Le grand cauchemar des années 80

Dans son livre intitulé La décennie, le grand cauchemar des années 80 paru aux éditions de La Découverte en 2006, François Cusset retrace en treize étapes ce que nous ont légué « les années fric » : culte de l’entreprise, moralisme d’une poignée d’intellectuels conservateurs nostalgiques des Lumières, parmi lesquels Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, bientôt rejoints par l’historien François Furet, conversion au libéralisme des repentis de 68.

Plus qu’un énième ouvrage sur le mitterrandisme, cet essai s’attache plutôt à mettre en lumière le lien entre les évolutions politiques de la décennie et leur terreau intellectuel, montrant comment les années 80 qui se sont elles-mêmes définies comme la fin des idéologies, à commencer par le marxisme, ont au contraire forgé une toute autre et redoutable idéologie en conjuguant les impératifs de la crise et ceux du marché.
Dans une symbiose orchestrée autour de la mort de l’intellectuel critique, quelques voix dissonantes rompent avec la réaction : celles de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, de Pierre Bourdieu, de Jacques Rancière et un plus tard de Jacques Derrida.

Simultanément, le gauchisme post-68 est passé du terrain de l’insurrection à celui de la pensée critique, créant un écart de plus en plus important avec le combat ouvrier. La révolte s’exprime alors dans la contre-culture musicale et à travers la voix de tous les jeunes précaires sur fond d’aggravation de la crise et du chômage.

Les nouveaux défenseurs de la démocratie

Réhabilitant une certaine figure notariale de l’intellectuel en se servant du déclin du marxisme, A. Glucksmann et B. Henri-Lévy accusent l’utopie de l’homme nouveau d’avoir engendré les crimes de masse. Prenant comme cœur de cible G. Deleuze et F. Guattari, ils opposent ce qu’ils appellent les théories subversives du désir au grand esprit des Lumières et se posent en nouveaux héros de la démocratie, laissant, plus soucieux de dénoncer les archipels du goulag que les dictatures sud-américaines, l’anti-marxisme prendre le pas sur l’anti-totalitarisme. Ils sonnent ainsi le glas de la critique sociale en faisant « des droits de l’homme un dogme et non une exigence spécifique. » Parallèlement, le fétichisme du marché impose le concept de créativité dans l’entreprise, déplaçant les paradigmes abstraits de l’émancipation vers ceux de la co-gestion et de l’Etat régulateur, recyclant ainsi l’utopie social- libertaire en instrument principal d’une vaste normalisation socio-économique. Ce qui, sur les traces de la deuxième gauche libérale et auto-gestionnaire, amènera Michel Rocard à opposer deux cultures de la gauche française : l’une étatiste et jacobine et l’autre décentralisatrice et démocrate.

Si les années 70 nous ont légué avec le féminisme et l’écologie une autre vision des processus de libération, elles n’en ont pas moins fait basculer la pensée dans une entreprise de révision généralisée des idéaux d’émancipation sociale. C’est dans cet esprit que François Furet incarne la naissance d’une histoire libérale mettant définitivement fin aux dénonciations du droit bourgeois comme si, souligne Jacques Rancière, « l’enjeu était de savoir de quel côté liquider le marxisme : celui de la société civile (…) ou du bon Etat. » Intellectuel officiel du pouvoir et cheville ouvrière des célébrations commémoratives de mai 68, F.Furet remet à l’honneur, contre les imageries du peuple, les représentations de la monarchie en déroute.

La candidature de Coluche aux élections présidentielles, véritable défi à l’ordre politique, se produit dans ce contexte d’ hystérie manageriale pour rappeler, contre les élites éclairées, les enjeux fondamentaux de la démocratie.

Le premier septennat de Mitterrand

L’élection de François Mitterrand à la présidence de la république s’ouvre en 81 sur un mélange de réformes sociales et de mises en scène spectaculaires destinées à instaurer, sous le ministère de Jacques Lang, une coupure entre le politique et le culturel et à recycler l’héritage insurrectionnel de 68 sous la bannière d’une « fête réussie » et d’ « une révolution manquée ». La fête s’institutionnalise comme le « rituel d’une excitation collective » et comme un nouvel art de vivre contre les avatars du mouvement social. L’engouement pour le « tout culturel » est redoublé par le culte des nouvelles technologies et de la télévision. L’émergence et l’action de SOS racisme en 85 s’inscriront dans ce même registre apolitique.

Seule s’élève, contre le consensus de ce début de mandat, la voix de Michel Foucault pour revendiquer, au-delà de l’abolition de la peine de mort et de la régularisation des sans-papiers, des réformes plus profondes sur les droits et les libertés, notamment contre les détentions préventives, les peines de substitution et les politiques sécuritaires de prévention. Elle sera rejointe par celle de Pierre Bourdieu pour s’opposer à la position du pouvoir mitterrandien lorsque celui-ci refusera, au nom du principe de non-ingérence, d’intervenir en Pologne contre la répression organisée par le général Jaruzelski à l’encontre du mouvement social de Solidarnosc.

La voix de ces intellectuels critiques reste alors très isolée parmi leurs pairs. En effet, la naissance en 81 de la fondation Saint-Simon inaugure le plus puissant think- tank français du 20ème siècle. Son principal animateur, Pierre Rosanvallon, qui vient juste de publier La crise de l’Etat-Providence, diagnostique l’incompatibilité des politiques de protection sociale avec l’évolution de l’économie mondiale alors même que les mesures d’austérité annoncées en 82 semblent, sous couvert de réalisme, entériner la prophétie. A charge du troisième secteur, associatif et local, de faire coincider les initiatives de la société civile avec la créativité économique individuelle.

L’accroissement du chômage, de la pauvreté et du sida tisse la toile de fond d’une montée soudaine du Front National alors même qu’une série de réformes dont se félicitent les milieux financiers est mise en œuvre : rigueur salariale, allègement de la fiscalité, modernisation des marchés financiers, flexibilité de l’emploi, dispositifs d’emplois aidés et de stages destinés à endiguer le chômage des jeunes. La marche des Beurs pour l’égalité des droits et contre le racisme de 85 accompagne l’idée d’une culture jeune. Opportunément récupérée par le gouvernement, la défense de la diversité offre un débouché social à un pouvoir que sa politique d’austérité rend de plus en plus impopulaire.

Les figures apolitiques de l’antiracisme

À la figure emblématique de l’ouvrier, symbole du socialisme français, va se substituer durablement celle de l’immigré, tandis que sous les devises du « United colors of Benetton », des Restos du cœur et de l’action humanitaire se profile un engagement compassionnel opposant à la politique et à la critique posture morale et culture de l’immédiateté.

Ces partis pris contre les discriminations sont bien loin des réalités de ceux qui les vivent quotidiennement, le plus souvent relégués aux grands ensembles insalubres, à peine effleurés par les politiques d’urbanisme successives.

« L’angélisme chrétien de l’heureuse diversité est, écrit François Cusset, indissociable du paternalisme des doctrines républicaines, avec le triomphe d’un discours de l’intégration et de son argument civilisateur d’origine coloniale. » Lequel butera en 90 sur l’écueil de l’islam devenu, dès 89 et la première affaire du voile à l’école, le repoussoir idéal, autorisant tous les amalgames avec le terrorisme. Le durcissement républicain et laïc se drape, contre un prétendu obscurantisme si contraire à l’esprit des Lumières, d’une nouvelle légitimité.

Cette bipolarité entre antiracisme et anti-islamisme creuse le fossé qui perdure aujourd’hui entre mouvements antiracistes et luttes anticapitalistes, faisant dépendre certains principes de l’antiracisme de ceux du libéralisme.

Les premières failles d’une défense de la diversité réduite à sa forme institutionnelle apparaissent en 86 avec l’inflation des contrôles de police arbitraires, l’expulsion, par charters entiers, d’immigrés, les bavures policières et la réforme du code de la nationalité mettant en cause la tradition française du droit du sol.

C’est le moment où Bernard Tapie, fils d’ouvrier promu en icône de l’entreprise, entre en campagne électorale avec le récit d’une ascension plus proche « d’une agit-prop managériale aux accents autoritaires que d’un plaidoyer libertaire. Il y vante l’armée et la guerre, y célèbre le culte des chefs, y criminalise l’échec et individualise toute responsabilité. »

Entre 91 et 95, ce sont les guerres qui justifieront l’engagement des intellectuels conservateurs aux côtés des Pershings : intervention américaine en Irak pour libérer le Koweit, répression des islamistes du FIS par l’armée algérienne, conflit yougoslave, intervention russe en Tchétchénie, Somalie et massacres au Rwanda. Sous l’impulsion d’une dénonciation du mal et d’une indignation morale que F. Cusset qualifie de « formes à priori du débat politique », les discours contre la victimisation recouvrent la confusion constante entre luttes internationales des minorités ethniques et formes d’expression identitaires en France.

Le second septennat et la rhétorique des fins

Tandis que s’effectue un glissement de la gauche vers le centre, 1989 marque, avec la rhétorique de la fin des idéologies (fin du Rideau de Fer, fin des régimes communistes, fin de la révolution, fin des juntes militaires sud-américaines et de l’Apartheid), le préambule des visions eschatologiques du désenchantement de l’homme et de la fin de l’histoire hantant la dernière décennie du siècle.

Mais la convergence centriste gagne surtout les classes moyennes autour du consensus anti-totalitaire, laissant à la presse de gauche, Libération en tête, le soin d’ amorcer les transitions : des « années fric » vers les années éthiques, des années « charity » vers les années responsables, mais aussi du tout entreprise vers le management de qualité et l’entreprise morale respectueuse, contre le productivisme aveugle, de l’environnement et de l’écologie.

Le second septennat de Mitterrand laisse toute latitude à Jacques Chirac pour défaire une partie des acquis du premier, des nationalisations aux libertés civiles, mettant en évidence l’absence de projet à gauche. Au fur et à mesure de ce déclin s’impose l’image d’une monarchie présidentielle et d’un chef de l’Etat occupant une position « royalement apolitique », au-dessus des logiques partisanes, et auquel n’incombent plus que l’ordre social et la continuité de l’Etat. Cette naturalisation du pouvoir aboutira à un effacement durable des clivages entre la droite et la gauche, précisément au moment où les profanations du cimetière de Carpentras, la montée de l’extrême droite et les émeutes de Vaux-en-Velin se disputent le terrain politique. Le soulèvement des banlieues agit comme le retour du refoulé majeur de cette décennie : le prolétariat.

Si les années 90 sont hantées, pour filer la formule de Marx « Un spectre hante l’Europe… », par la fin du communisme, elles remportent surtout le prix du monétarisme, l’augmentation exponentielle des profits égalant la courbe du chômage et le creusement des inégalités.

Elles se seront pourtant au bout du compte révélées impuissantes à neutraliser la critique, ce dont témoigne, avec l’émergence des nouveaux mouvements sociaux, le renouveau de la critique sociale et intellectuelle diffusée autour de Pierre Bourdieu. Car sous les vocables d’exclusion et d’intégration fait rage la plus redoutable des normalisations en cours.

Tandis que les affaires de corruption se multiplient et qu’une télévision de plus en plus populiste s’érige en juge, confisquant le débat public, les luttes de défense des sans-droits et des minorités : logement, sans-papiers, PACS, loi sur la parité, « indigènes » de banlieue, alter-mondialisme, dessinent les contours des nouvelles formes de radicalisation en restaurant le lien entre lutte sociale et combat identitaire.

L’anti-marxisme et le déluge politico-médiatique, aggravés par une personnalisation du pouvoir dont s’inspirent ses formes actuelles d’exercice, ont certes précipité entre 80 et 90 le basculement de la politique dans la publicité, de l’Histoire dans l’actualité et de la critique dans l’expertise. Mais ils n’ont pu éteindre, malgré vingt ans de désert militant, ni la résistance, ni les désirs et les aspirations constitutifs d’un sujet politique sans lequel aucune lutte sociale n’est possible. La grande vague de mobilisation de décembre 95 n’en aura été, espérons-le, que la face émergée de l’iceberg.

Les rêves de l’avenir ne peuvent effacer le compte des succès mais aussi des trahisons qui guettent toute révolution. Le voyage dans le temps auquel nous invite François Cusset, avec la mémoire d’au moins deux générations, n’a de cesse de nous le rappeler.

Patricia Osganian

Non, le sexisme, ce n’est pas les «autres»!

Depuis quelques années, la question des violences contre les femmes fait l’objet d’une attention toute particulière. De la dénonciation des « tournantes » aux « crimes d’honneurs » attribués aux hommes d’origine étrangère en passant par la récente loi interdisant le port du voile intégral au nom de la « dignité des femmes », rarement la condition féminine a autant monopolisé le débat médiatique et politique. Mais si l’on y regarde de plus près, c’est la condition de certaines femmes qui semble focaliser toutes les attentions.

