mercredi, juin 30, 2010

Belgian casseroles







« Un écriteau tombe des cintres ; on y lit ; « Bruxelles, salle de la table ronde ».
C'est l'antichambre d'une salle du palais où se tient la table ronde des partis africains.
Va et vient de 4 ou 5 hommes déguisés en banquiers de caricature ; habit, haute-forme, gros cigare. L'indignation et la panique sont à leur comble ; on vient d'apprendre par des indiscrétions que le gouvernement belge, à la demande de Lumumba, a accepté de fixer au 30 juin 1960, l'indépendance du Congo.

PREMIER BANQUIER
C'est foutu. Un gouvernement de traîtres nous brade notre Empire.

DEUXIEME BANQUIER
Ainsi, de l'Indépendance ils ont fixé la date !

TROISIEME BANQUIER
Hélas ! Ils ont de ce macaque, accepté le diktat !

QUATRIEME BANQUIER
Du cran, messieurs, du cran, toujours du cran que diable ! Il faut épouser son temps ! Je ne dis pas l'aimer, il suffit d'épouser ! Cette indépendance n'a rien qui me déroute.

PREMIER BANQUIER
De ce qui constitue une calamité vraie
Ruine l'état, assèche nos finances
Ravale ce pays au rang d'infime puissance
C'est prendre son parti de manière longanime

DEUXIEME BANQUIER
Inquiétant paradoxe ou dangereuse maxime
Les deux sans doute ! Collègue, je le dis tout à trac
Je ne sais ce qu'il y a au fond de votre sac !
Mais quand dans un vaste empire se propage le mal,
C'est mal choisir son temps pour faire le libéral !

QUATRIEME BANQUIER
Quand dans un vaste empire se propage
Les solutions hardies sont aussi les seules sages!

PREMIER BANQUIER
Rien de plus irritant, monsieur que ces obscurités !
Au fait ! Pour sortir de nos difficultés,
Si vous avez un plan, dites, parlez, proposez
Au lieu de finasser.

DEUXIEME BANQUIER
Oui-da! Avez-vous ce qu'on appelle une politique ?

QUATRIEME BANQUIER
Une politique ? Le mot est gros, mais un peu de jugeote,
Çà et là des idées qui, par ma cervelle trottent ;
À cela nul mérite. Vingt ans de tropiques ;
Pensez, je les connais, Axiome :
Pour rendre traitable le Sauvage, il n'est que deux pratiques ;
La trique, mon cher, ou bien le matabich !

PREMIER BANQUIER
Eh bien ?

QUATRIEME BANQUIER
Eh ! Bien tant pis, je vous croyais plus vifs.
Suivez l'idée. Que veulent-ils ? Des postes, des titres,
Présidents, députés, sénateurs, ministres !
Enfin le matabich ! Bon ! Auto, compte en banque
Villas, gros traitements, je ne lésine point.
Axiome, et c'est là l'important ; qu'on les gave !
Résultat ; leur coeur s'attendrit, leur humeur devient suave.
Vous voyez peu à peu où le système nous porte :
Entre leur peuple et nous, se dresse leur cohorte.
Si du moins avec eux, à défaut d'amitié
En ce siècle ingrat sentiment périmé
Nous savons nouer les noeuds de la complicité.

PREMIER BANQUIER
Il suffit ; bravo collègue ! Accord sans réticence !

CHOEUR DES BANQUIERS
Hurrah ! Hurrah ! Vive l'indépendance ! »

(Aimé Césaire, Une saison au Congo)

lundi, juin 28, 2010

Finkielkraut ou le racisme à ciel ouvert

Quoique son patronyme ne soit pas très gaulois, M. Alain Finkielkraut est un philosophe français respecté, qui a publié de nombreux livres, qui dirige depuis des années une émission sur « France-Culture » et qui fait partie intégrante de la nomenklatura germanopratine, même si ses saillies à répétition en font un personnage controversé. M. Finkielkraut a une passion et une détestation : il est, d’une part, un défenseur farouche d’Israël et, de l’autre, un pourfendeur tout aussi farouche des Noirs et des Arabes vivant dans les banlieues françaises.

On pourrait rétorquer qu’il s’agit là de son droit le plus absolu. Droit qu’il partage aussi avec ce journaliste français Eric Zemour, porteur lui aussi d’un patronyme non-gaulois, et détracteur sans merci de ce que Finkielkraut appelle la « caillera » c’est-à-dire les voyous des banlieues. On notera au passage l’usage étonnant de ce mot - « caillera » - par notre digne philosophe puisqu’il s’agit de la manière de dire « racaille » en verlan. Etonnant pour quelqu’un dont le seul joueur noir qui trouve grâce à ses yeux est Alain Boumsong parce qu’ « il parle de manière élégante » et emploie l’imparfait du subjonctif.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Finkielkraut est celui qui avait naguère qualifié l’équipe de France, dans le quotidien israélien « Haaretz », d’ « équipe black-black-black ». On peut légitimement se demander comment des gens comme Zemour et lui dont les parents ou grand-parents ont été victimes de la pire des atrocités -le nazisme -se trouvent aujourd’hui à la pointe du combat anti-nègre et anti-arabe. Même Jean-Marie Le Pen n’est pas allé jusque là ! Sans compter que les malheurs millénaires du peuple dont font partie Finkielkraut et Zemour ne proviennent ni des Noirs, ni des Arabes, ni des Indiens, ni des Chinois, ni des Eskimos mais des…Européens.

Faut-il rappeler que ce sont les Romains qui, dans l’Antiquité, ont provoqué la sanglante tuerie de Massada ? Que ce sont les Espagnols qui, lors de la « Reconquista » à la fin du XVe siècle, ont chassé les Israélites de leur pays ? Que se sont les Slaves (Russes, Polonais etc.) qui ont parqué, au XIXe siècle, les Israélites dans d’infâmes ghettos ? Que ce sont les Français qui ont procédés à la sinistre rafle du Vel d’Hiv’ au cours de laquelle plus de 4.000 enfants juifs ont été déportés en Allemagne ? Que ce sont les Allemands justement qui ont gazés 6 millions d’Israélites ? etc…

Alors, on est en droit de se poser une question : pourquoi les Finkielkraut, Zemour et autres haïssent-ils autant des gens qui ne leur ont…rien fait ? Pourquoi ? Quand vous osez poser cette question, comme il m’est déjà arrivé à le faire à maintes reprises, vous êtes automatiquement qualifié d’antisémite et vous êtes voué aux gémonies. Je la repose quand même, ne devant rien, pour ma part, à ces messieurs et ne les craignant pas. Quand je les vois discourir, il me vient aussitôt à l’esprit que leur attitude est aussi absurde et scandaleuse que si les Noirs reprochaient aux…Chinois ou aux Indiens de les avoir mis en esclavage. Bref…

Répondre à Finkielkraut est une perte de temps, mais il est bon de lui rappeler deux choses :

- lancer « Casse-toi, pauv’ con ! » à un ouvrier qui vous interpelle comme l’a fait le premier des Français est pire, dix fois pire, que s’écrier « Va te faire enculer, fils de pute ! » à son entraîneur comme l’a fait un fils de la banlieue comme Anelka, banlieues où vivent, comme chacun sait, les derniers des Français. Or, on n’a entendu ni Finkielkraut, ni Zemour ni aucun de leurs comparses dénoncer les propos de l’homme qui dirige la 5è puissance économique mondiale, par ailleurs patrie des Droits de l’homme et du citoyen, des Belles-Lettres et du beau langage. Etrange, non ? Cela à un nom : le racisme. Et venant de gens dont les parents ont subi le nazisme, ce racisme est pire que celui qui émane d’un Français bon teint comme Le Pen.

- les Noirs et les Arabes qui croupissent aujourd’hui dans les banlieues françaises n’ont pas demandé à venir là. C’est la colonisation française qui en porte l’entière responsabilité. Sans compter que dans l’après-guerre, pour pouvoir reconstruire l’économie française, le patronat français a importé par centaines de milliers des travailleurs des ex-colonies (et des toujours colonies comme les DOM) pour travailler dans le bâtiment, la construction de routes, l’industrie automobile ou l’agriculture. Ces ouvriers, qui ont passé parfois une vie entière à s’esquinter dans les entreprises françaises, ont fait des enfants sur place et ces derniers ont tout à fait le droit de réclamer une part du gâteau français que leurs parents ont largement contribué à fabriquer. Or, parqués dans des banlieues, ces descendants d’immigrés n’ont souvent d’autre porte de sortie que la musique ou le sport d’où la sur-représentation des Noirs et des Arabes dans les équipes de foot françaises et chez les Bleus. Les qualifier tout uniment de « racaille » comme le fait Finkielkraut et d’autres à un nom : c’est du racisme de classe.

Evidemment, aux Antilles, on trouvera toujours des intellectuels biens sous tout rapport pour prendre la défense des Finkielkraut.

Raphael Confiant

dimanche, juin 27, 2010

Les épouvantails de la République

« Héritiers de l’immigration des anciennes colonies, ils sont pour la plupart Français, mais leur expérience prouve qu'au pays de Voltaire et de Rousseau l’étranger n’est plus seulement celui qui vient d’ailleurs. D’une altérité, l’autre. De l’immigration de « l’homme invisible » aux banlieues des minorités visibles. Visibilité soudaine qui, loin d’une reconnaissance effective, construit l’anonymat des individus sous les derniers oripeaux de la question sociale. On ne sait pas combien ils sont et on ne sait même pas les nommer : « jeunes immigrés », «Beurs », « minorités visibles », « sauvageons », « racaille », aucune appellation stable, aucun cadre de pensée pour juger de la situation de ces nouveaux « étrangers de l’intérieur ». Fin de la politique comme pouvoir de donner comme nom et un cadre aux événements, situer le même et l’autre dans un espace commun.

L’éternel retour de la violence urbaine sur la scène publique dessine les nouvelles frontières intérieures de la société française. Comme partition socio-ethnique de l’Hexagone, une rupture radicale entre citoyens reconnus et citoyens de seconde zone, qui donne le sentiment que sonne le glas de l’universalisme républicain à la française et de son sacro-saint modèle d’intégration.

Mais la « racaille » des jeunes sans nom se rebiffent. Elle refuse l’assignation à demeure fantasmatique dans les poubelles de l’histoire de France. Elle donne des coups de tête contre les murs de la retraite sécuritaire d’une société préférant ne pas voir ses minorités visibles pour préserver sa simplicité et sa nostalgie des grandeurs. Face à la pérennité de la crise ravivant les vieux démons du racisme jusqu’au sein de la classe politique, le déni de la question ethnique et la surenchère du « discours clos » sont les seules constantes de l’action publique depuis vingt-cinq ans. Si le verbe était pierre, le béton coulé entre les murs de toutes les banlieues françaises ne pèserait guère face au poids du maçonnage verbal dictant les présupposés et les mots d’ordre officiels plaqués sur les cités outre-périphérique.

L’immigration est prise au piège des mots, et la banlieue des mots d’ordre politiques ne correspond pas aux banlieues indigènes. Paradoxe de l’invisibilité des habitants de ses quartiers, soumis pourtant à une totale visibilité publique. Paradoxe qui prend une dimension existentielle pour les héritiers de l’immigration sous le feu des projecteurs médiatiques : pauvres gosses acculturés au début des années 1980, victime de l’horreur économique et sociale une décennie plus tard, avant d’apparaître aujourd’hui comme de dangereux sectateurs du « communautarisme » dans une dérive maffieuse, islamiste, sexiste… Bref, les épouvantails d’une représentation, monstrueuse du ghetto à l’américaine !

