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De quoi l’indigène est-il le nom ?

« Pourquoi écrire...? Personne ne m'en a prié. Surtout pas ceux à qui cela s'adresse. Alors ? Alors, calmement, je réponds qu'il y a trop d'imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s'agit de le prouver. » (Fanon)

 Oui, de quoi le mot « indigène » peut-il bien être le nom ? D’une aliénation ? D’une objectivation ? D’une réification ? D’une malédiction ? D'un  pharmakon ? D'une haine de soi ? D'un renoncement à soi-même ? D’une auto-mystification ? D’une mécanique infernale ? D'un trou noir ? D’une complaisance à son malheur ? D’une impossibilité à être ? D’un symptôme ? D’une métaphore ? D’un signe de reconnaissance ? D’un indice ? D'une trace ? D’une hypermnésie ? D’une névrose identitaire ? D’une assignation aux origines ? D’une peur panique ? D’une angoisse latente ? « De l’esprit des temps sans esprit » ? D’un amor fati ? D’une docte ignorance ? D’un mensonge pieux ? D’une illusion nécessaire ? D’un rire libérateur ? D’un exorcisme ? D’une ironie ? D’un low kick conceptuel qui vous met K.O. ? D’un mécanisme de défense ? D’une ligne de fuite ? D’une élucidation ? D’une question ? D’une équation ? D’un mal et de son remède ? D’un problème et de sa formulation ? D'une question et de sa tentative de réponse ? Il est à la fois tout ça et son contraire…

Soutien Saïd Bouamama et Saïdou de ZEP

Le rappeur Saïdou du groupe Z.E.P (Zone d’Expression Populaire) et le sociologue et militant Saïd Bouamama ont été mis en examen pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur une plainte de l’AGRIF, un groupe d’extrême droite nostalgique de l’Algérie française.

En cause, un ouvrage et une chanson du même nom, « Nique la France », qui assène en refrain : « Nique la France et son passé colonialiste, ses odeurs, ses relents et ses réflexes paternalistes / Nique la France et son histoire impérialiste, ses murs, ses remparts et ses délires capitalistes ». Comme des millions de gens à travers le globe ces dernières années, les deux auteurs ont attaqué le colonialisme et le système capitaliste et impérialiste.

Comme beaucoup d’entre nous ils dénoncent une idéologie toujours très en vogue : le racisme, sous ses formes les plus courantes mais aussi les plus décomplexées. Comme de nombreux habitants des quartiers populaires, ils ont criés leur colère contre les inégalités, les discriminations et la justice à double vitesse. S’inscrivant dans une longue tradition pamphlétaire des artistes engagés en France contre l’État français, du « nation de porcs et de chiens » d’André Breton à « le temps que j’baise ma marseillaise » de Léo Ferré en passant par le « je conchie l’armée française » d’Aragon ou le « votre République, moi j’ la tringle » de Renaud, Saïdou et Saïd Bouamama ont choisi d’assumer leur « devoir d’insolence » afin d’interpeller et de faire entendre des opinions qui ont peu droit de cité au sein des grands canaux de diffusion médiatique.

 Mais voilà, cela dépasse, choque et insupporte qu’une telle parole puisse être portée, d’autant plus quand elle l’est par ceux qui subissent en premier lieu les politiques racistes et antisociales. Lorsque des Noirs ou des arabes font le choix de sortir de l’invisibilité et du mutisme afin de décrire la réalité telle qu’elle est - violente, inégale et destructrice - la droite extrême, l’extrême droite ou encore l’État s’emploient à tenter de convaincre l’opinion publique de l’illégitimité de ces discours. NTM, Sniper, Ministère Amër, Mr R, La Rumeur, Youssoupha ou Houria Bouteldja sont autant de rappeurs et militants attaqués ces dernières années pour des paroles jugées trop irrévérencieuses. Pourtant tous n’ont fait que porter publiquement l’expression populaire du rejet des discriminations et de la stigmatisation des quartiers populaires, des Noirs, arabes et musulmans.

