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Belgian casseroles







« Un écriteau tombe des cintres ; on y lit ; « Bruxelles, salle de la table ronde ».
C'est l'antichambre d'une salle du palais où se tient la table ronde des partis africains.
Va et vient de 4 ou 5 hommes déguisés en banquiers de caricature ; habit, haute-forme, gros cigare. L'indignation et la panique sont à leur comble ; on vient d'apprendre par des indiscrétions que le gouvernement belge, à la demande de Lumumba, a accepté de fixer au 30 juin 1960, l'indépendance du Congo.

PREMIER BANQUIER
C'est foutu. Un gouvernement de traîtres nous brade notre Empire.

DEUXIEME BANQUIER
Ainsi, de l'Indépendance ils ont fixé la date !

TROISIEME BANQUIER
Hélas ! Ils ont de ce macaque, accepté le diktat !

QUATRIEME BANQUIER
Du cran, messieurs, du cran, toujours du cran que diable ! Il faut épouser son temps ! Je ne dis pas l'aimer, il suffit d'épouser ! Cette indépendance n'a rien qui me déroute.

PREMIER BANQUIER
De ce qui constitue une calamité vraie
Ruine l'état, assèche nos finances
Ravale ce pays au rang d'infime puissance
C'est prendre son parti de manière longanime

DEUXIEME BANQUIER
Inquiétant paradoxe ou dangereuse maxime
Les deux sans doute ! Collègue, je le dis tout à trac
Je ne sais ce qu'il y a au fond de votre sac !
Mais quand dans un vaste empire se propage le mal,
C'est mal choisir son temps pour faire le libéral !

QUATRIEME BANQUIER
Quand dans un vaste empire se propage
Les solutions hardies sont aussi les seules sages!

PREMIER BANQUIER
Rien de plus irritant, monsieur que ces obscurités !
Au fait ! Pour sortir de nos difficultés,
Si vous avez un plan, dites, parlez, proposez
Au lieu de finasser.

DEUXIEME BANQUIER
Oui-da! Avez-vous ce qu'on appelle une politique ?

QUATRIEME BANQUIER
Une politique ? Le mot est gros, mais un peu de jugeote,
Çà et là des idées qui, par ma cervelle trottent ;
À cela nul mérite. Vingt ans de tropiques ;
Pensez, je les connais, Axiome :
Pour rendre traitable le Sauvage, il n'est que deux pratiques ;
La trique, mon cher, ou bien le matabich !

PREMIER BANQUIER
Eh bien ?

QUATRIEME BANQUIER
Eh ! Bien tant pis, je vous croyais plus vifs.
Suivez l'idée. Que veulent-ils ? Des postes, des titres,
Présidents, députés, sénateurs, ministres !
Enfin le matabich ! Bon ! Auto, compte en banque
Villas, gros traitements, je ne lésine point.
Axiome, et c'est là l'important ; qu'on les gave !
Résultat ; leur coeur s'attendrit, leur humeur devient suave.
Vous voyez peu à peu où le système nous porte :
Entre leur peuple et nous, se dresse leur cohorte.
Si du moins avec eux, à défaut d'amitié
En ce siècle ingrat sentiment périmé
Nous savons nouer les noeuds de la complicité.

PREMIER BANQUIER
Il suffit ; bravo collègue ! Accord sans réticence !

CHOEUR DES BANQUIERS
Hurrah ! Hurrah ! Vive l'indépendance ! »

(Aimé Césaire, Une saison au Congo)

Finkielkraut ou le racisme à ciel ouvert

Quoique son patronyme ne soit pas très gaulois, M. Alain Finkielkraut est un philosophe français respecté, qui a publié de nombreux livres, qui dirige depuis des années une émission sur « France-Culture » et qui fait partie intégrante de la nomenklatura germanopratine, même si ses saillies à répétition en font un personnage controversé. M. Finkielkraut a une passion et une détestation : il est, d’une part, un défenseur farouche d’Israël et, de l’autre, un pourfendeur tout aussi farouche des Noirs et des Arabes vivant dans les banlieues françaises.

On pourrait rétorquer qu’il s’agit là de son droit le plus absolu. Droit qu’il partage aussi avec ce journaliste français Eric Zemour, porteur lui aussi d’un patronyme non-gaulois, et détracteur sans merci de ce que Finkielkraut appelle la « caillera » c’est-à-dire les voyous des banlieues. On notera au passage l’usage étonnant de ce mot - « caillera » - par notre digne philosophe puisqu’il s’agit de la manière de dire « racaille » en verlan. Etonnant pour quelqu’un dont le seul joueur noir qui trouve grâce à ses yeux est Alain Boumsong parce qu’ « il parle de manière élégante » et emploie l’imparfait du subjonctif.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Finkielkraut est celui qui avait naguère qualifié l’équipe de France, dans le quotidien israélien « Haaretz », d’ « équipe black-black-black ». On peut légitimement se demander comment des gens comme Zemour et lui dont les parents ou grand-parents ont été victimes de la pire des atrocités -le nazisme -se trouvent aujourd’hui à la pointe du combat anti-nègre et anti-arabe. Même Jean-Marie Le Pen n’est pas allé jusque là ! Sans compter que les malheurs millénaires du peuple dont font partie Finkielkraut et Zemour ne proviennent ni des Noirs, ni des Arabes, ni des Indiens, ni des Chinois, ni des Eskimos mais des…Européens.

Faut-il rappeler que ce sont les Romains qui, dans l’Antiquité, ont provoqué la sanglante tuerie de Massada ? Que ce sont les Espagnols qui, lors de la « Reconquista » à la fin du XVe siècle, ont chassé les Israélites de leur pays ? Que se sont les Slaves (Russes, Polonais etc.) qui ont parqué, au XIXe siècle, les Israélites dans d’infâmes ghettos ? Que ce sont les Français qui ont procédés à la sinistre rafle du Vel d’Hiv’ au cours de laquelle plus de 4.000 enfants juifs ont été déportés en Allemagne ? Que ce sont les Allemands justement qui ont gazés 6 millions d’Israélites ? etc…

Alors, on est en droit de se poser une question : pourquoi les Finkielkraut, Zemour et autres haïssent-ils autant des gens qui ne leur ont…rien fait ? Pourquoi ? Quand vous osez poser cette question, comme il m’est déjà arrivé à le faire à maintes reprises, vous êtes automatiquement qualifié d’antisémite et vous êtes voué aux gémonies. Je la repose quand même, ne devant rien, pour ma part, à ces messieurs et ne les craignant pas. Quand je les vois discourir, il me vient aussitôt à l’esprit que leur attitude est aussi absurde et scandaleuse que si les Noirs reprochaient aux…Chinois ou aux Indiens de les avoir mis en esclavage. Bref…

Répondre à Finkielkraut est une perte de temps, mais il est bon de lui rappeler deux choses :

- lancer « Casse-toi, pauv’ con ! » à un ouvrier qui vous interpelle comme l’a fait le premier des Français est pire, dix fois pire, que s’écrier « Va te faire enculer, fils de pute ! » à son entraîneur comme l’a fait un fils de la banlieue comme Anelka, banlieues où vivent, comme chacun sait, les derniers des Français. Or, on n’a entendu ni Finkielkraut, ni Zemour ni aucun de leurs comparses dénoncer les propos de l’homme qui dirige la 5è puissance économique mondiale, par ailleurs patrie des Droits de l’homme et du citoyen, des Belles-Lettres et du beau langage. Etrange, non ? Cela à un nom : le racisme. Et venant de gens dont les parents ont subi le nazisme, ce racisme est pire que celui qui émane d’un Français bon teint comme Le Pen.

- les Noirs et les Arabes qui croupissent aujourd’hui dans les banlieues françaises n’ont pas demandé à venir là. C’est la colonisation française qui en porte l’entière responsabilité. Sans compter que dans l’après-guerre, pour pouvoir reconstruire l’économie française, le patronat français a importé par centaines de milliers des travailleurs des ex-colonies (et des toujours colonies comme les DOM) pour travailler dans le bâtiment, la construction de routes, l’industrie automobile ou l’agriculture. Ces ouvriers, qui ont passé parfois une vie entière à s’esquinter dans les entreprises françaises, ont fait des enfants sur place et ces derniers ont tout à fait le droit de réclamer une part du gâteau français que leurs parents ont largement contribué à fabriquer. Or, parqués dans des banlieues, ces descendants d’immigrés n’ont souvent d’autre porte de sortie que la musique ou le sport d’où la sur-représentation des Noirs et des Arabes dans les équipes de foot françaises et chez les Bleus. Les qualifier tout uniment de « racaille » comme le fait Finkielkraut et d’autres à un nom : c’est du racisme de classe.

Evidemment, aux Antilles, on trouvera toujours des intellectuels biens sous tout rapport pour prendre la défense des Finkielkraut.

Raphael Confiant

Les épouvantails de la République

« Héritiers de l’immigration des anciennes colonies, ils sont pour la plupart Français, mais leur expérience prouve qu'au pays de Voltaire et de Rousseau l’étranger n’est plus seulement celui qui vient d’ailleurs. D’une altérité, l’autre. De l’immigration de « l’homme invisible » aux banlieues des minorités visibles. Visibilité soudaine qui, loin d’une reconnaissance effective, construit l’anonymat des individus sous les derniers oripeaux de la question sociale. On ne sait pas combien ils sont et on ne sait même pas les nommer : « jeunes immigrés », «Beurs », « minorités visibles », « sauvageons », « racaille », aucune appellation stable, aucun cadre de pensée pour juger de la situation de ces nouveaux « étrangers de l’intérieur ». Fin de la politique comme pouvoir de donner comme nom et un cadre aux événements, situer le même et l’autre dans un espace commun.

L’éternel retour de la violence urbaine sur la scène publique dessine les nouvelles frontières intérieures de la société française. Comme partition socio-ethnique de l’Hexagone, une rupture radicale entre citoyens reconnus et citoyens de seconde zone, qui donne le sentiment que sonne le glas de l’universalisme républicain à la française et de son sacro-saint modèle d’intégration.

Mais la « racaille » des jeunes sans nom se rebiffent. Elle refuse l’assignation à demeure fantasmatique dans les poubelles de l’histoire de France. Elle donne des coups de tête contre les murs de la retraite sécuritaire d’une société préférant ne pas voir ses minorités visibles pour préserver sa simplicité et sa nostalgie des grandeurs. Face à la pérennité de la crise ravivant les vieux démons du racisme jusqu’au sein de la classe politique, le déni de la question ethnique et la surenchère du « discours clos » sont les seules constantes de l’action publique depuis vingt-cinq ans. Si le verbe était pierre, le béton coulé entre les murs de toutes les banlieues françaises ne pèserait guère face au poids du maçonnage verbal dictant les présupposés et les mots d’ordre officiels plaqués sur les cités outre-périphérique.

L’immigration est prise au piège des mots, et la banlieue des mots d’ordre politiques ne correspond pas aux banlieues indigènes. Paradoxe de l’invisibilité des habitants de ses quartiers, soumis pourtant à une totale visibilité publique. Paradoxe qui prend une dimension existentielle pour les héritiers de l’immigration sous le feu des projecteurs médiatiques : pauvres gosses acculturés au début des années 1980, victime de l’horreur économique et sociale une décennie plus tard, avant d’apparaître aujourd’hui comme de dangereux sectateurs du « communautarisme » dans une dérive maffieuse, islamiste, sexiste… Bref, les épouvantails d’une représentation, monstrueuse du ghetto à l’américaine !

