Les sources culturelles du nouveau radicalisme noir

L’Amérique fait mine d’être prise de court par la violence des récentes émeutes de Los Angeles et par l’immense colère exprimée, à cette occasion, non seulement par les Africains-Américains, mais aussi par d’autres minorités (hispanique, asiatique). Obnubilée par l’image somme toute rassurante qui lui renvoyait la figure apaisante de Martin Luther King (qu’elle n’hésita pas en son temps à assassiner), elle a choisi, au cours des vingt dernières années, de se désintéresser du travail culturel qui se déroulait dans les ghettos, mais dont l’impact politique déborde désormais largement les seuls milieux noirs. Car, c’est l’un des paradoxes de ce pays, une minorité de la population, pratiquement déchue, est à l’origine d’innovations décisives dans le champ culturel, sportif et artistique. Elle parvient ainsi à exercer une influence disproportionnée par rapport à ses moyens économiques et matériels réels et par rapport à son poids politique objectif.

Pour comprendre la profondeur de l’enracinement du nouveau radicalisme culturel dans les mentalités populaires, il importe de bien noter ce qui le distingue des autres courants culturels au sein des communautés noires et la façon dont il se définit par rapport aux grandes luttes sociales et politiques contemporaines. Il se démarque surtout du buppie (black upwardly mobile professionals), ce courant ambitieux qui, au cours des années qui ont suivi la déségrégation (1965), s’est montré déterminé à recueillir les fruits de l’intégration par tous les moyens. C’est en effet dans cette tendance que l’on retrouve les grands noms de l’élite médiatique noire (Bill Cosby, Michael Jackson, Prince, Oprah Winfrey, Eddie Murphie) ainsi que ceux du sport (Michael Jordan, « Magic » Johnson, Carl Lewis). Ces artistes et figures culturelles ont été cooptés au sein du système dominant et exercent désormais un contrôle financier presque total sur leur produit, même si les canaux de sa distribution leur échappent encore.

La logique de la cooptation s’est étendue à d’autres domaines. Il en a été ainsi sur le plan politique où, souvent grâce à des coalitions multiraciales, des maires noirs ont été élus à la tête de quelques villes importantes (M. David Dinkins à New-York, M. Coleman Young à Detroit, M. Andrew Young, puis M. Maynard Jackson à Atlanta, M. Tom Bradley à Los Angeles, M. Wilson Goode à Philadelphie). Il en a été de même sur les plans académique et intellectuel, une élite universitaire noire prenant, de plus en plus, sa place au sein d’institutions autrefois exclusivement contrôlées par les Blancs, notamment dans les disciplines du droit et de la théorie sociale en général (cas de MM. Henry Louis Gates Jr et Orlando Patterson à Harvard, M. Stephen Carter à Yale, et des intellectuels africains-américains réunis autour de la revue Reconstruction (1).

Bien que soumise elle-même à des formes subtiles de racisme et de discrimination, cette élite cooptée conçoit définitivement son avenir à l’intérieur du système et tente d’échapper aux définitions classiques du Noir en insistant sur les fondements multiculturels de la nation américaine. Politiquement, ses débats s’inscrivent dans la problématique des droits civiques et des avantages et inconvénients des politiques antidiscriminatoires (affirmative action) (2). C’est aussi dans ces milieux que l’on trouve l’essentiel des néo-conservateurs noirs, dont M. Clarence Thomas, juge à la Cour suprême, est le prototype.

Les principaux bataillons du nouveau radicalisme noir se recrutent bien entendu ailleurs, dans la mouvance dite B-boy. Ses deux principaux supports sont la musique et le film, le langage visuel, imagé et le langage oral. Pur produit du ghetto, cette mouvance combine à merveille les éléments les plus explosifs de la pauvreté urbaine, du savoir de la rue (street knowledge) et un immense potentiel de colère qui, jusqu’à présent, n’a été ni annexé ni exploité politiquement par aucune force institutionnelle classique. Sa forme musicale la plus connue est le rap (to rap signifiant « débiter, frapper, cogner, remettre à sa place »). C’est autour de 1979 que les médias dominants ont « découvert » cette forme d’art faite de dialogues de rue rapides, scandés et fortement rythmés. C’était l’époque où les graffitis couvraient les murs des grandes villes et où la break dance avait encore pavillon sur le trottoir. Il faudra cependant attendre l’année 1982 et la mise sur le marché du disque du groupe Grandmaster Flash & The Furious Five intitulé Le Message pour qu’apparaissent les premiers rappeurs explicitement politiques.

Affirmer son identité

Dès lors, la nébuleuse rap ne cessera de monter en puissance. Elle voguera, volontiers, sur des événements parallèles sur le plan politique et les glissements intervenus au sein de la culture du ghetto. Ainsi, par exemple, les deux candidatures de M. Jesse Jackson à l’investiture du Parti démocrate en 1984 et en 1988 serviront d’aiguillon dans l’éveil politique de la génération rap. Il en sera de même, en 1983, de la campagne électorale, aux allures de croisade, qui verra l’arrivée de M. Harold Washington à la tête de la mairie de Chicago, puis, en 1984, des grandes campagnes pour le boycottage et l’imposition de sanctions contre l’Afrique du Sud.

De nombreux incidents à coloration raciste — et l’incapacité du système judiciaire à les sanctionner — contribueront à la radicalisation de cette génération et à l’émergence de nouveaux leaders (souvent de quartier) plus ou moins en rupture avec l’establishment politique noir traditionnel, accusé d’être en collusion avec un système où le droit d’aller voter ne semble pas garantir le changement, et dont les structures racistes n’ont pas fondamentalement changé malgré la déségrégation formelle. C’est le cas à New-York lorsqu’en 1986 un jeune noir est tué au terme d’une véritable chasse à l’homme par une bande de voyous blancs à Howard Beach ; ou plus tard lorsque, durant l’été 1989, Yusuf Hawkins est abattu dans le quartier italien de Bensonhurst. Les noms d’Al Sharpton, C. Vernon Mason et Alton Maddox appartiennent à cette période.

La puissance d’appel du rap s’explique aussi parce qu’au cours des dix dernières années, des courants influents se sont développés sur le plan intellectuel. Ils étaient, pour la plupart, animés par de nouveaux intermédiaires culturels, soucieux non pas tant d’articuler l’angoisse qui montait des ghettos que de participer au débat académique à partir de positions non occidentales. Ainsi en est-il de ce qu’il est convenu de désigner d’« afrocentricité » (3). Ce courant, prédominant dans les départements d’études afro-américaines (black studies), se propose de repenser la question de l’identité africaine et de l’apport des Noirs à l’histoire universelle en marge des visions européocentriques qui l’ont, longtemps, occultée. Cette reprise critique s’appuie, entre autres, sur la thèse de l’origine africaine de la civilisation égyptienne et sur le fait que la civilisation grecque a elle-même emprunté à l’Egypte la plupart des éléments qui ont fait sa grandeur (4). Il est difficile de saisir l’impact politique de ces débats si on ne tient pas compte du fait qu’ils ont une influence directe sur la définition même de la nation américaine et de la place respective de ses composantes culturelles.

Au début des années 80, la nébuleuse rap bénéficiera également d’un regain de créativité dans la production des signes urbains et des symboles identitaires. A cet égard, on note, par exemple, à partir de 1987, la prolifération de jeeps et autres voitures roulant à tombeau ouvert, la musique diffusée grâce à de puissants haut-parleurs (jeeps with booming systems). Des T-shirts bardés de slogans tels que « Black by popular demand » (Noir sur demande populaire) ou encore « It’s a black thing you wouldn’t understand » (C’est un machin noir, tu ne saurais comprendre) essaiment à partir des universités noires. Le fameux slogan « No justice, no peace » (Pas de paix sans justice) « découvert » par la grande presse après les émeutes de Los Angeles date, lui aussi, de cette période.

Le message du rap

Parallèlement s’accélère la redécouverte de Malcolm X. Dès 1986, on peut voir des gamins lisant son autobiographie dans le métro de New-York ou dans les lieux publics. Les écrits d’Elijah Muhammad, notamment son Message to the Black Man (Message à l’homme noir) connaissent eux aussi un regain de faveur, tandis que le leader musulman Louis Farrakan est de plus en plus invité, par des organisations étudiantes noires, à prendre la parole sur les campus. Désormais, la relation avec l’héritage des années 60 passe non plus par la figure de Martin Luther King, mais par celle des héros de l’insoumission bannis de la mémoire publique des Etats-Unis (Malcolm X, les Black Panthers). La plupart de leurs idées concernant l’autodéfense, l’émancipation économique, la redécouverte de soi et de son identité culturelle font écho au sentiment selon lequel la race noire serait soumise à un génocide et qu’elle devrait, selon les mots de Malcolm X, se défendre « par tous les moyens » (by all means necessary).

Ces thèmes sont repris et popularisés dans la musique, la plupart des disques se vendant à des millions d’exemplaires. Ainsi, lorsque le groupe Public Enemy (Ennemi public) lance Bring the Noise en 1986, le disque s’ouvre avec la voix de Malcolm X déclarant : « Trop noir, trop fort ». Le même groupe se fera remarquer plus tard avec deux autres tubes : It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back et Welcome to the Terrordome. KRS-One attaque de front la justice criminelle américaine dans son tube de 1987 intitulé By All Means Necessary. Quant au groupe Niggaz With Attitude, il dénonce le délabrement des villes et les brutalités policières dans Fuck the Police. La structure familiale elle-même n’échappe pas à la critique. La plupart des jeunes adolescents noirs des ghettos n’ont simplement jamais fait l’expérience de la famille représentée dans les séries rassurantes de Bill Cosby. Et c’est ce que rappelle, par exemple, le groupe MAAD dans Fuck Daddy. Dans cette production musicale, une place importante est faite à la vie en prison, à la vie quotidienne dans la rue, dans les souterrains de la drogue et de la cocaïne. Le groupe Mad Mutherfuckin’Congatas décrit ainsi, avec candeur et brutale honnêteté, comment « vivre durement et mourir durement » constituent le lot quotidien des jeunes du ghetto. Quant à Niggaz4life, il n’hésite pas à affirmer : « Les nègres savent comment mourir/Les nègres ne savent rien d’autre que mourir/Les nègres rêvent de mourir (5). »

Lorsqu’il s’agit de thèmes sexuels ou liés à la drogue, on fait sauter le langage puritain et conventionnel. La liberté de création s’exprime dès lors à travers l’utilisation des graphiques, l’excès de profanité, les récits de sang, de violence et de crime. C’est par exemple le cas avec Puff the Buddah ou encore des tubes du groupe Niggaz With Attitude tels que I’d Rather Fuck ou, Findum, Fuckum and Flee, She Swallowed it, Just don’t Bite It ou One Less Bitch. Pourquoi ce retour à l’appellation « nègre » (nigga) ? « Parce que chaque fois que je roule, ils jurent par tous les dieux que c’est volé. Ils m’obligent à coller ma face par terre en face d’une résidence. Un million d’enculés de Blancs sur mon dos. Comme si j’avais assassiné le président », répond un des membres du groupe Niggaz With Attitude.

