Une lecture postcoloniale est-elle pertinente pour rendre compte de la situation des immigrés et de leurs descendants ?
Pages
▼
« La rue arabe »
La « rue arabe », vous nous l’avez présenté comme une masse hirsute et haineuse, comme un bloc de fanatisme et de ressentiment, comme votre épouvante tandis qu’elle était votre crainte, vous en avez fait un synonyme de rage impuissante et stérile, vous en avez fait une foule écumante, agie plutôt qu’agissante, une marée humaine manipulable par vos pantins « exotiques », vous en avez fait une bête à mille têtes, à mille cornes, une bête immonde et viscéralement anti-occidentale, vous en avez fait un épouvantail à moineau, un repoussoir à névrosé qui aime avoir peur, vous en avez fait un antimodèle absolu à l’humanité zéro... Et bien voici qu’aujourd’hui, elle se révèle à elle même. Et que d’un même mouvement, elle se montre telle qu’en elle-même. Soit. Un peuple qui aspire à persévérer dans son être, un peuple qui est tout à la fois affect, percept, concept. Un peuple en mouvement, qui a définitivement brisé le mur de la peur, un peuple devenu le sujet qu'il n'a jamais cessé d'être, un peuple « maître sans esclave », un peuple affranchi de ses tyranneaux vieillis et édentés, un peuple enivré par sa propre liberté, une peuple, demos, qui vous explique, par l'exemple, ce qu’est une passion démocratique, ce qu'est un devenir révolutionnaire, un peuple qui vous donne des leçons d’histoire in concreto, un peuple qui n’a pas besoin de voir un Empereur sur un cheval pour savoir qu’il est, ici et maintenant, « l’âme du monde », un peuple qui pourrait bien être le signe de votre libération future…
La démocratie, un concept ethnique?
La révolution tunisienne est un formidable révélateur de la sincérité démocratique des responsables politiques, des intellectuels et des personnalités médiatiques qui tiennent chronique et ont micro ouvert en permanence dans les médias français. Au delà des « hésitations », soulignées parfois avec une certaine cruauté par de nombreux observateurs, de la diplomatie française, une chose retient l’attention : le silence assourdissant des experts et des analystes de haut niveau qui peuplent les écrans de télévision. La révolte démocratique du peuple tunisien n’a en effet guère suscité de réactions – ou alors fort embarrassées – des préposés à la « bien-pensance » et des donneurs de leçons civilisés, de ceux qui se mobilisent avec constance contre les régimes iranien, vénézuélien ou chinois, de ceux qui à longueur de colonnes fixent de facto la ligne éditoriale de la grande majorité des médias français.
Le (pas très) surprenant silence d’Hubert Védrine
Mais un silence me paraît encore bien plus éloquent que l’embarras des habituels intellectuels médiatiques : celui d’Hubert Védrine, théoricien stratosphérique des relations internationales, ex-secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, habituellement si prompt à analyser chaque crise internationale, qu’on lit le matin dans Libération et après déjeuner dans Le Monde. Celui qui livre d’habitude avec aplomb sur tous les plateaux de savantes analyses sur le cours des affaires de la planète n’est tout simplement pas là. Il est complètement absent et rigoureusement invisible. Mais où est donc passé cet hyper-expert, critique féroce du « droit-de-l’hommisme » – qui, selon lui, saperait l’autorité des États et contribuerait ainsi à les affaiblir ?
Pour comprendre mes interrogations sur le sort de cette autorité diplomatique, que l’on me pardonne d’évoquer une anecdote personnelle. Le 21 janvier 2005, il y a quasiment cinq ans jour pour jour, lors d’une rencontre autour du Maghreb organisée à l’Assemblée nationale à Paris par le site marocain L’Observateur, j’ai entendu – comme des dizaines d’auditeurs médusés – Hubert Védrine déclarer en substance que les pays du Sud – entendez du Sud méditerranéen – n’étaient pas mûrs pour la démocratie : « Il avait fallu plusieurs siècles pour que nous [les Occidentaux] accédions à la démocratie » ; et en attendant, « nous devions traiter avec les États et les élites de pouvoir ».
Par acquis de conscience, j’ai demandé à des témoins de la scène s’ils avaient gardé la même mémoire de cette sortie invraisemblable dans la bouche d’un responsable socialiste ayant occupé des fonctions éminentes dans l’État français. Ils ont confirmé ces propos auxquels j’avais alors réagi à chaud, hélas en l’absence d’Hubert Védrine qui avait quitté la salle immédiatement après son intervention. J’avais manifesté ma surprise devant cette position ethnicisante ou essentialiste qui évoquait pour moi la très colonialiste SFIO de Max Lejeune et de Guy Mollet, plutôt que l’humanisme de Jaurès. Pour aggraver mon cas, j’avais ajouté qu’après qu’on nous ait répété pendant des décennies que nous n’étions pas mûrs pour l’indépendance, voilà que nous étions obligés d’entendre que nous n’étions pas prêts pour la démocratie. Veillant à ne pas outrepasser les règles de la bienséance, j’avais conclu en regrettant que, décidemment, pour les porte-parole autorisés de la Civilisation, nous autres Maghrébins ne serons jamais au rendez-vous de l’Histoire.
Passons sur le fait que cela m’avait valu d’être taxé d’« impoli » par une journaliste d’un hebdomadaire parisien habituée des corridors de la présidence algérienne depuis l’époque lointaine de Boumediene. Deux ou trois dames avaient même surenchéri en déplorant la rudesse et le manque d’éducation notoires des Algériens…
Les blindés, seule alternative aux « barbus » : une thèse mensongère
Au delà de l’anecdote, si on peut contester le cynisme de l’homme politique, on ne peut que reconnaître sa franchise. Le discours d’Hubert Védrine est symptomatique de la pensée commune et du quasi-consensus politique des élites françaises, socialistes ou non, autour du soutien à Ben Ali et aux régimes policiers du monde arabe. C’est ce pseudo-réalisme sans états d’âme qui constitue le fond commun idéologique des élites de gouvernement, qu’elles soient de droite ou de gauche. Certes, cette posture dissimule des intérêts bien compris. Mais in fine, la représentation politique du monde arabo-musulman s’articule exclusivement sur la théorie du « containment » du « péril islamiste ».
Selon les intellectuels médiatiques et tant d’experts « sécuritaires », la « menace islamiste » supposée inhérente à nos peuples réputés frustes et violents ne peut être maîtrisée que par des régimes autoritaires, aussi ineptes, sanguinaires et corrompus soient-ils. Autre consensus politique censé légitimer cette position : il n’existe pas de forces d’opposition démocratiques crédibles et seul l’islamisme dans sa version « talibane » représenterait une alternative aux régimes en place. Entre blindés et barbus, il n’y aurait donc rien, sinon quelques personnalités très minoritaires. Pour les élites françaises, le soutien inconditionnel aux dictatures est donc l’unique voie pour réduire la menace « existentielle » islamiste et, partant, préserver la stabilité des États et de la région.
Cette thèse martelée depuis des années par la machine médiatico-politique à fabriquer le consentement est tout simplement mensongère. Le chercheur François Burgat, dans la préface à l’édition de 2010 de son remarquable L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaida (La Découverte), l’explique clairement : « En 2010, paradoxalement, les pays musulmans où s’esquisse la sortie de l’autoritarisme ne sont pas ceux où, avec le soutien de la communauté internationale, le tout répressif de la “lutte contre les intégristes” a prévalu, mais bien ceux, peu nombreux, où les courants islamistes sont loyalement intégrés au jeu institutionnel. Ni la vision médiatique ni la stratégie politique dominantes […] ne semblent percevoir et encore moins prendre en compte cette réalité essentielle, laissant se perpétuer un quiproquo culturaliste parfaitement mystificateur. »
Le modèle turc n’est-il pas l’un des démentis les plus clairs aux aveuglements des faiseurs d’opinion ? Dans d’autres pays – Liban, Palestine, Irak, Koweït ou Bahreïn et, très probablement aujourd’hui, Tunisie –, l’islamisme, en dépit de toutes les tensions, tend majoritairement à s’insérer dans la modernité fondamentale, celle qui détermine toutes les autres : la démocratie. C’est l’opinion de nombreux activistes du Maghreb et du monde arabe. Moncef Marzouki, opposant de longue date au régime de Ben Ali, insiste ainsi dans une récente interview (Politis, 20 janvier 2011) sur les différences fondamentales entre les divers courants de l’islam politique. Pour lui, « le clivage se situe entre ceux qui acceptent le jeu démocratique et les autres » : « En Algérie et en Tunisie, certains laïques se sont fourvoyés avec les pouvoirs dictatoriaux en trahissant l’idéal démocratique pour réprimer les islamistes en place. On a vu le résultat... »
Le mythe de l’inéligibilité à la démocratie
En dépit de ce que pensent des « spécialistes » très formatés, les scènes politiques des pays de culture musulmane ne peuvent donc être réduites à la seule alternative entre dictature et islamisme archaïque. Ce n’est que par la démocratie que sera dépassée cette fausse contradiction dans laquelle les despotes et leurs alliés « civilisés » veulent enfermer les peuples. La « laïcité » autoritaire défendue par les théoriciens du soutien aux dictatures produit l’effet inverse de celui escompté. La violence d’État, la répression des libertés et le déni du droit contribuent à renforcer l’obscurantisme et à nourrir les régressions. La dictature organise aussi le vide politique, qui est ensuite utilisé pour déplorer l’absence d’alternative et/ou de leader politique « évident », ce qui « contraindrait » à soutenir les régimes en place. Le contre-modèle algérien est à cet égard tout à fait exemplaire.
La prétendue inéligibilité des peuples musulmans à la démocratie en raison de leur défaut de maturité est un mythe battu en brèche par le combat pacifique et par les luttes syndicales de femmes et d’hommes dans le monde arabe, ignorés par la plupart des médias français. La révolution du peuple de Tunisie prouve aussi qu’il n’est pas besoin d’un leadership charismatique pour qu’une société arabo-musulmane se soulève et avance avec une maturité jusqu’ici impressionnante sur la voie de la démocratie. Encore faudrait-il ne pas refuser obstinément de voir les signes annonciateurs d’un mécontentement trop profond pour être contenu éternellement.