Néanmoins, comment la question ethnique impensée refait-elle aujourd'hui surface derrière les effet de manche d'une rhétorique républicaine qui a permis à la démocratie française de s'accoutumer progressivement à ses fractures, à ses frontières internes? Et d'abord comment est devenue « actuelle » la construction publique d'un paradoxe postcolonial : l'invisibilité des minorités visibles? » (Ahmed Boubeker)

Pour les cinq de Villiers-le-Bel


Chronique d’un lynchage annoncé

Risible Afrique : Ou le cinquantenaire des Indépendances...

La France célèbre le cinquantenaire des indépendances de ses anciennes colonies africaines par l’organisation de deux cent cinquante (250) manifestations culturelles et sportives sur le territoire métropolitain et en Afrique, mais cette débauche de manifestations se déroule au sein du monde intellectuel africain sur fond d’une amère dérision d’une dérisoire indépendance.

Un budget de 16,3 millions d’euros a été alloué pour fêter cet événement qui concerne les quatorze pays suivants: Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Gabon, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad et Togo.

Dans un geste destiné vraisemblablement à compenser le traitement inique et injuste réservé aux «oubliés de la république», le clou du spectacle sera le défilé militaire du 14 juillet où les armées des anciennes colonies défileront sur les Champs Elysées aux côtés de l’armée française. A l’exception de l’armée ivoirienne. L’ancien enfant chéri de la Françafrique, dont l’armée avait bombardé une position française à Bouaké en 2004, «entend célébrer seule ce cinquantenaire dans le cadre de sa politique nationale de refondation, a expliqué Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture et de la francophonie, secrétaire général du cinquantenaire des Indépendances. C’est son choix souverain». Choix souverain qui illustre néanmoins l’érosion de la position française dans son ancien pré carré.

Dans une position qui tranche avec ses protestations anti iraniennes lors de la réélection du président Mohamad Ahmadinejad, en juin 2009, la France a invité tous les pays africains francophones quelque soit le comportement des armées africaines à l’égard de leur population: 500 morts au Togo après les élections contestées de 2005, 100 morts au Cameroun pendant les émeutes de la faim de 2008, un conflit larvé depuis 1982 en Casamance, région du sud du Sénégal.

Au delà du défilé, La France a observé le rituel des rencontres franco africaines: un sommet franco-africain a réuni, les 31 mai juin et 1er juin, à Nice, à proximité du paradis fiscal de la principauté de Monaco, l’ensemble de la communauté franco africaine pour un huis clos consacré au secteur privé et à la négociation des contrats en présence de 150 entreprises africaines et 50 entreprises françaises.

Lors de ce sommet tenu en pleine tourmente mondiale consécutive à l’abordage meurtrier israélien d’une flottille humanitaire de pacifistes pro palestiniens, Nicolas Sarkozy n’a pas en effet lésiné sur les promesses, les engagements et les petites phrases pour flatter les dirigeants du continent, répétant qu’il allait «faire une place à l’Afrique» dans les enceintes internationales, notamment le Conseil de sécurité de l’ONU.

Dans la perspective de sa double présidence du G20 et du G8 fin 2010, qu’il souhaite mettre à profit pour redorer son blason politique après la débâcle subie par sa majorité lors des élections régionales de mars 2010 , il a besoin de l’Afrique, qui représente 25% des pays membres de l’ONU.

Le quotidien burkinabé «le Pays» a toutefois dénie à Nicolas Sarkozy le droit de se poser en avocat de l’Afrique sur un tel dossier, estimant qu’il incombait à l’Union Africaine de mener bataille pour décrocher pour le compte de l’Afrique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, le continent ayant «intérêt à trouver meilleur avocat que Nicolas Sarkozy, car en tant qu’ex-puissance coloniale, la France n’apporte pas un soutien très crédible».

Une cinquantaine de mouvements politiques ont par ailleurs dénoncé la double dimension de la politique de la France vis à vis de l’Afrique: Une politique extérieure, prédatrice au niveau économique, destructrice de l’environnement et contraire à l’intérêt des peuples africains et français, une politique migratoire, qui désigne des boucs émissaires quand il faudrait aider et régulariser.
«La France, dans une Europe forteresse, dénonce hypocritement l’afflux de réfugiés économiques et climatiques qu’elle contribue à créer plutôt que d’agir directement sur les causes, qu’une aide au développement trop souvent détournée de ses objectifs ne parviendra jamais à combattre efficacement», conclut le communiqué.

Voulue par le président Sarkozy, «la grande fête africaine en hommage aux tirailleurs», le 14 juillet, prend le risque de rendre hommage au passé colonial, plutôt qu’à l’indépendance. «Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre?» La très pertinente question, posée par l’intellectuel camerounais Achille Mbembé, ne semble pas avoir fait beaucoup réfléchir à Paris.

L’offre de service de l’Afrique au reste du monde

Empruntant à son tour le langage de la dérision, un groupe d’intellectuels africains a dressé le CV suivant de l’Afrique en guise de commémoration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Afrique francophone, dont renenaba.com reproduit le texte sans la moindre retouche.

Voici dans son intégralité le texte criant d’une douloureuse vérité :

A l’Europe, l’Amérique, l’Asie

Objet : Demande d’agrément

Homologues,

Spécialisée dans le domaine des coups d’Etats, de la guerre, et surtout dans la ventes des matières premières et de la sous-traitance, moi Afrique, je viens par la présente, porter à votre connaissance, une liste exhaustive de matières premières et autres richesses, dans le but de parer à d’éventuels problèmes liés à la pauvreté, avec des représentations de marque reconnue et à des prix avantageux. Vous avez entre autres :

-DE L’URANIUM VENU DU NIGER.
-DU CACAO DE PREMIER CHOIX PRODUIT EN CÔTE D’IVOIRE.
-LE PETROLE DU GOLFE DE GUINEE.

Aussi, faut-il préciser que le service après-vente et les prestations associées à mes produits, bénéficient de l’agrément de mes enfants. Cela dit, je suis toujours disposée à vous les faire parvenir quelques soient les voies et les moyens, pour des interventions physiques de tout genre et de toute nature.
Ainsi, la qualité de mes hommes et femmes favorisera une rapidité dans le service et une facilité dans la transformation des produits quelque soit l’ampleur de la demande.

Assurant la garantie et la maintenance des produits distribués, sachez pour finir, que nos contrats taillés sur mesure, assureront toujours la pérennité de votre richesse et nous avons la certitude que cela restera pour vous un gage de garantie permettant de mériter votre confiance.
Vous trouverez ci-joint, mon curriculum vitae riche de misère, dans lequel vous aurez plus amples informations sur mon cursus et mon savoir faire.

Persuadée de pouvoir apporter une réelle contribution à vos développements, sachant vos compétences et assurée de la faveur de vos ordres en cas de besoin, recevez Homologues, l’expression de mon dévouement et de mon insouciance sans précédent.

Pour l’Afrique.

CURRICULUM VITAE

NOM : Continent
PRENOM : Africain
AGE : Berceau de l’humanité.
SITUATION MATRIMONIALE: Célibataire avec plus d’un milliard d’enfants.
CONTACT : Au sud de l’Europe, à l’est de l’Amérique.

Objectif : Mettre mes enfants et mes ressources à la disposition des autres pour contribuer à leurs développements.

DOMAINES DE COMPETENCE
Coups d’Etats, guerres, génocides.

ETUDES ET FORMATIONS
-Hautes études à l’ESOCE (Ecole Supérieure Occidentale de Commerce d’Esclaves).
-Hautes études à l’AFRIQUE (L’Africaine de Formation pour la Réélection des Incompétents, Querelleurs, Usurpateurs et Egoïstes).

DIPLÔMES OBTENUS
-Le MRTS (Médaille de Reconnaissance du Tirailleur Sénégalais).
-Le GPRTT (Génocide le Plus Rapide de Tous les Temps).
-Le CPRMPP (Continent le Plus Riche Mais le Plus Pauvre).
-Le CPTS (Continent le Plus Touché par le SIDA).
-Le CPDPP (Continent ou les Présidents Durent le Plus au Pouvoir).
-Le PMDDP (Premier en Matière de Détournement de Deniers Publics).
-Le CPE (Continent le plus endetté).
-Le CN (Continent ”Noir”)

EXPERIENCES
-Participation aux deux guerres mondiales.
-Mes coups d’Etats:
•1952 : Égypte, Mohammed Naguib renverse Farouk Ier
•1958 : Soudan, Ibrahim Abboud renverse Abdullah Khalil
•1963 : Congo , David Moussaka et Félix Mouzabakani renversent Fulbert Youlou
•1963 : Togo , Emmanuel Bodjollé renverse Sylvanus Olympio
•1965 : Algérie, Houari Boumédiene renverse Ahmed Ben Bella
•1965 : Zaïre, Mobutu Sesse Seko renverse Joseph Kasa-Vubu
•1966 : Ghana: Kwamé N Krumah est reversé par une junte militaire alors qu’il est en voyage en Chine
•1966 : Burkina Faso , Sangoulé Lamizana renverse Maurice Yaméogo
•1966 : Burundi , Michel Micombero renverse Ntare V
•1966 : Centrafrique, Jean Bédel Bokassa renverse David Dacko
•1966 : Nigeria , Johnson Aguiyi-Ironsi renverse Nnamdi Azikiwe
•1966 : Ouganda, Milton Obote renverse Edward Mutesa
•1968 : Mali , Moussa Traoré renverse Modibo Keïta
•1969 : Libye, Mouammar Kadhafi renverse Idris Ier
•1969 : Soudan, Gaafar Nimeiry renverse Ismail al-Azhari
•1971 : Ouganda, Idi Amin Dada renverse Milton Obote
•1973 : Rwanda , Juvénal Habyarimana renverse Grégoire Kayibanda
•1974 : Éthiopie, Aman Andom renverse Hailé Sélassié Ier
•1974 : Éthiopie, Mengistu Haile Mariam renverse Aman Andom
•1974 : Niger , Seyni Kountché renverse Hamani Diori
•1975 : République fédérale islamique des Comores, Saïd Mohamed Jaffar renverse Ahmed Abdallah
•1975 : Nigeria , Yakubu Gowon renverse Johnson Aguiyi-Ironsi
•1975 : Tchad, Noël Milarew Odingar renverse François Tombalbaye
•1976 : Burundi , Jean-Baptiste Bagaza renverse Michel Micombero
•1976 : République fédérale islamique des Comores, Ali Soilih renverse Saïd Mohamed Jaffar
•1977 : Congo , Joachim Yhombi-Opango renverse Marien Ngouabi
•1977 : Éthiopie, Mengistu Haile Mariam renverse Tafari Benti
•1978 : République fédérale islamique des Comores, Said Atthoumani renverse Ali Soilih
•1978 : Mauritanie, Mustafa Ould Salek renverse Moktar Ould Daddah
•1979 : Centrafrique, David Dacko renverse Bokassa Ier
•1979 : Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo renverse Francisco Macías Nguema
•1979 : Tchad, Goukouni Oueddei renverse Félix Malloum
•1979 : Ouganda, Yusufu Lule renverse Idi Amin Dada
•1980 : Burkina Faso , Saye Zerbo renverse Sangoulé Lamizana
•1980 : Guinée-Bissau, João Bernardo Vieira renverse Luis de Almeida Cabral
•1980 : Au Libéria, Samuel Doe renverse William Richard Tolbert
•1981 : Centrafrique, André Kolingba renverse David Dacko
•1982 : Burkina Faso , Jean-Baptiste Ouédraogo renverse Saye Zerbo
•1982 : Tchad, Hissène Habré renverse Goukouni Oueddei
•1983 : Burkina Faso , Thomas Sankara renverse Jean-Baptiste Ouédraogo
•1983 : Nigeria , Muhammadu Buhari renverse Shehu Shagari
•1984 : Guinée, Lansana Conté renverse Louis Lansana Beavogui
•1984 : Mauritanie, Maaouiya Ould Taya renverse Mohamed Khouna Ould Haidalla
•1985 : Ouganda, Basilio Olara Okello renverse Milton Obote
•1985 : Soudan, Swar al-Dahab renverse Gaafar Nimeiry
•1986 : Soudan, Ahmed al-Mirghani renverse Swar al-Dahab
•1987 : Burkina Faso , Blaise Compaoré renverse Thomas Sankara
•1987 : Burundi , Pierre Buyoya renverse Jean-Baptiste Bagaza
•1987 : Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali renverse Habib Bourguiba
•1989 : Soudan, Omar el-Béchir renverse Ahmad al-Mirghani.
•1990 : Libéria, Prince Johnson renverse Samuel Doe
•1991 : Mali , Amadou Toumani Touré renverse Moussa Traoré
•1992 : Algérie, le Haut conseil de securité renverse Chadli Bendjedid
•1995 : République fédérale islamique des Comores, Ayouba Combo renverse Said Mohamed Djohar
•1996 : Burundi , Pierre Buyoya renverse Sylvestre Ntibantunganya
•1996 : Niger , Ibrahim Baré Maïnassara renverse Mahamane Ousmane
•1997 : Zaïre/République démocratique du Congo , Laurent Désiré Kabila renverse Mobutu Sese Seko
•1999 : Union des Comores, Azali Assoumani renverse Tadjidine Ben Said Massounde
•1999 : Côte d’Ivoire , Robert Guéï renverse Henri Konan Bédié
•1999 : Guinée-Bissau, Ansumane Mané renverse João Bernardo Vieira
•1999 : Niger , Daouda Malam Wanké renverse Ibrahim Baré Maïnassara
•2003 : Centrafrique, François Bozizé renverse Ange-Félix Patassé
•2003 : Guinée-Bissau, Verissimo Correia Seabra renverse Kumba Yala
•2005 : Mauritanie, Ely Ould Mohamed Vall renverse Maaouiya Ould Taya
•2008 : Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz renverse Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi
•2008 : Guinée, Moussa Dadis Camara s’accapare du pouvoir à la mort de Lansana Conté
•2009 : Madagascar , Andry Rajoelina dénonce et renverse à une vitesse impressionnante le régime de Marc Ravalomanana
•2010 : Niger, Salou Djibo renverse Tandja Mamadou