Néanmoins, comment la question ethnique impensée refait-elle aujourd'hui surface derrière les effet de manche d'une rhétorique républicaine qui a permis à la démocratie française de s'accoutumer progressivement à ses fractures, à ses frontières internes? Et d'abord comment est devenue « actuelle » la construction publique d'un paradoxe postcolonial : l'invisibilité des minorités visibles? » (Ahmed Boubeker)

Pour les cinq de Villiers-le-Bel


Chronique d’un lynchage annoncé

vendredi, juin 25, 2010

Risible Afrique : Ou le cinquantenaire des Indépendances...

La France célèbre le cinquantenaire des indépendances de ses anciennes colonies africaines par l’organisation de deux cent cinquante (250) manifestations culturelles et sportives sur le territoire métropolitain et en Afrique, mais cette débauche de manifestations se déroule au sein du monde intellectuel africain sur fond d’une amère dérision d’une dérisoire indépendance.

Un budget de 16,3 millions d’euros a été alloué pour fêter cet événement qui concerne les quatorze pays suivants: Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Gabon, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad et Togo.

Dans un geste destiné vraisemblablement à compenser le traitement inique et injuste réservé aux «oubliés de la république», le clou du spectacle sera le défilé militaire du 14 juillet où les armées des anciennes colonies défileront sur les Champs Elysées aux côtés de l’armée française. A l’exception de l’armée ivoirienne. L’ancien enfant chéri de la Françafrique, dont l’armée avait bombardé une position française à Bouaké en 2004, «entend célébrer seule ce cinquantenaire dans le cadre de sa politique nationale de refondation, a expliqué Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture et de la francophonie, secrétaire général du cinquantenaire des Indépendances. C’est son choix souverain». Choix souverain qui illustre néanmoins l’érosion de la position française dans son ancien pré carré.

Dans une position qui tranche avec ses protestations anti iraniennes lors de la réélection du président Mohamad Ahmadinejad, en juin 2009, la France a invité tous les pays africains francophones quelque soit le comportement des armées africaines à l’égard de leur population: 500 morts au Togo après les élections contestées de 2005, 100 morts au Cameroun pendant les émeutes de la faim de 2008, un conflit larvé depuis 1982 en Casamance, région du sud du Sénégal.

Au delà du défilé, La France a observé le rituel des rencontres franco africaines: un sommet franco-africain a réuni, les 31 mai juin et 1er juin, à Nice, à proximité du paradis fiscal de la principauté de Monaco, l’ensemble de la communauté franco africaine pour un huis clos consacré au secteur privé et à la négociation des contrats en présence de 150 entreprises africaines et 50 entreprises françaises.

Lors de ce sommet tenu en pleine tourmente mondiale consécutive à l’abordage meurtrier israélien d’une flottille humanitaire de pacifistes pro palestiniens, Nicolas Sarkozy n’a pas en effet lésiné sur les promesses, les engagements et les petites phrases pour flatter les dirigeants du continent, répétant qu’il allait «faire une place à l’Afrique» dans les enceintes internationales, notamment le Conseil de sécurité de l’ONU.

Dans la perspective de sa double présidence du G20 et du G8 fin 2010, qu’il souhaite mettre à profit pour redorer son blason politique après la débâcle subie par sa majorité lors des élections régionales de mars 2010 , il a besoin de l’Afrique, qui représente 25% des pays membres de l’ONU.

Le quotidien burkinabé «le Pays» a toutefois dénie à Nicolas Sarkozy le droit de se poser en avocat de l’Afrique sur un tel dossier, estimant qu’il incombait à l’Union Africaine de mener bataille pour décrocher pour le compte de l’Afrique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, le continent ayant «intérêt à trouver meilleur avocat que Nicolas Sarkozy, car en tant qu’ex-puissance coloniale, la France n’apporte pas un soutien très crédible».

Une cinquantaine de mouvements politiques ont par ailleurs dénoncé la double dimension de la politique de la France vis à vis de l’Afrique: Une politique extérieure, prédatrice au niveau économique, destructrice de l’environnement et contraire à l’intérêt des peuples africains et français, une politique migratoire, qui désigne des boucs émissaires quand il faudrait aider et régulariser.
«La France, dans une Europe forteresse, dénonce hypocritement l’afflux de réfugiés économiques et climatiques qu’elle contribue à créer plutôt que d’agir directement sur les causes, qu’une aide au développement trop souvent détournée de ses objectifs ne parviendra jamais à combattre efficacement», conclut le communiqué.

Voulue par le président Sarkozy, «la grande fête africaine en hommage aux tirailleurs», le 14 juillet, prend le risque de rendre hommage au passé colonial, plutôt qu’à l’indépendance. «Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre?» La très pertinente question, posée par l’intellectuel camerounais Achille Mbembé, ne semble pas avoir fait beaucoup réfléchir à Paris.

L’offre de service de l’Afrique au reste du monde

Empruntant à son tour le langage de la dérision, un groupe d’intellectuels africains a dressé le CV suivant de l’Afrique en guise de commémoration du cinquantenaire de l’indépendance de l’Afrique francophone, dont renenaba.com reproduit le texte sans la moindre retouche.

Voici dans son intégralité le texte criant d’une douloureuse vérité :

A l’Europe, l’Amérique, l’Asie

Objet : Demande d’agrément

Homologues,

Spécialisée dans le domaine des coups d’Etats, de la guerre, et surtout dans la ventes des matières premières et de la sous-traitance, moi Afrique, je viens par la présente, porter à votre connaissance, une liste exhaustive de matières premières et autres richesses, dans le but de parer à d’éventuels problèmes liés à la pauvreté, avec des représentations de marque reconnue et à des prix avantageux. Vous avez entre autres :

-DE L’URANIUM VENU DU NIGER.
-DU CACAO DE PREMIER CHOIX PRODUIT EN CÔTE D’IVOIRE.
-LE PETROLE DU GOLFE DE GUINEE.

Aussi, faut-il préciser que le service après-vente et les prestations associées à mes produits, bénéficient de l’agrément de mes enfants. Cela dit, je suis toujours disposée à vous les faire parvenir quelques soient les voies et les moyens, pour des interventions physiques de tout genre et de toute nature.
Ainsi, la qualité de mes hommes et femmes favorisera une rapidité dans le service et une facilité dans la transformation des produits quelque soit l’ampleur de la demande.

Assurant la garantie et la maintenance des produits distribués, sachez pour finir, que nos contrats taillés sur mesure, assureront toujours la pérennité de votre richesse et nous avons la certitude que cela restera pour vous un gage de garantie permettant de mériter votre confiance.
Vous trouverez ci-joint, mon curriculum vitae riche de misère, dans lequel vous aurez plus amples informations sur mon cursus et mon savoir faire.

Persuadée de pouvoir apporter une réelle contribution à vos développements, sachant vos compétences et assurée de la faveur de vos ordres en cas de besoin, recevez Homologues, l’expression de mon dévouement et de mon insouciance sans précédent.

Pour l’Afrique.

CURRICULUM VITAE

NOM : Continent
PRENOM : Africain
AGE : Berceau de l’humanité.
SITUATION MATRIMONIALE: Célibataire avec plus d’un milliard d’enfants.
CONTACT : Au sud de l’Europe, à l’est de l’Amérique.

Objectif : Mettre mes enfants et mes ressources à la disposition des autres pour contribuer à leurs développements.

DOMAINES DE COMPETENCE
Coups d’Etats, guerres, génocides.

ETUDES ET FORMATIONS
-Hautes études à l’ESOCE (Ecole Supérieure Occidentale de Commerce d’Esclaves).
-Hautes études à l’AFRIQUE (L’Africaine de Formation pour la Réélection des Incompétents, Querelleurs, Usurpateurs et Egoïstes).

DIPLÔMES OBTENUS
-Le MRTS (Médaille de Reconnaissance du Tirailleur Sénégalais).
-Le GPRTT (Génocide le Plus Rapide de Tous les Temps).
-Le CPRMPP (Continent le Plus Riche Mais le Plus Pauvre).
-Le CPTS (Continent le Plus Touché par le SIDA).
-Le CPDPP (Continent ou les Présidents Durent le Plus au Pouvoir).
-Le PMDDP (Premier en Matière de Détournement de Deniers Publics).
-Le CPE (Continent le plus endetté).
-Le CN (Continent ”Noir”)

EXPERIENCES
-Participation aux deux guerres mondiales.
-Mes coups d’Etats:
•1952 : Égypte, Mohammed Naguib renverse Farouk Ier
•1958 : Soudan, Ibrahim Abboud renverse Abdullah Khalil
•1963 : Congo , David Moussaka et Félix Mouzabakani renversent Fulbert Youlou
•1963 : Togo , Emmanuel Bodjollé renverse Sylvanus Olympio
•1965 : Algérie, Houari Boumédiene renverse Ahmed Ben Bella
•1965 : Zaïre, Mobutu Sesse Seko renverse Joseph Kasa-Vubu
•1966 : Ghana: Kwamé N Krumah est reversé par une junte militaire alors qu’il est en voyage en Chine
•1966 : Burkina Faso , Sangoulé Lamizana renverse Maurice Yaméogo
•1966 : Burundi , Michel Micombero renverse Ntare V
•1966 : Centrafrique, Jean Bédel Bokassa renverse David Dacko
•1966 : Nigeria , Johnson Aguiyi-Ironsi renverse Nnamdi Azikiwe
•1966 : Ouganda, Milton Obote renverse Edward Mutesa
•1968 : Mali , Moussa Traoré renverse Modibo Keïta
•1969 : Libye, Mouammar Kadhafi renverse Idris Ier
•1969 : Soudan, Gaafar Nimeiry renverse Ismail al-Azhari
•1971 : Ouganda, Idi Amin Dada renverse Milton Obote
•1973 : Rwanda , Juvénal Habyarimana renverse Grégoire Kayibanda
•1974 : Éthiopie, Aman Andom renverse Hailé Sélassié Ier
•1974 : Éthiopie, Mengistu Haile Mariam renverse Aman Andom
•1974 : Niger , Seyni Kountché renverse Hamani Diori
•1975 : République fédérale islamique des Comores, Saïd Mohamed Jaffar renverse Ahmed Abdallah
•1975 : Nigeria , Yakubu Gowon renverse Johnson Aguiyi-Ironsi
•1975 : Tchad, Noël Milarew Odingar renverse François Tombalbaye
•1976 : Burundi , Jean-Baptiste Bagaza renverse Michel Micombero
•1976 : République fédérale islamique des Comores, Ali Soilih renverse Saïd Mohamed Jaffar
•1977 : Congo , Joachim Yhombi-Opango renverse Marien Ngouabi
•1977 : Éthiopie, Mengistu Haile Mariam renverse Tafari Benti
•1978 : République fédérale islamique des Comores, Said Atthoumani renverse Ali Soilih
•1978 : Mauritanie, Mustafa Ould Salek renverse Moktar Ould Daddah
•1979 : Centrafrique, David Dacko renverse Bokassa Ier
•1979 : Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo renverse Francisco Macías Nguema
•1979 : Tchad, Goukouni Oueddei renverse Félix Malloum
•1979 : Ouganda, Yusufu Lule renverse Idi Amin Dada
•1980 : Burkina Faso , Saye Zerbo renverse Sangoulé Lamizana
•1980 : Guinée-Bissau, João Bernardo Vieira renverse Luis de Almeida Cabral
•1980 : Au Libéria, Samuel Doe renverse William Richard Tolbert
•1981 : Centrafrique, André Kolingba renverse David Dacko
•1982 : Burkina Faso , Jean-Baptiste Ouédraogo renverse Saye Zerbo
•1982 : Tchad, Hissène Habré renverse Goukouni Oueddei
•1983 : Burkina Faso , Thomas Sankara renverse Jean-Baptiste Ouédraogo
•1983 : Nigeria , Muhammadu Buhari renverse Shehu Shagari
•1984 : Guinée, Lansana Conté renverse Louis Lansana Beavogui
•1984 : Mauritanie, Maaouiya Ould Taya renverse Mohamed Khouna Ould Haidalla
•1985 : Ouganda, Basilio Olara Okello renverse Milton Obote
•1985 : Soudan, Swar al-Dahab renverse Gaafar Nimeiry
•1986 : Soudan, Ahmed al-Mirghani renverse Swar al-Dahab
•1987 : Burkina Faso , Blaise Compaoré renverse Thomas Sankara
•1987 : Burundi , Pierre Buyoya renverse Jean-Baptiste Bagaza
•1987 : Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali renverse Habib Bourguiba
•1989 : Soudan, Omar el-Béchir renverse Ahmad al-Mirghani.
•1990 : Libéria, Prince Johnson renverse Samuel Doe
•1991 : Mali , Amadou Toumani Touré renverse Moussa Traoré
•1992 : Algérie, le Haut conseil de securité renverse Chadli Bendjedid
•1995 : République fédérale islamique des Comores, Ayouba Combo renverse Said Mohamed Djohar
•1996 : Burundi , Pierre Buyoya renverse Sylvestre Ntibantunganya
•1996 : Niger , Ibrahim Baré Maïnassara renverse Mahamane Ousmane
•1997 : Zaïre/République démocratique du Congo , Laurent Désiré Kabila renverse Mobutu Sese Seko
•1999 : Union des Comores, Azali Assoumani renverse Tadjidine Ben Said Massounde
•1999 : Côte d’Ivoire , Robert Guéï renverse Henri Konan Bédié
•1999 : Guinée-Bissau, Ansumane Mané renverse João Bernardo Vieira
•1999 : Niger , Daouda Malam Wanké renverse Ibrahim Baré Maïnassara
•2003 : Centrafrique, François Bozizé renverse Ange-Félix Patassé
•2003 : Guinée-Bissau, Verissimo Correia Seabra renverse Kumba Yala
•2005 : Mauritanie, Ely Ould Mohamed Vall renverse Maaouiya Ould Taya
•2008 : Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz renverse Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi
•2008 : Guinée, Moussa Dadis Camara s’accapare du pouvoir à la mort de Lansana Conté
•2009 : Madagascar , Andry Rajoelina dénonce et renverse à une vitesse impressionnante le régime de Marc Ravalomanana
•2010 : Niger, Salou Djibo renverse Tandja Mamadou

