De la fièvre brune en Europe

Cette carte montre l’enracinement progressif de l’extrême droite en Europe  avant les élections de 2012.

Amnesty International a rendu public un rapport le 24 avril 2012, qui révèle une montée de l’ «  islamophobie »  en Europe. On peut y lire :

Les gouvernements européens doivent se mobiliser davantage pour combattre les stéréotypes et préjugés négatifs contre les musulmans, qui nourrissent les discriminations en particulier dans les domaines de l’éducation et de l’emploi.


Le rapport met en évidence le fait que la législation interdisant la discrimination dans l’emploi n’est pas correctement appliquée en Belgique, en France et aux Pays-Bas.


Ceci est absolument contraire à la législation de l’Union européenne (UE) en matière de lutte contre la discrimination, qui n’autorise des différences de traitement dans le domaine de l’emploi que lorsque la nature spécifique de l’emploi l’exige.


« La législation de l’UE interdisant la discrimination fondée sur la religion ou les convictions dans le domaine de l’emploi semble inefficace dans toute l’Europe », a souligné Marco Perolini.


« Au lieu de combattre ces préjugés, les partis politiques et les responsables publics vont trop souvent dans leur sens, espérant des retombées électorales. »

Ce rapport arrive à point nommé. La campagne présidentielle en France bat son plein. Entre les deux tours. Elle a été marquée par des thèmes et polémiques visant essentiellement à stigmatiser une partie de la population de confession musulmane, et à diviser les Français. Les résultats des élections présidentielles du premier tour révèlent une poussée inattendue (vraiment?) du Front National.

François Hollande arrive en tête avec 28,63 % des suffrages exprimés, devant Nicolas Sarkozy avec 27,18 % et … Marine Le Pen avec 17,90 %.

Marine Le Pen et son « état major » égrènent sans complexe des propos islamophobes (halal or not halal?) et xénophobes, au gré des discours, meetings, et interviews. Marine sur les marchés. Marine sur les plateaux, à la radio, à la télé. Marine à son QG. Résultat ! Des  « retombées électorales »  sans précédent: le parti frontiste enregistre une progression en nombre de suffrages exprimés de 68% par rapport à 2007.

L’UMP n’est pas en reste, et pour reprendre ce qui est dorénavant un fait acquis, voire un lieu commun : « l’UMP chasse (sans vergogne) sur les terres du FN ». Il avait réussi à en  « siphoner »  une partie des voix en 2007, grâce au  « stratège de l’ombre »  Patrick Buisson, ancien militant d’extrême droite et journaliste à Minute (rien que ça). Il est fort peu probable que le président sortant Nicolas Sarkozy, candidat au deuxième tour, soit ému par ce rapport d’Amnesty International. Et décide tout à coup de réviser sa stratégie… Il a cependant été mis en garde par les  « modérés de l’UMP » (apparemment il y en a, on aimerait plus les entendre) contre une « droitisation extrême de sa campagne d’entre-deux-tours ». A bon entendeur… Mais comme ironisait Louis Aliot, il ne lui manque plus qu’une  « perruque blonde »  pour compléter sa  « panoplie »  FN.

Sarkozy tente le diable. Il fait non seulement le jeu de l’extrême droite française mais aussi celles d’autres pays d’Europe, aussi en progression. Elles ont en commun une politique du repli : identitaire, national, économique, renforcement de toutes les frontières. Et une politique du rejet : des autres, des immigrés, du multiculturalisme, et… des  « musulmans » . Pendant ce temps se poursuit le procès d’Anders Breivik au tribunal d’Oslo, agitant le spectre d’une  « Eurabia » fantasmée, bénéficiant d’une audience planétaire et l’attention de tous les médias, et qui appelle à l’expulsion de tous les musulmans d’Europe.

La candidature du Front National a été largement relayée dans la presse européenne, notamment dans le quotidien (conservateur) britannique le Daily Mail, qui est allé jusqu’à titrer : « En dépit de ses défauts, le seul vote responsable en France dimanche prochain est celui de Marine Le Pen. » Et Nigel Farage, leader du parti (conservateur) pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), et farouche eurosceptique, interviewé hier sur la chaîne BBC2 (Newsnight), semble avoir été inspiré par le succès du parti frontiste français. Selon lui, un brin admirateur, la présidente du FN est en mesure de « reconfigurer la droite française ».

Le rapport Choice and prejudice: discrimination against Muslims in Europe (résumé en français disponible ici)

EastWestWestEast

Misère du journalisme !

Spéciale dédicace à la corporation des nouveaux chiens de garde de Belgique (RTBF, La Libre Belgique, Le Soir etc.)
Voici une profession dont tout le monde s’accorde à dire, de ce côté-ci de la planète, que la principale qualité est le déshonneur, tant elle est méprisable. Ses membres se nomment : petits soldats du journalisme, nouveaux chiens de garde, pisse-copie… Une profession, dont l'infamie ne date pas d'hier, elle fut l'objet de bien des railleries, le plus souvent à juste titre ; son histoire, de Balzac à Debord, en passant par Karl Kraus, fut constellée d'injures et sarcasmes, songez au « vampire de la littérature» auquel la renvoyait Stendhal... Une profession qui s’apparente à la prostitution, en bien plus sale, car ici il ne s’agit pas de vendre son cul, mais son âme, parfois même les deux… Une profession qui se vautre tous les jours, dans la complaisance, la connivence, la compromission, le panurgisme rédactionnel (« la circulation circulaire de l’information » a bon dos !), le crétinisme corporatiste, la paresse intellectuelle la plus crasse - la complexité, par définition, est étrangère aux journalistes… Une profession pour qui le mot « déontologie », qu'elle a en permanence dans la bouche, n’est que le cache-sexe permettant de dissimuler les turpitudes de ses membres ; pour qui, «l’objectivité», qui revient pour celle-ci à éviter l'emploi du « je », est le nom de code qui masque la veulerie et l’impuissance de toute cette corporation. Une profession qui brosse dans le sens du poil, pratique le lèche-bottisme et la servilité envers tout ce qui semble avoir du pouvoir, qu’il soit politique, financier ou militaire… Ce rapport est ambivalent toutefois, puisqu'il la «porte à balancer entre la soumission admirative ou servile et le ressentiment perfide, prêt à s’exprimer au premier faux-pas de l’idole qu’il a contribué à produire» (Bourdieu). Une profession qui aime mettre sur la sellette, mettre à la question, tourner en bourrique, le plus souvent, les dominés et les sans-grade, mais ne supporte pas qu’on puisse lui retourner la politesse… Une profession dont, aujourd'hui, l’essentiel de l’activité consiste à réécrire, dans l’urgence et en plus mal torchées, des dépêches d’agence de presse, elles mêmes écrites à la va-vite… Depuis peu, la profession est en crise, aussi le petit pouvoir qui lui revenait, qu’on lui allouait chichement, ah le très risible quatrième pouvoir!, tend à lui échapper, malgré ses bons et loyaux services…Voici que devant l’effondrement de son capital symbolique, la fin de son monopole de la mise en récit, de la mise en spectacle, elle s’en prend, par le biais de son fliquisme de la pensée, son moralisme hypocrite, ethos et doxa petits-bourgeois oblige, à plus mal loti qu’elle, se targuant de son professionnalisme, elle s’attaque avec l’énergie du désespoir à des pauvres bougres du net, qu’on baptise pompeusement de blogosphère. Ainsi, travaillée par une hystérie darwino-médiologique du « ceci tuera cela », en son for intérieur, elle est persuadée, se percevant comme la victime expiatoire de l'irrésistible ascension de la webososphère, que ces bougres du net sont responsables de ses maux de laquais sempiternel, de fourrier et gardien de l’ordre du monde. Car comme l'affirmait Orwell en parlant d'elle : « les chiens de cirque sautent quand le dresseur fait claquer son fouet... ». Misère du journalisme !

