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« Il se peut que je fuie, mais tout au long de ma fuite, je cherche une arme ! »


« La possibilité d’un malentendu entre nous, en tant que personnes, proviendra toujours du fait que je suis un étranger. Ce sera toujours de ma faute. Les choses secrètes que je cache à presque tout le monde et surtout à ceux qui sont aimables et bienveillants, mais intellectuellement incapables de comprendre pleinement quelle épreuve c’est d’être chassé comme un gibier, rejeté comme un étranger, ces choses excluent pour toujours la possibilité d’une entente parfaite. Une fois que vous aurez admis cela, vous me comprendrez mieux. Ayez cette idée toujours présente à l’esprit et soyez patiente avec moi.

Généalogie de « l'islamo-gauchisme »


 À partir de 2003-2004, au fur et à mesure que s’est amplifiée la campagne contre les élèves voilées, un vague consensus national s’est construit autour du principe de la prohibition, mais cela n’est pas allé sans résistance. Et ce sont précisément ces résistances qui ont été qualifiées du délicat sobriquet d’ « islamo-gauchiste »...

Premières concernées par cette campagne, les personnes issues de l’immigration coloniale et postcoloniale, ces « immigrés » de première, deuxième et troisième « génération » ont ainsi globalement et massivement été antiprohibitionnistes – mises à part certaines exceptions anecdotiques systématiquement mises en avant par les médias. Déjà montrés du doigt et frappés par les politiques sécuritaires, victimes de discriminations et d’exclusions de toutes sortes, premières cibles des violences policières, ces « indigènes » des deux sexes, qu’ils soient ou non « croyants », comprenaient spontanément que cette campagne était dirigée contre eux ; qu’il s’agissait, à travers leur religion de référence, même s’ils ne s’en réclamaient pas eux-mêmes [1] d’une stigmatisation de plus.

Le maître funambule


‎« La seule raison qui fait que vous parlez à Martin est que vous avez peur de Malcolm. C'est vraiment la seule raison qui vous fait parler à Martin. D'ailleurs, ensuite, lorsque les deux hommes en arrivèrent au même stade (et cela se passa sous vos yeux) - c'est à dire lorsqu'ils se rejoignirent -, alors ce fut le grand désastre noir: le complet désastre. Lorsque Malcolm revint de la Mecque et déclara "Être blanc n'est qu'une attitude; les Blancs ne sont pas des démons. Vous n'êtes blancs que tant que vous le voulez." Lorsque Martin lia la plainte des éboueurs de Memphis avec celle de la Corée et du Vietnam, alors les deux hommes furent assassinés.» (James Baldwin)

 « Nous avions l'impression de regarder un maître funambule jouer avec la mort sur un fil vibrant.» (Eldridge Cleaver)


Hommage de Michael Hardt



Le trou noir de la laïcité française : la colonisation (de l’Algérie)


Famille chrétienne de Grande Kabylie (crédit photo : Lalla Kowska Régnier)  
« En 1892, une commission sénatoriale se rend en Algérie, Jules Ferry qui la préside, est atterré - ce qui nuance son image de chantre de la colonisation : « Nous les avons vues, ces tribus lamentables, que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que le régime forestier pourchasse et appauvrit [...]  il nous a semblé qu'il se passait là quelque chose qui n'est pas digne de la France, qui n'est ni de bonne justice nu de politique prévoyante ».

 Mais les réclamations légitimes que Ferry énonce dans son rapport échoueront devant les déterminations des colons. Ces derniers – représentants exclusifs de l'Algérie au Parlement français – empêchent toute réforme du système et, notamment, du Code de l'indigénat, établit en 1881. Cet ensemble législatif et réglementaire, répressif et discrétionnaire institutionnalise, dans les colonies, la distinction entre « sujet » et « citoyen ».

Être musulman, c'est être sujet et non citoyen. La France laïque « racialise » le sens du terme « musulman » pour ne pas être tenue d'accorder la citoyenneté à ceux qui se convertirait au christianisme. Ainsi la cour d'appel d'Alger affirme, en 1903, que le terme de musulman « n'a pas un sens purement confessionnel, mais¨[...] désigne au contraire l'ensemble des individus d'origine musulmane[...]sans qu'il y ait lieu de distinguer s'ils appartiennent ou non au culte mahométan »*. Autrement dit, il existe des musulmans chrétiens !

Tout cela est à l'origine d'incompréhension tenace : j'ai récemment tenté d'expliquer à une petit-fille d'immigré qu'un code de la laïcité pouvait consister simplement en une synthèse du dispositif juridique laïque existant ; elle m' a répliqué que « cela lui rappelait trop le code de l'indigénat » pour qu'elle l'accepte. Sa réponse est très compréhensive dans une situation ou la laïcité est principalement invoquée de façon répressive, et dirigée contre l'islam.

Autre membre de la commission Emiles Combes, déclare que la France « demande à ces instituteurs français ou indigènes, de monter le plus grand respect pour les croyances des élèves et de leur parents, de s'abstenir scrupuleusement de la moins de critique à l'égard du Coran. » Mais Combe est un gallican et il se montrera par la suite hostile à une application de la loi de séparation en Algérie.

Anna Bozzo indique que le décret de septembre 1907 permet de continuer à privilégier, vis-à-vis de l'islam, « une approche sécuritaire remontant au temps de la conquête » : on crée « trois associations cultuelles musulmanes, au niveau de trois préfectures algériennes, sous l'égide du préfet ». Celles-ci continuent « à recevoir les sommes inscrites au budget pour le culte musulman », privé de ressources par le séquestre des biens habous qui, jusqu'à la colonisation, permettaient d'entretenir les mosquées et de pourvoir à la gestion de culte.

La création d'associations cultuelles fictives - celle d'Alger est dirigée par le secrétaire de la préfecture! - est un des moyens pour l'administration coloniale de continuer d'exercer une surveillance étroite, de garder une optique gallicane qui prive l'islam de la liberté dont jouissent désormais les autres cultes. L'adage « on fait dire à l'imam, le contraire de ce que veut l'islam » apparaît à ce moment-là. Et la laïcité algérienne est réduite au « rôle d'une marque identitaire d'Européens d'Algérie, qui en fait une sorte de quatrième religion aux yeux des musulmans ». Des musulmans vont réclamer l'application à l'Algérie de la loi 1905. Le premier est l'émir Khaled, petit-fils de l’émir Abdelkader, en 1924. Quelques années plus tard, dans les années 1930, le mouvement réformiste musulman de Ben Badis inscrit dans son programme la séparation du culte musulman de l’État. En août 1944, le gouverneur nommé par le Général de Gaulle s'engage à le faire appliquer.

Le thème de la séparation devient récurrent. L'Union démocratique du manifeste algérien de Ferhat Abbas, rédige un argumentaire fourni : « la laïcité de l’État à contribué à la paix religieuse en France et a constitué un énorme progrès[...] Ce qui fut un progrès pour la France ne peut pas ne pas être en Algérie. On comprend pourquoi le colonialisme a cherché et réussi à violer la loi 1905, on comprend aussi pourquoi nous sommes plus que jamais attachés à la laïcité. »

Après le vote d'une motion en ce sens par le congrès des Oulémas, en mars 1947, le cheikh Brahimi réclame en leur nom au ministre de l'Intérieur, Edouard Depreux, « l’application effective de la loi sur la séparation du culte et de l’État ». Depreux répercute cette revendication devant le Parlement Français : « très légitimement, ce que nous demandent les croyants la-bas, c'est que la République française, pleinement laïque et pleinement démocratique, ne fasse pas dans l'application de la loi aucune différence ». Il est applaudi « sur quelques bancs sur l'extrême gauche. » Les colons vont continuer à bloquer l’affaire et, en 1954, la guerre d'Algérie commence. Après 1958, c'est-à-dire bien trop tard, la France tente une politique dite de « discrimination positive » validée alors par le conseil constitutionnel comme respectant l' « égalité de tous devant la loi ». Cela montre que, quand elle perçoit que ses intérêts vitaux se trouvent en jeu, la France n'hésite pas à prendre ses distances avec le sacro-saint principe du « citoyen abstrait ».... »

(Jean Baubérot, La laïcité falsifiée)

*P. Weil, Liberté, égalité, discriminations : L'identité nationale au regard de l'histoire, Gallimard, Paris, Grasset, 2008, p. 96.

Le Crif ordonne la censure, l'université Paris 8 obéit !

Julien Salingue, membre fondateur du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient, réagit à la décision de l'université Paris 8 de retirer son autorisation au colloque «Israël, un État d'apartheid?» prévu les 27 et 28 février prochains et auquel il devait participer: «Comme l’an passé à l’ENS, la direction d’un établissement public d’enseignement supérieur a cédé aux injonctions» du Conseil représentatif des institutions juives de France.

Dans un courrier daté du 17 février 2012, le président de l’université Paris 8 a informé les organisateurs du colloque « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international: Israël, un État d'apartheid? », prévu les 27 et 28 février prochains, qu’il retirait l’autorisation qu’il avait accordée à cette initiative.

Prétextant de possibles «troubles à l’ordre public», la direction de l’université a donc décidé d’annuler deux journées de conférences-débats réunissant des spécialistes venus, entre autres, de France, d’Italie, de Belgique et de Grande-Bretagne. Universitaires, journalistes, membres du Tribunal Russel sur la Palestine… n’ont donc pas droit de cité à Paris 8, héritière de l’université de Vincennes. Les fondateurs de cette dernière apprécieront. Michel Foucault et Gilles Deleuze doivent se retourner dans leur tombe.

Cette décision a de quoi surprendre ceux qui, comme moi, ont suivi de près l’organisation du colloque. L’université avait en effet non seulement accordé son autorisation mais également soutenu l’initiative en lui attribuant un financement du Fonds de solidarité et de développement des initiatives étudiantes (FSDIE). Le programme et les intervenants du colloque étaient alors connus. Que s’est-il passé depuis?

Il y a 3 jours, le Crif publiait sur son site un «communiqué» dans lequel il dénonçait l’organisation du colloque. Invoquant la «provocation à la discrimination nationale, raciale ou religieuse», le Crif demandait la censure du colloque, diffamant au passage l’un des intervenants, Omar Barghouti, en affirmant que « les thèses prônées par ce dernier ont été jugées à plusieurs reprises comme constituant un délit de provocation à la discrimination précitée », alors que Barghouti n’a jamais été condamné.