Miraculeusement, les débats ayant précédé l’interdiction du port de la « burqa » dans l’espace public ont converti certains de nos représentants politiques au féminisme : au nom des droits des femmes, il est soudainement devenu urgent de sauver les « opprimées » du port du voile intégral.

Que certains de ces nouveaux défenseurs de la cause féminine (Jacques Myard, Lionel Luca ou Thierry Mariani entre autres) se soient par le passé opposés à la réforme de l’IVG et de la contraception, ne semble étonner personne. Ni le fait que ce féminisme à géométrie variable soit manifesté par des élus qui siègent sans états d’âme dans une Assemblée où trônent 82% d’hommes.

C’est dans ce contexte, que le Nantais Liès Hebbadj, est devenu le macho le plus populaire des faits divers. Il faut dire qu’avec son invraisemblable accoutrement, ce boucher barbu, musulman, marié à une femme intégralement voilée et « polygame » de surcroit, avait le profil idéal pour incarner le sexiste arabe qui fait trembler la ménagère de moins de 50 ans. Et pour détourner l’attention du sexisme pourtant si ordinaire en France.

Pour achever de dresser ce sombre tableau, le mois dernier, le documentaire « La Cité du Mâle » traitait pour la énième fois de la question des violences sexistes dans les banlieues populaires. Une fois de plus, le film donnait la curieuse impression que les femmes « des quartiers » vivaient dans un monde parallèle obéissant à des règles particulières et victimes du sexisme bien spécifique de « leurs » hommes, qui n’a bien évidemment aucun lien avec celui qui sévit dans le reste de la société…

Pendant que les médias, dénoncent à grand renfort de sensationnalisme, ces pratiques « d’un autre âge », et relaient les cris d’orfraie poussés par nos politiques, dont l’énergie anti-sexiste semble vouée à lutter contre des morceaux de tissus, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son compagnon. Pendant ce temps, la plupart des 75 000 viols qui ont lieu chaque année ne se déroulent pas dans les sombres caves des cités, mais dans le cadre de relations conjugales. Et les « Monsieur tout le monde » sont, sans doute, plus nombreux parmi les auteurs de ces violences que les bouchers polygames ou « caïds » de banlieue.

La violence contre les femmes n’est ni l’apanage des pauvres de « banlieue », ni le fait de minorités culturelles. Les chiffres prouvent chaque année qu’elle a cours dans tous les milieux sociaux.

Tant que les politiques et les médias détourneront le regard de la majorité des responsables de ces violences pour n’accuser qu’une partie de la population, tant qu’ils refuseront d’ouvrir les yeux sur la cruelle banalité des agressions dont sont victimes des centaines de milliers de femmes chaque année en France, ces femmes, nos sœurs, nos amies, nos collègues, nos voisines, seront condamnées à l’invisibilité.

Rokhaya Diallo

De l’antisémitisme en général et de la chasse aux sorcières en particulier

Que l’on soit une personnalité publique ou un citoyen lambda, il devient téméraire sous certains cieux de s’attaquer à la politique israélienne, sans crainte d’encourir les foudres des commissaires de la bien-pensance, si prompts à agiter l’étiquette ignominieuse d’«antisémite», opérant des amalgames douteux, annihilant le débat et galvaudant le concept.

Commençons par la France, patrie historique des droits de l’Homme où certains procès désarçonnent par leur caractère abusif et antinomique avec les principes fondateurs sur la liberté d’expression.

Remontons chronologiquement les faits, sans prétendre à l’exhaustivité, depuis juillet 2008, avec le caricaturiste Siné, au sujet d’un article jugé «antisémite dans un journal qui ne l’est pas» par le journaliste Claude Askolovitch; et qui lui valut la suspension d’activité de Charlie Hebdo dirigé par Philippe Val, pourtant ardent défenseur des caricatures du Prophète représenté avec une bombe de terroriste dans le turban, au nom de la liberté d’expression.

En novembre 2009, c’est l’acteur François Cluzet qui subit les foudres du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, après avoir dénoncé sur France 2, le mur de silence qui entoure l’histoire du Franco-Palestinien, Salah Hamouri, emprisonné depuis 2005 dans les geôles israéliennes pour «délit d’opinion». Accusé de «désinformation caractérisée et d’incitation à la haine», il se voit rappeler le cas autrement plus médiatisé du Franco-Israélien Guilad Shalit, en stipulant que «cela ne semble en rien déranger la conscience de Mr Cluzet défenseur des droits de l’homme sauf peut-être de l’homme juif ou israélien».

Plus récemment, ce ne sont pas moins de quatre-vingt personnes qui ont été l’objet d’autant de plaintes déposées par le BNVCA pour «provocation publique à la discrimination» ayant participé à la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) soutenant le boycott international des produits en provenance des Territoires palestiniens occupés. En fait partie, l’honorable Stéphane Hessel, membre du tribunal Russel sur les «crimes de guerre en Palestine» qui s’est engagé dans un article en faveur de ces initiatives non violentes et citoyennes. Il écrit à ce titre en juin 2010: «L’absence d’action significative de la part des gouvernements pour rendre Israël responsable devant le droit international laisse ouverte une voie pour les citoyens de conscience: celle de prendre eux-mêmes cette responsabilité, comme cela a été fait contre l’apartheid en Afrique du Sud».

Ni son passé de résistant arrêté par la Gestapo ou de déporté à Buchenwald n’a incité à la décence ceux qui vont en procès contre l’antisémitisme comme d’autres, jadis, à la chasse aux sorcières. Sur son mur Facebook - lequel sans être une publication du CNRS engage moralement son auteur- l’universitaire Pierre-André Taguieff a publié sur le mode de l’épigramme de Voltaire, cette phrase consternante, supprimée depuis sans être totalement désavouée: «Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu’on ait envie de lui écraser la tête».

La condamnation du Mrap et de quelques personnes choquées par cette «fatwa lancée par le mollah Pierre-André Taguieff» selon les mots de la romancière et pianiste Catherine David (retirés après le droit de réponse du concerné) a valu à Taguieff une pétition de soutien arguant par un extraordinaire mécanisme d’inversion des rôles que «Le terrorisme intellectuel n’a pas disparu en France après la chute du système soviétique, il s’est adapté à l’esprit du temps…».

Bref, non satisfaits de blanchir les atrocités commises contre les populations civiles palestiniennes (belles et bien Sémites également!), de fermer les yeux sur la propagation belliqueuse de la colonisation, de criminaliser tout acte de résistance, ce sont les sympathisants de cette cause qui sont assimilés à des avocats du diable. De Noam Chomsky, en passant par Edgar Morin, Besancenot ou Daniel Mermet… combien sont-ils à avoir été soupçonnés de cette infamie qui n’a pas épargné dernièrement, Nicolas Bedos, pour avoir vilipendé sur le mode humoristique dans sa «Semaine mythomane» le film, Elle s’appelait Sarah et «la mémoire de la shoah afin de renflouer les caisses lacrymales du cinéma français», avant de conclure devant la mine atterrée de Finkielkraut: "Je fais un nouveau rêve: celui dans lequel je pourrais dégueuler sur Netanyahou et la politique menée par l’Etat d’Israël sans que personne, personne, ne me traite pour autant d’antisémite, ou d’antisémite refoulé, ou de demi-antisémite, ou de quart d’antisémite, ou d’antisémite inconscient".

Mais l’antisémitisme inconscient ne relève pas, hélas, du registre de l’humour noir. Après avoir été accolé à quelques personnalités, voici l’écrivain Umberto Eco suspecté d’antisémitisme involontaire en Italie après la parution de son dernier roman, Le cimetière de Prague dont l'intrigue porte sur l'invention des fameux faux-historiques appelés Protocoles des Sages de Sion.

L'auteur du Nom de la rose et du Pendule de Foucault se voit ainsi consacrer au mois d’octobre un gros dossier par le mensuel du judaïsme italien, lui reprochant de semer la confusion, tandis que le quotidien du Vatican, l'Osservatore romano, affirme que «Les continuelles descriptions de la perfidie des Juifs font naître un soupçon d'ambiguïté», dénoncée par ailleurs par le Rabin de Rome dans  les colonnes de L'Espresso et par l’historienne Anna Foa dans le mensuel de la communauté juive italienne.

Autres cieux, autres affaires. Nous sommes aux Etats-Unis. Alors que le cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard s’apprête à recevoir le 13 novembre le “Honorary Award” saluant l'ensemble de son œuvre, la polémique éclate dans les grands médias s'interrogeant sur la légitimité d'honorer la carrière d'un réalisateur soupçonné d'antisémitisme. Il faut dire que le cinéaste traîne de longue date cette sulfureuse réputation depuis qu’il a superposé en 1974 dans son film «Ici et ailleurs», des images de la Premier ministre israélienne Golda Meir et d'Hitler. Dans son roman «Courts-circuits», édité en 2009, Alain Fleischer accuse quant à lui Godard qu’il filmait en 2006 d'avoir tenu en voix off des propos antisémites, écartés au montage.

Mais si le réalisateur est blanchi de cette accusation par les écrivains Jean-Luc Douin et Antoine de Baecque qui lui dédient chacun un ouvrage, et même de manière inattendue par BHL qui dénonce une opération de «basse police de la pensée», il n’en reste pas moins que Godard s’est vue poursuivre par le spectre outre-Atlantique.

Dans le même continent, précisément au Canada, ce sont les propos tenus devant la Coalition interparlementaire de lutte contre l’antisémitisme par le Premier ministre Harper où il réitère sa défense inconditionnelle de l’Etat d’Israël «quel qu’en soit le coût» qui donnent à réfléchir…

Plusieurs questions s’imposent en conclusion: cette défense inique d’un régime qui s’est placé au-dessus des lois, en violant toutes les règles du droit international et cet amalgame entretenu entre antisionisme et antisémitisme, ne sont-ils pas susceptibles d'alimenter une judéophobie qui confond à son tour Juifs et persécuteurs des Palestiniens?

Cet excès de victimisation et de communautarisation des juifs par des organismes se prétendant leur porte-parole dans leur globalité ne produit-il pas, par ricochet, la communautarisation des autres minorités, heurtées par ce qu’elles considèrent être un deux poids deux mesures? N’est-il pas temps d’englober aujourd’hui dans la lutte contre l’antisémitisme (né en Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle) les autres frères sémites arabes et chrétiens notamment, en cessant d’opérer une indignation sélective? Enfin, comment s’ériger contre ce climat paranoïaque, en continuant à dénoncer la politique tyrannique et hégémonique d’Israël, sans avoir à nous auto-flageller en toutes circonstances pour des crimes incontestablement abominables commis à l’encontre des juifs, comme si nous les avions directement commis?

Mouna Hachim

Qu’est-ce que le sionisme?

Définition du sionisme proposée par Maxime Rodinson dans l’article « Sionisme » rédigé pour l’Encyclopaedia universalis en 1972.

Le mot « sionisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mouvements différents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine. Le succès du sionisme politique et à visée étatique a assuré la primauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mouvement idéologique sioniste de type politique s’est trouvé face à de nouveaux problèmes lui imposant une nouvelle définition. Les idéologues antisionistes ont, eux aussi, souvent usé du terme « sionisme » de façon laxiste.

Pour les uns, le sionisme découle d’une vocation nationale permanente de l’ensemble juif, par là même légitime et bienfaisante. Pour d’autres, il représente une infidélité essentielle aux valeurs universalistes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme prolétarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une émanation malfaisante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capitalisme impérialiste.

On étudiera surtout ici les idéologies qui visent à regrouper les Juifs, d’abord dans le cadre général des tendances au regroupement ou à l’établissement d’un centre étatique pour des minorités dispersées et « infériorisées », puis par rapport aux diverses conceptions juives qui, au cours de l’histoire, privilégient la Palestine comme lieu d’un tel centre. L’actualisation des premières en ce qui concerne les Juifs sera expliquée comme un résultat des possibilités ouvertes à un projet réaliste de ce type par les conditions économiques, politiques et idéologiques de la fin du XIXe siècle, projet aidé au surplus par la conjoncture de la situation juive en Europe. On traitera brièvement des conséquences de la réalisation de ce projet en Palestine arabe, d’abord pour les Arabes, notamment palestiniens, puis pour l’ensemble juif et l’orientation sioniste ellemême. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra définir les éléments d’une appréciation et d’une critique éthiques.