AUTRES CONNAISSANCES
Analphabétisme, déscolarisation, chômage et appauvrissement.

LOISIRS
Troubles, faire beaucoup d’enfants et famine.

Amère célébration pour une dérisoire indépendance.

Le fantôme de Patrice Lumumba

Les fils de l'ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba vont déposer plainte à Bruxelles contre douze Belges qu'ils soupçonnent de complicité dans l'assassinat en 1961 de ce héros de l'indépendance du pays dont on s'apprête à célébrer le cinquantenaire.

"C'est un père que je cherche, un père que j'aime toujours, et je veux savoir pourquoi il a été tué", a expliqué mardi, très ému, Guy Lumumba, le fils cadet du premier chef de gouvernement démocratiquement élu dans l'ex-Congo belge. Avec son frère François, il est l'un des membres de la famille Lumumba à l'origine de l'action.

"On vise les assassins. En Belgique, ils sont douze, ils sont vivants et nous voulons qu'ils répondent de ces actes ignobles devant la justice", a expliqué Guy Lumumba, lors d'une conférence de presse à Bruxelles.

Cette plainte avec constitution de partie civile sera déposée en octobre au pénal à Bruxelles, a précisé l'un des avocats de la famille Lumumba, Christophe Marchand.

Elle concernera "douze personnes", toutes de nationalité belge, "présentes à ce moment-là" au Katanga (sud-est), une province alors en sécession où M. Lumumba a été assassiné le 17 janvier 1961, peu après son transfert de Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), dans des circonstances restées obscures, a-t-il ajouté.

La plainte portera sur des faits présumés de "crimes de guerre" tels que le "transfert illégal" de M. Lumumba vers Elisabethville (capitale du Katanga, aujourd'hui Lubumbashi), qui sont imprescriptibles même après 49 ans, a estimé l'avocat.

Un fois saisi, le juge d'instruction belge devra notamment décider s'il y a ou non prescription.

L'avocat s'est refusé à identifier ces douze personnes, réservant ces identités au juge d'instruction. Il a cependant indiqué qu'il s'agissait de "policiers, militaires et fonctionnaires belges" (*), les personnalités politiques belges éventuellement impliquées étant quant à elles décédées.

Les plaignants s'appuient notamment sur les conclusions d'une commission d'enquête parlementaire belge de 2001 qui avait conclu à la "responsabilité morale" de la Belgique. Le gouvernement avait alors présenté les excuses de la Belgique au Congo mais aucune action en justice n'avait par la suite été engagée.

Cette initiative intervient alors que l'ancien Congo belge, actuellement la République démocratique du Congo (RDC), fêtera le 30 juin le 50e anniversaire de son indépendance en présence du roi des Belges, Albert II.

Patrice Emery Lumumba fut le premier Premier ministre du Congo-Kinshasa de juin à septembre 1960. Il est l'une des principales figures de l'indépendance du pays et, au-delà, de l'indépendance des Etats africains.

Le 30 juin 1960, jour de l'indépendance, il avait prononcé devant le roi Baudouin, frère d'Albert II, un virulent discours dénonçant les abus de la colonisation belge, marquant sa rupture avec l'ancienne métropole.

Après la prise du pouvoir par Joseph-Désiré Mobutu, Lumumba fut assassiné par des responsables du Katanga, région minière qui fit un temps sécession, avec le soutien de la Belgique. Les forces de sécurité belges ont été accusées d'avoir à tout le moins couvert l'opération, voire de l'avoir commanditée ou coordonnée.

"L'assassinat de Lumumba reste un noeud dans les relations belgo-congolaises. Par ces temps de commémoration, il ne faut pas oublier l'obligation de justice. Il faut que la Belgique balaie devant sa porte. Les fractures du passé ne disparaîtront que lorsque la vérité aura été faite et la justice rendue", a conclu mardi Me Marchand.





The ship of fool

« Pourquoi voit-on surgir d'un coup cette silhouette de la Nef des fous et son équipage insensé envahir les paysages les plus familiers? Pourquoi, de la vieille alliance de l'eau et de la folie, est née un jour, et ce jour-là, cette barque? C'est qu'elle symbolise toute une inquiétude, montée soudain à l'horizon de la culture européenne, vers la fin du Moyen Âge. La folie et le fou deviennent personnages majeurs, dans leur ambiguïté: menace et dérision, vertigineuse déraison du monde, et mince ridicule des hommes. » (Michel Foucault)

La presse israélienne s’est fait l’écho, hier, de l’embarras, et même de la peur des dirigeants politiques et militaires israéliens, à la perspective de l’arrivée dans ses eaux territoriales d’un navire venu du Liban. Aucune date n’a cependant été avancée pour le départ du navire, ce qui met sur leurs nerfs les militaires israéliens, qui savent qu’ils ont très peu de temps pour intervenir.

À Maghdouché, il se confirmait hier que des dizaines de Libanaises, chrétiennes et musulmanes, sont déterminées à rallier Gaza depuis le Liban à bord d’un bateau chargé d’aides médicales afin de briser le blocus, en dépit des avertissements israéliens. Les activistes partantes se sont réunies hier, dans la prière, dans ce sanctuaire marial bien connu, situé près de Saïda, pour demander la bénédiction de leur bateau, baptisé « Mariam ». C’est Mgr Élie Haddad, archevêque grec-catholique de Saïda, qui a présidé le temps de prière.

« Mariam commence à atteindre ses objectifs puisque des officiels israéliens ont exprimé leur crainte et ont envoyé des avertissements et des menaces avant de décider d’assouplir le blocus de Gaza », a déclaré la porte-parole du groupe, Rima Farah, qui n’a pas avancé de date pour le départ du navire. « Les participantes sont déterminées à avancer et nos seules armes sont notre foi en la Vierge Marie et en l’humanité », a-t-elle affirmé, insistant sur la non-affiliation de ces femmes au Hezbollah ni à une quelconque autre organisation. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, a averti hier le Liban qu’il serait tenu pour responsable de tout départ de bateaux de ses ports à destination de la bande de Gaza. À Paris, le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a aussi sévèrement mis en garde le Liban contre l’envoi de ce navire. Les activistes interceptées pourraient, cette fois, être jugées et incarcérées, et non pas expulsées, comme la première fois, ont averti des responsables israéliens.

Samar el-Hajj, l’organisatrice de l’expédition à laquelle doivent, selon elle, se joindre des militants européens et des journalistes, a dit que le navire était « désormais prêt ». « Nous n’avons pas peur », a-t-elle encore déclaré.

L’Orient le Jour

Voir aussi

Des Congolais de Belgique

La diaspora congolaise est répartie largement des deux côtés de l’Atlantique. En Europe, son foyer principal n’est pas la Belgique comme on pourrait le croire a priori, mais bien la France (plus de 50 % de la population en immigration); l’ancienne métropole n’étant que le deuxième lieu d’établissement de la communauté mais surtout lieu de passage. La raison de cette désaffection tient en grande partie au fait qu’il est connu au sein de la diaspora que le taux de chômage des Congolais est bien plus élevé en Belgique qu’ailleurs; ce phénomène a d’ailleurs été mis en évidence par les études réalisées par Actiris et un nouveau constat en a été effectué par le Centre pour l’égalité des chances (1). La situation est paradoxale : loins du stéréotype colonial de l’Africain analphabète, les Congolais de Belgique forment la population la plus éduquée, celle qui compte de loin le plus d’universitaires, bien plus que les autres communautés immigrées ou que la population autochtone. Pourtant, ce haut niveau d’éducation n’empêche pas un haut niveau de pauvreté et de précarité. Dans le séjour avant tout, faute de conventions bilatérales à l’image de celles conclues avec les pays du sud de la Méditerranée, aucune immigration n’a jamais été envisagée pour les Congolais, et ce malgré une longue histoire commune. Dès lors, tout le parcours en Belgique est placé sous le signe du "momentané" et de la fragilité. Ce n’est pas sans conséquences sur la situation des familles où les femmes assurent souvent, par leurs boulots dans le domaine de l’aide aux personnes, l’essentiel des ressources régulières et partant, représentent la seule figure stable du foyer.