Le CRIF ne se contentait pas d'appeler à la censure, mais menaçait: « De par sa nature, ce colloque pourrait être susceptible de provoquer des troubles manifestes à l'ordre public ».

Comme l’an passé à l’ENS, certains « amis d’Israël » ont donc décidé d’exercer des pressions sur une institution universitaire, foulant au pied la liberté d’expression et les libertés académiques. De toute évidence, le débat n’est pas le point fort du Crif et de ses affidés, pour qui certaines questions ne méritent même pas d’être posées dans l’espace public.

Et comme l’an passé à l’ENS, la direction d’un établissement public d’enseignement supérieur a cédé aux injonctions et aux menaces d’un organe qui prétend représenter la communauté juive de France mais qui n’est en réalité qu’une représentation diplomatique bis de l’État d’Israël. La direction de l’université Paris 8 n’en sort pas grandie.

Espérons que la communauté universitaire et tous les défenseurs de la liberté d’expression et de la liberté académique réagiront à cette consternante décision. Et attendons aussi, sans trop d’espoir, la réaction des dirigeants politiques qui se sont récemment pressés au dîner du Crif.

Nul besoin de partager les points de vues des différents intervenants au colloque, qui sont en outre très loin d’être unanimes sur les questions qui seront discutées, pour comprendre ce qui est en jeu ici. Que le Crif refuse d’entendre tout propos critique au sujet d’Israël est une chose. Qu’une université s’incline face à des menaces de cet ordre en est une autre. Car ce sont bien des libertés démocratiques essentielles qui sont ici bafouées, et nul ne sait qui sera la prochaine victime de ces campagnes d’intimidation et de censure.

« Plus on prendra de soin pour ravir aux hommes la liberté de la parole, plus obstinément ils résisteront »* (Spinoza).

Annexe

Pour information, le résumé de l'une des deux interventions que j’ai préparées pour le colloque. Chacun pourra ainsi juger sur pièces.

L’administration civile de l’apartheid

Juin 1967. Après la guerre des 6 jours, Israël occupe l’ensemble de la Palestine. Les habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se retrouvent, de facto, sous administration israélienne. Une administration militaire des territoires occupés est mise en place, qui va régir la vie quotidienne des Palestiniens au moyen d’ordres militaires. Officiellement nommé «Administration civile» en 1981, le gouvernement militaire n’a toujours pas, à l’heure actuelle, été dissous. Il continue d’émettre des ordres qui ont force de loi et qui peuvent, le cas échéant, conduire les Palestiniens à être jugés et condamnés par des tribunaux militaires israéliens. Pour la seule année 2010, 9542 Palestiniens ont été déférés devant ces tribunaux, avec un taux de condamnation de 99.74%.

Les colons israéliens, bien que résidant eux aussi en Cisjordanie, ne sont pas sujets aux mêmes lois et réglementations. Divers mécanismes juridiques leurs permettent en effet d’échapper aux ordres et aux tribunaux militaires, et de ne répondre qu’aux lois et à la justice civile israéliennes, moins contraignantes et plus respectueuses des droits de la défense. Coexistent donc, au sein d’un même territoire, deux systèmes judiciaires qui traitent de manière différenciée les habitants de Cisjordanie en fonction de critères ethnico-religieux. Comment est organisé ce système discriminatoire? Comment se manifeste-t-il au quotidien? Dans quelle mesure est-il l’expression de pratiques pouvant être assimilées à une politique d’apartheid?

Julien Salingue

Voir aussi

Comment peut-on ne pas être blanche ?

« Les normes dominantes entretiennent chez les femmes issues des minorités un douloureux sentiment d’inadéquation. Susan Bordo cite la présentatrice de télévision noire Oprah Winfrey, qui confiait avoir toujours rêvé de cheveux « qui se balancent d’un côté et de l’autre » quand elle bouge la tête, au lieu de ses cheveux crépus ; ce regret fait écho à celui qu’elle a elle-même éprouvé enfant : « J’avais les mêmes frustrations avec ma chevelure “juive”, épaisse et frisée. » Rokhaya Diallo, dans Racisme : mode d’emploi, mentionne aussi le cas de Jennifer Grey, vedette en 1987 de l’immortel Dirty Dancing. Complexée par son nez « juif », Grey « a eu recours à une rhinoplastie qui a l’a rendue méconnaissable. Déstabilisé, son public lui a tourné le dos et sa carrière a brutalement pris fin. Cette actrice, qui était pourtant perçue comme belle, était à ce point obsédée par un trait ethno-racial fantasmé qu’elle a décidé de le faire disparaître ». L’intervention « lui a purement et simplement fait perdre son identité », comme elle l’exprime elle-même : « Je suis entrée dans la salle d’opération telle une célébrité et j’en suis ressortie anonyme. »

 Désormais, cependant, ce sentiment d’inadéquation touche les populations du monde entier. En soi, le phénomène n’est pas nouveau : la domination de l’Occident sur le monde a amené de longue date les populations non blanches à intérioriser ses critères esthétiques. Spécialiste du marché de la beauté et de son histoire, Geoffrey Jones cite Charles Darwin qui, en 1871, estimait qu’il n’existait pas de standard universel de beauté ; « mais Darwin, objecte-t-il, avait étudié la biologie, pas le marketing. En 1914, il aurait peut-être changé d’avis ». Paris et New York se sont imposées très tôt comme les capitales mondiales du bon goût. Dans l’entre-deux-guerres, Greta Garbo et Marlene Dietrich étaient citées jusqu’en Corée – alors sous occupation japonaise – comme des incarnations de l’idéal féminin. Secondant Hollywood, la télévision, après la Seconde Guerre mondiale, a progressivement diffusé l’American way of life au cœur des foyers du reste de la planète. La création de concours de beauté internationaux, à la même période, résume bien l’évolution en cours : les premières gagnantes de Miss Monde, lancé en Angleterre en 1951, et de Miss Univers, aux États-Unis en 1952, étaient toutes deux scandinaves. Jones souligne aussi le rôle méconnu des duty free shops dans la diffusion des modèles et des produits ; le premier ouvrit à l’aéroport de Shannon, en Irlande, en 1946. Puis, ces dernières décennies, la mondialisation des industries culturelles et médiatiques, celle des grandes marques du luxe et de la beauté, l’arrivée de la télévision par satellite, les déclinaisons locales de magazines féminins européens ou américains ont encore renforcé cette tendance.

 Mannequin vedette des années 1990, l’Allemande Claudia Schiffer, qui a été sous contrat aussi bien avec Chanel qu’avec L’Oréal, apparaît comme emblématique de la période récente. Lors de la parution de The Good Body, Eve Ensler racontait : « Partout où je suis allée dans le monde, quand je demandais aux gens qui symbolisait la beauté à leurs yeux, ils me répondaient : “Claudia Schiffer, parce qu’elle est parfaite.” Au point que j’ai failli intituler ma pièce : Claudia Schiffer, Parce qu’Elle Est Parfaite. » De même, pour un dossier sur la « tyrannie du corps idéal », une journaliste française avait rencontré Zohra, « 47 ans, quatre enfants, un visage rayonnant et des rondeurs méditerranéennes », qui cherchait désespérément à maigrir : « Je voudrais tellement être belle ! » Or, à ses yeux, être belle, c’était « être comme… Claudia Schiffer ! ».

 Déjà inaccessibles pour la plupart des femmes blanches, les normes dominantes suscitent chez les femmes noires, arabes ou asiatiques une haine de soi encore plus grande. Dans le film de la réalisatrice américaine Kiri Davis A Girl Like Me (2005), des enfants noirs à qui l’on demande de choisir entre une poupée noire et une poupée blanche désignent sans hésiter la blanche comme « la plus belle ». Et certaines des Africaines-Américaines qui témoignent dans Dark Girls, le documentaire de Bill Duke et D. Channsin Berry (2011)note, ne peuvent retenir leurs larmes : « L’une de mes amies venait d’avoir un bébé, raconte l’une d’elles, et elle s’est exclamée : “Je suis si contente qu’elle n’ait pas la peau foncée !” Ça a été comme si on me poignardait en plein cœur. J’avais l’habitude de ce genre de commentaires de la part de certains racistes, mais, là, cela venait de quelqu’un que je considérais comme ma sœur. » D’autres rapportent comment les hommes ont toujours été incapables d’assumer au grand jour leurs aventures avec elles. « Ce que je voudrais, c’est une belle fille, avec la peau claire et de longs cheveux », déclare un jeune homme noir interrogé dans la rue sur son idéal amoureux.

 Il résulte de ce rejet des pratiques encore plus coûteuses et plus dangereuses que celles des Blanches. Défrisages réguliers, perruques, voire produits éclaircissants et chirurgie : les femmes noires ont un budget beauté « neuf fois supérieur », indique Rokhaya Diallo. Elle rapporte les résistances qu’elle a elle-même rencontrées lorsqu’elle a décidé d’arrêter de défriser ses cheveux : « Mais, Rokhaya, avez-vous l’intention de garder cette coiffure pour chercher votre stage ? » L’une de ses amies qui arbore une coiffure afro, raconte-t-elle, a parfois droit aux félicitations d’autres passants noirs dans la rue, « comme si elle avait réalisé un exploit. En réalité, elle n’a fait que garder ses cheveux tels qu’ils sont, mais ce choix est si contraire à la norme qu’il est perçu comme une affirmation de soi, à contre-courant des obligations dominantes ».

 Le désir éperdu d’avoir la peau aussi claire que possible s’observe au sein de toutes les populations non blanches ; mais il est particulièrement intéressant à étudier en Asie, où l’émergence d’une classe moyenne dotée d’un certain pouvoir d’achat a fait grimper en flèche, ces dernières décennies, les ventes de produits censés blanchir ou éclaircir le teint. C’est le cas en Inde, où une complexion claire représente un atout essentiel sur le marché matrimonial. La ligne Fair &Lovely Claire et ravissante »), lancée en 1978 par Hindustan Lever, la branche locale du groupe néerlando-britannique Unilever, domine le marché. Dans l’un de ses spots publicitaires, une jeune fille subit échecs professionnels et rebuffades amoureuses, au point que ses parents se désolent et s’inquiètent pour son avenir, avant que le teint lumineux apporté par la crème ne lui permette à la fois de décrocher un poste de présentatrice de télévision et de mettre un homme à ses pieds.