Sources de l’idéologie du regroupement en Palestine

Les « sionismes » ou tendances centripètes d’un groupe dispersé

En règle générale, un groupe infériorisé peut donner naissance, à côté de revendications d’égalité et de volontés d’intégration, à des tendances séparatistes, surtout, mais non exclusivement, s’il est hétérogène à la société ambiante. Si un tel groupe est dispersé, la tendance séparatiste aspire parfois à la création d’un centre plus ou moins autonome dans un territoire donné et, entre autres, d’un centre doté de l’autonomie de décision que confère la structure étatique. On pourrait parler alors de « sionismes ». Un symbole en est fourni par le mythe des Amazones qui exprime au moins qu’on a cru concevable une tendance de ce genre pour le sexe féminin. Les « colonies » au sens antique regroupaient ainsi des expatriés qui, parfois, se recrutaient de préférence dans des catégories insatisfaites de la métropole. Certaines migrations tribales ont eu le même caractère. De même, les colonies puritaines, puis socialistes établies en Amérique.

La formulation d’un projet étatique de ce genre requiert l’existence de conditions telles qu’un degré minimal de conscience commune d’identité et d’échanges réguliers entre les groupes locaux (conditions non remplies chez les Tziganes par exemple).

La tendance dans ce sens est d’autant plus forte que l’ensemble en question est frustré, brimé, persécuté. Le projet étatique est particulièrement propre à surgir chez des groupes dispersés qui présentent plus ou moins le caractère d’une ethnie et chez qui le modèle d’un État ethnique est présent dans leur propre histoire ou dans l’exemple des autres. L’idéologie du nationalisme moderne, proposant les valeurs nationales en général comme suprêmes, encourage fortement une telle orientation. La situation des Noirs américains a suscité chez eux plusieurs projets de ce genre, dont l’un a été réalisé, celui du Liberia. Une communauté religieuse, minoritaire et infériorisée, peut formuler des aspirations identiques, et cela d’autant plus fortement qu’elle présente certains caractères ethniques et culturels communs. Cela a été le cas des musulmans de l’Inde, d’où la création du Pakistan.

Tout nouvel État créé de cette façon doit nécessairement faire face aux mêmes problèmes : rapports avec la diaspora demeurée hors de l’État (qui peut comporter des opposants actifs ou passifs au projet étatique) et situation de cette diaspora vis-à-vis des États où elle demeure, maintien dans le nouvel État du caractère particulier que lui ont donné ses fondateurs (dans le mythe grec, le problème posé aux Amazones par leurs enfants mâles), relations avec les autochtones lorsque le territoire occupé n’est pas vide.

Chez les Juifs, il y eut des projets de regroupement ailleurs qu’en Palestine. Herzl lui-même fut séduit un moment par l’Argentine et par le Kenya. L’URSS a favorisé pendant quelque temps une unité juive de langue yiddish au Birobidjan, qui est encore officiellement « territoire autonome juif ». Il y a eu des États de religion juive au Yémen (Ve-VIe siècles) et en Russie du Sud (État khazar, VIIIe-XIe siècles).

Les tendances palestinocentriques dans l’histoire juive

L’attachement de l’ethnie israélite ou hébraïque de l’Antiquité à son pays, la Palestine, était un fait normal, d’abord à peine théorisé. Mais l’évolution interne de la religion ethnique dans le royaume de Juda aboutit, au VIIe siècle avant J.-C., à faire proclamer comme seul légitime le culte rendu au dieu ethnarque Yahweh dans le Temple de Jérusalem, ce qui entraîna une sacralisation croissante de cette ville.

La perte de l’indépendance des royaumes hébraïques d’Israël (721) et de Juda (587), les déportations massives en Mésopotamie qui l’accompagnèrent développèrent surtout chez les déportés qui venaient grossir une émigration déjà nombreuse, des aspirations au retour, à la restauration politique et à celle du culte légitime par la reconstruction du Temple de Jérusalem. Ces aspirations s’exprimèrent au travers d’une idéologie religieuse qui mettait l’accent sur les droits éternels du peuple d’Israël à la terre palestinienne garantis par les promesses de Yahweh, et qui prophétisait la reconstruction d’une Jérusalem nouvelle (désignée poétiquement sous le nom de Sion) où les Juifs (c’est-à-dire les Judéens) revenus à leur patrie restaureraient le culte de Yahweh. Ce dieu ethnique ayant acquis dans le mouvement prophétique une puissance universelle, toutes les nations afflueraient vers la ville sainte qui serait le théâtre du jugement eschatologique et du festin de joie offert à l’humanité entière.

Cette idéologie inspira toutes les tendances ultérieures d’orientation plus ou moins analogue, grâce notamment à l’autorité des textes où elle s’exprimait, vite devenus sacrés (sacrés également, plus tard, pour les chrétiens, d’où la thèse d’un « sionisme de Dieu », titre d’un livre récent d’un pasteur protestant). Un groupe de déportés « sionistes » revint en Palestine grâce aux rois perses à la fin du VIe siècle avant J.-C., reconstruisit le Temple, reconstitua une communauté fidèle au judaïsme, communauté autonome sous des suzerainetés étrangères, indépendante de 142 à 63 avant J.-C., dépérissant très lentement sous l’Empire romain après la répression des révoltes de 70 (marquée par la destruction définitive du Temple) et de 135 (à partir de cette date, l’accès de Jérusalem est interdit aux Juifs).

Une très nombreuse diaspora persista et se renforça. Tant que le Temple subsista, beaucoup de Juifs appliquaient (très partiellement) la recommandation biblique d’un pèlerinage à Jérusalem trois fois l’an. On suivait avec intérêt, comme dans toute émigration, les vicissitudes de la métropole palestinienne tant qu’elle fut le centre d’une importante communauté juive (avec, jusqu’en 425, le siège du patriarche, chef spirituel théorique de tous les Juifs) : luttes, révoltes, gloires, malheurs. Elle était au surplus globalement sacralisée comme habitat des ancêtres, théâtre de l’histoire sainte du peuple d’Israël, où se localisaient maintes théophanies de Yahweh.

Les communautés juives dispersées (communautés religieuses conservant beaucoup de traits d’une ethnie ou peuple) passèrent par des situations fluctuantes suivant les époques et les lieux, mais n’incitant jamais à une satisfaction sans mélange, du fait qu’elles furent presque toujours minoritaires et soumises. Aussi leurs orientations idéologiques étaient-elles complexes et variables. L’« utopie » d’une restauration eschatologiques d’Israël en Palestine (pays désigné en général en hébreu sous le nom d’érèts Yisrael, « la terre d’Israël ») subsistait toujours. Elle ne suscitait que des projets réalistes très limités : pèlerinages, établissement individuel en Palestine pour y mener une vie pieuse en attendant passivement le Messie restaurateur, au maximum maintien ou rétablissement d’une communauté palestinienne importante, elle aussi sans projet politique, mais susceptible de fournir à l’ensemble juif un centre spirituel.

Dans la mesure où une communauté juive de la diaspora était prospère et libre, voire dotée d’autorité, le palestinocentrisme ou la palestinotropie s’affaiblissait sans jamais disparaître tout à fait, étant donné le mythe eschatologique et les charismes spéciaux de la Palestine garantis par les textes sacrés. Ainsi la communauté babylonienne, prospère, dotée d’un grand prestige intellectuel et spirituel, vivant de façon assez paisible sous l’autorité d’un « exilarque » supposé de descendance davidique, reconnu et honoré par le pouvoir perse, concurrença la Palestine du IIe au VIIe siècle. Un chef d’école babylonien, Juda ben Ezekiel (220-299), faisait un péché de l’émigration de Mésopotamie en Palestine avant la fin des temps.

Par contre, la misère et la persécution tendaient à développer le palestinocentrisme. Cependant, étant donné la faiblesse des Juifs et la situation politique de la Palestine, on se repliait sur l’espoir fervent, mais passif, de la restauration eschatologique et sur les projets et les actions limités énumérés ci-dessus. Parfois, un faux messie proclamait venue la fin des temps et entraînait en Palestine un petit groupe. Des développements théologiques idéalisaient au maximum la Palestine et construiraient une théologie de l’exil (galût). Des élaborations métaphysiques, comme celle de l’école cabaliste très influente d’Isaac Luria (1534-1572), privaient de toute réalité concrète à la fois l’exil et le regroupement, en en faisant des situations cosmiques.

Des projets palestinocentriques plus réalistes apparurent à partir du XVIe siècle sous l’influence combinée de l’expulsion massive des Juifs ibériques, du massacre des Juifs d’Europe orientale (1648-1658), de la sécularisation croissante de la pensée européenne, des spéculations des chrétiens protestants sur la fin des temps et le rôle des Juifs selon la Bible, de la grande tolérance, puis du déclin de l’Empire ottoman. Le rabbin espagnol Berab (1474-1546) proposa en vain de restaurer une autorité religieuse suprême en Palestine. Le banquier juif Joseph Nasi, en faveur à la cour ottomane, se fit concéder un petit district autour de Tibériade où il installa vers 1565 des réfugiés en développant une industrie textile qui les faisait vivre. Au XVIIe siècle, Shabbataï Zevi, s’étant proclamé messie, voulut entraîner des masses juives au départ immédiat pour la Palestine, dans l’attente de la restauration eschatologique imminente. Mais il n’avait pas de projet politique précis, quelles qu’aient pu être les craintes du gouvernement ottoman.

L’actualisation de l’idéologie : le sionisme

Du présionisme au sionisme

Les aspirations au regroupement, existant au moins à l’état latent chez les Juifs, à côté d’autres liées ou non aux tendances palestinocentriques, n’avaient pas ouvert la voie à un projet politique réaliste. La floraison des projets coloniaux en Europe chrétienne à partir du XVIe siècle et les facteurs déjà mentionnés firent surgir des plans (surtout chez les chrétiens) de regroupement juif en Palestine ou en Amérique, au bénéfice d’une puissance ou même d’un homme (plan de Maurice de Saxe). Le plus ancien pourrait être celui d’Isaac de La Peyrère, proposant en 1643 une colonisation de la Palestine sous égide française par des Juifs convertis (comme lui). [Certains agitèrent l’idée en 1799, mais sans la notion de conversion, à l’occasion de l’expédition de Bonaparte en Syrie.]

Le nationalisme séculier n’apparaît chez les Juifs qu’après 1840, sous l’influence de l’essor de l’idéologie nationaliste en Europe. Deux rabbins, Yehouda Alkalay (1798-1878) et Zebi Hirsch Kalischer (1795-1874), réinterprètent ainsi l’eschatologie juive, tandis que le socialiste juif assimilé Moses Hess (1812-1875) développe un projet également palestinien dans une ligne résolument irréligieuse en 1862. Cette tendance, presque sans écho en milieu juif, allait dans le même sens que les plans des États chrétiens sur le partage de l’Empire ottoman, l’effort missionnaire protestant de conversion des Juifs, le philanthropisme juif ou judéophile et les spéculations millénaristes pour multiplier les projets palestiniens. Ceux-ci ne commencèrent à recueillir l’appui d’une base juive quelque peu importante que grâce à l’essor de l’antisémitisme après 1881, à la généralisation de la conception du monde non européen comme espace colonisable, à la dégradation du pouvoir ottoman. C’est alors que les masses juives les plus brimées et les plus persécutées, et en même temps les moins assimilées, celles d’Europe orientale, poussées à une émigration assez massive, deviennent réceptives à de tels projets, quoique de façon très minoritaire : une très faible partie des émigrés se dirigent vers la Palestine. Prenant la suite d’essais idéologiques moins convaincants (Pinsker, etc.), et concurremment avec des projets fondés sur les aspirations purement religieuses (départ de groupes attendant le Millenium en Palestine), sur les aspirations séculières à l’amélioration du sort des Juifs concernés (colonies agricoles en divers lieux) ou sur l’établissement d’un centre juif spirituel ou intellectuel en Palestine, Theodor Herzl mit enfin au point, sous une forme mobilisatrice, la charte d’un nationalisme juif sécularisé et centré (surtout, mais non exclusivement) sur la Palestine.

La causalité sociale du sionisme

Les tendances de gauche, sionistes ou antisionistes, ont cherché, dans la ligne du dogmatisme marxiste, à légitimer leur option en situant leur lutte dans le cadre d’une lutte de classes. Les sionistes de gauche insistent sur la force de l’élément juif prolétarien et de l’idéologie socialiste dans le mouvement sioniste et suggèrent qu’Israël pourrait, dans certaines conditions, contribuer au mouvement anti-impérialiste mondial. Les antisionistes de gauche (et même de droite) insistent sur la direction bourgeoise et capitaliste du mouvement dans le passé, sur ses connexions impérialistes dans le présent. La vision commune est celle d’états-majors de classe dressant leurs plans et mobilisant leurs troupes en vue de défendre ou de promouvoir leurs intérêts propres.

