Claude Demelenne, un héritage

J'ai déjà évoqué le clown Claude Demelenne un certain nombre de fois et bien je vais aujourd'hui en finir... L’univers demeléen est un univers aux coordonnées simples et à la structuration binaire. Le bagage conceptuel qui lui permet de rendre compte de sa « réalité » est pour le moins léger. Au point où il peut être compris par un enfant de cinq ans. Voici les mots clé de ce monde enchanté : Progressiste (« lui », « le bien »!), islamistes (« les autres », « le mal »), jeune arabo-musulman (« les autres », « le mal »), gauchisme angélique (« les autres » qui sont des anciens « lui », « le mal » qui se croit le « bien »), fanatisme (« les autres », le « mal »), prosélytisme (« les autres », « le mal »), racisme anti-juifs et anti-occident (sic !) (les « autres », le « mal), l’Iran (« les grands Autres », le « mal absolu »)…

Et dans cette mythologie* demeléenne, où de toute éternité les forces du « bien » affrontent en un combat immémorial les forces du « mal », le chevalier du « progressisme », l’éclaireur éclairé qu’est Demelenne n’a de cesse de tirer l’alarme, mais en vain, pauvre de lui, tragédie déchirante, personne ne l’écoute… Incommunicabilité cruelle du monde, le pauvre Demelenne se voit touché du « syndrome de Calimero »…

Ainsi va la « narrativité » demeléenne, on ne sait pas si elle relève d’une sous-production hollywoodienne destinée à des pré-pubères boutonneux ou bien se fonde sur la pensée « profonde » d’un trisomique échappé d’une institution spécialisée… Pas même le Benjy de Faulkner ne pourrait nous le dire !

Par ailleurs, là réside la clé de l'énigme, on est frappé en lisant la prose demeléenne par son obsession pour la deuxième guerre mondiale, le discours demeléen reste bloqué sur les années ’30, l’essentiel de son référentiel y fait mention (lexique, « valeurs »…). On y trouve pêle-mêle : « résistant », « combat », « munichois », « collabo », « putsch » , « renoncement » , « travail de sape », « perdre du terrain », « compagnon de route », « idiot utile », « opération de noyautage »… Comme toute pensée obsessionnelle et névrotique, elle cache et révèle tout à la fois un « trauma » premier dont l’agent n’arrive pas à se défaire… Lequel ? Une hypothèse? Voici !

*« Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication, mais celle du constat : si je constate l’impérialité française sans l’expliquer, il s’en faut de bien peu que je ne la trouve naturelle, allant de soi : me voici rassuré. En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie: il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse : les choses ont l’air de signifier toutes seules...» (Roland Barthes)

Nique la France!


« L’idée de patrie nous répugne, le patriotisme est une hystérie » « la France n’existe pas ! » (André Breton )

Du « tourisme de l'âme» et de la guerre

« Des attaques massives, d’une agressivité planifiée, ont été lancées contre les sociétés arabes et musulmanes contemporaines, accusées d’arriération, d’absence de démocratie et d’indifférence pour les droits des femmes. Au point de nous faire oublier que des notions telles que la modernité, les Lumières et la démocratie ne sont en aucun cas des concepts simples et univoques que chacun finirait toujours par découvrir, tels les œufs de Pâques cachés dans son jardin. L’inconscience stupéfiante de ces jeunes communicateurs arrogants, qui parlent au nom de la politique étrangère sans posséder la moindre notion vivante (ni la moindre connaissance du langage des gens ordinaires), a fabriqué un paysage aride, prêt à accueillir la construction par la puissance américaine d’un ersatz de libre « démocratie » de marché. Inutile de connaître l’arabe, le farsi ou même le français pour pontifier sur l’effet domino de la démocratie dont le monde arabe aurait le plus grand besoin.