 À noter qu’Unilever possède aussi la marque Dove, avec laquelle il a réussi une belle opération de communication en Europe et en Amérique du Nord en se faisant le héraut de la « vraie beauté » des « vraies femmes », créant même un « Fonds de l’estime de soi Dove ». « Nous voulons contribuer à nous libérer et à libérer la prochaine génération des stéréotypes de la beauté », lit-on sur son site. La marque se propose de « faire bouger les choses à travers l’éducation et la diffusion d’une définition moins étriquée de la beauté ». Pour cela, elle met à disposition du public un « constructeur interactif de l’estime de soi » et un « kit “Au-delà des apparences” ». Une campagne diffusée au Canada en 2004 montrait des petites filles affligées chacune d’un complexe différent. On y voyait notamment une fillette aux traits asiatiques, avec ce commentaire navré : « Elle aimerait être blonde », tandis qu’une voix féminine chantait : « Montre-moi ta vraie couleur, elle fera fondre tes peurs. » Et de conclure, lyrique : « Disons-lui qu’elle a tort / Car tant qu’elle sera vraie / Qu’elle sera courageuse / Qu’elle restera elle-même / Alors elle sera belle / Faisons la paix avec la beauté. »

 La valorisation du teint clair est très ancienne dans les pays asiatiques. On la trouve souvent dans la mythologie, qui, chez les hindous, par exemple, « met aux prises des dieux à la peau claire et des démons à la peau sombre », indique Geoffrey Jones. Elle s’explique, dit-on, par le fait qu’un teint pâle indiquait le rang social d’une femme n’ayant pas besoin de travailler aux champs. En Inde comme en Asie du Sud-Est, l’histoire a également vu le triomphe de peuples à la peau claire sur d’autres à la peau plus foncée. La colonisation a renforcé cette signification d’appartenance à la classe dominante ; non seulement le colon blanc trônait au sommet de la hiérarchie, mais il jouait les individus ou les groupes sociaux les uns contre les autres en fonction des nuances de leur complexion. Cet héritage, mélange inextricable de dynamiques internes et d’influences extérieures, empêche toute mise en circulation de modèles esthétiques qui diffèrent vraiment des canons occidentaux : le cinéma indien a beau être le plus dynamique de la planète, ses plus grandes stars sont au contraire celles qui s’en rapprochent le plus.

 Le poids de l’histoire aboutit même à ce que des normes qui nuisent objectivement à la majeure partie de la population – parce qu’elles la disqualifient, parce qu’elles la mènent à des pratiques autodestructrices – puissent être présentées comme des traits culturels et identitaires typiques. Ainsi, interrogé par nos soins en 2009 sur la politique de L’Oréal en Asie, Guerric de Beauregard, à la direction communication du groupe, avait beau jeu de nous répondre : « Les produits dits “blanchissants” permettent une unification du teint et une suppression des taches. Nos marques sont plébiscitées par les consommatrices et sont parfaitement en phase avec les codes de beauté de l’Asie. » Autre fervent défenseur de « tous les types de beauté », L’Oréal, en effet, tente de rivaliser avec Hindustan Lever sur son propre terrain. Il a créé des filiales en Inde en 1994 et en Chine en 1997 ; les marchés émergents d’Asie représentent la région du monde où son développement est le plus fort. « Nous visons 650 millions de nouveaux clients dans la zone Asie-Pacifique, dont la moitié en Chine », confiait en 2010 le directeur de la zone, Jochen Zaumseil. Le groupe propose dans ces pays plusieurs produits blanchissants : L’Oréal Paris White Perfect, Bi-White de Vichy, Blanc Expert de Lancôme…

 Il serait quelque peu illusoire d’attendre d’un groupe industriel qu’il adopte une attitude révolutionnaire au sein des sociétés où il s’implante. Mais ses stratégies commerciales et ses campagnes publicitaires ne font pas qu’épouser des normes déjà existantes : elles les renforcent aussi, dans la mesure des moyens publicitaires colossaux dont il dispose. Dans une tribune, en 2009, l’auteure américaine Shahnaz Habib fustigeait la campagne pour White Perfect, dont elle avait été témoin en Inde : « Même le plus naïf des responsables marketing chez L’Oréal a dû avoir une lueur de doute : “Attends une minute, est-ce que c’est raciste de promouvoir la blancheur ? Est-ce qu’on afficherait ça sur un panneau géant à Times Square ?” » Sur une publicité pour Bi-White de Vichy, le mannequin tire la fermeture Éclair d’une sorte de voile sombre qui lui recouvre le visage, révélant un teint d’une blancheur éclatante. « Quelle conclusion tirer d’une telle image, interroge l’anthropologue canadienne Amina Mire, si ce n’est que le noir est synonyme de fausseté, de saleté et de laideur, alors que le blanc est vrai, sain, propre et beau? »

Ce genre de représentations rappelle des souvenirs, remarque-t-elle : en 1899, une publicité pour le savon anglais Pears, mettant en scène l’amiral américain Dewey aux Philippines, le recommandait comme « le meilleur moyen d’éclaircir et d’alléger [lighten ayant les deux acceptions] le fardeau de l’homme blanc » et d’« illuminer les recoins sombres de la Terre au fur et à mesure que la civilisation avance ». Un bon siècle plus tard, on retrouve cette rhétorique, quasiment telle quelle, dans une campagne de la marque Nivea pour une ligne de soins pour hommes : on y voit un homme noir au visage glabre et aux cheveux ras balancer au loin un masque de lui-même affublé d’une boule afro et d’une barbe, sous le slogan « Recivilisez-vous ». La campagne a déclenché de telles protestations qu’elle a été retirée juste après son lancement, en août 2011.

Plus précisément, l’idéologie coloniale et raciste associait la peau noire à la saleté ; des fabricants de savon grecs ou marseillais clamaient que leurs produits avaient le pouvoir de « rendre blanc un nègre ». À cette époque, rapporte Geoffrey Jones, les Européens, dont tous ceux qui étaient tombés nez à nez avec eux au cours des siècles précédents s’accordaient pourtant à noter la puissante odeur de fauve, s’étaient mis en tête de persuader le monde que l’usage du savon attestait la supériorité de la civilisation occidentale : « Le peuple le plus sale de la Terre s’était réinventé comme le plus propre, et, avec le zèle du converti, prêchait la bonne parole de la propreté auprès des masses colonisées et crasseuses. »

Faut-il voir simplement dans la mondialisation une nouvelle couche d’impérialisme ? Geoffrey Jones réfute cette hypothèse, estimant que chaque pays y trouve une occasion de s’affirmer. Le discours des marques, soulignant abondamment les efforts qu’elles doivent fournir pour s’adapter à une clientèle d’une culture nouvelle et mal connue d’elles, contribue lui aussi à donner l’impression d’un grand carrefour où chacun rencontre et découvre l’autre. On peine pourtant à trouver quelque part une démonstration convaincante de ce multilatéralisme. S’agissant des modèles esthétiques, le poids économique croissant des pays émergents – ou même plus qu’émergents – n’a que peu d’effets sur un rapport de forces profondément ancré dans l’histoire. Que le consommateur asiatique ait droit à du sésame ou à du gingembre dans son shampooing semble une victoire assez mince face à la désirabilité persistante des traits physiques occidentaux.

Le Japon semble faire figure d’exception. Les produits blanchissants y sont tout aussi recherchés et le prestige de l’Occident y est tout aussi grand, mais il n’est pas certain que les deux soient liés. La blancheur de la peau des Japonaises y est vue comme supérieure à celle de la peau des Occidentales ; elle représente un motif de fierté nationale. Cela s’explique sans doute par le fait que le pays, même s’il s’est occidentalisé à un rythme effréné à partir de 1868, avait vécu auparavant complètement coupé du monde pendant deux siècles. Il a en outre échappé à la colonisation : il a été colonisateur, et non colonisé. Junichirô Tanizaki (1886-1965), dans son Éloge de l’ombre, livre l’origine de ce goût des visages très blancs, inséparable selon lui de l’obscurité des maisons traditionnelles où les femmes étaient confinées : « Nos ancêtres tenaient la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour un être inséparable de l’obscurité, et, autant que faire se pouvait, ils s’efforçaient de la plonger tout entière dans l’ombre ; de là ces longues manches, ces longues traînes qui voilaient d’ombre les mains et les pieds, de telle sorte que la seule partie apparente, à savoir la tête et le cou, en prenait un relief saisissant. » La coutume de se raser les sourcils et de se noircir les dents ajoutait encore à cette beauté fantomatique.

Avant l’ouverture de l’ère Meiji, il ne pouvait être question de comparer le teint de ces femmes à celui des Occidentales, et encore moins de développer un complexe à l’égard de ces dernières, pour la bonne raison qu’on ignorait leur existence. Et, même par la suite, la comparaison semble assez peu bouleverser les esprits. On enviera aux Occidentaux la forme et les couleurs de leurs yeux, ainsi que leurs diverses teintes de cheveux ; mais, dans sa stylisation, cette blancheur dont on s’enorgueillit paraît davantage liée à une tradition esthétique qu’à un trait ethnique, ce qui la met à l’abri des hiérarchies racistes. « Pensez au sourire d’une jeune femme, à la lueur vacillante d’une lanterne, qui de temps à autre, entre des lèvres d’un bleu irréel de feu follet, fait scintiller des dents de laque noire : peut-on imaginer visage plus blanc que celui-là ? interroge Tanizaki. Moi du moins je le vois plus blanc que la blancheur de n’importe quelle femme blanche, dans cet univers d’illusions que je porte gravé dans ma cervelle. La blancheur de l’homme blanc est une blancheur translucide, évidente et banale, alors que celle-là est une blancheur en quelque sorte détachée de l’être humain. »

La mondialisation apparaît d’autant moins comme une mutualisation des pratiques et des valeurs que ses acteurs occidentaux, en dépit de leurs proclamations vertueuses, tendent à appliquer aux populations des pays où ils s’implantent le traitement qu’ils ont longtemps réservé, ou qu’ils réservent encore, à leurs minorités. Ainsi, la présence, en septembre 2011, de six mannequins asiatiques à la une du Vogue chinois constituait un petit événement : au cours de l’année précédente, les blondes aux yeux clairs, mannequins ou stars hollywoodiennes, avaient raflé huit couvertures sur douze. Et quand des vedettes moins conformes passent la rampe, Photoshop se démène pour les ramener autant que possible à la civilisation. À l’été 2008, L’Oréal avait fait scandale aux États-Unis avec une publicité où la chanteuse Beyoncé Knowles apparaissait blanchie, les cheveux raidis et blondis. Un an plus tard, la marque dotait une autre de ses représentantes, l’actrice indienne Freida Pinto (Slumdog Millionaire), d’un teint beigeasse. Et Elle India a fait quelques vagues pour avoir donné à Aishwarya Rai un spectaculaire teint de porcelaine en couverture de son édition de décembre 2010. L’actrice avait été d’abord « incrédule » en la découvrant ; elle envisageait de porter plainte.

