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RIP Gil Scott Heron



The revolution will not be televised fut « une chanson célèbre de Gil Scott-Heron, dans laquelle il inventa une forme orale et musicale connue sous le nom de « spoken word », imprégnée de performances poétiques et généralement considérée comme précurseur de ce qui allait devenir le rap. Écrite en 1970, elle fut l’occasion pour lui d’en appeler à l’action révolutionnaire de la minorité Afro-américaine contre l’esbroufe et les poses télévisuelles, en raillant les icônes des médias dominants américains des années 1960, les Afro-américains qui s’y joignent, ainsi que les stéréotypes véhiculés en quantité industrielle par les messages publicitaires. Gil Scott-Heron y montrait la réduction médiatique de la politique à un spectacle absurde, ridicule ou sordide, et de ses « frères » à des spectateurs.» (*)

« You will not be able to stay home, brother.
You will not be able to plug in, turn on and cop out.
You will not be able to lose yourself on skag and skip,
Skip out for beer during commercials,
Because the revolution will not be televised.

The revolution will not be televised.
The revolution will not be brought to you by Xerox
In 4 parts without commercial interruptions.
The revolution will not show you pictures of Nixon
blowing a bugle and leading a charge by John
Mitchell, General Abrams and Spiro Agnew to eat
hog maws confiscated from a Harlem sanctuary.
The revolution will not be televised.

The revolution will not be brought to you by the
Schaefer Award Theatre and will not star Natalie
Woods and Steve McQueen or Bullwinkle and Julia.
The revolution will not give your mouth sex appeal.
The revolution will not get rid of the nubs.
The revolution will not make you look five pounds
thinner, because the revolution will not be televised, Brother.

There will be no pictures of you and Willie May
pushing that shopping cart down the block on the dead run,
or trying to slide that color television into a stolen ambulance.
NBC will not be able predict the winner at 8:32
or report from 29 districts.
The revolution will not be televised.

There will be no pictures of pigs shooting down
brothers in the instant replay.
There will be no pictures of pigs shooting down
brothers in the instant replay.
There will be no pictures of Whitney Young being
run out of Harlem on a rail with a brand new process.
There will be no slow motion or still life of Roy
Wilkens strolling through Watts in a Red, Black and
Green liberation jumpsuit that he had been saving
For just the proper occasion.

Green Acres, The Beverly Hillbillies, and Hooterville
Junction will no longer be so damned relevant, and
women will not care if Dick finally gets down with
Jane on Search for Tomorrow because Black people
will be in the street looking for a brighter day.
The revolution will not be televised.

There will be no highlights on the eleven o'clock
news and no pictures of hairy armed women
liberationists and Jackie Onassis blowing her nose.
The theme song will not be written by Jim Webb,
Francis Scott Key, nor sung by Glen Campbell, Tom
Jones, Johnny Cash, Englebert Humperdink, or the Rare Earth.
The revolution will not be televised.

The revolution will not be right back after a message
bbout a white tornado, white lightning, or white people.
You will not have to worry about a dove in your
bedroom, a tiger in your tank, or the giant in your toilet bowl.
The revolution will not go better with Coke.
The revolution will not fight the germs that may cause bad breath.
The revolution will put you in the driver's seat.

The revolution will not be televised, will not be televised,
will not be televised, will not be televised.
The revolution will be no re-run brothers;
The revolution will be live. » (*)

Comité de soutien à Nafissatou Diallo

Le Français Dominique Strauss-Kahn, ex-président du Fonds monétaire international, riche, puissant, célèbre, boursouflé d’arrogance et de vanité, est accusé d’avoir essaye de violer et d'avoir soumis, contre sa volonté, à des actes sexuels, une femme de chambre, une immigrée africaine musulmane sans histoires travaillant dur à New York.

Parce que l’ambitieux Dominique Strauss-Kahn - autoproclamé futur président de la République française - se dit de gauche, parce qu’il était le favori du parti socialiste français à l’élection de 2012, une partie de la classe dirigeante française, sous le choc, s’est empressée de nier les faits, révélant ainsi son racisme, son sexisme, son islamophobie et son mépris total pour les plus humbles.

Au nom de la présomption d’innocence, l’accusé est devenu victime et la victime présumée a été immédiatement désignée par les médiocres «élites», expertes en désinformation, qui occupent le terrain médiatique en France, comme coupable d’avoir participé à un prétendu «complot». Le viol est devenu un «troussage de domestique».

Il a été minimisé parce qu’il n’y avait « pas mort d’homme ». On a plaint l’agresseur présumé pour sa «fragilité». Enfin, la mise en accusation du violeur présumé a même été présentée comme une «nouvelle affaire Dreyfus».

Les témoins de moralité de Dominique Strauss-Kahn sont les mêmes que ceux qui apportaient naguère leur soutien aux racistes Georges Frèche et Pascal Sevran. Pourtant Dominique Strauss-Kahn, que ses amis présentent comme un «séducteur», n’a certainement jamais séduit que des proies faciles.

Il est plutôt connu pour n’être qu’un obsédé sexuel notoire et avoir harcelé maintes et maintes femmes, y compris à Sarcelles, avec un certain goût pour la «diversité».

Cette attitude misérable, qui rappelle plus volontiers Pervers Pépère que Don Juan, donne une image déplorable de la France, dont Strauss-Kahn ambitionnait d’être le représentant suprême.

