« D'apparence musulmane »



« Il faut être reconnaissant au langage, à ces lapsus et ses bégaiements, à ses locuteurs maladroits ou cyniques, pour ce qu'ils nous livrent de vérité sur un monde social qui, en la matière, résiste à toute réduction descriptive, précisément parce que le social n'est jamais totalement soluble dans sa naturalisation. Contre une vision commune qui cherche à traquer, dans les discours, les contradictions ou les glissements, il s'agit d'adopter une démarche inverse : le langage ne ment pas, il dit le vrai. Comme l'écrit Colette Guillaumin, « le discours est un perpétuel champ de vérité ».... » (Didier Fassin, De la question sociale à la question raciale ?)

« Pour justifier cette règle, la cour d’appel d’Alger a statué en 1903 que le terme musulman « n’a pas un sens purement confessionnel, mais qu’il désigne au contraire l’ensemble des individus d’origine musulmane qui, n’ayant point été admis au droit de cité, ont nécessairement conservé leur statut personnel musulman, sans qu’il y ait lieu de distinguer s’ils appartiennent ou non au culte mahométan. » (Jean Baubérot, La laïcité falsifiée)

« Et surtout pas d’amalgames ! »

Ainsi donc, juré-craché, ceux qui appelaient il y a encore quelques heures à éviter les amalgames, sont progressivement et tranquillement en train d’en assurer la production. Vanter l’unité à 13 h, alimenter le rejet social d’une frange du corps social en fin d’après-midi, après des mois d’intense polémisation de l’Islam. Schizophrénie désormais routinière, symbole, parmi tant d’autres, de l’inconsistance morale et politique d’une frange installée, très active et malheureusement influente des élites parlantes.

Ironie étymologique, le mot amalgame est d’origine arabe : « amal al-djamāa » signifie la « fusion » et « l’union charnelle ». Y a-t-il meilleure définition de ce terme, lorsque dans le débat public, il concerne les arabes et les musulmans ? Son mécanisme est simple, il s’agit de fusionner l’élément et l’ensemble, le singulier et le collectif, le tueur et sa religion, un fait-divers et une communauté. L’union est en effet « charnelle », les consciences aliénées : si en chimie l’amalgame avec le mercure a pendant longtemps permis d’extraire de l’or, en politique, à base de confusions insultantes, il tend à produire de l’horreur.

C’est au fond un principe de sanction collective, reposant sur le lien implicite et irréductible qui unit chaque membre de cette entité fantasmée et essentialisée qu’est « l’Islam » (avec toutes ses déclinaisons). Certes, personne n’a le monopole de ce mode de raisonnement qui repose sur la théorie du complot ou sur l’idéologie primaire du « tous les mêmes ». Qu’il s’exprime dans l’intimité de l’entre-soi c’est une chose (non négligeable) mais qu’il résonne dans le champ médiatique c’est autre chose, l’impact n’est pas le même, tout comme la responsabilité des auteurs de ces amalgames. Médias et entre-soi interagissent constamment.

 Le premier pilier de « l’amal al-djamāa » dans le contexte français est son caractère global et répété, c’est à dire routinisé. Vous n’avez qu’à allumer vos télévisions, ça déborde, notamment à travers le renvoi très sélectif aux origines et aux croyances.

 Le second pilier est ancré dans la conscience d’une frange importante de la population ciblée. Rappelez vous, Anders Behring Breivik se définissait comme « fondamentaliste chrétien » mais fort heureusement, aucun imbécile, aussi omniprésent soit-il dans le champ médiatique, ne s’est lancé dans un procès de l’église catholique et n’a jeté l’opprobre sur l’ensemble de ses fidèles de Norvège ou d’ailleurs. De même, aucun catholique n’était suspendu à son téléviseur en croisant les doigts, espérant que le tueur ne soit pas un « coreligionnaire ». Si à chaque horrible évènement, nous appliquions le même raisonnement, je n’ose même pas imaginer l’état des rapports sociaux entre les différents groupes qui composent difficilement notre société.

Et pourtant, le malaise n’est pas mince chez certains arabes ou musulmans : « on est cuit ! », « c’est mort !», « c’est grillé », combien de fois ai-je entendu cette phrase dans la rue ? Combien de fois cette aliénation symbolique s’est-elle exprimée sur twitter, facebook ou sur des forums, depuis que la piste « islamiste » a été officialisée pour les tueries de Toulouse et de Montauban ?

C’est une chose d’analyser un parcours meurtrier en considérant ses différentes dimensions, notamment idéologique et religieuse, c’est autre chose de statuer sur un groupe social à partir de ce parcours meurtrier. Ce procédé est une escroquerie intellectuelle, une attitude antirépublicaine, mais surtout une démarche politique dangereuse.

 J’invite les rois de l’amalgame à méditer l’habile réponse de Mohamed Ali (Cassius Clay), lorsqu’il se rendit sur les décombres du World Trade Center au mois d’octobre 2001 et qu’un « journaliste » zélé et bien formé à « l’amal al-djamāa » lui demanda « comment vous sentez-vous à l’idée que vous partagez avec les suspects arrêtés par le FBI la même foi ? » Il lui répondit « et vous, (…) comment vous sentez-vous à l’idée qu’Hitler partageait la vôtre ? »*. Une inversion des rôles qui dévoilait toute la bêtise du raisonnement.

Ne rêvons pas, cette triste affaire Mérah ne sera pas un électrochoc rassembleur, à l’image de la stratégie du gouvernement norvégien suite aux tueries récentes. Déjà, ici et là, des femmes voilées se font agressées verbalement et même physiquement, certaines mosquées sont sous tension.

Cette affaire se transforme petit à petit en « ressource » politique et électorale, en un vivier dans lequel puisent allégrement tous les bavards médiocres qui galopent d’un magistère médiatique à l’autre. Certains vont n’y voir que le symptôme de la crise sociale et des banlieues, d’autres la preuve que les « arabo-musulmans » sont néfastes pour la société, qu’il faut rétablir la peine de mort, qu’il faut cesser de critiquer l’état d’Israël, que le renseignement français est en échec, que le GIGN est meilleur que le RAID, que la gauche ne sera pas à la hauteur, que l’antisémitisme explose, que l’Islam est trop libre, etc… Et pourtant, cet événement pose de nombreuses questions de fond qui méritent mieux qu’une agitation superficielle tendant à fissurer davantage les fondations symboliques de notre cohésion.

Marwan Mohammed

* Source : Cypel Sylvain, Le Monde, 7 octobre 2001, « Un islam, des islams »

L'assassin était presque parfait

Pour résumer les épisodes précédents : Florence Cassez reste en prison, Mohamed Merah reste mort, le candidat président reste président candidat en alternance et la France reste un peu forte sur les bords.

La partouze émotionnelle étant terminée, les merdias peuvent remballer leur emballement compassionnel avec du bolduc autour, continuer à remplir de vide leur rien en live or dead, le président en sursis d’origine hongroise, s’efforcer d’engranger son butin électoral et l’assassin au profil presque parfait, jeune racaille délinquante, islamo-salafiste de chez Al-qaïda assisté (RSA) et bouffeur de halal, ayant définitivement fermé sa sale gueule, être jeté dans la Garonne, sans autres formes de procès, selon les rites musulmans bien connus.

Assez dépité sans doute de ne pas y retrouver 70 vierges au fond.

On peut ainsi se remettre tranquillement dans les réunions publiques pour retraités oisifs de l’ump, à huer l’immigré, le chômeur, le fonctionnaire et le syndicaliste dans la plus exquise des « Frances » rassemblées par un président d’origine hongroise, diviseur/protecteur, promulguéant du liberticide selon la vieille recette dans la vieille marmite d’un fait divers/une loi, exhumant de la sciure le bon vieux débat sur la peine de mort dans une totale sérénité.

Faire peur plus pour rassurer plus.

"Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie”- Maire d'Oslo.

"Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera moins de liberté, plus de surveillance, moins de démocratie”- Président/candidat en alternance d’origine hongroise de France. (je résume)

Rappelons au passage pour le lecteur distrait le podium du massacreur d'enfants de l’année 2011/2012

Anders Breivik (Norvège) - Fondamentaliste Rioufolien - 77 morts


Robert Bales (Afghanistan) - Fondamentalement ultraricain : 16 morts dont 9 enfants


Mohamed Merah - Fondamentaliste qui tombe bien : 7 morts dont 3 enfants

Et pendant que les intégristes de l’intégrisme d’en face (ou d'à côté) exultent, tout au soulagement de ne pas se retrouver pour une fois sur la photo, les chaînes de télé en continu, de soupeser avidement leurs jolis taux d’audience, repues par tant de cadavres d’enfant tout frais sortis d’un bus belge en bouillie ou d’une école juive.

Il sera toujours temps de se demander, ce que pouvait bien foutre ce bon à rien de ministre de l’intérieur de la civilisation supérieure et pour le coup méchamment laxiste qui laissa égorger nos femmes et nos enfants dans la campagne, en restant indulgent pour Bernard Squarcini, patron d’une DCRI historiquement en grève, bien trop occupé à éplucher les fadettes des terroristes journalistes.

Une mission autrement prioritaire que de surveiller le territoire.

A l’issue de cette triste mascarade, il se pourrait bien que le con de votant toujours enthousiaste à l’idée de se faire mettre soit assez étonné de ne pas retrouver dans l’au-delà des présidentielles les 70 promesses qu’un margoulin d’origine hongroise lui fit miroiter.