AUTRES CONNAISSANCES
Analphabétisme, déscolarisation, chômage et appauvrissement.

LOISIRS
Troubles, faire beaucoup d’enfants et famine.

Amère célébration pour une dérisoire indépendance.

jeudi, juin 24, 2010

Le fantôme de Patrice Lumumba

Les fils de l'ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba vont déposer plainte à Bruxelles contre douze Belges qu'ils soupçonnent de complicité dans l'assassinat en 1961 de ce héros de l'indépendance du pays dont on s'apprête à célébrer le cinquantenaire.

"C'est un père que je cherche, un père que j'aime toujours, et je veux savoir pourquoi il a été tué", a expliqué mardi, très ému, Guy Lumumba, le fils cadet du premier chef de gouvernement démocratiquement élu dans l'ex-Congo belge. Avec son frère François, il est l'un des membres de la famille Lumumba à l'origine de l'action.

"On vise les assassins. En Belgique, ils sont douze, ils sont vivants et nous voulons qu'ils répondent de ces actes ignobles devant la justice", a expliqué Guy Lumumba, lors d'une conférence de presse à Bruxelles.

Cette plainte avec constitution de partie civile sera déposée en octobre au pénal à Bruxelles, a précisé l'un des avocats de la famille Lumumba, Christophe Marchand.

Elle concernera "douze personnes", toutes de nationalité belge, "présentes à ce moment-là" au Katanga (sud-est), une province alors en sécession où M. Lumumba a été assassiné le 17 janvier 1961, peu après son transfert de Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), dans des circonstances restées obscures, a-t-il ajouté.

La plainte portera sur des faits présumés de "crimes de guerre" tels que le "transfert illégal" de M. Lumumba vers Elisabethville (capitale du Katanga, aujourd'hui Lubumbashi), qui sont imprescriptibles même après 49 ans, a estimé l'avocat.

Un fois saisi, le juge d'instruction belge devra notamment décider s'il y a ou non prescription.

L'avocat s'est refusé à identifier ces douze personnes, réservant ces identités au juge d'instruction. Il a cependant indiqué qu'il s'agissait de "policiers, militaires et fonctionnaires belges" (*), les personnalités politiques belges éventuellement impliquées étant quant à elles décédées.

Les plaignants s'appuient notamment sur les conclusions d'une commission d'enquête parlementaire belge de 2001 qui avait conclu à la "responsabilité morale" de la Belgique. Le gouvernement avait alors présenté les excuses de la Belgique au Congo mais aucune action en justice n'avait par la suite été engagée.

Cette initiative intervient alors que l'ancien Congo belge, actuellement la République démocratique du Congo (RDC), fêtera le 30 juin le 50e anniversaire de son indépendance en présence du roi des Belges, Albert II.

Patrice Emery Lumumba fut le premier Premier ministre du Congo-Kinshasa de juin à septembre 1960. Il est l'une des principales figures de l'indépendance du pays et, au-delà, de l'indépendance des Etats africains.

Le 30 juin 1960, jour de l'indépendance, il avait prononcé devant le roi Baudouin, frère d'Albert II, un virulent discours dénonçant les abus de la colonisation belge, marquant sa rupture avec l'ancienne métropole.

Après la prise du pouvoir par Joseph-Désiré Mobutu, Lumumba fut assassiné par des responsables du Katanga, région minière qui fit un temps sécession, avec le soutien de la Belgique. Les forces de sécurité belges ont été accusées d'avoir à tout le moins couvert l'opération, voire de l'avoir commanditée ou coordonnée.

"L'assassinat de Lumumba reste un noeud dans les relations belgo-congolaises. Par ces temps de commémoration, il ne faut pas oublier l'obligation de justice. Il faut que la Belgique balaie devant sa porte. Les fractures du passé ne disparaîtront que lorsque la vérité aura été faite et la justice rendue", a conclu mardi Me Marchand.





mardi, juin 22, 2010

The ship of fool

« Pourquoi voit-on surgir d'un coup cette silhouette de la Nef des fous et son équipage insensé envahir les paysages les plus familiers? Pourquoi, de la vieille alliance de l'eau et de la folie, est née un jour, et ce jour-là, cette barque? C'est qu'elle symbolise toute une inquiétude, montée soudain à l'horizon de la culture européenne, vers la fin du Moyen Âge. La folie et le fou deviennent personnages majeurs, dans leur ambiguïté: menace et dérision, vertigineuse déraison du monde, et mince ridicule des hommes. » (Michel Foucault)

La presse israélienne s’est fait l’écho, hier, de l’embarras, et même de la peur des dirigeants politiques et militaires israéliens, à la perspective de l’arrivée dans ses eaux territoriales d’un navire venu du Liban. Aucune date n’a cependant été avancée pour le départ du navire, ce qui met sur leurs nerfs les militaires israéliens, qui savent qu’ils ont très peu de temps pour intervenir.

À Maghdouché, il se confirmait hier que des dizaines de Libanaises, chrétiennes et musulmanes, sont déterminées à rallier Gaza depuis le Liban à bord d’un bateau chargé d’aides médicales afin de briser le blocus, en dépit des avertissements israéliens. Les activistes partantes se sont réunies hier, dans la prière, dans ce sanctuaire marial bien connu, situé près de Saïda, pour demander la bénédiction de leur bateau, baptisé « Mariam ». C’est Mgr Élie Haddad, archevêque grec-catholique de Saïda, qui a présidé le temps de prière.

« Mariam commence à atteindre ses objectifs puisque des officiels israéliens ont exprimé leur crainte et ont envoyé des avertissements et des menaces avant de décider d’assouplir le blocus de Gaza », a déclaré la porte-parole du groupe, Rima Farah, qui n’a pas avancé de date pour le départ du navire. « Les participantes sont déterminées à avancer et nos seules armes sont notre foi en la Vierge Marie et en l’humanité », a-t-elle affirmé, insistant sur la non-affiliation de ces femmes au Hezbollah ni à une quelconque autre organisation. Le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak, a averti hier le Liban qu’il serait tenu pour responsable de tout départ de bateaux de ses ports à destination de la bande de Gaza. À Paris, le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a aussi sévèrement mis en garde le Liban contre l’envoi de ce navire. Les activistes interceptées pourraient, cette fois, être jugées et incarcérées, et non pas expulsées, comme la première fois, ont averti des responsables israéliens.

Samar el-Hajj, l’organisatrice de l’expédition à laquelle doivent, selon elle, se joindre des militants européens et des journalistes, a dit que le navire était « désormais prêt ». « Nous n’avons pas peur », a-t-elle encore déclaré.

L’Orient le Jour

Voir aussi

lundi, juin 21, 2010

Iran, état des lieux et bruit de bottes

Encerclement



Scénario catastrophe


Vers une Guerre Préventive contre l'Iran ?

samedi, juin 19, 2010

Des Congolais de Belgique

La diaspora congolaise est répartie largement des deux côtés de l’Atlantique. En Europe, son foyer principal n’est pas la Belgique comme on pourrait le croire a priori, mais bien la France (plus de 50 % de la population en immigration); l’ancienne métropole n’étant que le deuxième lieu d’établissement de la communauté mais surtout lieu de passage. La raison de cette désaffection tient en grande partie au fait qu’il est connu au sein de la diaspora que le taux de chômage des Congolais est bien plus élevé en Belgique qu’ailleurs; ce phénomène a d’ailleurs été mis en évidence par les études réalisées par Actiris et un nouveau constat en a été effectué par le Centre pour l’égalité des chances (1). La situation est paradoxale : loins du stéréotype colonial de l’Africain analphabète, les Congolais de Belgique forment la population la plus éduquée, celle qui compte de loin le plus d’universitaires, bien plus que les autres communautés immigrées ou que la population autochtone. Pourtant, ce haut niveau d’éducation n’empêche pas un haut niveau de pauvreté et de précarité. Dans le séjour avant tout, faute de conventions bilatérales à l’image de celles conclues avec les pays du sud de la Méditerranée, aucune immigration n’a jamais été envisagée pour les Congolais, et ce malgré une longue histoire commune. Dès lors, tout le parcours en Belgique est placé sous le signe du "momentané" et de la fragilité. Ce n’est pas sans conséquences sur la situation des familles où les femmes assurent souvent, par leurs boulots dans le domaine de l’aide aux personnes, l’essentiel des ressources régulières et partant, représentent la seule figure stable du foyer.