C’est cette même réalité qui nourrit la production cinématographique d’artistes tels que Spike Lee, Van Peeble, John Singleton, Matty Rich (6). Les récits évoqués plus haut y cohabitent avec d’autres sur la violence dans les ghettos, le processus d’autodestruction, sur la sexualité, les formes nouvelles de la mentalité phallocratique et, par-dessus tout, la brutalité de la police et la disqualification du système américain. La grande affaire du rap et du nouveau cinéma noir, c’est de créer des héros directement issus du ghetto pour le ghetto (stars for the ghetto and of the ghetto). Mais, à la vérité, l’influence du hip hop s’étend désormais à presque toutes les composantes de la culture noire américaine. C’est notamment le cas dans le domaine du langage quotidien, et il n’est pas exagéré d’affirmer qu’à côté de l’américain conventionnel s’est développé, depuis la période de l’esclavage, une langue parallèle, avec ses tournures et ses expressions, ses constructions grammaticales, ses intonations, ses jurons et sa façon de nommer les gens, les objets et les choses. Cette langue est largement incompréhensible pour les Américains d’origine européenne et absente des moyens de communication dominants. C’est elle qui est reprise dans le rap et enrichie de façon à poser, à partir d’un contexte nouveau, le vieux problème de l’émancipation noire dans une société aux structures de pouvoir et d’enrichissement demeurés, pour l’essentiel, racistes. C’est aussi le cas dans les domaines de l’habillement, de la coiffure, de la peinture, de la danse et du théâtre.

Les nouveaux « intellectuels » qui articulent ces discours se définissent eux-mêmes comme d’« authentiques nègres » (real niggaz). Mêlant colère et sarcasme, ils ne sont pas à l’abri d’un nihilisme néomatérialiste et consumériste dont le système capitaliste peut, au demeurant, s’accommoder.

Achille Mbembe

(1) Lire, par exemple, Henry Louis Gates Jr, The Signifying Monkey : A Theory of African-American Literary Criticism, Oxford, Oxford University Press, 1989.

(2) Cf.Stephen Carter, Reflections of an Affirmative Action Baby, 1991, et Le débat dans Reconstruction, vol. 1, n° 4, 1992, pp. 114-127.

(3) Voir Molefi Kete Asante, Afrocentricity, Chicago, African World Press, 1980.

(4) Cheick Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres, Paris, Présence africaine, 1971.

(5) Voir The Art Forum, vol. 2, n° 4, 1991.

(6) Lire Spike Lee, Henry Louis Gates Jr, « Rap on Race, Politics, and Black Cinema », Transition, n° 52, 1991, pp. 176-204.

Angela Davis Parle


Angela Davis : Un nom et ce nom aujourd’hui est un mot d’ordre qui doit trouver un puissant écho chez tous les démocrates, tous les progressistes du monde entier « Angela Davis, une femme noire, communiste, nous parle des Etats-Unis. Elle explique le sort des noirs américains et la dialectique de l’oppression et de la libération (...). Pourquoi, après avoir été sur la liste des 10 personnes les plus recherchées par la police américaine, est-elle menacée de la chaise électrique ? »

Angela Davis, ses amis et le comité New-yorkais pour sa libération répondent à cette question et à bien d’autres, dans une plaquette parue récemment aux éditions sociales (1) et que, pour son importance, nous devions et venions à présenter à nos lecteurs.

A notre époque, où la lutte pour la défense des droits de l’homme est un acte révolutionnaire, ont droit abandonner la fausse distinction entre « vie personnelle » et « vie politique ». C’est à la lumière de cette constatation qu’il faut comprendre la vie d’Angela Davis... » (2).

Jeune universitaire noire (elle a 27 ans), Angela Davis exerçait son professorat de philosophie à l’Université de San-Diégo, en Californie, lorsqu’elle fut arrêtée, en septembre 1970, pour « complicité de conspiration d’évasion de trois Noirs pendant une audience du tribunal de San-Raphaêl en Californie.
Tout semblerait, avoir commencé par là. Rappelons donc les faits.

Les frères de Soledad

Selon Angela Davis « La lumière totale n’a pas encore été faite » sur cette affaire. « Ce jour là, le 7 août 1970, un détenu Noir de la prison de San-Quentin passait en jugement. Jonathan Jackson avait tenté d’organiser la libération de ce détenu et celle des autres prisonniers Noirs sont des prisonniers politiques... » Ce jeune Noir de 17 ans réussit, en pleine audience, à passer des armes à Georges Jackson, John Clutchette et Fluta Drumgo. Les quatre fugitifs s’emparent du juge et tentent de s’enfuir. Un tir de barrage les arrête, le juge est tué, Jonathan Jackson tombe sous les balles.

« Les policiers ont préféré tuer le juge plutôt que de laisser échapper leurs proies. Jonathan Jackson a été tué à 17 ans parce qu’il croyait que tous les hommes avaient les mêmes droits ».(4)

 « Comme vous le savez, c’est cette affaire qui a été aussitôt utilisée pour tenter de me museler » (5). En effet, Angela Davis, qui n’était ni à l’audience ni a proximité, fut néanmoins accusée d’avoir fourni les armes car, selon la police, « elle connaissait le jeune noir
».

Qu’en est-il exactement ?

Les trois Noirs incarcérés à Soledad avaient fondé en prison l’organisation des « frères de Soledad » (6), organisation anti-raciste des détenus Noirs de la prison de Soledad. Ils en étaient les principaux animateurs. L’un deux, Georges Jackson, enfant des « ghettos noirs » de Chicago et de Los Angeles, bien que condamné pour un vol de 70 dollars à une peine « minimum un an, maximum à vie » était en prison depuis 11 ans.

A Soledad, pénitencier très dur, il éclate souvent des « révoltes » contre les gardiens sélectionnés, et sans pitié envers les détenus. Nous rappellerons pour mémoire, et comme exemple, la date du 13 janvier 1970. Un groupe mixte de prisonnier, dix blancs, résolument racistes, et sept noirs connus pour leur activité politique, est acheminé vers une cour intérieure. Une dispute, puis une bagarre éclate. D’une tour, un gardien ouvre alors le feu sur le groupe, sans aucun avertissement. Un blanc est blessé. Trois Noirs sont tués. L’un d’eux, blessé, est laissé à terre et mourut d’hémorragie.

Quelques jours plus tard, après que le verdict d’un « jugement » eut « blanchi » le « tireur d’élite », un gardien blanc est découvert mourant, jeté d’un étage supérieur. Cela s’était passé dans l’aile Y. Celle de Jackson. Lui et ses deux amis furent aussitôt accusés du meurtre.

Il s’agissait d’une habile manœuvre pour se débarrasser d’eux.
Et surtout de Jackson. En effet, durant toute sa détention il a beaucoup appris, et « il est devenu révolutionnaire et s’est mis à organiser ses compagnons de prison » « Communiste indépendant » selon l’expression d’Angela Davis, il apparaissait comme « un homme dangereux ».
Dans cette affaire montée de toutes pièces » Angela Davis prend parti. Très tôt, elles est à la tête du Comité de Défense des Frères Soledad : « il faut sauver les frères Soledad du lynch légal » affirme-t-elle lors d’une grande manifestation.

Sa vie, à de moment là, est chaque jour de plus en plus menacés :

« ... la bataille que je menais avec d’autres pour la libération des trois frères de Soledad (...) avait provoqué la haine des racistes. Je recevais des menaces de mort chez moi et à l’Université de Los Angeles. J’étais harcelée de coups de téléphone qui annonçaient qu’on « aurait ma peau ». Jonathan Jackson, qui était le jeune frère de Georges Jackson, militait aussi dans le comité d’autres de solidarité avec les frères de Soledad. Comme camarades, il m’a protégée... ».

En ce qui concerne Jonathan, on le voit, le terme « garde du corps » n’es pas exact.
Cependant, il n’en fallut pas moins au gouvernement US, puis à l’accusation pour inculper Angela Davis. Depuis, elle ne cesse de proclamer son innocence : « Je déclare devant ce tribunal et devant le monde entier que je suis innocente des crimes dont je suis accusée ».

Noire et communiste

Son véritable crime est d’ailleurs, comme elle l’explique elle-même :

« les forces rétrogrades de ce pays ont choisi de me persécuter parce que je suis une militante communiste révolutionnaire noire. Les agents du gouvernement emploient en permanence les moyens les plus barbares et les plus détournés pour débarrasser le pays de tous ceux qui défient le racisme, dénoncent l’exploitation capitaliste, travaillent, organisent et luttent pour la liberté... »

« Ronald Reagan (gouverneur de Californie) et son État ont d’abord voulu me prendre mon emploi. Ils réclament maintenant ma tête. Pourquoi ? Non parce que je suis cette dangereuse criminelle qu’ils prétendent non parce que je serais capable de ce « coup monté » où il n’existe aucune preuve contre moi mais plutôt parce que, dans leur optique pervertie, un révolutionnaire est, « à priori », un criminel ».

Voilà clairement exprimé le véritable chef d’accusation retenu contre Angela Davis : elle est noire et communiste.