La volonté de comprendre d’autres cultures à des fins de coexistence et d’élargissement de son horizon n’a rien à voir avec la volonté de dominer. Cette guerre impérialiste - concoctée par un petit groupe de responsables américains non élus et menée contre une dictature du tiers-monde déjà dévastée, pour des raisons idéologiques liées à une volonté de domination mondiale, de contrôle sécuritaire et de mainmise sur des ressources raréfiées - est certainement une des catastrophes intellectuelles de l’histoire, notamment parce qu’elle a été justifiée et précipitée par des orientalistes qui ont trahi leur vocation de chercheurs. Des experts du monde arabe et musulman comme Bernard Lewis et Fouad Ajami ont exercé une influence majeure sur le Pentagone et le Conseil national de sécurité de M. George W. Bush : ils ont aidé les faucons à penser avec des idées aussi grotesques que l’« esprit arabe », ou le « déclin séculaire de l’islam ».

Actuellement, les librairies américaines sont remplies de volumes épais aux titres tapageurs évoquant le lien entre « islam et terrorisme », l’« islam mis à nu », la « menace arabe » et autre « complot musulman », écrits par des polémistes politiques prétendant tirer leurs informations d’experts ayant soi-disant pénétré l’âme de ces étranges peuplades orientales. Ces bellicistes ont bénéficié du renfort des chaînes de télévision CNN et Fox News, ainsi que d’une myriade de radios évangélistes et conservatrices, de tabloïds et même de journaux respectables, tous occupés à recycler les mêmes généralités invérifiables afin de mobiliser l’« Amérique » contre les démons étrangers.

Sans cette impression soigneusement entretenue que ces peuplades lointaines ne sont pas comme « nous » et n’acceptent pas « nos » valeurs, clichés qui constituent l’essence du dogme orientaliste, la guerre n’aurait pas pu être déclenchée. Tous les puissants se sont entourés de tels chercheurs à leur solde, les conquérants hollandais de la Malaisie et de l’Indonésie, les armées britanniques en Inde, en Mésopotamie, en Egypte et en Afrique de l’Ouest, les contingents français en Indochine et en Afrique du Nord. Ceux qui conseillent le Pentagone et la Maison Blanche usent des mêmes clichés, des mêmes stéréotypes méprisants, des mêmes justifications pour l’utilisation de la puissance et de la violence. « Après tout, répète le chœur, ces gens ne comprennent que le langage de la force. » A ces conseillers s’ajoute, en Irak, une véritable armée d’entrepreneurs privés à qui tout sera confié, de la publication des livres d’école à la rédaction de la Constitution et la refonte de la vie politique, jusqu’à la réorganisation de l’industrie pétrolière.

Chaque nouvel empire prétend toujours être différent de ceux qui l’ont précédé, affirme que les circonstances sont exceptionnelles, que sa mission consiste à civiliser, à établir l’ordre et la démocratie, et qu’il n’utilise la force qu’en dernier recours. Le plus triste est qu’il se trouve toujours des intellectuels pour trouver des mots doux et parler d’empires bienveillants ou altruistes…»

Edward Saïd

N.B. : Concernant le « tourisme de l'âme » : « Les déclarations qui prétendent dire ce qu'il en est de « l'expérience des femmes » sont particulièrement susceptibles d'être simultanément un effet et un facteur de ce que Wendy Rose, dans un poème sur les appropriations de l'expérience des Indiens d'Amérique, nomme très justement « le tourisme de l'âme ». Les études féministes doivent approcher en connaissance de cause la ligne très fine qui départage l'appropriation de l'expérience (jamais innocente) d'autrui et la délicate construction d'affinités tout juste envisageables, de connexions tout juste possibles mais qui pourraient néanmoins bel et bien faire la différence dans les histoires locales et mondiales. Le discours féministe et le discours anticolonialiste sont engagés dans l'entreprise subtile et délicate entre toutes d'élaboration d'affinités et de connexions, projet qui ne vise surtout pas à faire de l'expérience propre ou de celle d'autrui la source d'un récit clos sur lui-même. Cela ne va pas sans difficultés, et « nous » échouons souvent à les lever. Personne n'a de mal à citer des discours féministes, antiracistes ou anticoloniaux qui reproduisent l'autre et le soi en sources de discours clos, qui ne savent pas comment s'y prendre pour tisser des affinités mais savent très bien bâtir des oppositions. Cela étant, « nos » textes résonnent aussi de l'espoir qu'un jour nous finirons par apprendre à construire non plus des identités, mais des affinités. » (Donna Haraway, « Des singes, des cyborgs et des femmes - La réinvention de la nature ».)