La discrimination s’exerçant, entre autres sur le marché de l’emploi, conduit les mêmes à souffrir du taux de chômage le plus élevé du pays. Si la réflexion sur la discrimination spécifique s’ébauche petit à petit en Belgique, la connaissance de la diaspora congolaise et des populations noires en général n’est nulle part. Or c’est bien d’une vraie diaspora qu’il s’agit (2). Elle combine, comme les diasporas historiques, juives et arméniennes qui nous sont mieux connues, les caractéristiques suivantes : l’exil, souvent violent, dans plusieurs pays différents, au gré des déplacements forcés à l’époque de l’esclavage, au gré des possibilités d’accueil dans le cadre des études et de l’asile, à l’époque contemporaine. Comme toutes les immigrations, la diaspora congolaise en particulier, africaine en général, a à cœur de garder un contact et d’œuvrer au développement de la région d’origine, que celle-ci soit "recréée", dans le cas des descendants d’esclaves, puisque leur origine n’est pas "traçable" ou réelle, s’agissant de l’immigration africaine post-indépendance. De là, l’élaboration d’une mémoire commune aux peuples noirs, une conscience partagée, dès avant les indépendances, et jusqu’à nos jours, en France et aux Etats-Unis d’abord, où s’élabore une réflexion en commun sur l’expérience partagée du racisme, de l’exploitation et de la discrimination, qui débouchera sur le mouvement panafricaniste dont Nkrumah, Senghor, Césaire, Dubois mais aussi Patrice Lumumba sont, pour des raisons diverses, des figures marquantes. Dans ce courant d’idées, le Congo et sa diaspora occupent une place majeure, par l’importance de ses cultures à l’échelle du continent : peu de Belges en sont conscients, mais le bassin du Congo est l’un des grands ateliers artistiques du continent noir; et si la Belgique est l’un des centres les plus connus en matière d’expertise et de commerce d’art africain, c’est au Congo qu’elle le doit. Par ailleurs, l’histoire tragique des colonisation et décolonisation du Congo et la mort violente de Lumumba ont alimenté la réflexion du mouvement panafricain; il suffit d’évoquer dans l’œuvre d’un Aimé Césaire la place particulière de l’ouvrage "Une saison au Congo".

Le cas des Congolais de la diaspora installés en Belgique ouvre une nouvelle page à laquelle il convient d’être particulièrement attentif. Avant l’indépendance, les études universitaires leur étaient en pratique largement fermées par la volonté du colonisateur, contrairement à la situation française qui a encouragé et poussé une très peu nombreuse mais véritable élite intellectuelle. Après l’indépendance, c’est en nombre que les Congolais débarquent en Europe, accumulent les diplômes et créent une situation qui aurait dû modifier le stéréotype de "l’Africain illettré" en celui à tout prendre préférable, bien que toujours installé dans la dépendance, de "l’étudiant africain". Fait nouveau dans l’histoire moderne des peuples d’ascendance africaine, depuis l’indépendance, c’est toute une génération qui a accès à l’éducation et au savoir, chose qui on s’en souvient était interdite aux esclaves du continent américain, extrêmement limité pour les colonisés. Tout imprégnée de principes méritocratiques, cette génération en espérait une amélioration substantielle de sa condition. La précarité de sa situation en immigration, la persistance des stéréotypes racistes dessinent une tout autre destinée : pour la première fois une génération "suréduquée" voit sous ses yeux se produire l’impensable : non seulement elle n’a tiré aucun bénéfice de ses efforts dans le pays d’accueil qu’est la Belgique, mais encore elle assiste impuissante au renversement de la situation pour la seconde génération. Cette dernière, largement déscolarisée parce que sans espoir, est sans admiration pour la génération des parents qui n’ont pas "réussi" malgré leur collection de diplômes.

Pour la première génération, un seul refuge dès lors : la religion. Celle-ci n’est donc pas uniquement la marque, comme on pourrait le penser, d’une forme d’arriération mentale. C’est plutôt un véritable remède à la souffrance vécue, en somme c’est bien "l’opium du peuple", un palliatif qui permet de supporter la souffrance.

Cinquante ans après l’indépendance, il est urgent de peser et de mesurer l’impact futur de cette situation en matière de cohésion sociale mais aussi d’image que l’on offre ainsi au monde.

(1) Voir notamment A. Martens, M. Van de Maele, S. Vertommen, H. Verhoeven, N. Ouali, Ph. Dryon, "Discriminations des personnes d’origine étrangère sur le marché du travail de la Région de Bruxelles-Capitale", KUL - ULB, 2010; Centre pour l’égalité des chances, "Belgique-Congo : 50 années de migration", Colloque du 1er juin 2010, pas encore d’actes malheureusement.

(2) A. Gueye, "Figures et expériences diasporiques", REMI, 2006.

(*) La revue de débats "Politique" n°65, juin 2010, consacre son dossier à "Le Congo dans nos têtes. Mémoire, stéréotypes et diaspora". Avec, notamment, les contributions de Jean-François Bastin (La passion de Lumumba), Nathalie Delaleeuwe (Tervuren, un musée en mal de définition), Zana Etambala (Brève histoire de la diaspora congolaise), Antoine Tshitungu (Belgique, une mémoire coloniale sélective).

Gratia Pungu

Des classes dangereuses aux quartiers sensibles

La critique sociale, en France, a toujours peiné à comprendre, voire tout simplement à rendre compte du point de vue des dominés. Quand elle ne s’est pas faite tout simplement méprisante à leur égard, confiscant leurs discours pour les retraduire et les aliéner sous des rationalités fallacieuses.

Pour être tout à fait clair, rappelons ici que ces mêmes sciences sociales ont, en France, servi de socle au modèle républicain qui nous encombre aujourd’hui et interdit de développer sur la société contemporaine un point de vue susceptible d’en comprendre les enjeux profonds.

Commodément, dans leur désir de faire abstraction de l’héritage colonial, ces mêmes sciences sociales, relayées par les sciences politiques, refusent toujours de voir combien les inégalités sociales s’enracinent dans un racisme dont la société française ne s’est pas affranchie. Il faut lire l’article d’Ahmed Boubeker (dans Ruptures Postcoloniales - De la société d’exclusion à l’éternel retour des classes dangereuses), pour en mesurer l’importance : l’accès à l’emploi, au logement, à l’instruction, à la reconnaissance sociale, etc. (1), reste un mirage pour les sous-citoyens des banlieues. Un mirage occulté par les discours qui ont pris en otage ces banlieues, comme celui de leur dérive mafieuse, ou communautariste, discours qui ne font que réactualiser au fond un très ancien regard porté sur les opprimés, dès lors qu’il s’agit de fermer les yeux sur ce qui les opprime – celui d’un Louis Chevalier par exemple, sur les classes dangereuses (2). Un discours qui ne permet d'envisager le malaise des cités que sous les catégories du trouble à l’ordre Public, le virage sécuritaire que la France a prise à l’automne 2005 en témoigne.

Pour Ahmed Boubeker, tant que la France refusera de regarder en face la dimension ethnique des inégalités sociales, qui se traduisent entre autres par une véritable ségrégation urbaine, et compte tenu du poids démographique des populations en question, elle ne pourra penser sérieusement son devenir. Et ce n’est pas la montée en puissance de la mémoire et de ses devoirs, qui accompagne une sorte de tournant dans la conscience française, que l’on décrirait volontiers comme tournant patrimonial, qui peut rassurer : que se substitue une conscience patrimoniale comme ultime rempart à l’invasion des hordes barbares, à la conscience nationale a de quoi, plutôt, sérieusement inquiéter…

Joël Jégouzo

(1) « Bien sûr, la misère ! Bien sûr, les sales boulots ! Bien sûr, les logements miteux ! Mais comment ces « gens de peu » parviennent-ils à survivre ? Comment réinventent-ils le monde dans un trou noir des perspectives publiques ? Comment ces individus et ces groupes, héritiers des « damnés de la terre », deviennent-ils sujets de leur propre vie et de leur propre histoire, au-delà d’un enfermement dans des clichés publiques ? Ce récit des surnuméraires du « creuset français » pourrait ouvrir de nouveau horizons aux valeurs de la République… » (Ahmed Boubeker, Ruptures Postcoloniales)

(2) « Le dimanche, les porteurs d'eau auvergnats vont à la musette, à la danse auvergnate, jamais au bal français ; car les Auvergnats n'adoptent ni les mœurs, ni la langue, ni les plaisirs parisiens. Ils restent isolés comme les Hébreux de Babylone, au milieu de l'immense population qui tend à les absorber; et l'on peut dire que, plus heureux que les sauvages, ils emportent leur pays à la semelle de leurs souliers....» (Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses)

« Les citoyens du monde doivent réagir là où les gouvernements ont échoué »

L’attaque illégale et immorale d’Israël contre le convoi d’aide humanitaire de la Flottille de la Liberté, qui a fait au moins neuf morts et des dizaines de blessés, a, à juste titre, stupéfié le monde. Le convoi entièrement civil de 6 bateaux transportait plus de 10 000 tonnes d’aide humanitaire cruellement nécessaire, et près de 700 citoyens de 40 pays. La Flottille était une tentative ambitieuse de briser le siège imposé par Israël depuis 2007 à 1,5 million de Palestiniens de la bande de Gaza occupée. Avec à son bord d’éminents parlementaires, chefs religieux, écrivains, journalistes, un Prix Nobel de la Paix et un survivant de l’Holocauste, le convoi humanitaire visait non seulement à fournir des secours à Gaza ; il cherchait à attirer l’attention internationale sur la crise humanitaire imposée aux habitants de Gaza et sur l’impératif d’y mettre fin. Il est indéniable que ce dernier objectif a réussi, mais avec des conséquences tragiques.

L’attaque israélienne contre le convoi d’aide non armé dans les eaux internationales a été « une violation [flagrante] du droit international humanitaire, du droit international maritime, et [selon la plupart des interprétations] du droit pénal international », pour reprendre les mots de Richard Falk, professeur de droit international et rapporteur spécial des Nations Unies sur les Droits de l’Homme dans les territoires palestiniens occupés. Il est triste de constater que les gouvernements du monde sont devenus depuis trop longtemps complices ou apathiques envers les crimes d’Israël et ont renforcé sa culture de l’impunité, sous le bouclier de soutien incontestable des États-Unis. Malgré sa condamnation initiale, le gouvernement des États-Unis a fait pression sur les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, à nouveau, pour adopter un langage ambigu qui allège Israël de toute responsabilité et renvoie dos à dos l’agresseur et la victime.

Typiquement, le gouvernement israélien a accusé les victimes de son raid d’avoir attaqué les soldats israéliens, prônant la « légitime défense ». L’éminent expert juridique et directeur du Centre de droit international de Sydney à l’Université de Droit de Sydney, le professeur Ben Saul, réfute carrément l’affirmation d’Israël en argumentant : « Juridiquement parlant, les forces militaires gouvernementales qui arraisonnent un bateau pour le capturer illégalement ne sont pas traitées différemment d’autres criminels. Le droit à la légitime défense dans de telles circonstances est du côté des passagers à bord : une personne a légalement le droit de résister à sa propre capture, enlèvement et détention illégaux. » Il ajoute que « si les forces israéliennes ont tué des gens, ils n’ont pas seulement enfreint le droit humain à la vie, mais ils peuvent aussi avoir commis de graves crimes internationaux. Selon l’article 3 de la Convention de Rome pour la répression d’actes illicites contre la sécurité de la navigation maritime de 1988, c’est un crime international, pour toute personne, de saisir ou d’exercer un contrôle sur un navire par la force, et c’est aussi un crime de blesser ou tuer une personne dans le processus. »

Malgré la déclaration du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon appelant à mettre fin au siège illégal de Gaza par Israël, le Conseil de sécurité n’a pas réussi à appeler à la fin inconditionnelle du blocus, autorisant ainsi Israël à commettre en toute impunité de graves crimes de guerre, également bien documentés dans le rapport Goldstone des Nations Unies.