Si cette vue des choses doit être rejetée, il est vrai que ces thèses idéologiques contrastées intègrent dans des synthèses douteuses des éléments de fait en partie valables pour une analyse sociologique rationnelle. Le mouvement sioniste, divisé en nombreux courants, a canalisé et organisé certaines tendances qui existaient dans !a population juive, surtout en Europe et en Amérique.

Cet ensemble humain était très varié : Juifs de religion, Juifs irréligieux mais voulant garder quelque lien avec une identité juive, Juifs assimilés sans intérêt pour le judaïsme ni la judéité, mais regardés par les autres comme juifs. À part l’ascendance il n’avait d’unité que dans ce regard des autres. Dispersés, les Juifs appartenaient (inégalement) à diverses couches sociales, différentes suivant les lieux, étaient plus ou moins intégrés, participaient parfois à une culture propre aux seuls Juifs de certains pays (yiddishophones d’Europe orientale), étaient pénétrés de multiples courants idéologiques.

Le sionisme les poussait à une option entre des projets d’intégration (ou à la rigueur d’autonomie culturelle locale), avec adoption des aspirations et tâches proposées dans les diverses nations, et un projet nationaliste séparatiste fondé sur les vestiges subsistants d’une histoire commune dans leur propre conscience et celle de leur milieu. Divers facteurs très différents, aussi bien individuels que collectifs, favorisaient l’un ou l’autre choix. On vit bien des familles divisées sur ce plan. Mais toute réaction de rejet du milieu ambiant favorisait l’option séparatiste.

Il est bien vrai cependant que l’appartenance à une classe don- née pouvait orienter préférentiellement vers une des options en présence. Une analyse assez nuancée des attitudes fluctuantes des diverses couches juives envers le sionisme a été proposée par Eli Lobel. On n’a la place ici ni de la résumer ni de la nuancer encore.

Très schématiquement, on peut dire que les troupes du mouvement furent fournies par les Juifs pauvres et persécutés d’Europe orientale, ceux du moins qui, encadrés encore par les structures communautaires, étaient orientés vers l’émigration en Palestine par des sentiments religieux ou par les séquelles des tendances palestinocentriques décrites plus haut. La direction fut plutôt fournie par des intellectuels des classes moyennes qui cherchèrent des moyens financiers dans la haute bourgeoisie juive d’Occident, désireuse de détourner de l’Europe occidentale et de l’Amérique une vague d’émigration populaire dangereuse pour sa volonté d’assimilation par les caractéristiques ethniques étrangères qu’elle conservait et par ses tendances révolutionnaires.

On ne peut par conséquent considérer le sionisme simplement comme l’émanation d’une classe déterminée de Juifs. Il est vrai que le mouvement dans son ensemble, pour atteindre ses buts, a cherché et obtenu l’appui de divers impérialismes européo-américains (surtout britannique, puis américain), qu’il a obtenu aussi la plus grande part de son financement auprès des couches juives les plus nanties, notamment celles des États-Unis, qui se gardaient pour leur part d’émigrer en Palestine. Il est vrai aussi que l’excommunication du sionisme par l’Internationale communiste en a écarté, pendant longtemps, beaucoup de prolétaires juifs. Le caractère tragique de situation juive en Europe après 1934, et surtout après 1939, lui a valu par contre le ralliement de nombreux Juifs longtemps réticents, de toutes les couches sociales et de toutes les tendances idéologiques.

La réalisation du projet sioniste et ses conséquences

Les relations avec les Arabes

Le sionisme à ses débuts a prêté fort peu d’attention au fait que le territoire revendiqué était occupé par une autre population, les Arabes. Cela était compréhensible à une époque où la colonisation paraissait un phénomène normal et louable. Néanmoins, certains sionistes politiques, une grande autorité du sionisme spirituel comme Ahad ha-’am, beaucoup de Juifs antisionistes mettaient en garde contre les problèmes soulevés par ce fait.

À l’époque du mandat britannique (de la fin de la Première Guerre mondiale à 1948), la question devint primordiale. La direction du mouvement sioniste mit tactiquement en veilleuse le projet d’État exclusivement juif, sans cesser de le maintenir comme idéal et objectif final. Des tendances se firent jour, chez les sionistes de gauche et idéalistes du type de Judah Leon Magnes et Martin Buber, à se replier sur l’idéal d’un État binational judéo-arabe en Palestine. Certains négocièrent avec des notables arabes. Cependant, la plupart des Juifs renonçaient difficilement à la liberté de l’émigration juive en Palestine (et furent de moins en moins enclins à y renoncer devant la montée de l’antisémitisme nazi), liberté difficilement acceptable par les Arabes dans la mesure où, non limitée, elle risquait de transformer la minorité juive en majorité et de conduire ainsi à une aliénation du territoire.

Après la constitution de l’État d’Israël en 1948, l’idée d’État binational (dans le sens d’un État où des dispositions organiques ne garantiraient pas la prédominance juive) fut pratiquement abandonnée du côté juif. Du côté arabe, à partir de 1967 environ, les Palestiniens lancèrent l’idée d’un État démocratique et laïque, dont Juifs et Arabes seraient citoyens à égalité de droits. La plupart des Israéliens et de leurs amis, relevant dans ce plan l’absence de garanties efficaces pour les intérêts collectifs de chaque groupe ethniconational, en suspectent la sincérité. D’autre part, les organisations palestiniennes et arabes se refusent à admettre (du moins publiquement) l’existence d’une nouvelle nation israélienne. Les Juifs de Palestine sont considérés comme les membres d’une communauté religieuse (d’où l’insistance sur le laïcisme dans le plan cité) sur le modèle des diverses communautés du Moyen-Orient coexistant au sein d’un même État. Le caractère exclusivement arabe de la Palestine n’est pas mis en question. Dès lors, toute solution de ce type implique l’arabisation des Juifs occidentaux vivant actuellement en Israël. Cela est repoussé par l’immense majorité des Israéliens qui tiennent à un État juif, de langue et de culture hébraïques, même par les Juifs israéliens de langue arabe (fort nombreux maintenant) qui tendent au contraire à s’hébraïser. Certains des mieux disposés envers les griefs arabes (peu nombreux au demeurant) se résigneraient au maximum à un véritable État binational où les deux éléments ethnico-nationaux conserveraient des structures politiques propres, avec des garanties pour la défense des aspirations et des intérêts collectifs de chacun. Mais les succès militaires israéliens et l’absence de plan de ce genre du côté arabe encouragent peu le développement d’une telle attitude.

L’idéologie sioniste après le triomphe du sionisme

Le sionisme politique a atteint son but, la création d’un État juif en Palestine. Cet État peut maintenant être défendu par les moyens habituels des structures étatiques, la diplomatie et la guerre. Certains en ont logiquement déduit que le sionisme, à proprement parler, n’avait plus de raison d’être. Les amis d’Israël devraient être qualifiés de pro-israéliens, qu’ils soient juifs ou non. David Ben Gourion lui-même a montré un penchant pour cette thèse. La jeunesse israélienne montre peu d’intérêt pour l’idéologie sioniste classique. Des nationalistes israéliens peuvent vouloir se dégager de celle ci et rompre les liens privilégiés avec les Juifs qui ont choisi de rester dans la diaspora, que cette attitude soit ou non accompagnée de la reconnaissance d’un nationalisme palestinien légitime, comme chez le député non conformiste Uri Avneri, qui plaide pour une fédération binationale.

Cependant, un mouvement sioniste puissant se maintient, divisé en multiples tendances idéologiques, sur le plan social notamment. Il s’agit d’un nationalisme juif séculier, quoique fondé sur une définition du Juif qui ne peut prendre pour critère que l’affiliation religieuse actuelle ou ancestrale. Il n’en maintient pas moins la vocation nationale de l’ensemble juif à travers les âges. Il s’efforce de concilier ce diagnostic avec la volonté de la plupart des Juifs de rester membres (normalement patriotes et éventuellemet nationalistes) d’autres communautés nationales. Même auprès des très nombreux Juifs qui le refusent sous sa forme théorique, un tel nationalisme combat les tendances à l’assimilation, cultive tous les vestiges d’identité propre, prêche une solidarité active avec Israël, cherche à mobiliser en sa faveur les ressources et les énergies des Juifs, en fait un devoir de même qu’il maintient le devoir (très théorique) de l’alya, de l’émigration de chacun en Israël. C’est là d’ailleurs un point de discussion et de dissension, les Juifs américains notamment refusant de reconnaître ce devoir individuel. Dès lors, leur attitude se distingue mal d’un pro-israélisme systématique, peu discernable de celui des non-Juifs.

La confusion est grande sur tous ces concepts. L’opinion antisioniste se refuse en général, notamment chez les Arabes, à distinguer entre patriotisme ou nationalisme israélien, attitude pro-israélienne, reconnaissance de l’existence légitime d’un État d’Israël, constatation de la formation d’une nouvelle nation israélienne, attitude palestinocentrique traditionnelle des Juifs religieux. Tout cela est confondu dans le concept de « sionisme ». Dans une veine polémique, on va jusqu’à qualifier de sionisme toute défense des droits individuels des Juifs, toute sympathie pour les Juifs ou toute critique d’une position arabe. L’opinion pro-israélienne et vraiment sioniste, d’autre part, tend à confondre ces attitudes pour étendre aux plus contestées d’entre elles le bon renom qui s’attache aux autres.

Les conséquences du succès sioniste pour le « problème juif »

L’attitude sioniste consiste aussi à faire l’apologie du succès du mouvement en montrant ses conséquences bienfaisantes pour la situation des Juifs dans leur ensemble.

Certaines de ces conséquences sont indéniables. Les succès économiques et militaires israéliens tendent à faire disparaître l’image traditionnelle du Juif comme être malingre, incapable d’effort physique et de vigueur constructive, rejeté par là vers un intellectualisme désincarné ou des activités sournoises, interlopes, malfaisantes.

L’amélioration de leur image tend à liquider certaines angoisses, certains complexes des Juifs. Sur un plan plus concret, l’État d’Israël offre un refuge sûr (sauf en cas d’une concrétisation plus poussée de l’inimitié arabe) pour les Juifs persécutés ou brimés.

Cependant, ces conséquences ne sont pas les seules. Le mouvement sioniste, créé par une poignée de Juifs et n’en ayant mobilisé qu’une minorité, a forcé, à partir d’un certain seuil, l’ensemble des Juifs à se déterminer par rapport à lui. La création de l’État d’Israël les a contraints à prendre parti, volens nolens, sur des problèmes de politique internationale moyen-orientale qui normalement les auraient peu intéressés. Les dangers qu’ont courus ou qu’ont cru courir les Juifs de Palestine les ont orientés, en grande partie, vers un sentiment de solidarité que les autorités sionistes et israéliennes se sont attachées à élargir et à utiliser. La propagande sioniste, dès le début, leur avait d’ailleurs présenté l’option sioniste comme un devoir, comme l’aboutissement normal de tendances latentes chez tout Juif. Israël, en maintes occasions, se proclame leur représentant. Dès lors, l’ensemble des Juifs a tendu à paraître aux yeux des autres comme un groupe de type national, ce qui semblait confirmer la dénonciation traditionnelle des antisémites.

Cela a eu de graves inconvénients, en premier lieu pour les Juifs des pays arabes, auparavant communauté religieuse de langue arabe parmi d’autres, méprisée et brimée dans les pays les plus retardataires, mais sans graves problèmes, par exemple, dans les pays de l’Orient arabe. Dans l’atmosphère de la lutte israélo-arabe, il était inévitable qu’on les soupçonnât de complicité avec l’ennemi, et la plupart ont dû quitter leur pays. De même, cela a fait naître des soupçons à l’égard des ressortissants juifs des États communistes qui avaient pris une position vigoureuse en faveur des Arabes. Ces soupçons nouveaux ont été utilisés par certains politiciens, tout comme les restes vivaces de l’antisémitisme populaire, dans des buts de politique intérieure et ont abouti, en Pologne, à un véritable regain antisémitisme organisé.

En dehors même de ces cas, dans les pays où le « problème juif » était en voie de liquidation, l’identité juive a été maintenue pour beaucoup de Juifs qui ne le désiraient nullement : ceux qui jugeaient qu’une ascendance plus ou moins commune, des vestiges culturels très souvent fort minces et en voie de dépérissement, surtout une situation commune à l’égard des attaques antisémites et des efforts de séduction du sionisme (les unes en décroissance pour le moins et les autres souvent repoussées) ne justifiaient pas l’adhésion à une communauté spécifique de type ethnico-national. Les conséquences du succès d’Israël entravaient ainsi fortement les efforts d’assimilation en voie de réussite globale.