Pour exprimer ma condamnation du racisme, du sexisme et de l’islamophobie, pour montrer qu’au pays des droits de l’homme, il ne suffit pas d’être milliardaire et de se dire de gauche pour avoir toujours raison et être au-dessus des lois, pour protester contre l'impunité systématique dont bénéficient en France ceux qui s'en prennent à des Africains ou à des Afro-descendants, je rejoins le comité de soutien à Nafissatou Diallo, dite "Ophélia", victime présumée de Dominique Strauss-Kahn, accusé de tentative de viol, d'actes sexuels non consentis sur un tiers et de séquestration.

Claude Ribbe

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Les racines xénophobes de la France

Immigrés, «clandestins» et menaces diverses supposées peser sur la France en raison de la présence de «trop nombreux étrangers» réputés mal intégrés à la société: vieille antienne. En mai 2007, c'est elle qui a justifié la création d'un ministère ad hoc doté de compétences multiples qui vont de la «gestion» de l'immigration à la défense de l'identité nationale en passant par l'intégration et le co-développement. Vaste programme.

Cette nouvelle administration, et ceux qui l'ont dirigée, se sont surtout fait connaître par les expulsions massives d'étrangers en situation irrégulière. La disparition récente de ce ministère ne change rien aux orientations mises en œuvre, comme le prouvent les nombreuses déclarations de Claude Guéant et les pratiques de l'administration dont il a la charge. Rupture, comme l'affirme le credo présidentiel et gouvernemental? A rebours de ce bruit politico-médiatique savamment orchestré, on s'interrogera sur les origines républicaines d'un racisme et d'une xénophobie d'Etat que l'on découvre dans les années 20 du siècle précédent.

8 octobre 1924. Etablie depuis dix ans, la liberté de circulation entre les départements d'Algérie et la métropole est remise en cause. Désormais, les autorités exigent des «indigènes» un certificat d'hébergement et un certificat médical. Poussés par des «salaires de misère» et confrontés à ces nouveaux obstacles, des «travailleurs» algériens décident d'embarquer, de façon clandestine, sur des navires à destination du sud de la France. Mêmes causes, mêmes effets, déjà. En mai 1926, la «catastrophe du Sidi Ferruch» survient et l'on découvre, à bord de ce bateau, «plus de vingt indigènes» morts étouffés dans des réduits où ils s'étaient cachés pour échapper aux contrôles de police (1). Quelques mois plus tard, en décembre, des faits similaires se produisent: onze Algériens sont «sortis agonisants des soutes du Charley-le-Borgne à Port-Saint-Louis-du-Rhône.» De même à Nice en janvier 1927, et au port de La-Nouvelle dans l'Aude en février, où quarante-huit «travailleurs» venus d'Algérie sont retrouvés dans les cales du voilier Afrique après avoir payé la somme de «1000 francs par tête.» Privés de «nourriture substantielle» au cours de la traversée, «quatre d'entre eux» périssent; les survivants sont «dirigés à l'hôpital ou... à la prison» (2).

Même si le terme n'est pas employé, la figure du «clandestin» vient de faire une apparition dramatique dans le champ politique. Confrontée à cette situation, les autorités métropolitaines réagissent rapidement. Le 4 avril 1928, la réglementation suivante est arrêtée: désormais les candidats au départ pour la métropole doivent produire une carte nationale d'identité, un extrait de casier judiciaire constatant l'absence de condamnation grave, la justification d'un pécule de 150 francs et le versement d'une caution destinée à couvrir les frais de rapatriement.

1. Contrôler et sélectionner

Vingt jours plus tard, des mesures voisines sont prises en Afrique occidentale française puisque les «indigènes» ne peuvent quitter «la colonie» sans «être munis d'une pièce d'identité établie par l'administration locale» à quoi s'ajoute, pour l'écrasante majorité de ceux qui ne sont pas «citoyens français», l'obligation de détenir «un permis d'émigration délivré par le lieutenant-gouverneur». L'objectif de ces dispositions: limiter l'émigration vers d'autres possessions françaises ou étrangères, et vers la métropole en contrôlant les mouvements de population dans les territoires d'origines.

En ces matières, la situation des colonisés français est très proche de celle des «sujets coloniaux» de l'Erythrée dominée par l'Italie fasciste. Là, les «indigènes» ne peuvent avoir de passeport –ils sont réservés aux citoyens– mais seulement une «feuille de route» indispensable pour quitter le pays et délivrée après le dépôt de 2000 lires pour frais de rapatriement. Des mesures similaires existent au Congo belge. Au-delà de singularités qu'il ne s'agit pas de nier, on découvre que la nature du régime établi en métropole n'a pas vraiment d'incidence sur la condition des autochtones de ces différentes colonies. A des degrés divers, tous tombent sous le coup d'une réglementation d'exception destinée à limiter leur possibilité d'émigration. Quant aux spécificités de la colonisation française, réputée être plus libérale, au plan politique et juridique, que celle conduite par l'Espagne, l'Italie mussolinienne, la Grande-Bretagne ou la Belgique, elles ne sont que des mythes destinés à faire croire en la compatibilité des principes républicains avec l'empire.

