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La postcolonie marocaine n'est pas habitée par des caniches

Tanger

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Tetouan

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Casablanca

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Rabat

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Marrakech

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Fes

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Oujda

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Beni Mellal

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Al Hoceima

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Berkane

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Larache

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Meknes

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Dans le Rif

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Paris

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Bruxelles

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Salut à toi peuple Egyptien


Salut à toi peuple Egyptien, salut au Nil fécondeur, salut à son populeux delta, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux habitants de Khân el Khalili, salut à ceux qui entonnent « la chanson des gueux », je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut à la grande pyramide de Gizeh, salut à l’embaumé appelé Khéops, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux mendiants célestes, salut aux miséreux épiques, je te salue y’a Masr... Salut à toi peuple Egyptien, salut aux hiéroglyphes dansants, salut à la pierre de rosette muette, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux débardeurs du canal de Suez, salut aux fellahs pour qui fut érigés le barrage d’Assouan, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut au Phare d’Alexandrie, salut aux nécropolitains de Thèbes, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux Omeyyades venus de là-bas, salut aux Fatimides nés ici, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux habitants de la Cité des Morts, salut aux chiffonniers du Caire, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut à toi « vallée des rois » où ne fut admis ni Napoléon ni César, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux bédouins sans Sahara, salut aux Beni Hilal va-nu-pieds, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut aux Studios Misr, salut à « la voix des Arabes», je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut au « livre des jours », salut aux Mille et une nuits, je te salue y’a Masr … Salut à toi peuple Egyptien, salut aux Coptes, salut aux Sawis aussi, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, salut à la mère Khalsoum, salut à monsieur Abdelhalim Hafez, je te salue y’a Masr …Salut à toi peuple Egyptien, salut à Gamal Abdel Nasser, salut à la Place Tahrir, je te salue y’a Masr… Salut à toi peuple Egyptien, toi qui a recouvert la liberté, toi qui n’a pas démérité, je te salue y’a Masr, je te salue y’a Masr…

De l'arrogance (néo)colonialiste


Les interprétations en France des révoltes populaires dans le monde arabe sont des indicateurs de nos perceptions de ce même monde. Lorsque l'Europe s'appesantit sur son pessimisme et se lamente sur sa crise, des peuples soumis au joug des tyrans relèvent la tête et se battent pour la liberté.

De quoi donner du courage et bousculer notre apathie pour nous engager dans le combat pour une société plus juste et moins « aristocratique ».

Un inattendu choc des civilisations

Certes, nous avons ce confort qui nous assoupit et le spectre du chômage qui nous aliène. La France de la Révolution française observe la révolution dans les pays arabes peut-être avec envie, tandis que ses élites politiques et certains de ses intellectuels craignent ce bouleversement et le commentent selon des grilles de lecture d'un autre temps, héritées du colonialisme.

Ils se demandent comment d'anciens colonisés sont capables de se révolter, eux, ces « attardés de la civilisation », ces « islamistes-terroristes » obnubilés par leur religion « rétrograde ». Ces femmes qu'en Occident nous voulions libérer en leur enlevant le voile sont là-bas sur les places publiques – avec ou sans voile – en train de mener la rébellion à côté des hommes et sur un pied d'égalité.

De surcroît, ces « laissés-pour-compte » de la modernité ont fait leur révolution en passant par les moyens les plus sophistiqués de la technologie, pendant que nous, nous les utilisons le plus souvent pour dire que nous sommes en promenade ou que nous fêtons un anniversaire…

C'est là que se situe le « choc des civilisations », en fait dans notre manière d'être à la traîne des grands enthousiasmes, des grandes causes susceptibles de changer notre société. Prisonniers de notre conservatisme, voilà que nous sommes confrontés à l'explosion positive, celle qui s'est donnée comme but de renvoyer les tyrans et les exploiteurs comme des malpropres, ce qu'ils sont.

L'islam comme grille de lecture

Nous avons lu les événements à travers la loupe grossissante de l'islamisme, ennemi de la modernité et de l'Occident. Des tendances qui certes existent à l'intérieur de l'islam et qui ne sont pas étrangères au monde arabe, multiforme pourtant et non réductible au schéma que nous imposons par ailleurs aussi bien à l'islam en Occident qu'à l'islam en monde arabe.