En Occident, après un début d’ouverture aux minorités, c’est à une régression que l’on assiste dans la mode. Les mannequins noirs, engagés par Yves Saint Laurent ou Hubert de Givenchy dès les années 1970, étaient nombreux au cours de la décennie suivante – même si l’ancienne agente anglaise de Naomi Campbell, Carole White, affirme qu’elle a toujours dû batailler pour obtenir qu’elle soit payée au même tarif que les autres top models. Depuis, ils ont disparu des podiums ; Milan et Paris leur sont particulièrement fermés. On ne les voit plus non plus sur les photos de mode. Agences, clients, couturiers, photographes et magazines s’en rejettent mutuellement la responsabilité. Quoi qu’il en soit, cette résistance à l’évolution que connaissent, même timidement, la plupart des secteurs de la société suscite une flopée d’articles de presse. Sur un blog tenu par un artiste photographe, on trouve même un montage rageur où le logo de Vogue se voit agrémenté d’une croix gammée à l’intérieur du « o ». Sous le titre : « Suprématie blanche : les magazines de mode les plus racistes en 2010 », le billet s’en prend à Anna Wintour, la rédactrice en chef du Vogue américain, incarnation de la bourgeoisie WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Au terme d’une longue et accablante déclinaison de couvertures, l’auteur conclut sur cette boutade : « Anna Wintour m’a envoyé un e-mail pour réagir à ce post. Elle m’écrit : “J’en ai rien à foutre ! Heil Hitler !” »

Le bilan de Vogue est en effet particulièrement critique. En 1966, Edmonde Charles-Roux, alors rédactrice en chef de l’édition française, avait été licenciée pour avoir mis en couverture un mannequin noir. Elle estima plus tard qu’il s’agissait d’un prétexte et que ses employeurs la soupçonnaient surtout d’être communiste, en raison de son amitié avec Louis Aragon et Elsa Triolet, qu’elle faisait parfois écrire : « Mon renvoi était une manifestation de maccarthysme. » Il reste que, si c’était un prétexte, c’était un prétexte crédible. Plus récemment, en avril 2008, l’édition américaine a annoncé en fanfare la présence en couverture, pour la première fois de son histoire, d’un homme noir : le basketteur LeBron James, qui posait avec le top model brésilien Gisele Bundchen pour un numéro « Spécial forme », avec ce sous-titre : « Les secrets des plus beaux corps ». Or la photo, prise par Annie Leibovitz, rappelait irrésistiblement l’image de King Kong s’emparant de l’actrice Fray Way dans le film du même nom, en 1933. Le basketteur y apparaissait rugissant, dans une posture évoquant à la fois celle d’un joueur en train de dribbler et celle d’un gorille, un bras passé autour de la taille frêle de la jeune femme. Le magazine n’avait souhaité faire aucun commentaire.

Le cas échéant, pour se dédouaner de se vautrer dans la facilité des clichés les plus réactionnaires, il peut toujours invoquer le deuxième degré. Le New York Times avait relevé en 2007 que le seul mannequin noir figurant dans un numéro du Vogue italien interprétait une femme de chambre au service du top model blond Anja Rubik, qui incarnait, sur dix-sept pages, une riche bourgeoise de Park Avenue. Le photographe avait alors fait savoir qu’il s’agissait en réalité d’une véritable femme de chambre travaillant dans l’hôtel où avait été réalisée la série. Il l’avait fait poser, expliquait-il, « en raison de sa beauté et pour son aptitude à souligner le stéréotype de la femme blanche et riche qui engage des domestiques de couleur ». À l’occasion, le déni pur et simple marche aussi : « L’avantage de la mode, c’est qu’il n’y a pas de racisme », déclarait Karl Lagerfeld sur un plateau de télévision, en 2006, face au mannequin Noémie Lenoir que tant d’aplomb laissait estomaquée. Le couturier refusait l’idée que la couleur de peau joue le moindre rôle dans le succès ou l’échec d’une carrière. Aucune personnalité assez forte n’avait encore émergé, voilà tout : « Il faut attendre la prochaine Naomi. »

Le seul mannequin noir à avoir connu une certaine célébrité tout en ayant la peau très foncée est Alek Wek. Mais, remarque Rokhaya Diallo, elle n’a jamais été photographiée comme une femme normale : elle a le plus souvent fait l’objet de mises en scène qui soulignaient lourdement son étrangeté physique, en esthétisant le contraste entre la couleur de sa peau et celle des vêtements ou du décor, ou entre sa peau et la blancheur de ses dents. « Ces plastiques perçues comme très “africaines” permettent donc à la mode et aux marques de créer un espace exotique au milieu de la norme blanche et blonde, ce qui laisse libre cours à l’imaginaire qui est associé aux femmes noires : la nature brute et sauvage et un certain primitivisme associé à l’animalité. » Les représentations de Grace Jones par Jean-Paul Goude, dans les années 1980, appartenaient au même registre. Et, pour être de carnation plus claire, Naomi Campbell n’échappe pas à ce genre de clichés insultants. En 2011, la marque de confiserie anglaise Cadbury a ainsi lancé une nouvelle tablette de chocolat avec pour slogan : « Bouge de là, Naomi, il y a une nouvelle diva en ville. »

En France, au printemps 2011, un article dans Elle constatait à son tour la « monotonie des beautés stéréotypées : grandes, minces, blanches, jeunes ». En couverture de ce même numéro de Elle, un « Spécial mode », figuraient pourtant… cinq mannequins toutes « grandes, minces, blanches, jeunes » – et blondes ! De la même manière, le Vogue anglais a consacré un article à l’« arrivée des top models asiatiques », dans un numéro où on ne voyait aucun mannequin noir ou asiatique. Une série de mode intitulée Neo Geisha mettait en scène un mannequin… blanc. Il arrive aussi, en effet, qu’on peinturlure ou qu’on déguise un modèle occidental pour lui faire mimer un physique africain ou asiatique. En octobre 2009, l’édition française de Vogue avait badigeonné de noir le mannequin néerlandais Lara Stonenote. Non seulement la pratique démontre jusqu’où la mode est prête à aller pour préserver son entre-soi, mais elle rappelle les minstrel shows américains, ces cabarets dans lesquels, au XIXe siècle, des acteurs blancs se noircissaient le visage pour interpréter des pantomimes racistes.

La responsable des castings de Marie Claire, Fabienne Schabaillie, s’était justifiée en 2007 : « Il est vrai que nous choisissons rarement des mannequins noirs. Simplement parce qu’elles ne vendent pas. Quand nous avons fait une couverture avec la sublime Naomi Campbell, les ventes ont hélas été décevantes, et il faut savoir que multiplier les couvertures qui ne marchent pas mettrait en péril notre magazine. […] Selon moi, ça n’a rien à voir avec le racisme. C’est juste que les lectrices, en majorité blanches, recherchent avant tout un effet miroir. Elles doivent pouvoir s’identifier. » On peut douter de l’argument, puisque même les éditions locales des grands magazines occidentaux répugnent à mettre en couverture des modèles des pays où ils s’implantent. Et quand bien même : on se demande pourquoi une lectrice rousse ou brune pourrait s’identifier à un mannequin blond, et inversement, mais pas à une Noire ou à une Asiatique… Schabaillie concédait d’ailleurs : « Sans doute devrions-nous brusquer les choses pour que les lectrices s’habituent à un autre type de beauté. Heureusement, le melting-pot grandissant de notre société va nous y aider. »

L’affirmation que les mannequins noirs « ne font pas vendre » laisse également songeur. Pour son numéro de juillet 2008, à l’initiative de sa rédactrice en chef Franca Sozzani et de son photographe fétiche Steven Meisel, le Vogue italien avait consacré un numéro spécial, intitulé « The black issue », aux beautés noires. Il s’agissait à la fois de réagir aux critiques et d’accompagner l’effet Obama. Ce numéro, qui mettait en scène des vedettes de longue date (Naomi Campbell, Noémie Lenoir, Veronica Webb, Iman, Tyra Banks, Alek Wek) comme des nouvelles venues (Jourdan Dunn, Chanel Iman), s’est arraché aux États-Unis et au Royaume-Uni ; il a même dû être réimprimé – une première dans l’histoire du groupe Condé Nast – et demeure la meilleure vente de Vogue Italia. L’expérience devait être rééditée en février 2011, sous le titre « The black allure ». Sur son site, le magazine a créé une section spéciale baptisée « V Black », à côté d’une autre, « V Curvy », destinée aux rondes. Le succès des numéros spéciaux, comme celui de ces rubriques, démontre qu’ils viennent combler une longue et intense frustration. Mais ils aboutissent à confiner les mannequins noirs – comme les rondes – dans un ghetto, renforçant par là la norme « blanche » – et mince. On remarque aussi que les photos ne sont pas avares en poses de tigresse, en lourds bijoux ethniques et en imprimés léopard. Sans parler des jeux de maquillage douteux consistant à dessiner sur le visage d’un mannequin des bandes de peau plus sombre… Le contraire d’une normalisation, donc.  »

 (Extrait de Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d'une aliénation féminine, Editions Zones, 2012)

La « femme musulmane » dans le dessin de presse

Le dessin de presse peut être un outil extrêmement efficace, que ce soit pour la critique satirique servant à déconstruire des idées reçues, ou encore pour renforcer certains stéréotypes (surtout quand il favorise les amalgames!).