Pour les Juifs même, en nombre réduit, qui, dans ces pays, étaient attachés au judaïsme religieux et à lui seul, et désiraient une assimilation sur tous les autres plans, cette situation aboutissait à donner une coloration nationale à leur option communautaire ou existentielle. Cela d’autant plus que le succès d’Israël revivifiait tous les éléments ethniques de la vieille religion juive, écartant celle-ci des tendances universalistes, elles aussi vivaces depuis l’époque des prophètes. Le judaïsme religieux, longtemps opposé au sionisme, s’y était rallié peu à peu.

Éléments de jugement éthique

L’ensemble de ces éléments de fait ne saurait suffire à asseoir un jugement éthique qui implique forcément aussi une référence à des valeurs choisies. Le sionisme est un cas très particulier de nationalisme. Si une critique de type purement nationaliste est désarmée devant lui, par contre une critique universaliste est intellectuellement plus fondée. Par définition, elle ne peut se borner à mettre en balance les avantages et les inconvénients du sionisme pour les Juifs. Elle soulignerait surtout, en dehors des conséquences générales de la définition nationaliste de l’ensemble juif, le tort considérable fait au monde arabe par le projet réalisé du sionisme politique centré sur la Palestine : aliénation d’un territoire arabe, cycle de conséquences conduisant à la subordination et à l’expulsion d’une partie très importante de la population palestinienne (on voit mal comment le projet sioniste aurait pu réussir autrement), à une lutte nationale détournant beaucoup d’énergies et de ressources du monde arabe de tâches plus constructives, ce qui paraît avoir été inévitable à une époque de nationalismes exacerbés et de lutte violente contre toute espèce d’entreprise coloniale.

Une critique des méthodes du sionisme est inopérante et insuffisante en elle-même. L’analyse objective ne peut que renvoyer dos à dos l’idéalisation intempérante du mouvement par les sionistes et leurs sympathisants et la « diabolisation » non moins forcenée à laquelle se livrent souvent leurs adversaires. Le mouvement sioniste, divisé en nombreuses branches divergentes, a les caractéristiques normales de tout mouvement idéologique de ce type. Elles évoquent souvent celles, notamment, du communisme. Les organisations sionistes ont employé les méthodes habituelles, certains groupes et certains hommes agissant avec plus de scrupules que d’autres pour atteindre leurs visées. On peut trouver des cas d’abnégation et d’exploitation personnelle de l’idéologie, des exemples de brutalité et d’humanité, des cas de totalitarisme entièrement axé sur l’efficacité et d’autres où les facteurs humains ont été pris en ligne de compte.

Naturellement, toute critique universaliste du nationalisme en général vise aussi le sionisme. On y retrouve toutes les caractéristiques déplaisantes du nationalisme et d’abord le mépris du droit des autres, déclaré et cynique chez les uns, masqué chez les autres, souvent transfiguré par l’idéologie et rendu ainsi inconscient chez beaucoup, déguisé à leurs propres yeux sous des justifications morales secondaires.

Maxime Rodinson

La diversité ? « C’est choisir une personne qui s’appelle Fatma pour taper sur d’autres Fatma »



Et à ce dispositif (dit du « bougnoule de service»), héritage du bon vieux temps des colonies, il faut ajouter la promotion par l'islamophobie : « Nul ne peut, s’il est de bonne foi, éluder ce problème essentiel que, même non scientifiquement fondées, voire même franchement fantaisistes, les opinions tranchées sur l’islam, pour peu qu’elles soient réductrices et critiques, sont un incontestable accélérateur de carrière et de notoriété. Et comme si cela ne suffisait pas, la question « islam » est devenue politique, elle est même le cœur de trois projets idéologiques : celui d’une droite conservatrice qui se construit sur les postulats de l’atlantisme, du libéralisme économique à outrance et des valeurs morales chrétiennes ; celui d’une nouvelle gauche réactionnaire, également atlantiste et chantant la gloire du « monde libre », travaillée par la question identitaire et pour qui l’émergence du « nouvel antisémitisme » a déclenché la crainte de l’islam ; enfin, celui d’une fraction de la gauche se voulant « républicaine » qui ne conçoit de minorités en général, et de musulmans en particulier que totalement assimilés et incroyants et qui évacue prestement de son schéma d’analyse la question sociale, laquelle devrait pourtant lui servir de boussole pour décrypter les problèmes du temps....» (Jean Yves Camus)

Hommage à Abraham Serfati

Abraham Serfati, le plus célèbre des opposants marocains au régime du roi Hassan II, est mort ce 8 novembre, à l'age de 84 ans dans une clinique de Marrakech. Son combat pour la démocratie au Maroc a été très cher payé : 15 mois de clandestinité, 17 ans de prison et 8 ans de bannissement... (*)

Témoignage : « Nous parlions déjà beaucoup de lui dans les réunions de la cellule du syndicat lycéen, auquel j’appartenais au début des années 70. Un juif antisioniste, c’était quelque chose pour nous. J’ai d’ailleurs fait mes études à l’Ecole Mohammadia des ingénieurs, car Abraham Serfaty y a été directeur des études à une époque. Il avait implanté au sein de l’école une structure d’Ila Al Amam. Après le grand procès de 1977, à l'issue duquel il a été condamné avec d’autres membres de notre organisation, j’ai été chargé avec d’autres de reconstruire le mouvement sur de nouvelles bases. En 1983, nous avons tenu une réunion interne où nous avons décidé de confier la direction du mouvement aux militants encore libres. Même s’il était en prison, Abraham Serfaty a été maintenu dans la direction, car nous voulions garder un repère. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1985, après mon arrestation. Il était heureux de voir des jeunes assurer la continuité de son combat. C’était un colosse impressionnant par son physique, il avait de surcroît une aura pour nous, car il a préféré lutter pour la justice sociale, alors qu’il avait une grande carrière toute tracée dans l’administration. Nous avions entre 20 et 30 ans de moins que lui. À nos yeux, c’était une mémoire et une référence qui connaissait l’histoire du Parti communiste marocain et celle du gouvernement Abdallah Ibrahim (1958-1960), auquel il a participé au sein du cabinet du ministre de l’Economie, Abderrahim Bouabid. Il avait une grande bibliothèque dans sa cellule, qu’il alimentait en se faisant envoyer tous les nouveaux ouvrages importants analysant l’expérience marxiste. Il s’intéressait notamment à la perestroïka de Gorbatchev. Les réunions politiques avec lui s’apparentaient à un laboratoire d’idées, où il était ouvert et charmant, se mettant rarement en colère. En prison, Abraham Serfaty développait des conceptions nouvelles, comme lutter sur le plan légal pour arracher des libertés publiques. Il avait entre autres l’idée d’un journal pour faire passer le maximum d’idées possibles, sans mettre en équation la monarchie, afin d’éviter la censure. Précurseur, il avait été le premier à discuter avec les détenus de la Chabiba Islamiya, qui le respectaient. Il ne voulait pas leur laisser l’apanage de la religion, contrer l’islam intégriste en insistant sur l’islam populaire et le soufisme. Il voulait que nous, marxistes, puissions commencer à défendre cet islam ».

Mustapha Brahma, ancien d’Ila Al Amam, ancien codétenu d’Abraham Serfaty.
Voir aussi




Le soutien des Etats-unis à Israel est-il rationnel?


Le soutien de Washington à Israël est bien rationnel. Il date de 1967, quand les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Un conflit opposait à l’époque deux forces du monde arabe : le fondamentalisme musulman, que les Etats-Unis soutenaient, et le nationalisme laïque, considéré comme l’ennemi principal des puissances occidentales. En gros, l’Arabie saoudite contre Nasser. Or Israël a détruit le nationalisme laïque, soutenu et conforté le fondamentalisme musulman allié des Etats-Unis. Washington a appuyé militairement Israël ; l’Etat hébreu est devenu plus ou moins sacré, ce qui n’était pas le cas auparavant.

En 1970, autre cadeau important. Conformément aux souhaits des Etats-Unis et d’Israël, la Jordanie écrase la résistance palestinienne au cours de ce qu’on a appelé septembre noir. La Syrie avait fait savoir qu’elle pourrait intervenir pour défendre les Palestiniens. Or les Etats-Unis étaient encore embourbés dans le Sud-Est asiatique. Ils firent donc appel à Israël, lui demandant de mobiliser ses troupes pour empêcher la Syrie d’intervenir aux côtés des Palestiniens. La Syrie recula. Le royaume hachémite, allié des Etats-Unis, fut consolidé et l’Arabie saoudite aussi. L’aide américaine à Israël fut alors multipliée par quatre. Et tout continua de la sorte.

Le cadre stratégique américain, appelé « alliance périphérique », s’appuie sur des dirigeants arabes, des dictateurs, contrôlant leur pays et le pétrole. Ils doivent être protégés de leur propre population. Pour y parvenir, Washington recourt à une « périphérie de gendarme s », de préférence non arabes car plus performants quand il s’agit de tuer des Arabes. La périphérie était d’abord constituée par l’Iran, alors gouverné par le chah, la Turquie et le Pakistan. Au début des années 1970, Israël se joignit à ce groupe, devenant ainsi membre de la gendarmerie. Nixon les appelait les « flics en patrouille » (« cops on the beat »). Des commissaires locaux, un siège de la police à Washington : voilà la structure qui devait contrôler la région.

En 1979, le chah est renversé ; l’Iran est « perdu ». Le rôle d’Israël s’accroît à nouveau. A cette époque, l’Etat hébreu rendait divers services à travers le monde. Le Congrès américain empêchait le soutien direct de Washington à un terrorisme d’Etat au pouvoir au Guatemala, en Afrique du Sud et en d’autres endroits. Les Etats-Unis firent donc appel à un réseau de pays amis comprenant Taïwan, Israël, le Royaume-Uni (et probablement la France) pour faire le sale boulot, en quelque sorte.

Sur ce plan, Israël est très efficace. Société industrielle riche, dotée de techniques de pointe, d’une main-d’œuvre très qualifiée, l’Etat hébreu attire les investissements des entreprises américaines de haute technologie. Certaines industries militaires israéliennes ont noué des liens étroits avec les Etats-Unis, où elles ont transféré une partie de leur logistique ; les services de renseignement des deux pays travaillent en bonne intelligence depuis les années 1950. Pour l’industrie militaire américaine, Israël constitue une manne financière : lorsque les Etats-Unis dépensent des milliards de dollars par an pour aider Tel-Aviv, Lockheed Martin en empoche une partie. Et, quand cette entreprise vend des avions militaires du dernier cri à Israël, l’Arabie saoudite rapplique pour dire : « Nous aussi, nous en voulons. » Lockheed Martin vend alors des équipements de moindre qualité à l’Arabie saoudite, qui ne sait pas toujours s’en servir mais qui en achète des tonnes. Double bénéfice en somme.

Et qu’est-ce que les Palestiniens peuvent offrir aux Etats-Unis ? Ils sont faibles, dispersés, ne disposent d’aucune ressource et quasiment d’aucun appui dans le monde arabe. Les droits sont proportionnels au pouvoir. Israël est un pays puissant, cela lui confère des avantages ; donc il a des droits. Les Palestiniens sont faibles, n’ont aucun allié ; ils n’ont donc pas de droits. Soutenir les puissants dans son propre intérêt relève d’une politique parfaitement rationnelle. On peut objecter que le soutien apporté à Israël provoque des oppositions, des manifestations dans les pays arabes, mais cela n’a jamais été considéré comme un problème. Nous comptons sur les dictatures pour écraser les populations et nous leur fournissons les armes pour réaliser cet objectif. Vous pouvez faire valoir que ce n’est pas la bonne décision, mais vous ne pouvez pas dire qu’elle est irrationnelle. Elle est d’ailleurs en cohérence parfaite avec les politiques qui ont été menées ailleurs, en Amérique latine, dans le Sud-Est asiatique et dans d’autres parties du monde. Parfois, cela tourne mal, la planification impérialiste n’est pas parfaite.

Les choses sont un peu différentes aujourd’hui, non pas à cause d’Obama, mais parce qu’Israël a viré très à droite. Il y souffle un vent de paranoïa, d’ultranationalisme, d’hystérie, etc., qui contribue à banaliser les actes destructeurs, irrationnels. Or les Etats-Unis ont désormais des armées sur le terrain, en Irak, en Afghanistan. Elles sont mises en danger à cause de l’irrationalité des actions israéliennes. Le général David Petraeus vient d’alerter contre le risque que l’intransigeance israélienne fait peser sur les troupes américaines. On ne peut plus exclure un revirement de la politique américaine. Les Etats-Unis sont un pays très chauvin où quand quelqu’un s’avise de faire du mal à nos braves soldats, on est assez disposé à s’en débarrasser. Israël joue donc un jeu très dangereux.