L'Iran est devenu l'objet de nos focalisations que nous exportons sur tout ce qui bouge en Méditerranée musulmane.

En fait, nous avons traité ces pays en ébullition avec l'arrogance héritée du colonialisme. Nous avons même oublié que ces mêmes peuples s'étaient déjà révoltés contre la colonisation elle-même et avaient acquis l'indépendance au prix de grandes luttes, et que ce n'est pas la première fois qu'ils prennent leur destin en main comme de vrais adultes et pas comme des enfants.

Il est vrai que la diplomatie préfère la stabilité à l'inconnu. Et pourtant, c'est dans cet inconnu que réside l'avenir de ces sociétés aspirant à tous ces droits universels qui ne sont pas seulement l'apanage des Lumières, mais le bien commun de l'humanité.

L'épouvantail des islamistes ne suffit plus à les faire reculer. Et si les mouvements d'obédience islamique se positionnent sur l'échiquier politique et arrivent au pouvoir par un processus démocratique, l'Occident ne va tout de même pas intervenir pour l'arrêter.

La Turquie est dirigée par une sorte de « démocratie musulmane » et le pays n'en connaît pas moins une croissance économique qui fait pâlir l'Europe, sans perdre de son dynamisme, de sa créativité et de son inventivité.

Est-ce qu'on viendrait dire que l'émergence d'une « démocratie chrétienne » en Europe serait elle aussi un assaut contre les libertés, pendant que les extrêmes droites racistes, islamophobes et populistes guettent le pouvoir ? Bien sûr que non. Mais comment convaincre ?

Islam, Israël et révoltes en terres arabes

Le Point du 3 février et L'Express du 9 donnaient leur réponse par leur première de couverture. D'un côté, une femme voilée musulmane avec ce titre : « Le spectre islamiste ».

De l'autre, une jeune soldate israélienne en train d'ajuster son casque militaire, avec ce titre : « Israël face au réveil arabe ».

C'est clair : ici, l'islam rétrograde, là, Israël, moderne et allié de l'Occident. Cette comparaison n'est pas fortuite, elle hante également l'esprit de nombre d'intellectuels à l'idéologie acrobatique.

Selon eux et certains « experts » (dont la plupart connaissent fort peu la région), les révoltes en monde arabe ne pourront que se terminer dans l'islamisme, qui mettrait en danger Israël. Iran, Hamas, Hezbollah, Tunisie, Egypte même combat. Si les Pays-Bas ne sont pas la France, pourquoi l'Egypte serait-elle l'Iran et la Tunisie le Liban ?

Mais pour les prochaines élections, à défaut de vrais projets politiques, certains partis utiliseront comme repoussoir l'écharpe verte de l'islam. Pourquoi perdre du temps et soutenir ce qui se passe dans cette Méditerranée qui nous est si proche et, qui plus est, en se démocratisant davantage, se rapprochera plus encore des pays occidentaux qui sont alentour pour reconstruire une véritable mare nostrum, ensemble de partenaires démocratiques et moins corrompus ?

La seconde peur est que les « islamistes » au pouvoir mettent en danger Israël. Pense-t-on vraiment que du jour au lendemain, ces pays cesseront leurs relations, en l'occurrence l'Egypte, avec Israël ? Qu'Israël est seul, frêle et sans défense dans la région ? Que l'équilibre géopolitique serait du jour au lendemain bouleversé par un démocrate remplaçant un tyran ? Et que ce seront, quoi qu'il arrive (fatalité inévitable…), les islamistes, comme en Iran, qui prendront le pouvoir ?

Une fois de plus, nous voilà pris au piège de ce nœud où s'imbriquent islamisme, conflit israélo-palestinien, héritage colonial, rejet de l'islam et arrogance occidentale.

Visites payées chez le « prince » arabe

Même ces visites aux frais de ces princes corrompus qu'ont effectuées notre Premier ministre et notre ministre des Affaires étrangères rappellent d'autres temps où on allait se servir « là-bas », quitte à soutenir au moins « moralement », contre les services rendus, des despotes locaux ou régionaux peu recommandables.

L'ambassadeur de France en Tunisie lui-même s'est révélé incapable de regarder objectivement la rébellion qui se développait sous ses fenêtres, aveuglé par sa propre vision des choses : celle de la stabilité (souhaitée) du régime de Ben Ali. Cette stabilité (dont on a découvert la fragilité du jour au lendemain), ces dirigeants avec qui on sait parler sont décidément bien plus importants pour nos élites politiques que la liberté des peuples arabes, dont on n'a que faire.