 Les « femmes musulmanes », telles qu’elles sont représentées dans les dessins de presse de médias occidentaux, sont considérées souvent dans leur ensemble, et à tort comme formant un groupe homogène. Les principaux thèmes, que l’on retrouve régulièrement dans le dessin de presse, ont été décryptés dans un article intitulé How are Muslim Women Doing in Political Cartoons?.

 Selon l’auteur elles « se ressemblent toutes » et portent « généralement des hijabs, niqabs et/ou des abaayas (plus c’est noir mieux c’est) ». Elles sont souvent perçues comme « opprimées », et pour affirmer ce point précis, elles portent généralement le niqab (le vêtement le plus couvrant), devenant invisibles (sans substance, dont la “présence a été effacée”) en tant qu’individus. Elles sont ainsi réduites à de simples figures fantomatiques sans âmes (portant à l’occasion un « drap noir »).

 Tandis que les femmes occidentales (notamment les femmes politiques) sont généralement hyper-sexualisées dans des vêtements « sexy », maquillage outrancier et talons aiguilles (et généralement blondes pour bien marquer la différence), les femmes musulmanes sont hyper-sexualisées par l’obsession du dessinateur avec la façon « exotique » qu’elles ont à se couvrir ». Cette position renvoie à une dichotomie entre un corps couvert (oppression) et un corps non-couvert (liberté) qui caractérise la plupart des médias occidentaux (ou encore Sex and the City 2!). Equations simplistes :
  • Bikini = Occident = liberté + démocratie. 
  • Niqab= Orient = oppression + autoritarisme. 
La « femme musulmane » non seulement représente « l’Autre » (ou “le musulman” en général, ou encore l’”Orient” dans sa version fantasmée et plus ancienne), mais est aussi « source d’objectification et d’appropriation », servant des agendas politiques, qui renvoient aux figures du « terroriste », de «l’ intégriste » ou du « barbare », dans un contexte particulièrement anxiogène, voire paranoîaque. Elle devient un objet de « méfiance », de « suspicion », qui doit « cacher quelque chose derrière tout ces vêtements », probablement une « bombe », et représente un danger d’ordre « sécuritaire » dans cette ère « post-11septembre ».

Voir aussi l’émission Cultures Monde, sur France Culture, sur les vêtements que portent les femmes musulmanes: Habiller le Monde. Les Métiers du textile - 4/4 – Porter le voile un contrat social fluctuant. En voici des commentaires et des extraits :

 La “femme orientale” dans tous ses états. De la lingerie au chador.  
Arabie Saoudite Il est question d’une véritable « révolution dans les boutiques de lingerie saoudienne » (titre du Figaro). Cette question semble passionner les médias occidentaux. Une sorte de continuité du « printemps arabe » ?  
Indonésie Vêtements des femmes musulmanes et compatibilité avec la charia à Banda Aceh. La police surveille les jeunes filles mais elles résistent. 
 France Culture : C’est pas très islamique la jupe? Invitée : Si, si. Si elle est longue c’est mieux qu’un jean moulant. Répression du jean et résistance. Un vent révolutionnaire souffle sur Banda Aceh. 
Iran : La mystérieuse île de Kish est une « zone franche » de la mode. Les femmes peuvent porter le voile de manière plus lâche. C’est une sorte de laboratoire vers une « libéralisation » des codes vestimentaires et des comportements. On peut même porter des bikinis. (Décidemment ! ndlr) Mais aussi faire du shopping dans des centres commerciaux. A la dubaïote. (Le Rêve, ndlr). 

  EastWestWestEast

Caroline, pourquoi tant de haine ?





Didier Lestrade, journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, a écrit cet article au lendemain du référendum suisse sur les minarets (2009). Aujourd'hui, il publie un livre intitulé : « Pourquoi les gays sont passés à droite », dans lequel l'auteur consacre un chapitre à Soeur Caroline (« Caroline Fourest et le garçon arabe »*). Il lui a donc proposé un débat (dans l'émission « Ce soir ou jamais »), puisqu'elle est le symptôme par excellence de cette dérive à droite toute. Bien évidemment, elle s'y refuse catégoriquement. N'est-ce pas étrange, elle qui aime tant la liberté d'expression et les débats démocratiques...

Il y a encore quelques jours, Caroline Fourest apparaît sur l’écran de la chaîne d’infos France 24 pour son millième débat sur la burqa. Et là, ça commence à être vraiment fatiguant. C’est comme si vous me voyiez, chaque semaine, en train de taper sur les barebackers. La seule différence, c’est que Fourest tape toujours sur les Arabes.

On le voyait tous venir, ce référendum sur les minarets. Je fais partie de ceux qui croisaient les doigts, dimanche dernier, car je redoutais le résultat du référendum et ça m’a sonné quand j’ai vu le chiffre de 57% en faveur de l’interdiction. Quelques jours plus tard, je me réveille avec le sondage du Figaro qui dit que 41% des Français seraient contre la construction de mosquées. Tiens, on est passé magiquement de l’interdiction des minarets à l’interdiction des mosquées. Avec la commission parlementaire qui « travaille » sur la burqa, on est dans une séquence continue de haine vis-à-vis des musulmans. Mais rien n’est grave puisque tout le monde dit, dans tous les débats, que les musulmans ont tout à fait le droit de suivre leur religion en France, comme les catholiques, comme les juifs.

Je me demande si quelqu’un, quelque part, va montrer, avec des images s’il vous plait, les conditions de culte des musulmans en France. Parce que je crois que c’est ça, le vrai débat derrière le référendum suisse. Si un pays voisin en est à proposer un référendum sur la construction des minarets, qui est un élément secondaire, que peut-on dire sur les difficultés à construire des mosquées en France ? Et encore, quand on parle de mosquée, on voit déjà le bout du tunnel. Que peut-on dire des salles de prières pour musulmans ? Faut-il faire un diaporama sur Flickr avec des images de parkings, des salles souterraines et des endroits trop petits pour contenir des croyants qui font leurs prières à l’extérieur, en plein froid ? Vous n'avez pas remarqué que tous les articles sur cette affaire dans les médias français nous montrent des mosquées françaises super jolies - comme si le problème était réglé ?

 Caroline, pourquoi tant de haine ?

 Sur France 24, Caroline Fourest nous explique que le référendum suisse est vraiment vraiment une manifestation du racisme anti-musulman. Contrairement à la « loi contre le voile » qui n’était pas une manifestation raciste. En Suisse, dit-elle, c’est une expression de l’exclusion populiste directement dirigée contre les Arabes. Je me demande : d’où vient-elle alors, cette expression de rejet et de haine ? Uniquement de l’extrême droite? Ne viendrait-elle pas aussi de nombreuses personnes, à gauche comme à droite, qui ont développé leur crédibilité, depuis plusieurs années, sur le dos de l’Islam ? Caroline Fourest est devenue une célébrité à force de défendre le point de vue de la laïcité. Elle fait semblant de croire que tout le monde est égal en France, que tout le monde a la possibilité de croire avec le même luxe, les mêmes facilités, le même droit. Grosso modo, si les musulmans n’ont pas de toit pour prier, ils ne peuvent que s’en prendre à eux-mêmes.

C’est comme si on disait à la communauté LGBT qu’elle n’a pas ce qu’elle veut et qu’elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Alors, les vagues se suivent. La loi contre le voile (2004). Les caricatures de Charlie Hebdo (2006). Le documentaire sur les caricatures de Charlie Hebdo (2008). Ensuite le débat sur la burqa. Tout cela pour 400 personnes en France. Grâce à Caroline Fourest et des gens aussi bleuargh que Eric Raoult, c’est une tache d’huile qui se répand à travers l’Europe. Tous les pays se mettent à discuter de la burqa parce que la France, ce grand pays, décide de lancer le « débat ». Et ce débat se propage vers les pays arabes comme l’Egypte. Quelle réussite. Philippe Val quitte Charlie Hebdo pour arriver à la tête de France Inter. Après avoir quitté Charlie Hebdo, Caroline Fourest est toujours chroniqueuse au Monde et à France Culture. L’ascenseur social est généreux pour ceux qui savent pointer le doigt vers les musulmans. 

On est contents pour eux. Ce qui est fascinant, et ce qui n’a jamais été dit, et c’est pourquoi Minorités s’en empare, c’est que ce discours si critique de l’Islam vient d’une lesbienne. Normal, vous me direz, puisque l’Islam traite si mal les lesbiennes. Mais qu’est-ce que ça veut dire quand la représentante d’une minorité s’en prend à une autre minorité ? Étrangement, ça la protège. Caroline Fourest est beaucoup plus inquiètée par la burqa, qui concerne quelques centaines de femmes en France, que par les millions de musulmans qui prient dans des conditions indignes dans notre pays. L’absence de cimetières musulmans en France, pas grave. Dans son dernier livre, elle en parle à peine. Elle n’est pas la seule chez les gays et les lesbiennes. Je le vois très bien sur Facebook, il suffit d‘aborder ce sujet pour voir des dizaines et des dizaines de gays exprimer le sempiternel « la religion est à condamner, l’Islam est responsable de milliers de morts d’homosexuels à travers le monde ». Sans se poser la question élémentaire: ce rejet de la religion n’est-il pas une autre forme de racisme bien caché, bien pratique, à l’époque du politiquement correct ? Qu’est-ce que vous détestez le plus, c’est la religion, ou c’est l’Arabe qui est derrière ?

 En banlieue parce qu'arabe

 Au moment où sortent en France des livres qui abordent enfin le sujet de la difficulté de vivre en banlieue quand on est gay et arabe (ou noir, ou asiatique, ou Pakistanais, etc.), il serait étrange de ne pas se poser la question sur les difficultés qu’ont ces gays arabes de vivre en banlieue parce qu’ils sont Arabes. Croyants ou pas, ils voient bien comment la société les traite. Le minaret est encore une preuve que la société ne veut pas les voir, à gauche comme à droite. C’est une preuve supplémentaire de la peur qu’inspire cette minorité dans notre pays.