Mais après tout sans doute, vaut-il mieux être cocu que mort.

tgb

Un Etat commun entre le Jourdain et la mer

« L’État commun n'est pas une position de repli devant l’échec de la solution «  des deux États ». Ce n'est pas non plus, contrairement à une opinion répandue, « une des deux solutions possibles » entre lesquelles on aurait à choisir, comme au marché entre carottes et betteraves. C'est la seule voie réaliste car elle est la seule à prendre en compte la situation actuelle, loin des projections géopolitiques ou démographiques. »

75 ans : c’est le temps écoulé depuis le premier plan officiel de partition de la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre arabe. Trois quarts de siècle pendant lesquels on a vu passer d’innombrables résolutions, conférences, déclarations, missions, « feuilles de route » et autres « relances du processus de paix ». Pourtant la perspective de voir « deux États vivant côte à côte dans la paix et la sécurité » est plus lointaine que jamais.
C’est que la partition de la Palestine historique en deux États n’est pas une solution, mais un discours. C’est un discours de guerre drapé dans une rhétorique de paix, qui permet de justifier les faits accomplis comme ceux à venir. Ce discours si commode ne peut pas déboucher, ne débouchera jamais sur une solution véritable, car la partition de la Palestine n’est tout simplement pas possible.

Il faut en finir avec l’idée de la partition et la remplacer par celle du partage de ce pays, sa mise en commun entre tous ceux qui y habitent et qui en deviendront les citoyens libres et égaux. Le partage, loin de représenter une utopie, est la seule solution réaliste et réalisable car elle correspond à la situation actuelle dans le pays.

Fait étrange, cet État commun est présenté tantôt comme une utopie – face à la solution « réaliste » qui n’a pas avancé d’un pouce en trois quarts de siècle – et tantôt comme une grave menace. Il faut choisir : une utopie ne peut pas être une menace – et si l’État commun constitue une menace, c’est qu’il n’est pas une utopie.

Aujourd’hui, le thème de One State, de l’État commun, est discuté dans le monde entier y compris en Israël. Il est grand temps que le public français, tenu jusqu’ici soigneusement à l’écart, puisse être informé des termes d’un si crucial débat.

Eric Hazan & Eyal Sivan


A la radio

Lâcheté et perversité de la figure du « démocrate »

« Les Juifs* ont un ami, pourtant: le démocrate. Mais c'est un piètre défen­seur. Sans doute il proclame que tous les hommes sont égaux en droits, sans doute il a fondé la Ligue des droits de l'homme. Mais ses déclarations mêmes montrent la faiblesse de sa position. Il a choisi une fois pour toutes, au XVIIIe siècle, l'esprit d'analyse. Il n'a pas d'yeux pour les syn­thèses concrètes que lui présente l'histoire. Il ne connaît pas le Juif, ni l'Arabe, ni le nègre, ni le bourgeois, ni l'ouvrier: mais seulement l'homme, en tout temps, en tout lieu pareil à lui-même.

Toutes les collectivités, il les résout en éléments individuels. Un corps physique est pour lui une somme de molécules, un corps social, une somme d'individus. Et par individu il entend une incarnation sin­gulière des traits universels qui font la nature humaine. Ainsi l'antisémite et le démocrate poursuivent inlassablement leur dialogue sans jamais se comprendre ni s'apercevoir qu'ils ne parlent pas des mêmes choses. Si l'antisémite reproche au Juif son avarice, le démocrate répondra qu'il connaît des Juifs qui ne sont pas avares et des chrétiens qui le sont. Mais l'antisémite n'est pas convaincu pour autant: ce qu'il voulait dire c'est qu'il y a une avarice « juive », c'est-à-dire in­fluencée par cette totalité synthétique qu'est la personne juive. Et il conviendra sans se troubler que certains chrétiens peuvent être avares, car pour lui l'avarice chrétienne et l'avarice juive ne sont pas de même nature.

Pour le démocrate, au contraire, l'avarice est une certaine nature universelle et invariable qui peut s'ajouter à l'ensemble des traits composant un individu et qui demeure identique en toutes circonstances; il n'y a pas deux façons d'être avare, on l'est ou on ne l'est pas. Ainsi le démocrate, comme le savant, manque le singulier: l'individu n'est pour lui qu'une somme de traits universels.

Il s'ensuit que sa défense du Juif sauve le Juif en tant qu'homme et l'anéantit en tant que Juif. A la diffé­rence de l'antisémite, le démocrate n'a pas peur de lui-même : ce qu'il redoute ce sont les grandes formes collectives où il risque de se dissoudre. Ainsi a-t-il fait choix de l'esprit d'analyse parce que l'esprit d'analyse ne voit pas ces réalités synthétiques. A ce point de vue, il craint que ne s'éveille chez le Juif une « conscience juive », c'est-à-dire une conscience de la collectivité israélite, comme il redoute chez l'ouvrier l'éveil de la « conscience de classe ». Sa défense est de persuader aux individus qu'ils existent à l'état isolé. « Il n'y a pas de Juif, dit-il, il n'y a pas de question juive. » Cela signifie qu'il souhaite séparer le Juif de sa religion, de sa famille, de sa communauté ethnique, pour l'enfourner dans le creuset démo­cratique, d'où il ressortira seul et nu, particule individuelle et solitaire, sem­blable à toutes les autres particules. C'est ce qu'on nommait, aux États-Unis, la politique d'assimilation. Les lois sur l'immigration ont enregistré la faillite de cette politique et, en somme, celle du point de vue démocratique.

 Comment pourrait-il en être autrement: pour un Juif conscient et fier d'être Juif, qui revendique son appartenance à la communauté juive, sans méconnaître pour cela les liens qui l'unissent à une collectivité nationale, il n'y a pas tant de différence entre l'anti-sémite et le démocrate. Celui-là veut le détruire comme homme - pour ne laisser subsister en lui que le Juif, le paria, l'intouchable; celui-ci veut le détruire comme Juif pour ne conserver en lui que l'homme, le sujet abstrait et universel des droits de l'homme et du citoyen. On peut déceler chez le démocrate le plus libéral une nuance d'antisémitisme: il est hostile au Juif dans la mesure où le Juif s'avise de se penser comme Juif.

Cette hostilité s'exprime par une sorte d'ironie indul­gente et amusée, comme lorsqu'il dit d'un ami juif, dont l'origine israélite est aisé­ment reconnaissable: « il est tout de même trop juif » ou lorsqu'il déclare: « la seule chose que je reproche aux Juifs c'est leur instinct grégaire; si on en laisse entrer un dans une affaire, il en amènera dix avec lui ». Pendant l'occupation, le démocrate était profondément et sincèrement indigné des persécutions antisémites, mais il soupirait de temps à autre: « Les Juifs vont revenir de l'exil avec une insolence et un appétit de vengeance tels que je redoute une recrudescence de l'antisémitisme. » Ce qu'il craignait en fait, c'est que les persécu­tions ne contribuent à donner au Juif une conscience plus précise de lui-même.

L'antisémite reproche au Juif d'être Juif ; le démocrate reprocherait volontiers de se considérer comme Juif. Entre son adversaire et son défenseur, le Juif semble assez mal en point: il semble qu'il n'ait rien d'autre à faire qu'à choisir la sauce à laquelle on le mangera... » (Sartre, Réflexions sur la question juive)

* le terme de Juif est ici à entendre dans son sens étendu, sa valeur est de position, à savoir un avatar de la figure du paria qui est le produit d'un rapport social historiquement déterminé...

Le lien mystérieux et secret

« Par une logique presque inévitable, je me suis trouvé en train d’écrire une histoire attachée par un lien mystérieux et secret à l’antisémitisme occidental. Que l’antisémitisme et, comme je l’ai montré dans sa branche islamique, l’Orientalisme se ressemblent très étroitement, c’est une vérité historique, culturelle et politique qu’il suffit de mentionner à un Palestinien arabe pour que l’ironie qu’elle implique soit parfaitement comprise... » (Edward Saïd, Orientalisme)

« Le racisme d’aujourd’hui est d’abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d’Etat est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle. Les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême-droite dite « populiste ». Elles ont été conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque. La discrimination n’est plus fondée sur des arguments sur les races supérieures et inférieures. Elle s’argumente au nom de la lutte contre le « communautarisme », de l’universalité de la loi et de l’égalité de tous les citoyens au regard de la loi et de l’égalité des sexes. Là encore, on ne s’embarrasse pas trop de contradictions ; ces arguments sont le fait de gens qui font par ailleurs assez peu de cas de l’égalité et du féminisme. De fait, l’argumentation a surtout pour effet de créer l’amalgame requis pour identifier l’indésirable : ainsi l’amalgame entre migrant, immigré, arriéré, islamiste, machiste et terroriste. Le recours à l’universalité est en fait opéré au profit de son contraire : l’établissement d’un pouvoir étatique discrétionnaire de décider qui appartient ou n’appartient pas à la classe de ceux qui ont le droit d’être ici, le pouvoir, en bref, de conférer et de supprimer des identités... » (Jacques Rancière)

Guerre d’Algérie : la transmission impossible ?

Pour le franco-algérien que je suis, l’histoire de la guerre d’Algérie n’est pas qu’un thème de réflexion ; elle est constitutive de mon expérience vitale. Elle n’est pas non plus une affaire du passé, dont on pourrait simplement tourner la page : elle est reliée à notre présent où, à cause de ce qui l’implique, on voudrait refouler sa mémoire.