A quand une révolution des mentalités chez nous pour mieux prévoir et mieux se porter en avant ? Oui, nous avons besoin d'un vrai choc pour nous secouer en profondeur et réveiller nos sociétés ensommeillées.

Esther Benbassa

Auto-dérision et résistance



« Lorsqu’on a été brimé à cause de sa religion, lorsqu’on a été humilié ou raillé à cause de sa peau, ou de son accent, ou de ses habits rapiécés, on ne l’oubliera pas. J’ai constamment insisté jusqu’ici sur le fait que l’identité est faite de multiples appartenances ; mais il est indispensable d’insister tout autant sur le fait qu’elle est une, et que nous la vivons comme un tout. L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’appartenances autonomes, ce n’est pas un « patchwork », c’est un dessin sur une peau tendue ; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre. On a souvent tendance à se reconnaître, d’ailleurs, dans son appartenance la plus attaquée; parfois, quand on ne se sent pas la force de la défendre, on la dissimule, alors elle reste au fond de soi-même, tapie dans l’ombre, attendant sa revanche; mais qu’on l’assume ou qu’on la cache, qu’on la proclame discrètement ou avec fracas, c’est à elle qu’on s’identifie. L’appartenance qui est en cause – la couleur, la religion, la langue, la classe, … – envahit alors l’identité entière. Ceux qui la partagent se sentent solidaires, il se rassemblent, se mobilisent, s’encouragent mutuellement, s’en prennent à « ceux d’en face ». Pour eux, « affirmer leur identité » devient forcément un acte de courage, un acte libérateur...» (Amin Maalouf)

La deuxième mort de Samuel Huntington


Gloire à toi ô Huntington… Toi qui fut l’oracle du Nine Eleven…Toi qui fut le Grand Mage du « Shock and Awe »… Toi qui fut le prêtre-grammairien des peurs et des angoisses du WASP et de l'occidentaliste... Toi qui fut le cartomancien du tarot des tarés de Washington et de leur jeu de dominos…Toi qui fut le supplément neuronal de George Bush et de son parc de nains de jardin européens...Toi qui fut le Chamane de l'Imperium américain... Toi qui fut le nécromancien fournisseur d’entrailles pour néocons … Toi qui fut le chiromancien de la main invisible, celle qui affame, assassine et renait toujours de ses cendres… Toi qui fut l’augure qui sut nous désigner l’ennemi… Toi qui fut le visionnaire qui sut distinguer le « nous » du « eux »... Toi qui fut l'aruspice-zélateur des identités meurtrières... Toi qui mis la géopolitique à la portée des caniches…Toi qui fut l’alchimiste qui transforma le « péril rouge » en « péril vert »…Toi qui divisa le monde en huit entités dont une seule devait subsister (devinez laquelle?)… Toi qui livra en holocauste l’Irak, l’Afghanistan, la Palestine, le Liban...au dieu Thanatos… Toi qui fut le Pygmalion du pire… Toi qui fut le magicien du self-fulfilling… Toi qui fut le héraut des lumières spenglériennes... Toi qui parla beaucoup de « civilisation » en oubliant de mentionner que tu avais pompé le concept à Braudel… Toi qui causa pourtant bien des barbaries (lisses comme une image de CNN)… J'ai bien peur qu'aujourd'hui, grâce aux Tunisiens et aux Egyptiens, pour toi, et ta théorie à la mords-moi-le noeuds, ça ne sente définitivement le sapin... Car voici le temps de ta deuxième mort!

Du Devenir révolutionnaire



« Quand les nouveaux philosophes ont découvert que les révolutions ça tournait mal ... Faut vraiment être un peu débile ! Ils ont découvert ça avec Staline. Ensuite, la voie était ouverte. Tout le monde a découvert, par exemple, tout récemment, à propos de la révolution algérienne: "Tiens... elle a mal tourné parce qu'ils ont tiré sur les étudiants". Mais enfin: qui a jamais cru qu'une révolution tournait bien ? Qui ? On dit: "Voyez les Anglais, au moins ils s'épargnent de faire des révolutions." C'est absolument faux ! Actuellement, on vit dans une telle mystification... Les Anglais, ils ont fait une révolution, ils ont tué leur roi, etc. Et qu'est-ce qu'ils ont eu ? Cromwell... Et le romantisme anglais, c'est quoi ? C'est une longue méditation sur l'échec de la révolution. Ils n'ont pas attendu Glucksmann pour réfléchir sur l'échec de la révolution stalinienne. Ils l'avaient.