 Le monde politique s’en est emparé, d’abord parce que le référendum suisse est devenu un sujet international, et surtout parce que la culture mondiale, désormais, critique de toute part les Arabes. Les Arabes ne sont jamais assez bien pour nous. Et c’est vrai que la démocratie a un problème chez eux avec des dirigeants criminels. Mais tout ce qu’on leur renvoie est un symbole de rejet. Les minarets, c’est comme les territoires palestiniens envahis. On préfère passer des mois à discuter d’une éventuelle loi contre la burqa, qui concerne 400 personnes en France. Comme si on n’avait pas d’autres problèmes à résoudre à un moment où nous traversons une crise économique et écologique sans précédent.

 Caroline Fourest est donc en tête de ligne pour montrer que l’homosexualité est contre l’Islam parce que l’Islam traite mal les personnes LGBT. Il faudrait que la société sache que tout le monde, dans la communauté gay, ne pense pas ainsi. Il existe des gens qui, en tant que gays ou lesbiennes, considèrent que cet affrontement privilégie toujours les mêmes. Il faudrait que la société sache qu’un autre courant se dessine de plus en plus, grâce à des médias comme Minorités, où les gens se rassemblent car ils en ont marre de voir les Musulmans attaqués et cela en dehors de tout jugement sur ce qu’est l’Islam. Car à travers l’Islam, ce sont les Arabes qui sont attaqués et ça, depuis trente ans et surtout les dix dernières années, ça commence à bien faire.

 Dans son dernier livre, La dernière utopie, Menaces sur l'universalisme (Grasset), Caroline Fourest reprend avec lyrisme son combat en matière de défense de l’universalisme. Elle énonce toutes les polémiques et tous les courants de pensée qui menacent la belle idée républicaine française et le bel idéal international des droits de l’homme. Dans un retournement flatteur, Caroline Fourest appelle à elle de nouveaux soutiens en développant une théorie selon laquelle cette défense de la laïcité est menacée de toute part. Elle souffre. Elle est inquiète. Elle se demande si on va pouvoir continuer comme ça pendant longtemps. Elle pense que la bataille est en train d’être perdue.

 Que ce soit bien clair. Si on s’identifie un tant soit peu aux Arabes de notre pays, on ne peut pas être plus mal qu'aujourd'hui. Ce sont les minorités qui rament pour se faire entendre dans cette société universaliste française, pas Caroline Fourest. Elle n’est pas étouffée : nous sommes étouffés. Certains gays et certaines lesbiennes reconnaissent dans leur lutte la même persécution que vivent les Arabes, croyants ou pas, qui sont mal placés dans cette société. C’est nous qui n’avons pas droit aux médias et au pouvoir. C’est nous qui sommes sans cesse insultés par ce qui se passe dans le conflit israélo-palestinien. Nous n’atterrissons pas à la direction de France inter parce qu’on a basé notre succès sur une stratégie de l’affront qui met en colère 1,2 milliard de croyants sur la planète.

 Au sommet de la chaîne alimentaire politique 

 Caroline Fourest se présente comme si elle était la persécutée du monde moderne alors qu’elle se trouve au sommet de la chaîne alimentaire de la politique française. On ne peut pas ignorer le succès de sa carrière journalistique. C’est une fille brillante, que je respecte, à qui j’ai exprimé mon admiration dès le début de Têtu. Mais voilà, il est indéniable que son discours a participé au succès du référendum suisse. Ce discours permet de nourrir le débat sur l’identité nationale à base de graves polémiques comme celle de la burqa. Son discours contribue à envenimer tous les discours internationaux sur l’Islam, puisque c’est! la! France! qui lance ces débats. Sarko peut dire merci à Caroline Fourest puisque cette dernière agite constamment les peurs qui soutiennent la politique de la droite.

 Il y a un truc ici qui me pose problème. Je suis très mal placé pour critiquer les obsessions et les lubies des autres. On me reproche assez de radoter sur la prévention du sida chez les gays comme si je cherchais sans cesse de nouveaux ennemis. Mais il se trouve que ces ennemis sont souvent parmi les gays, donc mes critiques se limitent à ce que je pourrais décrire comme « mon camp », « ma communauté », « mes semblables », ou bien « mes frères ». Là, Caroline Fourest en est à son quatrième livre, je crois, contre les Arabes. Ah, excusez-moi, contre les musulmans. Ah, excusez-moi, contre les islamistes. Ah, excusez-moi, contre les intégristes. Franchement, je ne sais pas combien de temps on peut décemment passer à attaquer un groupe minoritaire en France quand on appartient soi-même à un autre groupe minoritaire, avant que ça ne finisse pas à ressembler à une forme de, vous savez...

 Et si vous aviez un relapse, hein ? 

 Ce qui se passe à Jérusalem en ce moment, avec les Palestiniens qui sont expulsés car ils vivent dans des maisons sans permis de construire (comme si on expulsait les colons qui construisent sans permis de construire), c’est la même chose que le référendum sur les minarets en Suisse. Je revendique cet amalgame. C’est la même chose que le débat sur la burqa. C’est la même chose que les mosquées qui sont critiquées à Copenhague. C’est la même chose que le Rapport Goldstone. C’est, sans cesse, le même message face à l’Islam, n’importe quel Islam. On ne vous veut pas ici. Et fondamentalement, on ne vous veut pas ici parce que, excusez-moi d’être spécifique, vous êtes des Arabes. Car même si vous abandonnez votre religion, si vous devenez agnostiques, on ne vous fera pas confiance. Vous pourriez avoir un relapse. Tôt ou tard.

 En tant qu’Arabes, VOUS êtes le problème N°1 au monde. Vous êtes des Arabes et on va utiliser n’importe quel symbole (les caricatures, les minarets, le mur en Israël, la burqa, le voile et même le kebab) pour vous atteindre et vous faire du mal, où que vous soyez. Et franchement, moi j’aurais la gerbe, lesbienne ou pas, d’être associée de près ou de loin à une telle idée. J’aurais honte de voir le succès de ma carrière associé à un tel antagonisme contre les Arabes. Car il faut arrêter de s’imaginer que ces centaines de milliers de musulmans ne sont pas gênés quand ils voient Caroline Fourest passer à la télé et disposer d’une telle tribune pour, sans cesse, critiquer ce qui ne va pas dans l’Islam. Ils sont écoeurés, comme je le suis, parce que la dernière utopie, c’était eux qui la portaient. Ils croyaient qu’ils pourraient vivre en France et qu’ils pourraient prier, s’ils le voulaient, dans de bonnes conditions. Ils espéraient qu’un jour, on les considèrerait normalement sans avoir à s’excuser de leurs croyances. Ils rêvaient qu’ils pourraient être fiers de cette identité et de cette culture sans avoir des hordes de laïcards qui leur foutent la honte. Ce sont eux qui ont perdu cette utopie. Et il faudrait plaindre Caroline Fourest. Et Philippe Val.

Didier Lestrade

Qu'un gay ou qu'une lesbiennes de gauche puisse s'attaquer à une minorité plus faible que celle à laquelle il ou elle appartient est, à mes yeux, quelque chose d'inacceptable. Franchement, je préférais disparaître tout de suite plutôt que d'être complice d'un conflit avec des millions, voire des milliards d'Arabes, de Noirs, d'Asiatiques. Je ne crois pas en Dieu, mais j'ai l'impression que mon âme serait damnée à jamais et je tremble à l'idée de me trouver dans la situation où des millions de personnes à travers le monde connaîtraient mon nom comme celui d'un homme qui s'est attaqué à une partie de leur vie qu'ils jugent sacrée : leur foi. » (Didier Lestrade, Pourquoi les gays sont passés à droite)

De la fascination de l'islam.


De l'essentialisme sempiternel : « Quand on parle de l'Islam, on élimine plus ou moins automatiquement l'espace et le temps. Le terme islam définit une relativement petite proportion de ce qui se passe dans le monde musulman, qui couvre un milliard d'individus, et comprend des dizaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et, bien sûr, un nombre infini d'expériences distinctes. C'est tout simplement faux de réduire tout cela à quelque chose appelé "islam"… » (Edward Saïd, Covering Islam)

Le vieil et cher ennemi : « La fascination a pu opérer de plusieurs manières. Depuis quatorze siècles, d'une certaine façon, l'Occident est fasciné par l'islam, parce que celui-ci a été longtemps son rival, son concurrent, son ennemi souvent, le plus proche au niveau des mondes culturels globaux. L'islam s'est présenté, dès ses débuts, comme le grand rival de l'Europe chrétienne, en lui enlevant la domination sur un grand nombre de régions dans le monde… L’Oriental, ennemi farouche, mais situé sur le même plan au Moyen Age, homme avant tout sous son déguisement pour le XVIIIe siècle et l’idéologie de la Révolution Française qui en était issue, devient un être à part, muré dans sa spécificité qu’on veut bien d’ailleurs condescendre à exalter. C’est la naissance du concept de l’homo islamicus qui est encore loin d’être ébranlé... » (Maxime Rodinson, La fascination de l'islam)

Les habits neufs d'une vieille haine : « Ma thèse est que la nouvelle islamophobie n’est pas simplement une réactualisation du racisme anti-arabe, anti-maghrébin et anti-immigré. Elle constitue également une religiophobie, en ce sens que c’est bien l’élément religieux qui est visé par une telle haine. Celle-ci s’inscrit dans une forme de paradoxe "à la française" : les Musulmans sont de plus en plus considérés comme des Français "à part entière" et pourtant l’islam est toujours représenté comme une "religion" qui fait problème national. C’est un peu comme si, l’on admettait que les Musulmans puissent être français mais en leur demandant de "diluer" leur religiosité, parce que celle-ci est toujours perçue comme un obstacle au processus d’assimilation. D’où les nombreuses tensions qui peuvent surgir ici et là qui sont moins le fait des Musulmans que du regard de l’Autre : le Musulman tend être identifié à un "bon Français" à partir du moment où il se dépouille des signes de religiosité. Le recours récurrent à des expressions, telles que "Musulmans laïques" ou "Musulmans modérés", est le symptôme de cette crispation nationale. On signifie par là que tous les autres Musulmans sont des " radicaux ", "intégristes", voire, plus grave, des "apprentis terroristes". En fait, nous sommes encore dans une configuration assimilationniste qui ne veut pas dire son nom. Le paradoxe est que ce sont souvent des élites laïques qui la défendent avec le plus de vigueur : au nom des valeurs de la liberté et de la tolérance, elles expriment leur rejet de tout ce qui serait contraire à la "civilisation française", supposée être "la mère" de l’universalisme. Derrière le rejet du Musulman pointe aussi le rejet du Juif, mais là il y a un tabou. Le rejet du voile est aussi une autre manière d’exprimer le rejet de la kippa. Mais l’on peut relever une nuance de taille : dans le premier cas, on suscite une polémique médiatique et on créé une "commission de réflexion sur la laïcité" ; dans le second cas, on préfère se taire, parce que l’on a peur d’être taxé d’antisémite… » (Vincent Geisser, La Nouvelle islamophobie)