L'Europe et la nouvelle politique de la peur


Il existe en Europe une nouvelle ligne de fracture. Ce n’est plus un rideau de fer, mais une intolérance radicale, celle d’une certaine classe politique qui de nouveau choisit d’attribuer aux minorités la responsabilité des malheurs qui accablent leurs pays. En Europe de l’Ouest, ce sont les Musulmans. En Europe de l’Est, ce sont les Juifs, les Roms, ou les homosexuels. Aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders a grimpé dans l’opinion jusqu’à remporter en mars les élections sur un programme populiste anti-Musulman et anti-Coran. En Hongrie, le parti Fidesz a fait un joli score lors des dernières élections avec ses attaques sur le "grand capital juif… qui vise à dévorer le monde entier". À la droite du Fidesz, on trouve un parti ouvertement antisémite, le Jobbik, qui est à deux sièges des Socialistes. Ses leaders ont fait part de leur intention d’entrer au parlement à Budapest vêtus de l’uniforme néonazi de la Garde Hongroise d’avant-guerre.

Les spécialistes en science politique contemporains n’aiment pas souligner la composante antisémite. Ils préfèrent utiliser les termes "populiste radical", mais pour quiconque connaît un tant soi peu l’histoire européenne, comment ignorer le parallèle avec une pensée politique fondée sur la violence antisémite ? Au cours de la première partie du siècle dernier, la dislocation de l’économie et la perte de confiance envers la classe politique traditionnelle ont permis l’émergence de mouvements ultranationalistes. Aujourd’hui, la récession mondiale et la quête d’un bouc émissaire à blâmer pour la perte de son emploi et de son revenu entraînent la résurgence de ces idées politiques toxiques.

Le leader du Fidesz, Viktor Orban, était après 1990 un évangéliste de la libre concurrence et du marché plein de jeunesse. Aujourd’hui, son propos s’est teinté de nationalisme. Ses opposants socialistes ont dû accepter un plan d’austérité du FMI. À la différence de la Grèce — qui pour l’instant reçoit l’aide de ses partenaires de l’eurozone — la Hongrie a dû se débrouiller seule quand il a fallu rembourser avec une monnaie toujours plus dévaluée, le forint, des emprunts contractés en euro à l’époque du boom économique pour acquérir maisons et voitures. Il n’a pas été trop compliqué de faire porter le chapeau au gouvernement socialiste, à la globalisation et au grand capital international. Mais Fidesz a choisi d’aller plus loin. Pour flatter l’électorat d’extrême droite, un parlementaire Fidesz, Oszkar Molnar a déclaré qu’il était temps de donner la "priorité aux intérêts hongrois sur ceux du grand capital international, le capital juif".

À l’instar du Front National de Jean-Marie Le Pen en France, Jobbik bénéficie du soutien d’environ 15 % de l’électorat hongrois. Le parti d’extrême droite tchèque ODS a dû démettre son leader, l’ancien premier ministre Mirek Topolanek, qui s’en était pris aux origines juives de l’actuel premier ministre tchèque et fustigé l’homosexualité du ministre des transports. Dans un ouvrage récent, La droite radicale populiste en Pologne, Rafal Pankowski, professeur de science politique à Varsovie formé à Oxford, écrit : "l’antisémitisme est essentiel à la droite populiste polonaise. Le nombre de juifs vivant aujourd’hui en Pologne est minime, mais le préjugé antisémite sert de code à une hostilité générale envers la diversité et la démocratie [libérale] polonaise". Pour l’heure, toute critique du nationalisme politique est suspendue, les Polonais portant le deuil de leur président Lech Kaczynski et des autres responsables nationaux tués lors du crash aérien survenu au début du mois.