L’absence d’action significative de la part des gouvernements pour rendre Israël responsable devant le droit international laisse ouverte une voie pour les citoyens de conscience : celle de prendre eux-mêmes cette responsabilité, comme cela a été fait contre l’apartheid en Afrique du Sud. Les initiatives non-violentes menées par les citoyens, dont la Flottille et les multiples campagnes de boycott et de désinvestissement dans le monde entier sont des exemples, présentent la façon la plus prometteuse de surmonter l’échec des gouvernements du monde à résister à l’intransigeance et au comportement débridé d’Israël. En attaquant de façon flagrante le bateau humanitaire, Israël a provoqué par inadvertance une prise de conscience et une condamnation sans précédent non seulement de son siège fatal de la bande de Gaza, mais aussi du contexte plus large des pratiques de l’occupation israélienne dans les Territoires palestiniens, de sa négation des droits des réfugiés palestiniens et de sa politique d’apartheid contre les citoyens indigènes « non-juifs » d’Israël.

La Flottille de la Liberté rappelle le genre d’initiatives de solidarité de la société civile qui a mis fin aux lois de ségrégation aux États-Unis et à l’apartheid en Afrique du Sud, une analogie impossible à ignorer. Comme pour le régime d’apartheid en Afrique du Sud, la réaction d’Israël a été de qualifier cet acte non-violent de « provocation intentionnelle ». Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, l’appel à la solidarité internationale, sous forme de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) provenait d’une écrasante majorité de syndicats et d’organisations de la société civile palestinienne en 2005, et est en train d’être adopté par des citoyens de conscience et des mouvements sociaux du monde entier. L’initiative BDS appelle à isoler efficacement Israël, ses institutions complices économiques, universitaires et culturelles, ainsi que les entreprises qui profitent de ses violations des droits de l’Homme et de ses politiques illégales, aussi longtemps que ces politiques continueront.

Je crois que l’initiative BDS est une stratégie morale qui a démontré son potentiel de réussite. Plus récemment, la Deutsche Bank allemande a été la dernière de plusieurs institutions financières et grands fonds de pension européens à se désinvestir du fabricant d’armes israélien Elbit Systems. La semaine dernière, deux chaînes majeures de supermarchés italiennes ont annoncé un boycott des produits provenant des colonies illégales israéliennes. Le mois dernier, les artistes Elvis Costello et Gil Scott-Heron ont annulé leurs représentations en Israël. Inspirée de la lutte populaire anti-apartheid sud-africaine, la génération actuelle d’étudiants dans les campus universitaires appelle activement leurs administrations à adopter des politiques de désinvestissement.

Je soutiens les mots sincères de l’écrivain écossais Iain Banks qui, en réaction à l’attaque atroce d’Israël de la Flottille de la Liberté, a suggéré que la meilleure façon pour les artistes, écrivains et universitaires internationaux de « convaincre Israël de sa dégradation morale et de son isolement éthique » est « tout simplement de ne plus rien avoir à faire avec ce gouvernement criminel. »

Stéphane Hessel

Pork Story



« Auschwitz commence partout où quelqu'un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux... » (Theodor Adorno)


Un portrait des 22 salopards* de la convergence islamophobe...

* Il existe bel et bien un lien d'analogie entre l'univers concentrationnaire des cochons d'élevage et celui des "identitaires" d'élévage...

«Prenez un cercle, caressez-le, il finira par devenir vicieux ».

Nous savions déjà qu’Israël était un Etat au-dessus des lois, capable de violer impunément toutes les règles du droit international; de coloniser, bombarder, assiéger, affamer des populations civiles; d’exercer sans risque majeur – sauf sur le plan de l’image! un acte de piraterie dans les eaux internationales en criblant de balles des humanitaires… Ce que nous refusions d’accepter comme réalité, pourtant sans cesse imposée, c’est l’alignement manifeste sur la thèse israélienne d’une certaine presse occidentale qui a perdu là une belle occasion, si ce n’est de se réconcilier avec l’éthique journalistique, du moins de se taire.

Devant l’énormité de l’acte perpétré et le symbolisme que représentait cette flottille internationale pour la liberté, il nous semblait pourtant que les commentaires seraient emprunts, à défaut d’objectivité, d’un peu de décence. Ce serait faire preuve d’angélisme pour quiconque ayant suivi le massacre perpétré l’an dernier à Gaza, ainsi que cette couverture médiatique qui parvient en toutes circonstances à transformer le bourreau en victime. Et inversement.

C’est ainsi que nous avons pu observer quelques médias endossant l’uniforme de propagandistes et faussaires de l’information, resservant la même gamme de raisonnements fallacieux, visant à manipuler habilement la pensée. Notre esprit ne peut qu’être frappé par ces procédés rhétoriques utilisés depuis l’Antiquité grecque par les sophistes, ces influents orateurs et penseurs maudits davantage préoccupés par la persuasion de leur auditoire que la recherche de la vérité, dénoncés en ce sens par le philosophe Aristote dans ses «Réfutations sophistiques». Parmi les plus courantes techniques de désinformation se trouve l’omission. Elle consiste à mettre de côté l’information pertinente pour induire un regard déformé de la réalité. Exemple dans le cas de figure qui nous intéresse: le black-out sur le caractère illégal du raid israélien qui constitue un acte de piraterie violant le droit maritime, la flottille étant située en zone internationale au moment de l’agression.

On est loin du traitement politique, médiatique et juridique réservé aux pirates somaliens – qui n’ont pourtant jamais tué leurs otages – dont le premier procès en Europe s’est ouvert le 25 mai 2010 au tribunal de Rotterdam. Ce détournement de l’attention englobe également le pourquoi de cette situation, le blocus immoral imposé à la population de Gaza, la poursuite de la colonisation dans les Territoires occupés...

Si l’on ne peut cacher le retentissement du fait lui-même, un autre procédé viendra en atténuer la portée. C’est le glissement sémantique, consistant à remplacer une expression par une autre pour la vider de son contenu émotionnel et la délester de tout son sens. Parmi ces euphémismes employés volontairement ou inconsciemment et qui sont à mettre dans la même catégorie que les fameux «dégâts collatéraux», «frappes chirurgicales», «pression physique modérée» et autres «techniques d’interrogatoire»: il s’agit d’»intercepter la flottille» au lieu de la «prendre d’assaut»; «arrêter les passagers» plutôt que les «kidnapper»; «expulser» à la place de «libérer»…

Le procédé inverse est également utilisé pour alourdir le sens et ternir l’image. Ainsi, l’adjectif «humanitaire» est soigneusement évité pour être remplacé par l’insidieux «activistes pro-Palestiniens». Tant pis pour les ONG internationales, pour le prix Nobel, pour les députés européens, pour le rescapé de la Shoah qui font tous partie du convoi. La flottille humanitaire nous dit une certaine presse est préparée par une ONG islamiste turque, proche du Hamas «qui contrôle Gaza». Le mot terroriste n’a pas besoin d’être étalé. L’impact subliminal a déjà produit son effet par le biais de procédés cognitifs faisant appel à la peur.

Cette diabolisation de l’Autre qui réveille les préjugés des interlocuteurs atteint son summum quand on signale sournoisement au milieu d’une phrase «Le Hamas dont la charte ne reconnaît pas l’Etat d’Israël». Outre le fait que les leaders de ce mouvement se sont dits prêts à reconnaître Israël dans les frontières de 1967, pourquoi oublie-t-on de spécifier dans un souci d’équilibre que la charte du Likoud ne reconnaît pas non plus à la Palestine le droit à l’existence, stipulant que «le gouvernement israélien rejette catégoriquement la création d’un Etat arabo-palestinien à l’ouest de Jourdain».

Mais revenons à notre flottille et à cette conclusion excessive qui a fait parler certains médias d’armes à bord et laissons la parole au témoignage significatif de l’écrivain suédois Henning Mankell: «Au bout d’un moment, un soldat cagoulé est venu nous dire qu’ils avaient découvert des armes. Et ce parfait crétin est arrivé avec mon rasoir et un cutter qu’il avait trouvé dans la cuisine. Puis il a déclaré qu’il devait nous emmener avec lui, car nous étions des ‘‘terroristes’’».

Que la propagande militaire israélienne tente de justifier l’injustifiable est une chose mais il est inadmissible que des médias si prompts à donner des leçons de déontologie par ailleurs, nous assènent avec ce que les Grecs appelaient Argumentum ad baculum, soit la raison du plus fort, accordant exagérément la parole aux Israéliens qui se servent de fausses preuves fabriquées par leur machine de propagande. Ainsi, le commando aurait été attaqué par des activistes armés de gourdins. N’attendez pas qu’on spécifie que l’équipage de la flottille aurait été en tout état de cause dans une situation de légitime défense. Par un incroyable tour de passe-passe, les rôles sont inversés et le mot vertueux, lancé: la sécurité d’Israël.

En phase avec cette logique absurde, la communauté internationale demande à ce pays de mener une «enquête impartiale», ce qui en droit commun reviendrait à demander à un assaillant qui s’est infiltré dans une maison et tué quelques personnes au passage de mener sa propre enquête. La boucle est ainsi bouclée. Le dramaturge de l’absurde Eugène Ionesco écrivait: «Prenez un cercle, caressez-le, il finira par devenir vicieux». Jusqu’à quand le monde continuera à alimenter, par sa malsaine partialité cette infernale spirale, à prendre au sérieux sa propre hypocrisie, à se complaire dans sa cécité?

Mouna Hachim

Ni putes ni soumises, ou la parole confisquée

À l’occasion du ralliement de Fadela Amara, responsable du PS et présidente de Ni putes ni soumises, au gouvernement de Nicolas "Karcher" Sarkozy, nous ne résistons pas à l’envie de republier le court texte qui suit, consacré à la réalité du militantisme des Ni putes ni soumises. Il date d’octobre 2004, et laisse déjà entrevoir l’orientation idéologique profondément réactionnaire de cette organisation et de ses leaders.

Il y aurait beaucoup à dire sur le groupe Ni putes ni soumises, ou plutôt sur ses leaders, et surtout sur l’écart qui existe entre le discours que portent ces leaders, un discours formaté, taillé sur mesure pour convenir à une classe politique et médiatique quasi-hégémoniquement "blanche" de peau, bourgeoise et masculine, et les discours ou les préoccupations de la base que ce mouvement est censé représenter [1]. Pour mesurer cet écart entre la parole "orthodoxe" des trois ou quatre militant-e-s PS qui animent Ni putes ni soumises et celle, diverse mais presque toujours hétérodoxe, de la majorité silencieuse des "beurettes" qu’elles prétendent représenter, il suffit de se rendre dans leurs réunions publiques et d’y observer la manière dont est distribuée la parole.