2. Immigration et défense de la France

C'est dans ce contexte que Georges Mauco rédige son maître ouvrage, Les étrangers en France. Leur rôle dans l'activité économique, paru en 1932. En raison d'un «tempérament» spécifique, certains Européens nuisent à «l'âme» de la «nation» et au «principe spirituel» supposé la constituer, écrit-il. Classique xénophobie soutenue par des considérations relatives aux caractères de ces étrangers perçus comme une atteinte «à la raison, à l'esprit de finesse,(...) et au sens de la mesure qui caractérisent le Français» (3). Quant aux «indigènes», les menaces qu'ils font courir à la métropole sont d'une nature différente puisqu'elles sont réputées entraîner «l'abâtardissement» racial de la population française et lui apporter des «germes de maladies que celle-ci était parvenue à éliminer». Ces analyses appartiennent à la doxa scientiste, raciste et hygiéniste de saison; l'un des objectifs majeurs de Mauco étant de défendre la «santé» publique pour mieux préserver «l'avenir de la race» (4) dans une conjoncture où l'hygiène publique est indissociable de préoccupations raciales. Eu égard à ce contexte, ces analyses, de même les conséquences pratiques qui en découlent, sont à la fois communes et lestées d'une autorité particulière car elles sont exposées dans une thèse élaborée sous la direction d'un géographe célèbre alors, Albert Demangeon, et dans un ouvrage grâce auquel son auteur est devenu un expert de premier plan; les responsabilités importantes qui ont été rapidement confiées à Mauco en témoignent. Défendu par H. de Jouvenel, il devient secrétaire du Comité d'études sur les étrangers en 1935, trois ans plus tard, secrétaire de l'Union internationale pour l'étude scientifique des problèmes de population puis membre du cabinet de Ph. Serre, sous-secrétaire d'Etat chargé des services de l'immigration et des étrangers de janvier à mars 1938. Brillant parcours.

Dénonçant l'envahissement de certains quartiers de Marseille et de la banlieue parisienne par des «Africains du Nord» peu «aptes au travail discipliné», Mauco souligne les dangers multiples qui en découlent. Prostitution, dégradation de la «santé morale et physique» des métropolitains, «ravages effrayants» de la «syphilis et de la tuberculose», et insécurité enfin. De plus, en raison de leurs «coutumes», de «leur tournure d'esprit» et du «poids d'habitudes séculaires qui contredisent l'orientation de notre civilisation», ces colonisés-immigrés arabes sont, comme les Asiatiques, jugés rétifs à toute assimilation. Aussi faut-il réformer la politique mise en œuvre, choisir les «sources de recrutement» de la main-d'œuvre étrangère et coloniale, et, par une sélection rigoureuse, ne retenir que «les éléments ethniquement assimilables» (5).

3. L'exception est la règle

A partir de 1924, les «Musulmans» furent soumis à de nombreux contrôles. Se découvrent ainsi:

- le racisme fait droit, puisque ce dernier sanctionne, pour partie, les représentations dominantes que l'on sait en même temps qu'il les valide en contribuant à leur induration institutionnelle, sociale et politique,

- et le racisme d'un droit dont le caractère discriminatoire n'est pas douteux puisqu'il n'est opposable qu'aux autochtones d'Algérie, d'Afrique et d'Asie.

Si le 17 juillet 1936, le Front populaire supprime, pour les seuls départements algériens, les mesures précitées, elles ressurgissent aussitôt sous la forme de deux arrêtés du gouverneur général de cette colonie qui impose aux travailleurs «indigènes» souhaitant venir en métropole, le dépôt d'un cautionnement de 125 francs (9 décembre 1936) et, quelques semaines plus tard, le contrôle sanitaire (29 janvier 1937). Il faut attendre une ordonnance de 1944 pour que la liberté de circulation des autochtones d'Algérie soit rétablie.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des spécialistes se sont élevés contre la disparition de cette réglementation parce qu'ils estiment qu'elle crée une situation dangereuse pour l'économie nationale et l'identité de la France menacées par de «multiples infiltrations» qui risquent de «changer les valeurs physiques, spirituelles et morales auxquelles nous tenons» (6), écrit Louis Chevalier dans une publication de l'Institut national des études démographiques. Comme Mauco, Chevalier met en garde les responsables politiques contre l'arrivée, «particulièrement inquiétante», de nombreux colonisés-immigrés d'Afrique du Nord. Ces analyses prospèrent sur une thèse ancienne: l'impossible assimilation des «travailleurs» algériens, tunisiens et marocains. Cette continuité repose cependant sur une discontinuité des facteurs avancés pour rendre compte des singularités de cette immigration puisque la «variable religieuse», comme on dit, prend le pas sur les éléments raciaux qui ne sont plus considérés comme primordiaux. «Les données essentielles du problème» posé par les Nord-africains se «ramènent à ce fait fondamental: l'islam», écrit Chevalier, car cette religion «est une manière d'être, de sentir, de comprendre, un tempérament en somme (...) qui crée, par derrière toutes les apparences secondaires d'européanisation, un profond refus de toute assimilation» (7).