Le bilan des activistes de son parti — et notamment de Michal Kaminski, parlementaire le plus connu de Pologne et leader d’un petit groupe d’extrême droite au parlement de Strasbourg — est néanmoins dérangeant. Kaminski, admirateur de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, parle des homosexuels en termes orduriers et déclare qu’il ne s’excusera pour le massacre des Juifs en terre polonaise pendant la deuxième guerre mondiale que le jour ou "les Juifs s’excuseront pour les meurtres de Polonais".

Les grands partis politiques ont tenté de minimiser la résurgence des violences à l’encontre des minorités. Mais au parlement européen, le Fidesz est affilié au Parti Populaire Européen, le groupe de centre-droit, qui fédère la CDU, parti d’Angela Merkel au pouvoir en Allemagne, l’UMP de Nicolas Sarkozy, dont le gouvernement est aux affaires en France, et les partis conservateurs au pouvoir en Suède, en Italie et en Belgique. Lorsque l’extrémiste autrichien Jörg Haider avait rejoint une coalition de gouvernement en Autriche, voici une dizaine d’années, l’Union Européenne avait soumis Vienne à une quarantaine politique jusqu’à son départ. Or, le Fidesz dispose d’une importante majorité bâtie sur des attaques sur le "grand capital juif", prodiguées en des termes qu’Haider lui-même n’a jamais osé utiliser.

On le voit, le populisme radical — anti-musulman en Europe Occidentale, antisémite en Europe orientale, et partout xénophobe et anti-immigrationniste — n’est plus confiné aux extrêmes. Lors des élections générales britanniques, les grands partis font tous des concessions à la xénophobie ambiante en employant vis-à-vis des immigrants un langage qu’ils estimeraient intolérable s’il était utilisé envers des citoyens britanniques vivant et travaillant à l’étranger. Les comparaisons avec l’Europe d’avant-guerre ne doivent pas pour autant être exagérées. Le fascisme est mort, et ne reviendra pas. Mais une pensée politique fondée sur l’intolérance est à l’œuvre en Europe, et personne ne sait comment l’affronter.

Denis MacShane (ancien ministre des affaires européennes du gouvernement britannique)

Aimé Césaire et Frantz Fanon. Portraits de (dé)colonisés

Ils sont tous deux Martiniquais. Ils ont tous deux lutté contre le colonialisme et l'héritage de la traite et de l'esclavage. L'un est célébré par la République française (Césaire), l'autre presque ignoré (Fanon).

L'analyse croisée de leur biographie et de leurs écrits éclaire les débats les plus actuels sur la mémoire des femmes et des hommes d'origine africaine et les difficultés à se débarrasser de l'aliénation coloniale.
Aimé Césaire (1913-2008 ; Cadastre 1961, Tragédie du roi Christophe 1963), le poète et le chantre de la négritude, député-maire de Fort-de-France, s'élève avec vigueur et lyrisme contre le passé de la colonisation. Il milite en faveur d'une autonomie négociée au sein de la République métropolitaine. Ses prises de position, tant littéraires, mémorielles que politiques, marquent fortement la communauté antillaise et plus généralement la diaspora africaine.
Frantz Fanon (1925-1961 ; Peau noire, masques blancs 1959, L'an V de la révolution algérienne 1959, Les damnés de la terre 1961), médecin et psychiatre, se confronte aux faux-semblants identitaires des colonisés dans les départements d'Outre-mer et d'Afrique du Nord : ses consultations psychiatriques lui révèlent les stigmates infligés par leur statut aux Antillais et aux immigrés maghrébins et sahéliens. Il dénonce les pratiques asservissantes qu'impose l'assimilation et devient ainsi le porte-parole des générations contestataires.
Ces deux fils de la Martinique ont atteint une dimension universelle qui aujourd'hui particulièrement nous donne la mesure et l'intelligence des attentes et des enjeux de l'ère post-coloniale.
Pierre Bouvier est professeur émérite à l'Université Paris X-Nanterre, chercheur au Laboratoire d'anthropologie des institutions et des organisations sociales (IIAC/CNRS/EHESS). Membre de l'Association internationale de sociologie, de l'Association internationale des sociologues de langue française, de l'Association française des anthropologues, il est le fondateur de la revue Socio-anthropologie, revue interdisciplinaire de sciences sociales. On lui doit l'invention du terme « lien social » ainsi que de nombreuses études sur Fanon.