Et les Américains ! On ne parle jamais d'eux, mais les Américains, ils ont raté leur révolution au moins autant - sinon pire - que les Bolcheviques. Faut pas charrier... Les Américains, même avant la guerre d'Indépendance, ils se présentent comme... mieux qu'une nouvelle nation. Ils ont dépassé les nations, exactement comme Marx le dira du prolétaire. Ils ont dépassé les nations: les nations, c'est fini! Ils amènent le nouveau peuple. Ils font la vraie révolution. Et, exactement comme les marxistes compteront sur la prolétarisation universelle, les américains comptent sur l'émigration universelle. C'est les deux faces de la lutte des classes. C'est absolument révolutionnaire ! C'est l'Amérique de Jefferson, c'est l'Amérique de Thoreau et c'est l'Amérique de Melville... Tout ça: c'est une Amérique complètement révolutionnaire qui annonce le nouvel homme, exactement comme la révolution bolchevique annonçait le nouvel homme. Bon, elle a foiré.

Toutes les révolutions foirent. Tout le monde le sait : on fait semblant de le redécouvrir, là. Faut être débile ! Alors, là-dessus, tout le monde s'engouffre. C'est le révisionnisme actuel. Il y a Furet qui découvre que la révolution française, c'était pas si bien que ça. Très bien, d'accord: elle a foiré aussi. Et tout le monde le sait ! La révolution française, elle a donné Napoléon. On fait des découvertes qui, au moins, ne sont pas très émouvantes par leur nouveauté. La révolution anglaise, elle a donné Cromwell... La révolution américaine, elle a donné... quoi ? Elle a donné Reagan. Ca ne me parait pas tellement plus fameux. Alors, qu'est-ce que ça veut dire ? On est dans un tel état de confusion. Que les révolutions échouent, que les révolutions tournent mal, ça n'a jamais empêché les gens... ni fait que les gens ne deviennent pas révolutionnaires !

On mélange deux choses absolument différentes : d'une part,  les situations dans lesquelles la seule issue pour l'homme c'est de devenir révolutionnaire, et, d'autre part,  de l'Avenir de la Révolution. Les historiens, ils nous parlent de l'Avenir de la révolution, l'Avenir des révolutions... Mais c'est pas du tout la question ! Alors, ils peuvent toujours remonter aussi haut pour montrer que si l'Avenir a été mauvais, c'est que le mauvais était déjà là depuis le début, mais le problème concret, c'est: comment et pourquoi les gens Deviennent-ils révolutionnaires. Mais ça, heureusement, les historiens ne l'empêcheront pas. C'est évident que les Africains du Sud, ils sont pris dans un Devenir révolutionnaire. Les Palestiniens, ils sont pris dans un Devenir révolutionnaire. Si on me dit après: "Vous verrez, quand ils auront triomphé... Si leur révolution réussit, ça va mal tourner !"... D'abord, ce serait pas les mêmes. Ce ne seront pas du tout les mêmes genres de problèmes.

Et puis, bon : ça créera une nouvelle situation, à nouveau il y aura des devenirs révolutionnaires qui se déclencheront... L'affaire des hommes, dans les situations de tyrannie, d'oppression, c'est effectivement le Devenir révolutionnaire, parce qu'il n'y a pas d'autre chose à faire. Quand on nous dit après "Ah, ça tourne mal", tout ça.. : on ne parle pas de la même chose. C'est comme si on parlait deux langues tout à fait différentes : l'Avenir de l'histoire et le Devenir actuel des gens, c'est pas la même chose. »

Gilles Deleuze

Souvenirs du Tout-Monde...


