconde qui permet un surcroît de lucidité, qui ne redoute pas de mettre le doigt là où ça fait mal, une pensée qui développe une imagination visionnaire, laquelle n'a pas fini de nous étonner : « Le peuple, qui au début de la lutte avait adopté le manichéisme primitif du colon : les Blancs et les Noirs, les Arabes et les Roumis, s'aperçoit en cours de route qu'il arrive à des Noirs d'être plus Blancs que les Blancs et que l'éventualité d'un drapeau national, la possibilité d'une nation indépendante n'entraîne pas automatiquement certaines couches de la population à renoncer à leurs privilèges ou à leurs intérêts. Le peuple s'aperçoit que certains indigènes ne perdent pas le nord mais bien au contraire, semblent profiter de la guerre pour renforcer leur situation matérielle et leur puissance naissante. Les Indigènes trafiquent et réalisent de véritables profits au dépend du peuple qui, comme toujours, se sacrifie sans restrictions et arrose de son sang le sol national. Le militant qui fait face, avec des moyens rudimentaires, à la machine colonialiste se rend compte que dans le même temps où il démolit l'oppression coloniale il contribue par la bande à la mise en place d'un autre appareil d'exploitation. Cette découverte est désagréable, pénible et révoltante. Tout était simple pourtant, d'un côté, les mauvais, de l'autre les bons. À la clarté idyllique et irréelle du début, se substitue une pénombre qui disloque la conscience. Le peuple découvre que le phénomène inique de l'exploitation peut présenter une apparence noire ou arabe. Il crie à la trahison, mais il faut corriger ce cri. La trahison n'est pas nationale, c'est une trahison sociale. Il faut apprendre au peuple à crier au voleur... [12]».

Elle est par ailleurs une pensée qui vise à l'unité dialectique, une pensée qui cherche à en finir avec le « schème colonial du double », en associant le discours à l'action, le fond à la forme, une pensée coup de poing, au sens prodigieux de la formule, où le verbe se fait performatif. : « Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : « Que se passe-t-il en Algérie ? » Que répondras-tu ? Quand tes frères te demanderont : qu’est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ? Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ?Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours. Huit ans durant tu fus dans ce pays. Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait empêché ! Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait obligé ! De te découvrir enfin tel. Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe. Soucieux, angoissé, tenaillé. Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue, dans la même lèpre. Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, ne s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe. Arabes inaperçus. Arabes ignorés. Arabes passés sous silence. Arabes subtilisés, dissimulés. Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux : Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe. Jamais bu le café. Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe. À tes côtés les Arabes. Écartés les Arabes. Sans effort rejetés les Arabes. Confinés les Arabes. Ville indigène écrasée. Ville d’indigènes endormis. Il n’arrive jamais rien chez les Arabes. Toute cette lèpre sur ton corps. Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800 000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent. Et 9 000 000 d’hommes sous ce linceul de silence... [13]»

Enfin, elle est une pensée du devenir et du surgissement, une pensée qui fait le pari de l'éclosion d'un sujet humain inédit, sujet capable de restaurer les conditions authentiques de communication et de réciprocité entre les hommes : « Quand je cherche l'homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l'homme, une avalanche de meurtres. La condition humaine, les projets de l'homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l'homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions. Décidons de ne pas imiter l'Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d'inventer l'homme total que l'Europe a été incapable de faire triompher. [...] Aujourd'hui, nous assistons à une stase de l'Europe. Fuyons, camarades, ce mouvement immobile où la dialectique, petit à petit, s'est muée en logique de l'équilibre. Reprenons la question de l'homme. Reprenons la question de la réalité cérébrale, de la masse cérébrale de toute l'humanité dont il faut multiplier les connexions, diversifier les réseaux et réhumaniser les messages. [14]»

 Célébration ou non, Fanon a bel et bien agi en faveur d'un temps à venir. Intensité dans la vie, tranchant dans l'action et affranchissement dans la pensée ; non, le « Guerrier-silex [15]» n'a pas besoin de statue pour nous survivre.

Oui, Fanon l’intempestif, le « penseur du devenir illimité », nous survivra...