Elle m’a intimement divisé et a mis en jeu la totalité de mes généalogies respectives. Or, mon rapport à cette histoire s’est invariablement décliné sur le mode paradoxal d’une omniprésence diffuse et d’occultations qui l’insinuaient. Ce rapport est la conséquence de la façon dont elle m’a été transmise, autant que des « raisons » persistantes de cette transmission précaire. Sur le conflit, je n’observe pas tant un silence, comme on le dit trop vite, mais la circulation d’une multiplicité de paroles tronquées, distordues et étranglées sous la chape de plomb du contrôle officiel qui s’exerce sur elles.

Dans ma famille « française », le thème n’était jamais envisagé. Au sein de mon environnement familial et social, ouvrier et de gauche, on ne sympathisait certes pas avec le colonialisme. Toutefois, l’hostilité pour les « arabes » y était palpable et on voulait à tout-prix m’écarter de cette généalogie maudite. Ironiquement, mon grand-père, qui était mon « second père » et dont le racisme ne fait aujourd’hui aucun doute pour moi, habitait « rue du 18 mars ». Un monument aux morts de la guerre d’Algérie y était levé, dans l’indifférence générale. Ce n’était qu’un élément abstrait du paysage gris de mon enfance, un monolithe noir et totémique qui contenait une menace invisible pour les tabous et les interdits qu’il cristallisait.

A l’école, il va sans dire que le thème était brièvement et superficiellement abordé. Pourtant, il m’est arrivé d’avoir à son sujet des débats passionnés, aux bords de l’affrontement physique, avec mes camarades de classe, surtout au collège. On se contentait d’y faire le décompte des morts et des cruautés des côtés « français » et « arabes », à partir de récits vaguement transmis.

Seuls d’ex-appelés et des algériens politiquement engagés, croisés ici et là, m’ont donné leur version des faits. Le plus curieux sans doute est que notre père algérien nous en ait aussi si peu dit. En Algérie, tout le monde parle et beaucoup. Les immigrés, encore directement aux prises avec la nation coloniale qui éduque leurs propres enfants, sont moins prolixes.

Mon père évoquait souvent son enfance algérienne au travers d’innocents récits d’aventures et de mystères, dont la guerre - qui l’empêcha de poursuivre sa scolarité - semblait presque totalement absente. Quelques avertissements sur le racisme de la France et ses crimes coloniaux venaient parfois briser le silence. La seule chose qui importait vraiment, à ses yeux, était que nous soyons musulmans, que nous ne mourrions pas impies dans cette nation qui nous détournait de Dieu et contre laquelle il luttait, avec patience et à armes inégales. Quant à ma mère, elle dut payer le prix du patriarcat raciste qui ne lui pardonna jamais sa « trahison ».

Bref, en France, l’étouffement de la parole sur la guerre d’Algérie est la conséquence de l’absence d’un cadre commun de discussion, parce que nous demeurons divisés par les conditions qui ont présidé à ce conflit. La France conserve incontestablement un complexe colonial vis-à-vis des populations postcoloniales qui habitent son territoire. Ce complexe n’engage pas seulement le traitement de ces populations, mais la fausse conscience qu’a le pays de lui-même, tant sur le plan de son identité supposée que de l’universalité de ses valeurs.

Cette fausse conscience conduit à considérer les enfants d’immigrés (même métis) comme « accueillis » et l’histoire commune, qui engage les contradictions du pays, comme une histoire extérieure à la France, repoussée dans un passé fictif, délié du présent. Entre la nostalgie coloniale et les concessions vidées de sens politique, la censure de la mémoire collective répond, en ce sens, à l’impératif de sauvegarder les termes actuels de cette fausse conscience, de garantir la reproduction des rapports de pouvoir, consubstantiels à elle, dans la réalité.

Or, la France ne pourra donner sens à sa « défaite » algérienne, incompatible avec les illusions triomphantes qu’elle se fait encore d’elle-même, que quand elle aura liquidé le complexe colonial qui s’obstine à obscurcir son présent et sa perception du passé. Franco-algérien, je suis avant tout algérien par le rapport social qu’impose le « mythe colonial ».

Individuellement, je ne peux accéder à la réconciliation des deux parties qui me constituent irréductiblement que par mon engagement politique pour le renversement collectif du mythe. Ce n’est ni plus ni moins ceci qui est mis en jeu dans la transmission ou non-transmission de l’histoire de la guerre d’Algérie, dont les enjeux de mémoire constituent une nouvelle bataille, aussi décisive que les précédentes.

Inexorablement mêlés et néanmoins séparés, nous avons la possibilité de nous construire un futur commun, en affrontant courageusement notre passé et les divisions qui le perpétuent, avec toutes les conséquences politiques. Nous continuerons sinon à creuser notre propre tombe vers ces impasses familières, où les morts reviendront nous visiter, à intervalles réguliers, en nous susurrant à l’oreille une histoire pleine de bruit et de fureur que des idiots nous avaient racontée et qui n’a pas de sens. Cette histoire n’est pas celle de nos pères et de nos mères ; c’est celle de nos enfants.

Malik Tahar Chaouch

Camus bifrons

Il est difficile aujourd'hui d'évoquer la liberté de la presse sans être taxé d'extravagance, accusé d'être Mata-Hari, de se voir convaincre d'être le neveu de Staline.

Pourtant cette liberté parmi d'autres n'est qu'un des visages de la liberté tout court et l'on comprendra notre obstination à la défendre si l'on veut bien admettre qu'il n'y a point d'autre façon de gagner réellement la guerre.

Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu'elles soient librement reconnues. Sur les obstacles qui sont apportés aujourd'hui à la liberté de pensée, nous avons d'ailleurs dit tout ce que nous avons pu dire et nous dirons encore, et à satiété, tout ce qu'il nous sera possible de dire. En particulier, nous ne nous étonnerons jamais assez, le principe de la censure une fois imposé, que la reproduction des textes publiés en France et visés par les censeurs métropolitains soit interdite au Soir républicain [le journal, publié à Alger, dont Albert Camus était rédacteur en chef à l'époque], par exemple. Le fait qu'à cet égard un journal dépend de l'humeur ou de la compétence d'un homme démontre mieux qu'autre chose le degré d'inconscience où nous sommes parvenus.

Un des bons préceptes d'une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d'un état de fait qui ne peut plus être évité. La question en France n'est plus aujourd'hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n'intéresse plus la collectivité. Il concerne l'individu.

Et justement ce qu'il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l'ironie et l'obstination. La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. Dans le monde de notre expérience, il est certain que tout peut être évité. La guerre elle-même, qui est un phénomène humain, peut être à tous les moments évitée ou arrêtée par des moyens humains. Il suffit de connaître l'histoire des dernières années de la politique européenne pour être certains que la guerre, quelle qu'elle soit, a des causes évidentes. Cette vue claire des choses exclut la haine aveugle et le désespoir qui laisse faire. Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu'il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.

En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d'opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête. Or, et pour peu qu'on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s'assurer de l'authenticité d'une nouvelle. C'est à cela qu'un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s'il ne peut dire tout ce qu'il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu'il ne pense pas ou qu'il croit faux. Et c'est ainsi qu'un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l'on sait la maintenir. Car elle prépare l'avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l'origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l'uniformisation des informationset, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu'elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu'aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge.

Nous en venons ainsi à l'ironie. On peut poser en principe qu'un esprit qui a le goût et les moyens d'imposer la contrainte est imperméable à l'ironie. On ne voit pas Hitler, pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, utiliser l'ironie socratique. Il reste donc que l'ironie demeure une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu'elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d'illusions sur l'intelligence de ceux qui l'oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l'homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée neuf fois sur dix. La même vérité dite plaisamment ne l'est que cinq fois sur dix. Cette disposition figure assez exactement les possibilités de l'intelligence humaine. Elle explique également que des journaux français comme Le Merle ou Le Canard enchaîné puissent publier régulièrement les courageux articles que l'on sait. Un journaliste libre, en 1939, est donc nécessairement ironique, encore que ce soit souvent à son corps défendant. Mais la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu'elles ont peu d'amants.

Cette attitude d'esprit brièvement définie, il est évident qu'elle ne saurait se soutenir efficacement sans un minimum d'obstination. Bien des obstacles sont mis à la liberté d'expression. Ce ne sont pas les plus sévères qui peuvent décourager un esprit. Car les menaces, les suspensions, les poursuites obtiennent généralement en France l'effet contraire à celui qu'on se propose. Mais il faut convenir qu'il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l'inintelligence agressive, et nous en passons. Là est le grand obstacle dont il faut triompher. L'obstination est ici vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met alors au service de l'objectivité et de la tolérance.

Voici donc un ensemble de règles pour préserver la liberté jusqu'au sein de la servitude. Et après ?, dira-t-on. Après ? Ne soyons pas trop pressés. Si seulement chaque Français voulait bien maintenir dans sa sphère tout ce qu'il croit vrai et juste, s'il voulait aider pour sa faible part au maintien de la liberté, résister à l'abandon et faire connaître sa volonté, alors et alors seulement cette guerre serait gagnée, au sens profond du mot.

Oui, c'est souvent à son corps défendant qu'un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie. Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé ? Mais la vertu de l'homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt-cinq ans la double expérience de 1914 et de 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s'expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c'est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l'homme indépendant. Il faut s'y tenir sans voir plus avant. L'histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits.