Ce n’est donc pas le moindre mérite de la révolution tunisienne d’avoir présenté au monde l’image d’un peuple digne et courageux qui a pris son destin en main et abattu pacifiquement une dictature implacable. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a également mis en évidence pour une opinion européenne soigneusement désinformée le désespoir d’une jeunesse privée de libertés et de perspectives. La réaction populaire a mis à bas le mur de la peur construit avec l’aide des bonnes consciences médiatiques. Qui oserait dire aujourd’hui que le peuple tunisien n’est pas apte à la démocratie ?
Omar Benderra
Le (pas très) surprenant silence d’Hubert Védrine
Mais un silence me paraît encore bien plus éloquent que l’embarras des habituels intellectuels médiatiques : celui d’Hubert Védrine, théoricien stratosphérique des relations internationales, ex-secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, habituellement si prompt à analyser chaque crise internationale, qu’on lit le matin dans Libération et après déjeuner dans Le Monde. Celui qui livre d’habitude avec aplomb sur tous les plateaux de savantes analyses sur le cours des affaires de la planète n’est tout simplement pas là. Il est complètement absent et rigoureusement invisible. Mais où est donc passé cet hyper-expert, critique féroce du « droit-de-l’hommisme » – qui, selon lui, saperait l’autorité des États et contribuerait ainsi à les affaiblir ?
Pour comprendre mes interrogations sur le sort de cette autorité diplomatique, que l’on me pardonne d’évoquer une anecdote personnelle. Le 21 janvier 2005, il y a quasiment cinq ans jour pour jour, lors d’une rencontre autour du Maghreb organisée à l’Assemblée nationale à Paris par le site marocain L’Observateur, j’ai entendu – comme des dizaines d’auditeurs médusés – Hubert Védrine déclarer en substance que les pays du Sud – entendez du Sud méditerranéen – n’étaient pas mûrs pour la démocratie : « Il avait fallu plusieurs siècles pour que nous [les Occidentaux] accédions à la démocratie » ; et en attendant, « nous devions traiter avec les États et les élites de pouvoir ».
Par acquis de conscience, j’ai demandé à des témoins de la scène s’ils avaient gardé la même mémoire de cette sortie invraisemblable dans la bouche d’un responsable socialiste ayant occupé des fonctions éminentes dans l’État français. Ils ont confirmé ces propos auxquels j’avais alors réagi à chaud, hélas en l’absence d’Hubert Védrine qui avait quitté la salle immédiatement après son intervention. J’avais manifesté ma surprise devant cette position ethnicisante ou essentialiste qui évoquait pour moi la très colonialiste SFIO de Max Lejeune et de Guy Mollet, plutôt que l’humanisme de Jaurès. Pour aggraver mon cas, j’avais ajouté qu’après qu’on nous ait répété pendant des décennies que nous n’étions pas mûrs pour l’indépendance, voilà que nous étions obligés d’entendre que nous n’étions pas prêts pour la démocratie. Veillant à ne pas outrepasser les règles de la bienséance, j’avais conclu en regrettant que, décidemment, pour les porte-parole autorisés de la Civilisation, nous autres Maghrébins ne serons jamais au rendez-vous de l’Histoire.
Passons sur le fait que cela m’avait valu d’être taxé d’« impoli » par une journaliste d’un hebdomadaire parisien habituée des corridors de la présidence algérienne depuis l’époque lointaine de Boumediene. Deux ou trois dames avaient même surenchéri en déplorant la rudesse et le manque d’éducation notoires des Algériens…
Les blindés, seule alternative aux « barbus » : une thèse mensongère
Au delà de l’anecdote, si on peut contester le cynisme de l’homme politique, on ne peut que reconnaître sa franchise. Le discours d’Hubert Védrine est symptomatique de la pensée commune et du quasi-consensus politique des élites françaises, socialistes ou non, autour du soutien à Ben Ali et aux régimes policiers du monde arabe. C’est ce pseudo-réalisme sans états d’âme qui constitue le fond commun idéologique des élites de gouvernement, qu’elles soient de droite ou de gauche. Certes, cette posture dissimule des intérêts bien compris. Mais in fine, la représentation politique du monde arabo-musulman s’articule exclusivement sur la théorie du « containment » du « péril islamiste ».
Selon les intellectuels médiatiques et tant d’experts « sécuritaires », la « menace islamiste » supposée inhérente à nos peuples réputés frustes et violents ne peut être maîtrisée que par des régimes autoritaires, aussi ineptes, sanguinaires et corrompus soient-ils. Autre consensus politique censé légitimer cette position : il n’existe pas de forces d’opposition démocratiques crédibles et seul l’islamisme dans sa version « talibane » représenterait une alternative aux régimes en place. Entre blindés et barbus, il n’y aurait donc rien, sinon quelques personnalités très minoritaires. Pour les élites françaises, le soutien inconditionnel aux dictatures est donc l’unique voie pour réduire la menace « existentielle » islamiste et, partant, préserver la stabilité des États et de la région.
Cette thèse martelée depuis des années par la machine médiatico-politique à fabriquer le consentement est tout simplement mensongère. Le chercheur François Burgat, dans la préface à l’édition de 2010 de son remarquable L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaida (La Découverte), l’explique clairement : « En 2010, paradoxalement, les pays musulmans où s’esquisse la sortie de l’autoritarisme ne sont pas ceux où, avec le soutien de la communauté internationale, le tout répressif de la “lutte contre les intégristes” a prévalu, mais bien ceux, peu nombreux, où les courants islamistes sont loyalement intégrés au jeu institutionnel. Ni la vision médiatique ni la stratégie politique dominantes […] ne semblent percevoir et encore moins prendre en compte cette réalité essentielle, laissant se perpétuer un quiproquo culturaliste parfaitement mystificateur. »
Le modèle turc n’est-il pas l’un des démentis les plus clairs aux aveuglements des faiseurs d’opinion ? Dans d’autres pays – Liban, Palestine, Irak, Koweït ou Bahreïn et, très probablement aujourd’hui, Tunisie –, l’islamisme, en dépit de toutes les tensions, tend majoritairement à s’insérer dans la modernité fondamentale, celle qui détermine toutes les autres : la démocratie. C’est l’opinion de nombreux activistes du Maghreb et du monde arabe. Moncef Marzouki, opposant de longue date au régime de Ben Ali, insiste ainsi dans une récente interview (Politis, 20 janvier 2011) sur les différences fondamentales entre les divers courants de l’islam politique. Pour lui, « le clivage se situe entre ceux qui acceptent le jeu démocratique et les autres » : « En Algérie et en Tunisie, certains laïques se sont fourvoyés avec les pouvoirs dictatoriaux en trahissant l’idéal démocratique pour réprimer les islamistes en place. On a vu le résultat... »
Le mythe de l’inéligibilité à la démocratie
En dépit de ce que pensent des « spécialistes » très formatés, les scènes politiques des pays de culture musulmane ne peuvent donc être réduites à la seule alternative entre dictature et islamisme archaïque. Ce n’est que par la démocratie que sera dépassée cette fausse contradiction dans laquelle les despotes et leurs alliés « civilisés » veulent enfermer les peuples. La « laïcité » autoritaire défendue par les théoriciens du soutien aux dictatures produit l’effet inverse de celui escompté. La violence d’État, la répression des libertés et le déni du droit contribuent à renforcer l’obscurantisme et à nourrir les régressions. La dictature organise aussi le vide politique, qui est ensuite utilisé pour déplorer l’absence d’alternative et/ou de leader politique « évident », ce qui « contraindrait » à soutenir les régimes en place. Le contre-modèle algérien est à cet égard tout à fait exemplaire.
La prétendue inéligibilité des peuples musulmans à la démocratie en raison de leur défaut de maturité est un mythe battu en brèche par le combat pacifique et par les luttes syndicales de femmes et d’hommes dans le monde arabe, ignorés par la plupart des médias français. La révolution du peuple de Tunisie prouve aussi qu’il n’est pas besoin d’un leadership charismatique pour qu’une société arabo-musulmane se soulève et avance avec une maturité jusqu’ici impressionnante sur la voie de la démocratie. Encore faudrait-il ne pas refuser obstinément de voir les signes annonciateurs d’un mécontentement trop profond pour être contenu éternellement.
Ce n’est donc pas le moindre mérite de la révolution tunisienne d’avoir présenté au monde l’image d’un peuple digne et courageux qui a pris son destin en main et abattu pacifiquement une dictature implacable. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a également mis en évidence pour une opinion européenne soigneusement désinformée le désespoir d’une jeunesse privée de libertés et de perspectives. La réaction populaire a mis à bas le mur de la peur construit avec l’aide des bonnes consciences médiatiques. Qui oserait dire aujourd’hui que le peuple tunisien n’est pas apte à la démocratie ?
Omar Benderra
Pourquoi je crois que la Révolution tunisienne est en danger ?
Comme les dix millions de Tunisiens à des niveaux différents mais tout aussi intense, j’ai vécu pendant ce mois révolutionnaire un indescriptible mouvement de flux et de reflux entre la peur et l’espoir, la déprime et la fierté, la tentation de folie et le désir de raison gardée. Jusqu’à ce soir 17 janvier à 19H, j’analysais ce qui me parvenait des sombres coulisses où se cuisinait la mise en œuvre institutionnelle de la victoire époustouflante pour toute la planète de mon peuple.
Après avoir parcouru comme un dément les avenues et les rues de Paris d’un média à un autre pour participer au concert général de cette hymne à la liberté que la Tunisie a entonné et entonne toujours à la face hideuse de la tyrannie, je retourne content de moi à la maison. Ma dernière intervention sur France 24 (version arabe) m’apparait d’une cohérence qui pouvait convaincre ceux que ma parole aurait pu atteindre.
J’ai dit dans cette dernière intervention défendant cette étape du gouvernement d’ « unité nationale » que la formule était la seule à même de maintenir la glorieuse position de notre armée nationale. Celle-ci en effet ne peut, ai-je dit, que défendre une constitution existante. Le peuple a déjoué une première entourloupe qui méprisait son intelligence, s’appuyait sur l’article 56 de la constitution et laissait la porte grande ouverte au retour du monstre. Bis : cela a été explicitement dit par le Président de la république de quelques heures Mohamed Ghannouchi. Seule la vigilance de mon peuple, toujours lucide même au bord d’un abîme qui menaçait déjà de l’engloutir, a fait avorté l’initiative.