Notes
[1] La citation en ouverture de ce texte est extraite de « La révolte de Frantz Fanon », par Aimé Césaire, Jeune Afrique, 13-19 décembre 1961
[2] Nietzsche, préface à la deuxième édition des Considérations inactuelles
[3] GPRA
[4] La Main rouge
[5] Achille Mbembe, L'universalité de Frantz Fanon, Préface à Frantz Fanon Œuvres, Paris, La Découverte, 2011, p.17.
[6] David Macey, Frantz Fanon, une vie, La Découverte, Paris, 2011.p.49.
[7] Rap de fils d'immigrés
[8] Marronnage
[9] Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, Paris, 2011, p.246.
[10] Frantz Fanon, ibid, p. 726.
[11] Frantz Fanon, ibid, pp. 242-243.
[12] Frantz Fanon, ibid., pp.536-537.
[13] Frantz Fanon, ibid., pp.729-730.
[14] Frantz Fanon, ibid., p .675.
[15] Aimé Césaire, « Par tous mots Guerrier-silex », Moi, laminaire..., Gallimard, Paris, 1982.

Voir aussi : Frantz Fanon and the Arab Uprisings

L'épistémologie du « point zéro »


 Point zéro : « Dans la philosophie et dans les sciences occidentales, le sujet qui parle reste toujours caché, recouvert, effacé de l’analyse. La localisation ethnique, sexuelle, raciale, de classe ou de genre du sujet qui énonce est toujours déconnectée de l’épistémologie et de la production des connaissances. Par l’effacement de la localisation du sujet dans les relations de pouvoir et dans son rapport à l’épistémologie, la philosophie occidentale et ses sciences réussissent à produire un mythe universaliste qui recouvre, ou plutôt qui cache, les localisations épistémiques dans les relations de pouvoir à partir desquelles le sujet parle. C’est ce que le philosophe colombien Santiago Castro-Gomez a nommé l’épistémologie du « point zéro » qui caractérise les philosophies eurocentriques. Le « point zéro » est le point de vue qui cache le point de vue particulier comme s’il se situait dans un au-delà de tout point de vue, un point de vue qui se présente comme n’ayant aucun point de vue. Cette perspective se présente comme celle du regard de Dieu et recouvre son épistémologie particulière sous un discours universaliste. Historiquement, cela a permis à l’homme blanc et occidental (le genre importe ici) de se représenter son savoir comme le seul à même d’atteindre l’universalité et ainsi d’écarter les connaissances non-occidentales comme particularistes et, donc, incapables d’accéder à l’universalité. » (Ramon Grosfoguel)

Le dieu caché : « Le groupe adulte, blanc, de sexe mâle, catholique, de classe bourgeoise, sain d’esprit et de mœurs, est donc cette catégorie qui ne se définit pas comme telle et fait silence sur soi-même. Elle impose aux autres cependant à travers la langue sa définition comme norme, dans une sorte d’innocence première, croyant que « les choses sont ce qu’elles sont ». Elle ne sait pas que son pouvoir (son fardeau, sa responsabilité, son savoir... ) s’exprime dans l’univers symbolique de la langue et de la loi dont elle dispose avec naturel ... Le groupe qui dit ainsi Je, dans la langue comme dans la loi, le pouvoir et l’ensemble du consensus, est donc en premier lieu un groupe symbolique qui ne se saisit pas comme groupe concret uni par des liens impératifs . Reflet de la distribution du pouvoir, il est, au sens propre du mot, le sujet social. Il constitue le terme de référence de la relation entre le catégorisant et le catégorisé ( ... ). Sous sa forme symbolique le sujet social est un groupe implicite - « le dieu caché » - par quoi se définissent l’ensemble des acteurs sociaux, qu’ils le veuillent ou non. » (Colette Guillaumin , L’idéologie raciste)

Les « Uns » et les « Autres » : « Ce qui m’a beaucoup frappée depuis quelques années, c’est tous ces auteurs qui prônent l’acceptation des «Autres », de l’ « Autre », sans jamais d’ailleurs dire qui c’est, ni pourquoi il est « Autre ». Et aussi le fait que tout le monde semble savoir qui est l’ « Autre », et donc qui est le « Même ». Je connais bien cette question de l’ « Autre », parce que je suis une « Autre ». La femme est une « Autre », c’est la grande « Autre ». On ne peut pas la comprendre… Mais qui est ce « on » qui ne peut pas la comprendre ? Pour elle-même, une femme n’est pas une « Autre ». L’ « Autre » c’est donc quelqu’un qui n’a pas droit à la parole. Tandis que « d’autres que les Autres » parlent des « Autres » mais ne se désignent jamais. J’ai appelé ces derniers les « Uns ». Les « Uns » sont ceux qui ont le pouvoir de désigner qui est « Autre ». Il y a des « Autres » parce qu’il y a des « Uns ». Ces « Uns »-là sont « derrière les autres » dans le sens où ils sont cachés, mais les « Uns » sont premiers, les « Uns » sont ceux qui créent les « Autres ». Après ils se posent des questions sur ces « Autres », et surtout : faut-il les accepter ? Pourquoi parlent-ils à la place des « Autres » ? Il n’y a pas de mystère là dedans : ils parlent à la place des « Autres » tout simplement parce qu’ils ont fait les « Autres ». Ils n’arrêtent pas de raconter la « différence » des « Autres », et donc de se recréer eux-mêmes sans arrêt comme « Uns ». Ils sont les détenteurs de la parole, ils sont en droit de nommer la société, de la diviser en groupes, dont ils sont le groupe dominant, et cela se révèle par leur pouvoir à la fois de créer les « Autres » et de se créer eux mêmes comme « Uns », comme « non-Autres » ....» (Christine Delphy)