Albert Camus

Mythologie de « l'arc chiite »



« Stupéfait, le monde a découvert après le 11-Septembre que les « combattants de la liberté » afghans, célébrés par le président Ronald Reagan pour leur résistance à l’empire du Mal (soviétique), avaient une vision très originale de la « liberté ». Al-Qaida est né de cet aveuglement américain. Vingt ans plus tard, Washington a-t-il tiré les leçons de ce « fourvoiement » ? Non, si l’on en croit les informations données par le célèbre journaliste américain Seymour Hersh : les Etats-Unis ont mis sur pied une coalition de pays arabes sunnites modérés dans le but d’aider tous les mouvements anti-iraniens et antichiites – y compris les plus « radicaux »...» (Alain Gresh)

« L’acteur clé est l’Arabie Saoudite. Il existe une sorte d’accord privé passé entre la Maison Blanche - nous parlons de là de Dick Cheney et Elliott Abrams, l’un des conseillers majeurs à la Maison Blanche - et [le Prince] Bandar [d’Arabie Saoudite]. L’idée était d’obtenir un soutien, un soutien secret, des Saoudiens, pour aider différents groupes extrêmistes jihadistes, des groupes sunnites, en particulier au Liban, qui seraient des ressources en cas de confrontation avec le Hezbollah et le Monde chiite en général...» (Seymour Hersh)

Voir aussi 

Decolonize l'U(L)B !

« J'appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l'air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu'un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire.» (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)


« En tant qu'homme, je m'engage à affronter le risque de l'anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté.» (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

Nous sommes inquiet des appels qui de cartes blanches en pétitions demandent l'exclusion d'un des nôtres, Souhail Chichah. Plutôt que de nous cacher et rester capturé par la peur ou par l'indifférence nous y voyons l'occasion de construire un positionnement large et multipolaire. Nous avons appris qu'il faut savoir cultiver la réserve, le déplacement, l'art des médiations mais nous savons aussi qu'il nous faut parfois savoir apparaître, nous exposer. Nous arriverons à dépasser cette situation d'hystérisation du conflit en faisant entendre d'autres voix mais aussi en renforçant la solidarité et l'alliance des forces d'opposition. Nous avons souvent agis séparément et chacun dans notre coin, au sein de réseaux souvent fermés sur eux-même et confinés à leur nécessité interne. Nous n'avons peut-être pas assez construit les coalitions entre nos champs de résistance séparés. La situation actuelle exige de nous que nous parvenions à cultiver nos désaccords tout en construisant un véritable espace public oppositionnel.

Un conflit inévacuable

Le mardi 7 février a eu lieu à l'U(l)B une burqa pride. A lire les médias et les déclarations politiques, on serait poussé à penser que l'Université est prise en étau. Elle serait attaquée dans son for intérieur par des forces occultes. Non par les appétits dévorants des grandes entreprises ou par la mise en concurrence des universités sur le marché du savoir. Non, par des « intégristes », par des « islamistes », par des « terroristes ».

On crie à la censure, on hurle à la prise d'otage, on appelle au grand nettoyage. D'un peu partout montent les appels à la mobilisation et à l'excommunication de Monsieur Souhail Chichah. C'est à peine si l'on ne nous demanderait pas de partir en croisade contre les « fascistes » pour défendre nos valeurs : la « Liberté d'expression », la « Démocratie », le « Libre examen », bref notre « Alma Mater ». De cartes blanches en pétitions, de plateaux télévisés en annulation de conférence c'est un ambiance toxique qui monte comme une vase, un climat de peur se repend peu à peu. Les mots utilisés, le phrasé, le ton, tout concourt à entretenir une atmosphère nauséabonde aux odeurs de Reconquista.

Comment se fait-il qu'un chahut bon enfant ait pu être ainsi traité et forcé aussi grossièrement à rentrer dans la catégorie d' « extrémisme de droite » ? Certain ayant même été jusqu'à parler de « terrorisme », de « mardi noir ». Comment cela a-t-il pu se produire alors que n'importe quel journaliste un peu honnête a pourtant accès aux vidéos sur YouTube ainsi qu'aux nombreux commentaires, arguments et analyses qui circulent un peu partout dans les réseaux sociaux ?

Le chahut, le conflit ne sont pourtant pas des pratiques nouvelles à l'U(l)B. De l’Université Nouvelle à l’Assemblée Libre en passant par les mouvements étudiants des années 90 ou par les occupations de personnes dites « sans-papiers », le libre examen a toujours été le site d’intenses controverses quant à l’appropriation de sons sens. Or, ces dernières années le « principe du libre examen » sert de plus en plus régulièrement de justification pour contrôler, voir annuler certains débats au sein de l'U(l)B au nom d'un combat d'arrière-arrière-garde contre un obscurantisme fantasmé. Le principe du libre examen serait-il devenu un dogme ainsi qu’un moyen de répression ?

Généalogie d'un chahut

Il est nécessaire de rappeler dans quel contexte l’invitation chahutée de Caroline Fourest s’inscrit afin de donner un autre cadrage aux événements survenus le mardi 7 février.

A la rentrée 2006, les autorités décident d'ouvrir un « chantier des valeurs » sous le haut patronage des journalistes ultra-médiatisés de Charlie Hebdo, Philipe Val et Caroline Fourest. Ce chantier prétendait ouvrir une réflexion sur l'identité d'une Université dont les valeurs seraient menacées par la montée de certaines formes d'intégrismes. Accusée d’islamophobie et régulièrement pris en flagrant délit de mensonge (Cf. Pascale Boniface, Les intellectuels faussaires), la grande messe de Caroline Fourest au Janson sera joyeusement chahutée. Il ne s'agissait pas de dénoncer la personnalité de Caroline Fourest mais de questionner la portée idéologique de l’ouverture d'un « chantier des valeurs » sous son patronage. Déjà à l'époque ce chantier peinait à camoufler l'opération cosmétique qui consistait à refouler les conflits et les rapports de force qui font l'université. Une catégorie passe-partout avait été fabriquée pour identifier/construire un ennemi inassignable et donc tendanciellement partout : derrière les mouvements de sans-papiers les « gauchiste-pervers », derrière les luttes pour l'égalité les « islamo-complaisants ». Le procédé est parfaitement connu et bien rodé : pour faire disparaître la contestation on déplace le terrain de l'affrontement politique vers la celui de la civilisation (les « valeurs »). Il s'agit de déplacer un antagonisme interne inévacuable vers une position d'exclusion-interne, un ennemi intérieur-extérieur . « Nous sommes les vrais démocrates, laïques et anti-racistes, si vous n'êtes pas d'accord avec nous, si vous nous critiquer vous serez maudit ».

Or la violence que l'université génère ne lui vient pas d'une adversité inassignable, fantomatique mais de sa propre logique. Ce que l'université a à craindre lui est moins extérieur qu'intérieur. Des mouvements d'étudiants, de professeurs, de chercheurs, de membres du personnel contre la mise sous perfusion de l'université au sein du marché de l'économie de la connaissance (Bologne) aux mouvements d'occupation contre la destruction des lieux d'hospitalité (ancien Foyer, terrain de foot, etc.) en passant par les luttes contre les pressions et restrictions de l'accès aux études que subissent les étudiants « précaires » et « étrangers », la liste serait longue des colères et des indignations qui se sont manifestées au sein de l'U(l)B ces dernières années.

Le chahut, comme l’entartrage ou le boycott sont des moyens d'action non-violents dont disposent les groupes minorisés pour entrer de force dans un débat duquel ils sont exclus. Un moyen de forcer la contradiction et d'ouvrir une scène politique d'interlocution. Que nous ayons participé ou non à la burqa pride nous pensons que l'interruption du ronron de la bien-pensance n'a rien avoir avec de la censure. Il est particulièrement abjecte de ramener sur un même plan un groupe minoritaire (quelques citoyens venus perturber une conférence pour provoquer le débat) et un groupe majoritaire qui prend le pouvoir par un coup d'Etat (un groupe fasciste). L'amalgame d'un chahut comme relevant de la censure ainsi que la qualification des participants à la burqa pride comme « groupuscule fasciste » relève de ce climat de confusion généralisée et participe d'une rhétorique stérilisante. Dernièrement, on aura pu assister à une opération du même genre lorsque l'on mit sur un même plan une séquestration de patron suite à un licenciement et l'intrusion dans l'usine d'une milice privée venue imposer la terreur. Avec ce genre de raccourci en viendra-t-on un jour à dire que les résistants de l'insurrection du ghetto de Varsovie sont devenus des nazis le jour où ils ont décidé de passer à l'offensive ?

Ce genre d'opérations a comme conséquence de nier la réalité et l'historicité des rapports de pouvoir et de domination qui constituent les sociétés dans lesquelles nous vivons. Ce qu'il s'agit probablement d'empêcher c'est que les relations de domination puissent être questionnés, politisés et devenir l'enjeu de conflits collectivisés.

Nous sommes la jeunesse de ce pays

On nous accuse de « racisme » contre la société qui nous accueille parce que nous n'aurions pas respecté les règles du débat démocratique. Mais que cela plaise ou non, ce qu'il faudra bien un jour entendre c'est que nous sommes la jeunesse de ce pays. Nous avons grandit en Belgique, nous y avons vécu nos premiers amours, nous sommes passés par le bans de l'école, certains ont fait l'université, d'autres des écoles supérieures, d'autres encore par choix ou par nécessité économiques ont du travailler. Nous nous sommes rencontrés dans les manifestations de soutien à la Palestine. Nous nous sommes retrouvés aux côtés de ceux que l'on appelle les « sans-papiers ». Nous avons pris part ensemble aux assemblées populaires du printemps dernier qui ont donné un écho ici aux révoltes en cours de l'autre côté de la Méditerranée.