Telle est aussi la position de Robert Debré et d'Alfred Sauvy, directeur de l'Ined depuis sa fondation en 1945, qui, pour «garder au caractère et au type français ses meilleures qualités», proposent la création d'un «ministère unique» chargé de «diriger et contrôler l'immigration en France» (8). Après avoir élaboré une typologie sommaire, appelée à un grand avenir, et distingué les étrangers assimilables -Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais notamment- de ceux qui ne le sont pas ou moins comme les «Nord-africains», les «habitants de l'Est de l'Europe et des confins de l'Asie (Grecs, Levantins, Arméniens, Israélites de l'Europe orientale)», ces auteurs estiment que les problèmes posés par les Maghrébins «proviennent beaucoup moins d'une différence de race que de civilisation». La cause de cette situation? «L'islam» qui rend «la fusion des (...) populations difficile et, sans doute, peu souhaitable» puisque «les résultats obtenus sont déplorables, tant pour la santé publique que pour la moralité générale» (9). Classique mixophobie. Elle ne repose plus cependant sur des fondements biologiques mais sur un complexe cultuel et culturel jugé dangereux pour la collectivité nationale.

Le déclenchement de la guerre d'Algérie va justifier le recours à de nouvelles mesures restrictives. Pour venir en métropole désormais, les «Français Musulmans d'Algérie» doivent produire une «autorisation de voyage» et une carte nationale d'identité, de même lorsqu'ils voyagent de la métropole vers les départements algériens. Les atteintes portées à la libre circulation des colonisés-immigrés «arabes» entre le territoire algérien et la France: des mesures exceptionnelles et éphémères? Exceptionnelles, au regard des principes généraux du droit supposés établir l'égalité des individus sans distinction de race ou de religion, elles le sont assurément. Ephémères, elles ne le sont pas puisqu'elles furent appliquées par trois Républiques successives. En ces matières, il se confirme que l'exception fut la règle puisque l'exception dicta la règle, et la liberté, rarement accordée, l'exception.

Cette situation nous éclaire sur la nature de cette dernière liberté qui ne fut jamais considérée comme une prérogative, moins encore comme un droit fondamental mais comme une simple tolérance toujours susceptible d'être remise en cause pour des motifs variés. De là, ces réformes multiples qui se traduisent, pour les «indigènes» concernés, par une insécurité juridique structurelle dont le fondement est, en dernière analyse, la raison d'Etat; celle-là même qui légitime, au nom de la défense des intérêts supérieurs du pays, le recours aux dispositions restrictives étudiées. Aujourd'hui encore, le droit des étrangers, opposable aux anciens colonisés notamment, même si beaucoup d'autres sont visés, demeure soumis à des considérations de ce type; l'ordre intérieur, l'unité, la sécurité et l'identité nationales étant toujours à l'origine d'un prurit législatif et réglementaire qui ne se dément pas. Relativement aux orientations mises en œuvre par les différents gouvernement depuis 2007, elles institutionnalisent cette xénophobie puisque l'étranger est désormais devenu, de façon officielle et publique, l'incarnation de dangers multiples qu'il faut conjurer au plus vite par la mobilisation de moyens matériels, financiers et policiers exceptionnels.


Olivier Le Cour Grandmaison (il sera présent lors de la conférence du jeudi 26 mai à Paris: La République et ses immigrés.)

(1) V. Spielmann. En Algérie. Le centenaire au point de vue indigène, Alger, Editions du Trait-d'Union, 1930, p. 27. Fondateur de plusieurs journaux en Algérie, Spielmann fut militant du Parti communiste avant d'en être exclu en 1926.
(2) «Code de l'indigénat, code d'esclavage», (1928), in H. Cartier. Comment la France «civilise» ses colonies, textes du PCF et de la CGTU (1932 et 1928), Paris, Les nuits rouges, 2006, p. 152. Cf. également. O. Le Cour Grandmaison. De l'Indigénat. Anatomie d'un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l'empire français, Paris, La Découverte/Zones, 2010.
(3) G. Mauco. Les étrangers en France. Leur rôle dans l'activité économique, Paris, A. Colin, p. 556 et 558. (Souligné par nous.)
(4) Idem, p. 490.
(5) Idem, p. 485 et 523.
(6) L. Chevalier. «Principaux aspects du problème de l'immigration» (1944) in Les travaux du Haut comité consultatif de la population et de la famille, Ined, travaux et documents, cahier n°1, Paris, PUF, 1946, p. 13. Professeur à l'Ecole libre des sciences politiques puis directeur de recherches à l'Ined, Chevalier est élu au Collège de France en 1952. Il a notamment publié Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle.
(7). L. Chevalier. Le problème démographique nord-africain, travaux et documents de l'INED, cahier n°6, préface d'A. Sauvy, Paris, PUF, 1947, p. 209 et 150.
(8) R. Debré et A. Sauvy. Des Français pour la France, le problème de la population, Paris, Gallimard, 1946, p. 126 et 232. Sauvy fut aussi professeur au Collège de France. Considéré comme le fondateur de la pédiatrie moderne, Debré a joué un rôle particulièrement important au moment de la fondation de l'Inrd.
(9) Idem, p. 227 et 229.

Mais où est donc « Ni Putes Ni Soumises » ?

Grand écart. En 2010, Fadela Amara, alors secrétaire d’Etat à la Ville et ex-présidente du mouvement féministe Ni Putes Ni Soumises, se disait prête à voter pour Dominique Strauss-Kahn dont le sexisme parfois violent était -pourtant- déjà notoire. Flashback.

