jeudi, octobre 27, 2011
Ben Barka ou le "retour du refoulé " de la mémoire postcoloniale
Il n’est pas simple de déterminer ce qui relève, très exactement, du colonial ou du postcolonial dans les rapports sociaux, où se situent les continuités et les discontinuités entre le colonialisme et le postcolonialisme, tant dans les pratiques sociales, les structures mentales que dans les formes culturelles et les imaginaires d’aujourd’hui. Ainsi concernant les descendants d’immigrés marocains en Europe, il est frappant de constater que, à quelques exceptions près, il n’y a aucune mémoire de personnalités marocaines, parfois hors du commun, qui ont participé aux mouvements d'indépendance, il n’y a aucune transmission de leur expérience, de leur combat, de leur vision du monde. Ni dans la leur ni, plus généralement, dans la mémoire des habitants des Métropoles Européennes d'ailleurs. Et donc aucune chance de les prolonger… Qui connaît en son sein Abdelkrim El Khattabi ? Qui connaît Mehdi Ben Barka ? Ce dernier n’était-il pas un expatrié, un exilé, comme leur père, du royaume chérifien? N’était-il pas un « citoyen du monde » (la Tricontinentale), qui vivait entre Genève et Le Caire, à l’identité « métisse », comme ils le sont ? N’a-t-il pas été enlevé en plein Paris et probablement assassiné en France ? Rappelons brièvement les faits. Le 29 octobre 1965, le leader de la gauche marocaine Medhi Ben Barka, mais surtout un des leaders tiers-mondistes les plus fameux de son époque, était enlevé devant la Brasserie Lipp, lors d'une opération menée conjointement par les services marocains du roi Hassan II, des policiers, truands et membres des services secrets français. Certains comme Gilles Perrault parlent également de complicités "peut-être américaines, sans doute israéliennes"... Après avoir été séquestré, il sera torturé à mort et l'on fera disparaître son corps. Ce corps n'a toujours pas été retrouvé. A qui sert et à quoi sert cet oubli ? Une si longue amnésie n'a-t-elle pas valeur de symptôme ? Et pourtant « ce mort, disait Daniel Guérin, aura la vie longue, ce mort aura le dernier mot »...
Publié par
Le Bougnoulosophe
à l'adresse
10/27/2011
2
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : POSTCOLONIE
dimanche, octobre 23, 2011
Harry Potter versus Ni Putes ni Soumises
Derrière eux, comme tenues à l’écart du secret, des jeunes filles en service civil planchent dans des salles aux portes closes. Les salariés, Gabrielle Apfelbaum, directrice de la communication, Fanny Derenne, coordinatrice du mouvement, Jean-François Laloué, responsable des relations institutionnelles, organisent des assemblées générales chaque jour, qui se tiennent depuis vendredi dernier entre les murs blancs et rose fushia de l’association. Le bureau de la comptabilité est fermé à clef. Celui de la présidente aussi. Sihem Habchi se terre quelque part.
L’association de défense des femmes violentées, aussi puissante que controversée, est aujourd’hui en roue libre. Que se passe-t-il ? “Nous sommes grévistes, mais cette situation se gère avec les instances dirigeantes”, assène-t-on en chœur. Et circulez, y’a rien à voir : “C’est la fin de notre entretien. On vous raccompagne ?”. Pas un mot donc sur le mystérieux “corbeau”, un certain “Harry Potter”, auteur d’un mail incendiaire sur la gestion de l’association.
La missive anonyme court les boîtes de messagerie des militants NPNS et de leurs partenaires associatifs. Le titre : “Sihem Habchi tue Ni Putes Ni Soumises”. Deux pages et demi d’allégations pour dénoncer “conflits d’intérêt et mélange des genres” dans l’association. Où Sihem Habchi est accusée de placer les siens.