Voir  « DSK, Hollande, etc. »

L’islam imaginaire


« Les musulmans donnent-ils une image d'eux-mêmes ? Et comment cette image serait-elle « donnée » ? Pourquoi ramener la diversité évidente des musulmans à une « religion » d'un seul bloc, identifiée de surcroît à un collectif potentiellement dangereux, puisqu'elle serait susceptible de « comportement agressif » ? L'identité des personnes supposées composer ce collectif peut-elle d'ailleurs se réduire à leur qualité de « musulman » ?

 Et de quels « musulmans » parle-t-on au juste ?  Il est très difficile de discuter d' « islam », un sujet encore mal connu, soumis à de multiples interprétations, à de multiples fantasmes. Il n'est pas non plus aisé de mener une analyse critique des médias - en particulier de la télévision - , lesquels nous permettent d'appréhender le monde, de comprendre la réalité qui nous entoure, et par là même de nous construire. Étudier les rapports entre les musulmans et la télévision exige de s'émanciper de la vision de l’islam que la télévision a contribué à nous transmettre. C'est donc un travail résolu de déconstruction. Qu'il faut entreprendre pour pouvoir ensuite construire le processus qui a abouti aux représentations actuelles. Il faut prendre de la distance avec ce que l'on a pu voir (et croire). Effacer les idées reçues pour entrevoir quelles idées nous ont été données.

Puisqu'il est souvent question d'amalgame quand on parle d'islam, clarifions d'emblée deux définitions de ce que peut vouloir dire « être musulman ». Une personne peut être musulmane parce qu'elle a intérieurement accepté ou choisi la religion musulmane comme foi : c'est ce qu'on pourrait appeler la définition strictement religieuse de l'identité musulmane. Mais elle peut l’être aussi parce qu’elle est assignée, de l'extérieur, à cette identité pour la simple raison qu'elle est originaire d'un milieu ou d'une région ou d'un pays à majorité musulmane : c'est ici la définition large, assise sur une conception ethnique ou culturelle. Cette distinction essentielle est au coeur des réflexions sur les mots et les images : elle sépare ce qu'il y a d'invisible de l'islam, la foi, de ce qui en a simplement les apparences. Ne pas la garder en mémoire serait se satisfaire d'un regard trop mécanique, se bornant à souligner des « différences » parfois bien illusoires.

Être ou ne pas être « musulman » n'est pas en fait la question essentielle. Il existe, on le sait, de multiple manière d'interpréter l'islam. Quelle interprétation faut-il considérer comme « valable » ou « authentique » ? Pourquoi, d’ailleurs, cherche-t-on systématiquement à déterminer le « vrai » ou le « bon » islam ? Deux questions qui nous amènent à cette remarque primordiale : l’islam n'est pas une religion centralisée avec une norme unique sur laquelle on puisse discuter et débattre. Sur les plateaux de télévision, par exemple, chacun y va de sa version en l'imposant souvent comme une évidence, ou, en la posant parfois comme une référence.

Nous préférons donc parler d' « islam imaginaire ». Cela ne signifie pas que les versions de l'islam présentées à la télévision, soit plus « fausses » - ou plus que « vraies » - que d'autres. Mais que l’islam télévisé, faits de mots et d'images, est moins le reflet d'un hypothétique « islam réel » que le miroir d'imaginaires qui traversent la société. Des imaginaires qui se reproduisent et évoluent avec le temps et qui sont le produit de rapport de forces dans lesquels nous sommes impliqués, journalistes ou téléspectateurs, musulmans ou non. »

(Thomas DeltombeL’islam imaginaire)

Introduction

La RTBF et le fascisme subliminal

« Avec des mots ordinaires, on n’ « épate pas le bourgeois  », ni le « peuple ». Il faut des mots extraordinaires. En fait, paradoxalement, le monde de l’image est dominé par les mots. La photo n’est rien sans la légende qui dit ce qu’il faut lire - legendum -, c’est-à-dire bien souvent des légendes qui font voir n’importe quoi. Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : « Double discours», « double allégeance », « littérature haineuse », « prêches rétrogrades », « islamisation agressive de nos grandes villes», « radicalisation», « repli identitaire »*... Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent et des responsabilités qu’ils encourent en les évoquant, devant des milliers de téléspectateurs, sans les comprendre et sans comprendre qu’ils ne les comprennent pas. Parce que ces mots font des choses, créent des fantasmes, des peurs, des phobies ou, simplement, des représentations fausses. » (Paraphrase de Bourdieu)

« Le national-socialisme n'a pas anéanti la presse, mais la presse a produit le national-socialisme. En apparence seulement, comme réaction, en réalité comme accomplissement. » (Karl Kraus)

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Anders Breivik, "tueur" sous influences

Le 16 avril s'ouvre à Oslo le procès d'Anders Behring Breivik. Durant la première semaine, le terroriste norvégien, inculpé du meurtre de 77 personnes, le 22 juillet 2011, à Oslo et sur l'île d'Utoya, aura la possibilité de justifier ses crimes. Les Norvégiens s'attendent à vivre une semaine pénible. Car, comme son avocat l'explique au Monde, "Breivik ne regrette rien et il referait la même chose si l'occasion se présentait".

Même si certains le considèrent comme fou - la cour en décidera à l'issue du procès, en juillet -, Breivik se prévaut d'une doctrine bien précise, avec ses penseurs et ses relais. Il est le premier terroriste à revendiquer une action de cette ampleur au titre du counterjihad, une idéologie et un mouvement dans les faits largement anti-islam. L'action de Breivik - un loup solitaire s'attaquant à l'Etat, qu'il désigne coupable de toutes les traîtrises - est en outre inspirée par l'extrême droite américaine.

Conspiration

Le counterjihad a adopté la thèse "Eurabia", dont les promoteurs affirment que l'Europe est en voie d'être absorbée par le monde arabe. Depuis les années 1970, une conspiration lierait les élites européennes et les pays musulmans producteurs de pétrole sur le thème "pétrole contre immigrés musulmans". Selon Bat Ye'or, une chercheuse égyptienne d'origine juive habitant en Suisse, la France a joué un rôle de premier plan lorsque Michel Jobert, ministre des affaires étrangères de Georges Pompidou, lance l'idée du dialogue euro-arabe après la première crise pétrolière, en 1973. En échange de livraisons de pétrole en provenance des pays producteurs, soutient la chercheuse, l'Europe devait ouvrir ses portes aux musulmans et se soumettre à l'islam.