La discrimination s’exerçant, entre autres sur le marché de l’emploi, conduit les mêmes à souffrir du taux de chômage le plus élevé du pays. Si la réflexion sur la discrimination spécifique s’ébauche petit à petit en Belgique, la connaissance de la diaspora congolaise et des populations noires en général n’est nulle part. Or c’est bien d’une vraie diaspora qu’il s’agit (2). Elle combine, comme les diasporas historiques, juives et arméniennes qui nous sont mieux connues, les caractéristiques suivantes : l’exil, souvent violent, dans plusieurs pays différents, au gré des déplacements forcés à l’époque de l’esclavage, au gré des possibilités d’accueil dans le cadre des études et de l’asile, à l’époque contemporaine. Comme toutes les immigrations, la diaspora congolaise en particulier, africaine en général, a à cœur de garder un contact et d’œuvrer au développement de la région d’origine, que celle-ci soit "recréée", dans le cas des descendants d’esclaves, puisque leur origine n’est pas "traçable" ou réelle, s’agissant de l’immigration africaine post-indépendance. De là, l’élaboration d’une mémoire commune aux peuples noirs, une conscience partagée, dès avant les indépendances, et jusqu’à nos jours, en France et aux Etats-Unis d’abord, où s’élabore une réflexion en commun sur l’expérience partagée du racisme, de l’exploitation et de la discrimination, qui débouchera sur le mouvement panafricaniste dont Nkrumah, Senghor, Césaire, Dubois mais aussi Patrice Lumumba sont, pour des raisons diverses, des figures marquantes. Dans ce courant d’idées, le Congo et sa diaspora occupent une place majeure, par l’importance de ses cultures à l’échelle du continent : peu de Belges en sont conscients, mais le bassin du Congo est l’un des grands ateliers artistiques du continent noir; et si la Belgique est l’un des centres les plus connus en matière d’expertise et de commerce d’art africain, c’est au Congo qu’elle le doit. Par ailleurs, l’histoire tragique des colonisation et décolonisation du Congo et la mort violente de Lumumba ont alimenté la réflexion du mouvement panafricain; il suffit d’évoquer dans l’œuvre d’un Aimé Césaire la place particulière de l’ouvrage "Une saison au Congo".

Le cas des Congolais de la diaspora installés en Belgique ouvre une nouvelle page à laquelle il convient d’être particulièrement attentif. Avant l’indépendance, les études universitaires leur étaient en pratique largement fermées par la volonté du colonisateur, contrairement à la situation française qui a encouragé et poussé une très peu nombreuse mais véritable élite intellectuelle. Après l’indépendance, c’est en nombre que les Congolais débarquent en Europe, accumulent les diplômes et créent une situation qui aurait dû modifier le stéréotype de "l’Africain illettré" en celui à tout prendre préférable, bien que toujours installé dans la dépendance, de "l’étudiant africain". Fait nouveau dans l’histoire moderne des peuples d’ascendance africaine, depuis l’indépendance, c’est toute une génération qui a accès à l’éducation et au savoir, chose qui on s’en souvient était interdite aux esclaves du continent américain, extrêmement limité pour les colonisés. Tout imprégnée de principes méritocratiques, cette génération en espérait une amélioration substantielle de sa condition. La précarité de sa situation en immigration, la persistance des stéréotypes racistes dessinent une tout autre destinée : pour la première fois une génération "suréduquée" voit sous ses yeux se produire l’impensable : non seulement elle n’a tiré aucun bénéfice de ses efforts dans le pays d’accueil qu’est la Belgique, mais encore elle assiste impuissante au renversement de la situation pour la seconde génération. Cette dernière, largement déscolarisée parce que sans espoir, est sans admiration pour la génération des parents qui n’ont pas "réussi" malgré leur collection de diplômes.

Pour la première génération, un seul refuge dès lors : la religion. Celle-ci n’est donc pas uniquement la marque, comme on pourrait le penser, d’une forme d’arriération mentale. C’est plutôt un véritable remède à la souffrance vécue, en somme c’est bien "l’opium du peuple", un palliatif qui permet de supporter la souffrance.

Cinquante ans après l’indépendance, il est urgent de peser et de mesurer l’impact futur de cette situation en matière de cohésion sociale mais aussi d’image que l’on offre ainsi au monde.

(1) Voir notamment A. Martens, M. Van de Maele, S. Vertommen, H. Verhoeven, N. Ouali, Ph. Dryon, "Discriminations des personnes d’origine étrangère sur le marché du travail de la Région de Bruxelles-Capitale", KUL - ULB, 2010; Centre pour l’égalité des chances, "Belgique-Congo : 50 années de migration", Colloque du 1er juin 2010, pas encore d’actes malheureusement.

(2) A. Gueye, "Figures et expériences diasporiques", REMI, 2006.

(*) La revue de débats "Politique" n°65, juin 2010, consacre son dossier à "Le Congo dans nos têtes. Mémoire, stéréotypes et diaspora". Avec, notamment, les contributions de Jean-François Bastin (La passion de Lumumba), Nathalie Delaleeuwe (Tervuren, un musée en mal de définition), Zana Etambala (Brève histoire de la diaspora congolaise), Antoine Tshitungu (Belgique, une mémoire coloniale sélective).

Gratia Pungu

jeudi, juin 17, 2010

Des classes dangereuses aux quartiers sensibles

La critique sociale, en France, a toujours peiné à comprendre, voire tout simplement à rendre compte du point de vue des dominés. Quand elle ne s’est pas faite tout simplement méprisante à leur égard, confiscant leurs discours pour les retraduire et les aliéner sous des rationalités fallacieuses.

Pour être tout à fait clair, rappelons ici que ces mêmes sciences sociales ont, en France, servi de socle au modèle républicain qui nous encombre aujourd’hui et interdit de développer sur la société contemporaine un point de vue susceptible d’en comprendre les enjeux profonds.

Commodément, dans leur désir de faire abstraction de l’héritage colonial, ces mêmes sciences sociales, relayées par les sciences politiques, refusent toujours de voir combien les inégalités sociales s’enracinent dans un racisme dont la société française ne s’est pas affranchie. Il faut lire l’article d’Ahmed Boubeker (dans Ruptures Postcoloniales - De la société d’exclusion à l’éternel retour des classes dangereuses), pour en mesurer l’importance : l’accès à l’emploi, au logement, à l’instruction, à la reconnaissance sociale, etc. (1), reste un mirage pour les sous-citoyens des banlieues. Un mirage occulté par les discours qui ont pris en otage ces banlieues, comme celui de leur dérive mafieuse, ou communautariste, discours qui ne font que réactualiser au fond un très ancien regard porté sur les opprimés, dès lors qu’il s’agit de fermer les yeux sur ce qui les opprime – celui d’un Louis Chevalier par exemple, sur les classes dangereuses (2). Un discours qui ne permet d'envisager le malaise des cités que sous les catégories du trouble à l’ordre Public, le virage sécuritaire que la France a prise à l’automne 2005 en témoigne.

Pour Ahmed Boubeker, tant que la France refusera de regarder en face la dimension ethnique des inégalités sociales, qui se traduisent entre autres par une véritable ségrégation urbaine, et compte tenu du poids démographique des populations en question, elle ne pourra penser sérieusement son devenir. Et ce n’est pas la montée en puissance de la mémoire et de ses devoirs, qui accompagne une sorte de tournant dans la conscience française, que l’on décrirait volontiers comme tournant patrimonial, qui peut rassurer : que se substitue une conscience patrimoniale comme ultime rempart à l’invasion des hordes barbares, à la conscience nationale a de quoi, plutôt, sérieusement inquiéter…

Joël Jégouzo

(1) « Bien sûr, la misère ! Bien sûr, les sales boulots ! Bien sûr, les logements miteux ! Mais comment ces « gens de peu » parviennent-ils à survivre ? Comment réinventent-ils le monde dans un trou noir des perspectives publiques ? Comment ces individus et ces groupes, héritiers des « damnés de la terre », deviennent-ils sujets de leur propre vie et de leur propre histoire, au-delà d’un enfermement dans des clichés publiques ? Ce récit des surnuméraires du « creuset français » pourrait ouvrir de nouveau horizons aux valeurs de la République… » (Ahmed Boubeker, Ruptures Postcoloniales)

(2) « Le dimanche, les porteurs d'eau auvergnats vont à la musette, à la danse auvergnate, jamais au bal français ; car les Auvergnats n'adoptent ni les mœurs, ni la langue, ni les plaisirs parisiens. Ils restent isolés comme les Hébreux de Babylone, au milieu de l'immense population qui tend à les absorber; et l'on peut dire que, plus heureux que les sauvages, ils emportent leur pays à la semelle de leurs souliers....» (Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses)

« Les citoyens du monde doivent réagir là où les gouvernements ont échoué »

L’attaque illégale et immorale d’Israël contre le convoi d’aide humanitaire de la Flottille de la Liberté, qui a fait au moins neuf morts et des dizaines de blessés, a, à juste titre, stupéfié le monde. Le convoi entièrement civil de 6 bateaux transportait plus de 10 000 tonnes d’aide humanitaire cruellement nécessaire, et près de 700 citoyens de 40 pays. La Flottille était une tentative ambitieuse de briser le siège imposé par Israël depuis 2007 à 1,5 million de Palestiniens de la bande de Gaza occupée. Avec à son bord d’éminents parlementaires, chefs religieux, écrivains, journalistes, un Prix Nobel de la Paix et un survivant de l’Holocauste, le convoi humanitaire visait non seulement à fournir des secours à Gaza ; il cherchait à attirer l’attention internationale sur la crise humanitaire imposée aux habitants de Gaza et sur l’impératif d’y mettre fin. Il est indéniable que ce dernier objectif a réussi, mais avec des conséquences tragiques.

L’attaque israélienne contre le convoi d’aide non armé dans les eaux internationales a été « une violation [flagrante] du droit international humanitaire, du droit international maritime, et [selon la plupart des interprétations] du droit pénal international », pour reprendre les mots de Richard Falk, professeur de droit international et rapporteur spécial des Nations Unies sur les Droits de l’Homme dans les territoires palestiniens occupés. Il est triste de constater que les gouvernements du monde sont devenus depuis trop longtemps complices ou apathiques envers les crimes d’Israël et ont renforcé sa culture de l’impunité, sous le bouclier de soutien incontestable des États-Unis. Malgré sa condamnation initiale, le gouvernement des États-Unis a fait pression sur les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, à nouveau, pour adopter un langage ambigu qui allège Israël de toute responsabilité et renvoie dos à dos l’agresseur et la victime.

Typiquement, le gouvernement israélien a accusé les victimes de son raid d’avoir attaqué les soldats israéliens, prônant la « légitime défense ». L’éminent expert juridique et directeur du Centre de droit international de Sydney à l’Université de Droit de Sydney, le professeur Ben Saul, réfute carrément l’affirmation d’Israël en argumentant : « Juridiquement parlant, les forces militaires gouvernementales qui arraisonnent un bateau pour le capturer illégalement ne sont pas traitées différemment d’autres criminels. Le droit à la légitime défense dans de telles circonstances est du côté des passagers à bord : une personne a légalement le droit de résister à sa propre capture, enlèvement et détention illégaux. » Il ajoute que « si les forces israéliennes ont tué des gens, ils n’ont pas seulement enfreint le droit humain à la vie, mais ils peuvent aussi avoir commis de graves crimes internationaux. Selon l’article 3 de la Convention de Rome pour la répression d’actes illicites contre la sécurité de la navigation maritime de 1988, c’est un crime international, pour toute personne, de saisir ou d’exercer un contrôle sur un navire par la force, et c’est aussi un crime de blesser ou tuer une personne dans le processus. »

Malgré la déclaration du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon appelant à mettre fin au siège illégal de Gaza par Israël, le Conseil de sécurité n’a pas réussi à appeler à la fin inconditionnelle du blocus, autorisant ainsi Israël à commettre en toute impunité de graves crimes de guerre, également bien documentés dans le rapport Goldstone des Nations Unies.