Seuls les voyages ont le pouvoir de faire se rencontrer les écrivains. Hors de leur lieu d’origine, ils cessent soudain d’être des gens renfermés et égocentriques. Je n’ai pour ma part rencontré Edouard Glissant que très rarement à la Martinique, mais dans ce qu’il a appelé le « Tout-monde », oui, nous nous sommes souvent vus. Contrairement aux artistes (musiciens, chanteurs etc.) ou aux sportifs, les écrivains ne gagnent pas d’argent ou très peu. Leur seul privilège est de pouvoir voyager un peu partout sans avoir à débourser quoi que ce soit, alors nous en profitons. Les souvenirs les plus forts que j’ai de cet immense écrivain se situent donc forcément hors de notre terre natale, quoique partout où nous allons nous n’avons cesse de parler d’elle, d’évoquer son histoire tragique, sa langue et sa culture déclinantes, l’impasse politique dans laquelle elle se trouve depuis un demi-siècle.

Edouard Glissant fait partie des trois écrivains (avec Aimé Césaire ou Frantz Fanon) qui ont réussi cette chose extraordinaire : faire exister la minuscule Martinique sur la carte du monde. Connaissez-vous la république autonome du Borchkhotorstan ? Non, je suppose. Elle est pourtant plus vaste que Cuba et plus peuplée que la Jamaïque et fait partie de la Fédération de Russie. Alors, Glissant, au début, m’intimidait. Jusqu’à ce que je découvre un grand…timide. En tout cas à l’oral d’où peut-être son élocution lente, voire hachée. A l’écrit par contre, sa parole est d’une majesté qui en impose. Je me souviens que lors du baptême du collège de Places d’Armes (Lamentin) à son nom, il avait souri lorsque, invité à prendre la parole, j’avais avoué avoir lu, à l’âge de 18 ans, trois pages de son fameux roman « La Lézarde » (Prix Renaudot 1958) et avoir refermé immédiatement l’ouvrage pour ne le rouvrir qu’à l’âge de trente ans. Pourquoi ? Parce que j’y avais découverte une écriture si puissante que je m’étais dis que si jamais je m’y enfonçais, si je continuais à lire l’ouvrage, jamais je ne pourrais devenir écrivain à mon tour. Cette écriture n’a jamais cessé de m’impressionner, même si, comme je l’avouais à Glissant, j’avais cessé de la comprendre. Autant ses essais me semblaient limpides, autant ses romans, à partir de « Malemort » (1975), m’ont paru de plus en plus hermétiques.

Louisiane

Glissant est le premier, dans la sphère francophone en tout cas, à avoir analysé (et célébré) le processus de créolisation qui a donné naissance à nos sociétés, prenant congé d’un seul coup ce qu’il appelait nos arrière-mondes à savoir l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Mais prendre congé ne signifie nullement rejeter ou renier comme insinuent certains esprits obtus, mais tout simplement vouloir habiter son lieu et son histoire. Chercher à exprimer sa propre parole. Que nous le voulions ou nom, notre lieu de naissance est l’Habitation. C’est dans l’enfer esclavagiste que nos ancêtres se sont peu à peu redressés, qu’ils ont cessé d’être des sous-hommes ou des bêtes de somme et qu’ils ont créé de toute pièce une nouvelle langue et une nouvelle culture pour devenir des êtres humains à part entière. « Créole » vient du latin « creare » qui signifie « créer ». Tout cela Glissant l’exprime et l’expose dans des analyses, brillantes, parfois géniales, qui déroutent l’universitaire pur jus. C’est que sa pensée fonctionne tout à la fois avec des concepts et des métaphores, ce qui est mal vu de l’institution académique où seul le concept, dit scientifique, a droit de cité. La métaphore, elle, est laissée aux poètes. De plus, Glissant avait cet art magistral qui consiste à emprunter des idées, à les retravailler et à les recycler de manière souvent fulgurante sans toujours…citer ses sources. Autre motif d’agacement des universitaires pour qui la bibliographie est un élément fondamental de leur démarche.