Deuxième conviction du counterjihad : il n'existe pas de musulmans modérés. Ceux qui le croient sont des naïfs, des victimes du politiquement correct, des imbéciles heureux ou, pire, des traîtres, collabos et adeptes de la "dhimmitude", cette soumission des non-musulmans à l'islam.

Le counterjihad pointe enfin l'arme démographique: les musulmans vont envahir l'Europe, car ils font plus d'enfants - ce que les études démentent, en pointant la baisse de natalité des familles immigrées installées en Europe.

Renaissance nationale 

Dans le monde très disparate du counterjihad, tout le monde n'adhère pas à ces trois convictions, mais elles servent de toile de fond. "Eurabia" est ridiculisée en étant décrite comme une théorie de la conspiration", remarque Kent Ekeroth, l'une des figures les plus emblématiques du mouvement counterjihad. Pour ce député suédois des Démocrates de Suède (SD), un parti d'extrême droite entré au Parlement en 2010, "il n'y a pas besoin de conspiration et de plan secret pour changer l'Europe. L'immigration de masse suffit". La renaissance nationale est l'élément central de cette idéologie, fondée sur l'affrontement entre chrétiens et musulmans vieux de 1400 ans. Le leitmotiv est clair: Arabes et musulmans ne sont pas solubles dans les démocraties occidentales.

Quelques heures avant ses attentats sanglants, Breivik a posté sur Internet un manifeste de 1518 pages intitulé 2083: A European Declaration of Independance, qu'il a envoyé à plusieurs centaines de personnes. Le texte est truffé de références au counterjihad. Ce mouvement est également relayé depuis une dizaine d'années par des sites Internet et des blogs qui pullulent en Europe et aux Etats-Unis. Jihad Watch, l'un des plus actifs, est animé par l'Américain Robert Spencer - que Breivik cite souvent, le proposant même pour le prix Nobel de la paix. Il y a aussi Atlas Shrugs, de Pamela Geller, directrice d'American Freedom Defense Initiative (AFDI), et Stop Islamization of America (SIOA). Le site Internet le plus rassembleur est Gates of Vienna, où s'exprime un blogueur norvégien sous le nom de Fjordman ("l'homme du fjord", pseudonyme de Peder Are Nostvold Jensen).

En guerre

Ce dernier fut l'un des inspirateurs de Breivik. "Fjordman a encouragé les Occidentaux à s'armer et il dit que, lorsque nous serons débarrassés du multiculturalisme, il faudra aussi se débarrasser de ses partisans", explique Tor Bach, responsable de Vepsen, un magazine norvégien spécialiste de mouvements extrémistes. Pour Tor Bach, il est essentiel de rappeler que Breivik "a été fortement influencé par de nombreuses personnes qui, aujourd'hui, s'en lavent les mains. Dire que Breivik n'est pas le produit d'un climat de débat et d'un mouvement politique est un mensonge".

L'avocat du terroriste a du reste demandé à Fjordman - mais aussi à des islamistes virulents - de témoigner au procès. Sa stratégie, qui suit la volonté de Breivik, est simple: montrer que le terroriste n'est pas fou, qu'il n'est pas le seul à penser ainsi et que, pour ces gens-là, une guerre est en cours. Pas simple. Car, depuis le carnage de 2011, les acteurs de cette mouvance tentent par tous les moyens de prendre leurs distances avec ce "fou" de Breivik.

En France, le mouvement compte quelques relais. Certains d'influence confidentielle, comme le blog Vérité, Valeurs et Démocratie, animé par Alain Wagner. D'autres plus médiatiques, comme le Bloc identitaire, formation d'extrême droite radicale, ou Riposte laïque, son allié sur la question. Ces deux organisations avaient lancé le fameux "apéro saucisson-pinard" du 18 juin 2010 avant de coorganiser, quelques mois plus tard, des Assises contre l'islamisation.

Ce samedi 31 mars, quelque 200 militants antijihad, venus d'une dizaine de pays européens, se sont rassemblés à Aarhus, au Danemark. C'est déjà dans cette ville qu'a eu lieu la première grande rencontre du mouvement counterjihad, en 2007, alors que l'affaire des caricatures de Mahomet, publiées en septembre 2005 dans un quotidien local, faisait encore des vagues. Cette année, pour ceux qui espéraient une manifestation de masse, l'échec fut cuisant: les manifestants antiracistes ont mobilisé vingt fois plus de monde.

Mais, pour les leaders anti-islam, l'intérêt du rassemblement était ailleurs. Dans la portée symbolique que cette rencontre d'Aarhus a pu donner au mouvement. Le Britannique Tommy Robinson, fondateur en 2009 de l'English Defence League (EDL), la première organisation de rue du mouvement counterjihad, entouré de ses nombreux gardes du corps, était la vedette de ce rassemblement disparate, où le seul orateur français était Alain Wagner.

Tommy Robinson est une autre figure que Breivik cite en exemple. Et si le militant d'extrême droite a traité le terroriste norvégien de "monstre", il a ajouté à Aarhus: "Il avait raison dans le sens où l'islam est une menace pour l'Europe." A propos des manifestations tonitruantes de l'EDL dans les rues anglaises, il a déclaré: "Nous sommes un symptôme du problème. Le problème est le Coran et ses enseignements." Robinson prétend qu'il existe en Europe 21 ligues de défense calquées sur la sienne, comprenant chacune des milliers de membres. Dans les faits, de telles organisations ne mobilisent que quelques dizaines de personnes.

"Fatras idéologique"

"L'élément le plus important, ce n'est pas les ligues de défense, explique toutefois le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste français de l'extrême droite, mais la manière dont les questions liées au multiculturalisme et à la présence de l'islam sont désormais au cœur de formations politiques qui aspirent au pouvoir." Pour ce chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), "l'aspect le plus inquiétant du fatras idéologique ayant motivé le passage à l'acte de Breivik est que l'idée-force de son manifeste est désormais la base du nouveau logiciel politique du national-populisme européen".

L'idéologie du counterjihad a favorisé un vaste reclassement au sein de nombreux partis populistes et d'extrême droite européens. Pour une partie d'entre eux, depuis les attentats du 11septembre 2001, l'ennemi principal est devenu l'islam. A leurs yeux, entre l'Occident et cette religion, une guerre de civilisations est en cours. Aussi la "nouvelle" extrême droite post-11-Septembre se distingue-t-elle de l'extrême droite traditionnelle dans son rapport à Israël et aux communautés juives, qu'elle espère enrôler dans son combat. Du coup, plusieurs formations ont abandonné, ou simplement mis en sourdine, les thématiques antisémites qu'elles avaient pu jadis porter.