De la connaissance « pure » : « Tenons-nous donc dorénavant mieux en garde, messieurs les philosophes, contre cette fabulation de concepts anciens et dangereux qui a fixé un « sujet de connaissance, sujet pur, sans volonté, sans douleur, libéré du temps », gardons-nous des tentacules de notions contradictoires telles que « raison pure », « spiritualité absolue », « connaissance en soi » : — ici l’on demande toujours de penser à un œil qui ne peut pas du tout être imaginé, un œil dont, à tout prix, le regard ne doit pas avoir de direction, dont les fonctions actives et interprétatives seraient liées, seraient absentes, ces fonctions qui seules donnent son objet à l’action de voir, on demande donc que l’œil soit quelque chose d’insensé et d’absurde. Il n’existe qu’une vision perspective, une « connaissance » perspective ; et plus notre état affectif entre en jeu vis-à-vis d’une chose, plus nous avons d’yeux, d’yeux différents pour cette chose, et plus sera complète notre « notion » de cette chose, notre « objectivité ». Mais éliminer en général la volonté, supprimer entièrement les passions, en supposant que cela nous fût possible : comment donc ? ne serait-ce pas là châtrer l’intelligence ?…» (Nietzsche)

A propos de « La croisade de Lee Gordon » de Chester Himes

Chester Himes a trop morflé pour avoir la pudeur ou le romantisme des combats héroïques. Il avait suffisamment d’audace désespérée pour tremper les mains dans la complexité des êtres, aussi merdique et boueuse fusse-t-elle. Peu lui importait qu’on ne soit pas « entre nous », peu lui importait de plaire, d’être stratégique ou de coller à un programme idéologique. Il écrivait avec l’énergie convulsée des nausées violentes, la rage impuissante des dernières cartouches et l’humour des naufragés. A 38 ans, en 1947, c’est un homme profondément blessé qui crachera La Croisade de Lee Gordon à la face de l’Amérique et recevra un accueil unanimement réprobateur :

« Tout le monde haïssait ce livre …. La gauche le haïssait, la droite le haïssait, les juifs le haïssaient, les noirs le haïssaient »[1]

De cette œuvre courageuse, dense, torturée qui valut à Himes les qualificatifs de « raciste » « psychotique » ou « contre-révolutionnaire », Richard Wright écrivit en préface :

« J’affirme très nettement que ces pages sont les premières à donner une peinture d’une indubitable authenticité quant aux rapports entre les noirs, les communistes et les syndicats. […] C’est une cruelle mise à nu du Noir, du parti communiste, du syndicalisme et des sentiments négrophobes du prolétariat américain. »

Comme dans son livre précédent, S’il braille, lâche-le, Himes y peint le racisme asphyxiant, pendant la Seconde Guerre mondiale, à Los Angeles, dévoilant les coulisses de l’union sacrée américaine. A travers l’histoire de Lee Gordon, organisateur noir dans un syndicat embauché pour amener d’autres noir-e-s à se syndiquer, il montre une autre guerre. Presque perdue d’avance celle-là. Contre le fascisme et le racisme américains. Contre les manipulations, la rigidité et l’hypocrisie des prétendus alliés de gauche. Contre la politique de terreur raciale et les névroses qu’elle provoque.

Himes montre aussi comment frustration raciale, sexisme et virilisme s’imbriquent pour faire de son personnage un homme noir dominé et un dominant, bourreau de la femme noire avec qui il partage sa vie. Femme noire dont Himes se révèle pourtant bien incapable d’accueillir la colère et la révolte dans son œuvre…

Précieux et unique, La croisade de Lee Gordon brille encore, toujours ; d’une lumière gênante, de l’éclat des vérités inacceptables. Un peu comme les œuvres de James Baldwin, beaucoup plus riches en amour mais tout aussi libres du dogmatisme des œuvres à programme.