L’absence d’action significative de la part des gouvernements pour rendre Israël responsable devant le droit international laisse ouverte une voie pour les citoyens de conscience : celle de prendre eux-mêmes cette responsabilité, comme cela a été fait contre l’apartheid en Afrique du Sud. Les initiatives non-violentes menées par les citoyens, dont la Flottille et les multiples campagnes de boycott et de désinvestissement dans le monde entier sont des exemples, présentent la façon la plus prometteuse de surmonter l’échec des gouvernements du monde à résister à l’intransigeance et au comportement débridé d’Israël. En attaquant de façon flagrante le bateau humanitaire, Israël a provoqué par inadvertance une prise de conscience et une condamnation sans précédent non seulement de son siège fatal de la bande de Gaza, mais aussi du contexte plus large des pratiques de l’occupation israélienne dans les Territoires palestiniens, de sa négation des droits des réfugiés palestiniens et de sa politique d’apartheid contre les citoyens indigènes « non-juifs » d’Israël.

La Flottille de la Liberté rappelle le genre d’initiatives de solidarité de la société civile qui a mis fin aux lois de ségrégation aux États-Unis et à l’apartheid en Afrique du Sud, une analogie impossible à ignorer. Comme pour le régime d’apartheid en Afrique du Sud, la réaction d’Israël a été de qualifier cet acte non-violent de « provocation intentionnelle ». Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, l’appel à la solidarité internationale, sous forme de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) provenait d’une écrasante majorité de syndicats et d’organisations de la société civile palestinienne en 2005, et est en train d’être adopté par des citoyens de conscience et des mouvements sociaux du monde entier. L’initiative BDS appelle à isoler efficacement Israël, ses institutions complices économiques, universitaires et culturelles, ainsi que les entreprises qui profitent de ses violations des droits de l’Homme et de ses politiques illégales, aussi longtemps que ces politiques continueront.

Je crois que l’initiative BDS est une stratégie morale qui a démontré son potentiel de réussite. Plus récemment, la Deutsche Bank allemande a été la dernière de plusieurs institutions financières et grands fonds de pension européens à se désinvestir du fabricant d’armes israélien Elbit Systems. La semaine dernière, deux chaînes majeures de supermarchés italiennes ont annoncé un boycott des produits provenant des colonies illégales israéliennes. Le mois dernier, les artistes Elvis Costello et Gil Scott-Heron ont annulé leurs représentations en Israël. Inspirée de la lutte populaire anti-apartheid sud-africaine, la génération actuelle d’étudiants dans les campus universitaires appelle activement leurs administrations à adopter des politiques de désinvestissement.

Je soutiens les mots sincères de l’écrivain écossais Iain Banks qui, en réaction à l’attaque atroce d’Israël de la Flottille de la Liberté, a suggéré que la meilleure façon pour les artistes, écrivains et universitaires internationaux de « convaincre Israël de sa dégradation morale et de son isolement éthique » est « tout simplement de ne plus rien avoir à faire avec ce gouvernement criminel. »

Stéphane Hessel

mercredi, juin 16, 2010

Pork Story



« Auschwitz commence partout où quelqu'un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux... » (Theodor Adorno)


Un portrait des 22 salopards* de la convergence islamophobe...

* Il existe bel et bien un lien d'analogie entre l'univers concentrationnaire des cochons d'élevage et celui des "identitaires" d'élévage...

samedi, juin 12, 2010

«Prenez un cercle, caressez-le, il finira par devenir vicieux ».

Nous savions déjà qu’Israël était un Etat au-dessus des lois, capable de violer impunément toutes les règles du droit international; de coloniser, bombarder, assiéger, affamer des populations civiles; d’exercer sans risque majeur – sauf sur le plan de l’image! un acte de piraterie dans les eaux internationales en criblant de balles des humanitaires… Ce que nous refusions d’accepter comme réalité, pourtant sans cesse imposée, c’est l’alignement manifeste sur la thèse israélienne d’une certaine presse occidentale qui a perdu là une belle occasion, si ce n’est de se réconcilier avec l’éthique journalistique, du moins de se taire.

Devant l’énormité de l’acte perpétré et le symbolisme que représentait cette flottille internationale pour la liberté, il nous semblait pourtant que les commentaires seraient emprunts, à défaut d’objectivité, d’un peu de décence. Ce serait faire preuve d’angélisme pour quiconque ayant suivi le massacre perpétré l’an dernier à Gaza, ainsi que cette couverture médiatique qui parvient en toutes circonstances à transformer le bourreau en victime. Et inversement.

C’est ainsi que nous avons pu observer quelques médias endossant l’uniforme de propagandistes et faussaires de l’information, resservant la même gamme de raisonnements fallacieux, visant à manipuler habilement la pensée. Notre esprit ne peut qu’être frappé par ces procédés rhétoriques utilisés depuis l’Antiquité grecque par les sophistes, ces influents orateurs et penseurs maudits davantage préoccupés par la persuasion de leur auditoire que la recherche de la vérité, dénoncés en ce sens par le philosophe Aristote dans ses «Réfutations sophistiques». Parmi les plus courantes techniques de désinformation se trouve l’omission. Elle consiste à mettre de côté l’information pertinente pour induire un regard déformé de la réalité. Exemple dans le cas de figure qui nous intéresse: le black-out sur le caractère illégal du raid israélien qui constitue un acte de piraterie violant le droit maritime, la flottille étant située en zone internationale au moment de l’agression.

On est loin du traitement politique, médiatique et juridique réservé aux pirates somaliens – qui n’ont pourtant jamais tué leurs otages – dont le premier procès en Europe s’est ouvert le 25 mai 2010 au tribunal de Rotterdam. Ce détournement de l’attention englobe également le pourquoi de cette situation, le blocus immoral imposé à la population de Gaza, la poursuite de la colonisation dans les Territoires occupés...

Si l’on ne peut cacher le retentissement du fait lui-même, un autre procédé viendra en atténuer la portée. C’est le glissement sémantique, consistant à remplacer une expression par une autre pour la vider de son contenu émotionnel et la délester de tout son sens. Parmi ces euphémismes employés volontairement ou inconsciemment et qui sont à mettre dans la même catégorie que les fameux «dégâts collatéraux», «frappes chirurgicales», «pression physique modérée» et autres «techniques d’interrogatoire»: il s’agit d’»intercepter la flottille» au lieu de la «prendre d’assaut»; «arrêter les passagers» plutôt que les «kidnapper»; «expulser» à la place de «libérer»…

Le procédé inverse est également utilisé pour alourdir le sens et ternir l’image. Ainsi, l’adjectif «humanitaire» est soigneusement évité pour être remplacé par l’insidieux «activistes pro-Palestiniens». Tant pis pour les ONG internationales, pour le prix Nobel, pour les députés européens, pour le rescapé de la Shoah qui font tous partie du convoi. La flottille humanitaire nous dit une certaine presse est préparée par une ONG islamiste turque, proche du Hamas «qui contrôle Gaza». Le mot terroriste n’a pas besoin d’être étalé. L’impact subliminal a déjà produit son effet par le biais de procédés cognitifs faisant appel à la peur.

Cette diabolisation de l’Autre qui réveille les préjugés des interlocuteurs atteint son summum quand on signale sournoisement au milieu d’une phrase «Le Hamas dont la charte ne reconnaît pas l’Etat d’Israël». Outre le fait que les leaders de ce mouvement se sont dits prêts à reconnaître Israël dans les frontières de 1967, pourquoi oublie-t-on de spécifier dans un souci d’équilibre que la charte du Likoud ne reconnaît pas non plus à la Palestine le droit à l’existence, stipulant que «le gouvernement israélien rejette catégoriquement la création d’un Etat arabo-palestinien à l’ouest de Jourdain».

Mais revenons à notre flottille et à cette conclusion excessive qui a fait parler certains médias d’armes à bord et laissons la parole au témoignage significatif de l’écrivain suédois Henning Mankell: «Au bout d’un moment, un soldat cagoulé est venu nous dire qu’ils avaient découvert des armes. Et ce parfait crétin est arrivé avec mon rasoir et un cutter qu’il avait trouvé dans la cuisine. Puis il a déclaré qu’il devait nous emmener avec lui, car nous étions des ‘‘terroristes’’».

Que la propagande militaire israélienne tente de justifier l’injustifiable est une chose mais il est inadmissible que des médias si prompts à donner des leçons de déontologie par ailleurs, nous assènent avec ce que les Grecs appelaient Argumentum ad baculum, soit la raison du plus fort, accordant exagérément la parole aux Israéliens qui se servent de fausses preuves fabriquées par leur machine de propagande. Ainsi, le commando aurait été attaqué par des activistes armés de gourdins. N’attendez pas qu’on spécifie que l’équipage de la flottille aurait été en tout état de cause dans une situation de légitime défense. Par un incroyable tour de passe-passe, les rôles sont inversés et le mot vertueux, lancé: la sécurité d’Israël.

En phase avec cette logique absurde, la communauté internationale demande à ce pays de mener une «enquête impartiale», ce qui en droit commun reviendrait à demander à un assaillant qui s’est infiltré dans une maison et tué quelques personnes au passage de mener sa propre enquête. La boucle est ainsi bouclée. Le dramaturge de l’absurde Eugène Ionesco écrivait: «Prenez un cercle, caressez-le, il finira par devenir vicieux». Jusqu’à quand le monde continuera à alimenter, par sa malsaine partialité cette infernale spirale, à prendre au sérieux sa propre hypocrisie, à se complaire dans sa cécité?

Mouna Hachim

vendredi, juin 11, 2010

Ni putes ni soumises, ou la parole confisquée

À l’occasion du ralliement de Fadela Amara, responsable du PS et présidente de Ni putes ni soumises, au gouvernement de Nicolas "Karcher" Sarkozy, nous ne résistons pas à l’envie de republier le court texte qui suit, consacré à la réalité du militantisme des Ni putes ni soumises. Il date d’octobre 2004, et laisse déjà entrevoir l’orientation idéologique profondément réactionnaire de cette organisation et de ses leaders.

Il y aurait beaucoup à dire sur le groupe Ni putes ni soumises, ou plutôt sur ses leaders, et surtout sur l’écart qui existe entre le discours que portent ces leaders, un discours formaté, taillé sur mesure pour convenir à une classe politique et médiatique quasi-hégémoniquement "blanche" de peau, bourgeoise et masculine, et les discours ou les préoccupations de la base que ce mouvement est censé représenter [1]. Pour mesurer cet écart entre la parole "orthodoxe" des trois ou quatre militant-e-s PS qui animent Ni putes ni soumises et celle, diverse mais presque toujours hétérodoxe, de la majorité silencieuse des "beurettes" qu’elles prétendent représenter, il suffit de se rendre dans leurs réunions publiques et d’y observer la manière dont est distribuée la parole.