Ce qu’on a pu voir, par exemple, le 4 mars 2004 à Fontenay-sous-Bois, était édifiant :
  • il y avait dans la salle, en tout et pour tout, une petite dizaine de militantes "beurettes", et une seule d’entre elles a parlé, à peine dix minutes, sur près de deux heures de débat ; les autres se sont contentées de préparer et de servir le buffet proposé au public à la fin de la soirée ;
  • le reste des deux heures de débat a été pris en charge par les deux leaders quadragénaires et membres du Parti Socialiste : Fadela Amara et Mohamed Abdi, et par l’invitée d’honneur Elisabeth Badinter, sexagénaire " blanche " de peau, elle aussi très proche du Parti socialiste, mais également présidente du Conseil d’administration d’une des plus grandes entreprises de publicité (Publicis) et soumise à ce titre à l’impôt sur les grandes fortunes ;
  • cette invitée d’honneur a tenu à l’assistance un discours d’un paternalisme inouï, expliquant qu’une "intelligentsia beure" était en train "d’émerger", et que cela prouvait que les jeunes issus de l’immigration pouvaient "s’en sortir" en France, "à condition toutefois de se donner des coups de pied au cul" ;
  • l’assistance était également quadra-, quinqua- et sexa-génaire et blanche de peau à 90%, et pour une très large part, au vu des tenues vestimentaires et des manières de parler, issue des classes aisées voire de la notabilité locale - ce qui n’a en soi rien d’infamant, mais pose problème lorsqu’un groupe politique a la prétention de représenter les "sans-voix" et de parler du "terrain", et que son principal ressort argumentatif est le "jeunisme" et le "basisme" ;
  • les 20% restants étaient composés d’hommes et de femmes majoritairement maghrébins, et en moyenne nettement plus jeunes, occupant les derniers rangs et venus apporter la contradiction aux Ni putes ni soumises.
Une femme blanche, sexagénaire et richissime qui sermonne la jeunesse déshéritée et discriminée, et l’incite à l’effort, deux quadragénaires issus de l’immigration, affiliés à un grand parti de gouvernement, qui l’applaudissent et qui font l’éloge de "la République", une jeune militante locale qui fait de la figuration, et enfin huit autres qui servent aimablement de la nourriture et des boissons à un public blanc et aisé : nul besoin d’être mal intentionné, ni d’être rongé par le ressentiment ou le "sanglot de l’homme blanc" pour songer fortement, très fortement, que le "débat sur la laïcité" tel que le mettent en scène les Ni putes ni soumises obéit rigoureusement à une logique coloniale [2].

P.-S.
Ce texte est extrait de : Pierre Tévanian, Le voile médiatique. Un faux débat : "l’affaire du foulard islamique", Editions Raisons d’agir (Sortie le 15 septembre 2005)

Pierre Tévanian

Du péche originel d'Israel : culpabilité et injustice

SOPHISME : « Qu’y avait-il dans le sionisme qui put pousser l’intelligentsia de gauche dans un délire unilatéral, qui les écartait de toute discussion objective? Il y avait ce qui avait bouleversé un grand intellectuel comme Sartre, à coup sur le chef de file de notre intelligentsia. Il y avait, il y a que pour le démocrate français, pour l’homme d’honneur et d’espérance, les horribles massacres qu’avaient subis les Juifs à l’époque d’Hitler faisaient considérer leur installation en Palestine comme une sorte de réparation, encore très faible par rapport à l’injustice subie, en tout cas incommensurable aux dégâts qu’elle entraînait. Je voyais là un sophisme. Je me disais, moi, que les Arabes n’avaient été pour rien dans les massacres d’Hitler. Que l’on accordât aux victimes d’Hitler une réparation, y compris territoriale, pourquoi pas ? Mais je ne voyais pas pourquoi les Palestiniens devaient en faire les frais, eux qui, ni de pied ni d’aile, n’avait été engagés dans la seconde Guerre mondiale, sinon pour défendre leur terre contre les premiers colons sionistes, aidés par le mandat britannique… » (Jacques Berque)

RENVERSEMENT : « Comme je l’ai souvent dit, nous sommes les victimes de victimes. Ce sont les conséquences de la seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste qui ont permis la fondation d’Israël. Le mouvement sioniste existait dés les années 1890, et il y avait déjà des colonies en Palestine bien avant la seconde Guerre mondiale. Il y a eu également un terrorisme juif qui s’est exercé contre les Anglais détenteurs d’un mandat pour administrer la Palestine. Tout ceci a été oublié. Ce dont les gens se souviennent, avec une certaine justesse, c’est que les Juifs d’Europe n’avaient nulle part où aller après la guerre. Ni les Européens ni les Américains ne voulaient d’eux. Selon moi, les Juifs ont fait le jeu des sionistes comme Ben Gourion qui les ont conduits en Palestine, déplaçant et dépossédant tout un peuple dans la foulée. La Palestine n’était pas inhabitée, elle avait déjà sa propre population de 800.0000 personnes qui en a été chassées en 1948. Nous le savons à présent grâce aux archives militaires israéliennes. Au cours des 60 dernières années Israël a bénéficié de la culpabilité ambiante européenne, américaine et chrétienne pour ce que les Juifs avaient subi en Europe. Malheureusement, ce sont les Palestiniens qui en ont payé le prix. Nous sommes toujours perçus comme des anti-juifs. C’est l’éternelle rengaine qui dit que nous tuons les enfants juifs, alors que nous sommes réduits à l’impuissance par l’une des plus grandes forces militaires du monde. Il est donc possible, légitime, de tuer des Palestiniens, pour la simple raison qu’ils perpétuent, d’une certaine façon, la tradition nazie… » (Edward Said)

L'Europe vue d'ailleurs

Peu après le 11-Septembre, les commentateurs américains reprenaient tous le même refrain : “Pourquoi nous haïssent-ils ?” Les Américains s’étaient toujours considérés comme une puissance bienveillante, et le spectacle de foules en liesse à Gaza ou au Liban qui célébraient la destruction du World Trade Center les a laissés perplexes. Mais ces temps-ci, les Européens peuvent à leur tour, tout autant que les Américains, se demander pourquoi ils suscitent si peu de respect dans le reste du monde. Si un livre blanc chinois présentait auparavant l’Europe comme “la superpuissance mondiale en devenir”, ces dernières semaines, le chœur des commentateurs internationaux a commencé à tourner en dérision les prétentions de l’Europe.

Kishore Mahbubani, directeur de l’Ecole d'administration publique, Lee Kwan Yew de Singapour, accuse l’Europe ne plus comprendre “à quel point elle perd toute importance aux yeux du reste du monde”, tandis que Richard Haass, président du US Council on Foreign Relations, disait publiquement “adieu à l’Europe en tant que grande puissance”. Et ce ne sont pas là des voix isolées ou marginales. Mahbubani dirige l’un des instituts politiques les plus en vue en Asie, et Haass est un diplomate chevronné et non aligné sur le plan politique. Alors, pourquoi les pays européens sont-ils la cible de cette vague de dérision ? Après tout, plus encore que les Américains, ils ont le droit de croire que leur continent exerce une influence fondamentalement bénigne.

L’Europe est un géant pacifique, assemblage malhabile d’Etats-nations dont les engagements à l’étranger semblent se limiter à débourser des aides au développement et à organiser de longues conférences un rien filandreuses. Nous avons nos problèmes internes, mais pas au point de nous attirer le mépris des élites de New Delhi, de Pékin ou du Caire. Donc, pourquoi l’enthousiasme a-t-il si rapidement tourné au vinaigre ? Je ne pense pas que l’on ne puisse y voir que de l’envie : les gens ne sont pas simplement jaloux des salaires, des vacances et des retraites de l’Europe. Pas plus qu’il ne faut, selon moi, y voir l’expression d’un désespoir face au processus tortueux de prise de décision interne en Europe, bien que ce phénomène fasse souvent les gros titres dans l’UE post-Lisbonne.

Une forteresse fermée rarement synonyme d’intégration

J’envisage plutôt une vérité moins plaisante. Les pays du monde entier éprouvent depuis longtemps du ressentiment à l’égard de la tendance moralisatrice et de l’interventionnisme de l’Occident. Aujourd’hui, ils se sentent assez sûrs d’eux pour prendre de haut une Europe dont l’influence planétaire n’est plus envisagée comme allant d’elle-même. Exemple des limites de notre soft power ["puissance douce"], quand je demande aux gens, un peu partout dans le monde, ce que le mot “Europe” représente pour eux, je suis toujours surpris de voir à quel point ils ne pensent pas à la démocratie sociale, aux droits de l’homme ou même à la “bonne vie”.

Majoritairement, c’est du pouvoir colonial européen qu’ils se souviennent, et de notre sentiment durable de supériorité et d’autosatisfaction. Si, pour les Européens, l’histoire est marquée par 1918, 1945 et 1989, le reste du monde, lui, n’a pas oublié 1842, 1857 et 1884, et ne les oubliera jamais. Bien des fois, il nous a été donné de tirer un trait sur le passé, et pourtant, beaucoup voient dans l’Europe une forteresse fermée rarement synonyme d’intégration ou d’innovation. L’Europe peut-elle s’arracher à son passé ? La réponse est oui, mais si l’on veut qu’elle devienne la grande puissance multilatérale dont nous rêvons, il est plus que temps de la repenser.

La première étape serait de projeter une image plus inclusive, celle d’un continent ouvert à de nouveaux venus et de nouvelles idées. Aux Etats-Unis, l’élection du fils d’un Kenyan à la présidence n’a peut-être pas fait grand-chose pour effacer les inégalités des centres-villes américains, mais en un coup, elle a permis au pays de se réinventer et de se renouveler en tant que nation mondiale. Bien des immigrés réussissent en Europe, mais on est hélas obligé de constater qu’il y avait davantage de diversité ethnique au sein du politburo de Staline que dans la Commission européenne.

Des vieilles rivalités nationales toujours visibles

Ensuite, nous pourrions essayer de raconter une histoire cohérente au monde extérieur. Notre version préférée est un conte fort chrétien fait de chute et de rédemption, l’histoire d’un continent ravagé par des siècles de guerre et de conquête qui, sur les ruines de 1945, a décidé de faire la paix avec soi-même et de se détourner de ses ambitions coloniales. Si seulement nous parvenions à la raconter de façon crédible, l’Union Européenne pourrait peut-être se transformer en cette puissance multilatérale qu’elle aspire à être.

Mais chaque fois que nous devons être confrontés au monde extérieur, le masque ne cesse de tomber ; et les vieilles rivalités nationales et les machinations deviennent visibles, elles dépassent du masque dans toute leur laideur. Quand le moment est venu de réformer le Conseil de sécurité des Nations unies ou le système du vote au sein des institutions nées de Bretton Woods, nous freinons des quatre fers et enfonçons notre tête dans le sable.

Je crois sincèrement que les Allemands ne comprennent pas qu’ils sont ridicules quand ils réclament un siège européen permanent supplémentaire au Conseil de sécurité, alors que l’Inde n’y a pas encore sa place. De même, on fait grand cas de la politique étrangère et de sécurité commune, mais dans les interventions africaines de l’Europe — unique engagement substantiel hors des marches du continent —, on peine à ne pas retrouver les machinations postcoloniales des intérêts français, belges et britanniques.

Un continent qui n'assume pas ses responsabilités
Par ailleurs, nous serions également avisés de rompre avec l’idée qui veut que nous suscitions le respect en déversant une aide étrangère toujours plus conséquente, surtout quand l’aide en question s’accompagne inévitablement d’un discours moralisateur interminable. Ce que les miséreux de cette planète veulent, ce n’est pas notre argent, c’est notre respect. Nous n’arrêtons pas de payer, mais nous ne nous demandons jamais si cet argent est dépensé comme il convient, ou si nous ne provoquons pas des distorsions dans la politique locale, ce qui est encore pire, en termes de mépris, que de ne rien donner du tout.