« Without victory at home »

« Mais pour nous les noirs américains, une victoire au loin sans victoire chez nous n’est-elle pas une imposture, vide et dépourvue de signification, qui ne nous rendra pas, plus libre qu’auparavant ? »[2]

Voici la question rhétorique que posait Chester Himes en 1942 dans son article « Le moment c’est maintenant, l’endroit c’est ici ». Sa guerre, Lee Gordon va la mener seul, comme l’indiquait le titre anglais Lonely crusade, trop désespérant peut-être pour les éditeurs français. Une lutte solitaire contre le fascisme à domicile, pour la dignité.

Par les yeux de Gordon, Himes peint le paysage étouffant d’un Los Angeles au cœur de l’effort de guerre. Il dit un racisme anti-japonais asphyxiant, furieusement emmêlé dans la négrophobie. Il dit le racisme à l’embauche et le maintien systématique des noir-e-s dans des postes subalternes alors qu’en même temps l’arrivée massive de blancs sudistes, venus pour travailler dans les usines de guerre, leur rend « la vie impossible»[3].

Viré dès le début de la guerre, Lee Gordon cherche avec acharnement un poste qui soit en accord avec ses exigences et sa dignité. Il se sent littéralement coincé, assiégé. Alors que l’Amérique traumatisée par Pearl Harbour tremble d’une éventuelle invasion japonaise, Lee tremble de la bien réelle invasion Sudiste et ses résurgences d’arbitraire, d’insultes, de lynchages. A l’inverse, la possibilité d’une défaite de l’homme blanc le fascine :

« Avec la logique des désespérés, il s’imaginait que, si les Américains ne voulaient pas de lui, il n’en allait pas de même quant aux Japonais. Il rêvait de les voir débarquer sur la côte de Californie, de se joindre à eux et de les mener à la victoire… Mais il n’ignorait pas que c’était un rêve de déshérité. »

S’il ne rêve pas de Russie c’est que ses anciens amis communistes qui l’avaient harcelé pour qu’il milite, ont retourné leur veste :

« En juin 41, quand l’Allemagne attaqua la Russie, le Comité se transforma en organisme de propagande pro-soviétique. Ceux qui avaient combattu en faveur des minorités raciales prônèrent l’Union nationale contre le nazisme. Les questions de race, de préjugés, d’injustice, de discrimination leur paraissaient désormais mesquines »

Tout au long de La croisade Himes fustigera l’opportunisme des communistes, capables de faire « cause commune avec le capitalisme américain », pour qui la question raciale n’est qu’un instrument stratégique. Le solitaire Lee Gordon, assoiffé de justice, se heurtera aux stratégies politiciennes des partis, des syndicats et de leurs militants. Il dénonce le dogmatisme et les appareils qui instrumentalisent, sacrifient les individus au nom du catéchisme marxiste, de l’ « Idée » et du but final.

Dans S’il braille, lâche le, Himes critiquait déjà l’une des mesures emblématiques de cette période d’hystérie raciale : l’internement de 120 000 américano-japonais dans des camps. Décision scandaleuse censée protéger la nation contre des « ennemis de l’intérieur » étonnamment semblable aux politiques massives d’internement mises en place par l’Europe fasciste au même moment. Décision pourtant largement soutenue, notamment par le PC Américain (CPUSA) qui poussa le zèle jusqu’à exclure du parti des membres américano-japonais. La lutte contre le fascisme fut donc bien sélective :

« - Vous savez que l’antisémitisme se développe aux Etats-Unis de manière effarante ? continua la femme.
- Ah ! vraiment ? Combien de juifs ont été lynchés l’an dernier en Amérique ?
- Pourquoi ? Je n’ai jamais entendu dire qu’on lynchait des juifs.
- Eh bien, six nègres l’ont été, l’an dernier…- oui monsieur Rosie Rosenberg, durant la première année de votre guerre contre le fascisme – et pas un seul juif ! »

En 1943, Himes écrit dans le magazine « The Crisis » de la NAACP sur les émeutes dites Zoot Suit à Los Angeles, qui virent des Marines lyncher en masse des jeunes mexicains. Cet autre exemple d’hystérie collective, mêlant racisme et colonialisme n’était autre qu’une résurgence virile, applaudie par la presse, la police et la population, des lynchages du Ku Klux Klan et autres meutes racistes. Himes concluait ainsi son article:

« Mais le résultat c’est simplement que le Sud a gagné Los Angeles. » [4]