Deux de ses sœurs siègent au Conseil d’Administration. Son compagnon a refait le site de l’association pour la modique somme de 20.000 euros. Où il est reproché à Sihem Habchi de ne se déplacer qu’en taxi sur le compte exclusif de l’association, 072413 chez taxis Bleus : “les factures peuvent atteindre 3.000 euros par mois”. Où il est indiqué que Sihem Habchi se ferait rembourser des frais de bouche et de téléphone “scandaleux” sans lien avec ses fonctions : “800 euros parfois pour un seul mois”. Selon le corbeau “Sihem Habchi confond (…) l’association avec son entreprise à elle”.Il n’y a pas que lui. Sur le terrain, les témoignages pleuvent. “Tyrannique”, “despotique”, la jeune femme présidente du mouvement le viderait désormais de tout son sens. “On a d’abord essayé de changer les choses en interne, mais personne n’a réagi, au Conseil d’Administration comme ailleurs”, indique Bouchera Azzouz, ancienne secrétaire générale de NPNS arbitrairement débarquée en 2009.
Comme une cocotte-minute, l’association explose. Sur ces quatre dernières années, un turn-over qui dépasse la normale avec une vingtaine de départs de jeunes femmes trop souvent poussées à bout. Plusieurs d’entre elles, dont Alia* sont parties en dépression : La jeune femme, payée 1.500 euros net par mois pour intervenir en zones sensibles, enchaînait les heures supplémentaires et payait de sa poche ses tickets de transport : “A la fin, je faisais même le ménage dans les locaux. Elles m’ont détruite, j’ai fini chez le psy”, dit-elle aujourd’hui.
Une autre raconte qu’elle devait prendre sur ses propres deniers face à la détresse d’une femme qui ne savait où dormir. “Je voulais qu’il y ait un fonds de roulement de 300 euros à l’accueil pour réagir dans pareille situation, raconte Warda. Rien n’est venu”. Et quand elle a monté son comité local, “le national ne nous a jamais versé le moindre sou, raconte Warda. Même en 2008, alors qu’il nous manquait 1.000 euros pour finir l’année. Par contre, nos initiatives sont reprises dans le rapport d’activités annuel de Ni Putes Ni Soumises”. Ni Putes Ni Soumises ne manquait pourtant vraiment pas d’argent. Subventionnée à hauteur de 500.000 euros par an, elle fait partie des associations les mieux loties de France. Mais d’anciennes bénévoles et salariées continuent de s’interroger. Sarah, ancienne vice-présidente de NPNS, a participé à l’opération “Tremplin pour le respect” en 2008 : “je me demande où sont passé les subventions, étant donné que tout reposait sur le système D, et qu’aucun prestataire n’a été payé”. D’autant que l’Education nationale a déboursé 11.000 euros pour ce projet.
Du coup, les financements se font plus rares. La région Ile-de-France a cessé d’alimenter l’association depuis trois ans. L’Acsé (Agence nationale pour la Cohésion sociale et l’égalité des chances), qui finançait cinq postes d’adultes relais sur le terrain à hauteur de 100.000 euros, et offrait des subventions à hauteur de 155.000 notamment pour la plate-forme d’accueil aux victimes, n’a pas encore renouvelé son partenariat.“Elle ne va pas très bien”.
Du côté des instances dirigeantes, Jean-Marie Heussner, membre du Conseil d’Administration, assure qu’il n’y a à NPNS “aucun problème d’argent”. Il réduit la situation à laquelle l’association est aujourd’hui confrontée à “des affaires de jalousie, des conflits de personnes, parce que l’association est un lieu de pouvoir et d’enjeux”. Et promet de ‘tout faire pour sortir de la crise et de la grève en privilégiant toujours l’indépendance de l’association”.
Et pour défendre la présidente de l’association, Sihem Habchi, Jean-Marie Heussner indique que l’usage des taxis est “lié à des questions de sécurité, car elle a été menacée de mort à plusieurs reprises”. Que si ses sœurs sont au Conseil d’Administration, c’est qu’elles sont “militantes”. Enfin, il dit que si Sihem Habchi, que le “Nouvel Observateur” a cherché à contacter à de nombreuses reprises, est injoignable aujourd’hui…c’est qu’elle “ne va pas très bien en ce moment”....