Drapeaux israéliens

En Allemagne, l'extrême droite est déchirée. Le NPD demeure un parti raciste et antisémite traditionnel, tandis que les partis Pro Deutscland et Die Freiheit s'inspirent clairement de l'idéologie counterjihad - ils brandissaient des drapeaux israéliens à Aarhus. D'autres partis d'extrême droite en Europe auraient basculé de ce côté. Fjordman a affirmé au Monde que le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, le British Freedom Party en Grande-Bretagne, le Parti du peuple danois (DF), les Démocrates de Suède et l'UDC en Suisse sont "sur la bonne voie".

Faire le voyage en Israël est également devenu important pour les partis de cette nouvelle extrême droite. Ainsi, Louis Aliot, numéro deux du Front national, a été le premier dirigeant de ce parti à se rendre à Jérusalem, en décembre2011. "Si on croit comprendre le problème de l'islamisation en parlant d'"Eurabia", mais que dans le même temps on prend position pour les Arabes dans le conflit du Proche-Orient, alors c'est qu'on n'a rien compris", insiste le député suédois Kent Ekeroth.

Croisade

Un argument désormais récurrent, notamment sur la blogosphère, est de comparer nazisme et islam. Mais, en "passant d'un discours racial à un discours culturel, plus acceptable", remarque Benjamin Abtan, secrétaire général d'EGAM (European Grassroots Antiracist Movement), un mouvement européen antiraciste. On remplace les juifs par les Arabes, la conspiration des "Protocoles des sages de Sion" par celle d'"Eurabia". Les plus radicaux ne nient plus l'Holocauste, mais minimisent le massacre de Srebrenica - cette ville de Bosnie où, en juillet 1995, des Serbes ont tué quelque 7500 musulmans. Certains voient même dans cet événement le symbole du début de la résistance à l'islam en Europe. Breivik a d'ailleurs écrit s'être engagé dans sa croisade non pas après les attentats du 11-Septembre mais lors des bombardements de Belgrade par l'OTAN, en 1999. Un crime inexcusable selon lui.

Ainsi, en dépit d'une impression désordonnée, ce milieu embryonnaire affiche sa cohérence. Comme l'explique Kent Ekeroth, le concept de counterjihad est désormais assez bien établi: "L'important, maintenant, est que les gens de la rue prennent conscience de ce qui se passe." Dans ce but, chacun, à son niveau, joue son rôle. Les partis agissent dans l'arène publique et affichent leurs distances avec ceux qui ont un discours trop musclé. Pour les petits soldats des ligues, l'heure n'est plus au discours mais à l'action. Entre les deux, la blogosphère maintient la tension en jouant la carte culturelle, aussi extrémiste soit-elle. Tous, à des degrés divers, font de l'alarmisme un paramètre essentiel du discours, avec en fond le spectre de la guerre civile.

Olivier Truc

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Le Peuple, quelle couleur ?

Le peuple est de retour. Dans les faits, les discours et même à la télévision. Généralement invisibles, les classes populaires sont parvenues ces dernières années à forcer le passage à la faveur de leurs luttes : ArcelorMittal, Fralib, Lejaby… Mais pour qui aiguise son regard, on a comme l’impression d’un brouillage. De temps en temps, surgissent des images en couleur : Africain ou Asiatique sans papiers occupant son agence d’intérim, caissière de supermarché arabe en grève, militants guadeloupéens du LKP manifestant contre la pwofitasyon, femmes noires porte-parole des salariés de la sécurité des aéroports… Puis, la couleur disparaît, le « prolo » blanc de même, les classes supérieures reprennent l’antenne : elles constituent 93 % des personnes représentées à la télé, selon le CSA !

Cette panne de notre fenêtre sur le monde révèle une profonde malfaçon dans notre imaginaire collectif : dans la construction, la représentation et l’identification du peuple et des classes populaires, de leur unité et de la conscience de leurs intérêts communs. Or, si la gauche riposte depuis longtemps aux discours de division de classe et de genre (paysans, petits commerçants et artisans contre ouvriers et employés, ces derniers contre les « classes moyennes », privé contre public, hommes contre femmes…), elle a beaucoup plus de mal avec les nouvelles divisions raciales qui menacent d’affaiblir la remobilisation populaire et sur lesquelles intellectuels et mouvements des quartiers populaires alertent pourtant depuis des années.

Le racisme n’est pas d’abord une question de « peur de l’autre » qui passerait avec le temps, l’éducation et quelques concerts « touche pas à mon pote ». Le racisme (et son adjuvant la « race ») est une construction sociale, systémique, un rapport de pouvoir, de domination et d’exploitation. Mettant en concurrence groupes et individus, il favorise celles et ceux qui sont désignés comme étant de la « bonne » couleur, ethnicité, culture, religion, race (pour faire vite, les Blancs) face à celles et ceux qui sont assignés aux « mauvaises » couleurs et autres variations ethnoculturelles (les Noirs, Arabes, musulmans…) et sont discriminés. Si les premiers bénéficient alors, y compris à leur corps défendant, de l’« avantage » ou du « privilège » d’être blanc, c’est précisément parce que les seconds sont désavantagés.

Ce clivage constitue une arme de division massive des classes populaires. Quand, des livres d’histoire à la sphère économique et politique, de la vie publique à l’intime, Noirs, Arabes, musulmans sont systématiquement assignés à une condition et à des places subalternes, aux clichés sur l’islam, par exemple sur le halal, quand on ne sait pas si un banal contrôle de police ne va pas mortellement tourner, comment ne pas se sentir un citoyen de seconde zone, un « non-être », comment ne pas développer de l’amertume, de la rancœur, voire de la haine ? Quand les classes populaires blanches, à force de reculs sociaux, en sont réduites à se disputer les rares miettes tombées du festin des puissants avec les Noirs, Arabes, musulmans… et que l’angoisse du déclassement devient quotidienne, comment ne pas être tenté de défendre ce maigre « avantage blanc » ? De la funeste expression « Français de souche » au débat nauséabond sur l’« identité nationale » le racisme trouve ainsi un terreau fertile pour s’implanter.

Face aux discours et aux politiques de division, il faut s’unir pour reprendre le pouvoir, partager les richesses qu’une minorité accapare, remettre en cause ce que les classes dominantes occidentales imposent aux classes populaires du monde entier comme vision du bonheur et du progrès. Et pour cela, il faut déjà que la gauche accepte d’analyser objectivement le problème, de remonter à sa source, d’interroger l’histoire coloniale et postcoloniale de la France, de la République. Revisiter par exemple ce moment fondateur de la fin du XIXe siècle qui voit, d’une part, l’intégration d’une partie du peuple (les « classes dangereuses ») et du mouvement ouvrier dans un « creuset » républicain désormais délimité nationalement ; et, d’autre part, le début d’une expansion coloniale justifiée par nombre de hérauts républicains par le droit et le devoir « des races supérieures » à civiliser les « races inférieures »…

Ce retour sur soi et sur le passé est un exercice nécessaire si l’on veut être capable, à gauche, d’inventer une nouvelle idée du peuple, alternative à celles qui dominent aujourd’hui. D’un côté, le pôle national-autoritaire entend (res)susciter l’adhésion populaire en stimulant le terreau ethniciste identitaire français : donner l’impression de défendre les avantages blancs est le meilleur moyen de protéger les privilèges des classes dominantes. De l’autre, le pôle républicaniste-intégrationniste évacue la dimension systémique du racisme, se contente d’un antiracisme dépolitisé parsemé de zestes de « diversité » qui perpétue au final l’ordre social et racial dominant. Ces deux conceptions – l’agressive comme la démissionnaire – nous mènent droit dans le mur. En 2005, la révolte des quartiers populaires avait choisi pour cibles privilégiées les symboles de l’État. « La prochaine fois, le feu » prévenait en 1962 l’écrivain noir états-unien James Baldwin, trois ans avant les émeutes de Watts.