Quinze millions d’individus

« Les Nègres ! [....] je n’aurai jamais du employer un tel terme. Comment essayer de définir en quelques phrases les désirs, les opinions et les qualités de quinze millions d’individus tous différents les uns des autres par leur aspect physique, leur mentalité, leur caractère, leur âme ! » L’expression « les Nègres », prise comme un collectif, lui paraissait obscène. »

Le marronnage idéologique et solitaire contenu dans le roman n’est sans doute pas étranger à la stupeur des critiques. A mesure que Lee Gordon, l’organisateur syndical, reconnaissait son incapacité à représenter, comprendre ou résumer ses semblables, c’est l’image des noirs comme groupe homogène que Himes brûlait. Il jetait au feu les images d’Épinal au profit de l’individualité noire. Il ruinait les espoirs des futurs bergers en proclamant qu’aucun parti, aucun groupe politique ne serait le réceptacle naturel des desideratas des noir-e-s : « Suppose que les nègres préfèrent s’efforcer de devenir capitalistes. » dira Lee, mi-provocateur, mi-sincère.

Malgré des aliénations évidentes et un potentiel de soumission énorme, sa quête de dignité fait de Lee une figure de nègre incontrôlable ; pas souvent glorieux mais définitivement en marronnage. Or l’embauche de Lee comme organisateur syndical est sous-tendue par la prophétie incantatoire qui veut que les noir-e-s, en tant que sous-classe particulièrement exploitée de la classe ouvrière, doivent y jouer un rôle d’avant-garde. Lee doit donc leur montrer la voie :

« ‘Lee, enfonce-toi bien dans la tête que le sort du prolétariat mondial dépend de toi dès aujourd’hui. En effet, à la fin de cette guerre, il calquera son attitude sur celle des ouvriers de chez nous ; les ouvriers américains suivront l’exemple de leurs camarades californiens ; ces derniers seront plus ou moins attachés à leurs syndicats selon que nous réussirons ou non à organiser les travailleurs de la Comstock.’
Lee faillit éclater de rire. »

S’il est évidemment problématique que les organisations progressistes restent majoritairement blanches, Himes montre que chercher à recruter « les noirs » comme une troupe par le biais de représentant-e-s noir-e-s l’est tout autant ; Gordon ou son double maléfique Luther Mc Gregor ont trop conscience qu’on les utilise pour se laisser dissoudre, intégrer. Au fond, nous dit aussi Himes, une organisation progressiste qui reproduit naturellement en ses rangs les mêmes exclusions que le reste de la société… n’est pas vraiment progressiste. Pourquoi Lee inviterait-il alors ses sœurs et frères dans cette galère ?

Encore une fois certaines questions résonnent d’actualité :

« Faut-il vraiment que nous reconnaissions nos amis ? S’ils étaient vraiment nos amis, ils n’auraient pas besoin de nous le dire. »

Lee Gordon qui fut longtemps « le seul nègre de sa classe » retrouve dans son aventure syndicale et politique le même isolement et un puissant racisme structurel auquel le syndicat refuse de s’attaquer. « Oublie cette histoire. » lui dit-on quand un syndicaliste blanc sudiste refuse de lui serrer la main. Himes dresse le portrait de gauchistes qui ignorent les urgences de noir-e-s constamment dans la survie. Qui méconnaissent bien trop le poids quotidien du harcèlement raciste pour ne pas minorer son caractère destructeur, et leurs propres actes racistes :

« Lee s’arrêta net en voyant le paquet de tabac qu’ouvrait Rosie. La marque inscrite en grosses lettres lui fit l’effet d’une injure : chevelure de Moricaud.
‘Il est bon ce tabac ?’ demanda Lee.
Rosie répondit sans le moindre embarras : ‘Il est surtout bon marché. Nous avons empêché le fabricant d’utiliser cette marque, et comme il en avait un stock important, nous l’avons racheté au rabais pour notre usage personnel.’
Une femme qui avait vu la marque, elle aussi, dit d’un ton conciliant : ‘Il ne faut pas vous désoler à cause de vos cheveux. Tout le monde ne peut pas en avoir de beaux et ça ne change rien à votre personnalité.
-Mais oui, ces cheveux sont ceux que l’évolution dialectique de la matière m’a accordés, répondit Lee. »