Noam Chomsky

Lettre ouverte des Chrétiens arabes du Machrek à Sa Sainteté le Pape


Du grand amphithéâtre d'Amman - qui a sans doute abrité les premières persécutions des croyants chrétiens livrés dans la fosse aux lions par le gouverneur païen de Rome l'occidentale - jusqu'à Bethléem, la ville qui a vu la naissance d'un enfant, Seigneur de la chrétienté, persécuté lui et sa mère par le pouvoir païen et les forces du mal qui leur étaient inféodées, les Juifs et les colonisateurs romains européens, les contraignant à prendre la route de l'exil et trouver refuge dans un petit village qui prit le nom de Nazareth (an nasira, celle d’où vient le secours) symbole du retour de celui qui porte secours (al nasser), Jésus le nazaréen (an nasser). Al ansar, al nassiriyine, les nazaréens ou les apôtres de Jésus sont le qualificatif de tous ceux qui ont fait triompher la parole de Jésus au cours des deux derniers millénaires.

J'ai suivi avec attention votre visite sur les lieux saints dont vous n'avez pas été chassé ou contraint à quitter. Votre visite aurait dû emprunter au moins le chemin du retour de Jésus, le prophète de la Palestine, après son exil, l’étudiant palestinien qui revenait porteur d'un Message du Maitre divin et une invitation divine pour l'humanité et pour le compte de la quelle il a été martyrisé. Son martyr allait germer plus tard dans le monde occidental et donner naissance à Rome au Saint Siège, celui que vous occupez à votre tour aujourd’hui.

Les racines du christianisme sont orientales (palestiniennes) Je pensais sincèrement, en ma qualité de chrétienne, vous entendre dire et vous voir plonger dans le rappel historique de la vocation de Jésus en marchant sur les traces de l'Apôtre Pierre, ou - plutôt - sur les traces de son maitre, notre Seigneur Jésus-Christ. Si vous souhaitez par ce voyage approfondir le lien avec Jésus j'avais pensé , comme tout chrétien, voir votre présence, en Jordanie, sur les lieux historiques où Jean Baptiste a procédé à l'immersion des fidèles. On attendait en vain Vous entendre et vous voir faire référence au baptême de Jésus par Jean-Baptiste dans le Jourdain et ainsi rappeler l'histoire de celui qui a baptisé Jésus de Nazareth (an nassira) dans le fleuve du Jourdain, le Prophète Jean, que nous les arabes nommons Yahya. (Nazareth - en arabe An-Nasira ou Nassiriya- est la plus grande ville arabe du nord d'Israël, en Galilée, avec 66 000 habitants. Le Pape a préféré en Jordanie évoquer le mont de Moïse… NDT)

Le Baptême, pilier le plus mystérieux mais aussi le plus sacré du christianisme est aussi celui qui revêt le plus de symbolisme dans le christianisme. Votre visite est logiquement hautement symbolique en commençant en Jordanie. Quels sont alors les symboles que vous avez voulu adressé aux Chrétiens à partir d'un haut lieu de la vie du Prophète en ignorant les piliers et les hommes clés dans la fondation du Christianisme ? Votre séjour en Jordanie, tel qu'il s'est déroulé, était-il une symbolique biblique? Votre symbolique est davantage celle de la Thora et de l'Ancien Testament que celle de l'Evangile. Il nous est pourtant interdit de faire référence à la Torah. Les chrétiens de l'Orient comme de l'Occident ne reconnaissent que l'autorité de l'Evangile et refusent toujours la judaïsation du Christianismes occidental et sa transformation en judéo-christianisme. L'Eglise d'Orient refuse d'être entraînée dans le processus de judaïsation de l'Occident chrétien.

Avez-vous oublié que votre prédécesseur au Saint Siège, avait demandé de ne déposer sur son cercueil que le Nouveau Testament? Nous l'Orient arabe chrétien nous ne voulons pas de ce néo christianisme judéo-chrétien et nous refusons que l'Occident chrétien utilise l'influence spirituelle occidentale des églises, catholiques et protestants pour implanter en Orient et particulièrement dans le monde arabo chrétien l'idée ou l'influence de judaïsation. Votre Sainteté le Pape, sachez que Je suis une chrétienne arabe! Je ne suis pas une adepte de l'Église d'Orient mais une adepte de l'Eglise maronite dont une délégation s'est rendue en Jordanie pour votre rencontre. Je suis la petite-fille du patriarche Huwaik qui était le dernier patriarche des maronites dans la lignée de ceux qui ont persisté à refuser la soumission des Chrétiens à Rome et à Byzance et à leur tête le moine bédouin al-Homsi qui a légué l'héritage chrétien aux Maronites et qui s'est révolté contre l'Occident négateur des racines orientales du Christianisme.

Nous portons en nous la conscience de ses racines historiques et spirituelles qui nous attachent à la terre arabe. Le Christ appartient à cette terre arabe comme nous nous appartenons à cette terre arabe et de ce fait nous ne reconnaissons aucune autorité étrangère sur notre terre qu'elle soit politique, militaire, religieuse ou spirituelle. Par conséquent, en ma qualité d'Arabe, je m'incline devant vous par respect pour votre personne, mais cela ne m'empêche pas de vous rappeler ma fierté d'appartenir à cette terre arabe. Cette terre est le berceau de toutes les Religions et de toutes Révélations monothéistes. Notre religion et notre spiritualité nous ne la recevons donc de personne ni d'aucune puissance si ce n'est de notre terre arabe et de son histoire. Nul ne peut générer une rupture dans notre personnalité ni une rupture avec notre terre et notre conscience arabe. Aucune révolution dans notre région ne peut opérer les mutations attendues par l'Occident car la révolution fomentée ne peut apporter les révisions et les réformes qui modifient radicalement notre identité, notre conscience et notre foi qui ne peuvent venir que de notre propre volonté et des défis à relever. Les Chrétiens d'Orient arabe ne sont pas une minorité. Sur la base de cette réalité historique que nous n'avons pas choisie mais que le Ciel a choisi pour nous, nous avons reçu votre aimable invitation à préserver le pluralisme religieux dans notre région.

Elle appelle deux réserves. La première : le pluralisme n’est pas venu vers nous du fait de la migration ou de la colonisation, mais du fait que nous vivons depuis toujours sur notre terre arabe avec des arabes comme nous qui sont de plus nos frères dans la foi. Chacun de nous sur cette terre a choisi librement sa religion et son culte. Tant du côté de l'islam que du christianisme, tous sur cette terre arabe nous avons la foi sans connaître la contrainte, et dans les deux camps nous avons par la foi et la fraternité de foi l'expression réelle et authentique de la première et véritable manifestation des droits des droits de l'homme et de la liberté de croyance depuis toujours.

La deuxième raison, que vous connaissez d'ailleurs, est que c'est l'Occident qui est le générateur historiquement du racisme et du sionisme avec tous les résultats connus et notamment ceux que cet occident exerce depuis des décades contre le monde arabe pour saper cette cohésion sociale et religieuse dans le monde arabe. L'Occident n'a jamais cessé de faire des plans et des luttes géostratégiques pour saper l'unité arabe et la richesse de sa diversité religieuse. Nous connaissons les programmes soigneusement conçus visant à créer des conflits confessionnels dans la région et les intentions planifiées pour déplacer les Chrétiens du monde arabe et à supprimer ce pluralisme millénaire de la Palestine, de l'Egypte, du Soudan et de l’ Iraq. Quelle rupture amère et cruelle l'Occident a réalisé en Irak sapant le pluralisme naturel qui existait dans ce pays avant son invasion par les américains.

Ce qui a été fait en Irak est tellement horrible et scandaleux que nous sommes en droit de vous interpellez vous qui exprimez votre préoccupation sur le sort des chrétiens dans le monde arabo musulman : Qu’avez-vous fait pour la survie des chrétiens et qu'avez-vous fait pour protéger leurs biens et leurs propres terres contre l’invasion étrangère occidentale alors que la terre sur laquelle vivent les chrétiens arabes est partie indivisible du monde arabe ?

En conséquence, Votre Sainteté, sachez que nous - Arabes chrétiens - nous ne sommes une minorité en aucune façon, tout simplement parce que nous étions des Arabes chrétiens avant l'Islam, et que nous sommes toujours des Arabes chrétiens après l'Islam. Nous n'avons besoin d'aucun protectorat occidental. La seule protection que nous cherchons est comment nous protéger du plan occidental qui vise à nous déraciner de nos terres et à nous envoyer mendier notre pain et notre dignité sur les trottoirs de l'Occident. Nous refusons d'être un instrument de subversion et de coercition contre le monde arabe que vous soumettez continuellement à la pression et au chantage. Au meilleur des cas, contre nos pays, vous nous proposez d'être des migrants dans vos pays. Je sais, bien que ce que je dis ne soit pas clair pour tous les chrétiens. Cent ans de discours sur les chrétiens comme minorités dans le monde arabe, cent ans d'ignorance dans lesquels ont été confinés les musulmans et les chrétiens, cent ans de montage de conflit entre les communautés laissent des traces. Il s’agit de pousser les communautés arabes à la rupture et à la haine ou à la suspicion dans des états arabes qui ont perdu, du fait colonial, la notion des droits des citoyens et qui ont été manipulés à promouvoir de pseudo droits pour chaque différents groupes. Toutes ces manœuvres donnent la preuve de la volonté occidentale à intimider les peuples arabes, à les diviser et à susciter dans la communauté chrétienne la vocation d’une minorité qui doit nécessairement solliciter l'aide étrangère contre la communauté musulmane. Ce travail de sape finit fatalement par trouver un écho au sein des ignorants du monde arabe même si dans ces ignorants on trouve des gens instruits à qui il manque la logique des faits ou la probité morale pour voir les complots qui se trament contre leur nation.

L’instruction seule ne suffit pas pour comprendre la stratégie de l'Occident à fomenter l'intolérance et les troubles dans le monde arabe. C'est dans cet esprit et dans ce sens, que j'ose comprendre le pluralisme dont vous vous voulez être le porte-parole ou l'écho dans notre région. Le pluralisme est compris pour notre part comme valeur chrétienne d'amour et de partage visant donc à l'éradication de l'esprit de l'intolérance. Tout message qui sort de cette conception de la pluralité est considéré par nous comme volonté de nous faire accepter la colonisation et le colonisateur qui vient occuper notre pays sinon nous éradiquer si on refuse d'accepter ce choix.

Ces tactiques mises à l'œuvre contre nous et contre la terre arabe sont connus et nous refusons d'abdiquer à la volonté colonialiste et sioniste. En aucun cas les arabes n'ont été une cause directe ou indirecte à la persécution des Juifs qui reste imputable aux seuls européens qui doivent en assumer les conséquences et les responsabilités. Nous comprenons l'interprétation de l'esprit du christianisme en tant que "Solidarité avec les pauvres, les immigrés, les victimes de la plus grande tragédie humanitaire", sans que celà entraîne, en notre qualité d'arabes, une quelconque responsabilité dans les crimes commis contre les Juifs par l'Europe et en particulier par l'Allemagne dont vous êtes citoyen.

Dans cette tragédie il faut avoir le courage et la probité d'appeler un chat un chat. Nous n'allons pas aborder ici la tragédie des Juifs par les nazis, non seulement parce que ce n'est pas le moment, mais aussi parce qu'elle relève de votre entière responsabilité d'européens dans laquelle nous les arabes nous n'avons pris aucune part aussi minime soit-elle. Les Arabes, ici ou ailleurs, n'ont jamais persécuté les Juifs un jour, et ils ne les ont pas obligés de vivre un jour dans les ghettos à l'intérieur des pays arabes. Les juifs ont toujours vécu sur les terres arabes comme des citoyens ordinaires. Le seul et premier Ghetto juif sur notre terre arabe est celui établi par l'État sioniste pour parquer des juifs en les séparant des arabes sur des terres appartenant aux arabes.

Ce ghetto juif réalisé par des sionistes s'appelle l'Etat d'Israël. Si Votre Sainteté vous priez, en qualité de chef de l'Eglise, "afin de ne pas le témoin d'un crime humanitaire similaire" je me permets de vous rappeler qu'un crime plus horrible continue de se commettre sous vos yeux sur la terre de Palestine. Il est impossible que l'odeur du sang ne vous soit pas parvenue de la Palestine meurtrie. C'est bien d'évoquer le passé mais vous avez devant vous l'holocauste flagrant de la bande de Gaza dont le sang n'a pas encore séché, et vous avez également celui du Liban il y a à peine trois ans.

