« On constate au sein des nouvelles théories critiques de nombreuses références au fait religieux. Une série de penseurs critiques contemporains appuient leurs analyses sur des doctrines ou des figures qui relèvent du christianisme. Ce phénomène, pour surprenant qu’il soit, n’est pas nouveau. Que l’on pense à l’influence de Pascal sur Lucien Goldmann, qui affirmait que l’adhésion au marxisme repose sur un acte de foi semblable à la foi religieuse, ou à l’étude d’Ernst Bloch consacrée à Thomas Münzer. Théologien de la révolution (1921), et au millénarisme révolutionnaire caractéristique des révoltes paysannes au XVIe siècle. Mariatégui consacrait quant à lui un texte à Jeanne d’Arc dès 1929. Cependant, les références à la théologie étaient relativement marginales dans les théories critiques du XXe siècle. Elles étaient le fait d’auteurs certes non négligeables, mais n’occupant pas une place centrale dans le « canon » de la gauche révolutionnaire. Elles étaient d’ailleurs plus présentes dans le marxisme occidental que classique.
Il en va tout autrement à l’heure actuelle. Les auteurs qui invoquent dans leurs œuvres des doctrines religieuses comptent parmi les principaux penseurs critiques contemporains. Alain Badiou a ainsi consacré un important ouvrage à saint Paul. Il y met à l’épreuve de Paul l’idée que le « sujet » se constitue dans la fidélité à un « événement », qui peut être d’ordre politique, scientifique, artistique ou même amoureux. Le rapport entre le sujet et l’événement est développé de façon plus systématique dans L’Être et l’Événement et Logiques des mondes, où figurent également des références à la pensée religieuse (à Pascal notamment). Giorgio Agamben a lui aussi consacré une méditation à saint Paul, sous la forme d’un commentaire de l’Épître aux Romains intitulé Le temps qui reste. L’érudition d’Agamben en matière théologique est sans égale parmi les penseurs critiques actuels. Les références au droit sacré romain (dans Homo Sacer), à la tradition juive ou à tel aspect de l’eschatologie chrétienne sont fréquentes dans ses travaux. Dans Empire, Toni Negri et Michael Hardt prennent appui sur le « Poverello » saint François d’Assise. Negri a par ailleurs consacré un ouvrage au Livre de Job, intitulé Job, la force de l’esclave. Plusieurs livres de Slavoj Zizek renvoient à des problématiques religieuses. C’est par exemple le cas de Fragile absolu, sous-titré Pourquoi l’héritage chrétien vaut-il d’être défendu, et de La Marionnette et le Nain. Chez Zizek, l’invocation de la religion n’a pas tant pour fonction, comme chez Badiou et Negri, de constituer une ressource en vue de la reconstruction d’un projet d’émancipation que de défendre le christianisme pour lui-même, en tant qu’il participe de l’histoire de l’émancipation. La tradition pascalienne persiste dans les théories critiques actuelles, par exemple dans Le Pari mélancolique de Daniel Bensaïd. Celui-ci, dont André Tosel qualifie la variante de marxisme de « marxisme pascalien », présente l’engagement révolutionnaire dans cet ouvrage comme analogue au pari de Pascal. Bensaïd est par ailleurs l’auteur d’un ouvrage consacré à Jeanne d’Arc intitulé Jeanne de guerre lasse.
Comment expliquer la présence de la théologie au cœur même des nouvelles théories critiques ? Le rapport qu’entretiennent les pensées critiques avec la religion est loin d’être anecdotique. Il aura notamment un impact décisif sur les alliances que noueront – ou non – à l’avenir les mouvements progressistes ou révolutionnaires avec les courants religieux, dans le monde occidental et ailleurs. Que le marxisme considère la religion comme l’« opium du peuple », comme le dit la célèbre formule, a de toute évidence eu une influence non seulement sur les théories mais sur les stratégies mises en œuvre par le mouvement ouvrier.
On se limitera ici à deux aspects du problème. D’abord, l’écrasante majorité des références religieuses présentes dans les pensées critiques actuelles ont trait à un problème spécifique : celui de la croyance. C’est le cas des références à Paul, Job et à Pascal. La question que soulèvent ces figures théologiques est de savoir comment il est possible de continuer à croire ou espérer lorsque tout semble aller à l’encontre de la croyance, lorsque les circonstances lui sont radicalement hostiles. Que les penseurs critiques éprouvent le besoin d’apporter une réponse à ce problème est naturel. Les expériences de construction d’une société socialiste se sont toutes achevées de manière dramatique. Le cadre conceptuel et organisationnel marxiste, qui a dominé le mouvement ouvrier pendant plus d’un siècle, s’est effondré. Comment dans ces conditions continuer à croire en la faisabilité du socialisme, alors que les faits ont brutalement et à de nombreuses reprises invalidé cette idée ? La théologie offre bien des ressources pour penser ce problème – croire en l’inexistant est sa spécialité : il est compréhensible de ce point de vue que les penseurs critiques s’en soient saisis.
Un second aspect de la question est plus sociologique. La résurgence actuelle de la religion n’est de toute évidence pas uniquement le fait des penseurs critiques. Elle leur est imposée par le monde dans lequel ils vivent. Des hypothèses contradictoires concernant le « retour du religieux » ou au contraire la poursuite du « désenchantement du monde » font l’objet d’âpres débats entre spécialistes. Si la pratique quotidienne semble poursuivre son déclin séculaire, la religion paraît opérer un retour en force dans le champ politique, avec par exemple l’islam radical et les courants fondamentalistes américains. Dans cette perspective, disputer le fait religieux aux fondamentalistes, démontrer que des formes progressistes, voire révolutionnaires, de religiosité existent, est une stratégie habile. Elle consiste à affronter l’adversaire sur son propre terrain. Typique à cet égard est la nouvelle préface des Évangiles publiée par Terry Eagleton, sous le titre savoureux de Terry Eagleton Presents Jesus Christ...»
(Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques)
Du théologico-politique contemporain
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/28/2010
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE
De l'image du colonisé
« Tout comme la bourgeoisie propose une image du prolétaire, l’existence du colonisateur appelle et impose une image du colonisé. Alibis sans lesquels la conduite du colonisateur et celle du bourgeois, leurs existences mêmes, sembleraient scandaleuses. Mais nous éventons la mystification, précisément parce qu’elle les arrange trop bien.
Lorsque le colonisateur affirme, dans son langage, que le colonisé est un débile, il suggère par là que cette déficience appelle la protection. D’où, sans rire – je l’ai entendu souvent – la notion de protectorat. Il est dans l’intérêt du colonisé qu’il soit exclu des fonctions de direction ; et que ces lourdes responsabilités soient réservées au colonisateur. Lorsque le colonisateur ajoute, pour ne pas verser dans la sollicitude, que le colonisé est un arriéré pervers, aux instincts mauvais, voleur, un peu sadique, il légitime ainsi sa police et sa juste sévérité. Il faut bien se défendre contre les dangereuses sottises d’un irresponsable ; et aussi, souci méritoire, le défendre contre lui-même ! De même pour l’absence de besoins du colonisé, son inaptitude au confort, à la technique, au progrès, son étonnante familiarité avec la misère : pourquoi le colonisateur se préoccuperait-il de ce qui n’inquiète guère l’intéressé ? Ce serait, ajoute-t-il avec une sombre et audacieuse philosophie, lui rendre un mauvais service que de l’obliger aux servitudes de la civilisation. Allons ! Rappelons-nous que la sagesse est orientale, acceptons, comme lui, la misère du colonisé. De même encore pour la fameuse ingratitude du colonisé, sur laquelle ont insisté des auteurs dits sérieux : elle rappelle, à la fois, tout ce que le colonisé doit au colonisateur, que tous ces bienfaits sont perdu, et qu’il est vain de prétendre amender le colonisé.
Il est remarquable que ce tableau n’ait pas d’autre nécessité. Il est difficile, par exemple, d’accorder entre eux la plupart de ces traits, de procéder à leur synthèse objective. On ne voit guère pourquoi le colonisé serait à la fois mineur et méchant, paresseux et arriéré. Il aurait pu être mineur et bon, comme le bon sauvage du XVIIIe siècle, ou puéril et dur à la tâche, ou paresseux et rusé. Mieux encore, les traits prêtés au colonisé s’excluent l’un l’autre, sans que cela gêne son procureur. On le dépeint en même temps frugal, sobre, sans besoins étendus et avalant des quantités dégoûtantes de viande, de graisse, d’alcool, de n’importe quoi ; comme un lâche, qui a peur de souffrir, et comme une brute qui n’est arrêtée par aucune des inhibitions de la civilisation, etc.
Preuve supplémentaire qu’il est inutile de chercher cette cohérence ailleurs que chez le colonisateur lui-même. À la base de toute la construction enfin, on trouve une dynamique unique : celle des exigences économiques et affectives du colonisateur ; qui lui tient lieu de logique, commande et explique chacun des traits qu’il prête au colonisé. En définitive, ils sont tous avantageux pour le colonisateur, même ceux qui, en première apparence, lui seraient dommageables.
En fait, ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur. Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce repétrissage du colonisé est lui-même éclairant...
Ce délire destructeur du colonisé, étant né des exigences du colonisateur, il n’est pas étonnant qu’il y réponde si bien, qu’il semble confirmer et justifier la conduite du colonisateur. Plus remarquable, plus nocif peut-être, est l’écho qu’il suscite chez le colonisé lui-même.
Confronté en constance, avec cette image de lui-même, proposée, imposée dans les institutions comme dans tout contact humain, comment n’y réagirait-il pas ? Elle ne peut lui demeurer indifférente, plaquée sur lui de l’extérieur, comme une insulte qui vole avec le vent. Il finit par la reconnaître, tel un sobriquet détesté mais devenu un signal familier. L’accusation le trouble, l’inquiète d’autant plus qu’il admire et craint son puissant accusateur. N’a-t-il pas un peu raison, murmure-t-il ? Ne sommes-nous pas, tout de même, un peu coupables ? Paresseux, puisque nous avons tant d’oisifs ? Timorés, puisque nous nous laissons opprimer ?… Souhaité, répandu par le colonisateur, ce portrait mythique et dégradant finit, dans une certaine mesure, par être accepté et vécu par le colonisé. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé.
Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées. Or toute idéologie de combat comprend, partie intégrante d’elle-même, une conception de l’adversaire. En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes. Dans la relation coloniale, la domination s’exerce de peuple à peuple, mais le schéma reste le même. La caractérisation et le rôle du colonisé occupent une place de choix dans l’idéologie colonisatrice. Caractérisation infidèle au réel, incohérente en elle-même, mais nécessaire et cohérente à l’intérieur de cette idéologie. Et à laquelle le colonisé donne son assentiment, troublé, partiel, mais indéniable.
Voilà la seule parcelle de vérité dans ces notions à la mode : complexe de dépendance, colonisabilité, etc. Il existe, assurément, – à un point de son évolution – une certaine adhésion du colonisé à la colonisation. Mais cette adhésion est le résultat de la colonisation et non sa cause, elle naît après et non avant l’occupation coloniale. Pour que le colonisateur soit complètement le maître, il ne suffit pas qu’il le soit objectivement, il faut encore qu’il croie à sa légitimité. Et pour que cette légitimité soit entière, il ne suffit pas que le colonisé soit objectivement esclave, il est nécessaire qu’il s’accepte comme tel. En somme le colonisateur doit être reconnu par le colonisé. Le lien entre le colonisateur et le colonisé est ainsi destructeur et créateur : il détruit et recrée les deux partenaires de la colonisation, en colonisateur et colonisé est ainsi destructeur et créateur : il détruit et recrée les deux partenaires de la colonisation, en colonisateur et colonisé : l’un est défiguré en oppresseur, en être partiel, incivique, tricheur, préoccupé uniquement de ses privilèges, de leur défense, à tout prix ; l’autre en opprimé, brisé dans son développement, composant avec son écrasement.
De même que le colonisateur est tenté de s’accepter comme colonisateur, le colonisé est obligé, pour vivre, de s’accepter comme colonisé.»
(Albert Memmi, « Portrait du colonisé » dans Esprit, en mai 1957 )
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/23/2010
2
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE
Le colonialisme est un système
Je voudrais vous mettre en garde contre ce qu’on peut appeler la « mystification néo-colonialiste ».
Les néo-colonialistes pensent qu’il y a de bons colons et des colons très méchants. C’est par la faute de ceux-ci que la situation des colonies s’est dégradée.
La mystification consiste en ceci : on vous promène en Algérie, on vous montre complaisamment la misère du peuple, qui est affreuse, on vous raconte les humiliations que les méchants colons font subir aux Musulmans. Et puis, quand vous êtes bien indignés, on ajoute : « Voilà pourquoi les meilleurs Algériens ont pris les armes : ils n’en pouvaient plus » Si l’on s’y est bien pris, nous reviendrons convaincus :
1° Que le problème algérien est d’abord économique. Il s’agit, par de judicieuses réformes de donner du pain à neuf millions de personnes.
2° Qu’il est ensuite social : il faut multiplier les médecins et les écoles.
3° Qu’il est, enfin psychologique : vous vous rappelez De Man avec « son complexe d’infériorité » de la classe ouvrière. Il avait trouvé du même coup la clé du « caractère indigène » : mal traité, mal nourri, illettré, l’Algérien a un complexe d’infériorité vis-à-vis de ses maîtres. C’est en agissant sur ces trois facteurs qu’on le tranquillisera : s’il mange à sa faim, s’il a du travail et s’il sait lire, il n’aura plus la honte d’être un sous homme et nous retrouverons la vieille fraternité franco-musulmane.
Mais surtout n’allons pas mêler à cela la politique. La politique, c’est abstrait : à quoi sert de voter si l’on meurt de faim ? Ceux qui viennent nous parler de libres élections, d’une Constituante, de l’indépendance algérienne, ce sont des provocateurs ou des trublions qui ne font qu’embrouiller la question.
Voilà l’argument. A cela, les dirigeants du F.L.N. ont répondu : « Même si nous étions heureux sous les baïonnettes françaises, nous nous battrions ». Ils ont raison. Et surtout il faut aller plus loin qu’eux : sous les baïonnettes françaises, on ne peut qu’être malheureux. Il est vrai que la majorité des Algériens est dans une misère insupportable ; mais il est vrai aussi que les réformes nécessaires ne peuvent être opérés ni par les bons colons ni par la « Métropole » elle-même, tant qu’elle prétend garder sa souveraineté en Algérie. Ces réformes seront l’affaire du peuple algérien lui-même, quand il aura conquis sa liberté.
C’est que la colonisation n’est ni un ensemble de hasards, ni le résultat statique de milliers d’entreprises individuelles. C’est un système qui fut mis en place vers 1880, entra dans son déclin après la Première guerre mondiale et se retourne aujourd’hui contre la nation colonisatrice.
Voilà ce que je voudrais vous montrer, à propos de l’Algérie, qui est hélas ! l’exemple le plus clair et le plus lisible du système colonial. Je voudrais vous faire voir la rigueur du colonialisme, sa nécessité interne, comme il devait nous conduire exactement où nous sommes et comment l’intention la plus pure, si elle nait à l’intérieur de ce cercle infernal, est pourrie sur-le –champ.
Car il n’est pas vrai qu’il y ait de bons colons et d’autres qui soient méchants : il y a les colons c’est tout. Quand nous aurons compris cela, nous comprendrons pourquoi les Algériens ont raison de s’attaquer politiquement d’abord à ce système économique, social et politique et pourquoi leur libération et celle de la France ne peut sortir que de l’éclatement de la colonisation. Le système ne s’est pas mis en place tout seul. A vrai dire, la monarchie de Juillet ni la deuxième République ne savaient trop que faire de l’Algérie conquise.
On pensa la transformer en colonie de peuplement. Bugeaud concevait la colonisation « à la romaine ». On eut donné de vastes domaines aux soldats libérés de l’armée d’Afrique. Sa tentation n’eut pas de suite.
On voulut déverser sur l’Afrique le trop plein des pays européens, les paysans les plus pauvres de France et d’espagne; on créa, pour cette « racaille », quelques villages autour d’Alger, de Constantine et d’Oran. La plupart furent décimés par la maladie.
Après juin 1848, on essaya d’y installer - il vaudrait mieux dire: d’y ajouter - des ouvriers chômeurs dont la présence inquiétait « les forces de l’ordre ». Sur 20.000 ouvriers transportés en Algérie, le plus grand nombre périt par les fièvres et le choléra; les survivants parvinrent à se faire rapatrier.
Sous cette forme l’entreprise coloniale restait, hésitante: elle se précisa sous le second empire en fonction de l’expansion industrielle et commerciale. Coup sur coup, les grandes compagnies coloniales vont se créer:
1863: société de Crédit Foncier Colonial et de Banque;
1865: Société marseillaise de Crédit; Compagnie des Minerais de fer de Mokta; Société générale des Transports maritimes à vapeur.
Cette fois, c’est le capitalisme lui-même qui devient colonialiste. De ce nouveau colonialisme Jules Ferry se fera le théoricien:
« La France, qui a toujours regorgé de capitaux et les a exportés en quantité considérable à l’étranger, a intérêt à considérer sous cet angle la question coloniale. C’est pour les pays voués comme le notre, par la nature même de leur industrie, à une grande exportation, la question même des débouchés… Là où est la prédominance politique, là est la prédominance des produits, la prédominance économique ».
Vous le voyez, ce n’est pas Lénine qui a défini le premier l’impérialisme colonial: c’est Jules Ferry, cette « grande figure » de la troisième République.
Et vous voyez aussi que ce ministre est d’accord avec les « fellagha » de 1956: il proclame le « politique d’abord! » qu’ils reprendront contre les colons trois quart de siècle plus tard.
D’abord vaincre les résistances, briser les cadres, soumettre, terroriser.
Ensuite, seulement, on mettra le système économique en place.
Et de quoi s’agit-il? De créer des industries dans le pays conquis? Pas du tout: les capitaux dont la France « regorge » ne vont pas s’investir dans des pays sous développés; la rentabilité serait incertaine, les profits seraient trop longs à venir; il faudrait tout construire, tout équiper. Et, si mêrme cela pouvait se faire, à quoi bon créer de toute pièce une concurrence à la production métropolitaine? Ferry est trés net: les capitaux ne sortiront pas de France; ils s’investiront simplement dans des industries nouvelles qui vendront leurs produits manufacturés aux pays colonisé. Le résultat immédiat fut l’établissement de l’Union douanière (1884). Cette Union dure toujours: elle assure le monopole du marché algérien à une industrie française handicapée sur le marché international par ses prix trop élevés.
Mais à qui donc cette industrie neuve comptait-elle vendre ses produits? Aux Algériens? Impossible: où auraient-ils pris l’argent pour payer ? La contrepartie de cet impérialisme colonial, c’est qu’il faut créer un pouvoir d’achat aux colonies. Et bien entendu, ce sont les colons qui vont bénéficier de tous les avantages et qu’on va transformer en acheteurs éventuels. Le colon est d’abord un acheteur artificiel, créé de toutes pièces au-delà des mers par un capitalisme qui cherche de nouveaux marchés.
Dés 1900, Peyerimhoff insistait sur ce caractère neuf de la colonisation « officielle »:
« Directement ou non, la propriété du colon lui est venue de l’Etat gratuitement ou bien il a vu journellement accorder des concessions autour de lui; sous ses yeux, le gouvernement a fait pour les intérêts individuels des sacrifices sensiblement plus larges qu’il n’en consentirait dans des pays plus anciens et complètement mis en valeur. »
Ici se marque avec netteté la deuxième face du dyptique colonial: pour être acheteur, le colon doit être vendeur. A qui vendra-t-il? Aux Français de la métropole. Et que vendre sans industrie? Des produits alimentaires et des matières premières. Cette fois, sous l’égide du ministre Ferry et du théoricien Leroy-Beaulieu, le statut colonial est constitué.
Et quels sont les « sacrifices » que l’Etat consent au colon, à cet homme chéri des dieux et des exportateurs? La réponse est simple: il lui sacrifie la propriété musulmane.