« Avant tout, je suis noire. J’ai consacré ma vie à la lutte pour la libération du peuple noir. Mon peuple a servi, emprisonné !
« Je suis communiste parce que la raison pour laquelle nous sommes contraints et forcés à vivre misérablement, à avoir un niveau de vie le plus bas de toute la société américaine, est en rapport étroit avec la nature du capitalisme. Si nous devons un jour sortir de notre oppression, de notre misère, si nous devons un jour cesser d’être les cibles de la mentalité raciste de policiers racistes, il faudra que nous supprimions un système dans lequel on garantit à quelques riches capitalistes le privilège de continuer à s’enrichir tandis que le peuple qu’on force à travailler pour les riches, et en particulier les noirs, ne peut jamais valablement s’élever.
« Je suis communiste parce que je crois que le peuple noir, dont le travail et le sang ont permis de bâtir ce pays, a droit à une grande partie des richesses qui ont été accumulées par les Hugh, les Rockefeller, les Kennedy, les Dupont, tous les super puissants capitaliste blancs d’Amérique.
« Je suis communiste aussi parce que je pense que les Noirs ne devraient pas être contraints à faire une guerre raciste et impérialiste en Asie du Sud-Est, où le gouvernement US refuse par la violence à un peuple non-blancs le droit de diriger sa vie, exactement comme pendant des centaines d’années ils ont utilisé la violence pour nous supprimer, nous. »

L’acte de résistance au grand jour

Angela Davis est née dans ce combat pour la libération des Noirs.
Elevée dans l’Etat d’Alabama, à Birmingham, où « la vérité de Dieu s’accorde sans problème avec la ségrégation, elle vécut comme les siens dans la terreur des racistes blancs. « Désormais chaque nuit j’entendrait les terroristes blancs poser des bombes autour de la maison » écrivait-elle à cette époque. Et elle ajoutait : « ...de toute façon nous avons des chances d’être les suivants ».
En 1963, elle assista à « l’assassinat » de quatre enfants noirs dans une église. Témoin, avec biens d’autres, de ce cauchemar, elle écrivit à une amie : « des policiers surveillent continuellement notre maison ; je ne quitterai peut-être pas Birmingham vivante ».

Parallèlement à ces actes de barbarie qui devenait « mode de vie américaine » dans le Sud, elle rejoignit la « résistance » qui s’organisait, manifestant dans les lieux interdits aux noirs, menant campagne pour l’inscription des Noirs sur les listes électorales, participant à des groupes d’étude avec des blancs.


« Par leur existence même, les Noirs ont mis à nu les faiblesses de la liberté celles de sa pratique, mais aussi celles de sa formulation théorique elle-même. En effet, si la théorie de la liberté demeure sans rapport avec la pratique de la liberté, ou plutôt, est contredite dans la réalité, cela signifie alors qu’il y a quelque chose d’erroné dans le concept lui-même du moins si nous pensons de façon dialectique ».

La chronologie sommaire des évènements de la dernière décennie 1960-1970 illustre ce propos d’Angela Davis.

1960 : « sit-ins » (manifestations non violentes) dans les institutions du sud où était appliquée la ségrégation, dans le Sud.
1964 : Andrew Goodman, Michael Schwerner, James Chaney, trois militants des droits Civiques sont battus, assassinés et mutilés par des extrémistes blancs dans le Mississipi, Chaney, qui était noir, subit les pires mutilations.
1965 : assassinat de Malcom X par des extrémistes noirs.
1965 : Emeutes à Selma, Alabama, à Watts et à Los Angeles.
1966 : A Oakland, en Californie, se forme le parti des Blacks Panthers avec Huey Newton et Bobby Seale.
1967 : Le conservateur et raciste Ronald Reagan est élu gouverneur de Californie.
1967 : Un peu partout dans le pays éclatent des émeutes urbaines dans les ghettos noirs, et plus particulièrement à Détroit.
1967-1968 : Huey Newton, alors ministre de la Défense du Parti des Blacks Panthers est accusé du meurtre d’un officier de police à Oakland. Il sera déclaré coupable.
1968 : Eldrige Cleaver publie Soul en Ice et s’exile.
1968 : Un « nationaliste » Noir abat Bunchy Carter, membre éminent du Black Panthers.
1968 : avril – Assassinat du pasteur Martin Luther King.
Juin – Assassinat de Robert Kennedy
Octobre – le Parti démocrate de Chicago provoque des émeutes et les répriment violemment.
Décembre – Nixon élu président.
1969 : La répression contre les Blacks Panthers commence. Descente de police, Raffles, arrestations… Mark Olark et Fred Hampton sont tués dans leur lits.
1970 : mai – après deux ans et demi d’emprisonnement, le procès de Newton est enfin révisé.
Depuis mai 1970, nous connaissons la suite des évènements qui permirent l’arrestation d’Angela Davis.

« D’une conscience authentique de l’oppression naît la nécessité clairement perçue par le peuple, d’abolir l’oppression »

Durant tout ce temps Angela Davis poursuit ses études prenant toujours parti, là où elle se trouve, pour la libération des peuples : algériens, Vietnamiens, Noirs…
Elle quitta Birmingham à 15 ans, pour New York où elle entra au lycée, puis – ayant obtenu une bourse- à l’Université de Brandeis. « Ici « être Noire » n’avait aucune importance pour ses amis blancs et libéraux ; mais bien entendu l’envers de cette vérité n’en était que pénible pour elle ».

En seconde année, après avoir passé un diplôme de littérature française avec mention « excellent », elle étudie à Paris à la Sorbonne. Elle assiste à l’humiliation permanente faite aux Algériens, et plus particulièrement aux étudiants algériens : fouille, arrestations…

« A Paris, en 1962, les expériences que m’ont transmises des partisans de la lutte des Algériens formaient un contraste frappant avec notre combat pour les « droits civils » aux Etats-Unis. La position des algériens toujours plus agressive, me donnait une idée concrète de la direction que devait prendre notre mouvement, si nous voulions sérieusement un changement total.
« Quant aux français eux-mêmes, ils me communiquaient, libre d’abstraction, cette idée que la répression est un phénomène universel, partout où des peuples luttent pour la liberté et la justice. J’ai eu la sensation personnelle des jets d’eau coupants de la police française, pendant bien des manifestations. Et mes amis algériens étaient sans cesse harassés par la police… » (7)

Tout en découvrant la lutte des algériens pour libérer leur pays du colonialisme, elle découvre aussi la philosophie et surtout la philosophie marxiste. Elle change alors d’orientation. Elle se rend à Hambourg, à l’université Goethe, et prépare un doctorat de philosophie.

« Mon voyage en Allemagne, fut inspiré par le désir d’en apprendre davantage sur la tradition philosophique du marxisme … »

 Là, tout en travaillant à une thèse sur « le concept philosophique de la liberté chez KANT, et ses rapports sur la lutte de la libération des Noirs », elle milite activement au S.D.S., groupe socialiste d’étudiants.
L’action du S.D.S. « prit la forme de manifestations, toujours plus militantes contre l’impérialisme US, son agression au Vietnam, ses flunkies d’Allemagne de l’Ouest, et aussi la forme d’un travail d’organisation parmi les dépossédés, à un niveau souterrain et d’une tentative pour engager le mouvement ouvrier » (8) Ce furent mes liens avec le S.D.S., en Allemagne, et ses manifestations politiques qui m’ont fait percevoir la nécessité de rentrer chez moi pour combattre avec mon peuple, le peuple noir ». (9)

Deux ans après donc, elle revenait reprendre la lutte à côté de ses frères Noirs.
Inscrite à l’université de San Diego, en Californie, elle participe alors à la vie de la communauté noire, en lutte contre le chômage, les brutalités policières, en lutte pour l’égalité et la liberté.
A ce moment là, « participer à la lutte n’était pas un simple engagement « intellectuel », mais cela signifiait mettre sa vie en jeu » à chaque instant.

Les menées racistes et oppressives, les procédés fascistes des policiers de l’Etat devenaient monnaie courante : Grégory Clark, âgé de 18 ans est tué par la police de Los Angeles ; à San Diégo, où elle enseigne maintenant, elle assiste au meurtre de trois de ses amis sur le Campus de l’Université.

« La première phase de la libération, c’est la décision de refuser l’image de soi présentée par le maître, l’état de fait créé par le maître, c’est refuser sa propre existence, refuser de se considérer comme esclave ».

Ce refus de l’image présentée par le maître, ce refus de sa condition d’esclave, Angela Davis allait l’accomplir en adhérant au Parti Communiste.

« ma décision de rejoindre le Parti Communiste est venue de cette conviction : que seul le vrai chemin vers la libération du peuple noir est celui qui conduit au renversement complet et total de la classe capitaliste dans ce pays et de ses nombreux appendices institutionnels, qui assurent son aptitude à exploiter les masses et à asservir les Noirs ».

Convaincre de la nécessité de recourir aux principes marxistes – léninistes dans la lutte pour la libération, j’ai rejoint le Che-lumumba club, qui est collectif militant, entièrement noir, du Parti Communiste à Los Angelès, engagé dans la tâche de rendre le marxisme – léninisme pertinent pour le peuple noir. Mais en sachant que nous, peuple noir, nous courons au suicide si nous nous attaquons seuls à la tentative de détruire le système capitaliste. La question entière des alliés étant cruciales. Et bien plus, à côté des étudiants, il nous faut des alliés qui comptent sur le terrain de la production. Il faut, dans les luttes de la classe ouvrière, des leaders Noirs pour radicaliser les secteurs nécessaires ». (10)

Ces réflexions, cet engagement politique ne peuvent que nous faire songer, nous ramener à Karl Marx, lorsqu’il écrivait dans sa XIme thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde des différentes manières ; mais ce qui importe, c’est de le transformer ».

C’est le cas d’Angela Davis.
Comme elle l’affirme elle-même : « Marx disait juste, dans la XIe thèse sur Feuerbach…Cela  j’en fait l’expérience ».
Et aujourd’hui encore.

« Ils ont mis tous leurs chiens à mes trousses… »

Contrairement en effet à certains professeurs qui l’offrent le luxe de simplement se « distraire », de jouer avec les idées, Angéla Davis, avec d’autres, prend sa tâche au sérieux. Elle assumera toujours les responsabilités de son engagement politique, de ses actes, de ses de ses paroles.

C’est pourquoi, après avoir été nommée professeur de philosophie à l’Université de San Diego, en 1969, elle fut dénoncée comme communiste par un indicateur du F.B.I. Elle en répondit devant le Comité d’Administration de l’Université :

« oui je suis communiste. Et je ne me servirai pas de la procédure du cinquième amendement pour me protéger. (11) Mes convictions politiques ne me mettent pas en cause, elles accusent les Nixon, les Agnew et les Reagan ».

C’est ainsi qu’elle fut amenée à défendre les Frères de Soledad. Et l’accusation dont elle est victime aujourd’hui n’est que l’aboutissement d’une campagne réactionnaire menée contre elle et « l’affaire Soledad » n’étant, en fait, que le prétexte.

« Après que Ronald Reagan et ses cohortes fascistes eurent lancé une campagne pour me faire renvoyer de mon poste à l’Université de Los Angeles – pas parce que je n’avais pas les titres requis, mais simplement parce que j’étais noire, communiste et que je me consacrais à la lutte pour la libération de mon peuple – comment pouvais-je ne pas comprendre qu’ils étaient décidés à m’assassiner ? après tout, ils avaient déjà fait naître tout un mouvement réactionnaire contre moi simplement à propos de mon poste ».