De l’art du slalom et du reniement en politique. Après avoir abandonné ses camarades de gauche pour rejoindre Nicolas Sarkozy en 2007, Fadela Amara, devenue secrétaire d’Etat, est progressivement tombée en disgrâce aux yeux du président de la République. L’an dernier, alors que bruissaient les rumeurs d’un imminent remaniement ministériel, l’ex-militante socialiste avait jeté son dévolu sur la nouvelle star montante des sondages : Dominique Strauss-Kahn. Un aveu confessé le 26 mai 2010 au micro de Jean-Jacques Bourdin : « Moi, je trouve que DSK a des positions qui sont plus proches des miennes sur certains sujets ». A la question de savoir si elle pourrait voter pour lui aux prochaines élections présidentielles, elle a répondu, laconique : « Pourquoi pas ? »

Lors de cet entretien, Fadela Amara a tenu à préciser qu’elle était une « femme de gauche pragmatique » avant d’ajouter qu’il était hors de question pour elle d’apporter son soutien à Martine Aubry. La cause ? Une différence d’approche sur un sujet qui lui tient à cœur en tant que co-fondatrice du mouvement Ni Putes Ni Soumises : « J’ai un problème de fond avec Martine Aubry sur la question des femmes. J’ai du mal à entendre un parti de gauche, progressiste soi-disant, qui n’est pas prêt à voter la loi contre la burqa. Ça, c’est rédhibitoire chez moi »

Rétrospectivement, le paradoxe peut sembler cocasse : c’est en raison de son attachement à la « question des femmes » que Fadela Amara a rejeté Martine Aubry au profit de son potentiel rival, désormais éliminé pour une atteinte présumée à l’encontre de l’une d’entre elles. Problème : un tel soutien, émanant d’une personnalité s’affirmant comme étant en lutte contre le sexisme, était déjà saugrenu au printemps 2010. Dominique Strauss-Kahn, actuellement soupçonné par la justice américaine d’avoir commis un crime sexuel, affichait, à l’époque de cette déclaration de Fadela Amara, une réputation depuis longtemps ternie par « l’affaire Tristane Banon ».

Aujourd’hui éditrice indépendante et rédactrice pour le site Atlantico, cette jeune femme avait publiquement affirmé avoir subi en 2002 un harcèlement sexuel particulièrement agressif de la part de celui qui était encore secrétaire national du PS. Une accusation grave et relayée par la mère de la victime présumée, Anne Mansouret, conseillère régionale PS en Haute-Normandie. A ce jour, l’affaire n’ayant pas été traitée par la justice, la présomption d’innocence joue toujours en faveur de l’ex-dirigeant du FMI.

Pour autant, cette affaire, connue du microcosme parisien, n’a pas empêché la « féministe » Fadela Amara de tenter de se rapprocher davantage de l’homme à la lourde réputation sexiste. C’était à l’occasion d’un colloque international organisé en novembre dernier au Maroc. A quelques jours de son éviction du gouvernement Fillon, l’intéressée a été aperçue par la presse locale en train de tenir plusieurs longs apartés avec Dominique Strauss-Kahn en vue d’une éventuelle collaboration pour les élections présidentielles de 2012. En vain, semble-t-il, puisque Fadela Amara s’est finalement ralliée au centriste Jean-Louis Borloo.

A l’assaut du HLM plutôt que du Sofitel

Sur les réseaux sociaux, les détracteurs de Ni Putes Ni Soumises s’étonnent depuis dimanche du silence de l’organisation à propos de cette sombre affaire de viol. Aucun communiqué n’a été encore publié à ce jour alors que d’autres événements de grande ampleur, comme l’annonce de la mort de Ben Laden ou l’attentat de Marrakech, font fréquemment l’objet de commentaires sur la page d’accueil de leur site. Un silence éloquent, au vu de la filiation idéologique et matérielle de NPNS avec le PS. Un silence qui n’a rien d’étonnant pour ses opposants qui ont toujours déploré la diabolisation exclusive de la figure du « jeune-arabo-musulman-de-banlieue » opérée, selon eux, par les pasionarias du mouvement. A cet égard, Dominique Strauss-Kahn n’a pas, en effet, le profil-type du sauvageon traqué d’ordinaire par NPNS et ses relais médiatiques.

Souvent comparé au « coup de tonnerre » du 21 avril 2002, cette nouvelle affaire DSK évoque davantage, et a contrario, la mystification du RER D : en 2004, la classe politique et les éditorialistes avaient soutenu sans réserve les élucubrations d’une mythomane, Marie-Léonie Leblanc, qui avait prétendu avoir été agressée dans une rame de métro par des banlieusards basanés et antisémites. Illustrant le cliché efficace du barbare à la peau mate, le scénario était parfait pour séduire les esprits crédules mais au bout de quelques jours, l’histoire s’est avérée être un grossier mensonge.

Cette fois-ci, c’est la stupéfaction, l’embarras et le déni qui dominent dans l’Hexagone à propos de cette femme de chambre, issue du Bronx et d’origine africaine, qui accuse l’un des plus puissants notables français de l’avoir violenté. Au fur et à mesure que les heures passent, les informations accablantes, dans ce dossier-là, s’accumulent. Et alors, ironie suprême, que certains n’hésitent pas à verser dans un conspirationnisme inédit pour défendre coûte que coûte Dominique Strauss-Kahn, ce qui paraissait être une affaire irréelle devient de plus en plus tangible.