Il est urgent pour la gauche de prendre à bras-le-corps cette cassure au sein des classes populaires, de proposer une politique structurelle de lutte contre les discriminations systémiques, pour l’égalité réelle et de nouvelles conquêtes sociales pour tous. Dans la nouvelle unité populaire que nous avons à inventer, dans les mobilisations sociales et politiques que nous construisons au quotidien, dans la stratégie et le programme de transformation sociale et écologique que nous défendons, faire place au peuple, c’est faire place, résolument et avec fierté, à toutes ses couleurs;

Danièle Obono Razmig Keucheyan 
et Stéphane Lavignotte

Y’a Bon Awards : nous votons Caroline Fourest !

Depuis 2007, l'association Les Indivisibles lutte, par le biais de l'humour, contre les préjugés racistes. Entre autres actions, elle organise chaque année une cérémonie parodiant les Oscars ou les Césars pour décerner des "Y’a Bon Awards" aux personnalités politiques ou médiatiques qui ont, par leurs propos, contribué à diffuser, banaliser et/ou légitimer des préjugés. Or, pour la première fois depuis quatre années d’existence des Y’a Bon Awards, une lauréate tente de disqualifier et d'intimider par voie judiciaire une initiative qui s'est imposée, au fil des années, comme bienvenue et même salutaire.

Il s'agit de la journaliste et essayiste Caroline Fourest, à laquelle Les Indivisibles ont décerné une peau de banane dorée dans la catégorie "les Experts Chronikers" pour avoir dénoncé des "associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas".

Une plainte pour injure et diffamation

Dans un article d'une singulière violence, paru notamment sur le Huffington Post, celle-ci ne se contente pas de traiter la journaliste Rokhaya Diallo, co-fondatrice des Indivisibles, en ennemie de la laïcité et en alliée des islamistes, l’accusant d’intelligence avec le gouvernement américain, en même temps que de se faire l’avocate du "terrorisme contre la presse". Caroline Fourest va encore plus loin : elle qualifie les Indivisibles et leurs jurés de "salauds" et les soupçonne de s’apprêter à "payer le ticket de bus" à ceux qui rêvent de l'"emmener en forêt" pour la "bâillonner" ou la "lapider".

Mais voici le plus grave : non contente d'injurier et de diffamer, Caroline Fourest annonce qu'elle attaque en justice Les Indivisibles pour... injure et diffamation !

La plainte annoncée vise aussi l'ensemble du Jury 2012 des Y'a bon Awards présidé par Gilles Sokoudjou, le président de l’association : les comédiens Jalil Lespert et Aïssa Maïga, les rappeurs Mokobé et Youssoupha, les écrivains Faiza Guène et Alain Mabanckou, les sociologues Jean Baubérot et Nacira Guénif, l'historien Olivier Le Cour Grandmaison, la civilisationniste Maboula Soubahoro, les journalistes Florence Aubenas, Abdelkrim Branine, Sébastien Fontenelle et Frédéric Martel.

Le délit de lèse-journaliste n'existe pas

Face à ce précédent dangereux pour la liberté d'expression et le combat antiraciste, nous tenons à affirmer :

- Qu’il est singulièrement contradictoire que Caroline Fourest, qui a vigoureusement soutenu la liberté d’expression au nom de l’humour lors de la diffusion des caricatures du prophète Mahomet par Charlie Hebdo, ne reconnaisse pas ce droit lorsqu’il est exercé par Les Indivisibles. Et le fait qu’elle instrumentalise l’actualité, en s’indignant qu’on lui attribue ce prix "alors que la France pleurait les morts du tueur de Toulouse", ne semble-t-il pas donner raison, a posteriori, aux jurés ?

- Que le délit de lèse-journaliste n'existe pas davantage que le délit de lèse-majesté ou le délit de blasphème, et que la liberté d'expression implique donc aussi la liberté d'exprimer des griefs à l'encontre de Caroline Fourest ;

- Que Caroline Fourest, chroniqueuse au Monde et à Radio France, invitée régulière de la plupart des grands médias, bénéficie d'une surface médiatique considérable qui lui offre toute latitude pour user de sa propre liberté d'expression en contre-argumentant, au lieu d'étouffer celle des Indivisibles et de leurs jurés au moyen d'une procédure judiciaire éprouvante et coûteuse ;

- Que le point de vue, pourtant largement présent parmi les militants antiracistes et les universitaires, selon lequel, au nom de la laïcité, Caroline Fourest contribue depuis des années à donner un visage respectable à des stéréotypes anxiogènes sur l'islam et les musulmans, n'a quasiment jamais droit de cité dans ces grands médias qui lui offrent régulièrement une tribune ;

- Qu'il est dans ces conditions particulièrement choquant de contester à des artistes, des intellectuels et des militants antiracistes cette liberté d'expression minimale : le droit d’épingler cette journaliste, le temps d'une cérémonie humoristique.

C'est pourquoi nous soussignés tenons à manifester notre solidarité avec Les Indivisibles et avec les jurés des Y’a Bon Awards 2012. Si Caroline Fourest s'octroie le droit de taxer les Indivisibles de racisme ("Quand l’antiracisme devient racisme", écrit-elle de façon parfaitement aberrante), pourquoi les Indivisibles n’auraient-ils pas celui de lui décerner une peau de banane dorée parfaitement méritée ?

Nous exprimons donc notre solidarité avec Les Indivisibles en décernant, nous aussi, un Y’a Bon Award à Caroline Fourest. Et si c'est un délit, il faudra nous poursuivre avec les jurés.