Tout un « complot » s’organisa alors pour tenter de la réduire au silence : atmosphère de lynchage, combinaisons légales et illégales, emploie de la force…

« L’année dernière, il ne s’est guère passé de jour que je ne reçoive des menaces de mort sous une forme ou sous une autre. Le résultat de l’activité de Reagan fut que j’étais constamment harcelée par des hommes à lui qui patrouillaient dans notre communauté ».

Cependant loin de l'intimider ces « tactiques fascistes de répression » lui servirent « d’enseignement ». Enseignement dont elle instruira ses camarades lors de manifestations, et plus particulièrement celles de solidarité avec les frères de Soledad.

« Pendant que je participais à la lutte pour libérer les frères Soledad, je mettais les camarades en garde en disant que n’importe lequel d’entre nous pouvait devenir la prochaine cible du gouvernement dans sa politique de répression des révolutionnaires noirs »
« Partout où elle prenait la parole, elle mettait en évidence l’intensification de la terreur policière et de la répression ».
« S’ensuivit ce qui est peut-être la chasse à l’homme la plus forcenée de l’histoire de (ce pays)… ».
D’abord je suis persuadée que dans mon cas, en accord avec Nixon et Reagan, J.E. Hoover avait décidé de faire un exemple. Le F.B.I. a utilisé pour me capturer des forces considérables, beaucoup plus considérables qu’il n’a d’habitude les moyens de la faire. Parce qu’on avait tellement dirigé l’attention du public sur moi et sur ma participation supposée aux événements de San-Raphael, qu’il fallait prouver à leurs supporters réactionnaires leurs capacités à capturer des révolutionnaires noirs.
« Dans des communautés noires à travers tout le pays, ils arrêtèrent des centaines de femmes qui me ressemblaient. Ils se mirent à surveiller en permanence non seulement ma famille, mes amis et camarades politiques, mais aussi des amis accidentels, des gens rencontrés un jour par hasard et avec qui je n’avais eu aucun contact depuis plus de 10 ans.
« De toute évidence, ils voulaient me barrer tous les chemins. Il faut comprendre que j’ai été prise au dépourvu. Je n’avais aucun moyen de prévoir que j’aurai à courir pour échapper à une capture en août dernier. Ma fuite a donc dû être entièrement improvisée. Ce n’était pas facile avec ma photo collée dans tout le pays. De plus, la presse aida le F.B.I. en publiant toutes sortes d’articles et même en récit ».
« Ils ont mis tous leurs chiens à mes trousses ».

« Ils ne peuvent se permettre cela que quelquefois… »

La plupart des journaux ont cru voir, à ce moment là, dans la « fuite » d’Angela Davis de Californie, une preuve de « culpabilité ». Ce n’est qu’une forme de la « campagne » tendant à sensibiliser l’opinion contre elle.
« Quand un esclave, qui avait réussi aux fouets et aux roues de son maître blanc, s’enfuyait dans un autre Etat, est-ce que c’était une preuve de sa culpabilité ? ».
« Je me suis enfuie de Californie parce que j’étais convaincu qu’il y avait eu de chances que je sois jugée équitablement en Californie (…) de faire respecter mes droits si jamais c’est possible pour une femme noire…
« Il ne peuvent se permettre cela que quelques fois » écrit encore Angela Davis.
Et cela est vrai.
Tout le système américain est impliqué dans cette affaire. Y compris Nixon. Il ne peut plus freindre « l’ignorance » comme il l’a fait en apprenant les massacres de civils au Vietnam. Richard Nixon félicita en effet J.E. Hoover pour la capture d’Angela Davis dans une émission de télévision diffusée dans tous les pays et dans laquelle il déclarait : « que cette arrestation servirait d’exemple à tous les autres terroristes ».

Certes, il y aurait de quoi sombrer dans le pessimisme face aux « victoires » de l’appareil Nixon : Newton fut incarcéré pendant deux ans, Ericka Huggins est en prison depuis presque deux ans aussi, de même que Bobby seale… il y a encore les Frères de Soledad, et aujourd’hui Angela Davis.

A travers elle cependant, « le gouvernement essaie de pousser plus loin ses attaques contre le peuple noir et de la terroriser davantage… ».

« Je n’ai pas réussi à ne pas me faire prendre, mais nous devons nous souvenir d’une chose : il y aura d’autres histoires forgées de toutes pièces comme la mienne et nous serons encore obligés de nous cacher. Le fait qu’ils m’ont capturée ne veut pas dire que nous serons tous capturés ».

Là est l’espoir d’Angela Davis. Là est aussi le nôtre.
Cet espoir n’est subjectif. Il repose sur une analyse précise de la réalité américaine. Les Etats-Unis sont perpétuellement obligés de « sauver la face » dans ce « monde libre » dont ils sont soi-disant, les représentants.

Le gouvernement Nixon ne peut affirmer, comme il le fait en Asie, qu’en opprimant les Noirs, il se pose chez lui en « défenseur de la liberté » !

Mais si comme le souligne Angela Davis, « ce pays galope vivement le long du chemin qui conduit à un fascisme de type sud-africain… » il ne faut pas croire que « le fascisme en plein maturité » est installé aux U.S.A. Même si nous sommes tentés de le supposer devant les « tactiques fascistes de répression » employées contre le peuple noir ».

« Des tactiques fascistes de répression ne doivent pas être confondues avec le fascisme. Les confondre avec lui serait aujourd’hui obscurcir la nature de notre lutte – car à partir du moment où l’on a identifié l’existence du fascisme mûr, la lutte prend un caractère purement défensif, et toutes nos énergies se concentrent sur la tâche de nous défendre contre l’attaque de l’oppression : les circonstances qui nous environnent dégénèrent à un tel point que nous perdons toute possibilité de mouvement ; la seule face de l’alternative est alors l’organisation clandestine ».
« Dans ce pays, nous n’en sommes pas encore venu là. Il nous reste encore un certain degré de flexibilité. C’est pourquoi nous devons continuer à nous servir des voies légales dont nous disposons – ce qui ne veut pas dire que nous opérions exclusivement sur le plan légal. Au point où nous en sommes, le mouvement clandestin a aussi son rôle à jouer. L’important est de percevoir que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour consolider – pour rendre solide – un mouvement non seulement contre la répression réactionnaire, mais avec pour objectif, l’idée positive du socialisme ; cela signifie, avec évidence que nous assumons une attitude moins défensive qu’offensive ». (12)

Une erreur de jugement ou de goût

La marge de manœuvre reste grande.Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette « erreur de jugement ou de goût » est souvent réprimée. L’anticommunisme le plus forcené est l’une des caractéristiques de l’administration Nixon, lequel Nixon fur d’ailleurs le collaborateur du sénateur Mac Carthy pendant la « chasse aux sorcières » des années 50.

Quant à Reagan, que certains présentent comme futur vice-président, sinon président des U.S.A., écrivait en 1969, pour justifier ses attaques contre le professeur Angela Davis : « Le Parti Communiste n’est pas un parti politique, mais une organisation subversive bannie du corps enseignant ».


Le mauvais goût coûte cher aux Etats-Unis !…Il peut coûter la vie !
Quant à nous, nous affirmons que le non retrait des troupes américaines au Vietnam, le non-respect des libertés politiques, le non-respect des droits fondamentaux pour les Noirs sont autant d’erreurs de jugement qui peuvent, un jour, coûter cher à la clique Nixon – Reagan

Le jour de son arrestation

On ne peut que constater que, parallèlement à la « prise de conscience » des américains dans la guerre du Vietnam (73% sont maintenant favorables à un retrait des troupes) les signes d’une crise sociale généralisée se multiplient aux Etats Unis. « Au cours des cinq dernières années, le nombre des journées de travail perdues est passé de 23 millions en 1965 à 43 millions en 1969. la longue grève de plus de 400 000 ouvriers de la Général Motors a pris fin il y a peu de temps ».

Le rôle du parti Communiste est, nous l’avons dit, d’une grande importance. Et il n’en est que plus important du fait de la place qu’il tient dans le mouvement Noir.

« Notre lutte de libération, écrit Angela Davis, doit être en liaison organique avec tous les mouvements Blancs qui cherchent à se libérer par une révolution socialiste » (14).

Ainsi « la perspective pratique du Che-Lumumba Club est fondée sur la conscience de la nécessité de mettre l’accent sur le caractère national de la lutte pour notre peuple, et de lutter autour des formes spécifiques de l’oppression, qui nous a maintenus aux niveaux les plus bas de la société américaine pendant des centaines d’année – mais en même temps, de nous placer, comme peuple Noir, sur le front avancé de la révolution, pour engager des masses entières à détruire le capitalisme, à tenter de bâtir une société socialiste, et à libérer ainsi non seulement notre propre peuple, mais aussi tous ceux qui sont foulés aux pieds dans ce pays. Et davantage en reconnaissant le caractère international de la Révolution, en une période surtout ou la bataille contre nos capitalistes de la maison se déplace dans le monde entier : en Indochine, en Afrique, en Amérique Latine ».

Dans leur lutte les Noirs ne doivent « pas perdre de vue ce fait : « le peuple noir non seulement constitue la partie la plus opprimée de la population des Etats Unis, mais aussi que nous sommes dans ce pays l’expression de la tradition de résistance la plus combative. Nous sommes donc en tant que peuple noir les leaders naturels d’une révolution dont le but ultime est de renverser la classe dirigeante américaine, et libérer ainsi les masses américaines. Les Noirs doivent se libérer eux mêmes ».

« Dans notre lutte nous comprenons combien le racisme est nocif dans ce pays. Ceci nous l’avons appris au moment de la lutte pour les droits civiques ou beaucoup de Blancs, très bien intentionnés, perpétuaient le racisme en adoptant une attitude protectrice, disant qu’ils devaient « nous aider », nous autres Noirs, ce qui voulait dire nous aider dans la tache futile qui consistait à nous intégrer à une culture en train de mourir ».

« Le parti communiste reconnaît la nécessité pour les blancs, surtout les ouvriers blancs, d’accepter le rôle dirigeant des Noirs (15). S’ils doivent un jour se délivrer de leurs chaînes, ils doivent comprendre qu’ils doivent avant tout lutter contre toute manifestation de racisme ».

Black Panthers

Il faut sauver Angela Davis !