Ce que nous ne pouvons accepter c'est l’alternative dans laquelle on essaie de nous enfermer entre être dedans ou dehors, c'est-à-dire soit de se soumettre, de rendre les armes et de rentrer dans le rang, soit de combattre l'Université comme une chose extérieure, de devenir l'ennemi d'une société qui s'en prend à ses propres enfants, qui sacrifie sa propre population.

Nous savons que « défendre l'Université », « défendre nos valeurs », « défendre notre Civilisation » conduit et conduira nécessairement au replis sur soi et à la haine de l'autre. Nous ne voulons pas d'une université qui se construise comme un bunker ou comme une sorte d'Eglise laïque ni d'une Europe qui se transforme en forteresse. Ces « valeurs » auxquelles on nous demande d'adhérer avec fièvre et soumission reconduisent inlassablement l'idée d'Université à une essence pure et an-historique. Or plus une idée se présente comme pure plus elle s'éloigne du monde. L'Université (libre) de Bruxelles serait-elle devenue aussi labyrinthique qu'un château kafkaïen, tellement enroulée sur elle-même qu'elle n'offrirait plus à toute tentative de pénétration, d'irruption et d'altération qu'une résistance obstinée ?

Nous savons parce que nous le vivons chaque jour que les murs de cette citadelle, comme ceux derrière lesquels les élites européennes pensent pouvoir se cacher n'ont jamais tenus, qu'ils se lézardent de tous côtés et que toujours nous les avons traversés. C’est la frontière entre « chercheur » et « non-chercheur », « étudiant » et « non-étudiant », « enseignant » et « non-enseignant », entre « citoyen » et « sans-papiers » – c’est à dire entre un « dedans » et un « dehors » – qui aujourd'hui ne tient plus. L'effondrement salutaire de cette division est peut-être ce qui fait paniquer ceux qui ont des raisons objectives de craindre un bouleversement radical de la situation économique, sociale et politique. Leur volonté de ne pas voir tient peut-être également de ce que les catégories dans lesquelles ils enferment le monde sont aujourd'hui obsolètes. Lorsqu'une vision du monde se trouve mise en crise, s'en suit une période, plus ou moins longue, d'hallucinations dans laquelle plus grand monde ne parvient à distinguer grand chose. Tout se passe alors comme si le sens attaché à certaines « valeurs » re-devenait inassignable, qu'il re-devenait impossible de penser l'histoire en terme d'avancée et de recul, comme si négativité et positivité s’enlaçaient de manière indiscernable. Lorsque l'ancien se meurt et que le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres.

Une puissance d'agir renouvelée

Nous vivons dans un monde qui nous pousse chaque jour au replis, activant en nous la peur tout en exacerbant notre capacité à rester de marbre à la vision de l'étranger, de l'autre, de la différence, à continuer à vaquer à nos occupations. A coup d'exclusion et de règlements d'ordre publique on tente de maintenir un espace calfeutré, policé, composé d'individus sachant répondre aux exigences implicites de l'opinion majoritaire. Ce que l'on ose encore appeler l' « opinion publique » n'est plus qu'une zone d'ombres entre la sphère privé, les espaces institutionnels clos, l'entreprise et les domaines contrôlés par l'Etat. L’intérêt général ne peut dès lors se réaliser que d'une manière très abstraite, ne parvenant plus à prendre en compte la multiplicité des expériences de ceux qui peuplent ce pays.

Le peuple grec est aujourd'hui sacrifié à l’autel de la nécessité économique. Ici la traque aux personnes « sans-papiers », aux chômeurs, aux Indigènes, aux travailleurs précaires s'intensifie. Le soi-disant débat d’intérêt général sur le Front National est une opération de capture des puissances de révolte et de colère au sein du consensus démocratico-parlementaire. Nous avons mieux à faire que de défendre une fantasmatique forteresse attaquée par d'improbables barbares. Nous avons à construire une lutte nécessaire face aux politiques de destruction sociale, politique et écologique imposées un peu partout par le FMI et la Banque Centrale Européenne avec la démission de « nos » gouvernements. Ceux qui se sont permis de venir faire du bruit pour empêcher Caroline Fourest de rependre ses inepties sont ceux qui ont objectivement le plus à craindre d'une actuelle montée de l'extrême droite. Ce face à quoi nous luttons et qui constitue un danger réel ce n'est pas simplement l'extrême droite intégriste mais surtout la politique orchestrée par les gouvernements de technocrates qui sont au pouvoir partout en Europe et imposent les politiques liberticides et criminels du FMI et des agences de notation sous couvert de nécessité économique. Cette nécessité là est précisément celle qui a transformé l'université en supermarché de la connaissance, qui traque les chômeurs et rafle les personnes « sans-papiers », qui maintient les indigènes en marges de la société, qui construit des prisons, qui fait voter des lois pour criminaliser le droit de grève, le droit de manifestation et de réunion, le port du foulard ou de la burqa.

Aujourd'hui plus que jamais nous avons besoin de lutter contre la manière dont les femmes, les chômeurs, les sans-papiers, dont les indigènes, les indignés, les jeunes, les pauvres, les syndicalistes sont représentés et ne le sont pas – dans nos systèmes politiques et économiques, dans la culture dominante et dans les médiats, dans la publicité et dans les universités. Pour cela nous devons aussi lutter contre l'usage cynique de l' « émancipation des minorités », de l' « égalité des chances » et des « politiques d'intégration ». Nous ne pouvons supporter que les moyens d'émancipation de hier deviennent les armes de répression d'aujourd'hui ni que nos combats soient utilisés pour imposer des politiques assimilationnistes, racistes et ethnocentriques.

La burqa pride outre son caractère ironique vise à rendre explicite la réalité de la violence vécue quotidiennement par tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas correspondre à l'image unidimensionnelle de ce qu'on appelle aujourd'hui la « citoyenneté». Le nom burqa pride indique le retournement ironique d'une stigmatisation, l'appropriation du stigmate au sein d'une subjectivité rebelle qui rompt avec la dimension blessante des discriminations en suscitant fierté (pride) et possibilité d'une logique collective. Outre cette stratégie habille d'anti-parastase – dont ont usé les mouvements black, queer, trans, etc. – il s'agissait aussi d'activer la puissance magique qui entoure le tabou autour du port de la burqa pour provoquer l'inconscient colonial d'une société qui prétend en avoir finit avec le temps des colonies. Personne ne peut honnêtement identifier les personnes (étudiants, syndicalistes, enseignants, chômeurs, etc.) déguisées en burqa avec des islamistes. Si l'on accepte le trouble provoqué par cette intervention, on pourrait presque y voir un geste blasphématoire. Loin d'un inconséquent « droit au blasphème », il importe de rappeler que blasphémer c'est scandaliser nos proches, ceux et celles avec qui nous vivons et luttons. Le blasphème exige d'avantage que la vénération et l'identification respectueuses d'une tradition. Il est une méthode politique qui permet de mettre en tension un héritage – celui du féminisme, des luttes anti-racistes et anti-coloniales – afin de faire bouger les lignes, de faire vaciller les repères et de faire éclater le solipsisme blanc. Il nous faut reconnaître et faire vivre les conflits, les tensions, les colères et les offenses au sein du féminisme, au sein de l'anti-racisme et des luttes de décolonisation en tant qu'ils nous contraignent à redéployer nos catégories d'analyse et à expérimenter d'autres versions de l'égalité. A Chacun de tirer ses conclusions depuis les effets encore ouverts de la burqa pride.

Un positionnement oppositionnel multipolaire

Dans les marges de l'espace publique majoritaire, il y a toujours eu une autre logique de l'apparaître. D'abord vécue sous formes de murmures à peine audibles ou de silences, la violence de l'exclusion parvient quelques fois à se redéployer dans un élan transgressif, un élan de débordements et de projections utopiques. Lorsque des groupes ou des communautés écartés de la délibération publique entre en action et prennent la parole, ils manifestent un potentiel de résistance ainsi qu'une capacité expressive inédite. Dans les événements qui affleurent aujourd'hui un peu près partout dans le monde il y a le retour de la nécessité d'un changement radical de perspectives politiques. L’accueil majoritaire qui leur est fait consiste à rejeter du côté du chaos, de l'inaudible, de l'intégrisme les être parlants qui n'ont pas les qualités requises pour participer au débat et qui introduisent le trouble dans le consensus démocratique. Sans qu'aucune forme de représentation, ne semble, en l'état, capable de l’accueillir, cet espace se constitue à travers l'accumulation d'expériences singulières, par prise de parole directe permettant l'échange de vécu ainsi qu'une articulation dialogique des conflits. Un espace public oppositionnel est en-train-de-se-faire et il se construit autrement que sur les phénomènes flottants de l'opinion publique, des sondages et des enquêtes d'opinions qui procèdent par généralisations abstraites. Il se construit à travers des actes de réhabilitation d'une puissance d'agir déniée, des actes qui sont comme le moteur d'un accroissement des potentialités et qui s'accompagne d'une fierté retrouvée.

Ce texte est une invitation à une assemblée populaire qui adviendra avec le printemps.

Decolonize U(L)B !