Sommaire:

Introduction : Les morts saisis par les vivants

1ère Partie : La scène coloniale
A. L'émergence du colonialisme
B. Les Antilles avant la seconde guerre mondiale
C. La Martinique, l'île aux fleurs

2ème Partie : Les alternatives poétiques et politiques
A. Une narration discursive : la négritude
B. Bovarysme et assimilation
C. Les prises de conscience
D. Césaire entre départementalisation et autonomie

3ème Partie : La radicalité en actes
A. L'Algérie coloniale
B. Médecin à Blida
C. Les damnés de la terre
D. Les lacunes idéologiques
E. Césaire et Fanon à Rome : communauté, racisme et culture

4ème Partie : Le syndrome post-colonial hier et aujourd'hui
A. Présence de Césaire et de Fanon
B. Vers le transnational

Les Belles Lettres
Entretien avec Pierre Bouvier

Des indépendances aux belges d’origine…et d’ascendance noires

2010, départ des jubilés des indépendances des territoires occupés par la Belgique. L’occasion de revenir sur l’histoire de la colonisation et ses prolongements dans l’histoire présente.

Bien sûr, la décolonisation officielle du Congo en 1960 suivie de celles du Burundi et du Rwanda en 1962 vont induire un certain nombre de changements. Des transformations majeures d’ordre institutionnel et de gestion puisque l’émergence des « jeunes » Etats indépendants va voir apparaître de nouveaux régimes. Le développement de nouveaux types de rapports allant de l’assistance technique à la coopération au développement. Des bifurcations de trajectoire tant pour les ressortissants des anciennes colonies – étudiants pour la plupart – présents sur le territoire belge que dans le chef des ex agents coloniaux. Autant de changements s’opérant sur fond de continuité. Des changements, pas des recommencements, gardant de fortes filiations avec les périodes précédentes.

Ces changements ont longtemps continué et continuent encore aujourd’hui à nourrir des rapports ambigus entre les différentes composantes de la société belge. Forçant à considérer qu’avec les indépendances survivent de fortes dépendances symboliques à la colonisation et une série de frustrations postcoloniales. Le jubilé des indépendances, moment à honorer. Mais dans quel sens?

Nous craignons de voir les célébrations des indépendances s’entourer de discours et de festivités officiels, aux caractères convenus et commémoratifs uniquement. Cela avec le danger de faire basculer l’Histoire dans un passé déconnecté de ce qui se passe aujourd’hui. Il semble, au contraire, indispensable de donner une épaisseur, voire des épaisseurs à la décolonisation qui est trop souvent présentée comme un point de rupture dans l’Histoire.

Il sera donc proposé d’évoquer les indépendances non pas dans un brouhaha mêlant tous azimuts commémorations d’événements historiques isolés et valorisation du folklore, mais en revenant sur les épaisseurs tant spatiale que temporelle qui font de la (dé)colonisation un sujet toujours actuel. Ce qui nécessitera sûrement de briser toute une série de non-dits pesant lourdement sur le passé-présent colonial et d’aller fouiner dans des savoirs et connaissances occultés ou, à tout le moins, négligés.

Épaissir ce point de l’Histoire reviendra notamment à voir comment celui-ci déborde dans le passé autant que dans le présent. C’est-à-dire, appréhender les indépendances comme un processus, en substituant à l’Histoire polarisée colonisation/décolonisation une histoire en dents de scie où les événements cruciaux sont plus nombreux, plus divers et plus étalés dans le temps que ne le laisse entendre l’Histoire officielle.

À travers quatre rencontres, nous souhaitons mettre en perspective une pluralité de récits abordant, chacun à leur manière, différentes questions tournant autour du "passé-présent" colonial: des récits contemporains autant que des récits d’époque relatant des événements historiques occultés par l’Histoire officielle mais aussi des vécus personnels.