Car il se trouve, en effet, que les produits naturels du pays colonisé poussent sur la terre et que cette terre appartient aux populations « indigènes ». Dans certaines contrées peu peuplées, avec de grands espaces incultes, le vol de la terre est moins manifeste: ce qu’on voit, c’est l’occupation militaire, c’est le travail forcé. Mais en Algérie, à l’arrivée des troupes françaises, toutes les bonnes terres étaient cultivées. La prétendue « mise valeur » s’est donc appuyée sur une spoliation des habitants qui s’est poursuivie pendant un siècle: l’histoire de l’Algérie, c’est la concentration progressive de la propriété foncière européenne aux dépens de la propriété algérienne.
Tous les moyens ont été bons.
Au début, on profite du moindre sursaut de résistance pour confisquer ou séquestrer. Bugeaud disait: Il faut que la terre soit bonne; peu importe à qui elle appartient.
La révolte de 1871 a beaucoup servi: on a pris des centaines de milliers d’hectares aux vaincus.
Mais cela risquait de ne pas suffire. Alors nous avons voulu faire un beau cadeau aux Musulmans: nous leur avons donné notre Code civil.
Et pourquoi tant de générosité? Parce que la propriété tribale était le plus souvent collective et qu’on voulait l’émietter pour permettre aux spéculateurs de la racheter peu à peu.
En 1873, on chargea des commissaires enquêteurs de transformer les grandes propriétés indivises en un puzzle de biens individuels. A chaque héritage, il constituaient des lots qu’ils remettaient à chacun. Certains de ces lots étaient fictifs: dans le douar de Harrar, pour 8 hectares, le commissaire enquêteur avait découvert 55 attributaires.
Il suffisait de corrompre l’un de ces attributaires: il réclamait le partage. La procédure française, compliquée et confuse, ruinait tous les copropriétaires; les marchands de biens européens rachetaient le tout pour une bouchée de pain.
Certes on a vu dans nos régions, des paysans pauvres ruinés par la concentration des terres et la mécanisation, vendre leurs champs et rallier le prolétariat urbain: du moins, cette loi inexorable du capitalisme ne s’accompagnait-elle pas du vol proprement dit. Ici, avec préméditation, avec cynisme, on a imposé un code étranger aux Musulmans parce qu’on savait que ce Code ne pouvait s’appliquer à eux et qu’il ne pouvait avoir d’autre effets que d’anéantir les structures internes de la société algérienne. Si l’opération s’est constituée au XX e siècle avec l’aveugle nécessité d’une loi économique, c’est que l’Etat français avait brutalement et artificiellement créé les conditions du libéralisme capitaliste dans un pays agricole et féodal. Cela n’a pas empêché, tout récemment, des orateurs, à l’assemblée, de vanter l’adoption forcée de notre Code par l’Algérie comme « un des bienfaits de la civilisation française ».
Voici les résultats de cette opération:
En 1850, le domaine des colons était de 115 000 hectares. En 1900, de 1 600 000 ; en 1950, de 2 703 000 hectares
Aujourd’hui, 2703 000 hectares appartiennent aux propriétaires européens; l’Etat français possède 11 millions d’hectares sous le nom de « terres domaniales »; on a laissé 7 millions d’hectares aux Algériens. Bref il a suffi d’un siècle pour les déposséder des deux tiers de leur sol. La loi de concentration a d’ailleurs joué en partie contre les petits colons. Aujourd’hui, 6000 propriétaires ont un revenu agricole brut de plus de 12 millions: quelques uns atteignent au milliard. Le système colonial est en place: l’Etat français livre la terre arabe aux colons pour leur créer un pouvoir d’achat qui permette de leur vendre leurs produits; les colons vendent aux marchés de la métropole les fruits de cette terre volée.
A partir de là, le système se renforce par lui-même; il tourne en rond; nous allons le suivre dans toutes ses conséquences et le voir devenir de plus en plus rigoureux.
1° En francisant et en morcelant la propriété, on a brisé l’ossature de l’ancienne société tribale sans rien mettre à sa place. Cette destruction des cadres a été systématiquement encouragée: d’abord parce qu’elle supprimait les forces de résistance et substituait aux forces collectives une poussière d’individus; ensuite parce qu’elle créait de la main d’oeuvre (au moins tant que la culture n’était pas mécanisée): cette main d’oeuvre seule permet de compenser les frais de transport, elle seule préserve les marges bénéficiaires des entreprises coloniales en face d’économies métropolitaines dont le coût de production ne cesse de baisser. Ainsi la colonisation a transformé la population algérienne en un immense prolétariat agricole. On a pu dire des Algériens: Ce sont les même hommes qu’en 1830 et qui travaillent sur les mêmes terres: simplement, au lieu de les posséder, ils sont les esclaves de ceux qui les possèdent.
2° Si, du moins, le vol initial n’était pas du type colonial, on pourrait espérer peut-être qu’une production agricole mécanisée permettrait aux Algériens eux-mêmes d’acheter les produits de leur sol à meilleur marché. Mais les Algériens ne sont ni ne peuvent être les clients des colons. Le colon doit exporter pour payer ses importations: il produit pour le marché français. Il est amené par la logique du système à sacrifier les besoins des indigènes à ceux des français de France.
Entre 1927 et 1932, la viticulture a gagné 173 000 hectares dont plus de la moitié a été prise aux Musulmans. Or les Musulmans ne boivent pas de vin. Sur ces terres qu’on leur a volé, ils cultivaient des céréales pour le marché algérien. cette fois, ce n’est pas seulement la terre qu’on leur ôte; en y plantant des vignes, on prive la population algérienne de son aliment principal. Un demi-million, d’hectares, découpés dans les meilleures terres et consacrées entièrement à la viticulture, sont réduits à l’improductivité et comme anéantis pour les masses musulmanes.
Et que dire des agrumes, qu’on trouve dans toutes les épiceries musulmanes. Croyez-vous que les fellahs mangent des oranges à leur dessert?
En conséquence, la production des céréales recule d’année en année vers le sud présaharien. On a trouvé des gens, bien sûr, pour prouver que c’était un bienfait de la France: si les cultures se déplacent, c’est que nos ingénieurs ont irrigué le pays jusqu’aux confins du désert. Ces mensonges peuvent tromper les habitants crédules ou indifférents de la Métropole: mais le fellah sait bien que le Sud n’est pas irrigué; s’il est contraint d’y vivre, c’est tout simplement parce que la France, sa bienfaitrice, l’a chassé du nord; les bonnes terres sont dans la plaine, autour des villes: on a laissé le désert aux colonisés.
Le résultat, c’est une dégradation continue de la situation: la culture des céréales n’a pas progressé depuis soixante et dix ans. Pendant ce temps la population algérienne a triplé. Et si l’on veut compter cette surnatalité au nombre des bienfaits de la France, rappelons-nous que ce sont les populations les plus misérables qui ont la natalité la plus forte. Demanderons-nous aux Algériens de remercier notre pays parce qu’il a permis à leurs enfants de naître dans la misère, de vivre esclaves et de mourir de faim ? Pour ceux qui douteraient de la démonstration, voici des chiffres officiels:
En 1871, chaque habitant disposait de 5 quintaux de céréales;
En 1901, de 4 quintaux;
En 1940, de 2 quintaux et demi;
En 1945, de 2 quintaux.
En même temps, le resserrement des propriétés individuelle avait pour effet de supprimer les terrains de parcours et les droits de péage. Dans le sud présaharien, où l’on cantonne les éleveurs musulmans, le bétail se maintient à peu près. Dans le Nord, il a disparu.
Avant 1914, l’Algérie disposait de 9 millions de têtes de bétail.
En 1950, elle n’en a plus que 4 millions.
Aujourd’hui.
Aujourd’hui la production agricole est estimée comme suit:
- Les musulmans produisent pour 48 milliards de francs;
- Les Européens, pour 92 milliards.
Neuf millions d’hommes fournissent le tiers de la production agricole. Et n’oublions pas que ce tiers seul est consommable par eux; le reste s’en va en France. Ils ont donc, avec leurs instruments primitifs et leurs mauvaises terres l’obligation de se nourrir eux-mêmes. Sur la part des musulmans – en réduisant la consommation de céréales à 2 quintaux par personne- il faut retrancher 29 milliards pour l’autoconsommation. Cela se traduit dans les budgets familiaux par l’impossibilité - pour la plupart des familles - de limiter leurs dépenses alimentaires. La nourriture prend tout leur argent; il ne reste plus rien pour se vêtir, se loger, acheter des graines ou des instruments.
Et la seule raison de cette paupérisation progressive, c’est que la belle agriculture coloniale s’est installée comme un chancre au beau milieu du pays et qu’elle ronge tout.
3° La concentration des propriétés entraîne la mécanisation de l’agriculture. La Métropole est enchantée de vendre ses tracteurs aux colons. Pendant que la productivité du Musulman, cantonné sur de mauvaises terres, a diminué d’un cinquième, celle des colons s’accroît chaque jour pour leur seul profit: les vignobles de 1 à 3 hectares, où la modernisation de la culture est difficile, sinon tout à fait impossible, donnent 44 hectolitres à l’hectare. les vignobles de plus de 100 hectares font 60 hectolitres à l’hectare.
Or la mécanisation engendre le chômage technologique: les ouvriers agricoles sont remplacés par la machine. Ce serait d’une im portance considérable mais limitée si l’Algérie possédait une industrie. Mais le système colonial le lui interdit. les chômeurs refluent vers les villes où on les occupe quelques jours avec des travaux d’aménagement et puis ils restent là, faute de savoir où aller: ce sous-prolétariat despéré s’accroît d’année en année. En 1953, il n’y avait que 143.000 salariés officiellement enregistrés comme ayant travaillé plus de quatre-vingt-dix jours, soit un jour sur quatre. Rien ne montre mieux la rigueur croissante du système colonial: on commence par occuper le pays, puis on prend les terres et l’on exploite les anciens propriétaires à des tarifs de famine. Et puis avec la mécanisation, cette main d’oeuvre à bon marché devient encore trop chère; on finit par ôter aux indigènes jusqu’au droit de travailler. L’Algérien chez lui, dans un pays en pleine prospérité, n’a plus qu’à mourir de famine.