D'une contextualisation générale : « Les Grecs, les Arabes et nous. Explorons les combinaisons. Cela a d’abord donné : les Grecs et nous, un siècle d’Allemagne romantique et savante, de Hölderlin à Wilamowitz, entre rêverie et érudition. Les Arabes et nous est venu ensuite : rapport colonial, postcolonial, un siècle encore de découvertes et de soupçons, de Loti à Saïd. Les Grecs et les Arabes furent d’abord associés par les médiévistes, à travers la représentation d’un « rationalisme » gréco-arabe opposé en bloc au Moyen âge « latin », à sa théologie du surnaturel et de la liberté : rapport thomiste, néothomiste, dans sa version forte, celle d’Etienne Gilson. Aujourd’hui, ce sont les Grecs contre les Arabes, au nom du « grand logos » chrétien : rapport néothomiste encore mais dans sa version faible, celle de Benoît XVI, du discours de Ratisbonne et de la « déshellénisation » du christianisme. Les Grecs et nous, les Arabes et nous, les Grecs et les Arabes. Nous ne voulons aucun de ces couples. Qui, nous ? L’article de foi de l’islamophobie savante, le fin mot de son essentialisme, est : les Arabes sont des Arabes, il nous faut être autre chose. La thèse est tenable, peut-être, pour un savoir qui réduit le signifiant « Arabe » au Coran et à Averroès, comme il résume le signifiant « Grec » à Aristote, aux Évangiles et à une Byzance de pacotille. C’est le savoir de la nouvelle Restauration : est-ce encore un savoir ? Au passage, on efface les Juifs, on oublie les Latins, « nous autres Latins », nos Latini, comme disait les clercs et les savants du Moyen âge. Quel est ce Moyen âge tellement incomplet ? Quelle Europe - mais bien plus : quel monde possible avec des élisions pareilles ? et quel « nous » possible avec si peu de chose ? » (Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach, Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante. )

D'une contextualisation française : « On peut distinguer, grosso modo, trois phases dans la construction de "l’islam imaginaire" en France. La première est celle d’une forme d’islamisation des regards. Au cours des années 1980, avec l’abandon des grilles de lecture marxistes et l’émergence de la "deuxième génération d’immigrés" sur la scène publique, on assiste à une première évolution : le registre "islamique" a tendance à être de plus en plus mobilisé par les médias pour parler d’"immigrés" qui ne sont plus, comme c’était le cas dans la décennie précédente, décrits d’abord comme des "travailleurs étrangers". Ainsi, au moment où la question de l’"intégration" est placée au centre des débats, le recours à une grille de lecture "islamique" permet de perpétuer symboliquement la mise au distance d’un segment de la population dont chacun convient qu’il n’est plus "étranger". Cette évolution est clairement perceptible au moment des affaires des Versets sataniques (février 1989) et des "tchadors de Creil " (automne 1989), dont le traitement médiatique tend à insuffler l’idée qu’il y aurait en France une "communauté musulmane" homogène, mais tiraillée entre un pôle "modéré" et un pôle "radical". C’est cette vision d’une communauté musulmane bipolaire qui va se perpétuer tout au long des années 1990 - la deuxième phase - et notamment quand la crise politique s’envenime en Algérie. Venant interférer avec l’analyse de la religion musulmane dans l’Hexagone, cette crise va être en effet l’occasion d’une mise en scène d’un affrontement entre ceux qu’on appelle dorénavant " les islamistes " et ceux qu’on qualifie de "musulmans intégrés", "modernes", "français". Mais cette grille de lecture simpliste n’empêche en rien les confusions, puisque "l’islamisme" tel qu’il est décrit dans les médias est une catégorie très floue et très large quoique systématiquement décrite comme "minoritaire" - qui englobe des phénomènes hétérogènes allant des groupuscules sectaires ultra-violents comme les GIA algériens aux mouvements revendiquant la simple reconnaissance de la religion musulmane dans la société française. Contrastant avec cette "menace islamiste" dont on cerne mal les contours, les "musulmans modérés", décrits comme "majoritaires" - même s’ils prennent généralement les traits de personnalités isolées mais exemplaires -, ne servent bien souvent qu’à incarner le "bon islam", à savoir celui qui se plie aux normes édictées par les pouvoirs politiques et médiatiques dominants et qui, parfois, cautionne l’idée que l’"islam" serait dans son essence difficilement compatible avec l’"identité française". Ce dispositif binaire et moralisant permet ainsi à de nombreux journalistes de perpétuer, souvent inconsciemment, une vision dégradante de la religion musulmane tout en appelant leur public à "ne pas céder aux amalgames". La dénonciation incantatoire des "amalgames", logique très présente depuis les attentats de 1995 en France, permet dans bien des cas de les pratiquer continûment en toute bonne conscience. La troisième étape, consécutive à l’émergence de la thématique du terrorisme dit "islamique" ou " islamiste", s’est pleinement épanouie au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Face à l’"ennemi invisible" logé au cœur de "nos sociétés" - et principalement dans "nos banlieues" -, une logique de suspicion généralisée s’est développée. Postulant un continumm entre l’islam et la violence, un certain nombre d’intellectuels et de responsables politiques se sont appuyés sur la peur légitime du terrorisme pour développer des théories stigmatisantes nettement moins acceptables à l’égard de tous ceux que le regard extérieur catégorise à tort ou à raison comme "musulmans".Théories fort dangereuses quand elles sont mises en images par les médias de masse : les musulmans, aussi invisibles soient-ils, sont collectivement regardés à travers le prisme d’une double "menace" sécuritaire et identitaire. Comme l’ont montré diverses affaires récentes, la suspicion tend alors à prévaloir sur la culpabilité (affaire du bagagiste de Roissy), et le virtuel sur la réalité (affaire de RER D). » (Thomas Deltombe, L'islam imaginaire)

« Eurabia », mon amour !


En 2005 un nouveau genre littéraire est né. Dont finalement l’on se serait bien passé. Une variation besogneuse se fondant sur les récits dystopiques, cette contre-utopie cauchemardesque à la manière du 1984 de George Orwell, du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou du Maître du Haut Château de Philip K. Dick… Il a pour nom « Eurabia ».

L’initiatrice de ce genre nouveau, qui s'inscit dans le mythe de l'islamisation, au répertoire thématique aussi orienté que limité, est une journaliste britannique d'origine juive égyptienne, Giselle Littman, dont le nom de plume est Bat Ye'or (qui signifie « fille du Nil » en Hébreux). L'ouvrage paradigmatique de cette si belle découverte fut Eurabia : l'Axe euro-arabe.

La thèse de ce genre littéraire (douteux) qu'est « Eurabia », très apprécié par les néo-conservateurs, est la suivante : l'Europe, à courte échéance, sera phagocytée par le monde arabo-musulman, à cause, d’une part, de la trahison des élites européennes, et, d’autre part, du fait de l 'immigration galopante et du taux de fécondité des immigrés arabo-musulmans. Ainsi, à terme, les populations musulmanes seront majoritaires et dominantes en Europe. Rien moins que ça !

C'est armé d’un concept, un bien grand mot, emprunté à Bachir Gemayel, que Giselle Littman-Bat Ye'or, veut nous persuader de cela, il s’agit de la « dhimmitude », à savoir une attitude de faiblesse, de concession et d’apaisement stérile envers l’islam. Soit tout un imaginaire de lâcheté où Neville Chamberlain couplé à l'Allemagne nazie sont invités bien évidemment...

On pourrait se demander : qui peut prendre au sérieux une théorie aussi farfelue, par ailleurs déconstruite de nombreuse fois (*)? C’est oublier un précédent célèbre qui montre l’efficace d’une fiction quand elle apparaît dans un contexte donné, un certain « horizon d’attente ». Ainsi, il arrive qu'une Fiction littéraire, adoptée par le champ politique, n'ait plus besoin d’être régie ni par la rationalité ni de dépendre du « principe de réalité ». Ce qui n'a rien de rassurant. Je veux parler bien sûr du « Protocole des Sages de Sion » avec lequel le genre « Eurabia » a bien des points communs : théorie du complot, alarmisme, schématisme essentialiste, sans parler de la cible qui est, elle aussi, sémite symboliquement… C'est là toute l'ironie et la perversité de la chose, puisque s'il faut en croire la doxa médiatique, le monde arabo-musulman est le vecteur par excellence de l'antisémitisme nouveau !

Tandis que, depuis le 11 septembre 2001, ceux qui veulent croire à de telles théories se font de plus en plus nombreux. Il y a ceux qui se nourrissent (dans tous les sens du terme) de cette théorie de manière explicite : Bat Ye'or, Oriana Fallaci, Robert Spencer, Daniel Pipes, Ayaan Hirsi Ali, Melanie Phillips, Mark Steyn, Bernard Lewis, Bruce Bawer... Et puis il y a les seconds couteaux qui y recourent sans l’avouer, de manière plus honteuse, plus cryptique : Philippe Val, Caroline Fourest, Yvan Rioufol, Eric Zemmour etc.