Il nous faudrait tirer les leçons du succès diplomatique des Chinois en Afrique, à savoir que les nations en développement préfèrent obtenir des résultats que de s’attarder sur les façons d’y parvenir. Enfin, l’Europe doit cesser de se retrancher derrière les Etats-Unis, et commencer à assumer la responsabilité de ses propres décisions. Or cela ne pourra se faire tant que l’Europe sera gouvernée par une gérontocratie de centre-droit apparemment plus à l’aise agrippée au passé atlantiste que quand il s’agit de s’adapter à notre présent multipolaire.

Nos dirigeants passent leur temps à vouloir maintenir leur participation de principe à l’OTAN, obsédés par l’éventualité de la venue du président Obama au sommet UE-Etats-Unis, tout en se disputant quant à leurs pouvoirs de jure dans les institutions de Bretton Woods, alors qu’ils devraient comprendre que les règles du jeu sont en train de changer, et que les anciens réseaux perdent rapidement de leur influence. Ironie du sort, ces temps-ci, on a l’impression que les Américains le comprennent bien mieux que nous.

De l'impasse israelienne



ETAT DE SIEGE - A UN ASSASSIN

« Si tu avais contemplé
Le visage de ta victime
Et réfléchi
Tu te serais souvenu
De ta mère
Dans la chambre à gaz

Et tu aurais changé d’avis
Ce n’est pas ainsi
Que l’on recouvre
Son identité

Si tu avais laissé
Trente jours au fœtus
Le nouveau-né
Aurais oublié
Le temps du siège
Aurais étudié
Avec l’une de tes fille
L’histoire ancienne d’Asie

Et ils auraient pu s’aimer
Et donner jour à une fille
Elle serait juive de naissance

Ta fille est aujourd’hui veuve
Ta petite fille orpheline

Comment as-tu pu d’une seule balle
Abattre trois colombes ?

Rien de nouveau
Dans le monde civilisé
Tout est banalisé

Les temps de la barbarie sont passés
La victime
Comme la vérité est relative

Alors sois
Ou tu ne seras jamais.»

Mahmoud Darwich (© traduction de Mohamed El jerroudi)

Ni Orient ni Occident, les choix audacieux d'Ankara


« C’est avant tout une question de vision des choses », assure M. Ahmet Davutoglu, ministre des affaires étrangères turc. Et sa propre vision n’est pas étriquée : voulant la paix et la sécurité pour la région, il estime que son pays — membre à la fois du G20 et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) — se trouve bien placé pour y contribuer. M. Davutoglu est l’architecte de la nouvelle politique d’Ankara, qui repose sur un principe, « zéro problème avec les voisins », et sur le soft power, un pouvoir fondé sur la persuasion et la négociation. Principal conseiller du premier ministre en matière de politique étrangère après l’éclatante victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) lors des législatives du 3 novembre 2002, il est le chef de la diplomatie depuis mai 2009.

« Nous sommes prêts à jouer un rôle de médiateur dans divers conflits, grâce à nos solides relations avec les différents groupes ethniques et religieux, notamment turcophones [présents dans les Balkans, au Caucase, en Russie, à Chypre et au Proche-Orient] », affirme M. Davutoglu. Mais ses ambitions ne s’arrêtent pas là : « Nous avons une conception de la sécurité pour tous, et une conception de la paix qui nécessite à la fois un dialogue de haut niveau sur le plan politique, une interdépendance sur le plan économique et la prise en compte de la diversité culturelle. »

M. Davutoglu n’est pas un politicien, c’est un universitaire qui n’a aucun mandat électif ; et il n’a pas seulement réfléchi à une politique étrangère novatrice pour la Turquie, il l’a mise en œuvre lui-même. Il dresse la liste de ses réalisations : « Soixante et un accords signés avec la Syrie ; quarante-huit avec l’Irak ; l’obligation de visa levée pour huit pays voisins ; la résolution du problème de la présidence du Liban avec la Syrie ; deux protocoles signés avec l’Arménie. » Et, sans même parler de ses tentatives de médiation entre Israël et les Palestiniens, cette liste pourrait être allongée, car il a aussi supervisé les pourparlers indirects entre la Syrie et Israël en 2007-2008. « Nous avons frôlé, non pas la paix, mais un accord permettant des négociations directes, estime-t-il. L’attaque d’Israël contre Gaza, en décembre 2008, a mis un terme à tout ce travail. Gaza ne faisait pas partie des sujets abordés, mais cette guerre a eu un effet négatif. Pour qu’une médiation soit efficace, il faut qu’il y ait une volonté de paix. Quand Israël aura une telle volonté, nous serons prêts à l’écouter. »

Les Turcs de toutes obédiences s’accordent pour reconnaître à cette stratégie une cohérence motivée par des ambitions économiques et sécuritaires, ainsi qu’une idée bien précise de la place de la Turquie dans le monde. Cette politique intervient à un moment crucial où le pouvoir renvoie son armée dans les casernes, tandis que resurgissent les sombres secrets de son « Etat profond». Elle ouvre la voie à la démocratisation de ses structures, accompagne l’émergence de nouvelles élites et la présence croissante d’une classe moyenne très active.

Incident entre le premier ministre turc et M. Shimon Pérès

« Il existe une nouvelle dynamique, et elle est alimentée par le peuple, mais l’Occident ne la comprend pas, souligne Ihsan Bal, professeur à l’Académie de police. Cela a débuté en 2003, lorsque les Etats-Unis ont voulu utiliser la Turquie comme porte d’entrée pour envahir l’Irak ; c’est le peuple — les députés et leurs électeurs — qui a dit “non”. »

On pourrait s’attendre à ce que la population s’inquiète en priorité des conséquences de la crise financière mondiale et du chômage — qui s’élève à 15 %, et sans doute à 30 % chez les jeunes. On découvre, en réalité, qu’elle se préoccupe plutôt de Gaza. Il y a un an, cinq mille personnes brandissant des drapeaux sont allées accueillir le premier ministre Recep Tayyip Erdogan à son retour du Forum économique mondial de Davos. Il venait de « claquer la porte » d’un débat télévisé organisé, le 29 janvier 2009, avec le président israélien Shimon Pérès. M. Erdogan lui avait lancé : « Vous êtes en train de tuer des gens », et l’animateur ne lui avait pas permis de réfuter la justification apportée par M. Pérès à la guerre contre Gaza lancée un mois plus tôt. Les Turcs s’intéressent beaucoup à la Palestine. Ils apprécient également la sincérité des sentiments de M. Erdogan, son charisme et ses origines modestes.

Des observateurs ont noté que les Etats-Unis n’étaient pas mécontents de l’incident entre M. Pérès et le premier ministre turc — qui a transformé ce dernier en héros pour le monde arabe et musulman —, même s’ils auraient souhaité voir la Turquie témoigner de la sympathie au Fatah, et pas seulement au Hamas, afin d’aider à relancer le « processus de paix ». D’autres pensent que son appui au gouvernement du Hamas (visible notamment à travers l’invitation de son chef, M. Khaled Mechaal, à Ankara) devrait rapporter certains dividendes ; par exemple, la libération du soldat israélien Gilad Shalit, capturé le 25 juin 2006 et détenu depuis dans la bande de Gaza.

L’arrivée au pouvoir de l’AKP, en 2002, n’a pas empêché le maintien de liens étroits avec Israël, comme l’ont montré ses efforts de médiation avec la Syrie. Mais le climat a changé à partir de l’intervention israélienne de 2008 à Gaza. L’annulation d’exercices militaires conjoints, en octobre 2009, l’a confirmé. En janvier 2010, la Turquie a bruyamment réagi contre le traitement « humiliant » qu’avait fait subir le vice-ministre israélien des affaires étrangères Danny Ayalon à son ambassadeur en Israël . Elle a menacé de rappeler son diplomate, et demandé des excuses qu’elle a obtenues.

Cela signifie-t-il un changement radical dans les rapports entre les deux pays ? Mme Meliha Altunısık, professeure à la Middle East Technical University d’Ankara, explique que, après la guerre de Gaza, « n’importe quel gouvernement aurait eu à infléchir sa politique et à critiquer Israël — qui, d’ailleurs, avec ses dirigeants actuels, est de plus en plus isolé. Avec M. [Barack] Obama au pouvoir, sa position stratégique est en déclin ». De nombreux Turcs soulignent aussi que leur pays est devenu plus important pour Israël, même sur le plan économique, qu’Israël pour la Turquie. Ils envisagent un possible amenuisement des relations mais rien de plus, car ils ne tiennent pas davantage que les Arabes à ce qu’Ankara coupe les ponts avec Israël.

« Les responsables de la région, note Mme Altunısık, se tournent vers la Turquie et l’incitent à jouer un rôle constructif. L’économie est la clé, mais la personnalité de M. Erdogan joue également : j’ai rencontré des femmes, au centre de Damas, qui apprennent le turc à cause de lui ! Tout a commencé en 2003, lorsque Ankara a tenu tête aux Etats-Unis et refusé de laisser utiliser le pays comme une base de la guerre en Irak. Dominait le sentiment que, contrairement aux autres dirigeants, il avait réussi à faire quelque chose. »

« En revanche, poursuit-elle, on voit nettement la concurrence que se livrent Ankara et Téhéran : par son soutien ouvert à Gaza, son engagement dans les négociations entre la Syrie et Israël, sa contribution à la résolution de la crise présidentielle libanaise, la Turquie a essayé de voler la vedette à l’Iran. Ankara tire de multiples avantages de sa volonté de résoudre les problèmes par la coopération : le développement de ses relations avec les Etats arabes et l’Iran, des gains économiques, ainsi que la stabilité dans cette partie du monde. Pour la Turquie, c’est, à long terme, une stratégie “gagnant-gagnant”. »

L’Iran est pratiquement le seul sujet de politique étrangère qui divise les Turcs. Pour M. Yavuz Baydar, correspondant politique de Today’s Zaman, un quotidien anglophone proche du gouvernement, il ne faut pas s’inquiéter de ce qui se passe entre M. Erdogan et le président Mahmoud Ahmadinejad : « Tous deux sont issus du peuple et se conduisent comme des gens ordinaires, même s’ils se méfient l’un de l’autre. » Pour certains, en revanche, les tentatives de médiation sur la question du nucléaire iranien sont au mieux naïves, au pis dangereuses. Ces divergences reflètent les difficultés à saisir les ambitions de Téhéran, mais aussi la crainte d’une situation explosive aux portes de la Turquie.

Parmi les pays arabes, c’est la Syrie qui fait rêver les Turcs. Sur les campus, des professeurs évoquent leur voyage à Damas. Si l’on considère les anciennes et mauvaises relations entre les deux pays — avec le soutien syrien au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les années 1980, les revendications de Damas sur le Hatay (autrefois le sandjak d’Alexandrette) ou encore la question du partage de l’eau —, l’évolution actuelle tient un peu du miracle.