Victime d’une « machination », « prisonnière politique », risquant la chambre à gaz, Angela Davis apparaît aujourd’hui comme un « leader » du mouvement révolutionnaire qui s’organise aux USA.
A l’heure où nous la défendons, on accuse les communistes « aux Etats Unis mais aussi en France, de « récupérer » Angela Davis ».

Nous devons donc être clairs sur ce point.
Nous n’avons nul besoin de « récupérer » Angela Davis puisqu’elle est membre du Parti Communiste.
« Toute publicité venimeuse tendant à dire que je suis utilisée par les communistes n’a pu être imaginée que par les ennemis de notre cause ».
« Je suis membre du Parti Communiste, il appartenait donc au parti de venir me défendre »

Angela Davis représente la jonction de la lutte du peuple noir et de la théorie marxiste – léniniste. Issue du mouvement noir, elle s’est placée sur le terrain de la lutte des classes et de l’internationalisme prolétarien.
Il appartenait donc à tous les partis communistes du monde de prendre sa défense, y compris bien sûr, au Parti Communiste Français.

Ne pas admettre cela c’est cautionner les Nixon &co. C’est aussi faire le jeu de la « stratégie scissionniste » Noirs-Blancs, mais aussi entre Noirs eux mêmes au sein, par exemple, des Blancs Panthers. Stratégie préconisée par Eldrige Cleaver.

« Cleaver ne comprend pas ou ne veut pas comprendre que notre action en tant que militant noirs doit être constructive. C’est pourquoi je pense qu’il faut changer la société avec les Blancs les plus conscient… »
En reprenant les arguments de la clique Nixon-Reagan, il tente d’installer la division dans le combat des Noirs. Ne voit il pas que tous les combats contre le racisme sont solidaires, sont les maillons d’une même chaîne ».

Mais bien sûr, on peut trouver quelques « utilités » à louer E. Cleaver – qui s’est volontairement exilé en Algérie – en tant que porte parole de l’anticommunisme, de l’antisoviétisme ! On peut s’interroger, comme le fait Charlène Mitchell (17) : « Pour qui tu prends parti ? »

Nous pensons quand à nous, que le combat pour la libération d’Angela Davis ne doit pas être le seul combat des communistes mais de toutes les forces démocratiques du monde entier.

Depuis sept mois maintenant Angela est en prison sans que ses avocats aient pu obtenir au moins sa mise en liberté provisoire.

Le 18 mars, le juge John Mac Murray s’est déclaré incompétent à présider aux débats et s’est retiré purement et simplement.

Le 24 mars, le juge Alan Lindsay, de la Cour Suprême de San Francisco, lui succédait.

Le 2 avril, le procès reprit ses séances préliminaires pour quelques heures seulement, au bout desquelles il devait à nouveau, être suspendu jusqu’au 12 avril. Les avocats d’Angela Davis ayant récusé ce nouveau juge connu pour sa partialité et qui doit sa carrière a l’appui du gouverneur Reagan.

Le juge Lindsay est selon les avocats de A. Davis le « symbole des forces racistes qui ont monté ce simulacre de procès ».
Depuis…

Ainsi sans une action de grande envergure pour sa libération, Angela Davis peut rester encore de long mois en prison. On peut lui refuser de bénéficier de la liberté sous caution. On peut – faute de pouvoir la condamner à mort – la détenir perpétuellement en prison.
Et tout serait ainsi pour le meilleur des mondes !
Angela Davis ne désespère pas.

Cette longue attente n’a pas entamé son moral.

« Avec toutes les magnifiques sœurs qui m’entourent et tous les frères et toutes les sœurs qui luttent à l’extérieur, je ne peux pas ne pas me sentir aussi résolue à continuer à lutter que je ne l’étais quand je fus capturée. Je reçois chaque jours des centaines et des centaines de lettres de sympathisants dans le monde entier. J’avais même peine à croire à l’immensité du soutien que j’ai reçu de partout »…
« Quand j’essaie d’imaginer ce que George Jackson a enduré pendant ces onze dernières années et qu’il est pourtant devenu un puissant et remarquable dirigeant de son peuple, et quand je pense que Jonathan Jackson et beaucoup d’autres ont sacrifié leur vie pour notre lutte, je me sens rempli de toute la force nécessaire pour continuer la lutte ».


De sa cellule elle poursuit sont combat contre le racisme et l’oppression, en soutenant par ses écrits – et par son exemple – la cause des Noirs américains.

« Je suis avec mon peuple, écrit elle, et nous allons continuer à lutter à l’intérieur de la prison ».
« Les prisonniers politiques sont montrés comme exemple au reste du monde. George, John et Fleeta furent montrés comme exemple au reste de la population de Soledad, exemples qui indiquaient de façon éclatante le sort de tous les captifs sans exception qui suivraient leur trace. Il en est de même de Ericka, Bobby, des frères de Soledad, de Martin Sostre, des panthères et de moi même ».
Nous pouvons avoir aujourd’hui quelques inquiétudes sur son état de santé. Henry Winston qui a pu lui rendre visite il y a quelque temps a pu constater que les persécutions à son encontre se multiplient.

Angela Davis « commence à ressentir physiquement les effets d’un isolement total et de sa claustration. Elle se plaint aussi de la nourriture et souffre de troubles de la vue dus a une défectuosité de l’éclairage artificiel de sa cellule ».

Il n’y a donc pas une minute à perdre pour sauver Angela Davis.

« Il est certain que la démocratie en Amérique est avilie et sans espoir, quand les tribunaux qui sont censés être les garants des droits du peuple ont été enrôlé pour jouer un rôle actif dans la guerre génocide contre le peuple noir ».

Notre conclusion, qui ne peut être qu’un APPEL à l’action pour développer une grande campagne en faveur d’Angela Davis, nous la laisserons à Angela Davis elle même : « il n’y a qu’une façon… il faut que des milliers de gens fassent savoir au gouvernement qu’ils ont l’intention d’utiliser toutes les armes dont il peuvent disposer pour assurer la libération de leurs guerriers captifs et assurer ensuite la libération du peuple noir ».

« Cette voix n’est pas celle de la majorité silencieuse dont Nixon se prétend le porte-parole ». C’est la voix de « l’autre » Amérique… celle qui monte des fers et qui parle des lendemains où Bobby Seale, Ericka Huggins, Rucce Magee, les Soledad Brothers, leurs frères et sœurs emprisonnés et Angela Davis seront Libres.

Jean Claude Izzo


(1) « Angela Davis Parle », collection « Notre Temps », Editions Sociales.
(2) Toutes les citations, sans références, sont extraites de l’ouvrage cité.
(3) Interview d’Angela Davis parue dans « l’Humanité » du 30-4-1971
(4) Cf « l’Humanité » du 30-4-1971
(5) Lire à ce sujet les très belles lettres de George Jackson, parues aux Editions Gallimard, collection « Témoins », sous le titre : « Les Frères de Soledad ».
Il faut signaler que les militants Noirs, communistes ou pas, s’appellent entre eux « Frères » et « Sœurs ».
(6) Angela Davis : « Route de la Révolution » réponses au questionnaire de Michael Myerson, in Guardian, 26 déc.1970. Traduites de l’américain par Jean-Pierre Faye, et publiées dans la revue Change : « Violence II » éditions du Seuil.
(7), (8), (9), (10) : même référence.
(11) Le cinquième amendement permet de refuser de répondre à une ou plusieurs question si l’accusé considère que ces question sont destinées à lui nuire ;
(12) Change : article cité ;
(13) cf. l’Humanité du 14 juin 71
(14) cf. op. Change.
(15) Henry Winston, président du PC Américain est lui même Noir.
(16) Voir « Témoignage Chrétien » du 18 mars
(17) Secrétaire de la commission de la libération des Noirs du PC des Etats Unis

« C’est pourquoi le peuple noir doit mettre à l’ordre du jour la question de s’organiser non seulement pour la défense des prisonniers politiques mais pour sa propre défense ».
Nous devons signaler que le rôle de la Gauche et du Parti Communiste est important aux U.S.A. De notre « œil européen » cela ne nous apparaît souvent pas clairement. Mais il faut être conscient de ce que cela implique d’être « communiste » au pays de Nixon !
Comme nous pouvons le lire par exemple dans un récent document émanant de l’Ambassade des Etats-Unis à Paris : « L’affaire Angela Davis sous son vrai jour » (13) : ce n’est pas un crime d’être communiste aux Etats-Unis, bien que la plupart des Américains considèrent qu’il s’agit d’une erreur de jugement ou de goût » ( ! ).

« L’Impérialisme » d’Hannah Arendt, l’étrange oubli…

On est étonné du sort réservé dans l'« Hexagone », et ailleurs en Europe, au livre d'un auteur qui, nous dit-on, a été très apprécié, notamment par « les Nouveaux philosophes » et assimilés (Alain Finkielkraut etc.). Auteur qui passe aujourd'hui pour la grande théoricienne du « totalitarisme », thème dont on sait la cote actuellement dans le marché des idées : j’ai nommé Hannah Arendt.

En effet, si The Origins of Totalitarism date de 1951, l'édition française qui ne se passionne que pour la troisième partie du livre, à savoir Le Système totalitaire (Seuil, Paris, 1972), et ensuite pour la première partie (Sur l'antisémitisme, Calmann-Lévy, Paris, 1973). Elle omet la seconde partie L'Impérialisme, qui sera publiée, de manière fort discrète dix ans plus tard (1982). Voilà un étrange hommage qui commence par démembrer un ouvrage qui, pourtant, forme un tout. Opération qui lui permet d'ignorer la deuxième partie. Ainsi la parution de cette deuxième partie n'a pas du tout connu les honneurs de la presse et des revues spécialisées au même titre que les deux autres parties - quand elle n'a pas été purement et simplement passée sous silence !

Etonnantes manœuvres autour d'un texte qui, en réalité, ne contient rien de subversif en lui-même. Rien de réellement nouveau ou inconnu des historiens des idées ou des analystes du politique. Voire de tout « honnête homme » suffisamment curieux pour se demander ce qu'Etat-nation, ce qu'impérialisme, ce que racisme veulent dire, ce qu'il en est de leurs rapports, de quelle manière, dans quelles conditions ils se sont constitués...