Du « Narcissisme des petites différences »



« Il n'est manifestement pas facile aux humains de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est la leur ; ils n'en retirent alors aucun bien-être. Un groupement civilisé plus réduit, c'est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu'il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n'est pas maigre. Il est toujours possible d'unir les uns aux autres par les liens de l'amour une plus grande masse d'hommes, à la seule condition qu'il en reste d'autres en dehors d'elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement ; par exemple Espagnols et Portugais, Allemands du Nord et du Sud, Anglais et Écossais, etc. Je l'ai appelé « Narcissisme des petites différences », nom qui ne contribue guère à l'éclairer. Or, on y constate une satisfaction commode et relativement inoffensive de l'instinct agressif, par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres. Le peuple juif, du fait de sa dissémination en tous lieux, a dignement servi, de ce point de vue, la civilisation des peuples qui l'hébergeaient ; mais hélas, tous les massacres de Juifs du Moyen Âge n'ont suffi à rendre cette période plus paisible ni plus sûre aux frères chrétiens. Lorsque l'apôtre Paul eut fait de l'Amour universel des hommes le fondement de sa communauté chrétienne, la plus extrême intolérance de la part du christianisme à l'égard des non convertis en fut la conséquence inévitable ; intolérance demeurée étrangère aux Romains dont la vie publique et politique n'était point fondée sur l'amour, bien que pour eux la religion fût affaire d'État et que l'État fût tout imprégné de religion. Ce ne fut pas non plus l'œuvre d'un hasard inintelligible si les Germains firent appel à l'antisémitisme pour réaliser plus complètement leur rêve de suprématie mondiale...» (Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation)

Pour en finir avec le pseudo-féminisme : le "Black feminism"!

« Car les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître. Ils peuvent peut-être nous donner la possibilité, momentanément, de le battre à son propre jeu, mais jamais ils ne nous permettront de provoquer un véritable changement. Et cette menace pèse uniquement sur les femmes qui continuent à considérer la maison du maître comme leur seul point d’appui. » (Audre Lorde)

Le Black feminism (1) trouve ses origines dans un malaise au sein du mouvement des droits civiques et du mouvement féministe nord-américain lors des années 1970. En effet, il revendique un point de vue particulier (point de vue situé (2)) des femmes afro-Américaines à la fois sur le féminisme en général, et sur les luttes contre la ségrégation raciale. En tant que tel, le Black feminism n'est pas limité aux femmes afro-Américaines: dès ses origines, il inclut des femmes chicanas, « natives américaines », « sino-américaines », ou du « Tiers monde ». Il est plutôt caractérisé par la volonté de lier ensemble les problématiques du sexisme, du racisme et de l'oppression de classe.

L'un des textes pionniers du mouvement est publié en 1969 par Mary Ann Weathers: An argument for Black women’s liberation as a revolutionnary force (Un argument pour la libération des femmes noires comme force révolutionnaire) critique l'oppression commune de toutes les femmes, qu'elles soient blanches, noires, porto-ricaines, mexicaines, riches ou pauvres, etc.

L'année d'après, la Third World Women's Alliance (Alliance des Femmes du Tiers-Monde) publie le Black Women's Manifesto (Manifeste des Femmes noires), dans lesquelles elles affirment l'existence d'une spécificité de l'oppression dirigée contre les femmes noires. Co-signé par Gayle Linch, Eleanor Holmes Norton, Maxine Williams, Francs Beal et Linda La Rue, le manifeste, qui s'oppose tant bien au racisme qu'au capitalisme, affirme:  « La femme noire demande une nouvelle gamme de définitions de la femme, elle demande à être reconnue comme une citoyenne, une compagne, une confidente et non comme une vilaine matriarche ou une auxiliaire pour fabriquer des bébés. »

Le Black feminism développe le concept d'intersectionnalité (l’oppression des femmes noires est indissolublement sociale, sexuelle et raciale), appelé à un avenir prometteur dans la Troisième vague féministe. Il souligne l'existence d'enjeux spécifiques aux femmes noires, ignorées par le mouvement féministe dominé par les Blancs. Ainsi, Angela Davis, dans « Femmes, race et classe »(3), montre qu'alors que les Afro-américaines étaient victimes d'un programme de stérilisations contraintes, les femmes blanches étaient contraintes aux avortements clandestins. La Brigade des femmes du Weather Underground, un groupe radical blanc proche du Black Power, organisa d'ailleurs un attentat, le 6 mars 1974, contre les locaux du HEW (Département de la Santé et des Services sociaux) à San Francisco, exigeant que les femmes gèrent elles-même l'organisation et dénonçant les stérilisations contraintes des femmes de couleur pratiquées par le HEW. Si la position du Weather Underground à l'égard du féminisme et du Black feminism a pu faire débat, il n'en demeure pas moins que le numéro 2 de son journal clandestin, Osawatomie, y prêtait une certaine attention.

En 1973, Margaret Sloan-Hunter et d'autres femmes fondent la National Black Feminist Organization à New York. Deux ans plus tard, d'autres militantes liées au mouvement des droits civiques, au Black Nationalism ou au Black Panther Party, telles que Barbara Smith, Cheryl Clarke et Gloria Akasha Hull créent le Combahee River Collective à partir d'une section locale de la National Black Feminist Organization. Ce groupe féministe lesbien et radical mentionne, dans son manifeste créateur, d'importantes figures féminines du mouvement abolitionnisme, telles que Sojourner Truth, Harriet Tubman, Frances E. W. Harper, Ida B. Welles Barnett et Mary Church Terrell, présidente de la National Association of Colored Women fondée en 1896. Le Combahee River Collective s'oppose au séparatisme lesbien, considérant que ces dernières ne s'intéressent qu'à l'oppression sexiste à l'exclusion d'autres formes de domination, fondée sur la « race », la classe, etc. Le Combahee River Collective rejetait ainsi toute essentialisation de la femme, qui en ferait une figure éternelle et universelle, toute biologisation du genre, s'intéressant de près aux analyses économiques et politiques des diverses formes de domination. Sous l'impulsion principale de Barbara Smith, le collectif publiera de nombreux essais sur le féminisme, ajoutant une nouvelle perspective aux Women's studies, qui étaient alors principalement l'oeuvre critique de femmes blanches.

(1)« L’expression Black feminism, traduite dans les textes par "féminisme Noir", recouvre la pensée et le mouvement féministes africains-américains en tant qu’ils diffèrent du féminisme américain "en général", précisément critiqué et reconnu pour son "solipsisme blanc", héritier malgré lui de la fameuse "ligne de couleur" produite par les systèmes esclavagiste, puis ségrégationniste ou discriminatoire, encore à l’œuvre dans la société américaine contemporaine. Au contraire des textes, si le titre de ce volume a gardé l’expression Black feminism en l’état, comme provisoirement intraduisible, c’est qu’il nous a semblé important de présenter d’abord le féminisme africain-américain dans la spécificité de l’histoire politique d’où il a émergé, de maintenir dans sa langue sa force d’interpellation, face à une société anglo-saxonne clivée par le racisme : "White woman, listen !" – "Femme blanche, écoute !". Le féminisme Noir a représenté une véritable révolution politique et théorique pour l’ensemble des féminismes nord-américains et, dans une moindre mesure, européens. » (Elsa Dorlin, Black feminism. Anthologie du féminisme africain-américain 1975 - 2000)

(2) « Ce point de vue est caractérisé par deux problématiques étroitement liées. Premièrement, le statut économique et politique des femmes Noires les confronte à une série d’expériences qui les amène à percevoir la réalité matérielle selon une perspective différente de celle des autres groupes. Le travail, rémunéré ou non, qu’elles effectuent, les types de communautés dans lesquelles elles vivent, les différents modèles de relations qu’elles entretiennent avec autrui constituent autant de particularités qui suggèrent que les Africaines-Américaines vivent une autre réalité que celles et ceux qui ne sont ni Noirs ni femmes. Deuxièmement, ces expériences particulières stimulent une prise de conscience féministe Noire spécifique. En d’autres termes, non seulement un groupe subordonné fait l’expérience d’une autre réalité que celle du groupe dominant, mais il peut également interpréter cette réalité autrement. » (Patricia Hill Collins)

(3) Un chapitre lui est consacré, le chapitre XII : « Racisme, contrôle des naissances et libre maternité » (p 141-153)

Présentation de l'ouvrage d'Elsa Dorlin

De la définition de soi

Le préalable à toute démarche politique est la capacité de porter et d'imposer une définition de soi dans le champ social. Un soi collectif bien entendu. Cette démarche consiste à se définir d'une façon qui convienne à ceux qui la constituent. Elle a pour fonction de faire advenir un sujet historique (pour soi) d'un « nous » premier (en soi) qui n'a pas encore dessiné ses contours. Ce que d'Edward Saïd a appelé la « délimitation inaugurale ». Aussi cette auto-définition de soi doit être aussi pertinente que cohérente*. Mais, elle doit surtout être le fruit d'un processus de construction qui soit intro-déterminé, c'est-à-dire qui se fasse en toute maîtrise de soi-même. En d'autres mots, le résultat d' une autopoesis. Pour ce faire, ce nous primitif doit se libérer de la gangue des « objectivations » multiples et des divers champs de forces sociales dans lesquels il ne manque d'être pris.  Pour le dire avec Bourdieu :

« En structurant la perception que les agents sociaux ont du monde social, la nomination contribue à faire la structure de ce monde et d'autant plus profondément qu'elle est plus largement reconnue, c'est à dire autorisée. Il n'est pas d'agent social qui ne prétende, dans la mesure de ses moyens, à ce pouvoir de nommer et de faire le monde en le nommant : ragots, calomnies, médisances, insultes, éloges, accusations, critiques, polémiques, louanges, ne sont que la petite monnaie quotidienne des actes solennels et collectifs de nomination, célébration et condamnation, qui incombent aux autorités universellement reconnues ».

Et qui peut se prétendre investi d'une « autorité universellement reconnue » ? Et qui peut vous informer avec certitude « de la mesure de vos moyens » ? En tout cas, vous voilà prévenu : quand vous laissez l’initiative de la définition de vous-même à des personnes qui au mieux vous méprisent, ne vous étonnez pas du (piètre) résultat. Est-il besoin de rappeler que le terme « catégorie » (katègoreisthai) signifie étymologiquement « accusation publique » ?