Quoiqu’il advienne de la procédure judiciaire, l’affaire DSK aura déjà révélé, au travers de la sidération des élites françaises qu’elle expose, le deux poids deux mesures auquel a droit tout délinquant selon qu’il soit « faible ou puissant » - comprenez « prolo basané venu d’ailleurs ou bourgeois séculaire et multi-réseaux ». Dans ces moments de confusion nationale, un recours pour se positionner demeure heureusement à la portée de tous : la consultation de l’oracle BHL. Dans un billet publié hier sur le site consacré à célébrer son personnage, Bernard-Henri Lévy ose reprocher au juge américain d’avoir « fait semblant de penser que Dominique Strauss-Kahn est un justiciable comme un autre ».

Étrange regret à peine camouflé quant à l’absence de tout traitement de faveur. Lyrique, le va-t-en-guerre-en-Libye veut aussi défendre à tout prix son « ami de vingt-cinq ans », quitte à le dépeindre, sans rire, en vaillant résistant en lutte contre les forces occultes de l’argent : « Le FMI, sous sa houlette, et pour la première fois dans son histoire, n’entendait pas sacrifier aux intérêts supérieurs de la Finance ». La plainte de la femme de chambre, un coup monté par d’obscurs oligarques hostiles au révolutionnaire DSK ? Enfin une bonne nouvelle : les sceptiques du 11-Septembre n’ont plus le monopole du complotisme.

Hicham Hamza

De la persistance de l'imaginaire autour de l'esclavage



« Les races ont une histoire, qui commence au XVe siècle, lorsque les peuples européens multiplièrent leurs contacts avec les peuples lointains et qu'un grand commerce colonial fondé sur l'esclavage des Africains se développa progressivement. Avant la prise de Constantinople en 1453, la plupart des esclaves du monde méditerranéen étaient européens. Sur les marchés aux esclaves de Chypre, au XVe siècle, on trouvait des esclaves turcs, russes, bulgares, grecs et africains. Même si, au époque antique et médiévale, être noir n'était pas un avantage dans les sociétés grecques et romaines, l'esclave n'était pas associé en tant que tels aux Noirs. Les Grecs et les Romains de l’Antiquité appelaient les Africains noirs, les « Éthiopiens », et les descriptions de ceux-ci étaient faites sans antipathie particulière. Chez les Grecs, les barbares étaient ceux qui ne parlaient pas le langage de la politique, et non ceux qui avaient une couleur différente. D'autres critères étaient essentiels, comme celui distinguant les hommes libres des esclaves. La « racialisation » du monde, c'est-à-dire l'émergence d'un ordre social fondé sur une hiérarchie raciale, apparut progressivement au XVIe siècle, lorsque les Européens développèrent des plantations de sucre dans les îles atlantiques des Açores, à Madère, aux Canaries, dans les îles du Cap Vert, à Sao Tomé et Principe. La combinaison d'esclaves africains et de capital européens s'y révéla profitable, et constitua la première étape dans la traite transatlantique. Certes, l'esclavage des Africains exista bien avant cette époque, en Afrique même et au Moyen Orient, mais il n'était pas fondé sur une théorie raciale particulière. Tandis que la justification de la traite transatlantique, qui déporta environ onze millions d'africains vers les Amériques entre le début du XVIe siècle et les années 1860, se fit essentiellement par un ensemble d'arguments religieux, philosophiques, anthropologiques et scientifiques expliquant que la race noire était par nature vouée à l'esclavage. L'essor du racisme moderne est donc intimement lié à la traite et à l'esclavage, dont il a constitué un soubassement idéologique. S'il fallait le dire de manière très lapidaire : à partir de la fin du XVe siècle, il arriva le malheur historique que la race noire devint synonyme de race esclave. Au XVIIIe siècle, les mots de « Noirs », « nègres » et « esclaves » étaient pratiquement synonymes dans la langue française : «  le nègre est et sera toujours esclaves ; l'intérêt l'exige, la politique le demande, et sa propre constitution s'y soumet presque sans peine », écrit Julien-Joseph Virey à la rubrique « Nègre » du Nouveau dictionnaire d'Histoire naturelle paru en 1803, un an après le rétablissement de l'esclavage par Napoléon Bonaparte. On devine déjà les immenses problèmes qui découlent de cette association étroite entre la couleur de peau et un statut social dévalorisé, objet de mépris situé dans les marges de l'humanité. » (Pap Ndiaye, La Condition Noire)

Les Faits

Nakba !

« Les deux récits, israélien et palestino-arabe, portèrent d'emblée et inévitablement sur deux séquences fort différentes : l'extermination - la Shoah- et la réhabilitation par l'Etat dans le récit israelien ; l'usurpation par l'Etat et l'expulsion - la Nakba- dans le récit palestinien et arabe.

Peu de gens savent que le terme arabe nakba*, qui a acquis droit de cité dans les langues occidentales depuis quelques années, est un des équivalents possibles de Shoah en langue arabe, l’autre étant kâritha aujourd’hui utilisé pour traduire shoah en arabe de manière distincte de la traduction de Holocauste, mahraqa. Nakba signifie, en effet « catastrophe douloureuse ». Le terme a été utilisé dés 1948 dans le monde arabe pour décrire la fondation de l’Etat d’Israël et ses conséquences : la première guerre israelo-arabe, la défaite des armées arabes, l’exode massif des Palestiniens des territoires tombés sous le contrôle du nouvel Etat et le refus par ce même Etat d’accorder la permission de retrouver leurs habitations et leurs terres après la fin des hostilités.