Il a ainsi imposé la fin du tyran constitutionnellement en obligeant les « intérimaires » autoproclamés de passer à l’article 57. En justifiant toujours mon attitude optimiste, j’ai dit dans cette intervention sur France 24 que seule ainsi l’armée continuera à défendre les assises constitutionnelles de la République d’autant que j’ai souligné dans la déclaration de M. Ghannouchi l’importance de cette « séparation de l’Etat et des partis politiques » sûrement imposée par l’opposition. J’avais l’illusion d’avoir bien terminé ma journée, encore une, dans ma très modeste participation ici dans mon exil à Paris, à l’effort inouï de ce grand peuple dont je suis.
J’ai dû déchanter. Que quelqu’un parmi ceux qui nous ont servi cette potion que je croyais salutaire il y avait encore quelques instants, réponde, me réponde, vous réponde à une seule question : comment au moment même où M. Mohamed Ghannouchi nous présentait son gouvernement avec l’accord de tous ceux de l’opposition radicale d’hier qui l’ont rejoint par compromis, il déclarait et sans ciller là encore qu’il a eu avec le despote mauve du 7 novembre une conversation téléphonique sur une chaine devenue soudain une « confidente » pour M. Ghannouchi ,ex-premier ministre dans le régime aboli ?
Des deux choses l’une, et je ne sais laquelle est la pire, ou M. Gannouchi est un homme naïf et complètement dépourvu d’intelligence pour n’avoir pas su cacher une telle monstruosité. Ou alors, c’était un message à Zine El Abidine Ben Ali et aux Etats qui ont explicitement annoncé leur soutien au bourreau de notre peuple, qu’avec cette étape d’un gouvernement d’unité nationale précisément, la porte est rouverte pour son retour après qu’elle eut été « provisoirement » fermée avec l’abandon de l’article 56.
Pensez aux déclarations largement diffusées par al-Jazira qui ne sont pas aussi folles que l’on ne croit ; gardez en mémoire l’empressement du palais royal saoudien accueillant dans un communiqué largement diffusé lui aussi « son excellence » le Président Zine El Abidine Ben Ali est sa famille ; enfin, n’oubliez pas que quelques jours avant la cristallisation de la Révolution l’Etat de Dubaï accueillait Leila Trabelsi lestée de millions de dollars en lingots d’or et que M. Ahmed Fria, le ministre de l’Intérieur de Ben Ali devenu aujourd’hui celui de cette étape-ci de notre Révolution n’a pas daigné démentir dans son souci affiché de rassurer et de calmer.
Quand je vous dis pensez et souvenez-vous j’attends que vous répercutiez au maximum de vos efforts cette alerte que nous la commentions entre nous tous les Tunisiens, qu’elle nous tienne de fil conducteur pour les étapes à venir jusqu’à ce que nous obtenions une réponse ou l’aveu qu’il n’y en a pas. Et dans ce cas nous saurons que les tentatives pour nous déposséder de ce que nous avons commencé à gagné au prix du sang de nos enfants morts, torturés et grâce à vos mains nues et à vos poitrines narguant les balles vives.
Youssef Seddik
Le canard sans tête
Une révolution ne l’est —n’est une révolution— que si elle fait table rase du passé. On ne tourne pas la page, on la déchire. Il est vrai qu’on s’est débarrassé de Ben Ali mais son legs est toujours resplendissant. On a coupé la tête mais le canard court toujours, vif. Le système bâti minutieusement par le général des services de Renseignements, Ben Ali, perdure à travers ses PPP. Pègre, Parti, Police. Son régime de Renseignements, unique au monde, fondé sur l’auto-délation, garde toujours sa capacité de nuisance. Sa police, la gardienne du temple du «benalisme», défend toujours ses «bastillons».
Le RCD, le parti-Etat, l’antre de tous les maux (régionalisme, clientélisme, élection truquée, dictature de proximité), affiche avec superbe son hégémonie. Le parlement unicolore-non-élu légifère. La justice et ses juges corrompus hantent toujours les dédales du Palais de l’injustice. La classe affairiste alliée à Ben Ali est rassurée. La constitution, ce parchemin hétéroclite confectionné sur mesure pour «El Presidente», n’est pas caduque. L’administration reste aux mains des orphelins du benalisme: gouverneurs, sous-préfets, ambassadeurs, consuls, PDG et directeurs généraux.
Le pouvoir exécutif est exercé par ses lieutenants; Foued M’bazaâ, président, Mohamed Ghannouchi, premier ministre, des ministres qui doivent toute leur carrière et qui ont parié jusqu’au bout sur lui. Avec, en prime, la course effrénée des nouveaux «collabos»: Néjib Chebbi, Mustapha Ben Jaafar, Ahmed Ibrahim; des inconnus au bataillon, sans ancrage populaire, sans charisme, des «sans» en puissance… qui ont toujours rêvé d’être «vizirs» sous Ben Ali. Un dream à la con.
Ils se disent représentatifs. De qui? De Mohamed Bouazizi, l’immolé, ce guerrier du trottoir? Représentatifs des Frechich, des Hmama, des Mejers, des M’thalith de Kasserine, de Tala, de Sidi Bouzid et de Jendouba, mes cousins, ces «apaches» de l’Atlas? Des mineurs de Jerissa, de Rdyed ou de Oum Leklil? Des chômeurs diplômés ou bidoun [«ceux qui n’ont rien»] des quartiers poudrières de Tunis, Sfax, Sousse et Bizerte? Des marins-pêcheurs de Zarzis ou de Kelibia? Des petites bonnes de Kroumirie? Des paysans du Kef, le far-west tunisien? Représentatifs des syndicalistes qui ont gardé le brasier de la colère intact? Des jeunes qui ont déferlé dans la rue? Des internautes, ces magnifiques «cyberguerilleros»? Des villes —ces cités grecques; l’Agora, la Polis— qui ont repris leurs mots à dire? Permettez-moi d’en douter, visages pâles. Vous nous avez leurré, arnaqué, volé un quart de siècle durant et vous vous apprêtez, ici et maintenant, à voler le rêve de la Tunisie vaillante. Vous ne cherchez pas à confisquer la révolution, plutôt vous complotez pour l’achever. Révolutionnaires de mon pays, réveillez-vous et brandissez l’étendard du refus face à l’ignominie.
«NO PASARAN!»
Taoufik Ben Brik
Le deshonneur français
LA RÉVOLTE du peuple tunisien, qui dure maintenant depuis un mois, s'est soldée à ce jour par la mort de plus de 50 personnes tombées sous les balles de la police du régime. Cette révolte, initialement cantonnée à des revendications sociales, s'est vite transformée à la surprise de tous en une révolte ouvertement politique. Les manifestants, plus nombreux chaque jour, ont provoqué le départ du président Ben Ali et de sa famille, et réclament l'avènement d'un régime démocratique.
Face à cette situation dramatique dont les enjeux n'échappent à personne, le gouvernement français a d'abord réagi par un silence assourdissant. Puis ont suivi un certain nombre de déclarations sidérantes : celles du ministre de l'agriculture, Bruno Le Maire estimant que le président Ben Ali était " souvent mal jugé " ; celle du ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, osant affirmer : " Dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré " ; celle de François Baroin, porte-parole du gouvernement, déclarant que " déplorer les violences, appeler à l'apaisement, faire part de ses préoccupations, c'est une position équilibrée que défend aujourd'hui la France au regard de la situation tunisienne " ; enfin, celle de la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, appelant devant l'Assemblée nationale à " déplorer les violences ", ajoutant que " la priorité doit aller à l'apaisement après des affrontements qui ont fait des morts ", suggérant enfin que " le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type ". " C'est la raison pour laquelle nous proposons effectivement aux deux pays - Algérie et Tunisie - de permettre, dans le cadre de nos coopérations, d'agir pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité. " Une proposition si stupéfiante qu'elle a disparu de la version finale du communiqué transmis par le ministère des affaires étrangères.
Marquée par une déshonorante tradition de complaisance à l'égard de la dictature tunisienne, la position du gouvernement français est devenue intenable. Tous les arguments mobilisés depuis vingt ans par la France avec la plus grande mauvaise foi (" le régime de Ben Ali n'est pas une vraie dictature ", " il est un rempart contre l'islamisme ", " il n'y a pas d'opposition ni d'alternative politique "), ont volé en éclats en l'espace de quelques semaines. Le peuple tunisien se bat pour ses libertés civiles et réclame son droit à vivre dans une démocratie.
Occasion historique
Pour cette raison, nous appelons toutes et tous à faire part publiquement de leur soutien aux revendications du peuple tunisien, et nous exigeons du gouvernement et de la diplomatie française, comptables devant les citoyens français et devant nos concitoyens franco-tunisiens, ainsi que les Tunisiens vivant en France, de prendre acte de la légitimité de ces revendications et d'agir en conséquence, en affirmant enfin, et de façon claire, un soutien au peuple tunisien en lutte contre un régime violemment répressif.
Il ne s'agit pas seulement là d'une question de principe : il est également dans l'intérêt de tous que le gouvernement français cesse de soutenir un régime honni et d'ores et fortement ébranlé, et qu'il saisisse cette occasion historique de contribuer à l'avènement d'une démocratie authentique dans le monde arabe.
Etienne Balibar, professeur émérite de l'université Paris-X (Nanterre) ;
Esther Benbassa, directrice d'études à l'EPHE (Sorbonne) ;
Luc Boltanski, directeur d'études à l'EHESS ;
Robert Castel, directeur d'études à l'EHESS ;
Jacques Rancière, professeur émérite à l'université Paris-VIII (Saint-Denis) ;
Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France ;
Dominique Schnapper, sociologue
Lettre morte du Maghreb uni
N'en déplaise aux chauvins de tout acabit, aux mystiques du drapeau, aux exaltés de l’hymne nationale (et ils sont nombreux au sein de l’immigration !), le nationalisme au Maghreb, par sa faculté à fractionner ne serait-ce, fait partie du dispositif postcolonial qui a pour fonction dernière de reconduire l’ordre colonial. Le nationalisme des dominés, en dernière instance, est la « ruse de la raison » impériale qui, ironiquement, permet de réinscrire les peuples anciennement colonisés dans l’ordre qu'ils croyaient avoir quitté. Les « élites », quelle que soit leur forme, dans ces pays ne sont que les garants et les bénéficiaires de cet ordre là…
Dans le message de félicitations qu'il a adressé au président Ben Ali au lendemain de sa réélection, le 25 octobre, à la tête de la Tunisie, le roi Mohammed VI du Maroc n'a pas manqué d'évoquer, parmi les chantiers qui attendent Ben Ali, la poursuite de "l'édification de l'Union du Maghreb (arabe, l'UMA)".