Entre agression, incompréhension et bons sentiments Chester Himes décrit à merveille l’expérience déprimante de l’incommunicabilité du vécu racial. Il dit l’usure des capacités pédagogiques, la perte du sens dans un cadre militant. Il dessine en lettres amères l’impossible énergie qu’il faut pour expliquer ce que l’on est, ce que l’on vit, ressent ; et pour faire vaciller la bonne conscience anti-raciste.
« Alors Lee éprouva le sentiment désespérant d’être un fou perdu dans un monde fou, un idiot parmi d’autres idiots qui parlent tous une langue différente, qui ne peuvent pas se comprendre. »
Soixante-cinq ans plus tard, tout cela nous semble encore désagréablement familier. La formidable levée de bouclier qui accompagna la sortie du livre de Himes n’était que l’écho du refus d’entendre. Pour les autoproclamés progressistes, la franchise, leur racisme dans le miroir, l’échappée sur le terrain de la psychologie et des affects est toujours vécue comme une trahison politique. Les autoroutes du dogmatisme et du militantisme refusent fondamentalement d’être coupées ou juste détournées par la souffrance des individus ; mieux vaut l’écraser. Dans l’espace du roman, Lee, symptôme dérangeant d’une pathologie raciale américaine doit être éliminé. Himes sera littéralement poussé à quitter une Amérique qui ne pouvait s’accommoder de son regard sans concession.

Chester Himes sème quand même des graines d’espoir dans la relation qui va se nouer entre Lee et Rosie, le vieux juif communiste. Rosie est suffisamment imprégné de l’oppression raciale pour cheminer vers Lee. Il va modifier son propre comportement et faire largement vaciller l’antisémitisme de dominé qui anime Lee. Rosie est aussi suffisamment communiste pour privilégier la loyauté et la vérité au mépris des injonctions du Parti. De fait, c’est lui aussi un militant incontrôlable, trop juste pour se conformer aux décisions du Parti. Mais au fond la leçon majeure que Rosie tente de partager avec Lee, avec plus ou moins de succès, est la suivante : comment ne pas être un sacrifié de plus de l’oppression raciale.

Le corps de la terreur

La croisade est une errance cauchemardesque et lumineuse dans le corps et l’esprit d’un homme noir que la terreur a plastiqué. Un être condamné, même si son corps bouge encore. Des tics dont il n’a pas conscience, des bégaiements, une paranoïa impossible à maîtriser, un désir de blesser, des rides précoces ; le racisme a empoissonné son corps et son esprit.

Rares sont les œuvres qui n’ont pas la mauvaise foi de cacher comment le terrorisme racial modèle, empêche de sourire, de détendre l’ossature et les muscles. Comment il peut rendre fou.

Pourtant essayer de dire, comprendre n’est pas un luxe … Au grand dam de ceux qui bêlent à longueur de temps « discrimination », « systémique »… Comme si mépriser son corps était bien moins grave que de ne pas obtenir d’emploi. Sans doute aussi qu’il est plus rassurant pour les privilégiés d’imaginer que ma souffrance s’arrêtera quand j’aurai du boulot ; un objectif matériel atteignable et rassurant. Et cette souffrance là, qui m’empêche de rentrer dans le rang salarié, est sans doute plus présentable.

Entamer une réflexion abyssale sur le mal que la suprématie blanche fait à mon/notre corps offre peu d’îlots rassurants pour les coupables qui m’ont traité de singe, ont moqué mon nez, mes lèvres, mes cheveux, la couleur de ma peau.

Chester Himes refusait de neutraliser ce travail de sape raciste en « complexes », « susceptibilités », « tares psychologiques et personnelles» qu’il serait de notre ressort de régler par de l’estime de soi. Il dit la réalité de ces souffrances et les réinscrit dans la mécanique raciste globale qui dynamite les corps, les hypersexualise et s’en joue comme de marionnettes, ordonnant leur dissimulation ou leur dévoilement.

Mais il ne généralise pas, n’enferme pas. Le problème racial résonne en ses personnages de différentes manières. Si Himes n’hésite pas à en amplifier les bruits les plus sombres, chacun reste libre et responsable de ses actes.

C’est au moyen d’un système de doubles de Lee Gordon dans le roman qu’il trace correspondances et dissonances entre les individus. Lester Mc Kinley est un double vieilli et plus amer encore de Gordon. Mentalement perturbé, il est obsédé par le désir de tuer un homme blanc. Mais sa compréhension des mécanismes psychologiques lui permet de mettre en place des stratégies d’évitement. De Luther Mc Gregor, un autre double, le racisme a fait le débrouillard amoral des Signifying Monkey[5] ; qui parle, trahit, manipule et passe à l’acte s’il croit qu’il peut échapper à la punition.