Mais c'est justement là que l'on bute contre l'intolérable de ce texte. En effet, l'intolérable de ce texte ne vient pas de ce qu'il nous raconte sur cet « événement majeur de l'ère impérialiste » que fut « l'émancipation politique de la bourgeoisie » ; il ne vient pas de ce qu'il estime être une frappante « similitude » de cette période « avec les phénomènes totalitaires du vingtième siècle » au point que « l'on pourrait non sans raison y voir le germe des catastrophes qui devaient suivre », de l'insistance vigoureuse et pertinente sur ce « concept absolument neuf dans les annales de la pensée et de l'action politiques », à savoir : le concept d'« expansion » tel qu'il triomphe à la fin du siècle dernier, et qui, soit dit en passant, n'a absolument rien à voir avec l'« impérialisme » antique (Antiquité grecque et romaine) - comme voudraient désespérément le faire croire certains « historiens » de la colonisation. Il ne vient pas non plus de cet accent particulier mis sur « la pensée raciale » dont « les racines sont profondément ancrées dans le XVIIIe siècle » (« le siècle des Lumières », comme chacun sait), et qui apparaît et triomphe « simultanément dans tous les pays occidentaux au cours du XIXe siècle », ni sur le racisme comme « forme d'idéologie propre à l'Europe », comme « forme d'explication de fortune pour des expériences meurtrières », comme « principale arme idéologique des politiques impérialistes depuis le tournant de notre siècle ».

Mais, plutôt, de ce qu'il montre de manière irréfutable que le nazisme n'est rien d'autre et rien de plus que la reproduction et l'application sur le continent européen des idées, doctrines, méthodes et pratiques conçues et mises en œuvre, à la fin du XIXe siècle, par les impérialismes allemand, anglais, français et belge, en Afrique noire.

Du génocide considéré comme un des beaux-arts ? Et encore sur une échelle de loin plus performante que celle de l'Auschwitz qui devait intervenir trente ans plus tard ? Voyons cela sur un seul cas parfait, à ce point parfait qu'il épuise toutes les qualités concevables de l'Art : le sieur Léopold II, heureux propriétaire de « l'Etat indépendant du Congo » depuis 1885, comme chacun sait, bien conforté dans la certitude invincible et l'évidence satisfaite de sa supériorité raciale, et dans celles de la nécessité et de la viabilité de l'espace vital, décide un beau matin de massacrer 12 à 30 millions d'êtres humains, c'est-à-dire; « la décimation de la paisible population du Congo – de 20 à 40 millions d'individus, réduite à 8 millions » ! Ce que confirme un historien de la période : « Il n'y avait qu'un seul homme que l'on pût accuser des exactions qui, de 20 à 40 millions en 1890, ont réduit la population du Congo à 8 500 000 individus en 1911 : Léopold II » (Selwin James, South of the Congo, New York, 1943, cité par H. Arendt).

Evidemment, Selwin James se trompe. Et il se trompe lourdement en croyant qu'« il n'y avait qu'un seul homme que l'on pût accuser des exactions » : Léopold II. Même si, il est vrai, le cas du « souverain de l'Etat indépendant du Congo » doit être soigneusement mis à part. Que dire, pour rester dans L'Impérialisme de Hannah Arendt, de « l'extermination des tribus hottentotes par les Bœrs » ou de « l'assassinat sauvage perpétré par Carl Peters en Afrique du Sud allemande » ? Que dire de cette « exploitation particulièrement brutale des colonies au nom de la nation » que fut l'Empire français, construit, « au mépris de toutes les théories », « en fonction de la défense nationale », dans lequel « les colonies étaient considérées comme terres à soldats susceptibles de fournir une force noire capable de protéger les habitants de la France contre les ennemis de leur nation » ? Que dire de cet Empire où ce grand humaniste chrétien de Poincaré fit, en 1924, cette prodigieuse « découverte » au sujet de ses tirailleurs « sénégalais » : une véritable « forme économique de chair à canon, produite selon des méthodes de fabrication en série » – pour reprendre ses propres termes?  Que dire en somme de ce phénomène sans exemple dans l'Histoire – hors le fait d'avoir servi (plus tard) de ventre abominablement fécond où s'est enfanté et s'est nourri le nazisme – que fut l'impérialisme colonial, « l'expansion, tout est là » (pour reprendre la rengaine paranoïaque de ce grand croisé de la Civilisation que fut Cecil Rhodes), sinon que les « massacres administratifs » étaient aussi banals et naturels que la pluie et le beau temps !

Oui : les « massacres administratifs », admirable formule jadis consacrée par la colonisation, et qui exprime tout simplement la « philosophie » même de « l'expansion, tout est là » : massacrer un village pour que le district soit « pacifié »; attaquer au gaz, sans doute par souci d'économie de munitions, mais aussi par recherche d'effets esthétiques, pour liquider « proprement toute la population des districts récalcitrants ».

Du bel ouvrage, donc. Et qui figure ainsi les deux formes dominantes de la modernité européenne, ses deux plus grandes découvertes : la race et la bureaucratie. En effet, la race comme « principe du corps politique », comme « substitut à la nation », et la bureaucratie comme « principe de domination à l'étranger », comme « substitut au gouvernement », c'est bel et bien « la mêlée pour l'Afrique », et rien d'autre, qui rend possible ces « deux découvertes ».

C'est indiscutablement « sur le Continent Noir que ces deux découvertes ont été faites. La race apportait une explication de fortune à l'existence de ces êtres qu'aucun homme appartenant à l'Europe ou au monde civilisé ne pouvait comprendre et dont la nature apparaissait si terrifiante et si humiliante aux yeux des immigrants qu'ils ne pouvaient imaginer plus longtemps appartenir au même genre humain. La race fut la réponse des Boers à l'accablante monstruosité de l'Afrique – tout un continent peuplé et surpeuplé de sauvages –, l'explication de la folie qui les saisit et les illumina comme « l'éclair dans un ciel serein : "Exterminer toutes les brutes" ». Elle fut « la réponse » et « l'explication de la folie » de Léopold II, « la réponse » et « l'explication de la folie » de Carl Peters, « la réponse » et « l'explication de la folie » de l'administrateur colonial qui, comme chacun sait, « gouvernait à l'aide de rapports et par décrets, dans un secret plus hostile que celui de n'importe quel despote oriental ». Quant à la bureaucratie, elle « devint l'organisation du grand jeu de l'expansion où chaque région était considérée comme un tremplin pour de nouveaux engagements, chaque peuple comme un instrument pour de nouvelles conquêtes ».
Libre alors aux nostalgiques et aux laissés-pour-compte de cette Epoque Héroïque de brandir leur dignité en bêlant à la cantonade que l'impérialisme colonial, « l'expansion, tout est là », fut « une entreprise commune à des acteurs blancs et noirs », ou, qu'il « n'eut en réalité de système colonial que sur le papier ». Ce qui est sûr, en tout cas, et que souligne très bien Arendt, c'est que « les possessions coloniales africaines offraient le sol le plus fertile à l'épanouissement de ce qui devait devenir l'élite nazie. Les dirigeants nazis avaient vu là, de leurs propres yeux, comment un peuple pouvait être transformé en race et comment, à la seule condition de prendre l'initiative du processus, chacun pouvait élever son propre peuple au rang de race maîtresse ».

Ils avaient vu là assurément le modèle même d'un puissant mouvement de masse fondé sur une théorie et une pratique racistes susceptibles d'orienter les forces sociales dans une même direction, susceptibles en tous cas de mobiliser et de mettre coude à coude, dans une véritable union sacrée pour l'expansion de l'Etat-nation, donc pour l'impérialisme colonial, des « classes cultivées » (professeurs, médecins, avocats, prêtres, journalistes, etc.), des hommes politiques « de gauche » et « de droite », des grands financiers, des aventuriers coloniaux de tout poil à côté de toute une armée de paumés et de petites gens (déchets des grandes villes, déchets, de toutes les classes, chômeurs, ouvriers, etc.). Donc, le modèle-même d'une Sainte-Alliance réussie entre « le bas-fonds » et « la haute société » fondée sur le consensus autour de l'idéologie raciste et des actes génocides...

Qu'importe alors que tous les flagorneurs ahuris de l'auteur de The Origins of Totalitarianism brandissent leur dignité pour faire obstinément silence sur ce pan décisif de l'œuvre de leur maître à penser ? Qu'importe même que ce grand livre charrie encore par endroits des scories de l'évolutionnisme et du primitivisme et ne puisse dès lors parler du « monde de sauvages noirs » (par rapport au « monde civilisé », évidemment) qu'en prêtant curieusement le flanc aux pièges du pathos occidentalo-centriste convenu de l'ethnologie raciste du siècle dernier ? L'essentiel est qu'il souligne bien cette donnée banale d'une histoire : l'Histoire à majuscule qui habite encore notre histoire en minuscule, notre histoire subie : Hitler n'a rien inventé, il ne fut qu'un épigone !

Car avant d'être victime du nazisme, comme le dit Césaire dans son Discours sur le colonialisme, « on en a été le complice ( ... ), on l'a supporté avant de le subir, on l'a absout, on a fermé l'œil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens; ( ... ) ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne ». Dès lors si la réalité n'était pas tragique, l'on rirait volontiers de toutes ces petites diatribes convenues contre Hitler. Il est bien vrai que ce qu'on ne pardonne pas à Hitler, « ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique »...

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Secret et marchandises : « Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une dose de secret plus forte que partout ailleurs ; où comme on sait il en faut déjà beaucoup. Pour faciliter la vie, c’est-à-dire les mensonges, des savants élus par les maîtres de ce système, on a découvert l’utilité de changer aussi les mesures, de les varier selon un plus grand nombre de points de vue, les raffiner, afin de pouvoir jongler, selon les cas, avec plusieurs de ces chiffres difficilement convertibles. C’est ainsi que l’on peut disposer, pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes : le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le rem, sans oublier le facile millirad et le sivert, qui n’est autre qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisaient pas vite la complexité…

En juin 1987, Pierre Bacher, directeur adjoint de l’équipement à l’E.D.F., a exposé la dernière doctrine de la sécurité des centrales nucléaires. En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup plus facile d’éviter les catastrophes majeures, la fissuration ou l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une « région ». C’est ce que l’on obtient à trop vouloir confiner. Il vaut mieux, chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres, voisinage qui sera chaque fois très différemment et aléatoirement prolongé par le caprice des vents. Il révèle que, dans les deux années précédentes, les discrets essais menés à Cadarache, dans la Drôme, « ont concrètement montré que les rejets — essentiellement des gaz — ne dépassent pas quelques pour mille, au pire un pour cent de la radioactivité régnant dans l’enceinte ». Ce pire reste donc très modéré : un pour cent. Auparavant on était sûrs qu’il n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement ainsi : puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut éviter, c’est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé. Il suffit de contaminer coup par coup avec modération. Qui ne sent qu’il est infiniment plus sain de se borner pendant quelques années à boire 140 centilitres de vodka par jour, au lieu de commencer tout de suite à s’enivrer comme des Polonais ?

Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchand ; au moment où la domination, justement parce qu’elle est abritée par le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications fragmentaires ou délirantes, croit qu’elle n’a plus besoin de penser ; et véritablement ne sait plus penser. Aussi ferme que soit le démocrate, ne préférerait-il pas qu’on lui ait choisi des maîtres plus intelligents ?

Ceux qui avaient, il y a déjà bien longtemps, commencé à critiquer l’économie politique en la définissant comme « le reniement achevé de l’homme », ne s’étaient pas trompés. On la reconnaîtra à ce trait. » (Guy Debord)

Passons à autre chose : « Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd'hui à condition de ne pas singer l'Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l'Europe. L'Europe a acquis une telle vitesse, folle et désordonnée, qu'elle échappe aujourd'hui à tout conducteur, à toute raison et qu'elle va dans un vertige effroyable vers des abîmes dont il vaut mieux le plus rapidement s'éloigner. Il est bien vrai cependant qu'il nous faut un modèle, des schèmes, des exemples. Pour beaucoup d'entre nous, le modèle européen est le plus exaltant. Or, on a vu dans les pages précédentes à quelles déconvenues nous conduisait cette imitation. Les réalisations européennes, la technique européenne, le style européen, doivent cesser de nous tenter et de nous déséquilibrer. Quand je cherche l'homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l'homme, une avalanche de meurtres. La condition humaine, les projets de l'homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l'homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions. Décidons de ne pas imiter l'Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d'inventer l'homme total que l'Europe a été incapable de faire triompher.» (Frantz Fanon)

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?

Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est le premier roman de Ralph Ellison (1914-1994). Commencé en 1945, il a été publié à New York en 1952.

Jeune garçon d’une vingtaine d’années parti de son Sud natal « en quête de son identité », le narrateur, qui s’exprime à la première personne sans jamais dire son nom, va à la fois se reconnaître comme américain à la peau noire et se révéler romancier, d’un côté se découvrir dans le regard des autres, de l’autre se découvrir à ses propres yeux.

La narration avance le long de ces deux questions : « qui suis-je ? » et : « qui les autres voient-ils en moi ? ». Et le garçon de se hisser, tel un alpiniste entre les deux parois d’une cheminée, entre le regard qu’il porte sur lui-même quand il s’observe et s’analyse et celui que les autres portent sur lui. S’ils ne coïncident pas, ces deux regards sont cependant nécessaires. Si l’un vient à manquer le garçon risque de glisser, c’est ce qui adviendra d’ailleurs à la fin du roman.

« Alors, pourquoi écrire, pourquoi me torturer à coucher tout cela sur le papier ? […] Il semble ne pas y avoir d’échappatoire. Voici que je suis parti dans l’intention de jeter ma colère à la face du monde, et maintenant que j’ai essayé de la mettre en mots, je retrouve la vieille fascination de jouer un rôle, et je me sens de nouveau attiré par le haut. De sorte qu’avant même d’avoir fini, j’ai échoué (peut-être ma colère est-elle trop lourde ; peut-être, étant un orateur, j’ai employé trop de mots). Mais j’ai échoué. Le fait même d’essayer de tout raconter m’a embrouillé et a détruit une partie de la colère et une partie de l’amertume. C’est pourquoi à présent je dénonce et je défends, ou je me sens prêt à défendre. Je condamne et je revendique, je dis non et je dis oui, oui et non. »

Le constat est amer, quel regard aura fait défaut ?

Le roman débute par une scène d’une grande violence : le jour de la remise de leurs diplômes les jeunes lycéens noirs d’une petite ville de province sont invités à présenter un « divertissement » aux « banquiers, hommes de loi, juges, docteurs, chefs de la Brigade d’incendie, professeurs, commerçants. Même un des pasteurs à la mode ». Il s’agit d’un combat de boxe qu’ils devront se livrer les uns contre les autres, yeux bandés, sur un ring improvisé dans la grande salle de bal d’un hôtel. Le vainqueur recevra une serviette en cuir de veau.

« Amenez les cireurs, messieurs ! Amenez les petits cireurs ! » hurle avec cynisme le censeur de l’école. Le combat commence. Les spectateurs, de plus en plus ivres, certains hostiles, d’autres amusés, tous méprisants, crient de façon hystérique, poussent les jeunes garçons tremblants, les injurient d’obscénités, les font trébucher, les frappent quand ils le peuvent cependant qu’une femme blonde, blanche, nue danse entre les tables. C’est le jeune narrateur qui gagne la serviette. Il la gardera tout au long du roman, y amassant peu à peu les diplômes, certificats, attestations, coupures de presse, cours d’histoire et de politique, tracts qui vont jalonner son parcours de l’université noire dont il se fera chasser jusqu’à son arrivée à New York, de l’usine de peinture où il se fera embaucher jusqu’à l’hôpital où, sous prétexte de le soigner d’un accident du travail, il servira de sujet d’expérimentation médicale, du Foyer pour hommes de Harlem jusqu’à la Confrérie, groupe politique qui ne l’admettra que pour mieux le déclarer traître à la cause quand il s’avisera d’évoquer la spécificité du problème noir aux États-Unis.

« - New York ! dit-il. Ce n’est pas un lieu, c’est un rêve. Quand j’avais votre âge, c’était Chicago. Aujourd’hui, tous les jeunes Noirs se précipitent à New York. Ils se sortent du feu pour s’enfoncer dans le creuset. Je vous vois d’ici, après trois mois de vie à Harlem. Votre manière de parler se modifiera, vous ne cesserez d’évoquer l’ « université », vous suivrez des cours au Foyer pour hommes… Vous risquez même de rencontrer quelques Blancs. Écoutez, dit-il en se penchant à mon oreille pour murmurer, il se peut même que vous dansiez avec une Blanche !
- Je vais à New York pour travailler, dis-je en regardant autour de moi. Je n’aurai pas de temps pour ça.
- Mais si, pourtant, insista-t-il d’une voix taquine. Au fin fond de vous-même, vous y pensez, à cette liberté du Nord dont on vous a tant parlé, et vous tenterez la chose une fois, juste pour voir si ce qu’on vous a dit est vrai. »

La narration progresse par rencontres et discussions : avec Mr Norton, mécène blanc de l’université noire, qui n’attend de lui que courbettes et remerciements pour sa bonté philanthropique ; avec le Dr Bledsoe, directeur noir de l’université, qui lui reproche son manque d’humilité et de soumission face aux Blancs ; avec les ouvriers, blancs ou noirs, qui considèrent tout étudiant de couleur comme un informateur du patron ; avec les militants, blancs et noirs, de la Confrérie qui utilisent ses talents d’orateur et son charisme auprès de la population noire pour s’en rapprocher ; avec Ras l’Exhorteur qui ne lui pardonne pas de se battre aux côtés de Blancs - autant de débats et de conflits qui exposent les deux questions qu’aborde ce roman : d’une part, comment penser, organiser, faire jouer ensemble ou désolidariser, éventuellement hiérarchiser les éléments qui composent un individu – dans ce cas, jeune, noir, homme, diplômé, sans métier. À partir duquel se définir et se battre ? Ou faut-il, au contraire, ne renoncer à aucun et les présenter de front ?

L’autre question, qui énonce une alternative identique entre l’un et le multiple, concerne la relation de l’individu avec le groupe : doit-on accepter de sacrifier certains individus, certaines luttes spécifiques, au nom d’une avancée plus générale ? Comment concilier le combat collectif et l’histoire individuelle ? Que faire quand la signification économique d’un fait est en contradiction avec sa signification politique, quand l’existence personnelle d’un individu entre en opposition avec son engagement de militant ?

Pendant des émeutes dans Harlem, au cours desquelles des barricades sont dressées dans les rues, des magasins incendiés et pillés, des manifestants et des passants abattus, et où le narrateur doit échapper à la police qui a repéré ce jeune activiste noir, aux militants de la Confrérie et aux troupes armées de Ras l’Exhorteur qui, chacun de leur côté, le considèrent comme un traître, il trouve à se réfugier dans une cave à charbon sans lumière. C’est là, dans l’obscurité, dans le silence, dans la solitude, dans l’abandon et le rejet par tous, après avoir brûlé un à un les papiers contenus dans sa serviette afin de prendre la mesure du lieu où il a échoué, qu’il arrive à formuler sa détermination essentielle : en tant que personne dont la singularité est davantage que la somme des éléments qui le composent, il est un individu invisible, invisible aux yeux des Noirs comme des Blancs, des hommes comme des femmes, de ceux qui ont choisi l’assimilation comme de ceux qui ont choisi une appartenance communautaire exclusive de tout autre. C’est l’autodafé de tout ce qui l’a déterminé jusqu’alors qui le conduira aux premières pages de ce roman, à la nécessité de raconter son histoire.

« Ah, je vous entends dire, alors, ce n’était rien d’autre qu’un baratin pour nous assommer avec ce boniment de dingue. Tout ce qui l’intéressait, c’est que nous l’écoutions délirer ! » Ce n’est vrai qu’en partie : étant invisible et sans substance, une voix désincarnée, pour ainsi dire, que pouvais-je faire d’autre ? Sinon essayer de vous raconter ce qui arrivait vraiment lorsque vos yeux me transperçaient ? Et c’est ceci qui m’effraye : Qui sait si, dans des fréquences trop basses, je ne parle pas pour vous ? »

Avec ce saisissant roman de six cents pages, vibrant de douleur, d’énergie et d’espoir, Ralph Ellison a pris place à jamais dans nos bibliothèques comme écrivain visible.

Dominique Dussidour

La grande diversion libyenne

Le conflit qui se déroule depuis un mois en Libye (guerre civile et action militaire conduite par les Etats-Unis contre Kadhafi) ne relève en rien ni d’une intervention humanitaire ni de l’approvisionnement immédiat de la planète en pétrole. Il s’agit d’une énorme diversion, d’une diversion délibérée par rapport à la lutte politique majeure en cours dans le monde arabe. Il existe en effet une chose sur laquelle Kadhafi et les dirigeants occidentaux de tous bords sont en accord total : ils veulent tous ralentir, canaliser, coopter et limiter la deuxième révolte arabe et l’empêcher de changer les réalités politiques fondamentales du monde arabe et son rôle dans la géopolitique du système-monde.

Pour bien prendre la mesure de ceci, il faut retracer ce qui s’est passé dans la séquence chronologique. Même si la grogne politique dans les différents pays arabes est une constante depuis longtemps, comme le sont les tentatives de différentes forces extérieures pour soutenir tel ou tel élément au sein de tel ou tel Etat, le suicide de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 a ouvert un processus très différent.