Depuis 1989, l'année de sa mise en orbite, "l'édification du Maghreb" revient comme un leimotiv dans les discours officiels, y compris de ce côté-ci de la Méditerranée. Mais en pratique, rien n'avance. Le Maghreb uni reste un rêve, même si, sur les hauteurs d'Alger, un magnifique bâtiment de style colonial abrite un fantomatique Conseil consultatif de l'Union du Maghreb. Le dernier sommet des cinq chefs d'Etat concernés date de 1994.
Le dossier du Sahara occidental n'est pas responsable de l'échec d'un projet imaginé à la fin des années 1950 par des nationalistes aux idées larges. Même si l'Algérie et le Maroc tombaient enfin d'accord sur l'avenir des Sahraouis et de leurs terres désertiques, le chantier de l'UMA resterait en plan.
Le problème est plus profond. Si les trois pays phares du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) ne parviennent pas à se rapprocher malgré les bénéfices promis par les experts (1 % de croissance supplémentaire au bas mot), c'est parce que, depuis des décennies, des régimes autoritaires les dirigent et qu'ils verrouillent les structures transfrontalières.
Tout ce qui menace le monopole du pouvoir central est tenu en suspicion ou combattu. Qu'il s'agisse de créer des syndicats maghrébins libres, de favoriser les investissements économiques et financiers de part et d'autre des frontières, de rapprocher les systèmes judiciaires, de multiplier les échanges culturels, les murailles sont là, toujours aussi hautes. Du coup, les peuples du Maghreb s'ignorent. En témoigne l'absence de reportage dans la presse maghrébine sur ce qui se passe dans les pays voisins. Les journalistes font plus volontiers le voyage à Paris qu'à Tunis, Alger ou Rabat. "Les seuls à croire au Maghreb unifié sont les combattants d'Aqmi, Al-Qaida au Maghreb islamique. Ils se jouent des frontières", note un journaliste.
Un projet, cher au président algérien, permet de toucher du doigt le fossé qui sépare les régimes d'Afrique du Nord, et la concurrence qui les anime. En début de semaine, Alger a lancé l'appel d'offres pour la construction de ce que les habitants appellent déjà la "grande mosquée". Implantée sur un terrain d'une vingtaine d'hectares en face de la baie d'Alger, elle comportera, outre la salle de prière, une école d'enseignement du Coran, une bibliothèque, et un auditorium.
Le minaret de l'édifice culminera à 270 mètres de hauteur, ce qui en fera la troisième mosquée la plus haute du monde, après celle des lieux saints de l'islam, La Mecque et Médine. Mais devant celle de Casablanca, la mosquée Hassan- II, qui n'a que 200 mètres !
Jean-Pierre Tuquoi
Dans le message de félicitations qu'il a adressé au président Ben Ali au lendemain de sa réélection, le 25 octobre, à la tête de la Tunisie, le roi Mohammed VI du Maroc n'a pas manqué d'évoquer, parmi les chantiers qui attendent Ben Ali, la poursuite de "l'édification de l'Union du Maghreb (arabe, l'UMA)".
Depuis 1989, l'année de sa mise en orbite, "l'édification du Maghreb" revient comme un leimotiv dans les discours officiels, y compris de ce côté-ci de la Méditerranée. Mais en pratique, rien n'avance. Le Maghreb uni reste un rêve, même si, sur les hauteurs d'Alger, un magnifique bâtiment de style colonial abrite un fantomatique Conseil consultatif de l'Union du Maghreb. Le dernier sommet des cinq chefs d'Etat concernés date de 1994.
Le dossier du Sahara occidental n'est pas responsable de l'échec d'un projet imaginé à la fin des années 1950 par des nationalistes aux idées larges. Même si l'Algérie et le Maroc tombaient enfin d'accord sur l'avenir des Sahraouis et de leurs terres désertiques, le chantier de l'UMA resterait en plan.
Le problème est plus profond. Si les trois pays phares du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) ne parviennent pas à se rapprocher malgré les bénéfices promis par les experts (1 % de croissance supplémentaire au bas mot), c'est parce que, depuis des décennies, des régimes autoritaires les dirigent et qu'ils verrouillent les structures transfrontalières.
Tout ce qui menace le monopole du pouvoir central est tenu en suspicion ou combattu. Qu'il s'agisse de créer des syndicats maghrébins libres, de favoriser les investissements économiques et financiers de part et d'autre des frontières, de rapprocher les systèmes judiciaires, de multiplier les échanges culturels, les murailles sont là, toujours aussi hautes. Du coup, les peuples du Maghreb s'ignorent. En témoigne l'absence de reportage dans la presse maghrébine sur ce qui se passe dans les pays voisins. Les journalistes font plus volontiers le voyage à Paris qu'à Tunis, Alger ou Rabat. "Les seuls à croire au Maghreb unifié sont les combattants d'Aqmi, Al-Qaida au Maghreb islamique. Ils se jouent des frontières", note un journaliste.
Un projet, cher au président algérien, permet de toucher du doigt le fossé qui sépare les régimes d'Afrique du Nord, et la concurrence qui les anime. En début de semaine, Alger a lancé l'appel d'offres pour la construction de ce que les habitants appellent déjà la "grande mosquée". Implantée sur un terrain d'une vingtaine d'hectares en face de la baie d'Alger, elle comportera, outre la salle de prière, une école d'enseignement du Coran, une bibliothèque, et un auditorium.
Le minaret de l'édifice culminera à 270 mètres de hauteur, ce qui en fera la troisième mosquée la plus haute du monde, après celle des lieux saints de l'islam, La Mecque et Médine. Mais devant celle de Casablanca, la mosquée Hassan- II, qui n'a que 200 mètres !
Jean-Pierre Tuquoi
Rififi en postcolonie tunisienne
Ces salauds de Tunisiens qui vont nous gâcher nos prochaines vacances à Djerba la douce et à Hammamet... Ces salauds de Tunisiens qui ne comprennent rien à la laïcité et aux « droits de la femme » (même sans les « droits de l’homme »), c’est pourtant l’alpha et l’oméga des valeurs démocratiques universelles, que dis-je, intergalactiques… Ces salauds de Tunisiens qui sont en train de bousiller notre pièce maîtresse dans la grande escroquerie de l'Union euro-méditerranéenne, notre pré carré à nous... Ces salauds de Tunisiens qui nous servaient de modèle pour vendre au Sud nos parousies occidentales, à qui va-t-on les vendre maintenant?... Ces salauds de Tunisiens, qui au lieu de faire les fidèles gardes-chiourme contre l’Afrique noire, s’immolent par le feu comme des cons… Ces salauds de Tunisiens qui, grâce au régime du « mari de la coiffeuse », étaient considérés comme le rempart contre l’Islamisme, à qui va-t-on faire croire en l’existence de « Al qaida-Maghreb-et-mon-cul-sur-la-commode » ?...Ces salauds de Tunisiens, qui nous révèlent à nous mêmes, et, qui comme un miroir, nous montrent le masque grimaçant du cynisme et de l’hypocrisie…
Gramsci and the beatbox in Tunisia
Dans City of Quartz, Mike Davis se demandait si les rappeurs ne constituaient pas, à Los Angeles, une sorte « d’intelligentsia organique » susceptible de rassembler un « bloc historique de toutes les oppositions », et bien pour la Tunisie d’aujourd’hui cela ne fait pas de doute…
Depuis la Tunisie, Malek Khemiri rappelle d'un autre numéro, raccroche deux fois car, dans le taxiphone, des policiers le "regardent". Puis il demande à être rappelé et parle, "stressé", prêt à "affronter" le fait d'être cité dans cet article. Il se sent surveillé. Malek Khemiri n'est pas un opposant politique ni un syndicaliste. Il est rappeur. Dans ce pays qui connaît depuis la mi-décembre une contestation sociale inédite, les rappeurs apparaissent comme une cible du régime.
Jeudi 6 janvier, Hamada Ben Amor, 22 ans, est arrêté puis relâché trois jours après. Dans un clip diffusé sur Internet, il interpellait le chef de l'Etat, Zine El-Abidine Ben Ali : "Président, ton peuple est mort."
"Le rap est le porte-parole de la jeunesse tunisienne", explique Malek Khemiri. Un "rap conscient" qu'il transmet avec son groupe Armada Bizerta, à Bizerte, dans le nord de la Tunisie. Style musical populaire chez les jeunes et largement implanté dans le pays, le rap est par essence contestataire, selon le chanteur et étudiant de 23 ans. Diffusée sur les réseaux sociaux comme Facebook, cette musique se partage rapidement et parvient à contourner les canaux de la parole officielle.
Dans ses textes, en arabe, où se glissent quelques passages en français, Malek Khemiri veut dénoncer les "inégalités dans la distribution des richesses", mais aussi "la pauvreté, l'injustice (...), la corruption". Lak3y, rappeur également, qui appartient (comme Armada Bizerta) au collectif SounD Of FreeDom, vient de lancer son studio de musique car, malgré un diplôme d'infographiste, il est au chômage depuis trois ans. "On travaille, on étudie mais on reste des chômeurs. Sans piston, on est au chômage. La situation morale est trop grave." Dans un morceau intitulé ironiquement "La Tunisie va bien", il évoque en arabe "le peuple endormi", "au chômage", les "bus [qui] transportent cinquante personnes quand deux cents restent à la station".
Si ces rappeurs expriment leur peur du chômage et du déclassement, ils manifestent surtout leur besoin de liberté. "Je veux être libre dans mes mouvements, mes expressions. Je veux être libre sans avoir peur car, si tu me donnes ma liberté, je retrouverai ma valeur et mon honneur", rappe Lak3y dans une chanson au titre évocateur, "Besoin d'expression". Un besoin que Lak3y explique avec verve : "Je suis jeune, j'ai 24 ans, j'ai rien vécu de ma vie. Je veux voyager, mais je peux rien faire ici ! (...) On crève ici !"
