De la déconstruction du terme « populaire »


Je voudrais dire deux ou trois choses sur le « populaire ». Le terme peut avoir plusieurs sens différents, mais tous ne sont pas utiles. Prenons celui qui se rapproche le plus du sens commun: les choses qui sont dites « populaires » parce que des masses de gens les écoutent, les achètent, les lisent, les consomment et semblent en retirer un grand plaisir. C'est la définition commerciale ou « marchande » du terme, celle qui donne aux socialistes des boutons. On l'associe assez justement à la manipulation et à la dépréciation de la culture du peuple. En un sens, c'est exactement le contraire de la manière dont j'ai moi-même utilisé antérieurement ce terme. Je voudrais toutefois évoquer deux raisons pour lesquelles, aussi insatisfaisant soit-il, ce sens ne doit pas être tout à fait négligé.

Rapport colonial et mémoire de l'immigration

Les émeutes des jeunes des quartiers populaires (1) qui se sont déroulées durant l’année 2005 sont à la fois non surprenantes et révélatrices. Elles sont non surprenantes parce qu’elles se déroulent après près de trois décennies de cris de colère, d’analyses issues des premiers concernés alertant sur la situation de ces quartiers, de réunions publiques, de tentatives d’organisations et de structurations, de marches pacifiques, etc.

 Elles ne sont pas étonnantes non plus car elles ont été précédées d’explosions territorialement limitées : Les Minguettes (1981), Vaulx-en-Velin (1990), Mantes-la-Jolie (1991), Sartrouville (1991), Dammarie-les-Lys (1997), Toulouse (1998), Lille (2000).

« Se souvenir de Frantz Fanon » (Homi K. BhaBha)


Lire Fanon, c'est éprouver la sensation de division qui figure - et fissure - l'émergence d'une pensée vraiment radicale qui ne se lève jamais sans projeter une certaine obscurité, Fanon est le pourvoyeur de la vérité transgressive et transitionnelle. Il peut aspirer à la totale transformation de l'Homme et de la Société, mais c'est depuis les interstices incertains du changement historique que sa parole est la plus efficace: depuis la zone d'ambivalence entre race et sexualité; à partir d'une contradiction irrésolue entre culture et classe; des profondeurs du combat de la représentation psychique et de la réalité sociale. Sa voix s'entend le plus clairement dans la subversion d'un terme familier, dans le silence de la soudaine rupture: « Le nègre n'est pas. Pas plus que le Blanc » L'embarrassante division qui traverse sa ligne de pensée garde vivant le sentiment dramatique et énigmatique du changement. L'alignement familier des sujets coloniaux - Noir/Blanc, soi/autre - est perturbé par une courte pause, et les fondements traditionnels de l'identité raciale se trouvent dispersés chaque fois qu'ils se révèlent assis sur les mythes narcissiques de la négritude ou de la suprématie culturelle blanche. C'est la pression palpable de la division et du déplacement qui pousse l'écriture de Fanon au bord extrême des choses – le tranchant non pas une radiance ultime, mais selon ses propres termes, « une déclivité exposée et extrêmement nue où un authentique bouleversement peut naître ».

Le chagrin des Congolais

Les dents de Lumumba

« Lumumba, le dieu des Albinos s’est placé sur ton cadavre comme sur une toilette »
j’écrivais dans un poème il y a trente ans
...et seulement maintenant lentement s’éclaircit
comment Lumumba fût détruit.
Comment l’inspecteur-policier Belge Gerard Soete
a travaillé le cadavre
avec une scie et de l’acide sulfurique.
« Jusqu’à ce que rien ne reste », dit-il.

L'invention de l'Afrique

On peut observer trois genres complémentaires de « discours » qui ont contribué à l'Invention d'une Afrique primitive : les textes exotiques sur les sauvages, représentés par les récits de voyage ; les interprétations philosophiques de la hiérarchie des civilisations ; et la recherche anthropologique sur les primitifs. La complémentarité de ces divers discours est évidente. Dans la conscience occidentale, ils forment une unité. Les textes exotiques dominent au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, ils sont complétés par les classifications des Lumières à propos des peuples et des civilisations. Au XIXe siècle, une idéologie de conquête apparaît dans les « sagas » des explorateurs, les théories anthropologiques et la mise en œuvre de la politique coloniale. Toutefois, jusqu'au début de la ruée vers l'Afrique, les distinctions historiques des genres, ici esquissées, ne pouvaient être que relatives.

La « machine à laver » de Frantz Fanon

En guise de soutien aux deux Saïd (Saïdou du groupe Zep et Saïd Bouamama)

L'une des dernières paroles de Frantz Fanon, à l'agonie, à Bethesda (Washington DC, États-Unis), ce fut : « cette nuit, ils m'ont mis dans la machine à laver. » Jusqu'au seuil de la mort, le « Docteur Omar » conservait son sens aigu de la fulgurance, de celle qui ramasse en quelques mots une plénitude de sens. Car que ne contient-elle de vérité cette métaphore dernière de la « machine à laver ». Une fulgurance en appelle d'autres. Commençons là où Frantz Fanon semblait avoir conclu. Voici un genre de stream of consciousness :

De l' « interlocuteur »

*
« Je suis frappé par le fait que la notion d' « interlocuteur » est à ce point instable qu'elle se divise, de façon assez spectaculaire, en deux sens fondamentalement divergents. D'une part, elle retentit dans un contexte de conflit colonial, qui voit les colonisateurs chercher un interlocuteur valable, et les colonisés avoir, de façon croissante, recours à des solutions de plus en plus désespérées alors qu'ils essaient d 'abord de rentrer dans les catégories posées par l'autorité coloniale puis, reconnaissant qu'un tel processus est voué à l'échec, décident que seule leur propre force militaire obligera Paris ou Londres à les considérer comme des interlocuteurs sérieux.

Le mystère de l'« Autre »

« Revenons à l'exhortation à l'acceptation de l'Autre, ou de l'Altérité, ou de la « différence ». C'est vague l'autre  : ça peut être Autrui, mon semblable en dieu ou en l'humanité, bien que ça ne se voit pas de première abord. Ça peut être aussi toute une bande d'autres et en général, c'est ça : c'est un groupe stigmatisé, dont on ne dit d'ailleurs pas qu'il est stigmatisé. On le comprend parce que l'on l'appelle « l'Autre » et qu'on sait que nous avons « du mal à accepter l'Autre ». Ce discours est si fréquent qu'il est impossible de passer une journée sans le lire ou l'entendre, et cependant il recèle lui aussi un mystère. Tout le monde à l'air de savoir qui sont ces Autres ; tout le monde parle d'eux, mais eux ne parlent jamais.