Ce qu’on a pu voir, par exemple, le 4 mars 2004 à Fontenay-sous-Bois, était édifiant :
  • il y avait dans la salle, en tout et pour tout, une petite dizaine de militantes "beurettes", et une seule d’entre elles a parlé, à peine dix minutes, sur près de deux heures de débat ; les autres se sont contentées de préparer et de servir le buffet proposé au public à la fin de la soirée ;
  • le reste des deux heures de débat a été pris en charge par les deux leaders quadragénaires et membres du Parti Socialiste : Fadela Amara et Mohamed Abdi, et par l’invitée d’honneur Elisabeth Badinter, sexagénaire " blanche " de peau, elle aussi très proche du Parti socialiste, mais également présidente du Conseil d’administration d’une des plus grandes entreprises de publicité (Publicis) et soumise à ce titre à l’impôt sur les grandes fortunes ;
  • cette invitée d’honneur a tenu à l’assistance un discours d’un paternalisme inouï, expliquant qu’une "intelligentsia beure" était en train "d’émerger", et que cela prouvait que les jeunes issus de l’immigration pouvaient "s’en sortir" en France, "à condition toutefois de se donner des coups de pied au cul" ;
  • l’assistance était également quadra-, quinqua- et sexa-génaire et blanche de peau à 90%, et pour une très large part, au vu des tenues vestimentaires et des manières de parler, issue des classes aisées voire de la notabilité locale - ce qui n’a en soi rien d’infamant, mais pose problème lorsqu’un groupe politique a la prétention de représenter les "sans-voix" et de parler du "terrain", et que son principal ressort argumentatif est le "jeunisme" et le "basisme" ;
  • les 20% restants étaient composés d’hommes et de femmes majoritairement maghrébins, et en moyenne nettement plus jeunes, occupant les derniers rangs et venus apporter la contradiction aux Ni putes ni soumises.
Une femme blanche, sexagénaire et richissime qui sermonne la jeunesse déshéritée et discriminée, et l’incite à l’effort, deux quadragénaires issus de l’immigration, affiliés à un grand parti de gouvernement, qui l’applaudissent et qui font l’éloge de "la République", une jeune militante locale qui fait de la figuration, et enfin huit autres qui servent aimablement de la nourriture et des boissons à un public blanc et aisé : nul besoin d’être mal intentionné, ni d’être rongé par le ressentiment ou le "sanglot de l’homme blanc" pour songer fortement, très fortement, que le "débat sur la laïcité" tel que le mettent en scène les Ni putes ni soumises obéit rigoureusement à une logique coloniale [2].

P.-S.
Ce texte est extrait de : Pierre Tévanian, Le voile médiatique. Un faux débat : "l’affaire du foulard islamique", Editions Raisons d’agir (Sortie le 15 septembre 2005)

Pierre Tévanian

mercredi, juin 09, 2010

« La nuit qui a changé la face du monde »

1 - On n'avait jamais vu …

Jamais encore, dans la longue et cruelle histoire de l'humanité, une ville d'un million et demi d'habitants n'avait été soumise à un blocus aux fins d'affamer la population et de provoquer la lente et sournoise extermination des bien-portants et des malades confondus dans un inextricable emmêlement; jamais encore tous les gouvernements de la terre n'avaient affiché leur soutien actif ou leur approbation tacite de cette barbarie; jamais encore la patrie des droits de l'homme ne s'était associée à l'ignominie de l'Etat le plus puissant du moment pour construire à ses côtés un mur d'acier autour de la ville-martyre. Jamais on n'avait vu une démocratie envoyer ses troupes de choc et sa marine de guerre arraisonner des secouristes en haute mer ; jamais on n'avait vu des guerriers armés jusqu'aux dents prendre d'assaut un convoi d'infirmiers et y faire un carnage. Jamais la terre entière n'avait assisté au spectacle d'un Président des Etats-Unis livré pieds et poings liés à la toute-puissance d'Israël sur le territoire même de son propre pays; jamais on n'avait vu un Congrès américain hissé sur le Mont Sinaï condamner les libérateurs et légitimer les agresseurs d'un convoi de la charité démocratique en échange d'un chèque des donateurs juifs qui allaient livrer à la Maison Blanche les sacs d'écus qui seuls pouvaient permettre à M. Obama de gagner les élections législatives partielles de novembre 2010.

Mais jamais non plus on n'avait vu une élite mondiale de la politique armer neuf navires chargés de vivres, de médicaments, de livres scolaires, de ciment, de maisons préfabriquées, de cannes et de chaises roulantes; jamais non plus on n'avait vu une kyrielle d'Etats soumis à la loi de fer d'un oppresseur microscopique changer tout subitement leur fusil d'épaule sous le seul poids international de la droiture de tous les peuples de la terre; jamais non plus on n'avait vu des pénitents de la dernière heure protester soudainement, la main sur le cœur et jurer leurs grands dieux qu'ils n'avaient jamais collaboré avec l'assaillant et ne s'étaient mis docilement à son service, jamais non plus on n'avait vu l'Assemblée Nationale de la France républicaine, tous partis confondus, tenter désespérément et in extremis de sauver la face d'un gouvernement français immoral; jamais non plus la guerre entre l'éthique naturelle des humains et celle de leurs élus censés représenter les idéaux de la démocratie mondiale n'avait permis de raconter Canossa de la sorte.

2 - Tartuffe n'est plus à la fête

Mais la livraison au vainqueur de 1945 de la monnaie sonnante et trébuchante de la corruption posait à la France rien de moins que la question de la survie de la Ve République. Que faire quand l'Elysée souffre d'une vue tellement affaiblie qu'il ne voit jamais à plus de quinze jours de distance le tour que les évènements prendront nécessairement, tant sur le moyen que sur le long terme en raison de la logique interne et connue depuis des siècles qui commande la fatalité historique? Comment seule la France échapperait-elle à l'hypocrisie universelle et à l'immoralité des démocraties qui font soudain proclamer à M. Ban-Ki-Moon que le blocus de Gaza est "contre-productif, intenable et immoral", qu'il "punit des civils innocents", qu'il "doit être levé immédiatement" , que "tout doit être fait pour éviter un autre incident de ce type", que "toutes les parties concernées doivent agir avec responsabilité et en conformité avec le droit international", que les autorités israéliennes doivent fournir "un compte-rendu complet et détaillé" de l'opération menée par les commandos et qu'"une enquête impartiale, crédible, transparente et conforme aux critères internationaux" doit être menée? Décidément, trahir la vraie France vous entraîne dans un traquenard. Car voici que les Etats-Unis et Israël "estiment que l'Etat hébreu peut parfaitement s'acquitter d'une telle enquête" tandis que "les autres Etats, notamment les pays arabes, estiment qu'Israël ne peut se montrer impartial à enquêter sur ses propres agissements".

Ah ! Tartuffe n'est plus à la fête dans la Maison d'Orgon de la démocratie mondiale. Voici la France piégée par la cécité de M. Nicolas Sarkozy sur la scène internationale - piège que j'avais souligné sur ce site en ces termes : "Alors que M. Kouchner se montre tout effaré de n'avoir pas cautionné davantage un Etat génocidaire, se rendra-t-il à petits pas et l'échine basse à la frontière de Gaza, agitera-t-il le drapeau aux trois couleurs sur les remparts de la forteresse qui enferme un gigantesque peuple de la mort ? (…) M. Kouchner va-t-il, au nom de la France de 1789, partager les chapons d'Orgon sous les murs de Gaza? Notre République peut-elle assister les bras croisés, donc en complice silencieuse à la construction d'un camp de la mort de cette taille ? A quel moment l'odeur des charniers tue-t-elle le parfum des démocraties?"


3 - " Que peut-on faire, que peut-on faire, que peut-on faire ? " (Bernard Kouchner à l'Assemblée Nationale le 26 mars 2010)

Comme sous Vichy, c'est tout entière que la politique de la planète bascule à nouveau sous nos yeux du côté des forces encore enchaînées de la justice et de la liberté, comme sous l'occupation, ce sont deux visions radicalement opposées et inconciliables de la nature même de l'histoire et du destin des peuples et des nations qui se font face. Simplement, la démocratie mondiale est devenue à la fois floue, diffuse et désarticulée, de sorte que ce corps inerte et gigantesque ne présente plus de résistance structurée, simplement le chef d'orchestre de la guerre de la force et du glaive contre le droit international n'est autre que celle d'un petit peuple autrefois persécuté par Hitler et qui prend avec éclat la revanche de ses armes au prix de la métamorphose du monde entier en un camp de concentration dont il rédige seul le règlement et le mode de fonctionnement, simplement, le cadavre de la démocratie est placé sous respiration artificielle, de sorte que certains ressorts cachés à tous les regards donnent aux foules l'illusion que la démocratie remue encore des bras et des jambes et qu'elle s'avance en titubant sur la scène, simplement, la résistance n'occupe plus le plateau des Glières ou les forêts du Vercors, mais prend les armes à Ankara, à Brasilia, à Moscou, à Pékin - et la France de l'immoralité de M. Nicolas Sarkozy est devenue un corps trop flasque pour rejoindre la Résistance.

- Que peut-on faire ? Que peut-on faire ? Que peut-on faire ? Que peut-on faire ? , etc. (Bernard Koucher, Assemblée Nationale le 26 mars 2010), Un dialogue imaginaire, donc sérieux, entre M. Barack Obama et M. Benjamin Netanyahou, 4 avril 2010

Que faire quand, depuis 2007, le Président de la République s'est sans cesse et aveuglément rangé du côté de l'alliance immorale et contraire au droit international des Etats-Unis avec Israël, que faire quand, jour après jour, cette collusion guerrière et conquérante a ruiné dans l'œuf les initiatives diplomatiques pourtant timides de la France en direction de la Russie, de la Chine, de la Syrie et surtout de l'ensemble du monde arabe, que faire quand une Assemblée Nationale stupéfaite et prise de court fait semblant d'avoir enfin pris conscience de ce que l'enjeu est planétaire et qu'il engage rien de moins que la civilisation mondiale, que faire pour tenter de sauver les apparences quand, depuis soixante cinq ans, la démocratie viole le droit international et quand un gratte-ciel des subterfuges qui touchait les nues s'effondre, que faire quand l'heure a sonné du rendez-vous que le 11 septembre 2001 avait donné à une démocratie pilotée depuis un demi-siècle par les Etats-Unis et Israël, que faire quand la ligue arabe se range à son tour du côté de la Résistance? "Les ministres arabes des Affaires étrangères ont décidé au terme d'une réunion extraordinaire mercredi soir 3 juin 2010 au Caire de briser le blocus israélien imposé à la bande de Gaza "par tous les moyens", a annoncé le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa".

Mais comment oublier que ce sont les Etats-Unis qui ont organisé le blocus de Cuba au prix du sacrifice de "civils innocents", comme dit maintenant M. Ban Ki Moon et comme l'entonne tout soudain le chœur des faux repentis de la planète; comment oublier que les Etats-Unis ont affamé et déclaré la guerre à l'Irak sous le faux prétexte que Saddam Hussein allait pulvériser la planète en quarante cinq minutes; comment oublier que ce sont les Etats-Unis qui entendent maintenant affamer le peuple iranien et le châtier de ce que ses dirigeants entendent, en pleine conformité avec le droit international, se doter de l'énergie nucléaire pacifique et que la France aboie plus bêtement encoere que le maître-chien qui caresse son cou pelé?

Non seulement Israël ne fait qu'appliquer à Gaza la stratégie de l'extinction pure et simple des peuples récalcitrants à la domination de l'empire américain inaugurée dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, mais la France et l'Europe en laisse ont soutenu cette politique les yeux fermés, tellement un chef d'Etat privé de vision de l'avenir du monde ressemble à un lépreux agitant sa sonnette, sans doute dans l'attente que les bien-portants s'écarteront de sa route et se mettront à l'abri de la contagion. Ah !quel serait aujourd'hui le rayonnement de la France dans le monde si elle avait su prendre une avance gaullienne sur la niaiserie des nations!

4 - Le nouveau tribunal de la conscience

On ne saurait comprendre en anthropologue de la politique la métamorphose du terreau même sur lequel l'histoire en folie donnera encore et pour un court instant l'illusion de se ruer dans les servitudes d'hier si l'on néglige de mesurer la portée d'un retour même timide de l'éthique universelle dans l'arène de l'histoire, ce qui seul permettra une pesée de la guerre entre la politique actuelle de la sottise et les promesses de l'intelligence.