Une des illustrations les plus éloquentes du caractère tragique du conflit du Moyen-Orient est qu’un Etat créé afin de donner refuge aux juifs persécutés, et dont la plus forte raison d’être invoquée au moment de sa fondation fut l’accueil des rescapés de la Shoah, ce même Etat résolut le problème des survivants juifs d’Europe, réduits au sort de réfugiés ou de « personnes déplacées », en créant le problème des réfugiés Palestiniens. La « loi du retour », en vertu de laquelle toute personne reconnue comme juive a le droit de s’installer en Israël et d’en acquérir la citoyenneté, devint la pierre angulaire de la légitimité du nouvel Etat, qui dénia en même temps aux réfugiés palestiniens le « droit au retour » qu’ils n’ont cessé de réclamer depuis lors.

La symétrie des expressions et appellations - Shoah/Naqba, « personnes déplacées » / « réfugiés », «loi du retour »/ « droit au retour »…et l’on pourrait allonger la liste – est troublante, même si il n’y a pas identité symétrique des situations. Elle est une illustration frappante de la complexité du dossier et une explication des passions qu’il suscite – au point où d’aucuns ont même accusé les Palestiniens d’imiter Israël. Une accusation qui n’est pas sans rappeler ce que le poète palestinien Mahmoud Darwish rétorquait à la poétesse israélienne Helit Yeshurun qui l’interviewait en 1996 : « Vous (les Israéliens) êtes jaloux de quiconque est reconnu par le monde comme une victime. C’est un monopole israélien »… ». (Gilbert Achcar )

* Savez-vous qu’il n’existe pas de pages wikipédia francophones consacrées à la Nakba!

De l'esclavage en soi et pour soi

En soi : « Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinique. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.» «La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. » (Marx)

Pour soi : « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes. Nous vomissure de négrier. Nous vénerie des Calebars quoi ? Se boucher les oreilles ? Nous, soûlés à crever de roulis, de risées, de brume humée ! Pardon tourbillon partenaire ! J'entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer... les abois d'une femme en gésine... des raclements d'ongles cherchant des gorges... des ricanements de fouets... des farfouillis de vermine parmi des lassitudes...» (Aimé Césaire)


« Je bombardais la lune dans la rivière »

« Les manifestants s'étaient volatilisés.
Je suis passé à l'étude. J'ai pris les tracts.
J'ai caché "La vie d'Abdelkader".
J'ai ressenti la force des idées.
J'ai trouvé l'Algérie irascible.Sa respiration...
...La respiration de l'Algérie suffisait.
Suffisait à chasser les mouches.
Puis l'Algérie elle-même est devenue...
Devenue traîtreusement une mouche.
Mais les fourmis, les fourmis rouges.
Les fourmis rouges venaient à la rescousse.
Je suis parti avec les tracts.
Je les ai enterrés dans la rivière.
J'ai tracé sur le sable un plan...
Un plan de manifestation future.
Qu'on me donne cette rivière, et je me battrai.
Je me battrai avec du sable et de l'eau.
De l'eau fraîche, du sable chaud. Je me battrai.
J'étais décidé. Je voyais donc loin. Très loin.
Je voyais un paysan arc-bouté comme une catapulte.
Je l'appelai, mais il ne vint pas. Il me fit signe.
Il me fit signe qu'il était en guerre.
En guerre avec son estomac. Tout le monde sait...
Tout le monde sait qu'un paysan n'a pas d'esprit.
Un paysan n'est qu'un estomac. Une catapulte.
Moi j'étais étudiant. J'étais une puce.
Une puce sentimentale...Les fleurs des peupliers...
Les fleurs des peupliers éclataient en bourre soyeuse. Moi j'étais en guerre. Je divertissais le paysan.
Je voulais qu'il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je faisais le fou devant mon père le paysan. Je bombardais la lune dans la rivière.» (Kateb Yacine)

Qui va remodeler le monde arabe, son peuple ou les Etats-Unis ?

Le paysage politique en mosaïque du monde arabe - les monarchies clientélistes, les dictatures nationalistes dégénérées et les stations-service impériales appelées les Etats du Golfe - fut le résultat d'une expérience intensive de colonialisme anglo-français. Elle fut suivie, après la deuxième guerre mondiale, par un processus complexe de transition aux Etats-Unis. Le résultat fut un nationalisme arabe anticolonialiste radical et un expansionnisme sioniste dans le cadre plus large de la guerre froide.

A la fin de la guerre froide, Washington a pris la région en charge, d'abord au moyen de potentats locaux puis par des bases militaires et une occupation directe. La démocratie n'est jamais entrée dans le cadre, ce qui a permis aux Israéliens de se vanter qu'ils étaient, seuls, un oasis de lumière au cœur des ténèbres arabes. Comment l'intifada arabe, qui a débuté il y a quatre mois, s'est-elle répercutée sur cette situation ?