Marie Vaton et Elsa Vigoureux
Publié par
Le Bougnoulosophe
à l'adresse
10/23/2011
3
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : POSTCOLONIE
jeudi, octobre 20, 2011
Qu'est ce qu'un « nom multiple » ?
« Un nom multiple est un « nom que chacun peut utiliser». Qu’elles soient célèbres ou inconnues, isolées ou en groupe, les personnes qui s’inventent un nom de ce genre ne réclament ni monopole ni copyright sur son usage. Mais un nom multiple peut traduire davantage que le seul désir de son auteur de rester anonyme – par exemple, lorsque ce nom renvoie à une pratique politique cohérente et clairement identifiable. Il permet alors non seulement de désigner cette pratique (artistique, politique, religieuse), mais aussi de l’incarner dans un personnage fictif. À mesure que la pratique devient reconnaissable et s’anime, le personnage lui-même s’éveille à la vie. Il prend des contours et construit une histoire qui peut devenir un mythe. Dès lors que des gens adoptent l’histoire et participent à la pratique, ils se mettent bel et bien à faire partie de ce protagoniste imaginaire et collectif : la pratique de l’individu se renforce au sein du mythe qu’elle pérennise. Et inversement : si la pratique se dévitalise, le personnage qui l’incarne meurt avec elle.
Le nom multiple abat la frontière entre individu et collectif. Il accorde à chacun un droit de participation à la figure collective du personnage imaginaire, qui incarne le mouvement et la force d’une masse invisible. À travers lui, la masse prend une forme singulière et surgit comme un sujet agissant. Les sans-nom ont toujours prisé ce procédé, qui, aux temps des jacqueries paysannes, donnait déjà du fil à retordre aux possédants. Ainsi, en 1514, des paysans de l’Allemagne du Sud se soulèvent sous le nom de « pauvres Conrad ». Conrad n’est pas leur meneur, mais chacun est Conrad pour les besoins de l’insurrection. Au début du XIXe siècle, en Grande-Bretagne, c’est le « général Ludd » qui prête sa voix et son rang aux opprimés. En tant que commandant imaginaire d’ouvriers en chair et en os, Ludd s’attaque sans ménagement aux profiteurs du capitalisme industriel naissant. Malgré – ou grâce à – l’absence d’une structure organisée, le mouvement luddite parvient pendant plusieurs années à faire trembler le patronat.
Durant ces vingt dernières années, l’utilisation la plus remarquable du nom multiple nous est venue de la guérilla zapatiste du Chiapas, qui a su s’incarner dans le nom fictif de son porte-parole, le sous-commandant Marcos (« Nous sommes tous Marcos »). Par cette idée géniale, les zapatistes ont non seulement œuvré à la déconstruction de la figure du « grand chef » révolutionnaire, dégradé avec dérision au rang de sous-chef, mais aussi créé une nouvelle forme de mythe collectif : celle du guérillero dépouillé de sa biographie. Les attributs qui l’identifient, comme le passe-montagne, la pipe ou l’uniforme, ne sont pas là pour camoufler sa fonction, mais au contraire pour la rehausser. C’est précisément parce que la « vraie personne » reste dans l’ombre que sa geste et ses revendications politiques apparaissent en pleine lumière. Le mythe collectif « Marcos » devient ainsi porteur de significations les plus diverses, l’expression de fantasmes subversifs autant que sexuels (bien que son corps et son visage ne fussent jamais visibles, Marcos a été désigné au Mexique « homme le plus attractif de l’année »). Au bout du compte, des dizaines de milliers de personnes ont pu défiler dans les rues de Mexico et articuler leur puissance politique en scandant : « Nous aussi, nous sommes Marcos ! »
C’est en ce sens que le mythe d’« El Sub » se différencie de celui d’un héros individuel comme Che Guevara : un slogan tel que « Moi aussi, je suis Che ! » aurait été parfaitement inepte. Les dirigeants mexicains ont du reste fort bien compris la fonction et la vitalité de ce mythe collectif, comme en témoignent leurs efforts désespérés de dévoiler le « vrai » Marcos et de le réduire à la figure bourgeoise d’un individu.