Ceux qui viennent chez nous, osent se plaindre que des Algériens viennent prendre la place de travailleurs français, savent-ils que 80% d’entre eux envoient la moitié de leur paye à leur famille, et qu’un million et demi de personnes restées dans les douars vivent exclusivement de l’argent que leur envoient ces 400.000 exilés volontaires? Et cela aussi, c’est la conséquence rigoureuse du système: les Algériens sont contraints de chercher en France les emplois que la France leur refuse en Algérie.
Pour 90% des Algériens, l’exploitation coloniale est méthodique et rigoureuse : expulsés de leurs terres, cantonnés sur des sols improductifs, contraints de travailler pour des salaires dérisoires, la crainte du chômage décourage leurs révoltes ; les « jaunes » avec les chômeurs. Du coup le colon est roi, il n’accorde rien de ce que la pression des masses a pu arracher aux patrons de France : pas d’échelle mobile, pas de conventions collectives, pas d’allocation familiales, pas de cantines, pas de logements ouvriers. Quatre murs de boue séchée, du pain, des figues, dix heures de travail par jour : ici le salaire est vraiment et ostensiblement le minimum nécessaire à la récupération des forces de travail.
Voila le tableau. Peut-on du moins trouver une compensation à cette misère systématiquement créée par les usurpateurs européens dans ce qu’on appelle les biens non directement mesurables, aménagements et travaux publics, hygiène, instruction ? Si nous avions cette consolation, peut-être pourrait-on garder quelques espoirs : peut-être des réformes judicieusement choisies… mais non le système est impitoyable. Puisque la France a du premier jour dépossédé et refoulé les Algériens puisqu’elle les a traités, comme un bloc inassimilable, toute l’œuvre française en Algérie a été accomplie au profit des colons.
Je ne parle même pas des aérodromes et des ports : servent-ils au fellah sauf pour aller crever de misère et de froid dans les bas quartiers de Paris ?
Mais les routes ? Elles relient les grandes villes aux propriétés européennes et aux secteurs militarisés. Seulement elles n’ont pas été faites pour permettre d’atteindre les Algériens chez eux.
La preuve ?
Dans la nuit du 8 au 9 septembre 1954, un séisme ravage Orléansville et la région du Bas-Chelif.
Les journaux annoncent : 39l morts européens, 1370 français musulmans.
Or parmi ces morts, 400 n’ont été découverts que trois jours après le cataclysme. Certains douars n’ont reçu les premiers secours que six jours plus tard. L’excuse des équipes de sauveteurs est la condamnation de l’œuvre française : « Que voulez-vous ils étaient trop loin des routes. »
L’hygiène au moins ? la santé publique?
A la suite du séisme d’orleansville, l’administration a voulu enquêter sur la condition des douars. Ceux qu’elle a choisis, au hasard, se trouvaient à 30 ou 40 kilomètres de la ville et n’étaient visités que deux fois par an par le médecin chargé de l’assistance médicale.
Quant à notre fameuse culture, qui sait si les Algériens étaient fort désireux de l’acquérir? Mais ce qui est sûr, c’est que nous la leur avons refusée. Je ne dirai pas que nous avons été aussi cyniques que dans cet etat du Sud des USA où une loi, conservée jusqu’au début du XIX e siècle, interdisait sous peine d’amende d’apprendre à lire aux esclaves noirs. Mais enfin nous avons voulu faire de nos « frères musulmans » une population d’analphabètes. On compte aujourd’hui encore 80% d’illetrés en Algérie. Passe encore si nous leur avions interdit que l’usage de notre langue. Mais il entre nécessairement dans le système colonialiste qu’il tente de barrer la route de l’histoire aux colonisés; comme les revendications nationales, en Europe, se sont toujours appuyées sur l’unité de la langue, on a refusé aux Musulmans l’usage de leur propre langage. Depuis 1830, la langue arabe n’est plus langue écrite que virtuellement. Ce n’est pas tout: pour maintenir les Arabes dans l’émiettement, l’administration française leur a confisqué leur religion; elle recrute les desservants du culte islamique parmi les créatures à sa solde. Elle a maintenu les supertitions les plus basses, parce qu’elles désunissent. La séparation de l’eglise et de l’Etat, c’est un privilège républicain, un luxe bon pour la Métropole. En Algérie, la République française ne peut pas se permettre d’être républicaine. Elle maintient l’inculture et les croyances de la féodalité, mais en supprimant les structures et les coutumes qui permettent à une féodalité vivante d’être malgré tout une société humaine; elle impose un code individualiste et libéral pour ruiner les cadres et les essors de la collectivité algérienne, mais elle maintient des roitelets qui ne tiennent leur pouvoir que d’elle et qui gouvernent pour elle. En un mot, elle fabrique des « indigènes » par un double mouvement qui les sépare de la collectivité archaïque en leur donnant ou en leur conservant dans la solitude de l’individualisme libéral, une mentalité dont l’archaïsme ne peut se perpétuer qu’en relation avec l’archaïsme de la société. Elle crée des masses, mais les empêche de devenir un prolétariat conscient en les mystifiant par la caricature de leur propre idéologie.
C’est ici que j’en reviens à notre interlocuteur du début, à notre réaliste au coeur tendre qui nous proposait des réformes massives en disant: « L’économie d’abord! » Je lui réponds: Oui, le frellah meurt de faim, oui, il manque de tout, de terre, de travail et d’instruction; oui les maladies l’accablent; oui l’état présent en Algérie est comparable aux pires misères d’Extrême-Orient. ET pourtant il est impossible de commencer par les transformations économiques parce que la misère et le désespoir des Algériens sont l’effet direct et nécessaire du colonialisme et qu’on ne les supprimera jamais tant que le colonialisme durera. C’est ce que savent tous les Algériens conscients. Et tous sont d’accord avec ce mot d’un Musulman: « Un pas en avant, deux pas en arrière. Voilà la réforme coloniale. »
C’est que le système anéantit par lui-même et sans effort toutes les tentatives d’aménagement: il ne peut se maintenir qu’en devenant chaque jour plus dur, plus inhumain.
Admettons que la Métropole propose une réforme. trois cas sont possibles.
1° La réforme tourne automatiquement à l’avantage du colon et du colon seul.
Pour accroître le rendement des terres, on a construit des barrages et tout un système d’irrigation. Mais vous comprenez que l’eau ne peut alimenter que les terres des vallées. Or, ces terres ont toujours été les meilleures d’Algérie et les Européens les ont accaparées. La loi Martin, dans ses considérants, reconnaît que les trois quarts des terres irriguées appartiennent aux colons. Allez donc irriguer le Sud présaharien!
2° On la dénature de manière à la rendre inefficace.
Le statut de L’Algérie est monstrueux par lui-même. Le gouvernement français espérait-il mystifier les populations musulmanes en octroyant cette assemblée à deux collèges? Ce qui est sûr, c’est qu’on ne lui a même pas laissé le loisir de conduire jusqu’au bout sa mystification. Les colons n’ont même pas voulu laisser à l’indigène la chance d’être mystifié. C’était déjà trop pour eux; ils ont trouvé plus simple de truquer publiquement les élections. Et, de leur point de vue, ils avaient parfaitement raison: quand on assassine les gens, mieux vaut les baillônner d’abord. C’est le colonialisme qui se tourne, en leur personne, contre le néo-colonialisme pour en supprimer les dangereuses conséquences.
3° On la laisse en sommeil avec la complicité de l’administration.
La loi Martin prévoyait que les colons, en compensation de la plus-value donnée à leur terre par l’irrigation, céderaient quelques parcelles du sol à l’Etat. L’Etat aurait vendu ces parcelles à des Algériens qui auraient eu licence de s’acquitter de leurs dettes en vingt-cinq ans. Vous le voyez: la réforme était modeste: il s’agissait tout simplement de revendre à quelques indigènes choisis une infime partie des terres qu’on avait volées à leurs parents. Les colons n’y perdaient pas un sou.
Mais il ne s’agit pas pour eux de ne point perdre: il faut gagner toujours davantage. Habitués depuis cent ans aux « sacrifices » que la Métropole fait pour eux, ils ne sauraient admettre que ces sacrifices puissent profiter aux indigènes.
On comprendra l’attitude colonialiste si l’on réfléchit au sort qu’ils ont réservé aux « offices agricoles pour l’instruction technique du paysan musulman ». Cette institution, créée sur le papier et à Paris, n’avait d’autre but que d’élever légérement la productivité du fellah: juste assez pour l’empêcher de mourir de faim. Mais les néocolonialistes de la Métropole ne se rendaient pas compte qu’elle allait directement contre le système: pour que la main d’oeuvre algérienne fut abondante, il fallait que le fellah continuât à produire peu et pour des prix élevés. Si l’on répandait l’instruction technique, les ouvriers agricoles ne se feraient-ils pas plus rares? Plus exigeants? La concurrence du propriétaire musulman ne serait-elle pas à redouter? Et puis surtout, l’instruction, qu’elle quelle soit et d’où qu’elle vienne, est un instrument d’émancipation. Le gouvernement, quand il est de droite, le sait si bien qu’il refuse d’instruire, en France nos propres paysans. Ce n’est tout de même pas pour aller répandre le savoir technique parmi les indigènes! Mal vus, attaqués partout - sournoisement en Algérie - violemment au Maroc - ces offices restent inopêrants.
A partir de là, toutes les réformes restent inefficaces. En particulier, elles coûtent cher. Trop lourdes pour la Métropole, les colons d’Algérie n’ont ni les moyens ni la volonté de les financer. la scolarisation totale- réforme souvent proposée- reviendrait à 500 milliards d’anciens francs (en comptant à 32.000 francs le coût annuel d’un écolier). Or le revenu total de l’Algérie est de 300 milliards. La réforme de l’enseignement ne peut être réalisée que par une Algérie industrialisée et qui aurait au moins triplé ses revenus. Mais le système colonial s’oppose, nous l’avons vu à l’industrialisation. La France peut engloutir des milliards dans de grands travaux: on sait parfaitement qu’il n’en restera rien.
Et, quand nous parlons de « système colonial », il faut nous entendre: il ne s’agit pas d’un mécanisme abstrait. Le système existe, il fonctionne: le cycle infernal du colonialisme est une réalité. Mais cette réalité s’incarne dans un million de colons, fils et petit-fils de colons, qui ont été modelés par le colonialisme et qui pensent, parlent et agissent selon les principes mêmes du système colonial.