Akhenaton, artiste, Alain Brossat, professeur de philosophie émérite, Université Paris 8, Christine Delphy, chercheuse au CNRS, Claire Denis, cinéaste, Nicolas Fargues, écrivain, Eric Fassin, sociologue, Paris 8, François Gèze, éditeur, Achille Mbembe, professeur de science politique à l'université du Witwatersrand, Johannesburg, Léonora Miano, écrivaine, Océanerosemarie "la lesbienne invisible", humoriste, Joan W. Scott, Historienne, Institute for advanced Study, New York, Todd Shepard, Associate Professor of History, Johns Hopkins University, Baltimore, Ann Laura Stoler, professor of anthropology and history, The New School for Social Research, Kader Aoun et Mehdi Thierry, producteurs, Zebda, artistes chanson

Et :
Pierre Tevanian, philosophe, co-animateur du collectif "Les mots sont importants"
Sylvie Tissot, sociologue, militante féministe
Houria Bouteldja, porte-parole du PIR
Thomas Deltombe, essayiste
Karima Delli, députée européenne EELV
Faysal Riad, professeur
François Burgat, politologue
Catherine Samary, universitaire
François Cusset, universitaire, Paris 9
Louis-Georges Tin, maître de conférences, Université d'Orléans
Said Bouamama, sociologue
Eyal Sivan, cinéaste - University of East-London
Henri Braun, avocat
Mahamadou Lamine Sagna, sociologue (Université de Princeton)
Jim Cohen, universitaire
Monique Crinon, philosophe
Alima Boumédiene-Thiery, juriste et ex parlementaire
Vincent Geisser, président du Centre d'information et d'étude sur les migrations internationales (CIEMI).
Véronique Rieffel, auteure et commissaire d’exposition,
Stéphane Lavignotte, pasteur.
Pascal Boniface, geopolitologue, Paris 8
Patrick Singaïny, intellectuel réunionnais
Almamy Kanouté, tête de liste Emergence
Joëlle Marelli, philosophe
Raphaël Liogier, directeur de l’observatoire du religieux
Pierre Sally, historien
Rada Iveković, philosophe, Paris
Eric Hazan, éditeur

Lettre d’un Malien à monsieur Sarkozy, président de la-France-dite-Forte

Marionnette du Mali
Monsieur,

En cette triste période pour vous comme pour moi (pour des raisons apparemment bien différentes), je me vois contraint par les événements de prendre ma plume pour vous exprimer les préoccupations que suscite en moi une situation créée et entretenue par votre imprévoyance, si ce n’est par un esprit machiavélique.

En 2011, sous le mandat 1979 de l’ONU dévoyé par vos soins, vous avez, avec l’aide de certains de vos alliés et sur les conseils de Monsieur Lévy, fait attaquer la Libye par des forces coalisées. Cependant, par reconnaissance pour Kadhafi, vous lui aviez, quelque temps auparavant, déroulé le tapis rouge pour le recevoir en grandes pompes à Paris. Chez nous, on appelle cela « mordre le dos de celui qui t’a porté ».

Le prétexte évoqué pour justifier votre implication personnelle dans cette campagne anti-Kadhafi était votre engagement à protéger les braves populations de Benghazi et de Misrata, menacées, par le Guide libyen, d’extermination ; ceci a abouti à son assassinat et à la dislocation totale des structures de l’État libyen.

Je ne suis ni un politologue, ni un expert en géostratégie. Je ne suis qu’un simple citoyen d’un pays qui aspire à seulement un peu de vie tranquille sur cette terre dominée par l’injustice, la cupidité, l’exploitation, et la domination des peuples érigées en modes de gouvernance. La-France-Forte le veut ainsi.

Loin de moi la prétention d’entreprendre une étude objective de votre politique étrangère, car je n’en ai ni les compétences, ni les données nécessaires. Votre dessein dans cette affaire était-il louable ?

Le problème est qu’en tant que président de « la France forte », soit vous avez agi sans grand discernement en n’ayant pas suffisamment apprécié toute l’étendue des immenses dommages collatéraux auxquels votre intervention allait aboutir ; soit vous aviez tout prévu grâce à vos géo-stratèges. Dans l’un ou l’autre des cas, incommensurable est votre responsabilité morale, car les conséquences en sont dramatiques.

A travers quelques constats, je me contenterai ici d’en citer quelques-unes, dont certaines affectent particulièrement mon peuple dans ses droits les plus fondamentaux, droits stipulés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme dont vous devriez pourtant être le garant de par vos fonctions, et dont à chaque occasion, vous exhibez la paternité pour la France.

Oui, les populations de Benghazi et de Misrata ont été préservées du massacre, oui, Kadhafi a été sauvagement assassiné, grâce à quoi, maintenant, le pétrole et les marchés tant convoités de Libye sont à vos pieds.

Mais en revanche :

De nouvelles milices armées terrorisent, rackettent, torturent et massacrent chaque jour les populations en question.

La Libye redeviendra difficilement une entité géographique, politique et économique stable puisqu’elle est en voie de dislocation et de morcellement. La Cyrénaïque a ouvert le bal.

Des groupuscules infiniment plus dangereux que Kadhafi se positionnent çà et là et menaceront désormais la quiétude et la stabilité du monde entier dont celle de la France Forte, à la longue, malgré son éloignement géographique.

Des armes en tous genres de l’armée libyenne se sont disséminées dans toute la sous-région, et se retrouvent entre les mains de groupes à desseins multiples.

Les Touaregs qui formaient une partie importante de l’armée de Kadhafi ont déferlé sur le Mali et, n’espérant plus retrouver l’Eldorado perdu, ont choisi de retourner leurs armes contre ceux qui les ont toujours considérés comme leurs frères. Ce faisant, ils sèment chaque jour la désolation et la souffrance auprès de milliers de vieillards, de femmes et d’enfants réduits à l’état de réfugiés dans leur propre patrie ou jetés sur les routes de l’exil dans des pays voisins.

Ces rebelles et les soldats de l’armée malienne s’entretuent dans des combats fratricides, causant mort, deuils, larmes et douleur dans des familles ainsi éprouvées et déstabilisées.

Les trafics en tous genres prolifèrent et sèmeront progressivement la désolation dans les rangs de la jeunesse du monde entier.

Comme vous devez vous en douter, Monsieur, l’énumération n’est pas exhaustive. Voici entre autres, quelques-uns des exploits de « la France forte », comme vous la concevez ! L’agitation sociale et la déstabilisation des pays pauvres viennent compléter ce tableau reluisant !

Et pendant ce temps, Monsieur, chaque soir à la télé, pour convaincre les Français que vous êtes le meilleur, je vous vois remuer la tête à gauche et à droite ; arquer et froncer les sourcils lors des shows médiatiques, pendant que des milliers d’enfants, victimes innocentes de votre imprévoyance, dorment dehors à la merci des serpents, des fauves, de la faim, de la soif, de la maladie dans des camps de fortune, et ne vont plus à l’école. Des milliers de femmes et de vieillards croupissent par votre faute dans des camps de réfugiés ; sans eau, sans nourriture, sans soins de santé. Que faire, Monsieur ? Est-ce cela aussi, le rôle de La-France-Forte ?

En vous regardant le dimanche soir, 11 mars, à Villepinte, hausser les épaules, tourner la tête à gauche et à droite, une image que je recherchais depuis près de cinq ans a fait tilt dans ma tête et aussitôt, un nom a jailli sur mes lèvres : « Babacommandant ». Oui ! Je parie que vous ne savez pas ce que c’est ! Est-ce que je me trompe ? Non ? Monté sur un magnifique alezan taillé dans du bois, c’est tout simplement une superbe marionnette Somono qu’un artiste particulièrement doué a dû, sur un coup de génie, confectionner le jour même de l’arrivée de Faidherbe au Mali. Ce guignol représente à la perfection un administrateur colonial rigide et hautain.