Au besoin d'expression, Malek, d'Armada Bizerta, oppose "la culture de la peur" qui est "incrustée chez les Tunisiens". "On ne parle pas de politique dans les cafés", explique le jeune rappeur. Pas de politique dans les cafés, ni dans les chansons de son groupe. A l'instar du risque couru s'il dénonçait clairement le régime, le rappeur insiste dans un morceau : "Je ne suis pas contre le système mais je suis contre l'oppression."
Le rappeur a pourtant écrit une chanson pour réagir à l'immolation par le feu d'un jeune marchand de légumes le 17 décembre. Un épisode à l'origine du mouvement de contestation. Dans la chanson, intitulée "Music of the revolution", le groupe évoque en arabe "la mauvaise situation économique", "l'atmosphère électrique" et insuffle en anglais : "Mec, ne t'arrête pas, bats-toi pour tes droits. Ne t'arrête pas, et tu pourras voir la lumière." Pour Malek, ce défi a en partie été relevé par la population : "Le peuple tunisien a avancé, on peut parler, on a su gagner une part de liberté perdue."
Cette liberté conquise, criée par les rappeurs, reste pourtant sous surveillance. Lak3y, dont la page de fans sur Facebook et le profil Skyrock avaient été censurés il y a quelques mois, a reçu un nouvel avertissement récemment. "La police est venue me voir et ils m'ont dit : 'Es-tu assez courageux pour faire ça ? Fais gaffe à toi.'" Face à ces tentatives de museler sa liberté d'expression, il détaille avec vigueur son plan d'action : "Il faut que je rappe, et rappe, et rappe encore."
Flora Genoux
Dominique Vidal, l'ufologue du Monde Diplomatique
Dans un article du Diplo de janvier, intitulé « En Europe, le jeu des trois familles », on peut lire une analyse ahurissante des extrêmes droites européennes aujourd’hui. Armé d’une typologie ternaire aussi grossière que grotesque, fruit d’un speed dating avec deux chercheurs, par ailleurs réellement compétents (Jean-Yves Camus, Piero Ignazi), notre journaliste prétend aborder son objet d’étude comme Milou gravissant le Mont Everest.
Dans cette typologie - pauvre Max Weber - on distingue trois entités. Pas une de plus. Car l'adepte des soucoupes volantes est aussi un adepte du non troppo. Soit l’extrême droite old school (les néofascistes traditionnels), les partis anti-système en quête de respectabilité et les «ovni ». Une, deux, trois, le compte est bon. Bien sûr, l’ufologue a quelques années de vol, aussi il n’a négligé aucun signe extérieur de sérieux, de ceux qui esbaudissent le chaland : batterie de chiffres (pourcentage avec au moins une décimale), name dropping de partis européens (des plus exotiques), et pseudo exhaustivité (une exploration « panoramique » qui se déploie d’Ouest en Est). Mais très rapidement il en revient à son confusionnisme naturel. Ou, pour mieux dire, son réductionnisme confus.
Ainsi, notre chercheur de petits hommes verts-bruns n’a pas vu que le trait particulier, le plus saillant de cette nouvelle extrême droite était son caractère transversal et sa structure en chiasme. Car cela fait un moment que Rome n'est plus dans Rome et pour comprendre le phénomène il vaut mieux étudier son orbi que son urbi. L’approche « substantialiste » n’est d’aucun intérêt, encore moins quand elle est confuse. Appréhender le phénomène à sa juste mesure réclame une perspective systémique et relationnelle car, en pour dire vrai, ce sont les sociétés européennes dans leur ensemble qui ont muté (le curseur à droite toute). Et c’est seulement à cette aune qu’on peut comprendre la mutation de l’objet « extrême droite » ; objet qui joue une tout autre fonction aujourd’hui. Mais c’est trop demander à notre joyeux ufologue, lui qui réduit le jeu de sept familles à un médiocre tiercé de fafs.
Cette approche lui aurait pourtant révélé bien des choses. Ainsi, le racisme, qui traverse de part en part les sociétés européennes, et tout particulièrement française, vient du haut, notamment de la sphère politico-médiatique, mais également de l’élite intellectuelle. C’est un racisme froid qui relève avant tout d’une construction intellectuelle qu'il s'agit de faire percoler dans la société entière. « Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester. » (*)
D’autre part, il existe un vaste phénomène de contamination réciproque. D'un côté, si l’extrême droite recourt à la séquence discursive « musulman = islamiste = nazi », celle-ci traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. Et si cette nouvelle extrême droite a compris l’usage qu’il est possible de faire de la laïcité, du féminisme, de la liberté d’expression, de la lutte contre l’antisémitisme, c'est grâce à des intercesseurs de « gauche » (1) qui sont passés maître en stratégie du contournement (et du renversement) de l’accusation de racisme (devenant pour le coup de véritables think thank pour fachos). D’un autre côté, on trouve aujourd’hui dans tout le champ politico-médiatique (et bien au-delà) des postures « identitaristes », dont l’usage généralisé des termes, particulièrement connotés pourtant, d’ « Occident » et de « Civilisation judéo-chrétienne » sont une des nombreuses manifestations.
Ces contaminations réciproques peuvent déboucher sur des alliances sacrées, plus ou moins contre nature ; par exemple la porosité entre droite et extrême droite qu’on constate à l’envi dans le sarkozysme ou bien des alliances rouge-brun qu’on a vu à l’œuvre lors des apéros « saucissons-pinards », ou encore les convergences entre nazis reconvertis (de Flandre ou de Carinthie) et ultras d’Israël. La forme qui permet ces rencontres improbables et ces mariages de déraison n’a pourtant rien d’un ovni. Cet élément fédérateur est un objet familier des sociétés européennes, il s’agit de l’islamophobie (2), entendue comme un antisémitisme vertueux et sublimé. «Le portrait de l’arabo-musulman brossé par la xénophobie contemporaine ne diffère pas beaucoup de celui du juif construit par l’antisémitisme au début du XXe siècle. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité ont été mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale. Sur le plan politique, le spectre du terrorisme islamiste a remplacé celui du judéo-bolchevisme… » (*)
Et si l’ufologue du Monde diplomatique avait du flair, ne parlons même pas d'intelligence, il aurait remarqué que ce n’est pas en embarquant dans le Vaisseau Entreprise de la typologie bancale et du tape-à-l’œil (pour gogos demi-savants) qu’il aurait pu trouver la clef de l’énigme, mais en observant, les yeux grands ouverts, et sur le plancher des vaches, ses « amis », tout comme Dupin dans la Lettre volée….
(1) Cette nouvelle gauche réactionnaire, qu’on trouve dans le Cercle de l’Oratoire, qui est atlantiste, chante la gloire du « monde libre », est travaillée par la question identitaire et pour qui l’émergence du « nouvel antisémitisme » a déclenché la crainte de l’islam.
(2) Cette islamophobie a pour avers et corollaire un « philosémitisme » qui permet tout à la fois la bonne conscience dans la haine raciale décomplexée et la mise en place d’une mythologie judéo-chrétienne qui « explique » les rapports de forces dans le monde d’aujourd’hui…
Dans cette typologie - pauvre Max Weber - on distingue trois entités. Pas une de plus. Car l'adepte des soucoupes volantes est aussi un adepte du non troppo. Soit l’extrême droite old school (les néofascistes traditionnels), les partis anti-système en quête de respectabilité et les «ovni ». Une, deux, trois, le compte est bon. Bien sûr, l’ufologue a quelques années de vol, aussi il n’a négligé aucun signe extérieur de sérieux, de ceux qui esbaudissent le chaland : batterie de chiffres (pourcentage avec au moins une décimale), name dropping de partis européens (des plus exotiques), et pseudo exhaustivité (une exploration « panoramique » qui se déploie d’Ouest en Est). Mais très rapidement il en revient à son confusionnisme naturel. Ou, pour mieux dire, son réductionnisme confus.
Ainsi, notre chercheur de petits hommes verts-bruns n’a pas vu que le trait particulier, le plus saillant de cette nouvelle extrême droite était son caractère transversal et sa structure en chiasme. Car cela fait un moment que Rome n'est plus dans Rome et pour comprendre le phénomène il vaut mieux étudier son orbi que son urbi. L’approche « substantialiste » n’est d’aucun intérêt, encore moins quand elle est confuse. Appréhender le phénomène à sa juste mesure réclame une perspective systémique et relationnelle car, en pour dire vrai, ce sont les sociétés européennes dans leur ensemble qui ont muté (le curseur à droite toute). Et c’est seulement à cette aune qu’on peut comprendre la mutation de l’objet « extrême droite » ; objet qui joue une tout autre fonction aujourd’hui. Mais c’est trop demander à notre joyeux ufologue, lui qui réduit le jeu de sept familles à un médiocre tiercé de fafs.
Cette approche lui aurait pourtant révélé bien des choses. Ainsi, le racisme, qui traverse de part en part les sociétés européennes, et tout particulièrement française, vient du haut, notamment de la sphère politico-médiatique, mais également de l’élite intellectuelle. C’est un racisme froid qui relève avant tout d’une construction intellectuelle qu'il s'agit de faire percoler dans la société entière. « Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester. » (*)
D’autre part, il existe un vaste phénomène de contamination réciproque. D'un côté, si l’extrême droite recourt à la séquence discursive « musulman = islamiste = nazi », celle-ci traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. Et si cette nouvelle extrême droite a compris l’usage qu’il est possible de faire de la laïcité, du féminisme, de la liberté d’expression, de la lutte contre l’antisémitisme, c'est grâce à des intercesseurs de « gauche » (1) qui sont passés maître en stratégie du contournement (et du renversement) de l’accusation de racisme (devenant pour le coup de véritables think thank pour fachos). D’un autre côté, on trouve aujourd’hui dans tout le champ politico-médiatique (et bien au-delà) des postures « identitaristes », dont l’usage généralisé des termes, particulièrement connotés pourtant, d’ « Occident » et de « Civilisation judéo-chrétienne » sont une des nombreuses manifestations.