Car le colon est fabriqué comme l’indigène: il est fait par sa fonction et par ses intérêts.
Lié à la métropole par le pacte colonial, il est venu commercialiser pour elle, en échange d’un gros; profit, les denrées du pays colonisé. Il a même créé des cultures nouvelles qui reflètent les besoins de la Métropole beaucoup plus que ceux des indigènes. Il est donc double et contradictoire: il a sa « patrie », la France, et son « pays » l’Algérie. En Algérie, il représente la France et ne veut avoir de rapports qu’avec elle. Mais ses intérêts économiques l’amènent à s’opposer aux institutions politiques de sa patrie. Les institutions françaises sont celles d’une démocratie bourgeoise fondée sur le capitalisme libéral. Elles comportent le droit de vote, celui d’association et la liberté de la presse.
Mais le colon, dont les intérêts sont directement contraires à ceux des Algériens et qui ne peut asseoir la surexploitation que sur l’oppression pure et simple, ne peut admettre ces droits que pour lui et pour en jouir en France, au milieu des Français. Dans cette mesure, il déteste l’universalité- au moins formelle- des institutions métropolitaines. Précisement parce qu’elles s’appliquent à tout le monde, l’Algérien pourrait s’en réclamer. Une des fonctions du racisme c’est de compenser l’universalisme latent du libéralisme bourgeois: puisque tous les hommes ont les mêmes droits, on fera de l’Algérien un sous homme. Et ce refus des institutions de sa patrie, lorsque ses concitoyens veulent les étendre à « son » pays, détermine chez tout colon une tendance sécessionniste. N’est-ce pas le président des maires d’Algérie qui disait, il y a quelques mois: « Si la france est défaillante, nous la remplacerons »?
Mais la contradiction prend tout son sens quand le colon explique que les Européens sont isolés au milieu des Musulmans et que le rapport des forces est de neuf contre un. Précisement parce qu’ils sont isolés, ils refusent tout statut qui donnerait le pouvoir à une majorité. Et, pour la même raison, ils n’ont d’autres ressources que de se maintenir par la force.
Mais justement à cause de cela - et parce que les rapports de forces eux-mêmes ne peuvent que se retourner contre eux- ils ont besoin de la puissance métropolitaine, c’est-à-dire de l’Armée française. De sorte que ces séparatistes sont aussi d’hyperpatriotes.Républicains en France - dans la mesure où nos institutions leur permettent de constituer chez nous un pouvoir politique - ils sont en Algérie des fascistes qui haissent la République et qui aiment passionnément l’Armée républicaine.
Peuvent-ils être autrement? Non. Pas tant qu’ils seront des colons. Il est arrivé que des envahisseurs installés dans un pays, se mélangent à la population et finissent par faire une nation: c’est alors qu’on voit naître – au moins pour certaines classes - des intrêts nationaux communs. Mais les colons sont des envahisseurs que le pacte colonial a complétement coupé des envahis: depuis plus d’un siècle que nous occupons l’Algérie, on ne signale presque pas de mariages mixtes ni d’amitiés franco-musulmanes. Colons, leur intérêt c’est de ruiner l’Algérie au profit de la France. Algériens, ils seraient obligés d’une manière ou d’une autre et pour leurs propres intérêts, de s’intéresser au développement économique – et par conséquent culturel - du pays.
Pendant ce temps, la Métropole est prise au piège du colonialisme. Tant qu’elle affirme sa souveraineté sur l’Algérie, elle est compromise par le système, c’est-à-dire par les colons qui nient ses institutions; et le colonialisme obligez la Métropole à envoyer des Français démocrates à la mort pour protéger la tyrannie que des colons antidémocratiques exercent sur les Algériens. Mais là encore, le piège fonctionne et le cercle se resserre: la répression que nous exerçons à leur profit les rend chaque jour plus haissables; dans la mesure même où elles les protègent, nos troupes augmentent le danger qu’il courent, ce qui rend la présence de l’Armée d’autant plus indispensable. La guerre coûtera cette année si on la continue, plus de 300 milliards, ce qui correspond à la totalité des revenus algériens.
Nous en arrivons au point où le sytème se détruit lui-même: les colonies coûtent plus qu’elles ne rapportent.
En détruisant la communauté musulmane, en refusant l’assimilation des Musulmans, les colons étaient logiques avec eux-mêmes; l’assimilation supposait qu’on garantisse aux Algériens tous les droits fondamentaux, qu’on les fasse bénéficier de nos institutions de sécurité et d’assistance, qu’on fasse place, dans l’Assemblée métropolitaine, à cent députés d’Algérie, qu’on assure aux Musulmans un niveau de vie égal à celui des Français en opérant une réforme agraire et en industrialisant le pays. L’assimilation poussée jusqu’au bout, c’était tout simplement la suppression du colonialisme: comment voulait-on l’obtenir du colonialisme lui-même? Mais puisque les colons n’ont rien à offrir aux colonisés que la misère, puisqu’ils les tiennent à distance, puisqu’ils en font un bloc inassimilable, cette attitude radicalement négative doit avoir pour contrepartie nécessaire une prise de conscience des masses. La liquidation des structures féodales, après avoir affaibli la résistance arabe, a pour effet de faciliter cette prise de conscience collective: de nouvelles structures prennent naissance. C’est par réaction à la ségrégation et dans la lutte quotidienne que s’est découverte et forgée la personnalité algérienne. Le nationalisme algérien n’est pas la simple reviviscence d’anciennes traditions, d’anciens attachements: c’est l’unique issue dont les Algériens disposent pour faire cesser leur exploitation. Nous avons vu Jules Ferry déclarer à la chambre: « Là où est la prédominance politique, là est la prédominance économique… ». Les Algériens meurent de notre prédominance économique, mais ils le font leur profit de cet enseignement: pour la supprimer, c’est à notre prédominance politique qu’ils ont décidé de s’attaquer. Ainsi les colons ont formé eux-mêmes leurs adversaires; ils ont montré aux hésitants qu’aucune solution n’était possible en dehors d’une solution de force.
L’unique bienfait du colonialisme, c’est qu’il doit se montrer intransigeant pour durer et qu’il prépare sa perte par son intransigeance.
Nous Français de la Métropole, nous n’avons qu’une leçon à tirer de ces faits : le colonialisme est en train de se détruire lui-même. Mais il empuantit encore l’atmosphère : il est notre honte, il se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme comme l’épisode de Montpellier l’a prouvé l’autre jour, il oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous combattions il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant un fascisme jusque chez nous, en France. Notre rôle c’est de l’aider à mourir. Non seulement en Algérie, mais partout où il existe. Les gens qui parlent d’abandon sont des imbéciles : il n’y a pas à abandonner ce que nous n’avons jamais possédé. Il s’agit tout au contraire, de construire avec les Algériens des relations nouvelles entre une France libre et une Algérie libérée. Mais n’allons pas surtout, nous laisser détourner de notre tâche par la mystification réformiste. Le néo-colonialiste est un niais qui croit encore que l’on peut aménager le système colonial – ou un malin qui propose des réformes parce qu’il sait qu’elles sont inefficaces. Elles viendront en leur temps, ces réformes : c’est le peuple algérien qui les fera. La seule chose que nous puissions et devrions tenter – mais c’est aujourd’hui l’essentiel- c’est de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de la tyrannie coloniale.
(Jean Paul Sartre, Les temps modernes, n° 123 mars-avril 1956. Intervention dans un meeting « pour la paix en Algérie » )
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/20/2010
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : POSTCOLONIE
Antisémitisme et Antisionisme : l'impossible amalgame !
Il y a dans la réaction « anti-israélienne » plus et parfois autre chose qu'une attitude politique de gauche, commandée par la lutte contre l'impérialisme. Il y a aussi et il y a parfois surtout une défense de l'intelligence devant l'assaut qui est continuellement livré, une réponse de l'esprit critique au défi qui le confronte presque en permanence dans ce débat plus chargé de passion et de fanatisme que nul autre. En 1967, l'opinion publique occidentale a été soumise à un bombardement systématique dont les munitions avaient été savamment sélectionnées par de savants artilleurs. Le combat que livrait Israël était présenté comme celui d'une petite nation faible entourée d'ennemis nombreux et puissants - David contre Goliath - et ne souhaitant rien d'autre que le droit à l'existence.
On s'est vite rendu compte que le rapport des forces entre Israël et ses alliés, d'une part, et ses ennemis arabes, de l'autre, jouait entièrement en faveur d'un Etat développé qui n'a eu aucune peine à écraser une série d'adversaires également faibles et misérables - misérables donc faibles.
En juin 1967, l'Etat d'Israël a affirmé ne faire la guerre (préventive) - préventive, mais rappelez-vous le titre qui, le 5 juin 1967, barrait la première page de France Soir- plus gros tirage de la presse francophone dans le monde - : « L'Egypte attaque » - que pour assurer sa survie physique et empêcher son étouffement économique. Or, aujourd'hui et depuis deux ans déjà, la Jordanie et l'Egypte sont disposées, moyennant le retrait des troupes israéliennes, à des concessions qui ne signifient rien d'autre que la reconnaissance de fait de l'Etat hébreu ; elles acceptent en outre qu'Israël bénéficie désormais de la liberté de navigation. Mais la paix est plus éloignée que jamais : les Israéliens désirent actuellement des « frontières sûres » et il n'est plus question pour eux de revenir aux limites territoriales qui étaient les leurs avant la guerre des six jours. Les aspirations d'Israël peuvent difficilement être présentées comme celles, élémentaires et légitimes, d'un Etat ne nourrissant, à l'exclusion de toute ambition territoriale, qu'un désir pathétique de dialogue, de reconnaissance et de paix.
Moins désarmée sur ce terrain que dans le passé, l'opinion publique se voit à présent confrontée avec une argumentation d'un tout autre genre. Elle tient en peu de mots : l'antisionisme ne serait qu'une variante de l'antisémitisme ; l'opposition à Israël rien d'autre qu'une version de la haine des Juifs. Il y a des mois qu'on nous le répète et M. Michel Soulié, vice-président du Parti radical-socialiste, vient de déclarer pour sa part: « Aujourd'hui, personne n'ose plus s'affirmer antisémite, mais l'antisionisme est un bon paravent pour la droite et aussi une certaine nouvelle gauche »(1). On objectera : M. Michel Soulié et le Parti radical-socialiste méritent-ils les honneurs de la citation ? Pour ce qu'ils représentent... Sans doute, sans doute.