Venez un jour la contempler à Koulikoro, Monsieur Zorrokozy. Vous serez j’en suis sûr sidéré par la ressemblance. La seule et grande différence est que cette relique culturelle est faite, non pas pour semer la mort ou foutre la merde dans le monde entier, ou encore pour provoquer des drames dans des familles et pays étrangers, mais plutôt pour distraire les gens paisibles ; mettre périodiquement un peu de baume dans le cœur des enfants au lieu de les jeter sur les chemins de l’exil forcé.

Êtes-vous croyant, Monsieur Zorrokozy ?

Si oui, serez-vous prêt à justifier devant Dieu, tous ces malheurs que vous avez apportés à ceux qui, de près ou de loin, ne vous ont absolument causé aucun tort, aucun mal ?

Si non, vous devez quand même avoir une certaine dose de conscience. Dans ce cas, je vous suggère de vous poser, seul et dans le secret de votre chambre, une question toute simple : « Combien de vies, combien de foyers ai-je bouleversés, détruits de par mes actions en tant que Président de la-France-Forte » ?

Pour ma part, quelques autres questions me taraudent l’esprit : si vous êtes réellement le justicier du monde que vous prétendez être, où, mais où donc se trouve Zorrokozy dans l’immensité du désert malien jonché des cadavres d’innombrables enfants victimes innocentes collatérales de l’imprévoyance si ce n’est de l’inconscience du Président de La-France-Forte ?

Donner de grands coups de pied dans toutes les termitières d’Afrique pour qu’à l’issue de l’opération, la France puisse récolter pour nourrir ses enfants, les ressources tirées du pétrole et des marchés libyens sans se soucier du fait que dans des pays voisins déstabilisés par cette action, des enfants (parce qu’ils sont noirs de peau et issus de nations pas fortes pour un sou) meurent de faim, de soif et de maladies sur les routes de l’exil forcé ou dans des camps de réfugiés, est-ce là votre conception du rôle de La-France-Forte  ? Il est vrai que vous avez des exemples de référence dans ce domaine. J’en ai d’ailleurs suffisamment parlé dans mon ouvrage intitulé Les Soupirs du baobab édité aux Éditions L’Harmattan en 2009.

Financer des campagnes politiques avec le prix du pain et des médicaments arrachés d’entre les dents des enfants affamés et malades d’Afrique par des dirigeants véreux et sans aucune moralité, il paraît que cela aussi a été une des pratiques en vogue ? Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Je n’en sais fichtrement rien. Je n’ai fait que l’écouter sur certains médias.

Je ne vous salue pas Monsieur Zorrokozy. Je vous laisse à votre campagne.

Mamadou Dramane Traoré

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :
La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis
Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes

Günter Grass

Sarkozy, la République et les juifs

Les tueries de Montauban et de Toulouse sont élucidées. Mais certainement pas les problèmes sociaux et politiques qu’elles ont rendus plus aigus que jamais. Trois points, parmi d’autres, méritent examen.

Le premier est l’omniprésence des références à la République dans les déclarations consensuelles et lénifiantes de la part de nombre de dirigeants politiques, à chaud, mais, en fait, depuis bien longtemps. La République, une fois de plus, a été convoquée, massivement, et avec elle nos valeurs universelles.

Deuxième point : ceux qui mettent en avant l’idéal républicain l’associent, à droite, à l’identité nationale et, à droite comme à gauche, au refus du communautarisme, décrit comme sa négation. Le retournement de Nicolas Sarkozy est ici spectaculaire. Hier, il se faisait fort de nommer un préfet musulman, de promouvoir la discrimination positive et les statistiques dites «ethniques», d’introduire le mot «diversité» dans la Constitution. Il prônait la laïcité positive et plaçait le prêtre ou le pasteur au-dessus de l’instituteur. Aujourd’hui, il se présente en champion d’une identité nationale et républicaine que menaceraient l’islam, l’immigration ou les Roms, il pourfend le multiculturalisme, dont il souligne l’échec, et plus encore le communautarisme.

Le radicalisme républicain et nationaliste est poussé très loin par l’extrême droite et une partie de la droite classique. Avec le chef de l’Etat, les particularismes culturels, religieux ou liés à une autre «civilisation» que la nôtre, et donc nécessairement inférieure, sont un péril pour la République et pour la Nation, en même temps, éventuellement, qu’un défi à la raison. Quand François Fillon s’en prend aux «traditions ancestrales» de l’abattage rituel, chez les musulmans et les juifs, il s’appuie sur une conception du progrès qui combat les particularismes au nom de la science ou de la technologie, il plaide, finalement, pour plus qu’une intégration : une assimilation.

Mais quatre juifs ont été assassinés, et ce crime a révulsé l’opinion, plus encore que l’assassinat de trois militaires. Presque toute la classe politique, chef d’Etat en tête, a tenu à faire connaître sa compassion pour la communauté juive. Rien n’a manqué à la reconnaissance : face à l’horreur, l’école confessionnelle a été mise sur le même plan que l’école publique, le fait de participer à des cérémonies dans des synagogues n’a suscité aucun état d’âme de la part de ceux qui y ont représenté la puissance publique, et la double nationalité des victimes n’a été en aucune façon un problème, au point que Nicolas Sarkozy a choisi d’accompagner leurs cercueils jusqu’à l’aéroport d’où ils sont partis pour Israël.

Là réside le troisième point à prendre en considération pour avancer dans la réflexion : même les plus républicains des responsables politiques, les plus ardents pourfendeurs du communautarisme, reconnaissent l’existence en France de la communauté ou des communautés juives. Ce qui est bien.

Cette reconnaissance vient signifier, au plus loin des discours visant l’islam, voire en opposition à eux, que la République peut s’accommoder d’un particularisme visible dans l’espace public. Acceptée par une majorité de citoyens pour la minorité juive, elle souligne l’absurdité qu’il y a à mettre en avant l’universalisme abstrait d’un modèle républicain théoriquement entièrement fermé à une telle logique.

Trois éléments structurent le discours de Nicolas Sarkozy : l’appel à la République, la mise en cause des immigrés et de l’islam, et la pleine reconnaissance de l’identité juive. Mais l’ensemble est paradoxal : comment promouvoir la lutte contre le communautarisme tout en reconnaissant sans broncher celui d’un groupe, en l’occurrence juif ? La solution adoptée par Nicolas Sarkozy est démagogique, et, plus précisément, populiste. Elle consiste à ne pas s’embarrasser de ses contradictions internes, et à les résoudre mythiquement, dans une fusion : les incohérences de la réalité trouvent leur unité dans un discours imaginaire. Le national populisme de Nicolas Sarkozy, à certains égards proche de celui du Front national, amalgame une chose et son contraire, la reconnaissance d’une communauté juive et le refus du communautarisme.