Un ajustement naturel aux réalités de l’après-guerre froide

Concernant Bagdad, l’intérêt des relations économiques et sociales comme les efforts de la Turquie pour obtenir que les groupes sunnites s’assoient à la table des négociations font qu’un calme relatif règne à la frontière turco-irakienne — et un trait a bien été tiré sur l’offensive turque menée en 2007 contre les rebelles du PKK dans le nord de l’Irak. En Afrique également, les relations prospèrent, notamment avec la Libye et le Soudan. Néanmoins, le premier ministre a récemment commis une « gaffe » vis-à-vis de ce dernier pays : il y a en effet déclaré, le 9 novembre 2009, que les crimes de guerre israéliens étaient pires que ceux pour lesquels le président Omar Al-Bachir avait été inculpé par la Cour pénale internationale . Enfin, la présence « non combattante » de mille sept cent cinquante soldats turcs en Afghanistan contribue à la bonne image d’Ankara dans la région.

Mais la Turquie ne regarde pas seulement vers le monde musulman : elle se projette aussi vers la Russie, la Serbie, la Géorgie et même l’Arménie. Deux protocoles ont été signés avec cette dernière, le 10 octobre 2009, pour établir des relations diplomatiques et ouvrir les frontières. Sur le dossier épineux de Chypre, enfin, l’espoir se fait jour que, avec le nouveau premier ministre grec Georges Papandréou, quelques progrès puissent être obtenus.

La nouvelle ligne diplomatique turque, ses ambitions à l’Est comme au Sud, reflètent-elles, ainsi que le suggère ici ou là la presse occidentale, la renaissance d’une « mission ottomane » ? Ce concept ne figure ni dans le vocabulaire, ni dans la réflexion des dirigeants et du peuple turcs. Pour M. Temel Iskit, ancien diplomate qui fut, dans les années 1980, le premier directeur général du ministère chargé des affaires européennes au sein du gouvernement turc, les accusations de « néo-ottomanisme » visent à faire croire « que la Turquie s’islamise et ne tient plus à rejoindre l’Europe ». Selon lui, elles sont injustifiées, et « proviennent de capitales qui rejettent l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne, ainsi que de la presse américaine pro-israélienne ».

M. Iskit a autrefois été un sympathisant du Parti républicain du peuple (CHP), mouvement d’opposition laïque de centre gauche dont l’origine remonte au parti unique créé par le père de l’indépendance, Mustapha Kemal, dit Atatürk. Comme beaucoup d’autres, il a perdu confiance dans la ligne de son organisation et dans son dirigeant, M. Deniz Baykal. « Après une vie passée à défendre tout ce qui était tabou — l’Arménie, Chypre, les Kurdes —, j’ai révisé mes opinions et décidé de m’exprimer. » Il tient une chronique dans Taraf, le quotidien indépendant d’Istanbul.

Cette attitude nouvelle de la Turquie sur la scène internationale représente-t-elle un changement d’orientation stratégique ? « La Turquie a toujours occupé une place géopolitique centrale, considère M. Iskit. Mais, à cause de sa jeunesse et de sa lutte pour l’indépendance, au lendemain de la première guerre mondiale, puis de la guerre froide, notre pays a constamment été sur la défensive. Ce qui a changé, c’est qu’il a commencé à se démocratiser grâce aux critères de Copenhague, adoptés avant que l’AKP n’arrive au pouvoir, puis avec le consentement de l’armée à cesser toute ingérence sur le terrain politique. Cette démocratisation a débouché sur un nouvel esprit de coopération et de négociation. »

Kadri Gürsel, éditorialiste du quotidien laïque Milliyet et commentateur populaire à la télévision, affirme que « l’actuelle orientation de la politique étrangère turque aurait été adoptée par n’importe quel gouvernement ». Et il ajoute : « Nos atouts en politique étrangère ont été multipliés par le boom économique en 2002-2003, par l’ouverture des négociations pour l’adhésion à l’Union européenne, et par le règlement d’un problème de sécurité majeur avec la capture d’[Abdullah] Öcalan. Nous assistons à un ajustement naturel de la Turquie aux réalités de l’après-guerre froide et de la mondialisation, qui ont créé une nouvelle dynamique. Mais un parti laïque n’aurait pas aussi bien tiré profit de la situation : l’AKP se sent à l’aise au Proche-Orient, en particulier avec les sunnites. » Cependant, même si, par exemple, nombre de ministres et de conseillers parlent arabe, il n’existe pas selon lui d’« axe oriental », ni de changement dans les alliances.

Etre à la fois occidental, démocratique, moderne et musulman

A ses yeux, la situation économique de la Turquie explique beaucoup de choses : « Elle est condamnée à une croissance fondée sur les exportations, parce qu’il n’existe pas de structure d’épargne intérieure. Elle doit donc trouver de nouveaux marchés, en premier lieu au Proche-Orient. Globalement, cela a fonctionné : les membres du gouvernement gèrent correctement l’économie, et ils ont le sens du commerce, même s’ils ont tendance à monopoliser les profits pour les leurs. Ils aident ainsi la base sociale de l’AKP, en Anatolie, à former une nouvelle classe moyenne, ce qui représente une police d’assurance pour une démocratie stable. »

M. Soli Özel, professeur de relations internationales à l’université Bilgi d’Istanbul, estime, lui, que beaucoup en Occident ont du mal à accepter une Turquie décidant elle-même de ses priorités. L’AKP, qui a de très bonnes relations avec les Etats-Unis, souhaite la stabilité, une zone de prospérité et de sécurité aspirant à la paix, contrairement à Israël et à l’Iran. Soulignant lui aussi une continuité dans la politique étrangère turque, M. Özel remarque : « L’AKP a conceptualisé cela mieux que d’autres. »

« La question du caractère “occidental” de la Turquie concerne moins son orientation stratégique que le fait de savoir si elle deviendra un vrai pays occidental, explique-t-il encore. Si l’Union européenne se met elle-même hors de l’équation parce qu’elle ne comprend pas bien les agissements de la Turquie — qui sont pourtant dans l’intérêt de l’Occident —, la plupart de nos relations avec l’étranger seront conduites à travers les Etats-Unis. Au cas où on en arriverait là, Washington insistera-t-il pour que la Turquie devienne un véritable pays occidental et démocratique ? Si les Etats-Unis poussent l’Union à aller de l’avant dans l’adhésion de la Turquie, ce sera la preuve que nous avons atteint ce stade. »

Ankara espère que M. Obama réussira mieux que M. George W. Bush. « Sa conception des choses est différente, explique Yasemin Congar, rédacteur en chef de Taraf et spécialiste des Etats-Unis. Il a des atouts : ses origines, sa formation multiculturelle et sa connaissance du monde musulman. Les Turcs n’oublient pas qu’il se prénomme aussi Hussein. » Son discours du Caire en faveur d’un dialogue avec l’islam et du respect des droits de la personne, en juin 2009, fait écho aux préoccupations d’Ankara. Mais son incapacité à obtenir d’Israël l’arrêt total de la colonisation en Palestine et sa décision d’envoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan ont déçu ; aussi faudra-t-il des signaux forts de la Maison Blanche sur le dossier palestinien pour dissiper la méfiance de l’opinion turque.

L’amertume à l’égard de l’Europe est réelle, et ressort dans tous les discours sur la politique étrangère. Les reproches adressés au gouvernement, accusé de ne pas avoir recherché avec suffisamment d’enthousiasme l’adhésion à l’Union, n’ont plus guère de poids depuis que M. Nicolas Sarkozy et Mme Angela Merkel se sont prononcés pour le « non ». L’idée que, par son prestige renforcé, notamment au Proche-Orient, le pays sera en mesure d’apporter davantage à l’Union semble mieux reçue. Et, s’il n’est pas invité à y entrer, il n’en restera pas moins que son rôle sur la scène internationale aura augmenté.

Secrétaire général de l’Association des industriels et des entrepreneurs de Turquie (Tüsiad), traditionnellement aux mains des vieilles familles laïques d’Istanbul, M. Zafar Yavan se plaint : « Le gouvernement n’a pas bougé assez vite sur l’Union européenne, particulièrement en ce qui concerne les marchés publics et d’autres questions économiques, ce qui a suscité des doutes sur son engagement. » Il nuance toutefois son propos en soulignant que « le ralentissement du processus de convergence a plus à voir avec M. Sarkozy qu’avec la Turquie. Celle-ci progressera avec ou sans ce gouvernement, car la démocratisation engagée par l’AKP restera : c’est un processus à sens unique. Le rythme de ses réformes et sa persévérance sont sans comparaison avec les actions des gouvernements précédents. »

Amertume à l’égard de l’Europe, ouverture vers l’Est et le Sud

Ex-ministre CHP de la justice, Mme Ayse Celikel a toutes les raisons de s’opposer au gouvernement de l’AKP, notamment parce qu’elle dirige une association (Cagdas Yasam Dernegi) qui dispense un enseignement laïque pour les filles et se trouve actuellement soumise « aux pressions du pouvoir, avec quatorze employés interpellés sans que les chefs d’accusation aient été portés à leur connaissance ». Se qualifiant de « kémaliste, mais avec un esprit ouvert », elle reconnaît que, « avec l’adhésion à l’Union européenne passée au second plan, le gouvernement est engagé dans un exercice d’équilibre dans ses ouvertures vers l’Est et le Sud ». Mais elle précise : « Tant qu’il ne s’éloigne pas davantage de l’Europe, ou ne se rapproche pas plus de l’Iran, je suis d’accord. »

Et que pense M. Armagan Kuloglu, général à la retraite et l’un des principaux membres du nouveau Centre d’études stratégiques sur le Moyen-Orient ? Il se proclame ataturkcu (« disciple d’Atatürk »), mais pas kémaliste — ce qui implique « la défense de la nation turque sur une base ethnique ». Il a sûrement quelques critiques à formuler ? Bien sûr, il défend les vieux dogmes : « Le nord de Chypre doit être reconnu comme un Etat ; les Kurdes ne sont pas un problème ; l’Arménie doit cesser d’affirmer qu’il y a eu génocide... » Pourtant, lui aussi estime qu’« il n’y a eu aucun changement d’orientation ni renversement d’alliances : le gouvernement cherche tout simplement de bonnes relations avec les pays voisins, et c’est la première fois que cela arrive » grâce à l’évolution de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran. Il ne critique même pas la politique gouvernementale face à l’Union européenne, « sauf quand elle fait des concessions ». Il « serait heureux que la Turquie n’entre pas dans l’Union, parce que cela signifierait le partage de notre souveraineté, précise-t-il aussi, et que, n’étant ni les Pays-Bas ni l’Italie, ce partage affecterait notre sécurité ». S’il défend le rôle traditionnel de l’armée dans la politique, M. Kuloglu concède qu’elle perd de l’influence, et qu’il y a eu en son sein « certains comportements ambitieux confirmés par l’affaire Ergenekon ».

De nombreux Turcs craignent que le gouvernement AKP, à force de jongler avec trop de balles, ne finisse par en laisser tomber quelques-unes. Certains n’adhèrent pas à l’idée du « zéro problème avec les voisins et pas de bâton », autrement dit : au règlement des conflits par la persuasion et les avantages économiques. Et si la carotte ne fonctionnait pas sans le bâton ? Si la Turquie allait se trouver en danger pour avoir surestimé son potentiel de soft power ?

A sa manière, Mme Altunısık répond à ces craintes : « Pour l’instant, la question est prématurée. Et puis, elle ne prend pas en compte l’essentiel : la manière dont se mène la politique étrangère est aussi importante que les résultats finaux. La Turquie passait auprès de tous ses voisins pour une puissance périphérique ; maintenant, vous ne pouvez discuter de l’avenir de nombreuses régions du monde sans parler d’elle. »

Wendy Kristianasen