Activités

Organisation de quatre rencontres d’échanges et de réflexions autour d’une série de questionnements aux contours plus ou moins déjà définis (voir ci-dessous). L’idée étant de restituer ces échanges en tant que production d’idées, de sentis et de ressentis capables d’interpréter l’expérience de la (dé)colonisation. Sont invitées à participer à ces rencontres des personnes dont l’expérience (de recherche, artistique, de vie associative, de migration …) a permis de forger des lignes de réflexion ou d’action autour de ces questions. Sont également invitées à participer à ces rencontres toutes les personnes se sentant concernées/intéressées.

Les discussions se dérouleront sous formes d’échanges spontanés en partant des expériences, des trajectoires de vie comme point d’appui. Un ou deux animateurs veilleront à relever les mouvements, les formes et les points forts des réflexions qui animeront les rencontres.

Pratiquement

Les rencontres auront lieu à l’espace Matongé durant les mois de mai et juin (les dates doivent encore être précisées). Les modalités de la restitution sont encore à réfléchir et à définir (probable utilisation de la vidéo, affichage d’extrait de discussion, …).

Synopsis des quatre rencontres

"Afroeuropéanité" ?

Poser abruptement la question de l’"afroeuropéanité". Notion qui revêt peu d’intérêt, mais qui ouvre des brèches, des questions. Notamment sur ce qu’on pourrait appeler très mal aisément, dans un premier temps, des appartenances mixtes (la pertinence du niveau européen ? le passage par la référence au terme afro ? …). Aujourd’hui, tapez "afroeuropéanité" sur un moteur de recherche Internet et vous trouvez des tas de conseils cosmétiques sur les produits de beauté occidentaux qui existent étant donnés les soins que nécessitent la peau, les cheveux de type africain.

Comment une réalité ‘noire américaine’ a réussi à émerger ? Voilà une histoire plus intéressante. Des histoires, plutôt, avec des luttes sensiblement différentes sur les visions entre Dubois et Booker Washington, Malcom X et M. Luther King.

Mise en place d’organisations communautaires, processus d’affirmation, luttes pour la reconnaissance de la contribution à l’Histoire d’une nation, ….Finalement, toutes des batailles menées depuis des positions minoritaires sur un territoire pour éviter à tout prix assignation, assimilation, oppression.

Mixité, fusion, production. Les mélanges d’origines sont des réalités de fait ET des attitudes. Il y a de la marge entre les tentatives du ‘faire comme’ (‘les évolués’ du Congo belge), l’identité par simple addition d’origine et de nationalité (franco-sénégalais par exemple) ou encore la mise en valeur d’origines en mosaïque (à la Tiger Wood se définissant comme "Cablinasian").

Mais ce sont aussi des mouvements très lents de formation et de transformation comme ceux qu’on sent dans toute l’histoire du jazz. Des styles ou des modes d’existence qui se construisent dans et par les positions minoritaires qu’ils occupent mais en suivant des voies obliques, pas celles qui sont attendues. "Afroaméricanité" comporte alors toutes l’histoire des rapports de race mais rejouée.

Colonisation et histoires de migration

Peu de savoir circule sur l’histoire des migrations africaines noires en Belgique. A part quelques rares travaux sur les migrations congolaises, rien sur les migrations directement coloniales et postcoloniales. De fait, qu’il s’agisse de savoirs universitaires ou ordinaires, la production est pauvre. Comme si, même dans les familles concernées, on ne relayait pas les récits des prédécesseurs qui déjà à leur manière façonnaient l’économie des échanges entre noirs et blancs. Que fut la carrière des étudiants africains arrivés en Belgique entre les années ’60 et ’70 pour obtenir un diplôme universitaire ? Comment se positionne (politiquement, socialement, …), la génération ‘mulâtre’ du Congo belge éduquée dans des pensionnats ? Depuis quelles années peut-on parler d'une ou d'une pluralité de communautés noires en Belgique ? Que sont devenus les soldats congolais après avoir combattus lors des deux guerres mondiales ?

Sans doute, les réponses comptent moins que le rapprochement de ces questions (et beaucoup d’autres) autour d’un même spectre, un même esprit.