Nous en riions et nous chamaillions tous les deux chaque fois que nous nous rencontrions, lui défendant bec et ongles sa manière de faire, moi, privilégiant la manière universitaire. Et cela jusque sur les bayous de Louisiane ! Ces mangroves magnifiques aux mille entrelacements qu’en 1991, alors qu’il était directeur du Centre d’Etudes Francophones de l’Université de Bâton-Rouge, il nous invita à parcourir, à l’occasion d’un colloque sur le système de plantation. Chaque soir, ce dispendieux, cet homme au grand cœur, tenait table ouverte, dans sa maison située au bord d’un lac et nous, les participants au colloque, l’entourions comme s’il avait parole d’oracle. Un jour, en débarquant sur la terre ferme, nous vîmes une boutique, au sens créole du terme, perdue au fin fond des bayous. Une boutique comme en en trouvait jadis dans la campagne du Lorrain ou de Sainte-Marie. Elle avait pour enseigne : « CREOLE BELLE ». Se tournant vers moi, Glissant me lança, souriant énigmatiquement comme à son habitude : « Ou wè ! ». mais il n’était pas pour autant un partisan acharné de l’écriture en créole et critiquait sévèrement la graphie du GEREC. Pour lui, il fallait laisser cette langue vivre librement, dans son imprévisible et sa fulgurance, non l’emprisonner dans les rets de l’alphabet. Evidemment, auteur de cinq livres en créole, je n’étais absolument pas d’accord avec pareille idée. Je trouvais que Glissant sous-estimait trop l’effrayant processus de décréolisation qui commença à affecter nos sociétés à compter de la fin des années 60.

Poétique créole

L’auteur de « Malemort » préférait partir à la recherche de ce qu’il a appelé « la poétique créole » c’est-à-dire cette manière particulière que nous avons, en tant que peuple, d’organiser notre discours, d’élaborer une rhétorique qui nous est propre. Et cette poétique forgée dans l’oralité, dans les contes, les « titim », les chants mais aussi la parole quotidienne devait pouvoir irriguer notre écriture en langue française, contraints que nous étions d’utiliser cette langue au stade historique où nous nous trouvions. Cette quête glissantienne produit à la fois une langue superbe et des textes profonds quoique énigmatiques. On peut prendre plaisir à lire Glissant sans tout comprendre, même quand on est Antillais. C’est souvent mon cas. Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment faisaient les traducteurs de son œuvre. Lorsqu’il reçut le prestigieux Prix Puterbaugh en Oklahoma (Etats-Unis), j’étais à ses côtés dans cet état où toutes les tribus indiennes chassées par la conquête de l’Ouest étaient venues s’échouer. Et, c’est non sans une incrédulité et une admiration sans bornes que j’ai pu voir des universitaires étasuniens, anglais, canadiens, allemands, sud-américains et même un Letton décortiquer son œuvre comme si celle-ci était d’une évidente luminosité. Quand je faisais remarquer à Glissant que ces gens le comprenait mieux que moi je ne l’aurais pu, il me rétorquait en riant, de sa voix légèrement féminine (mais non pas efféminée) : « Ou two kouyon ! » (Tu es trop bête !). Plus sérieusement, il affirmait, non sans une certaine vantardise : « Mes lecteurs sont futurs ! ». Autrement dit, les Antillais ne comprennent pas mes livres aujourd’hui, mais leurs petits-enfants oui ! J’étais, pour ma part, sceptique quant à une telle prédiction.

Trajectoire

Glissant n’était pas qu’un intellectuel et un écrivain. C’était aussi un militant de la cause nationale Martiniquaise qui fut arrêté à l’aéroport du Lamentin et gardé à vue lors de l’affaire de l’OJAM (1965). Avant cela, en 1958, lorsqu’il obtint le Prix Renaudot pour son roman « La Lézarde », il se rendit au quartier Plateau Didier, habité entièrement à l’époque par la caste békée, et fit l’acquisition d’une imposante villa qu’il transforma en école : l’IME (Institut Martiniquais d’Etudes).

Lorsque le vieux Béké ruiné, qui vendait sa maison, vit ce jeune Nègre trentenaire frapper à sa porte et lui dire qu’il se portait acquéreur de sa maison, mise en vente depuis peu, il eut un sourire de commisération. « Ce n’est pas dans vos moyens, mon bon ami… » fit-il à Glissant ignorait à qui il avait affaire. Donc, Glissant aurait fort bien pu devenir fonctionnaire de l’Education Nationale Française et toucher les 40%. Il a préféré utiliser l’argent de son prix littéraire pour monter une école (qui existe encore aujourd’hui) laquelle récupéra des années durant les exclus du système pour en faire des élèves sérieux et plus tard des citoyens. Ceci mérite le respect ! D’où le caractère odieux des réactions qui suivirent l’octroi par le Conseil général et le Conseil Régional ce la Martinique d’une somme de 11.000 euros pour rapatrier Glissant, très malade, d’un hôpital étasunien très onéreux à un hôpital français. Quelles insanités n’a-t-on pas entendues sur certains sites-web antillais et dans les émissions « Coups de gueule » de diverses radios locales !