L’origine du nom multiple se perd dans la nuit des temps. Sa survivance renvoie à des pratiques religieuses et magiques primitives, dont la figure du Bouddha porte aujourd’hui encore la trace. Ceux qui s’en réclament ne sont-ils pas tous Bouddha ? Tel est du moins l’enseignement qu’ils reçoivent : « En réalisant la pratique du Bouddha, vous êtes son égal. Vous voyez par les mêmes yeux, entendez par les mêmes oreilles et parlez par la même bouche. »
En réactivant des pratiques archaïques, le nom collectif défie la distinction bourgeoise entre individu et groupe. Ce qui le rend menaçant, c’est moins le refuge qu’il prête à l’anonymat (pour cela, mieux vaut ne pas porter de nom du tout) que son attaque frontale contre les concepts modernes de subjectivité et d’identité, qu’il désigne comme illusoires. Il démontre du même coup la pertinence des croyances anciennes selon lesquelles l’identité humaine n’est rien d’autre qu’une articulation de pratiques collectives... »
Luther Blissett et alii
Le nom multiple abat la frontière entre individu et collectif. Il accorde à chacun un droit de participation à la figure collective du personnage imaginaire, qui incarne le mouvement et la force d’une masse invisible. À travers lui, la masse prend une forme singulière et surgit comme un sujet agissant. Les sans-nom ont toujours prisé ce procédé, qui, aux temps des jacqueries paysannes, donnait déjà du fil à retordre aux possédants. Ainsi, en 1514, des paysans de l’Allemagne du Sud se soulèvent sous le nom de « pauvres Conrad ». Conrad n’est pas leur meneur, mais chacun est Conrad pour les besoins de l’insurrection. Au début du XIXe siècle, en Grande-Bretagne, c’est le « général Ludd » qui prête sa voix et son rang aux opprimés. En tant que commandant imaginaire d’ouvriers en chair et en os, Ludd s’attaque sans ménagement aux profiteurs du capitalisme industriel naissant. Malgré – ou grâce à – l’absence d’une structure organisée, le mouvement luddite parvient pendant plusieurs années à faire trembler le patronat.
Durant ces vingt dernières années, l’utilisation la plus remarquable du nom multiple nous est venue de la guérilla zapatiste du Chiapas, qui a su s’incarner dans le nom fictif de son porte-parole, le sous-commandant Marcos (« Nous sommes tous Marcos »). Par cette idée géniale, les zapatistes ont non seulement œuvré à la déconstruction de la figure du « grand chef » révolutionnaire, dégradé avec dérision au rang de sous-chef, mais aussi créé une nouvelle forme de mythe collectif : celle du guérillero dépouillé de sa biographie. Les attributs qui l’identifient, comme le passe-montagne, la pipe ou l’uniforme, ne sont pas là pour camoufler sa fonction, mais au contraire pour la rehausser. C’est précisément parce que la « vraie personne » reste dans l’ombre que sa geste et ses revendications politiques apparaissent en pleine lumière. Le mythe collectif « Marcos » devient ainsi porteur de significations les plus diverses, l’expression de fantasmes subversifs autant que sexuels (bien que son corps et son visage ne fussent jamais visibles, Marcos a été désigné au Mexique « homme le plus attractif de l’année »). Au bout du compte, des dizaines de milliers de personnes ont pu défiler dans les rues de Mexico et articuler leur puissance politique en scandant : « Nous aussi, nous sommes Marcos ! »
C’est en ce sens que le mythe d’« El Sub » se différencie de celui d’un héros individuel comme Che Guevara : un slogan tel que « Moi aussi, je suis Che ! » aurait été parfaitement inepte. Les dirigeants mexicains ont du reste fort bien compris la fonction et la vitalité de ce mythe collectif, comme en témoignent leurs efforts désespérés de dévoiler le « vrai » Marcos et de le réduire à la figure bourgeoise d’un individu.