Lee Gordon vit comme ses doubles dans le champ magnétique de la catastrophe et de l’arbitraire. Il l’a croisé plusieurs fois ; renvoyé de son école, renvoyé de sa ville, orphelin de père d’un meurtre raciste. Ces injustices lui ont donné le terrifiant sentiment de la précarité de son existence d’homme noir dans le monde blanc :

« Cette aventure et ses conséquences pesèrent lourdement sur son développement mental. A force de les ressasser, il en conclut que sa culpabilité ou son innocence dépendaient uniquement de la fantaisie des blancs. Dès lors il se sentit menacé à tout instant par un désastre, et la proximité d’un blanc l’épouvanta. »

Cette pression de la catastrophe imminente crée des êtres hypnotisés par le vide « espérant et redoutant à la fois un désastre », travaillés d’une peur surnaturelle face à un pouvoir surnaturel.

Le motif de la contamination par la peur est sans conteste une des grandes réussites du roman. La peur est comme une infection. Lee la transmet même à sa femme. Cette peur emmêle inextricablement méfiance légitime et paranoïa disproportionnée et rend absurde toute tentative d’essayer de distinguer les deux. Cela reste valable aujourd’hui : le règne de l’arbitraire crée des terreurs irrationnelles, surnaturelles ; qu’il est non seulement impossible mais qui plus est malhonnête d’essayer de raisonner. Et ça n’en rend pas le pouvoir moins arbitraire. Les injonctions à la détente ne valent rien quand cet arbitraire montre que pour les nécessités du contrôle social, on peut être tabassé, condamné ou tué même si l’on est innocent.
« Horace R. Clayton sociologue de l’école de Chicago et co-auteur de l’étude qui fit date sur les quartiers Sud de Chicago, Black Metropolis (1945), publia « A Psychological Approach to Race Relations » en 1946. Cet essai tente d’expliquer comment la peur, « sur laquelle l’intégralité du système de contrôle social dans le sud » est basée, et telle qu’elle est consolidée par les lynchages à travers l’espace et le temps, « modèle en profondeur les personnalités » des habitants noirs des villes du Nord qui n’ont probablement jamais vécu en direct la terreur frontale du Sud. »[6]

Clayton s’appuyait sur des exemples de fiction pour appuyer ses analyses dont S’il braille, lâche le : Robert « Bob » Jones tout comme Lee Gordon vit dans la terreur du lynchage. Parce que chaque violence raciale, chaque brutalité policière raciste vise celui/celle qui en est victime mais est aussi un message à ses semblables : la prochaine fois ce sera peut-être ton tour.

Le corollaire des lynchages du Sud des Etats-Unis est le stéréotype de l’homme noir qui viole les blanches et que Himes questionne dans ces deux œuvres.

Rappelons d’abord avec Angela Davis que ce stéréotype était une « arme idéologique » qui justifiait les lynchages et était conçue pour « empêcher les noirs d’aller de l'avant dans l’après-guerre civile et le combat pour la libération et l’égalité »[7].

Dans La croisade de Lee Gordon à travers l’histoire du procès Rasmus Johnson, Himes rappelle à quel point il est aisé de faire condamner un noir pour le viol d’une blanche ; il suffit d’une accusation et l’homme noir est perdu. Son personnage est rappelé à cette réalité après une tentative de viol sur une femme blanche. Puis, nous apprenons qu’il viole très régulièrement Ruth, sa femme noire, qui est, elle, dans une zone de non-droit et de silence.

Himes lève le tabou du viol conjugal et du viol des femmes noires par les hommes noirs. Il ébrèche l’un des grands mensonges entretenus par le stéréotype de l’homme noir violeur, tel qu’il fut immortalisé dans Birth of a nation. Angela Davis expliquait que les mouvements féministes blancs contre le viol avaient été largement inefficaces par le fait que nombre de blanches s’accrochaient au stéréotype raciste selon lequel le danger venait des hommes noirs, alors que statistiquement il y avait plutôt plus de risques que leurs agresseurs soient des hommes blancs.

Pour en revenir aux femmes noires, Himes démonte et dénonce les mécanismes de compensation qui exposent les femmes noires aux violences des hommes noirs en plus des violences que le système, hommes blancs et femmes blanches, leur impose déjà. En bas de l’échelle, Ruth est le seul être sur qui Lee a du pouvoir et il en profite de manière ignoble.

Gordon qui semble mener un combat viril contre l’homme blanc, est habité du lieu commun de l’homme noir émasculé par le racisme. Il perçoit autant les injustices raciales comme des dénis d’humanité que comme des dénis de virilité. Dans sa reconquête forcément sexiste de pouvoir phallique Lee découvre que s’il ne peut vaincre le système raciste il peut contraindre des femmes à reconnaître qu’il est un mâle.