En janvier, les rues arabes ont résonné du slogan qui a réuni les masses, sans distinction de classe ou de croyance : "Al-Sha'b yurid isquat al-nizam!" - "Le peuple veut faire tomber le régime !" Les images en direct de Tunis au Caire, de Saana au Bahrein, sont celles des peuples arabes debout, une fois encore. Le 14 janvier, tandis que des foules scandant des slogans convergeaient vers le ministère de l'Intérieur, le président de Tunisie Ben Ali et sa famille ont fui en Arabie Saoudite. Le 11 février, le soulèvement national en Egypte a renversé la dictature d'Hosni Moubarak pendant qu'une rébellion de masse éclatait en Libye et au Yémen.

En Irak occupé, des manifestants ont protesté contre la corruption du régime Maliki et, plus récemment, contre la présence des troupes et bases états-uniennes. La Jordanie a été secouée par des grèves à l'échelle nationale et une rébellion tribale. Au Bahreïn, des protestations sont montées en appels au renversement de la monarchie, un évènement qui a effrayé les kleptocrates saoudiens voisins et leurs patrons occidentaux qui ne peuvent concevoir une Arabie sans sultans. Au moment même où j'écris ces lignes, l'entreprise baasiste brutale et corrompue en Syrie, assiégée par son propre peuple, lutte pour sa survie.

Les déterminants des soulèvements étaient tant économiques - avec un chômage de masse, la hausse des prix, la rareté des produits de première nécessité - que politiques : le clientélisme, la corruption, la répression, la torture. L'Egypte et l'Arabie Saoudite étaient les piliers de la stratégie US dans la région, comme l'a récemment confirmé le vice-président nord-américain Jo Biden lorsqu'il a déclaré qu'il était plus préoccupé par l'Egypte que par la Libye. L'inquiétude ici, c'est Israël ; la crainte qu'un gouvernement démocratique hors de contrôle puisse revenir sur le traité de paix. Et Washington a, pour l'instant, réussit à dérouter le processus politique en un changement soigneusement orchestré, mené par le ministre de la Défense de Moubarak et le chef d'Etat-major, ce dernier étant particulièrement proche des Américains.

L'essentiel du régime est toujours en place. Ses messages-clés sont le besoin de stabilité et le retour au travail pour mettre un terme à la vague de grèves. En coulisses, des négociations fiévreuses entre Washington et les Frères musulmans se poursuivent. Une vieille constitution légèrement modifiée reste en vigueur et le modèle sud-américain de mouvements sociaux de masse produisant de nouvelles organisations politiques qui triomphent dans les sondages et instituent des réformes sociales sont loin d'être reproduits dans le monde arabe, ne posant ainsi pas de défis sérieux, jusqu'à maintenant, au statu quo économique.

Le mouvement de masse reste en alerte tant en Tunisie qu'en Egypte mais manque d'instruments politiques qui reflètent la volonté générale. La première phase est terminée. La deuxième, qui consiste à faire reculer les mouvements, a commencé.

Le bombardement de la Libye par l'OTAN a été une tentative de l'Occident de reprendre l'initiative "démocratique" après que ses dictateurs étaient été renversés ailleurs. Cela n'a fait qu'empirer la situation. La soi-disant prévention d'un massacre a conduit au meurtre de centaines de soldats, dont beaucoup combattaient sous la contrainte, et a permis à l'horrible Mouammar Kadhafi de se faire passer pour un anti-impérialiste.

Ici, on doit dire que quelque soit le résultat final, le peuple libyen a perdu. Le pays sera soit partagé en un Etat Kadhafi et un protectorat pro-occidental misérable dirigé par des hommes d'affaires sélectionnés, soit l'occident éliminera Kadhafi et contrôlera l'ensemble de la Libye et ses énormes réserves de pétrole. Cet étalage d'affection pour la "démocratie" ne s'étend pas ailleurs dans la région.

Au Bahreïn, les Etats-Unis ont donné leur feu vert à une intervention saoudienne pour écraser les démocrates locaux, renforcer le fanatisme religieux, organiser des procès secrets et condamner les protestataires à mort. Le Barheïn est aujourd'hui un camp de prisonniers, un mélange pernicieux de Guantánamo et d'Arabie saoudite.

En Syrie, l'appareil sécuritaire dirigé par la famille Assad tue à volonté, mais sans être en mesure d'écraser le mouvement démocratique. L'opposition n'est pas sous le contrôle des islamistes : c'est une large coalition qui comprend toutes les couches sociales, à part la classe capitaliste qui reste loyale au régime.

Contrairement aux autres pays arabes, beaucoup d'intellectuels syriens sont restés chez eux, après avoir subi la prison et la torture, et des socialistes laïques comme Riyad al-Turk et beaucoup d'autres font partie de la direction clandestine à Damas et Alep. Personne ne veut d'une intervention militaire occidentale. Ils ne veulent pas d'une répétition de l'Irak ou de la Libye. Les Israéliens et les Etats-Unis préfèreraient qu'Assad reste, comme dans le cas de Moubarak, mais les dés sont toujours en l'air.

Au Yémen, le despote a tué des centaines de citoyens mais l'armée s'est divisée et les Américains et les Saoudiens essaient désespérément d'assembler une nouvelle coalition (comme en Egypte) - mais le mouvement de masse résiste à tout accord avec le titulaire qu'on lui propose.

Les Etats-Unis doivent affronter un environnement politique modifié dans le monde arabe. Il est trop tôt pour prédire le résultat final, sauf pour dire que le processus n'est pas encore terminé.

Tariq Ali

« Procès de civilisation »



« Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »  (Aimé Césaire)

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