L’origine du nom multiple se perd dans la nuit des temps. Sa survivance renvoie à des pratiques religieuses et magiques primitives, dont la figure du Bouddha porte aujourd’hui encore la trace. Ceux qui s’en réclament ne sont-ils pas tous Bouddha ? Tel est du moins l’enseignement qu’ils reçoivent : « En réalisant la pratique du Bouddha, vous êtes son égal. Vous voyez par les mêmes yeux, entendez par les mêmes oreilles et parlez par la même bouche. »
En réactivant des pratiques archaïques, le nom collectif défie la distinction bourgeoise entre individu et groupe. Ce qui le rend menaçant, c’est moins le refuge qu’il prête à l’anonymat (pour cela, mieux vaut ne pas porter de nom du tout) que son attaque frontale contre les concepts modernes de subjectivité et d’identité, qu’il désigne comme illusoires. Il démontre du même coup la pertinence des croyances anciennes selon lesquelles l’identité humaine n’est rien d’autre qu’une articulation de pratiques collectives... »
Luther Blissett et alii
Publié par
Le Bougnoulosophe
à l'adresse
10/20/2011
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE
jeudi, octobre 13, 2011
Les adjuvants de l'ordre des choses
« Le monde intellectuel aime danser sur ses propres ruines, s’enivrer d’un certain catastrophisme dans l’ordre des savoirs. Il n’est jamais plus animé qu’aux heures où ses rhéteurs communient dans la certitude d’un désastre de la pensée. On n’en est pas loin aujourd’hui, semble-t-il, alors qu’un seul sentiment relie encore les derniers agitateurs d’idées, essayistes ou plumes instituées : celui d’une déliquescence généralisée (de la raison, de l’universel, des Lumières), ressenti avec une égale acuité d’un bout à l’autre du spectre politique. On dira que le discours de la débâcle a toujours été le fond de commerce de l’intellectuel généraliste, son lyrisme de fin du monde plaçant le locuteur au bord du gouffre, là où l’on est sûr d’être écouté. Mais il est rare, en France, que se fasse aussi unanime qu’à l’heure actuelle la grande lamentation rituelle sur la civilisation et ses barbares, sur feu la Vérité et ses sanglants assassins. Car on retrouve partout aujourd’hui le sermon contre « l’engeance » relativiste, « l’analphabétisme » culturel ou le dangereux « angélisme » multiculturaliste, depuis les essayistes de droite jusqu’aux confins d’une gauche intellectuelle en crise, en proie à des accès de néo-conservatisme épileptique et d’anti-progressisme virulent, attribuant tous les maux du monde à la « novlangue du chaos » et à « l’idéologie réactionnaire » d’une « culture postmoderne » de très large spectre – puisque son confusionnisme indigné et sa simple ignorance l’y font inclure des vices aussi variés que les cultural studies, le féminisme radical, la presse branchée, le « primitivisme » postcolonialiste et l’irrationalisme des « extropiens ». Maints égalitaristes de gauche, héritiers du marxisme intellectuel, paraissent juger aujourd’hui beaucoup plus nuisible que la droite répressive et décomplexée pourtant au pouvoir, un ensemble de courants intellectuels qui ont le défaut – à leurs yeux – d’avoir émergé sur des campus anglo-saxons avant d’aborder (tardivement) nos côtes, d’oser se dire de gauche et de promouvoir les minorités et les diasporas comme autant d’accessoires à la mode. Le crépuscule de la libre pensée se déclinerait désormais au son de ces suffixes nous arrivant chaque mois par lots entiers d’au-delà des mers : les cultural studies, les études postcoloniales, la pensée subalterniste, le déconstructionnisme, l’indigénisme, les théories queer ou le multiculturalisme... » (François Cusset)
Publié par
Le Bougnoulosophe
à l'adresse
10/13/2011
3
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE
lundi, octobre 03, 2011
Les fossoyeurs de l'antiracisme