Certes, depuis près d'un siècle, les camps de concentration nazis, puis les goulags de l'empire soviétique avaient préparé l'irréversible mutation cérébrale d'une histoire du monde de plus en plus citée à comparaître devant un tribunal international de la raison. Mais le globe terrestre de l'époque ne s'était pas encore suffisamment rapetissé pour présenter des instantanés photographiques de tous ses habitants rassemblés autour des petits écrans où la conscience universelle se donne à voir sur les cinq continents sous les traits d'un personnage en chair et en os. Et maintenant, qui voit-on marcher en long et en large sur les "étranges lucarnes"? Une humanité soudainement devenue à elle-même la diva désemparée de sa propre exigence morale. C'est ce spectacle-là d'une naissance de l'éthique que le coup de force militaire d'Israël sur la "flottille de la paix" qui voguait dans les eaux internationales entre Chypre et Gaza a présenté sur l'écran géant de l'iniquité du monde. La télévision est montée en chaire à la place des Bossuet et des Bourdaloue et elle tient au monde entier le langage des droits de l'esprit.

Mais si un malin génie avait veillé à illustrer jusqu'à la caricature la postérité grouillante de Hitler et de Staline au cœur même de démocraties dites vertueuses, jamais il n'aurait imaginé une miniature du "péché" plus éloquente que celle du peuple juif peint en pied, non seulement en tenue de garde-chiourme galonné d'un gigantesque camp de concentration à ciel ouvert, mais revêtu de l'uniforme d'un Etat saintement décidé à verser un sang innocent à seule fin d'interdire au monde entier de panser les blessures et de nourrir une ville d'un million six cent mille affamés.

L'histoire des carnages a changé de coordonnées sur l'échiquier de la guerre. Pour la première fois, tous les peuples et toutes les nations de la terre ont vu de leurs yeux un champ de bataille rétréci à l'extrême, alors que les mémorialistes et les chroniqueurs d'autrefois en racontaient aux enfants des écoles le paysage et les péripéties avec force euphémismes et circonlocutions. De même qu'au Moyen Age, les paramètres petitement chronologiques de Clio se trouvaient subordonnées au mythe grandiose d'une délivrance prochaine, subite et miraculeuse du genre humain - il y suffisait d'un débarquement imminent du ciel sur la terre - de même, l'astéroïde de l'espérance se place désormais sur l'orbite d'un "salut" par la démocratie dans laquelle la guerre entre les riches et les pauvres a fait place, une fois de plus, à un drame bien plus originel - celui qui oppose les droits de Créon à ceux d'Antigone et les lois non écrites aux lois des Etats.

Ce qui importe désormais, ce n'est déjà plus le décompte des cadavres entassés à bord des navires où s'affairaient des sauveteurs aux mains nues, ce n'est déjà plus la chute d'une civilisation dans la piraterie en haute mer, ce n'est déjà plus la censure qui interdit encore à toute l'Europe placée sous le contrôle étroit d'Israël de diffuser le spectacle du carnage; ce qui compte maintenant, c'est que les cinq continents se regardent les uns les autres dans le petit miroir d'eux-mêmes où Israël renvoie chacun à sa propre image soudain dessinée en traits ineffaçables - ceux d'un assaut de soldats sur des civils désarmés.

Mais c'est sans s'en douter le moins du monde qu'Israël vient d'inventer le confessionnal de la démocratie mondiale. A seulement se regarder un instant dans ce réflecteur planétaire, chacun sait maintenant sur quels prie-Dieu d'une Liberté truquée il s'agenouillait hier encore, quel Tartuffe et quel bénitier recevaient ses dévotions sur la terre. C'est ce spectacle qui a tellement épouvanté l'Assemblée Nationale de la Ve République qu'elle s'est mise au garde-à-vous sous le drapeau de la France pour dire à Israël qu'elle était son amie et qu'à ce titre, elle lui adressait une sévère réprimande.

Certes, la montée de l'éthique de l'humanité sur les planches de l'Histoire a de quoi surprendre; mais ce qui malaxe désormais l'Histoire véritable, c'est que la pellicule sur laquelle l'histoire simiohumaine se réfléchit n'est plus matérielle, mais cérébrale; et c'est à la fois soudainement et goutte à goutte qu'elle sécrète le spectacle de la mort d'une civilisation.

5 - L'Amérique et Israël face au tribunal de l'Histoire

Aussi tous les regards d'une humanité effrayée par la statue du Commandeur qui s'est dressée devant elle se portent-ils maintenant sur les acteurs cachés derrière les décors. Certes, ils se dissimulent encore maladroitement sous les tapisseries ; mais c'est leur impuissance même à se soustraire à l'attention du monde qui nourrit le tragique nouveau dont l'histoire a revêtu la cuirasse. Jamais l'éthique souillée et piétinée de la planète face à six milliards de globes oculaires n'a provoqué une unification aussi subite des consciences, jamais une telle Pentecôte de la démocratie n'a coupé le souffle aux semi-évadés de la zoologie. C'est que, jusqu'alors, le vocabulaire de l'esprit était demeuré confiné dans l'abside poussiéreuse des Eglises. Et voici qu'une autre voix renverse les clôtures de l'humanitarisme mondial, voici qu'un autre appel brise les barrières de la piété culturelle au petit pied des Etats. Dans la nuit du 31mai 2010, on a vu les chancelleries des plus grands Etats quitter soudain les parcs d'attraction de l'éthique et dévaler sur les trottoirs.

Dès les premières heures de la matinée, un simianthrope nouveau et quasiment miraculé a manifesté sa fureur, sa révolte et son dégoût; et chacun a tourné ses regards vers l'Amérique. Les fuyards de la nuit animale se demandent maintenant comment ils vont se trouver dignement représentés par leurs plus hauts dirigeants, quelles âmes et quels cœurs vont prendre la direction de l'Histoire du monde , comment le défi de la honte et de la colère va se trouver relevé par les pédagogues assermentés de la démocratie mondiale. Le géant américain, jusqu'alors ligoté, bâillonné, garroté par un minuscule agresseur va-t-il briser le joug de l'immoralité du monde ? Mais quel spectacle que celui d'un Hercule placé sous la loi d'airain et le commandement d'un nain ! La guerre civile larvée qui, depuis lors, fait bouillonner les consciences s'est déclenchée cette nuit-là.

Certes, sitôt que les démocraties eurent terrassé le marxisme, le capitalisme avait montré le nouveau visage de l'immoralité du monde; mais, à partir de la chute du mur de Berlin, en 1989, la sauvagerie connaturelle à ce système de production délocalisable et mécanisable à l'infini avait pris la relève économique de la barbarie du nazisme et du stalinisme au sein d'une économie fondée sur la mondialisation de la pauvreté. Et maintenant, Israël enfantait une barbarie révolue et tellement stupide que jamais les scénaristes les plus niais de Hollywood ne se seraient risqués à seulement imaginer un scénario aussi sot que de lancer à grand tapage et dans toutes les salles obscures du monde une super production de la Metro Goldwin Mayer dans laquelle des enfants tueurs auraient joué en riant avec la mort parmi les bonbons et les chaises roulantes.

Le réel se serait-il accoutumé à dépasser la fiction? Les massacres d'autrefois entre les défenseurs d'un prodige sacré - d'un côté, les cellules du pain et du vin de la messe se mettaient à l'écoute de certaines formules liturgiques immuables et se changeaient docilement en chair et en sang, de l'autre, de fieffés désensorceleurs demeuraient tout pantois devant tant de sottise - les massacres pieux du passé, dis-je, ont fait leur temps; et maintenant, Israël invoque des miracles plus forts encore. Primo, dit-il, les porteurs de pain aux affamés doivent se trouver empêchés de nuire, parce que des cargos chargés, eux, d'armes de guerre pouvaient suivre à la trace un sillage apparemment inoffensif; secundo, les affamés de Gaza mangeaient tellement à leur faim - il n'y avait encore que soixante cinq pour cent d'enfants rachitiques entre neuf et douze ans - qu'il fallait les protéger des ravages de l'obésité qui les guettait.

Mais il existe une relation aussi frappante qu'inattendue entre la chute des mystères religieux dans des subterfuges cultuels ridicules et la dégringolade de la sacralité démocratique d'Israël dans le grotesque de l'arraisonnement d'un convoi humanitaire: car le mythe de la liberté avait accouché d'une nation censée se trouver sanctifiée d'avance pour avoir été portée sur les fonts baptismaux de la liberté et de la justice. Le "peuple élu" était revenu sur ses terres; et depuis lors, il s'était mis à l'écoute, disait-on, de la voix et des vœux de la civilisation américaine, qui est une religion du Bien. Et voici que ce miracle de la piété des modernes tombait dans le sanglant. Si l'on n'écoute plus les oies du Capitole, le gosier de la démocratie planétaire aurait-il donc pris leur relais? C'est ce subterfuge qui placera l'auto-désacralisation suicidaire d'Israël au cœur des apostasies démocratisées, c'est cela qui scellera les retrouvailles des chroniqueurs et des mémorialistes fatigués avec l' axe vivant de l'histoire qu'on appelle l'éthique.

6 - La disqualification de l'Olympe des démocraties

Car il est apparu à tous les regards qu'il est stérile d'emprunter les chemins de l'aventure humaine avec des béquilles de notaires et de greffiers et que les profanations vivifiantes sont toujours des dénonciatrices de la sottise des idoles d'une époque. C'est ainsi que la réfutation des dieux caquetants par la voix des oies du Capitole avait donné au christianisme de l'époque une avance cérébrale non négligeable sur les dieux vieillis des Romains. Et voici que les Célestes des Anciens sont devenus des idéalités, donc des acteurs verbaux, et voici qu'ils ripaillent sur un Olympe où leurs seuls concepts suffisent à garantir la sainteté de leur trône. Mais leur désacralisation accélérée par les soins affairés d'Israël leur arrache leur plumage. Ce ne sont que des trompeurs invétérés, de fieffés menteurs et des attrape-nigauds chevronnés. Jamais ces dieux-là n'ont illustré les vertus qu'ils étaient censés incarner.

Prenez la Liberté et la Justice: ne vous y trompez pas, ce sont des déguisements sonores du plus vieux des dieux, celui de la guerre. Mais les yeux de l'intelligence du simianthrope commencent de s'entre-ouvrir; et déjà il porte un regard nouveau sur les autels et les dévotions propres aux démocraties. Bientôt le pourrissement des prie-Dieu de la Liberté ouvrira l'œil du monde entier sur les nouveaux poulets du sacrifice. Car la conversion précipitée des démocraties à la faiblesse d'esprit des devins du paganisme les a d'ores et déjà livrées au néant politique: c'est à partir du massacre par les légions de Jahvé des sauveteurs désarmés d'une ville affamée que le monde a commencé de perdre la foi dans le plumage des démocraties verbales et que le déclin de l'Amérique a suivi un chemin parallèle à celui d'Israël.

Certes, il y avait longtemps que le soleil du Nouveau Monde plongeait à l'horizon et s'abîmait dans la mer, longtemps que l'éclat de cette étoile se perdait dans les brumes du crépuscule de la Liberté, longtemps que ses feux avaient pâli aux yeux de tous les peuples et de toutes les nations de la terre. Mais, cette fois-ci, chacun se pinçait et se tâtait, incrédule, chacun suivait du regard et dans l'effarement les pas du dieu des idéalités, chacun attendait qu'une parole de vérité tombât de la bouche d'une idole que le monde entier avait acclamée un an seulement auparavant.