De mon point de vue, c’est la continuation de l’esprit de la révolution mondiale de 1968. Au cours des derniers mois dans le monde arabe, comme en 1968, c’est la jeunesse qui a eu le courage et la volonté de déclencher la protestation contre les autorités instituées. Leurs motivations ont été multiples : l’arbitraire, la cruauté et la corruption des personnes au pouvoir, l’aggravation de leur propre situation économique, et par-dessus tout, leur insistance sur leur droit moral et politique à jouer un rôle majeur dans la définition de leur destin politique et culturel. Ils ont également protesté contre la structure même du système-monde et contre les voies par lesquelles leurs dirigeants ont été soumis aux pressions de forces extérieures.

Ces jeunes gens n’étaient pas organisés, du moins pas au départ. Et ils n’étaient pas toujours totalement au courant du monde politique. Mais ils ont fait preuve de courage. Et, comme en 1968, leur action fut contagieuse. Très vite, dans quasiment tous les pays arabes, et indépendamment de la politique étrangère de chacun des pays, ils ont menacé l’ordre établi. Quand ils montrèrent leur force en Egypte, qui demeure le pays clé du monde arabe, tout le monde commença à les prendre au sérieux. Il existe deux manières de prendre une révolte comme celle-ci au sérieux : soit s’y rallier pour tenter de la contrôler ; soit prendre des mesures énergiques pour l’étouffer. Ces deux options ont été tentées.

Trois groupes s’y sont ralliés, comme la bien souligné Samir Amin dans son analyse de la situation égyptienne : la gauche traditionnelle revivifiée, la classe moyenne instruite et les islamistes. La force et les caractéristiques de ces groupes ont varié selon les pays arabes. Amin voyait la gauche et la classe moyenne (dans la mesure où ils étaient des nationalistes, pas des néolibéraux mondialisés) comme des éléments positifs et les islamistes, derniers à prendre le train en marche, comme les éléments négatifs. Enfin, il faut prendre en compte l’armée, bastion traditionnel de l’ordre, qui s’est tardivement jointe à la révolte égyptienne, précisément afin d’en limiter les effets.

Aussi, quand il commença, le soulèvement en Libye fut une conséquence directe du succès des révoltes dans les deux pays voisins, la Tunisie et l’Egypte. Kadhafi est un dirigeant particulièrement impitoyable qui a fait des déclarations épouvantables sur ce qu’il réservait aux traîtres. Si, très vite, des voix s’élevèrent vigoureusement en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis en faveur d’une intervention militaire, ce n’était pas parce que Kadhafi était un anti-impérialiste gênant. Il vendait bien volontiers son pétrole à l’Occident et se vantait de sont aide à l’Italie pour endiguer la marée de l’immigration clandestine. Il proposait, en outre, des accords juteux aux entreprises occidentales.

Le camp interventionniste comptait deux composantes : ceux qui ne peuvent résister à une intervention militaire de l’Occident quelle qu’elle soit et ceux qui ont défendu la cause d’une intervention humanitaire. Tous se heurtèrent, aux Etats-Unis, à la très forte opposition des forces militaires qui considérait cette guerre en Libye comme ingagnable et comme faisant peser un énorme fardeau militaire sur le pays. Ce groupe des militaires paraissait en passe de l’emporter quand soudain la résolution de la Ligue arabe changea le rapport de force.

Comment cela a-t-il pu se produire ? Le gouvernement saoudien a travaillé d’arrache-pied et avec efficacité pour faire passer une résolution appuyant la création d’une zone d’exclusion aérienne (no-fly zone). Pour obtenir l’unanimité parmi les pays arabes, les Saoudiens firent deux concessions : leur demande ne portait que sur la zone d’exclusion aérienne et, d’autre part, une deuxième résolution qui s’opposait à l’intrusion de forces terrestres occidentales fut adoptée.

Qu’est-ce qui poussa les Saoudiens à promouvoir tout ceci ? Est-ce que quelqu’un aux Etats-Unis téléphona en Arabie saoudite pour en faire la demande ? Je crois que ce fut plutôt l’inverse. Il s’agit d’un exemple où les Saoudiens ont cherché à modifier la politique étrangère américaine plutôt que le contraire. Et ils y sont parvenus. C’est ce qui changea le rapport de force.

Ce que les Saoudiens voulaient et ce qu’ils ont obtenu, c’est une grande diversion par rapport à ce qu’ils considéraient comme le plus urgent et ce qu’ils étaient en train de faire : la répression de la révolte arabe, surtout en ce qu’elle affectait en premier lieu l’Arabie saoudite elle-même, les pays du Golfe ensuite, le reste du monde arabe enfin.

Comme en 1968, ce type de révolte antiautoritaire crée des divisions curieuses dans les pays touchés et débouche sur des alliances inattendues. Les appels à des interventions humanitaires sont particulièrement clivants. Mon problème avec les interventions humanitaires, c’est que je ne suis jamais sûr qu’elles soient humanitaires. Leurs défenseurs rappellent toujours les cas où de telles interventions n’eurent pas lieu, comme au Rwanda. Mais ils ne regardent jamais les cas où de telles interventions eurent lieu. Oui, en effet, à relativement court terme, elles peuvent prévenir ce qui aurait autrement tourné au massacre de populations. Mais à long terme, y parviennent-elles vraiment ? Pour empêcher à court terme Saddam Hussein de commettre ses massacres, les Etats-Unis envahirent l’Irak. Est-ce qu’il en a découlé moins de massacres sur dix ans ? On peut s’interroger.

Les avocats des interventions humanitaires semblent recourir à un critère quantitatif. Quand un gouvernement tue dix manifestants, c’est « normal » tout en méritant peut-être une critique verbale. Quand il en tue 10 000, c’est criminel et cela appelle une intervention humanitaire. Combien de personnes doivent être tuées avant que le normal devienne criminel ? Cent, mille ?

Aujourd’hui, les puissances occidentales se sont lancées en Libye dans une guerre à l’issue incertaine. Probablement deviendra-t-elle un bourbier. Est-elle parvenue à distraire l’attention du monde par rapport à la révolte arabe en cours ? Peut-être. Nous ne le savons pas encore. Réussira-t-elle à chasser Kadhafi ? Peut-être. Nous le ne le savons pas encore. Si Kadhafi s’en va, qu’est-ce qui lui succèdera ? Même les porte-paroles étasuniens s’inquiètent de l’éventualité de son remplacement soit par ses vieux copains soit par Al Qaïda, soit par les deux.

L’action militaire étatsunienne en Libye est une erreur, même du petit bout de la lorgnette des Etats-Unis et même du point de vue humanitaire. Elle n’est pas prête de se terminer. Barack Obama a expliqué son action d’une façon très compliquée et très subtile. Ce qu’il a dit, en substance, c’est que si le président des Etats-Unis, dans sa grande prudence, juge une intervention dans l’intérêt des Etats-Unis et du monde, il peut la faire et devrait la faire. Je n’ai guère de doute qu’il a dû connaître bien des tourments avant de prendre sa décision. Mais ce n’est pas encore assez. Il s’agit d’une proposition terrible, inquiétante et, en dernière analyse, vouée à l’échec.

Dans le même temps, le plus grand espoir qu’on puisse avoir, c’est que la deuxième révolte arabe reparte de plus belle, ce qui sera maintenant peut-être assez difficile, et fasse trembler d’abord les Saoudiens.

Immanuel Wallerstein

Enumérer et punir

Quantophrénie xénophobe : « Les Français, à force d’immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux ». « En 1905, il y avait très peu de musulmans en France, aujourd’hui il y en a entre 5 et 6 millions », « cet accroissement du nombre de fidèles et un certain nombre de comportements posent problème ».(Claude Guéant)

Diversion :  « Je ne pense pas que le chiffre des musulmans en France change quoi que ce soit au débat sur l’islam, dont la composante n’est pas liée à des paramètres numériques stricto sensu. Même dans le cadre du débat ouvert sur les « prières de rue », la question de l’insuffisance en capacité d’accueil des lieux de culte n’a pas été mise en doute et elle est vérifiée, qu’il y ait 5 ou 3 millions de musulmans en France. Ce débat met en jeu des points de vue opposés sur les valeurs, les représentations et l’organisation de la société française dans le contexte multiculturel qui est le sien. Il repose sur des fantasmes à l’égard de la participation des musulmans dans la société française et sur des stéréotypes importés du Moyen-Orient, d’Iran ou d’Afghanistan qui sont plaqués sur les pratiques sociales et religieuses des musulmans. De là découlent les représentations de formes de repli identitaire qui les caractériseraient. L’incorporation de l’islam en France est un processus qui dépend non pas d’ordre de grandeur numérique mais d’un aggiornamento des représentations qui continuent à peser sur les musulmans, d’une part, et d’une actualisation des représentations de la société française pour y incorporer la présence visible et active des musulmans, d’autre part. » (Patrick Simon)

Généalogie : « Dans l’Orientalisme, Edward Said s’intéresse principalement aux formes de savoir qui constituent ce qu’il a défini sous le terme d’orientalisme, mais sans préciser quels liens unissent le projet de savoir orientaliste et le projet colonial de domination et d’exploitation. Il n’en demeure pas moins qu’il pose de deux manières les bases de l’argumentation que je veux développer ici. Discutant des diverses façons dont le discours de l’orientalisme a créé une vision d’exotisme, d’étrangeté et de différence, il estime que « d’un point de vue rhétorique, l’orientalisme est absolument anatomique et énumératif : utiliser son vocabulaire, c’est s’engager dans la particularisation et la division des choses de l’Orient en parties traitables ». Un peu plus loin, il suggère qu’en exhumant les langues mortes orientales, les orientalistes se sont lancés dans un processus où « la précision, la science et même l’imagination de la reconstitution peuvent préparer la voie pour ce que les armées, les administrations, et les bureaucraties feront pus tard sur le terrain, en Orient. ». Je voudrais montrer que l’exercice du pouvoir bureaucratique lui-même a intégré l’imaginaire colonial et que, dans cet imaginaire, le nombre a joué un rôle capital, je soutiens que l’exotisation et l’énumération ont été les tendances complexes d’un projet colonial unique... L'énumération du corps social, conçu comme des agrégats d'individus dont le corps était intrinsèquement à la fois collectif et exotique, posait les bases permettant que la différence de groupe devienne le principe central de la politique. » (Arjun Appadurai)