Mais le Nouvel Observateur de M. Jean Daniel ?... Voilà des semaines qu'on y trouve des mises en garde pleines de sollicitude à l'adresse de la gauche, ancienne et nouvelle, menacée, dit-on, de verser dans l'antisémitisme en raison de son opposition à Israël. Et tout de même, le Nouvel Observateur malgré tout, ce n'est pas le Parti radical-socialiste... Cet amalgame affirmé, ou suggéré, systématiquement entretenu entre l'antisionisme et l'antisémitisme, est devenu une arme politique.
On est tenté de ne lui répondre que par le haussement d'épaules qu'il mérite. Mais on ne peut plus aujourd'hui se contenter de cette réaction. Une prise de position claire est indispensable, basée sur l'analyse et la réflexion. En cette matière encore, la gauche, inlassablement, doit faire oeuvre démystificatrice.
La logique de l'histoire
Que la haine des Juifs puisse conduire à celle d'Israël, il faut le constater. Il en est ainsi, par exemple, de quelques milieux d'extrême droite en Allemagne, représentés par la Deutsche So/datenzeitung et par l'ancien condottiere S.S. Skorzeny, que la haine antijuive conduit à soutenir la cause palestinienne.
Dans un même ordre d'idées, mais par un phénomène apparemment inverse, la Pologne offre l'exemple d'un régime où l'antisionisme - véritable ou feint - conduit à l'antisémitisme et sert, en fait, de diversion à une politique impopulaire. Notre propos est cependant de prouver que la liaison entre l'antisionisme et l'antisémitisme est l'exception, tandis que le lien entre le sionisme et l'antisémitisme est plus fréquent et moins fortuit. Ce lien entre l'antisémitisme et le sionisme est double, de nature logique et historique.
Ce lien est logique. Ecoutez le langage classique de l'antisémitisme : l'élément juif est inassimilable, constituant dans les nations où il s'est introduit un corps étranger, nécessairement étranger, il doit en être isolé et si possible évacué. Ce raisonnement s'est souvent exprimé de manière très lapidaire : « les Juifs dans leur pays ». Or, les sionistes ne disent rien d'autre.
A les en croire, l'élément juif est inassimilable à cause du caractère inéluctable de l'antisémitisme. Theodor Herzl, le fondateur de la doctrine, ne fait sur ce point aucun mystère de ses convictions : « Parmi les populations, l'antisémitisme grandit de jour en jour, d'heure en heure, et doit continuer à grandir parce que les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées » (2). Quant à la formule lapidaire, « les Juifs dans leur pays », on la retrouve dans le programme du sionisme : elle résume en même temps qu'elle en traduit toute la politique.
L'antisémitisme et le sionisme nous confrontent avec un courant également antilibéral et également pessimiste, ils sont unis par la même opposition à une idéologie démocratique qui croit, parfois naïvement, au nécessaire et possible rapprochement des communautés ethniques, religieuses, etc.... Et il s'agit moins ici de justifier ou de dénoncer ce pessimisme que d'en constater la présence significative et dans le projet sioniste et dans la mentalité antijuive.
Or, l'histoire confirme la logique, et ce dès l'aube du mouvement sioniste. « D'honnêtes antisémites devront être associés à l'oeuvre (sioniste) pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en conservant leur entière liberté, précieuse pour nous »(3). Ces paroles et la justification d'un antisémitisme « honnête », accompagnée de la revendication, pour ceux qui le pratiquent, d'une « liberté précieuse », sont de Herzl lui-même.
Le fondateur du sionisme n'a pas précisé ce qu'il entendait par des antisémites « honnêtes », mais dans les faits, il a accordé des brevets d'honnêteté à des antisémites dont la liberté est loin d'avoir été précieuse pour les Juifs. C'est ainsi qu'il a - à la grande indignation des Juifs de l'époque - rencontré, en 1904, Plehve. le ministre de l'intérieur de la Russie tsariste, celui-là même que la communauté juive de Russie tenait, non sans raison, pour responsable du terrible pogrom de Kichinev. Plehve promit d'ailleurs à Herzl, « un appui moral et matériel au jour où certaines... mesures pratiques serviraient à diminuer la population juive de Russie » (4). Il n'est pas exclu qu'un calcul analogue ait inspiré Lord Balfour, dont la célèbre déclaration assura l'appui décisif de la Grande-Bretagne à l'entreprise sioniste, puisqu'il n'hésita pas à se faire élire, à la Chambre des Communes, sur une plateforme comprenant un projet de loi interdisant l'émigration en Angleterre et, singulièrement, l'émigration juive.
Ces citations et ces faits, pour troublants qu'ils soient, seront acceptés avec moins de gêne que la révélation de la collaboration qui se pratiqua entre sionistes et nazis. Pourtant, l'évidence est là. Ces actes de collaboration se déroulèrent tour à tour en Allemagne, en Autriche et en Hongrie et trouvèrent un défenseur convaincu en la personne d'Eichmann qui, converti au sionisme par la lecture de Herzl, se mit, selon le témoignage de la sociologue américaine Hannah Arendt, « à répandre le message sioniste dans les milieux S.S. » (5). Ses efforts ne furent pas tout à fait vains puisqu'il réussit à convaincre beaucoup de ses camarades que « les sionistes étaient les Juifs "décents", puisque, eux aussi, pensaient en termes "nationaux" » (6).
Un livre récent, s'appuyant sur des documents d'archives et rédigé par un auteur israélien, offre de cette collaboration entre nazis et sionistes - et en particulier de la complaisance relative, mais certaine, des hitlériens envers le sionisme - un faisceau de preuves convergentes. (7)
Vive Israël, mort aux Youpins !
Ce sont là, dira-t-on, des cas extrêmes. Sans doute. Mais, plus près de nous, historiquement et géographiquement, la collusion entre l'antisémitisme et le sionisme ou la sympathie pour Israël, a frappé un observateur aussi peu suspect d'hostilité envers l'Etat hébreu que Marc Hillel. Parlant des événements de 1956, il reconnaît dans son livre que « Les antisémites les plus irréductibles deviennent pro-israéliens tout en continuant à détester leurs Juifs » (8) et, à propos des cortèges pro-israéliens qui se déroulèrent à Paris en juin 1967 : « on nota la présence de membres de l'extrême droite antisémite par tradition aux manifestations en faveur d'Israël » (9). Personne ne sait si les antisémites du genre de Xavier Vallat, ancien commissaire de Vichy aux Affaires juives, qui, en 1967, eut ce cri du coeur « Vive Israël, mort aux youpins ! », personne ne sait si ce genre d'individus forme ou non une catégorie nombreuse. Mais Vallat ne doit pas être tout à fait isolé dans son désir de voir prospérer les Juifs dans un « pays à eux » qui aurait l'immense mérite de débarrasser de leur présence les Etats où ils sont fixés.
Et pour ce qui est de la France particulièrement, on ne peut nier que la sympathie proisraélienne est alimentée depuis longtemps par la haine des Arabes et le désir de voir la défaite d'Algérie vengée aux dépens de Nasser et de ses alliés. Aspiration si profonde qu'elle a fait de partisans de l'Algérie française connus pour leur haine des Juifs des admirateurs passionnés de la virilité israélienne. Tixier-Vignancour se trouve, par exemple, dans ce cas.
En regard de la liaison logique et historique entre le racisme antijuif et la sympathie pour le sionisme, il faut, au contraire, opposer cette autre considération de fait : l'histoire du sionisme a longtemps été l'histoire de la lutte menée contre cette idéologie par des mouvements juifs. Les Juifs antisionistes se recrutaient, en effet, nombreux soit dans les milieux religieux qui n'envisageaient le retour des Juifs vers la « Terre promise » que sous une forme spirituelle, soit dans les milieux socialistes où l'on entendait unir les ouvriers juifs et non juifs dans le combat contre le capitalisme que l'on rendait responsable de l'antisémitisme. A quoi il faut ajouter la longue série de personnalités juives et non juives qui, peu suspectes d'antisémitisme, ont mené ou mènent la lutte contre le racisme et se posent en adversaires résolus de l'entreprise sioniste et de l'Etat d'Israël : liste interminable qui comprend les noms de Bertrand Russel. Isaac Deutscher, Erich Fromm, Mehdi Ben Barka, Rudi Dutschke, Elridge Cleaver, etc., etc. Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement de personnalités, mais de mouvements et de courants d'opinion. Ce sont les étudiants allemands radicaux de la S.D.S. qui se montrent les plus achamés dans le combat contre les séquelles du nazisme et dans l'opposition à Israël. Ce sont les formations et « groupuscules » d'extrême gauche qui, en France, sont le plus résolument opposés à l'israélophilie dont P. Viansson-Ponté disait récemment dans Le Monde qu'elle était surtout le fait de l'"establishment" français (10). Or, ces mêmes formations et « groupuscules », qui pourrait les accuser de complaisance envers le racisme en général ou, en particulier, envers l'antijudaïsme ?
Le sionisme contre les Juifs
On rétorquera à tout cela que s'en prendre à Israël, c'est nécessairement s'en prendre aux Juifs puisque, dans leur très grande majorité, les Juifs sont profondément attachés à l'Etat sioniste.
La gauche antisioniste ne peut laisser sans réplique un tel argument. Elle doit y répondre en montrant que, si elle s'oppose à l'entreprise sioniste, c'est parce que celle-ci est nocive non seulement aux Arabes, mais également aux Juifs. La première proposition se passe de démonstration, le sort des Palestiniens que l'implantation sioniste en Palestine a chassés de leur pays témoignant suffisamment de sa justesse. Il est plus important d'insister sur ce fait : nous autres qui critiquons et rejetons le sionisme, nous le faisons non par hostilité envers les Juifs, mais, bien au contraire, par refus de tout racisme, qu'il soit dirigé contre les Arabes, contre les Juifs ou contre toute minorité nationale ou ethnique.