Mais le populisme est une bulle qui ne peut manquer d’éclater un jour ou l’autre. La tuerie de Toulouse pourrait fort bien mener à cet éclatement, en rendant intenable la synthèse mythique d’un discours républicain et nationaliste pur et dur, et la reconnaissance du fait juif dans l’espace public. Comment continuer à prétendre agir contre le communautarisme, tout en témoignant par mille et un gestes une solidarité réelle à la communauté juive ? Notre république n’est plus capable de refouler les particularismes identitaires dans le seul espace privé, voire de les sommer de se dissoudre dans le creuset national. Cela n’interdit pas pour autant de rester attaché à l’idéal républicain, mais autrement que par le passé.

L’articulation des valeurs républicaines et de la reconnaissance des particularismes s’ébauche en France, depuis plusieurs années, sous la double impulsion, jamais théorisée, des juifs de France et de la puissance publique lorsqu’ils s’efforcent, ensemble, d’agir contre l’antisémitisme tout en admettant le rapport singulier des juifs avec l’Etat d’Israël ou le développement de leurs écoles confessionnelles.

Nier cette articulation tout en la pratiquant est le propre d’acteurs politiques qui, tels Nicolas Sarkozy, préfèrent ne pas assumer l’évolution récente autrement qu’en résolvant sur un mode populiste, comme par magie, les contradictions qu’elle exacerbe. Mais il sera de moins en moins possible de se réclamer des valeurs universelles et de reconnaître les attentes et les inquiétudes de la communauté juive tout en rejetant d’autres identités, soupçonnées des pires projets. Le populisme risque tôt ou tard de tourner à la schizophrénie politique.

La droitisation de Nicolas Sarkozy risque de se heurter à cette difficulté. Marine Le Pen, ragaillardie par le fait que le meurtrier de Toulouse est un islamiste d’origine immigrée et non un acteur d’extrême droite, évitera une telle schizophrénie politique, elle dénoncera l’islam salafiste et ceux qui l’auraient laissé prospérer en France, sans s’intéresser à la communauté juive.

La gauche pourrait trouver là l’occasion, plutôt que de s’enfermer dans un républicanisme incantatoire, de conjuguer l’appel à une nation ouverte, la reconnaissance des particularismes identitaires et le respect des valeurs universelles de la République.

Michel Wieviorka

Qu’est-ce qu’un musulman «modéré» ?

La presse française vient de découvrir une nouvelle sorte de musulman : le musulman «modéré»*. L’expression revient de plus en souvent dans les médias et le langage courant. (1) Mais qu’est-ce qu’un musulman «modéré» ? Si les mots ont un sens, ce ne peut être qu’un musulman qui pratique modérément sa religion. Qui n’est donc pas trop musulman. Qui, on l’espère, le sera encore moins demain. Mais encore ? La presse ne le dit pas, et s’en garde bien. Car le musulman modéré ne l’intéresse pas, elle ne l’a jamais rencontré. Et pour cause : le musulman modéré est une abstraction, un pseudo-concept ou un concept de guerre, dont la fonction est d’exciter dans l’imaginaire des lecteurs les stéréotypes habituels qui stigmatisent les musulmans.

Loi antiraciste oblige : il n’est plus possible de parler des musulmans comme on le faisait encore dans les années 1930, quand il était évident, pour tous ou presque, que les musulmans étaient des fanatiques à «l’âme primitive» et à «la sauvagerie naturelle» qui jouaient facilement du couteau, violaient les femmes et s’abandonnaient à leurs «instincts violents».

Il se peut que ces clichés aient vieilli, mais il est certain que l’image des musulmans, en France, reste très négative. A ce point que le terme même de musulman remplace aujourd’hui les termes Arabe ou Maghrébin – termes dévalorisants (travail d’Arabe, les Nord-Africains), dont toute la charge négative s’est transférée sur le terme musulman.

Qui dit musulman dit, consciemment ou pas, immigré, même si l’immigré est de la troisième génération née en France ! – intégration interdite, on est immigré à perpétuité – il dit encore famille nombreuse, chômeur, machiste, polygame, peut-être clandestin, ex ou futur délinquant et surtout, dangereux.

A cause de sa religion, évidemment, dont on ne connaît rien, mais qui fait peur : et si chaque musulman était un Mohamed Merah en puissance ?

Musulman : nom ou adjectif, il dévalorise d’emblée celui qu’il désigne et par là-même, s’il est de nationalité française, l’éjecte symboliquement de la communauté nationale. On ne précise la religion d’une personne que si elle est suspecte ou coupable. Ou pour la tenir à distance et activer des réactions de défense. En 1998, on célébrait le Français Zidane, on ne le qualifiait pas de musulman ni de franco-algérien – franco-algérien restreint évidemment la francité de la personne, l’affaiblit et, pour beaucoup, la rend douteuse, incomplète. Non, Zidane était Zidane, français, mille fois français ! Rappeler qu’il était aussi musulman aurait été du dernier mauvais goût.

Ainsi vont les jugements dans la France d’aujourd’hui. Où les musulmans ne sont pas mieux acceptés qu’autrefois. Où les clichés les plus sordides leur attribuent les vices les plus rédhibitoires. Surtout quand il s’agit des hommes. Par exemple, constate un sociologue, « la procédure de naturalisation est utilisée par le(s) gouvernement(s) comme un dispositif de lutte contre l’homme musulman, tel qu’il est caricaturé : violent, sexiste, homophobe… C’est l’Autre absolu ».(2)

Ces clichés ont la vie dure. Parce que l’opinion, dans l’ensemble, n’a aucune connaissance de l’islam ? Sans doute. Parce que des fanatiques, qui ne le connaissent pas davantage, se revendiquent musulmans et, au nom de leurs fantasmes et de leurs frustrations, posent des bombes, assassinent ? Sans doute aussi. Parce que les gouvernements des pays dits musulmans se servent de l’islam pour mieux dominer leur peuple, le maintenir dans l’oppression et le condamner à l’obscurantisme ? Sans doute encore.

Mais, si importants soient-ils, ces facteurs ne suffisent pas à expliquer la peur ou la haine que les musulmans provoquent en France et ailleurs. Les groupes stigmatisés, dans une population donnée, ne sont pas ceux qui s’en différencient le plus, mais, au contraire, ceux qui, par bien des côtés, lui ressemblent et, par là même, la dévalorisent. Incertains de conserver leur emploi, souvent mal logés, aux fins de mois difficiles, les «musulmans» renvoient aux «chrétiens» l’image d’une condition qui est déjà en partie la leur. Et les «chrétiens», en rejetant cette image, rejettent en même temps ceux qui la leur présentent. Crise socio-économique, idéologie fascisante : ce n’est pas demain qu’il fera bon vivre en France pour les musulmans, si «modérés» soient-ils.

Maurice Tarik Maschino


* Il est à remarquer que cette figure n'a rien de nouveau, voir L'islam Imaginaire de Thomas Deltombe.
(1) Cf. Ralph Schor, L’opinion française et les étrangers, 1919-1939 - Publications de la Sorbonne, Paris, 1985.
(2) Abellali Hajjat, Les frontières de l’ «identité nationale» - La Découverte, 2012.