Que Glissant n’ai pas choisi de s’impliquer directement dans la politique martiniquaise ne signifie pas qu’il n’ait pas joué un rôle éminent dans notre prise de conscience collective. Un intellectuel n’a pas forcément la fibre politicienne et Aimé Césaire aimait à rappeler que le Parti communiste était venu le chercher. Glissant, en élaborant le discours de l’Antillanité, nous a donné les armes théoriques pour nous ancrer dans une réalité dont nous avait détourné la francité et que la négritude englobait dans un monde trop vaste et de toute façon fantasmatique, le « monde noir ».

Tout-Monde

Directeur du « Courrier de l’Unesco » à Paris, puis professeur dans les universités de Bâton-Rouge et de New-York, Glissant, dans la deuxième partie de sa vie, fut en prise directe avec ce phénomène majeur qu’est la mondialisation ou globalisation. Il compris alors qu’il nous était désormais impossible de définir notre place dans le monde à partir de notre seule réalité caribéenne et insulaire, qu’il nous fallait de toute urgence élaborer une pensée qui nous permette de nous greffer à ce phénomène, de toute façon irréversible, sans pour autant nous perdre. On n’aura pas assez souligné que cette pensée, connu sous le nom de « Tout-Monde », est une traduction de l’expression créole « Tout moun ». On n’aura pas assez souligné le fait que selon Glissant, l’archipel caraïbe avait été le lieu d’une première mondialisation au XVIIe siècle et que celle que nous vivons présentement n’en est que la deuxième. Ce qui signifie que nous, Antillais, sommes mieux préparés que tout autre peuple, à affronter les défis découlant de cette mise en rapport immédiate et brutale de presque toutes les langues, les cultures, les religions, brefs tous les imaginaires de la planète.

Ce faisant, Glissant tentait de nous sortir du face à face stérilisant « Martinique-France » et nous indiquait l’impérieuse nécessité qu’il y avait à nous penser en dehors de cette cage dorée à l’intérieur de laquelle nous dépérissons depuis un demi-siècle sans même nous en rendre compte. Cette pensée du « Tout monde » n’aura pas été comprise par…tout le monde. D’aucuns y verront une désertion du combat national martiniquais, une dilution de notre pensée dans le vaste courant intellectuel occidental qui remet en question l’Occident ; d’autres, mesquins, y verront une tentative de se faire remarquer par le jury du Prix Nobel de littérature (il est vrai que Glissant a été neuf fois nobélisable). Moi-même, j’avais des réserves, mais d’une toute autre nature. J’étais perplexe devant une pensée - et Glissant n’est pas le seul concerné - qui s’élabore dans le ventre même de la bête, dans les universités yankees les plus prestigieuses et qui de ce fait, perdait peu à peu le contact avec la réalité du Tiers-Monde. Trop de grands intellectuels antillais, africains, arabes, indiens et chinois délivrent leur savoir aux Etats-Unis où ils ont tendance à s’installer, souvent définitivement, et ne réalisent pas que les critiques qu’ils peuvent porter au système capitaliste étasunien, à la globalisation sous l’égide de Coca-Cola-Hollywood-General Motors sont tolérées par ledit système avant d’être digérées. Cela s’appelle « la tolérance répressive ».

Grand oeuvre

L’écrivain Glissant a toujours travaillé au difficile. Loin des séductions de l’écriture tropicalisante ou du réalisme merveilleux. Il a produit une œuvre exigeante, qui demande à ce qu’on fasse des efforts pour la pénétrer, qu’on paie même une sorte de droit d’entrée conceptuel. C’est là sa grandeur et son honneur. Cela en dépit des défauts, des incohérences ou des démissions que l’on peut trouver chez lui comme chez tout homme. Comme chez chacun d’entre nous. L’homme physique n’étant désormais plus là, ne serait-il pas temps pour nous de nous plonger dans ses textes, de nous battre avec la prose touffue de ses romans, avec la profondeur parfois opaque de ses essais ? Glissant a quelque chose à nous dire que nous n’avons pas encore compris. Ce quelque chose n’est pas parole d’Evangile. Ni une vérité révélée.