Ces contaminations réciproques peuvent déboucher sur des alliances sacrées, plus ou moins contre nature ; par exemple la porosité entre droite et extrême droite qu’on constate à l’envi dans le sarkozysme ou bien des alliances rouge-brun qu’on a vu à l’œuvre lors des apéros « saucissons-pinards », ou encore les convergences entre nazis reconvertis (de Flandre ou de Carinthie) et ultras d’Israël. La forme qui permet ces rencontres improbables et ces mariages de déraison n’a pourtant rien d’un ovni. Cet élément fédérateur est un objet familier des sociétés européennes, il s’agit de l’islamophobie (2), entendue comme un antisémitisme vertueux et sublimé. «Le portrait de l’arabo-musulman brossé par la xénophobie contemporaine ne diffère pas beaucoup de celui du juif construit par l’antisémitisme au début du XXe siècle. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité ont été mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale. Sur le plan politique, le spectre du terrorisme islamiste a remplacé celui du judéo-bolchevisme… » (*)
Et si l’ufologue du Monde diplomatique avait du flair, ne parlons même pas d'intelligence, il aurait remarqué que ce n’est pas en embarquant dans le Vaisseau Entreprise de la typologie bancale et du tape-à-l’œil (pour gogos demi-savants) qu’il aurait pu trouver la clef de l’énigme, mais en observant, les yeux grands ouverts, et sur le plancher des vaches, ses « amis », tout comme Dupin dans la Lettre volée….
(1) Cette nouvelle gauche réactionnaire, qu’on trouve dans le Cercle de l’Oratoire, qui est atlantiste, chante la gloire du « monde libre », est travaillée par la question identitaire et pour qui l’émergence du « nouvel antisémitisme » a déclenché la crainte de l’islam.
(2) Cette islamophobie a pour avers et corollaire un « philosémitisme » qui permet tout à la fois la bonne conscience dans la haine raciale décomplexée et la mise en place d’une mythologie judéo-chrétienne qui « explique » les rapports de forces dans le monde d’aujourd’hui…
Un silence complice sur la révolte tunisienne qui en dit long...
La révolte populaire gronde en Tunisie, elle s'organise notamment par le biais de la toile. Pourtant les médias occidentaux se font taiseux. Eux si prompts à soutenir la vague verte iranienne, pourquoi sont-ils muets aujourd’hui?
"La nature du régime Ben Ali - par ailleurs soutenu par toute l'Europe - est au coeur de l'affaire : clan familial corrompu, qui a pris le contrôle d'une partie de l'économie et mis l'Etat au service de son enrichissement personnel. ...Il s'agit d'une "quasi-mafia", écrivait l'ambassade américaine à Tunis dans un télégramme révélé sur le site WikiLeaks. Sous prétexte de lutter contre l'islamisme, presse, syndicats, partis d'opposition, associations sont muselés. Internet est censuré. Les journalistes, tunisiens et étrangers, soumis à une intimidation policière qui peut aller jusqu'à l'agression physique. La France et les autres grands pays européens n'y trouvent rien à redire. Silencieusement complices. Il serait temps que l'Europe adresse au régime Ben Ali un urgentissime avertissement."(*) En toute logique, les amis des despotes corrompus ne peuvent être que des despotes corrompus eux-mêmes!
Pour conclure : soutien total à la jeunesse tunisienne, algérienne, marocaine... Son sort est entre ses mains, et son émancipation passe par l'Unité, elle n'a rien à espérer des tartuffes-démocrates d'Europe et leur indignation à géométrie variable (dont la seule boussole s'appelle Capital)!
"La nature du régime Ben Ali - par ailleurs soutenu par toute l'Europe - est au coeur de l'affaire : clan familial corrompu, qui a pris le contrôle d'une partie de l'économie et mis l'Etat au service de son enrichissement personnel. ...Il s'agit d'une "quasi-mafia", écrivait l'ambassade américaine à Tunis dans un télégramme révélé sur le site WikiLeaks. Sous prétexte de lutter contre l'islamisme, presse, syndicats, partis d'opposition, associations sont muselés. Internet est censuré. Les journalistes, tunisiens et étrangers, soumis à une intimidation policière qui peut aller jusqu'à l'agression physique. La France et les autres grands pays européens n'y trouvent rien à redire. Silencieusement complices. Il serait temps que l'Europe adresse au régime Ben Ali un urgentissime avertissement."(*) En toute logique, les amis des despotes corrompus ne peuvent être que des despotes corrompus eux-mêmes!
| Point de départ des manifestations : Manifestation de soutien à Tunis : Les avocats se joignent aux manifestations : Manifestation de soutien à Paris : Retour sur l’histoire récente : Contagion vers l'Algérie (et le Maroc demain?): |
Pour conclure : soutien total à la jeunesse tunisienne, algérienne, marocaine... Son sort est entre ses mains, et son émancipation passe par l'Unité, elle n'a rien à espérer des tartuffes-démocrates d'Europe et leur indignation à géométrie variable (dont la seule boussole s'appelle Capital)!
Derrière le fantôme du "populisme", il y a le racisme d'Etat et celui des élites...
Il ne se passe pas de jour où l’on n’entende dénoncer les risques du populisme. Il n’est pas pour autant facile de saisir ce que le mot désigne. Qu’est-ce qu’un populiste ? A travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables ; l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique ; une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers.
Il est clair pourtant qu’aucune nécessité ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est la conviction qui animait les orateurs républicains et socialistes d’antan. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe. Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives «populistes» nous en fournit jour après jour les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’Etat et de gouvernement dits «populistes», comme Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée «populiste» que les élites sont corrompues. Le terme «populisme» ne sert pas à caractériser une force politique définie. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.
Car «le peuple» n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités. La notion de populisme construit un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité - la puissance brute du grand nombre - et d’une incapacité - l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Pour cela, le troisième trait, le racisme, est essentiel. Il s’agit de montrer à des démocrates toujours suspects d’«angélisme», ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. La notion de populisme remet en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIXe siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des «meneurs» et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.
Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques sont-ils vraiment à l’ordre du jour chez nous ? Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard des immigrés et notamment des «jeunes des banlieues», ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse. Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.
Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les «populistes» du Front national qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques.
Le récent «dérapage» de Marine Le Pen est à cet égard instructif. Il ne fait en effet que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman = islamiste = nazi) qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. L’extrême droite «populiste» n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaye à son profit les stratégies d’Etat et les campagnes intellectuelles distinguées. L’Etat entretient le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste. L’extrême droite met les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et la prose des idéologues.
Ainsi ni les «populistes» ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Et d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. «Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste», disait un des plus sinistres slogans antilepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.
Jacque Rancière
Il est clair pourtant qu’aucune nécessité ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est la conviction qui animait les orateurs républicains et socialistes d’antan. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe. Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives «populistes» nous en fournit jour après jour les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’Etat et de gouvernement dits «populistes», comme Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée «populiste» que les élites sont corrompues. Le terme «populisme» ne sert pas à caractériser une force politique définie. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.
Car «le peuple» n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités. La notion de populisme construit un peuple caractérisé par l’alliage redoutable d’une capacité - la puissance brute du grand nombre - et d’une incapacité - l’ignorance attribuée à ce même grand nombre. Pour cela, le troisième trait, le racisme, est essentiel. Il s’agit de montrer à des démocrates toujours suspects d’«angélisme», ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale. La notion de populisme remet en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIXe siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des «meneurs» et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.
Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques sont-ils vraiment à l’ordre du jour chez nous ? Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard des immigrés et notamment des «jeunes des banlieues», ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse. Ce qu’on appelle racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discrimination à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d’Etat dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.
Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les «populistes» du Front national qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques.
Le récent «dérapage» de Marine Le Pen est à cet égard instructif. Il ne fait en effet que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman = islamiste = nazi) qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. L’extrême droite «populiste» n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaye à son profit les stratégies d’Etat et les campagnes intellectuelles distinguées. L’Etat entretient le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamiste terroriste. L’extrême droite met les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et la prose des idéologues.
Ainsi ni les «populistes» ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. L’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Et d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. «Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste», disait un des plus sinistres slogans antilepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.
Jacque Rancière
I have a dream for equality...
« Nous ne croyons pas à un combat dont les règles sont dictées par ceux qui nous écrasent. Nous ne croyons pas pouvoir gagner un combat dont les règles sont dictées par ceux qui nous exploitent. Nous ne croyons pas pouvoir mener un combat en essayant de gagner l'affection de ceux qui nous ont opprimés et exploités depuis si longtemps (...) Nous n'avons besoin de personne pour fixer les règles des combats que nous allons livrer. Nous devons étudier la nature du combat en question, étudier l'ennemi, étudier ce qui joue contre nous et ensuite dresser un plan de bataille et mettre au point une stratégie. Alors on obtiendra des résultats. Mais tant qu'on permettra à un tiers de venir nous dire ce que nous devons faire et ce que nous ne devons pas faire(...) on n'aboutira jamais à rien. » (Malcolm X)
Du prétendu « retour du religieux »
« L'on peut identifier avec assez de précision le moment historique où se forment les nouveaux décors dits « religieux » du monde. Ce moment est caractérisé à la fois par une série d'évènements importants et par un changement majeur d'atmosphère idéologique dans les pays occidentaux.
Les évènements clés
Le marqueur le plus évident est sans conteste l'effondrement des régimes communistes qui clôt la Guerre froide à la fin des années quatre vingt du siècle dernier. On rappellera qu'au cours de la dernière phase de cette Guerre, que l'on peut qualifier de Troisième Guerre mondiale, les Etats-Unis ont mobilisé un peu partout dans le monde les grandes religions instituées pour combattre l'influence grandissante des différentes d'idéologies communistes en particulier en Europe de l'Est et dans le tiers-monde. Le vocabulaire politique américain prend lui aussi une coloration religieuse, lorsque le président des Etats-Unis, Ronald Reagan, désigne l'URSS comme l'Empire du mal. L'élection du pape polonais Jean-Paul II est un autre évènement majeur, dans ce contexte : la forte personnalité du nouveau chef de l'Eglise, ses déplacements internationaux nombreux et très médiatisés, ses appels à la jeunesse, redonnent au monde catholique un sentiment d'identité forte. A sa mort, on assiste à des funérailles, elles aussi très médiatisées, auxquelles viennent assister de très nombreux chefs d'Etat, chrétiens et non-chrétiens.