On pourrait croire que tout cela est daté, quaujourd’hui on est passé à autres choses. Eh bien rien n’est moins sûr, on constate même tout le contraire, le climat n’a jamais été aussi islamophobe qu’il ne l’est aujourd’hui en Europe, voyez-vous même :

« L’Europe est-elle sur le point d’être submergée par les musulmans ? C’est ce que semble penser un certain nombre d’éminents politiques et journalistes européens et américains. "Une société musulmane jeune à l’est et au sud de la Méditerranée est en passe de coloniser – le terme n’est pas trop fort- une Europe sénescente", prédit ainsi l’historien britannique Niall Ferguson. Et, à en croire, le journaliste américain Christopher Caldwell – que The Observer qualifiait récemment "d’observateur lucide et vivifiant de l’angélisme européen"-, les musulmans sont en train de conquérir "les villes européennes, rue après rue". Dans son livre « Réflexions sur la Révolution en Europe : immigration, islam et Occident », Caldwell écrit : "Les minorités peuvent imprimer leur marques sur les pays. Elles peuvent les conquérir . Il y avait sans doute moins de Bolcheviks dans la Russie de 1917 qu’il n’y a d’ islamistes en Europe aujourd’hui." Visiblement, à l’en croire, ce n’est pas seulement l’islamisme, mais aussi la forte croissance démographique des musulmans, qui transforme l’Europe en « Eurabia ». Les cultures « avancées », affirma Caldwell dans son livre, ont maintes fois par le passé sous-estimé leur vulnérabilité face aux cultures « primitives » ». Comme le disait récemment le Daily telegraph, citant Caldwell, la Grande Bretagne et l’union européenne n’ont pas fait cas de " la bombe démographique à retardement " qui se cache en leur sein. Le journaliste canadien Mark Steyn, salué par le romancier Marin Amis comme un " grand diseur de l’indicible ", n’hésite pas, lui, à proposer des solutions dans son best seller de 2006 « L’Amérique seule : la fin d’une époque » : "A l’ère de la démocratie, il n’y a qu’une seule façon de lutter contre la démographie – la guerre civile. Les Serbes l’ont compris, comme le comprendrons d’autre pays d’ Europe continentale dans les années à venir : si vous ne pouvez pas faire plus d’enfants que l’ennemi, éliminez-le" » (Pankaj Mishra, Guardian)

Cela donne froid dans le dos, n'est-ce pas ? C'est en tout cas une superbe illustration de ce qu'Appadurai appelait la peur des petits nombres.Et  bien maintenant que vous voilà au fait, lorsqu’il vous parviendra, peu importe la manière, un compte rendu démographique (chiffré) des musulmans d' Europe, vous pourrez enfin savourer toute la dimension littéraire de la chose…

« Il y a des oppresseurs et des opprimés »

 

 « Il y a des oppresseurs et des opprimés, des gens qui profitent de l’oppression et des gens qui sont malheureux à cause d’elle. Lorsqu’il en est ainsi dans le monde, la Philosophie comporte une division. Elle se divise grossièrement, je pense grossièrement cette division, bien que les bourgeois disent que la grossièreté des divisions est un péché contre l’esprit. Seuls les bourgeois ont véritablement besoin de subtilité dans leurs divisions, de profondeur apparente dans l’esprit. Ils doivent se dissimuler derrière une belle nuée....

Derrière les nuages, les philosophes se sentent abrités contre les ennuis, par exemple contre l’ennui des classifications grossières. Ces olympiens font leurs affaires dans une ombre humide favorable aux mystères et aux transmutations magiques. Si nous ne comprenons pas, ils chantent : Nuage, mon beau nuage.

Mais pourquoi cacherais-je mon jeu ? Je dis simplement qu’il y a une philosophie des oppresseurs et une philosophie des opprimés. Sans aucun rapport réel et qu’on nomme pourtant toutes deux Philosophie. C’est l’équivoque de la Philosophie en général. Ou tout au moins la première de ces équivoques qu’il s’agit de dénombrer. De mettre à nu. Il n’y a jamais eu de philosophie indifférente. Les philosophes sont des gens qui ont plus de parti pris que les hommes du commun. Il n’y a jamais eu que deux partis à prendre : celui des oppresseurs et celui des opprimés. La plupart des philosophes affirment que la Philosophie n’a pas de parti : cette Vierge aime la Vérité.

On peut ensuite faire ce qu’on veut de la vérité. Mais cette attitude est ou bien une hypocrisie ou bien une illusion difficilement séparable du travail idéologique. Une philosophie cherche à établir et à justifier des vérités temporelles conformes à certains types d’existence, qu’elle exhibe méthodiquement au moyen de raisonnements et de concepts. La nature de la philosophie est de servir des personnes et leurs intérêts. Il n’existe pas de Vérité univoque, éternelle et reconnaissable telle que la Philosophie univoque, éternelle et connaissante puisse la prendre comme objet.»

[Paul Nizan, Notes-programme sur la philosophie]


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De la fascisation de la laïcité

Et la situation de la laïcité de Belgique est encore plus préoccupante, il n'est qu'à voir le lâché de chacals, toujours en meute, de ces derniers jours...

A l'heure où le ministre de l'intérieur a remplacé le concept de "races inférieures" par celui de "civilisations inférieures", comme si les différences inhibitoires que l'on voulait attribuer à une partie de la population en termes de "nature" (préjugé biologique) se révélaient être de "culture" (préjugé culturel), on aurait pu croire que la gauche, après avoir obtenu la majorité au Sénat, s'emploierait à configurer ce qu'elle compte faire quand elle sera aux commandes de l'Etat, que les urgences politiques et sociales lui feraient examiner en priorité des propositions de lois de réformes structurelles touchant à l'impôt, au budget de l'Etat, aux conditions de la négociation sociale.

Ou bien que la question des institutions retiendrait son attention, sur les modalités de la décentralisation, l'instauration du conseiller territorial ou la modification souhaitée par la majorité parlementaire actuelle de la clause de compétence générale des collectivités territoriales. Le Sénat est attendu sur ce terrain, et ces questions n'ont pas peu pesé dans le basculement à gauche de la Haute assemblée.

 Eh bien non : des sénateurs de gauche n'ont rien trouvé de plus urgent, rien de plus symbolique, rien de plus identitaire que de mettre en discussion et d'adopter, le 17 janvier 2012, un projet de loi visant à interdire le port du foulard aux personnes chargées de l'accueil de la petite enfance, notamment les assistantes maternelles à domicile. Au lieu d'entériner les termes d'un débat posé par Marine Le Pen dans l'objectif de creuser un peu plus la présomption d'altérité autour de l'islam, il aurait été intéressant que la gauche rappelle la base de la démocratie républicaine : les lois sont égales pour tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions et/ou leur religion.

 Or justement, parce que la liberté de conscience fait partie des libertés fondamentales garanties par la loi de 1905 qui fonde la laïcité en France, et par la Constitution, elle apparaît dans les 18 motifs de discriminations interdits par le code du travail et le code pénal. Ce qui fait de l'acte discriminatoire non pas une mauvaise intention mais un délit. En effet, aucun employeur n'a le droit de demander les convictions religieuses, philosophiques ou politiques d'un salarié. Et lorsque ce dernier est engagé, sa liberté de manifester sa conviction ne peut être réduite que si elle entrave certains critères stricts résultant du corpus législatif et de la jurisprudence (reprise par la Halde dans ses délibérations) : les règles de sécurité, les règles d'hygiène, l'interdiction du prosélytisme, les aptitudes nécessaires à la mission, l'organisation nécessaire à la mission, l'image de l'entreprise. Cette limitation ne doit jamais apparaître comme disproportionnée. Pour ces six critères, le code du travail précise que "la limitation doit toujours être justifiée par la nature de la tâche et proportionnée au but recherché" (L1121-1).

 Quelle que soit son opinion sur la décision de la cour d'appel de Versailles pour l'affaire de la crèche Baby Loup et la pression politique qui y a mené, on ne peut que remarquer qu'elle a réintroduit le droit à l'argumentaire initial du tribunal des prud'hommes, par la citation de l'article du code du travail mentionné ci-dessus, ce qui en fait une décision circonstanciée pour cette situation-là et non pas une décision générale et absolue, ce que les radicaux de gauche veulent maintenant obtenir.

 Lorsque ces derniers estiment qu'"il s'agit juste de demander aux assistantes maternelles une transparence sur leur religion" et non de "les empêcher d'être musulmanes", ils se placent déjà au-dessus des lois. Pouvons-nous imaginer les mêmes propos sur la question juive : "Nous demandons juste à cette personne d'indiquer qu'elle est de confession juive avant de signer son contrat de travail" ?

 Ce n'est pas la première fois que les représentations négatives du débat public prennent le dessus sur l'application des critères universels lorsqu'il s'agit de l'islam. De nombreux laïques, qu'ils soient de gauche ou simplement républicains, se posaient déjà beaucoup de questions sur l'instrumentalisation actuelle de la laïcité par l'extrême droite et la droite extrême. Qu'arrivait-il à la laïcité ? Pourquoi et comment avait-elle pu se "lepéniser" ? Luc Chatel avait déjà interdit aux mamans voilées d'accompagner les classes d'enfants en sortie piscine et théâtre, à l'encontre de ce que précise la loi de 2004 sur les signes religieux... Mais loin de nous l'idée d'imaginer que des sénateurs de gauche violeraient à leur tour les fondements légaux et constitutionnels de la République...

 Bien entendu la laïcité demande à chacun de respecter la vision du monde de l'autre. Et la nourrice voilée doit aussi respecter la liberté de conscience des enfants dont elle a la charge. Rappelons ce que tous les parents savent : le contrat de travail qui relie le parent à la nourrice contient en lui-même le respect de la liberté de conscience indiquée par les parents, et cela depuis la nuit des temps. C'est ce non-respect qui peut conduire à une rupture de contrat, et non pas l'appartenance ou la non-appartenance religieuse de la nourrice ! Cette loi conduirait clairement au communautarisme, en faisant croire aux parents qu'il faudrait choisir une nourrice proche de leurs convictions pour que cette dernière respecte les leurs ! Les parents juifs avec une nourrice juive, les musulmans avec une musulmane, les chrétiens avec une chrétienne, et les athées avec une athée, mais où va-t-on ?

Une telle obsession est tout à fois grotesque et ridicule : cherche-t-on à tenir à distance de la vie commune les musulmans pratiquants ? Va-t-on finir par assister, en matière d'islamophobie, à une sévère concurrence entre une certaine gauche, l'UMP et le Front national ? Si la gauche veut être fidèle à Jaurès, il faut qu'elle relie promotion de la laïcité (bien en panne au niveau de l'Etat) et lutte contre les discriminations.


Jean Baubérot, Dounia Bouzar, Serge Hefez, Joël Roman...