C’est la Parole de nous-mêmes…

Raphaël Confiant

De la signification des soulèvements populaires arabes d'aujourd'hui



Les principaux points :

Le Monde arabe, par les soulèvements populaires dont il est le théâtre en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Yémen et en Algérie, est entrain de restituer à Barack Obama le salut qu’il lui avait adressé, deux ans plus tôt, dans son discours du Caire du 4 juin 2009, dans une sorte de « retour à l’envoyeur » pour marquer sa déception d’un homme dont la politique a constitué un ravalement cosmétique de la stratégie hégémonique américaine.

Le soulèvement populaire égyptien, qui intervient en pleine phase de démembrement du Soudan alors que les Etats-Unis ont abdiqué face à Israël dans les négociations de paix israélo-palestiniennes, va replacer l’Egypte au centre politique du Monde arabe, dont elle s’est égarée en se portant à l’avant-garde du combat contre l’arc chiite, face à l’Iran.

Depuis le début de « la guerre contre le terrorisme », initiée par les Etats-Unis, en 2001, dans la foulée du raid taliban contre les symboles de l’hyper puissance américaine, les principaux vecteurs de la stratégie américaine dans la sphère arabo musulmane ont été décapités, le Commandant Massoud Chah (Afghanistan), le premier ministre sunnite Rafic Hariri (Liban), le premier ministre chiite Benazir Bhutto (Pakistan), leurs relais médiatiques, les journalistes libanais Gébrane Tuéni et Samir Kassir, de même que le président Zine el Abidine Ben Ali (Tunisie) destitué, et le président Hosni Moubarak (Egypte), caramélisé.

Des trois consultations électorales qui sont intervenues dans la sphère arabo africaine au cours du dernier trimestre 2010 - Egypte, Tunisie, Côte d’Ivoire- c’est l’ivoirien Laurent Gbagbo, finalement, pourtant fustigé par les pays occidentaux, qui s’en sort le mieux.

Les Etats-Unis disposent de conseillers militaires aux échelons des corps d’armée de l’armée égyptienne officiellement pour la mise en œuvre de la coopération militaire américano égyptienne, officieusement pour prévenir une réédition d’un attentat similaire à celui dont a été victime Anouar El Sadate, lors du défilé de la victoire, le 6 octobre 1981. Une rotation périodique des officiers intervient à partir du grade de colonel avec épuration des récalcitrants, au titre des mesures de sauvegarde. Ces dispositions sont prévues dans le cadre de l’assistance militaire américaine à l’Egypte, de l’ordre de 1,5 milliards de dollars par an, depuis le traité de paix égypto-israélien de 1979.

Hosni Moubarak, le gauleiter de Gaza, devrait finir sa vie en exil à Gaza, non parce que l’enclave constitue un rebut de l’humanité, mais pour partager la souffrance des gazaouis dont il en est grandement responsable.

René Naba

Nous, fieffés démocrates


Derrière le discours récurent sur l'incompatibilité présumée qu’auraient les Arabes avec la démocratie*, qui fait florès aujourd'hui, sous le faux semblant d’une menace islamiste, elle aussi répétée ad nauseam, il faut voir trois choses, qui révèlent « l’impensé » des élites occidentales. Pour lesquelles « democratie arabe » est un invraisemblable oxymoron. On y reconnait. D’une part, un racisme plus ou moins hypocrite : la démocratie est un concept « occidental », « judéo-chrétien », « gréco-latin », qui réclame de la « maturité », l’Arabe lui ne comprenant que le langage de la force... D’autre part, la démocratie chez les Arabes n’est pas dans notre intérêt, par exemple, le prix « démocratique », le prix réel du pétrole, du gaz cela ne nous arrange guère, nous fieffés démocrates. Et enfin, l’Arabe ne peut être indépendant et autonome, car il représente intrinsèquement le danger, une menace qui remonte au fond des âges. Sa liberté ne pourra se faire qu’au détriment de notre « existence », aussi sa présence au monde, quand on y concède, ne sera concevable que sous le régime de la dépendance et de la surveillance…

*« Le principe démocratique, c’est l’affirmation d’un pouvoir de tous et toutes, d’un pouvoir des êtres humains « sans qualités » venant contrarier le jeu normal de la distribution des pouvoirs entre les puissances sociales incarnant un titre à gouverner : la naissance, la richesse, la science...» (Jacques Rancière)