 En signant cette pétition, nous exigeons que les poursuites contre Saïdou et Saïd Bouamama soient abandonnées. D’accord ou pas d’accord avec les propos et les formulations incriminés, nous défendons leur droit de les tenir. L’extrême droite veut interdire le droit de chanter la révolte, imposons le droit de l’exprimer sans entraves. Envoyez vos signatures à devoirdinsolence@gmail.com

Voir aussi : J'exerce ici...

Et également : Entretien avec Saïd Bouamama

 

Le 17 octobre 1961 de Walter Benjamin



« Faire œuvre d'historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont réellement passées ». Cela signifie s'emparer d'un souvenir, tel qu'il surgit à l'instant du danger. Il s'agit pour le matérialisme historique de retenir l'image du passé qui s'offre inopinément au sujet historique à l'instant du danger. Ce danger menace aussi bien les contenus de la tradition que ses destinataires. Il est le même pour les uns et pour les autres, et consiste pour eux à se faire l'instrument de la classe dominante. À chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer. Car le messie ne vient pas seulement comme rédempteur ; il vient comme vainqueur de l'antéchrist. Le don d'attiser dans le passé l'étincelle de l'espérance n'appartient qu'à l'historiographe intimement persuadé que, si l'ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. Et cet ennemi n'a pas fini de triompher.

Du principe démocratique

 « La démocratie est née historiquement comme une limite mise au pouvoir de la propriété. C’est le sens des grandes réformes qui ont institué la démocratie dans la Grèce antique : la réforme de Clisthène qui, au VIe siècle av. J.-C., a institué la communauté politique sur la base d’une redistribution territoriale abstraite qui cassait le pouvoir local des riches propriétaires ; la réforme de Solon interdisant l’esclavage pour dettes. Le principe démocratique, c’est l’affirmation d’un pouvoir de tous et toutes, d’un pouvoir des êtres humains « sans qualités » venant contrarier le jeu normal de la distribution des pouvoirs entre les puissances sociales incarnant un titre à gouverner : la naissance, la richesse, la science, etc.

L'invention de la Tradition

En hommage à Eric Hobsbawm (RIP)...

Rien ne paraît plus ancien et plus lié à un passé immémorial que l’apparat dont s’entoure la monarchie britannique dans ses cérémonies publiques. Or, comme l’établit un chapitre de ce livre (4), cet apparat est, dans sa forme moderne, un produit de la fin du XIXe et du XXe siècle. Des « traditions » qui semblent anciennes ou se proclament comme telles, ont souvent une origine très récente et sont parfois inventées.

Quiconque est familier des collèges des anciennes universités britanniques sera en mesure de penser l’institution de telles « traditions » à une échelle locale, même si certaines d’entre elles – comme la fête annuelle des Nine lessons and carols dans la chapelle de King’s College à Cambridge la veille de Noël – ont pu être banalisées par le moyen moderne de communication de masse qu’est la radio.

Cette observation a constitué le point de départ d’un colloque organisé par la revue historique Past and Présent, base du présent ouvrage. L’expression « tradition inventée » est utilisée dans un sens large, mais non pour autant imprécis. Elle inclut à la fois les « traditions » qui ont été effectivement inventées, construites et instituées de manière très officielle, et celles qui émergent de façon plus indistincte au cours d’une période brève et datable – peut-être quelques années à peine – et s’établissent d’elles-mêmes avec une grande rapidité. En Grande-Bretagne, les vœux royaux de Noël à la radio (institués en 1932) répondent au premier cas de figure ; l’apparition et le développement des pratiques associées à la finale de la Coupe dans la fédération britannique de football relèvent du second. Il est évident que toutes ne sont pas également permanentes, mais c’est leur apparition et leur établissement, plutôt que leurs chances de survie, qui constituent notre préoccupation première.