S’il y a devoir de compassion, il est là au présent et non dans un vieux passé dont nous ne sommes ni témoins ni responsables. Il ne doit pas échapper à votre entendement que le premier homme à être reçu par votre Sainteté sur la terre de Palestine est le boucher de Qana. Cette réception est poursuivie par celle du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères les hommes les plus racistes et les intolérants de l'époque moderne. Par conséquent, le dialogue que vous préconisez de poursuivre entre le christianisme et le judaïsme, dans l'esprit des prophètes, est un dialogue impossible sur cette Terre arabe. Il est impossible parce ici que nous comprenons l'esprit du Messie qui a vécue parmi nous sur cette terre mais nous ne pouvons pas comprendre l'esprit de Jésus fabriqué chez vous et auquel vous nous appelez.

Voyez-vous, Votre Sainteté, ces deux esprits sont mutuellement exclusifs, ce sont deux esprits qui s'opposent comme deux contradictions inconciliables car en effet on ne peut pas concilier logiquement et humainement le pardon et le génocide? Mais nous, chrétiens, nous savons, votre Sainteté, que Jésus lui-même n'accordait son pardon qu'aux ignorants méconnaissant leurs fautes ou les conséquences de leurs agissements. Il ne pardonnait pas à ceux qui agissait avec préméditation ou à ceux qui transgressaient en connaissance de cause. N'est-ce-pas qu'il avait expulsé du Temple à coups de fouet les iniques : "Sortez de la maison de mon Père o vous les pécheurs." Il y a la lutte pour la vérité, la justice et la protection des droits de l'homme qui a occupé toute la vie du Messie.

Il n’a jamais cédé sur les principes de justice et d'équité jusqu'à la fin de son existence terrestre : garantir la sécurité et les droits aux gens sinon le martyr. Votre sainteté c'est ainsi que nous les arabes chrétiens de l'Orient nous comprenons le message de la "Fidélité aux racines du christianisme" à laquelle le sermon apostolique nous invite pour "remplir le message de la chrétienté en Terre Sainte". La Bande de Gaza aurait due être la priorité dans l'agenda de la visite du Pape. Tout cela nous pousse à demander à votre Sainteté : Pourquoi ne pas visiter la bande de Gaza meurtrie et sinistrée avec son cortège affligeant de pauvreté, d'injustice et d'oppression. Les victimes de Gaza ne vous semblent pas concentrer toutes les misères et toutes les tragédies qui sont au cœur de la souffrance de Jésus-Christ et au centre du contenu de son message?

Les victimes de Gaza ne sont-elles pas le symbole de la lutte du Christ qui aurait accouru pour les secourir et les assister dans leur lutte contre l'oppression et contre l'injustice sans craindre aucun blâme et aucun danger. C'est pour leur cause que le Christ aurait milité et prêché. Il n'a pas dit qu'il était au service des Chrétiens mais qu'il était au services des hommes souffrants en leur disant à tous "Ô mes frères" excluant par là toute prétention à croire ou à dire que Dieu manifeste sa préférence pour un peuple ou une race instituant entre ses créatures une prétendue ségrégation raciale ou une discrimination sociale ou nationale. Ni Dieu ni le Seigneur Jésus ne peuvent tolérer le mensonge de l’élection préférentielle d’une partie des enfants de Dieu sur une autre.

Votre Sainteté, pourquoi avoir choisi ce moment pour effectuer votre visite alors que la justice espagnole étudiait enfin la possibilité de poursuivre les responsables israéliens du massacre dans la bande de Gaza en tant que criminels de guerre? Votre visite en ces moments donne gratuitement aux criminels de guerre un chèque en blanc pour redorer leur blason terni. Vous trouvez encore le moyen de les innocenter du sang du Christ qui a coulé par leur fautes sous le prétexte du passage du temps et de l'absence de responsabilité des petits-enfants pour le crime commis par leurs aïeux oubliant que dans la foulée de vos propos vous les innocentez en réalité de leurs crimes présents qu'ils commettent eux mêmes au présent sur les enfants des palestiniens.

Il est impossible de croire que vous tendez votre main pour pardonnez et bénir les assassins qui ont fait couler le sang de la population de Gaza devenant ainsi par votre geste un instrument de leur déculpabilisation dans le génocide commis contre les Palestiniens ? Ces populations chrétiennes de Palestine, qui n'acceptent que d'être des citoyens arabes, vous ont-elles raconté comment deux villages chrétiens ont été rayé de la carte de Palestine lors de l'annexion sioniste de la Palestine. Malgré qu'ils aient obtenu gain de cause en 1950 devant la cour suprême, la plus haute instance judiciaire de l'Etat hébreux en Palestine, à ce jour aucun chrétien n'a été autorisé a récupéré sa terre, sa demeure et ses biens confisqués.

La décision de retour des populations déplacées dans leur pays d'origine, est une résolution qui reste que de l'encre sur papier. Est-ce que l'un de ses déplacés et de ses spoliés vous a t-il dit qu'il ne pouvait pas faire le pèlerinage de Nazareth à Bethléem, et vice-versa à cause de l’occupation sioniste ? Avez-vous, votre Sainteté, des données sur le pourcentage de la migration des chrétiens palestiniens de la Terre Sainte dans le plan de judaïsation de Jérusalem qui prévoit le déplacement anticipé des chrétiens de la ville considéré plus facile?

Est-ce qu'on vous a permis de rencontrer les populations de la ville sainte subissant le racisme le plus abject. Avez-vous consulté les lois et règlements juifs qui prônent ouvertement la discrimination raciale et religieuse? Avez-vous imaginé quelle serait la réaction et quelle serait la situation des juifs en Europe si les statuts qu'ils appliquent aux arabes s'appliqueraient sur eux en Europe ? Si l'Europe ne tolère pas des lois et des pratiques anti juives en Europe pourquoi elle tolère le racisme des juifs contre les arabes sur la terre sainte? Les chrétiens arabes de l'Orient sont des croyants et non des vassaux de l'Occident?

Nous allons juste vous posez une question pour réfuter définitivement les allégations, sachant à l'avance qu'il n'existe pas une base de comparaison : les états européens gouvernent des peuples souverains et dans leur espace il n'existe ni population ni territoire colonisé par la force des armes ou occupé par des forces étrangères. Est-ce le cas en Palestine ?Enfin, votre Sainteté, est-ce que quelqu'un a osé vous dire la vérité : vous pouvez vous promener sans escorte et sans véhicule blindé dans une voiture décapotable dans les rues de Nazareth ou à pieds dans ses ruelles sans crainte d'exposer votre vie car les arabes musulmans ne sont pas des terroristes et des criminels comme on les décrit. Aucun arabe musulman n'attentera à votre vie malgré toute la publicité mensongère qu'on vous raconte et en dépit de votre fâcheuse citation dans votre fameuse conférence qui a dénigré leur religion et qui a heurté leur sensibilité. Vous devez vous libérez du markéting américano sioniste et de son plan dévastateur tant pour les Chrétiens que pour les musulmans de l'Orient arabe.

Le conflit des civilisations est un artifice qui est mis en œuvre pour véhiculer le plan de domination américano sioniste de la région et pour ceux qui s'alignent sur les vues américaines et sionistes. Se taire sur ce plan ou se faire complice c’est partager avec eux la responsabilité d’entraîner dans leur sillage le monde vers une catastrophe sans nom.

Avant de terminer, permettez moi votre Sainteté, de vous interpellez en ma qualité de femme, de femme arabe lorsque vous avez évoqué la singularité de la femme qui est naturellement habitée par "l'amour et la paix". Chrétienne je me dois de vous dire que je m'inscris dans le modèle féminin représenté par la Sainte Vierge Marie. Elle incarne en premier chef le symbole de l'affection et de la compassion maternelle, de la nourrice vertueuse, celle qui a accompagné son fils tout au long de sa difficile vocation sans jamais s'interposer entre lui et la vérité pour l'empêcher d'accomplir son devoir de témoigner de la vérité, de trancher avec justice et équité et de transmettre son message en dépit du danger et de la cruauté des comploteurs.

Cet esprit d'amour et de dévouement de Marie est le même esprit qui anime toutes les mères arabes de Palestine : des êtres humains qui rêvent pour leurs enfants d'une vie remplie de sécurité, de paix, de confort et de quiétude sans souci. Mais elles connaissent par leur fitra (la nature humaine primordiale) et leur expérience de vie la nature des défis qui attendent leurs enfants. Il est donc impossible et impensable, à la lumière de l'occupation, de la spoliation et de l’humiliation, de leur demander de ne pas enfanter ou de ne pas éduquer des résistants et des martyrs ou de ne pas soutenir leurs enfants qui font résistance à la colonisation sioniste.

En Occident c'est cet esprit de dignité et de résistance qui vous a poussé à élever la combattante Jeanne d'Arc au rang de martyre et de sainte. Au nom des droits de Marie et de Jésus sur nous les arabes, faites l'effort de nous comprendre un tant soit peu, votre Sainteté, et cessez de vous comportez avec nous, vous et l’Occident, comme si nous étions vos vassaux. La justice et l'équité exigent que nous soyons traités comme des adeptes de Jésus à part entière et elles vous commandent de nous laissez tranquilles vivre avec nos frères de foi comme le veut Jésus et non comme le veut l'Occident.

Hayat al Huwik Atia
Traduction : Omar Mazri

Marx et le colonialisme

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice - l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie » Karl Marx (1853).

Ce texte vise à rendre compte de manière impartiale la relation entre Marx et le colonialisme, en posant la question suivante : quelles ont été ses prises de position lors de la conquête des Indes par les Britanniques ?

Introduction

Toutes les librairies qui se veulent alternatives ont dans leurs rayons ces petits livres, peu onéreux, qui véhiculent une critique plus ou moins construite de notre société capitaliste et sécuritaire. Les maisons d’édition se sont spécialisées sur ce créneau (L’esprit frappeur, Mille et une Nuits, etc.) et, même si l’une d’entre elles (Mille et une nuits) au moins appartient à une transnationale de l’édition (Lagardère). En tout cas, ces ouvrages plus ou moins courts jouent un rôle de transmission des mémoires et des analyses pour les luttes non négligeable dans notre paysage médiatique dépourvu d’intérêt.

C’est sur l’un d’entre eux que je voudrais attirer l’attention : Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan [1], qui réunit une sélection d’articles de Karl Marx et de Friedrich Engels provenant de Textes sur le colonialisme [2].

La quatrième de couverture présente cette sélection de la manière suivante : « Rares sont les auteurs, et plus encore les philosophes, qui ont consacré quelques pages de réflexion et d’analyse à l’Asie centrale au XIXème siècle. Rédigées dans les années 1850, les articles ˝anticolonialistes˝ de Friedrich Engels et de Karl Marx exposent les manœuvres britanniques pour s’imposer en Inde, les luttes d’influence entre la Russie, la Perse (l’Iran), les Français et les Anglais, et rapportent la guerre britannique de 1838-1842 en Afghanistan. Alors, toute lecture marxiste est-elle dépassée ? Non, la force de leurs analyses géostratégiques, où se dessine déjà le marxisme sous le propos journalistique, reste, hélas, d’une exceptionnelle actualité ».

Ces articles sont d’une exceptionnelle « actualité », mais sûrement pas de la manière où l’entend Gérard Filoche, qui a établi cette édition. En effet, dans sa postface, celui-ci considère que « Chaque article, présenté à juste titre comme ˝anticolonialistes˝, consacré par les deux auteurs à la Compagnie des Indes (la ˝World Company˝ du XIXème siècle), aux manœuvres britanniques pour s’imposer en Inde […] résonne à nos oreilles comme les prémisses de ce que nous voyons sur les écrans de télévision du monde entier en ce début de XXIème siècle ». On verra que l’« anticolonialisme » de Marx reste à prouver.

Ce texte vise à rendre compte de manière impartiale la relation entre Marx et le colonialisme, en posant la question suivante : quelles ont été ses prises de position lors de la conquête des Indes par les Britanniques ? Dans un premier temps, on montrera que force est de constater qu’il a légitimé, au nom de l’« Histoire universelle », la colonisation britannique. Dans un second, on tentera d’expliquer le pourquoi de ses opinions. Enfin, on nuancera en soulignant l’évolution de Marx sur cette question, notamment vers la fin de sa vie.

[1] K. Marx et F. Engels, Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan, Mille et une nuits, Paris, 2002, édition établie par et postface de Gérard Filoche.

[2] K. Marx et F. Engels, Textes sur le colonialisme, Éditions du Progrès, Moscou, 1977.