En dénonçant cette attitude, Himes mettait ainsi précocement en lumière ce qui serait critiqué plus tard par les féministes noires notamment, suite au virilisme du Black Power : les luttes d’émancipation des hommes noirs ressemblaient parfois curieusement à une lutte pour récupérer les clés du patriarcat.[8]

Ici, il y a un épisode très révélateur. Ruth gère seule une agression raciste verbale pour ne pas mettre Lee en position d’impuissance ou en demeure d’agir. Lee s’en rend compte et s’en exaspère tellement qu’il finit par la gifler ; voilà le « défenseur » frustré devenu agresseur. L’ambiguïté de Himes tient dans le fait qu’il maintient Ruth dans la naïveté, la passivité et le pragmatisme politiques et une soumission qu’il fait le choix de qualifier de loyauté. Si malgré les coups, les viols, les trahisons, elle continue à « comprendre » Lee c’est que l’auteur l’a enfermée dans le mythe de la femme noire forte et compréhensive. Ce qui assure aussi à Lee une insupportable impunité absolue quant à sa violence sexiste. Ainsi, l’œuvre qui déborde de la colère des hommes noirs est incapable d’accueillir une miette de la colère des femmes noires et de leur désir de justice ; c’est bien là une de ses limites profondément dérangeantes. Ruth se tait systématiquement et nous sommes contraints de nous contenter des « regrets » indécents de l’homme ; c’est inacceptable. L’hyperlucidité semble ici faire sacrément défaut à Himes. De même, on cherchera en vain des pistes sur ce que toutes les violences combinées font au corps de Ruth… Le fait d’ailleurs qu’elle soit la seule femme noire du livre montre bien que pour Himes l’oppression raciale est une affaire qui se passe entre hommes.

Ce n’est sans doute au fond que son propre sexisme, son propre sentiment d’émasculation par le racisme qui l’empêche d’entrevoir une colère des femmes noires qui soit non négociable et qui se convertirait en lutte sans concession contre leurs oppresseurs ; racistes et sexistes. On voit là ses limites…

Conclusion

« Â 31 ans j’avais été blessé émotionnellement autant qu’un trentenaire peut le supporter. J’avais vécu dans le Sud, j’étais tombé d’une cage d’ascenseur, j’avais été viré de l’université, j’avais fait une peine de 7 ans et demi de prison, à Cleveland j’avais survécu aux 5 dernières années de la crise ; et j’étais encore entier, complet, en état de marche ; mon esprit était affûté, mes réflexes étaient bons et je n’étais pas amer. Mais sous l’usure mentale des préjugés raciaux à Los Angeles je devins amer et imbibé de haine. »

Ni Chester Himes, ni ses personnages ne sont des héros, loin de là. Trop imparfaits mais aussi trop conscients, trop francs, trop blessés. Avec La croisade, Himes scellait son divorce d’avec l’Amérique. Dans les années 50, il prendrait le chemin d’un exil français, terre où on aimait bien les noir-e-s ; à condition qu’ils fussent américain-e-s, artistes ou sportifs-ves, pas trop nombreux-ses. De loin, Himes continuerait à jeter ses grenades et quelques pétards hilarants et caustiques classés dans la catégorie polar. En 1953, Richard Wright sortait Le transfuge, qui malgré des passages d’existentialisme indigeste, est un écho intéressant à La Croisade  . Chester Himes est mort en 1984, en Espagne.

MT Kawengé

[1] Himes, Chester, « The Quality of Hurt », 1995.
[2] Himes, Chester, « Now Is The Time ! Here Is The Place », « Opportunity », sep. 1942.
[3] Sauf mention, toutes les citations sont extraites de C. Himes, La croisade de Lee Gordon, Livre de Poche, 1952.
[4] Himes Chester, Zoot Riots Are Race Riots, in« The Crisis », jul. 1943
[5] Singe ruseur, personnage récurrent de la culture orale afro-américaine.
[6] Nieland Justus, Everybody’s Noir humanism : Chester Himes Lonely crusade in African-American Review, Vol 43, Automne 2009.
[7] Conférence « The anti rape movment and the struggle against racism », Université de San Diego, 1985.
[8] « Black Macho and the Myth of the Super­woman » de Michelle Wallace publié en 1979 est l’un des livres qui fit le plus de bruit sur la question, même s’il fut amplement critiqué et parfois à juste titre. L’incroyable pièce de Ntozake Shange, «For Colored Girls Who Have Considered Suicide When the Rainbow Is Enuf » sortie en 1975, fut sans conteste une autre des oeuvres majeures.