Notre critique du sionisme est double et se place sur le plan des principes et sur celui des réalités concrètes. Des principes parce que la composante raciste du sionisme, pour ne pas être évidente et perçue par tous, n'en est pas moins certaine. Nous l'avons dit, le sionisme mise sur le caractère inéluctable de l'antisémitisme. C'est son postulat de base. Lorsque les Juifs sont menacés de persécution, les sionistes les invitent a rejoindre la Palestine, avec le consentement ou contre le gré (et en l'occurrence, contre le gré) des populations autochtones. Réflexe de défense, dira-t-on. Mais peut-on raisonnablement suggérer que la solution des nombreux problèmes que crée la tension entre communautés ethniques, religieuses ou nationales cohabitant sur un même territoire se trouve dans le départ de ces communautés ? Or, c'est cela la « solution sioniste ». Appliquée à d'autres cas, elle conduirait à pousser les minorités noires, irlandaises, espagnoles, etc.. etc., au départ, comme si le règlement du problème du racisme dans le monde se trouvait dans d'immenses mouvements migratoires ramenant « chez eux » les noirs, les Irlandais, les Espagnols et les Juifs. A ces derniers, le sionisme ne propose rien d'autre. C'est une proposition insoutenable.
Mais s'agit-il seulement d'une réplique (au demeurant inadéquate) à un péril physique et à une menace de persécution ?
Non, le sionisme est bien plus que cela. S'adressant récemment à des Juifs américains, Mme Golda Meïr n'a-t-elle pas déclaré que c'est " seulement leur immigration en Israël (qui) peut les sauver de l'assimilation " (11). Le danger que le sionisme est censé combattre, ce n'est donc plus la spoliation, la discrimination antijuive ou l'extermination des Juifs, mais leur «assimilation» au sein des nations. Il serait utile de préciser ici ce qu'on entend par «assimilation » et qui, si l'on excepte l'hypothèse condamnable d'une assimilation forcée, ne peut être que l'intégration harmonieuse d'une communauté au sein de la population qui l'environne. Et, une fois de plus, nous nous heurtons à cette analogie entre le langage des sionistes et celui des antisémites : il faut rejeter, comme impossible ou pernicieuse, i'assimilation des Juifs, le maintien de leur spécificité est une exigence si impérieuse qu'elle justifie leur émigration.
Certes, il n'y a rien en commun entre le sionisme et le nazisme et il faut à ce propos, regretter les formules mensongères et donc nocives identifiant Israël à un Etat fasciste et sa politique à l'hitlérisme. Mais il reste que, d'une certaine manière, le sionisme a pris le relais de l'antisémitisme. Ce dernier incitait les Juifs au départ ou au repli sur soi. Le sionisme ne fait rien d'autre et la politique qu'il mène à cet égard est, pour les Juifs, riche de périls. II tente de les persuader qu'ils sont non seulement citoyens du pays où ils sont fixés, mais aussi et même surtout citoyens d'Israël, liés à cet Etat par un devoir de civisme et une allégeance imprescriptible. Sont taxés de trahison envers leur peuple ceux qui nient ce devoir et rejettent cette allégeance.
Tant qu'il n'existe pas de différend important entre Israël et tel ou tel Etat où habitent des Juifs, ce principe d'allégeance peut n'apparaître que comme un fait sentimental secondaire. Mais lorsque la conjoncture internationale suscite entre l'Etat d'Israël et d'autres pays une tension ou un conflit, le problème cesse d'être de nature purement affective. Il est politique. On voit, dès lors, le grand rabbin de France prendre ouvertement position contre l'attitude de son pays ou de son gouvernement envers Israël - qui n'est pas son pays - et une série d'associations juives adopter un comportement semblable qui, faut-il le dire n'a rien à voir avec un quelconque sentiment d'internationalisme, mais dérive d'un attachement inconditionnel envers un Etat étranger.
Les antisémites ont toujours prétendu que les Juifs ne voulaient pas s'intégrer dans les pays où ils vivaient. C'était une contrevérité. Mais voila que, par l'effet d'une propagande systématiquement organisée, un grand nombre de Juifs se prêtent eux-mêmes à une opération qui les fait apparaître comme les nationaux d'un Etat étranger. Qui n'aperçoit l'utilisation que l'antisémitisme peut faire d'une situation aussi équivoque et aussi malsaine ? L'actualité ne souligne pas ce péril dans nos pays.
A la grande majorité des Français et des Belges, pour ne prendre que leur cas, Israël apparaît, consciemment ou non, comme la revanche de l'homme blanc et de l'Européen contre l'homme de couleur coupable d'arrogance. D'ou sa popularité actuelle.
Devant un tel état de choses, le rôle de la gauche est double : il consiste tout d'abord à rétablir les faits et à montrer quel est le rôle véritable de l'Etat d'Israël et à défendre les peuples qui sont victimes de sa politique. Le devoir de la gauche antiraciste est aussi de montrer qu'à la faveur d'un retournement dans l'opinion publique, l'israélophilie actuelle peut disparaître (d'autant qu'elle n'a pas de fondement sérieux) et faire place alors à une hostilité qui, à défaut de prendre pour cible l'Etat hébreu lui-même, s'en prendra aux communautés juives qui y sont inconditionnellement attachées. Cette hypothèse est lourde d'un péril qu'il faut à tout prix combattre : celui d'une renaissance de l'antisémitisme.
Non, les antisionistes ne sont pas antisémites. L'amalgame qu'on nous suggère et que l'on veut de plus en plus nous imposer ne repose sur aucune analyse sérieuse. Ne serait-il rien d'autre qu'une forme de chantage moral et intellectuel par lequel on voudrait empêcher tous ceux qui condamnent la haine antijuive, criminelle et imbécile, à ouvrir le dossier israélo-arabe et à l'examiner avec un minimum d'objectivité ? Il y a, dans l'argumentation utilisée à ce propos, trop de mauvaise foi pour qu'on puisse rejeter cette hypothèse.
Marcel Liebman
Bibliographie
1 Le Monde, 23-1-1970
2 T. Herzl, l'Etat juif, éd. Lipschitz, Paris, 1926, p.84. Souligné par nous.
3 Ibid., p. 137.
4 M. Bernfeld, Le sionisme. Etude de droit intemational public; Paris, Jouve, 1920, p. 399.
5 H. Arendt, Eichmann à Jérusalem; Paris, Gallimard, 1963; p. 52.
6 Ibid., p. 73.
7 E. Ben-Elessar, La diplomatie du IIIe Reich et les Juifs (1933-1939), Paris. Julliard, 1966.
8 M. Hillel, Israël en danger de paix; Paris, Fayard, 1968, p. 43.
9 Ibid., p ; 271
10 Le Monde
11 Israel aujourd'hui, 21-1-1970
Biographie succincte
Marcel Liebman (1929-1986) a enseigné l'histoire des doctrines politiques et la sociologie politique à l’Université Libre de Bruxelles et à la Vrije Universiteit Brussel. Connu comme historien du socialisme et du communisme, il a publié de nombreux essais réputés, notamment sur la révolution russe, le léninisme et le mouvement ouvrier belge. Il a été un précurseur du dialogue israëlo-palestinien.
De 1962 à 1967, il a été rédacteur dans l'hebdomadaire La Gauche et a fondé après 1968 la revue Mai qui exista jusqu'en 1973 et dont cet article est tiré.
En 1976, il a participé à la création de l’Association Belgo-Palestinienne, avec Naïm Khader et Pierre Galand, et en est devenu le secrétaire général.
Parmi ces écrits :
Né Juif : Une famille juive pendant la guerre, Labor, coll. « La Noria », Bruxelles, 1996, 2e éd. (1re éd. 1977), 192 p., (ISBN 2-8040-1122-4)
Marcel Liebman, Ralph Miliband, Le dilemme israélien : Un débat entre Juifs de gauche, Page Deux, coll. « Cahiers Libres », Lausanne, 2006, 94 p., (ISBN 2940189331)
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/17/2010
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : PALESTINE
Jeunesse de France
Je suis Maka, j'ai 22 ans, je suis en détention préventive depuis le 23 février 2008. Je suis mis en examen pour "tentative d'homicide volontaire sur agents des forces de l'ordre" depuis le grand baroud policier qui avait suivi les émeutes de novembre 2007 à Villiers-le-Bel. Des centaines de jeunes ont affronté la police suite à la mort de deux adolescents, dans une collision avec un véhicule de police.
Je suis Benjamin, j'ai 31 ans, je suis sous contrôle judiciaire, mis en examen pour participation à "une association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste" suite aux opérations de police menées sur tout le territoire, notamment à Tarnac, en réaction aux sabotages simultanés de l'alimentation électrique de plusieurs voies TGV en novembre 2008.
Un Blanc. Un Noir. Cité du Val-d'Oise. Petit village de Corrèze. Parents immigrés africains de première génération. Classe moyenne de province. Diplôme universitaire. Déscolarisation précoce. Nos histoires se croisent au hasard d'une désertion des voies tracées pour nous dans le grand cirque de la reproduction sociale.
Désertion des "possibilités" d'un plan de carrière universitaire et professionnel tout tracé. Désertion de la perspective de rejoindre la France qui se lève vraiment tôt, celle qu'on croise à 5 heures du soir dans le RER, celle qui nettoie la scène où la France qui compte se produira au grand jour.
Désertion en tout cas de cette France qui expulse, qui parque, qui discrimine, qui classe, ordonne, juge et enferme toujours selon la classe, la race, le "patrimoine". Nous nous sommes trouvés dans une petite cour de promenade humide et glauque de la prison de Fresnes, de sinistre réputation. A l'ombre des barbelés, les pieds dans l'urine des rats. Un an déjà s'est passé depuis notre rencontre et le système judiciaire n'a pas manqué de manifester sa véritable nature : un système qui fixe au jour le jour les critères de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas au bénéfice, le plus souvent, des classes dominantes de cette société. Face à ce système, et pris dans le viseur d'un gouvernement qui ne cesse de mettre la vieille tradition réactionnaire française au goût du jour, nous endossons chacun la défroque d'une figure de l'ennemi intérieur nouvelle vague.