Ces divers « objectivations » d'une certaine population ont une longue histoire où chacune de celles-ci fait écho aux autres : « Nous découvrons, observait Etienne Balibar, que dans la France actuelle « immigration » est devenu par excellence le nom de la race, nom nouveau mais fonctionnement équivalent à l’appellation ancienne, de même que « immigré » est la principale caractéristique permettant de ranger des individus dans une typologie raciste. C'est le lieu de se souvenir que que le racisme colonial avait déjà, typiquement, conféré une fonction essentielle à la casuistique de l'unité et de la différentiation, non seulement dans son discours spontané mais dans ses institutions et dans ses pratiques de gouvernement : forgeant l'étonnante catégorie générale de l' « indigène », et multipliant en même temps les subdivisions « ethniques » au sein de ce melting pot, au moyen de critères pseudo-historiques, prétendument univoques, permettant de fonder des hiérarchies et des discriminations (« Tonkinois » et « Annamites », « Arabes » et Berbères », etc.). Le Nazisme a fait de même en divisant les sous-hommes en « juifs » et « Slaves », voire subdivisant ceux-ci, et reportant sur la population allemande elle-même le délire des typologies généalogiques ». Cette dialectique typologique, si utile, de « l'unité » et de la « différenciation » s'est-elle arrêtée aujourd'hui ? Cette étrange dialectique de l'un et du multiple au sein de la catégorie des « eux » a-t-elle pris fin ? Rien n'est moins sûr...

Ainsi,  avant de l'endosser naturellement, demandez-vous, d'où vient très exactement la catégorie « musulman » dont on vous affuble avec tant d'empressement. Et à qui et à quoi sert-elle ? Oui, qu'est-ce qu'un « musulman » ? Et qui le définit et suivant quels critères ? Ensuite qu'est qu'un « intégriste » et qu'est ce qui le distingue d'un musulman « paradigmatique ». Et qu'est-ce qu'un « islamiste » (ce qui est encore autre chose) ?

Voici une piste. A partir de la moitié des années '70, un « recodage » culturaliste du racisme et de la race a eu lieu, ce recodage a produit un nouveau type de racisme, « born again racism » (Théo Goldberg), beaucoup plus virulent et plus pervers que le précédent, puisqu'il permettait la dénégation de celui-ci, en le camouflant derrière des grands principes qui appelaient le consensus (discours humanitaire, laïcité, égalité homme et femme...). L' apparition de ce nouveau racisme est contemporain de la « Révolution conservatrice » (Thatcher, Reagan) et en a été le meilleur allié : ainsi, il a permis la diversion devant les avancées du néo-libéralisme de ces années-là. C'est dans ce contexte, à la fin des années '70 (dans les années '80 en France et plus tard en Belgique), que les « travailleurs immigrés » d'antan (et leurs descendants) se sont transformés opportunément en « musulmans » (et ses déclinaisons plus ou moins péjoratives). Et tout nous montre à présent que ce fut une aubaine pour tout le monde, sauf pour eux, les objets de l'assignation.

Voilà une preuve que les rites d’institution et le « pouvoir symbolique » dans le monde social ne sont pas qu'une vue de l'esprit d'intellectuels en mal de théorie... Voilà également une preuve que vous ne pourrez pas vous tirer d'affaire sans recourir d'une manière ou d'un autre à un « essentialisme stratégique ».

Le point de départ de l’élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un “connais-toi toi-même” en tant que produit du processus historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un tel inventaire qu’il faut faire pour commencer. » (Gramsci)

Qui sont-ils ?

Géographie mentale : Ils sont plus d’un milliard d'êtres hostiles, répartis sur cinq continents et parlant une douzaine de langues... Ils se « reproduisent comme des rats », forment une masse hirsute, pauvre et hystérique. Ils n’aiment pas l’alcool en dépit de l’étymologie. Ils ne consomment pas plus le porc, qui n’est pourtant pas leur totem… Ils n’aiment pas Darwin et Darwin le leur rend bien… Ils ont une sainte horreur de la démocratie, Montesquieu, le négrophobe, savait pourquoi… Ils n’acceptent pas les droits de l’homme même sous la menace de bombardiers. Ils haïssent, d'instinct, les juifs et ne s’en remettent pas d’avoir été doublés sur l’affaire de la Shoah... Ils ne connaissent pas Maïmonide et son Guide des égarés, pourtant écrit en arabe… Ils condamnent l'homosexualité et ignorent qui peut bien être Abu Nuwas. Ils n’ont ni sens de l’humour ni sens critique, pour eux lire Voltaire est une torture… Ils n'ont ni esprit de géométrie ni esprit de finesse… Ils voilent leur femme et violent les nôtres. Ils ont des pratiques et des mœurs aussi absurdes qu’étranges... Ils célèbrent des fêtes bizarres et cruelles suivant un calendrier autant lunaire que décalé. Ils sont archaïques, médiévaux, enfermés dans des traditions obsolètes et abscondes. Ils sont rétifs à toute science, allergiques à tout savoir, ont en horreur l’idée de raison. Ils aiment la guerre, la violence, la désolation... Ils sont irrationnels et menaçants. Ils nous haïssent pour ce que nous sommes. Ils ont le cul posé sur nos hydrocarbures et notre uranium par on ne sait quelle ironie de la géographie et de l'histoire. Ils ne pensent, entre deux prières, qu’à copuler et à baffrer, leur apport à l'Histoire universelle se résume au zéro… Ils ont pour livre saint une déclinaison orientale de « Mein kampf ». Ils gangrènent nos écoles, assiègent nos hôpitaux, saturent nos prisons, hypothèquent nos économies, remplissent les colonnes de nos journaux, s'invitent quotidiennement dans nos petites lucarnes... Ils détériorent, pervertissent, subvertissent nos identités... Ils s’introduisent, s’immiscent, se glissent, se tapissent partout au bénéfice d'obscurs réseaux, ils sont partout... Ils travaillent à faire de nous des dhimmis et à la constitituon d' une Eurabia dont nous serions les dindons. Qui sont-ils ? Ce sont les grands « Eux » (1) d'aujourd'hui… Ce sont les musulmans, plaie du XXIe siècle !

(1) « Le conflit intercivilisationnel sera la phase ultime de l’évolution du conflit dans le monde moderne » (S. P.Huntington)

Les groupes sociaux subalternes

« L’histoire de groupes sociaux subalternes est nécessairement fragmentée et épisodique. Il est hors de doute que, dans l’activité historique de ces groupes, il y a une tendance à l’unification, fut-ce à des niveaux provisoires, mais cette tendance est continuellement brisée par l’initiative des groupes dominants et ne peut être démontrée qu’après l’achèvement du cycle historique, si celui-ci se conclut par un succès. Les groupes subalternes subissent toujours l’initiative des groupes dominants même quand ils se rebellent et se soulèvent : seule la victoire « permanente » brise, et pas immédiatement, la subordination. En réalité, même quand ils paraissent triomphants, les groupes subalternes sont seulement en état de défense et d’alerte. Toute trace d’initiative autonome de la part de groupe subalternes devrait donc être d’une valeur inestimable pour l’historien intégral ; il résulte de cela qu’une telle histoire ne peut être traitée que par monographie et que chaque monographie demande une somme considérable de matériaux souvent difficile à rassembler [...] Souvent les groupes sociaux subalternes sont d’une autre race (autre culture et autre religion) que les groupes dominants et souvent ils sont un mélange de races diverses, comme dans le cas des esclaves. [...] Les classes subalternes, par définition, ne sont pas unifiées et ne peuvent s'unifier tant qu'elles ne peuvent pas devenir « État » : aussi leur histoire est-elle mêlée à celle de la société civile, c'est une fonction « fragmentée » et discontinue de l'histoire de la société civile et, par ce biais, de l'histoire des États ou des groupes d’États. Il faut donc étudier : 1. la formation objective des groupes sociaux subalternes à cause du développement et des changements qui se produisent dans le monde de la production économique, leur diffusion quantitative et leur origine dans des groupes sociaux préexistants, dont ils conservent pendant un certain temps la mentalité, l'idéologie et les buts;  2. leur adhésion active ou passive aux formations politiques dominantes, leur tentative d’influer sur les programmes de ces formations, pour imposer leurs propres revendications et les conséquences qu'ont eues ces tentatives dans la détermination de processus de décomposition et de renouveau ou de néoformation; 3. la naissance de nouveau partis des groupes dominants pour maintenir le consensus et le contrôle des groupes subalternes; 4. les formations propres de groupes subalternes pour des revendications de caractère restreint et partiel; 5. les nouvelles formations qui affirment le caractère d'autonomie des groupes subalternes mais dans les cadres anciens;  6. les formations qui affirment l'autonomie intégrale... »

 (Gramsci, Cahiers de prison)

Du « paria conscient »

« Dans une série d’essais remarquables des années 1940, Hannah Arendt – à partir des travaux de Max Weber et de certaines intuitions fulgurantes de Bernard Lazare – a proposé d’analyser la condition juive en Europe moderne, notamment en Allemagne, comme celle d’un peuple paria. Le concept de « paria », qui désigne à l’origine les plus basses castes en Inde considérées comme « impures » ou « intouchables », a été reformulé, au cours du XIXe siècle, pour désigner en Europe les groupes ou catégories sociales discriminées, exclues, méprisées ou opprimées. Le sociologue Max Weber définissait les Juifs en Europe comme un pariah Gastvolk, un peuple-hôte paria, c’est à dire un groupe héréditaire, dépourvu d’organisation politique autonome, caractérisé par des « privilèges négatifs » associés à un rôle économique particulier ; un peuple paria est donc un peuple-hôte vivant dans un environnement étranger, dont il est séparé rituellement, légalement ou de facto – ce qui correspond, selon Weber, à la situation des juifs en Europe.