Les Etats-Unis n'hésitent pas non plus à solliciter les mouvements fondamentalistes musulmans d'Arabie saoudite et du Pakistan, à entraîner et financer des jeunes arabes de toutes les nationalités pour aller se battre contre les troupes soviétiques qui ont envahi l'Afghanistan sous le drapeau du « Jihad », la Guerre sainte contre les « Infidèles » que sont dans ce cas les soviétiques athés. C'est aussi l'époque où le Dalaï Lama tibétain en exil devient une personnalité religieuse très médiatisée.
C'est encore à cette même période, à la fin de l'année 1979, que le régime du Chah vacille en Iran et que les décideurs politiques occidentaux, craignant une prise de pouvoir des communistes, facilitent en Iran celle des religieux sous la direction de l'Imam Khomeini qui, de son exil de Neauphle-le-Château en France, jouit de l'appui de tous les grands médias internationaux. Il rentre en Iran triomphalement pour y déclencher une « révolution religieuse » qui éliminera par la violence tous ses alliés des mouvements laïques, avant de se retourner contre les Etats-Unis, désignés comme « Grand Satan ».
Toujours, dans cette même période, et dans cette année 1979, riche en évènements, le président américain Jimmy Carter décide de célébrer la mémoire du génocide des communautés juives d'Europe et de faire construire un monument à cet effet. Alors que l'on pensait que les crimes nazis avaient été clos par les procès de Nuremberg à la Libération, le dossier de la destruction des communautés juives d'Europe est ainsi rouvert. L'Holocauste devient un marqueur important d'un renouveau du judaïsme et sa commémoration permet à l'Etat d'Israël d'acquérir une dimension qu'il n'avait pas jusqu'ici et qui lui permet de continuer de coloniser la Cisjordanie palestinienne qu'il occupe depuis 1967, sans sanction internationale comme en subit à la même époque le régime d'Afrique du Sud.
C'est au cours de la décennie précédente que l'Arabie saoudite, forte de sa nouvelle fortune pétrolière, avait mis sur pied l'Organisation de la Conférence des pays islamiques, première institution internationale qui regroupe des Etats sur la base de leur religion et non sur la base de la langue ou de l'appartenance à une même région géographique. Cette organisation est fortement anti-communiste ; elle fait concurrence aussi bien à la Ligue des Etats Arabes et au Mouvement des non-alignés, deux institutions internationales majeures, mais qui sont plus proches de Moscou que de Washington. Sous l'influence des aides saoudiennes substantielles, de nombreux pays musulmans se mettent à l'heure du rigorisme islamique ou bien laissent se développer les mouvements fondamentalistes de style « Frères musulmans » ou organisations « jihadistes » se réclamant du wahhabisme saoudo-pakistanais. La littérature sur l'Islam et les mouvements musulmans fleurit partout. Tout comme le judaïsme, cette religion devient un objet de consommation culturelle, médiatique et académique. Mais aux Etats-Unis, le renouveau du christianisme littéraliste qui fait une lecture à la lettre des textes bibliques devient de plus en plus manifeste. « Born again Christians », Nouveaux Evangélistes redonnent vigueur à de vielles traditions américaines de fondamentalisme religieux d'origine protestante. Dans les années quatre-vingt dix, cette vague portera la candidature de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis ; ce dernier désignera un « axe du mal » dans l'ordre international (Iran, Irak, Corée du Nord) qui succède à l'empire du mal soviétique, désormais défunt.
La révolution Anti-Lumières post-moderne
La légitimation de tous ces évènements majeurs est facilitée par l'éclosion d'une contre-révolution idéologique durant cette même période historique, qui met en cause le patrimoine de la philosophie des Lumières et les principes de la Révolution française, comme responsables des malheurs totalitaires du XXè siècle. C'est aux Etats-Unis et en France que cette contre-révolution se manifeste avec le plus de vigueur, comme le prouve le succès de l'œuvre du philosophe politique allemand, Léo Strauss, et de celle de l'historien français, François Furet.
Le premier, philosophe politique d'envergure, remet à l'honneur le modèle politique de la Révélation divine, et donc la loi d'inspiration divine, qui à ses yeux peut régenter de façon aussi légitime, sinon de façon plus légitime, les sociétés que ne le font les idéologies politiques laïques modernes ou que ne l'a fait dans l'Antiquité le modèle politique platonicien dont la mort scandaleuse de Socrate marque l'échec. Pour Strauss, le « progressisme » a été, en tous cas, une catastrophe pour l'Humanité, en étant à la source de tous les totalitarismes modernes. Des hommes aussi éminents que George Steiner ou Jacques Lacan reprendront le thème straussien dans leur œuvre. L'atmosphère ainsi créée permet un glissement sémantique majeur dans la façon dont l'élite culturelle et politique occidentale définit son identité historique. L'expression « racines gréco-romaines » disparaît presque totalement pour laisser la place à celle de « racines judéo-chrétiennes », lorsqu'il s'agit de définir l'identité de l'Occident.
Le second, François Furet, historien de la Révolution française, renoue avec la tradition de Joseph de Maistre et Louis de Bonald pour dénoncer avec virulence les sociétés de philosophie et les abstractions politiques qu'elles ont répandues et qui ont facilité, selon lui, l'explosion révolutionnaire. L'épisode de la Terreur est considéré par Furet et par ses nombreux disciples comme la matrice fondamentale de tous les totalitarismes modernes. Les utopies des Lumières et des principes révolutionnaires français sont responsables à la fois du Goulag et de Dachau et Auschwitz. Voltaire, Rousseau, voir même Descartes on tous été les précurseurs de Staline et Hitler. Bien plus, dans la vision de cette école de pensée post-moderne, sans le bolchevisme, le nazisme n'aurait même pas existé. Furet, en effet, publiera, au soir de sa vie, son échange de correspondance avec l'historien allemand Ernst Nolte qui aura contribué à populariser l'explication du nazisme par la seule existence de la subversion communiste et de la menace stalinienne sur l'Europe. Dans cet échange, il y a peu de dissonance entre les deux historiens. Le nazisme est ainsi, en grande partie, blanchi : il n'aurait été qu'une réaction d'autodéfense quasi biologique au danger de la subversion communiste.
On ne manquera pas ici de remarquer que Furet, tous comme la génération des « nouveaux philosophes », appartient à la génération de marxistes qui se reconvertissent durant cette période au conservatisme le plus pur et renouent avec la tradition des Anti-Lumières.
Ce moment de basculement est cristallisé et solidifié à la fois dans l'écroulement de l'URSS et des régimes satellites en Europe de l'Est en 1989-1990, puis dans la thèse huntingtonienne d'une « guerre de civilisation » imminente entre le monde occidental et le monde musulman et bouddhiste alliés ensemble, dont la première esquisse est publiée dans l'influente revue américaine Foreign Affairs en 1992. Dans le même temps, la Yougoslavie aux portes de l'Europe se désintègre, cependant que la révolte des groupes « jihadistes » contre leur ancien protecteur américain -et qui sont encore utilisés par leur transfert en Yougoslavie et en Tchétchénie, une fois la guerre d'Afghanistan terminée, - est déclenchée par les opérations terroristes contre les ambassades américaines en Afrique en 1997, puis ceux du 11 septembre 2001 sur le sol des Etats-Unis.
La guerre des civilisations semble désormais commencée. Les discours du nouveau président américain reproduisent la structure des anciens discours du temps de la Guerre froide. A l'ennemi bolchevique a succédé le terrorisme dont la coloration islamique ne fait de doute pour personne. Désormais, toute la vie internationale prend cette tournure d'affrontement de valeurs politico-religieuses entre une mega-identité occidentale qui se dit judéo-chrétienne, protège et défend les conquêtes territoriales de l'Etat d'Israël à l'encontre des résolutions des Nations Unies, d'un côté, et un bloc arabo-musulman qui refuse de telles conquêtes, s'accroche aux droits des Palestiniens et, après l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak, dénonce une nouvelle croisade, cette fois judéo-chrétienne, contre le monde musulman.
Un important document des Nations Unies, publié par son Secrétaire Général, Kofi Annan, vient consacrer la vision américaine du monde, en faisant du terrorisme dit « transnational », en fait islamique, le plus grand danger qui guette l'humanité (« In larger freedom: towards development, security and human rights for all », Document A/59/2005 de l'Assemblée Générale daté du 21 mars 2005. Il s'agit du rapport qui fait des propositions d'ensemble pour réformer l'Organisation des Etats-Unis, en particulier par l'élargissement du nombre de membres du Conseil de sécurité pour qu'il soit plus représentatif. Ce rapport a été présenté et discuté dans toutes les capitales du monde, ce qui lui a assuré une très large publicité.). La crise concernant les efforts iraniens d'enrichir l'uranium, la rhétorique virulente d'Ahamadi Najjad, son président élu en 2005 qui a remplacé l'aimable Mohammed Khatimi qui prêchait le « dialogue des civilisations » pour faire barrage à la tendance à la « guerre des civilisation », la dynamique du Hezbollah au Liban ou celle du Hamas dans les territoires palestiniens occupés par Israël depuis quarante ans, la montée en puissance des Frères musulmans en Egypte aux élections de 2006, la multiplication des attentats terroristes dans les pays musulmans eux-mêmes : tout cela ne peut que venir confirmer la nouvelle vision du monde forgée par le prétendu « retour » du religieux.
Il ne s'agit pourtant que d'un recours au religieux dans des luttes de nature diverses aux enjeux très profanes qu'il faut essayer ici d'expliciter. Contrairement à l'opinion répandue, nous sommes en face d'un stade suprême d'idéologisation du monde par l'instrumentalisation du fait religieux et qui renoue avec la vraie matrice des totalitarismes modernes, à savoir les guerres de religion en Europe elle-même....»
George Corm
Lire l'intro
Les évènements clés
Le marqueur le plus évident est sans conteste l'effondrement des régimes communistes qui clôt la Guerre froide à la fin des années quatre vingt du siècle dernier. On rappellera qu'au cours de la dernière phase de cette Guerre, que l'on peut qualifier de Troisième Guerre mondiale, les Etats-Unis ont mobilisé un peu partout dans le monde les grandes religions instituées pour combattre l'influence grandissante des différentes d'idéologies communistes en particulier en Europe de l'Est et dans le tiers-monde. Le vocabulaire politique américain prend lui aussi une coloration religieuse, lorsque le président des Etats-Unis, Ronald Reagan, désigne l'URSS comme l'Empire du mal. L'élection du pape polonais Jean-Paul II est un autre évènement majeur, dans ce contexte : la forte personnalité du nouveau chef de l'Eglise, ses déplacements internationaux nombreux et très médiatisés, ses appels à la jeunesse, redonnent au monde catholique un sentiment d'identité forte. A sa mort, on assiste à des funérailles, elles aussi très médiatisées, auxquelles viennent assister de très nombreux chefs d'Etat, chrétiens et non-chrétiens.