A la fin des années ’70, une victoire majeure a été obtenue sur le champ des idées. Elle n’a pas été saluée à sa juste valeur. Comme le monde est oublieux. Elle concerne le racisme et son invention. Et c’est à la Nouvelle Droite (et tout particulièrement au GRECE) qu’on la doit. Une Nouvelle Droite allée à l’Ecole de Lévi-Strauss. Une victoire lourde de sens et de conséquence. Mais en quoi consistait-elle ? En une « transmutation » et en un art consommé du détournement. Alain de Benoist et ses amis avaient réalisé un coup de maître en remplaçant habilement le racisme biologique (grevé par l’aventure génocidaire nazie) par un racisme culturel (appelé aussi racisme différentialiste ou racisme sans race). Cela nécessitait pour ce faire de s’accaparer et de retourner deux notions clé : le « droit à la différence » et le « relativisme culturel ». Notions qui avait été, à l’origine, des conquêtes remportées de haute lutte sur le discours de la « mission civilisatrice » du temps béni des colonies. Et cette trouvaille avait de l’avenir. Puisqu’elle devint la doxa d’aujourd’hui. Le génie de la démarche, à l’évidente ironie, résidait dans le fait qu’elle singeait au plus près l’antiracisme (traditionnel) qui se voulait une réponse au racisme biologique. Et par un jeu de renversement et de symétrie, elle y instalait la confusion. Depuis Lévi-Strauss, on distingue un racisme de type universaliste, fondé sur un déni d'identité, et un (néo)racisme de type différentialiste, fondé sur un déni d'humanité ; le premier est dit « hétérophobe » tandis que le second est défini comme « hétérophile ». L’ironie pouvait se poursuivre, puisque la réplique qu'on trouva à ce nouveau racisme différentialiste n'était autre que l’universalisme, dans sa version nationale républicaine. C’est-à-dire l’autre forme de racisme, celui par le déni d’identité. Trois ouvrages ont ponctué et popularisé les « moments » clé de ce passage paradoxal. « La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles. » de Pierre-André Taguieff (le situationniste passé à l’ennemi et aficionado des notes de bas de page), « La défaite de la pensée » d’Alain Finkielkraut (le philosophe contrarié et mentor de Breivik) et enfin « La France de l’intégration. Sociologie de la nation en 1990. » de Dominique Schnapper (la fille à papa qui continue la boutique). Qu'on peut résumer comme suit : la crise de l'antiracisme, l'antiracisme est un racisme et le salut par la République universelle. Mais l'ironie ne s'arrêtait pas en si bon chemin. Cette spécificité française qui allie la nation à l’universelle est une étrange synthèse hégélienne (Aufhebung), car pour tout dire le Républicanisme ressemble à une variété hexagonale du différentialisme qui s’ignorerait et aurait des prétentions à l’universalisme. Sinon comment comprendre cette déclaration de Taguieff : « fermer les yeux sur la guerre culturelle déclarée qui a lieu en Europe de l’ouest tout particulièrement, c’est faire preuve d’angélisme » et celle de Finkielkraut : « En France, on aimerait bien réduire ces émeutes à leur dimension sociale, les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation, contre la discrimination dont ils souffrent, contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. C'est pourquoi il est clair que cette révolte a un caractère ethnique et religieux. » Et comment comprendre que ces deux champions de la République universelle aient signé, en mars 2005, un appel contre « le racisme anti-blanc » (sic). A bien y regarder, la trouvaille des tenants de la Nouvelle Droite ont dépassé leur espérance, car elle joua comme une ruse de la raison conceptuelle, elle permit, tout à la fois, de liquider l’antiracisme, en le disqualifiant définitivement, et de maintenir, voire de vivifier le racisme. Que ce soit dans sa forme biologique (« le retour de la race ») que dans sa forme culturelle (islamophobie). Un deux en un : déni d'humanité et déni d'identité. Ce fut un coup de maître. Rendons nous à l’évidence, depuis plus de trente ans, dans la bataille des idées, de l’immigration à l’insécurité en passant par l’identité nationale, c’est l’extrême droite qui a l’initiative, ce sont ses penseurs qui mènent la danse, tandis que ces idées volent de victoire en victoire... Jusqu'à quand ?
Publié par
Le Bougnoulosophe
à l'adresse
10/03/2011
1 commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE
Inscription à :
Messages (Atom)