Dans un premier temps, M. Barack Obama a gentiment demandé à Israël de lui expliquer sa politique. Cette proposition loyale ou faussement innocente aurait pu prendre un tour philosophique. Dans ce cas, elle aurait signifié que la politique est l'art et la science des nations d'obtenir des avantages économiques, industriels et commerciaux au détriment les unes des autres ou de s'armer du sceptre d'une gloire militaire à l'échelle mondiale et qu'il y faut des méthodes réfléchies et rationnelles, donc de nature à satisfaire des ambitions légitimement affichées. Cette définition de la politique reposerait sur deux postulats de la logique universelle: il ne serait pas rationnel de nourrir la soif de régner d'un Etat à prétendre convertir des nations étrangères à des croyances religieuses qui ne répondraient pas à leur esprit; et il ne serait pas rationnel non plus de se forger des armes de sorciers, telles les totems, les amulettes et les grigris. M. Barack Obama aurait demandé à Israël de lui expliquer quels intérêts positifs il avait satisfaits à humilier l'ambassadeur de la Turquie quelques semaines auparavant - il l'avait ridiculement placé sur une chaise basse et fait diffuser la scène à la télévision; et maintenant non seulement il croyait triompher à arraisonner en haute mer un navire voguant sous le pavillon de ce puissant voisin, mais à y assassiner dix passagers.

Il est bientôt apparu qu'en l'absence de réponses logiques à ces questions cartésiennes, M. Barack Obama s'est vu contraint de demander à son tour la levée du siège de Gaza et de le déclarer "intenable". Mais alors, il permettait à M. Netanyahou de se poser en victime faussement innocente et apparemment affligée du torrent d'hypocrisie qui tombait dru comme grêle sur Israël, puisque les Etats-Unis collaboraient activement avec la France et avec l'Egypte à l'enfermement de la ville-martyre derrière un mur d'acier enfoncé jusqu'à vingt mètres sous la terre. Faut-il donc un si grand génie de la politique et une si profonde connaissance du genre humain pour savoir qu' à l'âge d'internet et de la télévision, le blocus d'une métropole de la taille de Paris en 1870 allait nécessairement déclencher une croisade mondiale de l'éthique de tous les peuples de la terre.

7 - Le cas de M. Biden

La seconde question que le blocus de Gaza a fatalement et de manière irréversible posé à la planète est de savoir si une nation de trois cent millions d'habitants peut confier les plus hautes fonctions dans l'Etat à des citoyens juifs sans les mettre en conflit douloureux et insoutenable avec leur conscience et leur âme. On sait que M. Barack Obama a nommé un Américain qui se proclame officiellement sioniste au poste de vice-Président des Etats-Unis et que, dans un premier temps, ce bi-national psychique s'est montré à la hauteur de ses responsabilités à l'égard de sa patrie d'origine. N'avait-il pas exprimé sa loyauté et son patriotisme quand il s'était indigné de la construction de mille six cents logements juifs supplémentaires à Jérusalem Est et de l'expulsion de leurs logements d'autant de Palestiniens? Et voici que, dans un second temps, le deuxième personnage de la plus puissante démocratie du monde faisait semblant d'ignorer que la "flottille de la Liberté" avait engagé quarante Etats pacifiques dans une mission exclusivement humanitaire; et voici qu'il proclame le droit d'Israël de les arraisonner en haute mer afin d'en vérifier soi-disant le chargement.

Naturellement, ce spécialiste du droit international et cet ancien Président de la Commission des affaires étrangères du Sénat sait fort bien qu'en vertu d'une disposition récente du droit international - il s'agit de lutter plus efficacement contre la drogue et le "terrorisme" - un Etat qui nourrira des soupçons sincères concernant la nature d'un transport maritime devra demander l'autorisation de l'arraisonner à l'Etat dont le navire portera le pavillon.

Or, aux journalistes qui lui annonçaient le coup de force d'Israël et le massacre qui en était résulté, M. Biden a répondu : "Et alors ? Où est le problème?" Quand le vice-Président et le chef de Cabinet de la Maison Blanche sont l'un sioniste, l'autre citoyen israélien, le problème devient exclusivement politique; et ce n'est plus une question de courage civique, mais un devoir élémentaire de la poser. L'Américain moyen est en droit de savoir si la citoyenneté peut demeurer l'apanage naturel d'une partie considérable de la population qui, depuis 1947, se réclame de fait et en acte de son appartenance quasi exclusive à un autre Etat et sert les intérêts d'une nation étrangère sans s'en cacher le moins du monde, et cela au plus haut niveau de l'Etat. Et que dire de l'assassinat de passagers par l'arraisonneur?

C'est pourquoi l'effet collatéral le plus gigantesque et le plus inévitable du blocus de Gaza aura été de poser pour la première fois à la face du monde la question des conditions objectives du patriotisme: un citoyen de religion juive ne sera-t-il donc fidèle à la nation dont il revendiquera la citoyenneté que dans les cas bénins où les intérêts qu'il jugera vitaux d'Israël ne lui paraîtront pas concernés? M. Jean Daniel a soulevé la question en France, à propos du Comité représentatif des institutions juives de France; qu'il est allé jusqu'à juger "judéo-centriste" à titre "obsessionnel" et "pathologique". Mais si le vice-Président et le chef de Cabinet de la Maison Blanche peuvent défendre les intérêts vitaux de l'Etat étranger auquel ils appartiennent corps et âme et s'opposer à la politique de leur pays et à celle du locataire du bureau ovale, comment ne pas définir juridiquement la haute trahison sur des données objectives nouvelles?

Car le monde entier a compris que l'alliance du glaive de la Liberté avec celui de Jahvé était en acier trempé; et M. Netanyahou a pu, dans la foulée, déclarer qu'Israël était tombé dans un guet-apens tendu par les méchants : il lui avait bien fallu, hélas, tenter de sauver sa vie les armes de la Justice à la main.

8 - Le destin de l'Amérique

Depuis longtemps mis en place, les mécanismes économiques et militaires d'un déclin fatal ont commencé de conduire l'empire américain au naufrage. Mais pour accéder à une chute d'une rigueur et d'une précision aussi implacables, il aura fallu le déclencheur d'un défi à l'éthique de la planète. Alors seulement le navire a perdu son capitaine, son gouvernail et son gréement. Gaza aura définitivement marginalisé le Nouveau Monde. La terre entière l'a compris quand, le 5 juin 2010, M. Barack Obama s'est vu contraint, sous l'autorité de son entourage israélien, de demander inutilement au vaisseau irlandais qui prenait la relève de la flottille de la Liberté, de se soumettre à la volonté d'Israël et de renoncer à secourir les affamés de Gaza.

Puis la guerre est devenue ouverte entre M. Barack Obama et le vice-Président, puisque le 5 juin la Maison Blanche affirmait de nouveau que le "le blocus israélien imposé depuis quatre ans ans à Gaza n'est pas tenable et doit être changé" alors que, de son côté, M. Biden déclarait qu'Israël "jouit pleinement du droit d'interception et de perquisition des bateaux qui voudraient briser le blocus" et que le massacre du 1er juin était "justifié".

Comment la question de la loyauté de tous les juifs du monde à l'égard de leur patrie d'adoption ne serait-elle pas posée si un vice-Président des Etats-Unis peut faire passer publiquement les intérêts d'Israël avant ceux de Washington? N'est-il pas d'ores et déjà évident que le déclin de l'empire sera conduit par Israël et à son profit?

Bientôt la dette américaine atteindra cinq cents milliards de dollars - en 2010, elle ne s'élevait encore qu'à cinquante mille milliards. Alors, il ne sera plus possible ni d'entretenir à fonds perdus plus de mille deux cents garnisons et places fortes sur tout notre astéroïde, ni assurer leurs communications en pure perte et au prix exorbitant de l'entretien d'une flotte de guerre qu'il faut faire naviguer jour et nuit sur tous les océans du monde. L'Angleterre et l'empire ottoman ont connu le même engloutissement de leurs armes et de leur ubiquité, parce que l'argent n'est jamais le nerf de la guerre qu'à l'échelle des nations, non de la mappemonde.

Déjà la Chine a commencé d'acheter à bas prix ou pour rien les fleurons de l'industrie de l'adversaire; déjà les monceaux de la monnaie fictive que le nouveau roi Midas se trouve contraint d'imprimer à vide - des montagnes de dollars imaginaires, mais Washington est condamné à feindre de les tenir pour réels, sauf à précipiter son naufrage monétaro-militaire - ont rendu évident qu'Israël va juguler l'histoire du monde pour une génération encore. Aussi Gaza n'est-il qu'un avant-poste illusoire de l'expansion du grand Israël: si ce leurre tombe, si un Etat palestinien en trompe-l'œil se construit sur le retrait de Jahvé de la forteresse des affamés, alors tout le monde verra clair comme le jour que l'obstacle réel à une paix impossible par nature et par définition n'est autre que le statut non négociable de Jérusalem, parce que jamais l'Etat hébreu ne deviendra légitimable sur la scène du monde au prix d'une apostasie universelle - celle d'une Démocratie mondiale qui accorderait la bénédiction du droit international à un Etat fondé sur le vol de son territoire - sauf à démontrer à la face de la terre et pour les générations à venir que les idéaux de la démocratie n'étaient précisément que les oies du Capitole des modernes et que leur caquetage sur l'Olympe demeurait celui des dieux du sang et de la mort. C'est pourquoi l'histoire véritable de la planète est redevenue celle de l'éthique des Etats; et c'est pourquoi la véritable vengeance des peuples humiliés par leur abaissement spirituel fait de leur oppression même le nouveau levain de la civilisation mondiale.

9 - Regarder l'histoire au fond des yeux

On sait quelle révolution du "Connais-toi" cette prise de conscience tardive du genre simio humain a inaugurée in extremis. Depuis lors, c'est dans la nuit que les descendants du chimpanzé cherchent leur étoile.

La nuit est plus panoptique que le soleil. La lumière aveugle, la noirceur éclaire l'étendue qu'elle habite. Il faut le recul des ténèbres pour embrasser le spectacle du débarquement des peuples et des nations dans l'arène des Etats. Il faut le secours du silence et du vide pour apercevoir l'antique effigie de César monter sur les planches où l'attend une éternelle Antigone.

A l'heure où ces lignes seront accessibles sur internet, la presse quotidienne et plusieurs hebdomadaires auront commencé de publier des commentaires pertinents en diable; et pourtant, il n'est pas d'événement de nature à illustrer davantage que le siège de Gaza le fossé qui sépare l'ambition de la spéléologie anthropologique, psychanalytique et critique, d'une part, de l'examen seulement historique et politique, d'autre part. Certes, le scanner ne saurait rivaliser avec la photographie en couleur. Mais que reste-t-il des cosmétiques et des parfums à fleur de peau quand l'écran grouille de cellules affolées au plus profond du drame de la vie et de la mort d'une cité d'un million et demi d'habitants?

Pour la première fois depuis la fin du monde antique le jeu des potences avec les consciences retrouvera ses acteurs originels. Israël est appelé à y jouer son rôle le plus ancien, celui de la victime suicidaire à force de se proclamer innocente. Les décors sont plantés, les personnages vont entrer en scène. La planète est redevenue le théâtre de la guerre de l'esprit. Le sort de chacun est gravé sur les planches, le destin ne fera pas de quartier - il faudra apprendre à regarder l'histoire au fond des yeux.

Manuel de Dieguez