Les Etats-Unis n'hésitent pas non plus à solliciter les mouvements fondamentalistes musulmans d'Arabie saoudite et du Pakistan, à entraîner et financer des jeunes arabes de toutes les nationalités pour aller se battre contre les troupes soviétiques qui ont envahi l'Afghanistan sous le drapeau du « Jihad », la Guerre sainte contre les « Infidèles » que sont dans ce cas les soviétiques athés. C'est aussi l'époque où le Dalaï Lama tibétain en exil devient une personnalité religieuse très médiatisée.
C'est encore à cette même période, à la fin de l'année 1979, que le régime du Chah vacille en Iran et que les décideurs politiques occidentaux, craignant une prise de pouvoir des communistes, facilitent en Iran celle des religieux sous la direction de l'Imam Khomeini qui, de son exil de Neauphle-le-Château en France, jouit de l'appui de tous les grands médias internationaux. Il rentre en Iran triomphalement pour y déclencher une « révolution religieuse » qui éliminera par la violence tous ses alliés des mouvements laïques, avant de se retourner contre les Etats-Unis, désignés comme « Grand Satan ».
Toujours, dans cette même période, et dans cette année 1979, riche en évènements, le président américain Jimmy Carter décide de célébrer la mémoire du génocide des communautés juives d'Europe et de faire construire un monument à cet effet. Alors que l'on pensait que les crimes nazis avaient été clos par les procès de Nuremberg à la Libération, le dossier de la destruction des communautés juives d'Europe est ainsi rouvert. L'Holocauste devient un marqueur important d'un renouveau du judaïsme et sa commémoration permet à l'Etat d'Israël d'acquérir une dimension qu'il n'avait pas jusqu'ici et qui lui permet de continuer de coloniser la Cisjordanie palestinienne qu'il occupe depuis 1967, sans sanction internationale comme en subit à la même époque le régime d'Afrique du Sud.
C'est au cours de la décennie précédente que l'Arabie saoudite, forte de sa nouvelle fortune pétrolière, avait mis sur pied l'Organisation de la Conférence des pays islamiques, première institution internationale qui regroupe des Etats sur la base de leur religion et non sur la base de la langue ou de l'appartenance à une même région géographique. Cette organisation est fortement anti-communiste ; elle fait concurrence aussi bien à la Ligue des Etats Arabes et au Mouvement des non-alignés, deux institutions internationales majeures, mais qui sont plus proches de Moscou que de Washington. Sous l'influence des aides saoudiennes substantielles, de nombreux pays musulmans se mettent à l'heure du rigorisme islamique ou bien laissent se développer les mouvements fondamentalistes de style « Frères musulmans » ou organisations « jihadistes » se réclamant du wahhabisme saoudo-pakistanais. La littérature sur l'Islam et les mouvements musulmans fleurit partout. Tout comme le judaïsme, cette religion devient un objet de consommation culturelle, médiatique et académique. Mais aux Etats-Unis, le renouveau du christianisme littéraliste qui fait une lecture à la lettre des textes bibliques devient de plus en plus manifeste. « Born again Christians », Nouveaux Evangélistes redonnent vigueur à de vielles traditions américaines de fondamentalisme religieux d'origine protestante. Dans les années quatre-vingt dix, cette vague portera la candidature de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis ; ce dernier désignera un « axe du mal » dans l'ordre international (Iran, Irak, Corée du Nord) qui succède à l'empire du mal soviétique, désormais défunt.
La révolution Anti-Lumières post-moderne
La légitimation de tous ces évènements majeurs est facilitée par l'éclosion d'une contre-révolution idéologique durant cette même période historique, qui met en cause le patrimoine de la philosophie des Lumières et les principes de la Révolution française, comme responsables des malheurs totalitaires du XXè siècle. C'est aux Etats-Unis et en France que cette contre-révolution se manifeste avec le plus de vigueur, comme le prouve le succès de l'œuvre du philosophe politique allemand, Léo Strauss, et de celle de l'historien français, François Furet.
Le premier, philosophe politique d'envergure, remet à l'honneur le modèle politique de la Révélation divine, et donc la loi d'inspiration divine, qui à ses yeux peut régenter de façon aussi légitime, sinon de façon plus légitime, les sociétés que ne le font les idéologies politiques laïques modernes ou que ne l'a fait dans l'Antiquité le modèle politique platonicien dont la mort scandaleuse de Socrate marque l'échec. Pour Strauss, le « progressisme » a été, en tous cas, une catastrophe pour l'Humanité, en étant à la source de tous les totalitarismes modernes. Des hommes aussi éminents que George Steiner ou Jacques Lacan reprendront le thème straussien dans leur œuvre. L'atmosphère ainsi créée permet un glissement sémantique majeur dans la façon dont l'élite culturelle et politique occidentale définit son identité historique. L'expression « racines gréco-romaines » disparaît presque totalement pour laisser la place à celle de « racines judéo-chrétiennes », lorsqu'il s'agit de définir l'identité de l'Occident.
Le second, François Furet, historien de la Révolution française, renoue avec la tradition de Joseph de Maistre et Louis de Bonald pour dénoncer avec virulence les sociétés de philosophie et les abstractions politiques qu'elles ont répandues et qui ont facilité, selon lui, l'explosion révolutionnaire. L'épisode de la Terreur est considéré par Furet et par ses nombreux disciples comme la matrice fondamentale de tous les totalitarismes modernes. Les utopies des Lumières et des principes révolutionnaires français sont responsables à la fois du Goulag et de Dachau et Auschwitz. Voltaire, Rousseau, voir même Descartes on tous été les précurseurs de Staline et Hitler. Bien plus, dans la vision de cette école de pensée post-moderne, sans le bolchevisme, le nazisme n'aurait même pas existé. Furet, en effet, publiera, au soir de sa vie, son échange de correspondance avec l'historien allemand Ernst Nolte qui aura contribué à populariser l'explication du nazisme par la seule existence de la subversion communiste et de la menace stalinienne sur l'Europe. Dans cet échange, il y a peu de dissonance entre les deux historiens. Le nazisme est ainsi, en grande partie, blanchi : il n'aurait été qu'une réaction d'autodéfense quasi biologique au danger de la subversion communiste.
On ne manquera pas ici de remarquer que Furet, tous comme la génération des « nouveaux philosophes », appartient à la génération de marxistes qui se reconvertissent durant cette période au conservatisme le plus pur et renouent avec la tradition des Anti-Lumières.
Ce moment de basculement est cristallisé et solidifié à la fois dans l'écroulement de l'URSS et des régimes satellites en Europe de l'Est en 1989-1990, puis dans la thèse huntingtonienne d'une « guerre de civilisation » imminente entre le monde occidental et le monde musulman et bouddhiste alliés ensemble, dont la première esquisse est publiée dans l'influente revue américaine Foreign Affairs en 1992. Dans le même temps, la Yougoslavie aux portes de l'Europe se désintègre, cependant que la révolte des groupes « jihadistes » contre leur ancien protecteur américain -et qui sont encore utilisés par leur transfert en Yougoslavie et en Tchétchénie, une fois la guerre d'Afghanistan terminée, - est déclenchée par les opérations terroristes contre les ambassades américaines en Afrique en 1997, puis ceux du 11 septembre 2001 sur le sol des Etats-Unis.
La guerre des civilisations semble désormais commencée. Les discours du nouveau président américain reproduisent la structure des anciens discours du temps de la Guerre froide. A l'ennemi bolchevique a succédé le terrorisme dont la coloration islamique ne fait de doute pour personne. Désormais, toute la vie internationale prend cette tournure d'affrontement de valeurs politico-religieuses entre une mega-identité occidentale qui se dit judéo-chrétienne, protège et défend les conquêtes territoriales de l'Etat d'Israël à l'encontre des résolutions des Nations Unies, d'un côté, et un bloc arabo-musulman qui refuse de telles conquêtes, s'accroche aux droits des Palestiniens et, après l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak, dénonce une nouvelle croisade, cette fois judéo-chrétienne, contre le monde musulman.
Un important document des Nations Unies, publié par son Secrétaire Général, Kofi Annan, vient consacrer la vision américaine du monde, en faisant du terrorisme dit « transnational », en fait islamique, le plus grand danger qui guette l'humanité (« In larger freedom: towards development, security and human rights for all », Document A/59/2005 de l'Assemblée Générale daté du 21 mars 2005. Il s'agit du rapport qui fait des propositions d'ensemble pour réformer l'Organisation des Etats-Unis, en particulier par l'élargissement du nombre de membres du Conseil de sécurité pour qu'il soit plus représentatif. Ce rapport a été présenté et discuté dans toutes les capitales du monde, ce qui lui a assuré une très large publicité.). La crise concernant les efforts iraniens d'enrichir l'uranium, la rhétorique virulente d'Ahamadi Najjad, son président élu en 2005 qui a remplacé l'aimable Mohammed Khatimi qui prêchait le « dialogue des civilisations » pour faire barrage à la tendance à la « guerre des civilisation », la dynamique du Hezbollah au Liban ou celle du Hamas dans les territoires palestiniens occupés par Israël depuis quarante ans, la montée en puissance des Frères musulmans en Egypte aux élections de 2006, la multiplication des attentats terroristes dans les pays musulmans eux-mêmes : tout cela ne peut que venir confirmer la nouvelle vision du monde forgée par le prétendu « retour » du religieux.
Il ne s'agit pourtant que d'un recours au religieux dans des luttes de nature diverses aux enjeux très profanes qu'il faut essayer ici d'expliciter. Contrairement à l'opinion répandue, nous sommes en face d'un stade suprême d'idéologisation du monde par l'instrumentalisation du fait religieux et qui renoue avec la vraie matrice des totalitarismes modernes, à savoir les guerres de religion en Europe elle-même....»
George Corm
Lire l'intro