Les Textes : l'Orientalisme de Marx et Engels

« Anticolonialistes » serait le terme pour qualifier les articles de journaux de Marx. Il écrit en tant que journaliste, depuis Londres (et ce fait a son importance), pour le New York Daily Tribune. Le contexte politique de l’été 1853 est celui du débat entre libéraux et colonisateurs sur l’opportunité de la conquête impériale. Marx et Engels vont prendre parti dans la polémique, mais pas dans le sens où on les attendrait. Engels est pris en compte dans l’analyse parce qu’il a exercé une influence déterminante sur les positions de Marx, ils ont en effet écrit ensemble le Manifeste du parti communiste (et des passages entiers d’articles de Marx sont des reprises mot pour mot de lettres que Engels lui a envoyées…) En Algérie, c’est la résistance de l’émir Abdelkader qui fait coulé beaucoup d’encre en France.

Engels et l’Algérie [1]

Engels se félicite de la défaite de l’émir Abdelkader du 23 décembre 1847 et de la soumission de l’Algérie au « progrès de la civilisation ». Pour lui la conquête de l’Algérie est un heureux événement puisqu’elle participe de la victoire des nations civilisées sur les peuples arriérés.

Même s’il critique les méthodes de guerre de la colonisation française, il considère néanmoins que la France est en quelque sorte l’instrument de l’histoire universelle qui secoue les sociétés barbares par le développement du capitalisme. « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs »… Il réactive tous les lieux communs racistes de l’époque, qui sont intégrés à la conception marxienne de l’histoire.

Les indigènes sont improductifs, pillards et végètent en dehors de la civilisation, dans un état stationnaire et réputé nuisible par la France. Mais avec la colonisation, ils pourront progresser grâce à leur intégration au commerce international et au perfectionnement des moyens de production. Pour lui, toute forme de résistance à la colonisation étaient au fond réactionnaire : « Après tout, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les « lumières » qu’il apporte tout de même avec lui, est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à l’état barbare de société à laquelle ils appartiennent ». De telles analyses ne sont pas anecdotiques, mais elles s’enracinent dans la pensée des rédacteurs du Manifeste du parti communiste. Après avoir dressé, dans le Manifeste, le tableau des grands bouleversements suscités par le développement du capitalisme, Marx et Engels en arrivent à la logique d’extension transnationale du capital. La logique même du capitalisme et le besoin de « débouchés toujours nouveaux » poussent à l’affranchissement des frontières. « La bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares » [2]. Elle « force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production (…). De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occident » [3].

Engels va encore plus loin lorsqu’il écrit pour la New American Encyclopedia un article sur l’Algérie. Après avoir décrit la situation géographique, climatique, politique etc., de l’Algérie, il décrit les peuples autochtones. Et il recycle les vieilles études de l’ethnologie coloniale. Le territoire est peuplé de trois groupes différents : les Kabyles, les Arabes et les Maures. Il établit une hiérarchie de civilisation entre eux, des Kabyles aux Maures. Les premiers sont un peuple laborieux qui vit dans de vrais villages, excellents cultivateurs, exploitent des mines, fournissent les villes en marchandises etc. Ils ne sont pas européens, mais s’en rapprochent, leur peau un peu plus blanche, leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus ont même amené les ethnologues à inventer une théorie affirmant qu’il s’agit d’un peuple indo-européen qui a pris un autre chemin que le leur.

Les Arabes sont des nomades, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, et restent en dehors de toute évolution et hostiles à la civilisation.

Enfin les Maures sont pusillanimes, habitués à la cruauté et à la vengeance, et sur le plan moral, « ils se situent très bas ». Le mépris d’Engels pour les Maures s’étend à la langue arabe, qu’il ne veut pas apprendre, et préfère le persan, plus digne d’études sérieuses.

Engels, dans l’esprit du temps, se plaît à opposer les Berbères aux autres indigènes d’Algérie. Cette attitude est typique de la tactique « diviser pour régner » de la conquête coloniale.

Marx et l’Inde

Si Karl Marx connaît Alger puisqu’il y a séjourné en 1882 pour des raisons de santé, il s’intéresse surtout au colonialisme britannique en Asie. La réflexion de Marx porte sur l’explication de la « stagnation » et l’« immutabilité » des sociétés asiatiques. Prenant pour acquise cette stagnation, il va élaborer la notion de système de production asiatique pour en rendre compte. Cependant ce n’est pas sur l’analyse matérialiste de l’économie asiatique, ni sa superstructure qui en dépend (le « despotisme oriental ») qui m’intéresse (d’autres s’y sont penché [4], certains montrant même la proximité avec les théories climatiques de Montesquieu [5]…), mais la logique (orientaliste) qui sous-tend les analyses de Marx et de Engels.

Comme Engels, Marx propose une description de la société hindoue. Revenons sur un passage significatif de la pensée de Marx sur l’impérialisme britannique et sur la « nature » de la société indienne (l’Hindoustan dans l’acception de l’époque) :

« […] aussi triste qu’il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses se dissoudre, se désagréger en éléments constitutifs et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance traditionnels, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave de règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique. Nous ne devons pas oublier l’exemple des barbares qui, accrochés égoïstement à leur misérable lopin de terre, observaient avec calme la ruine des empires, leurs cruautés sans nom, le massacre de la population des grandes villes, n’y prêtant pas plus d’attention qu’aux phénomènes naturels, eux-mêmes victimes de tout agresseur qui daignait les remarquer. Nous ne devons pas oublier cette vie végétative, stagnante, indigne, que ce genre d’existence passif déchaînait d’autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages, faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu d’en faire le roi des circonstances, qu’elles faisaient d’un état social en développement spontané une fatalité toute-puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache.

Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d’une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie. Sinon, elle fut un instrument inconscient de l’Histoire en provoquant cette révolution. Dans ce cas, quelque tristesse que nous puissions ressentir au spectacle de l’effondrement d’un monde ancien, nous avons le droit de nous exclamer avec Goethe :

« Sollte diese Qual uns quälen


Da sie unsere Lust vermehrt


Hat nicht Myriaden Seelen


Timur’s Herrschaft aufgzehrt ? » [6]

En dépit des « sentiments humains », la machine de l’Histoire peut admettre quelques sacrifices, qui sont d’autant plus acceptables qu’il s’agit de civilisations inférieures. On retrouve un point mort dans l’analyse marxienne des sociétés non-européennes, qui doit attirer l’attention des penseurs contemporains dans la fragile élaboration d’alternatives à la globalisation capitaliste.

Revenons sur le texte. Passons la description de la société hindoue, qui ne nécessite pas de commentaires… « Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d’une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n’est pas là. ». En effet, la question n’est pas dans la condamnation de la sanglante conquête, mais il s’agit de se dégager de l’apparence des choses, il faut aller au-delà et surmonter ses sentiments trompeurs pour prendre connaissance des forces souterraines à l’œuvre. « Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ». Sous la poussé des forces du capital qui s’étendent à travers les frontières, l’humanité tout entière progresse et s’unifie en entrant désormais dans le cours de l’histoire universelle. Et l’Angleterre joue un rôle important : « quels qu’aient été ses crimes, l’Angleterre a été l’instrument inconscient de l’histoire en menant à bien cette révolution » [7].

Il considérait l’Inde comme « une proie vouée à la conquête » [8] et « ne pouvait donc échapper au destin d’être conquise, et toute son histoire, si histoire il y a, est celle des conquêtes successives qu’elle a subies. La société indienne n’a pas d’histoire du tout, du moins pas d’histoire connue ». La dimension historique des expériences de vie de la société indienne est niée au nom d’un monopole de la fonction d’agir sur l’Histoire. C’est l’homme européen qui est acteur de l’Histoire, les autres peuples n’en ont pas, ou du moins, reproduisent continuellement la stagnation. Cette conception du monopole du rôle historique, associée à la vision hégélienne de l’histoire, conforte l’idée, d’origine religieuse, que les Européens ont été élus, non par Dieu, mais par leur degré de civilisation. L’Histoire est européenne (pour ne pas dire blanche), celle des peuples non-européens est à jeter aux oubliettes.

Marx et Engels n’ont pas beaucoup écrit sur le monde extra-européen pour la simple raison que pour eux le vieux contient est le lieu où s’écrivent les pages les plus glorieuses de l’Histoire. Incontestablement prisonniers de leurs représentations ethnocentriques, aveuglés par leur conception de l’histoire-progrès, ils considéraient que les seuls sujets de l’histoire aptes à se battre contre le capital sont les prolétaires d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. Acceptant la frontière entre « nations civilisées » et « nations barbares », la logique orientaliste pousse Marx à se situer dans le devoir de la « mission civilisatrice ». Même si des critiques sont émises sur la violence de la colonisation, les conséquences de celle-ci sont finalement peu de choses au regard des effets éminemment civilisateurs. Pour Marx, l’Angleterre est à l’origine de « la seule révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie » [9]. Il va jusqu’à préférer la colonisation britannique aux précédentes (Arabes, Turcs, Tatars et Mongols), car c’est la première fois que l’Hindoustan est colonisé par un peuple supérieur, les précédentes ayant été « hindouïsées ». La question n’est pas de « savoir si les Anglais avaient le droit de conquérir l’Inde, mais si nous devons préférer l’Inde conquise par les Turcs, par les Persans, par les Russes à L’inde conquise par les Britanniques » [10]. Le capitalisme, qui a sa légitimité historique en Occident en créant les conditions de possibilité de la société socialiste, a, en Orient, le rôle (inconsciemment) sinon le devoir de « moderniser » les sociétés « archaïques » et condamnées à disparaître, même si ce fait peut choquer la sensibilité.

Dans ce cadre, les massacres coloniaux sont évidemment secondaires. Au contraire ils sont les instruments nécessaires pour mettre en pièce des « formes politiques figées et mortes » [11]. Les massacres sont dénoncés uniquement dans le but de souligner l’hypocrisie des classes dominantes. Mais cela ne débouche jamais sur l’identification des indigènes comme opprimés ou persécutés dont les combats relèveraient d’une résistance légitime à l’expansion coloniale. Sans doute parce qu’il ne s’agissait pas d’ouvriers mais d’indigènes soumis aux coutumes « fanatiques ». Ainsi ni les indigènes ni les tribus ne sont pensés comme sujets de l’histoire avec lesquels il faut se solidariser.

De là on peut souligner les limites et l’européocentrisme du slogan qui a fait le tour du monde : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Généreux et universel en apparence, il ne se dirige en fait que vers les classes ouvrières d’Europe et d’Amérique du Nord. Donc pour que les indigènes deviennent sujets de l’histoire, ils doivent passer sous les fourches caudines de la modernité capitaliste, devenir des prolétaires. Et c’est ce rôle que joue la colonisation, un rôle de « régénération ». Avec l’apparition de grandes usines et de manufactures de coton en Asie, les paysans indigènes vont s’entasser dans les centres urbains. De là émergera les prolétaires révolutionnaires aptes à devenir sujets de l’histoire et détruire le système qui les exploite et les opprime.

[1] Voir Olivier Le Cour Grandmaison, « Le colonialisme au service de « l’Histoire » universelle », in Contre-temps, Paris, n°8, automne 2003, pp 174-189. Les citations d’Engels de ce paragraphe proviennent de cet article, sauf indication contraire.

[2] K. Marx et F. Engels, Manifeste du parti communiste, Éditions sociales, Paris, 1970, p 35.

[3] Ibid.

[4] Voir, entre autres, le recueil d’articles du Centre d’Etudes et de Recherche Marxistes, Sur le « mode de production asiatique », Éditions sociales, Paris, 1969, et Karl Wittfogel, Le despotisme oriental, éd. De Minuit, Paris, 1964.

[5] Voir Miklòs Molnàr, Marx, Engels et la politique internationale, éd. Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1975, p 201.

[6] « Cette peine doit-elle nous tourmenter Puisqu’elle augmente notre joie, Le joug de Timor n’a-t-il pas écrasé Des myriades de vies humaines » Citation du Divan occidental-oriental. K. Marx, « La domination britannique en Inde », in Du colonialisme en Asie, op. cit., pp. 32-34.

[7] K. Marx, « Chroniques anglaises », in Œuvres IV. Politique I, Paris, Gallimard La Pléiade, 1994, p 720.

[8] « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in Du colonialisme…, op. cit., pp. 43-44.

[9] K. Marx, « Chroniques anglaises », in Œuvres IV. Politique I, op. cit., p 720.

[10] « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in Du colonialisme…, op. cit., pp. 43-44.

[11] F. Engels, Le Rôle de la violence dans l’histoire, Paris, Éditions sociales, 1971, p 38.

Abdellali Hajjat