 Selon Arendt, « le destin des juifs en Europe n’était pas seulement celui d’un peuple opprimé, mais également celui d’un peuple paria, selon la formule de Max Weber. Cette situation sociale de parias en vertu de laquelle, à titre d’individus, ils demeuraient extérieurs à la société, reflétait le statut politique du peuple tout entier. Ainsi les poètes, les écrivains et les artistes juifs ont-ils pu concevoir la figure du paria qui renferme une nouvelle idée de l’homme, extrêmement importante pour l’humanité moderne. »

Hannah Arendt s’est inspirée surtout des écrits de Bernard Lazare, un écrivain anarchiste/sioniste français qui a été le premier à se battre pour la défense du capitaine Dreyfus. Dans son recueil de fragments, Le Fumier de Job (publié après sa mort, en 1928) Lazare décrivait la condition des juifs comme celle d’un peuple paria, qu’il incitait à lutter pour ses droits. Selon Arendt, il a eu le mérite de « mettre à jour la qualité de paria caractéristique de l’existence juive, et il a cherché à concrétiser le droit de cité dans le monde de la politique européenne ». Critique sévère du conformisme dans les rangs juifs, Lazare considérait, écrit Arendt, que « tout paria qui refusait d’être un rebelle était responsable de sa propre oppression et, simultanément, de la souillure qui en rejaillissait sur l’humanité en lui ».

Selon leur réaction à leur condition de parias, les Juifs vont se diviser, écrit Arendt, en deux groupes : les parvenus et les parias conscients. D’une part, la lignée des Juifs enrichis, conformistes et férus de « respectabilité » – depuis Bleichröder, le banquier de Bismarck, jusqu’aux Rothschild ; d’autre part la « tradition cachée » des exclus et persécutés qui se révoltent contre la société : Heinrich Heine, Franz Kafka, Bernard Lazare. Le parvenu typique est un notable de la bourgeoisie juive assimilée, libéral bon teint et souvent méprisant envers les Ostjuden, les immigrés juifs venus du Shtetl polonais ou russe. Le paria conscient est un marginal qui assume sa marginalité, un esprit non-conformiste, qui fait de son exclusion sociale le point archimédien d’une critique radicale de l’ordre établi. Selon Hannah Arendt, la nouvelle couche d’intellectuels juifs, apparue à la fin du XIXe siècle, obligée de trouver son pain quotidien et son auto-respect en dehors de la société juive, est particulièrement exposée (« sans protection ni défense ») à la nouvelle vague de haine anti-juive au tournant du siècle, et c’est en son sein que se développe la « conscience paria » rebelle, opposée à la posture conformiste du parvenu.

Cette hypothèse de Hannah Arendt, qui lui sert comme une grille d’interprétation de l’histoire juive moderne, nous semble tout à fait intéressante, comme point de départ pour étudier la culture juive allemande comme culture paria, « minoritaire ». A une réserve près : Hannah Arendt semble privilégier l’aspect identitaire dans sa définition du « paria conscient » ; à ses yeux le grand mérite de Bernard Lazare, représentant idéal-typique de cette figure, fut d’avoir compris que « le Juif en tant que tel devait devenir un rebelle et se faire le défenseur d’un peuple opprimé, luttant pour conquérir sa liberté, combat qui va de pair avec la libération sociale et nationale de tous les opprimés d’Europe ». C’est à cause de cette approche « identitaire » qu’elle ne cite pas son ami Walter Benjamin, qu’elle admirait beaucoup, parmi les exemples de parias « conscients ». Il nous semble donc préférable de parler de « parias rebelles », une rébellion qui peut prendre des formes nationales – « défense d’un peuple opprimé » – ou universelles, par l’adhésion à des utopies émancipatrices.» (Michael Löwy)

L’objet « islam » et la Révolution conservatrice

« Les expressions de l’islamophobie contemporaine remontent aux années ’70*, notamment à la crise économique du milieu des ces années. L’objet « islam », dont les médias se sont saisis ces trois ou quatre dernières décennies (et qu’ils ont contribué à construire), est devenu un outil qui a permis de faire triompher la révolution conservatrice amorcée au moment de la crise des années ’70. L’inflation du discours sur l’islam a eu tendance à faire sortir les questions de classe du champ de vision générale de la société française. Et de singulariser en les criminalisant et en les racisant sur un mode euphémisé les segments les plus fragilisés des classes populaires. En d’autres terme, ce processus, qui a permis de faire triompher toute une logique conservatrice, dans lequel les médias ont joué un rôle actif, n’a pas eu seulement comme fonction de mettre à l’index les musulmans, mais plus largement, il a été utilisé comme instrument pour propager un agenda politique conservateur et libéral. » (Thomas Deltombe)

  Ecouter la conférence

*Elles sont contemporaines d'une autre restauration dans le champ des idées : « Les nouveaux philosophes » !

« Chaque nouvel empire prétend toujours être différent de ceux qui l'ont précédé »


«  L'histoire est faite par les hommes et les femmes, mais elle peut également être défaite est réécrite, à coups de silences, d'oublis, de formes imposées et de déformations tolérées, de telle sorte que « notre » Est, où notre « Orient », devienne vraiment « nôtre », que nous puissions le posséder et le diriger. Je dois dire que je n'ai pas de « véritable » Orient à défendre. En revanche, j'ai le plus grand respect pour la capacité qu'ont ces peuples à défendre leur propre vision de ce qu'ils sont et de ce qu'ils veulent devenir.

 Des attaques massives, d'une agressivité planifiée, ont été lancé contre les sociétés arabes et musulmanes contemporaines, accusées d'arriération, d'absence de démocratie et d'indifférence pour les droits des femmes. Au point et de nous faire oublier que des notions telles que la modernité, les Lumières et la démocratie ne sont en aucun cas des concepts simples et univoques que chacun finirait toujours par découvrir, tels les oeufs de Pâques cachés dans son jardin. L'inconscience stupéfiante de ces jeunes communicateurs arrogants, qui parlent au nom de la politique étrangère sans posséder la moindre notion vivante (ni la moindre connaissance du langage des gens ordinaires), a fabriqué un paysage aride, prêt à accueillir la construction par la puissance américaine d'un ersatz de libre « démocratie » de marché. Inutile de connaître l'arabe, le farsi ou même le français pour pontifier sur l'effet domino de la démocratie dont le monde arabe aurait le plus grand besoin.

La volonté de comprendre d'autres cultures à des fins de coexistence et d'élargissement de son horizon n'a rien à voir avec la volonté de dominer. Cette guerre impérialiste - concocté par un petit groupe de responsables américaines non élus et menée contre une dictature du tiers-monde déjà dévastée, pour des raisons idéologiques liées à une volonté de domination mondiale, de contrôle sécuritaire et de mainmise sur des ressources raréfiées - est certainement une des catastrophes intellectuelles de l'histoire, notamment parce qu'elle a été justifiée et précipitée par des orientalistes qui ont trahi leur vocation de chercheurs. Des experts du monde arabe et musulman comme Bernard Lewis et Fouad Ajami ont exercé une influence majeure sur le Pentagone et le conseil national de sécurité de George W. Bush : ils ont aidé les faucons à penser avec des idées aussi grotesques que l’« esprit arabe », où le « déclin séculaire de l'islam ».

Actuellement, les librairies américaines sont remplies de volumes épais au titres tapageurs évoquant le lien entre « islam et terrorisme », l’« islam mis à nu », la «menace arabe » et autre « complot musulman », écrits par des polémistes politiques prétendant tirer leurs informations d'experts ayant soi-disant pénétré l'âme de ces étranges peuplades orientales. Ces bellicistes ont bénéficié du renfort des chaînes de télévision CNN et Fox News, ainsi que d'une myriade de radios évangélistes et conservatrices, de tabloïds et même de journaux respectables, tous occupés à recycler les mêmes généralités invérifiables afin de mobiliser l' « Amérique » contre les démons étrangers.

Sans cette impression soigneusement entretenue que ces peuplades lointaines ne sont pas comme « nous » et n'acceptent pas « nos » valeurs, clichés qui constituent l'essence du dogme orientaliste, la guerre n'aurait pas pu être déclenchée. Tous les puissants se sont entourés de tels chercheurs à leur solde, les conquérants hollandais de la Malaisie et de l'Indonésie, les armées britanniques en Inde, en Mésopotamie, en Égypte et en Afrique de l'Ouest, les contingents français en Indochine et en Afrique du Nord. Ce qui conseillent le Pentagone et la Maison-Blanche use des mêmes clichés, des mêmes stéréotypes méprisants, des mêmes justifications pour l'utilisation de la puissance et de la violence. « Après tout, répète le choeur, ces gens ne comprennent que le langage de la force. » (…)

Chaque nouvel empire prétend toujours être différent de ceux qui l'ont précédé, affirme que les circonstances sont exceptionnelles, que sa mission consiste à civiliser, à établir l'ordre et la démocratie, et il n'utilise la force qu'en dernier recours. Le plus triste et il se trouve toujours des intellectuels pour trouver des mots doux et parler d'empires bienveillants ou altruistes. » (Edward Saïd)