On comprend bien l'acharnement que met ce gouvernement - appuyé en cela par la plupart des médias - à faire de nous, chacun à sa façon, les plus terribles portraits, "barbares", "inconscients", "ultra-violents", "anarcho-autonomes", "racailles" et toutes sortes d'autres outrances langagières. On sent aussi à quel point ce que l'on conjure à tant nous calomnier c'est la crainte que ces figures soient finalement plus désirables que les figures officielles de la réussite et de l'intégration.
Et elles le sont sans aucun doute... Le jeune diplômé qui crache dans la soupe de l'Occident triomphant et ne compte pas en rester là ; le jeune fils d'immigré qui refuse de rempiler dans les fonctions de larbin qu'on a toujours massivement réservées à ceux de sa couleur.
Notez que, même aux rangs des ennemis intérieurs désignés, la couleur de peau et l'extraction font encore une terrible différence. La "société civile", les médias s'émeuvent beaucoup moins du sort de quelques jeunes "indigènes" aux prises avec une police galvanisée que lorsqu'il s'agit de rejetons de la classe moyenne blanche - socle politique de ce pays. Et les magistrats ont toujours la main plus lourde.
Nous nous sommes retrouvés là, l'un et l'autre, sur foi de réquisitoires aussi peu fondés l'un que l'autre, où le bon vieux "témoignage anonyme", pour ne pas dire "délation crapuleuse", dispense opportunément de la "charge de la preuve"... Pris dans de véritables affaires d'Etat où les enjeux politiques dépassent largement le sort particulier de nos petites personnes, voire s'en balancent, au profit d'enjeux électoraux, de compétition des services de renseignement et de police, de politiques de communication policières et ministérielles.
Nicolas Sarkozy avait dit, avant même son élection à la tête de l'Etat, toute sa crainte d'une "jonction" - jamais advenue - entre le mouvement des universités contre le contrat première embauche (CPE) et les différentes vagues de révoltes de la jeunesse de banlieue, ce n'est pas le moindre des paradoxes que ce soit sa politique de répression elle-même qui nous fasse nous rencontrer. Il n'y a jamais eu meilleur catalyseur que l'épreuve d'une hostilité commune pour passer des frontières qui étaient parfois apparues infranchissables. La simple juxtaposition de nos deux histoires éclaire le présent d'une lumière plus crue. Nous pensons que notre rencontre n'est pas qu'une anecdote sympathique. Elle nous a paru à tous deux préfigurer ce qui doit arriver, ce qui, comme peu d'autres choses, indique une sortie du marasme politique du présent.
Si nous prenons la parole aujourd'hui, c'est qu'il est temps d'en finir avec l'habituel fatalisme qui entoure ceux qui sont pris dans les rouages de la justice et qui n'ont d'autre horizon que le broyage pénitentiaire. Nous ne sommes pas des épouvantails, nous sommes doués de parole et de pensée et nous comptons bien en faire usage envers et contre tout étouffement.
Fin octobre a été prononcé un non-lieu pour les policiers qui étaient à bord du véhicule qui a provoqué la mort de Larami et Moushin. Il n'y aura pas de procès. Dans le même temps, on annonce le renvoi aux assises des quatre personnes soupçonnées, sans preuves, d'avoir participé aux tirs contre les forces de police pendant les émeutes. Tout semble annoncer un procès expiatoire.
Il s'agira de faire un exemple pour toute la jeunesse révoltée de ce pays : "N'espérez même pas pouvoir vous défendre ! Nous jouissons de l'impunité totale, vous risquez des peines énormes. Vous êtes pieds et poings liés", semblent hurler tous les pouvoirs réunis en une seule et même chorale infernale. Et nous n'avons pas fini de l'entendre : le 27 octobre avait lieu à Clichy-sous-Bois une commémoration de la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique lors d'une course-poursuite avec la police en 2005 ; ce même jour les policiers ont déposé une plainte contre Muhittin, seul survivant du trio d'adolescents, aujourd'hui majeur, pour "non-assistance à personne en danger".
Je suis Benjamin, je suis resté à peine trois semaines en détention. Comme mes co-mis en examen je suis depuis onze mois sous contrôle judiciaire strict avec l'interdiction de rentrer chez moi. Je cherche à faire que ce temps volé par l'appareil judiciaire ne soit pas un temps mort.
Je suis Maka, comme mes co-mis en examen je suis depuis vingt mois en détention "préventive", et placé à l'isolement. Je lis, j'écris, j'aiguise ma compréhension de ce monde et de la place qui nous y a été dévolue ; je fais ma révolution dans 9 mètres carrés.
Nous ne sommes que deux exemples parmi tant d'autres que nous ne pouvons tous citer ici. L'année 2010 devrait voir de nouveaux rebondissements dans nos deux "affaires". Elles sont toutes deux emblématiques de la guerre totale que mène ce gouvernement contre tout ce qui ne se soumet pas à son idéal glacé et policé. Nous pensons que ces victoires ne leur sont pas assurées.
Nous savons que nous sommes toujours plus nombreux, de tous horizons, déterminés à ne pas les laisser marcher sur nos têtes. Il faut que ces "épisodes" judiciaires soient aussi pour chacun l'occasion d'une prise de parti dans l'époque. Rester silencieux en de telles circonstances revient à tenir le manche de la pelle qui s'évertue à vouloir nous enterrer vivants.
Maka Kanté et Benjamin Rosoux
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/09/2010
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : POSTCOLONIE
La République bananière française est enfin entrée dans l'Histoire
« Il ne peut y avoir d'ethnologie possible que celle qui étudie le comportement anthropophage de l'homme blanc » (Stanislas Adotevi)
Les dirigeants africains raffolent de la vie politique française. Souvent accablés de reproches (interventionnisme, gabegie, mauvaise gouvernance, corruption, népotisme, détournements de fonds publics, etc.), ils doivent se délecter des dernières péripéties parisiennes, qu’ils suivent comme leur série télé préférée. Après le temps des Feux de l’amour, très en vogue au cours de la première moitié du mandat de Nicolas Sarkozy (Cécilia, Carla, Rachida, Rama et les autres…), c’est désormais à un feuilleton d’un autre genre auquel nous assistons. Fini le soap-opera, place aux « affaires d’État », petites et grandes. Toutes ont un dénominateur commun: des membres du gouvernement ou des représentants de l’État impliqués à tous les étages! Déjà peu enclins à faire confiance à leurs politiques, les Français ne savent plus où donner de la tête. Petit florilège: un secrétaire d’État qui aime (un peu trop) les voyages en jet privé et les permis de construire litigieux, un autre qui fait payer ses factures (astronomiques) de cigares par le contribuable, des ministres logés à grands frais par la République, le fiasco des Bleus au Mondial qui vire au psychodrame et le sauvetage du foot tricolore érigé au rang de priorité nationale par le gouvernement et l’Assemblée…
Comme si cela ne suffisait pas, le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, voit débouler une autre affaire, autrement plus préoccupante pour lui et les siens, même si ses compatriotes goûtent peu les appels à se serrer la ceinture quand les révélations des dépenses somptuaires de leurs dirigeants se multiplient. Elle met en cause son ministre du Travail, chargé de la très sensible réforme des retraites, et trésorier de son parti, Éric Woerth. Une véritable pelote de laine. Personne n’a rien vu venir quand le premier fil a été tiré. La fille de Liliane Bettencourt – l’héritière de l’empire L’Oréal – accuse un photographe, François-Marie Banier, d’avoir abusé de la faiblesse de sa richissime mère. La troisième fortune de France a en effet multiplié les largesses: près de 1 milliard de dons et cadeaux divers à cet incongru ami! Puis la pelote s’est dévidée à la vitesse grand V. Liliane Bettencourt est aujourd’hui soupçonnée de fraude fiscale. Le hic, c’est que la femme de Woerth travaillait pour une société qui, justement, gérait la fortune de la femme la plus riche de France, que Woerth était alors ministre du Budget et qu’il avait fait de la lutte contre l’évasion fiscale son cheval de bataille. Les accusations de confusion des genres et de conflits d’intérêts fusent à l’encontre de celui qui, jusqu’ici, était considéré comme le meilleur ministre de Sarkozy, réputé pour sa rigueur et son honnêteté.
Des comptes en Suisse, une île aux Seychelles, une milliardaire de 87 ans qui ne parle plus à sa fille et héritière, un photographe qui croule sous les cadeaux, un majordome-espion, un ministre dans la tourmente… Amour, argent, traîtrise, politique, justice: tous les ingrédients d’un feuilleton haletant dont la France et Nicolas Sarkozy se seraient pourtant bien passés. Les autres attendent le prochain épisode avec impatience…
J.A.
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/07/2010
0
commentaires
Liens vers ce message
Libellés : POSTCOLONIE
Résonance française
« Dans ces voyages, Louis Bonaparte était constamment accompagné d'affiliés de la société du Dix-Décembre. Cette société avait été fondée en 1849. Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé le lumpenprolétariat parisien en sections secrètes, mis à la tête de chacune d'entre elles des agents bonapartistes, la société elle-même étant dirigée par un général bonapartiste. A côté de "roués" ruinés, aux moyens d'existence douteux et d'origine également douteuse, d'aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, on y trouvait des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d'orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la bohême. C'est avec ces éléments qui lui étaient proches que Bonaparte constitua le corps de la société du Dix-Décembre. "Société de bienfaisance", en ce sens que tous les membres, tout comme Bonaparte, sentaient le besoin de se venir en aide à eux-mêmes aux dépens de la nation laborieuse. Ce Bonaparte, qui s'institue le chef du lumpenprolétariat, qui retrouve là seulement, sous une forme multipliée, les intérêts qu'il poursuit lui-même personnellement, qui, dans ce rebut, ce déchet, cette écume de toutes les classes de la société, reconnaît la seule classe sur laquelle il puisse s'appuyer sans réserve, c'est le vrai Bonaparte, le Bonaparte sans phrase. Vieux roué retors, il considère la vie des peuples, leur activité civique comme une comédie au sens le plus vulgaire du mot, comme une mascarade, où les grands costumes, les grands mots et les grandes poses ne servent qu'à masquer les canailleries les plus mesquines.»
(Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte)
Publié par
Le Bougnoulosophe
à
7/06/2010
1 commentaires
Liens vers ce message
Libellés : MANIERES DE FAIRE