Reconnaître les rapports basiques qui font qu’entre situations migratoires différentes il y a des liens, parfois très forts. Rapports basiques de similitude, d’évocation, de concurrence, de force ou encore de filiation.

Bref, donner de la perspective aux présences noires en Belgique. Ne pas mutiler les histoires de trajectoire. Rétablir les rapports : entre vagues migratoires, entre générations, entre émigration et immigration, entre société d’accueil et société d’origine et, également, entre migration d'Afrique noire vers la Belgique et migration belge vers l'Afrique noire.

Mémoires et histoires coloniales

Parlons colonisation. Parlons mémoires collectives. Depuis quelques années, on observe comme un basculement progressif d’une histoire coloniale (les hauts-faits de la métropole) à une histoire de la colonisation (les relations colonisateurs-colonisés). À l’origine, plusieurs événements déterminants : l’enquête parlementaire sur la mort de Lumumba, la commission d’enquête parlementaire sur l’implication de la Belgique dans le génocide rwandais, la transformation du musée de Tervuren, … Tous des moments forts, comme un seul et même mouvement.

Mais en Belgique, la construction des mémoires se fait plutôt tous azimuts avec nuances ou excès. Sans débats centralisés comme en France mais avec des gros antagonismes. Les anciens coloniaux, dans l’ombre mais très actifs, alimentant un sentiment nostalgique. Les postures critiques et accusatrices d’Adam Hochschild et de Peter Bate (entre autres). Les travaux très fouillés d’historiens belges et congolais (histoires léopoldienne, de la gestion coloniale, des mentalités, …) dont l’audience reste fort limitées.

Entre ces différents courants parfois houleux, les mémoires doivent se frayer un chemin. Pas facile d’autant que le rôle de l’enseignement officiel et des médias est pauvre. Ce n’est rien sinon que l’analyse critique reste l’affaire quasi de tous les jours.

Au-delà de ces lignes de fragmentation, certaines visions se perpétuent sans cesse, indémontables. La vision d’une rupture quasi radicale venant avec l’indépendance. La vision d'une relation belgo-congolaise exclusive n’interpellant jamais aucun autre intervenant de l'histoire (post)coloniale. La vision d'une (dé)colonisation événementielle où rien de déterminant ni de crucial ne se passe en dehors de la chronologie politique de l'histoire officielle.

Des visions figées, comme s'il n'y avait pas moyen de décoloniser l'histoire de la colonisation. La faire passer dans une histoire-monde, celle des colonisations ou dans des histoires très, localisées impliquant aussi les trajectoires de vie.

Partenariat

Constat : depuis bon nombre d’années, différentes associations africaines subsahariennes se donnent des missions voulant répondre à des réalités que rencontre le continent africain (pauvreté endémique, accès aux soins et à l’éducation, maladies, enfants soldats, excision, problèmes sanitaires, …). Et pourtant force est de constater que ni leur mission ni les actions qui en découlent ne sont reconnues ou ne trouvent écho auprès des publics susceptibles d’être concernés (pouvoirs subsidiant, générations issues de ces migrations, la société civile, …).

Si certaines de ces structures associatives bénéficient bien d’aides publiques, il semblerait toutefois que le mode d’organisation de ces structures ne correspond pas aux standards exigés. En tout cas, pas suffisamment pour accéder à certains fonds propres aux institutions liées à la coopération et au développement.

Par ailleurs, on pourrait également s’étonner de l’absence de débats publics portant sur les formes diverses et possibles que la coopération au développement pourrait prendre, les types d’acteurs susceptibles d’y participer, …Il semblerait que les discussions sur les définitions à donner à la coopération se font par le haut, en aparté.

Au-delà des questions que pose l’aide publique à la coopération, se pose aussi la question du rôle des associations africaines subsahariennes au sein même de leur pays d’accueil. Leur rôle en tant qu’acteur susceptible de concevoir le ‘développement’ ici. Mais celles-ci semblent essentiellement tournées vers l’extérieur. Comme s’il était évident et attendu de s’investir d’abord là-bas avant de s’investir ici. Plane en effet dans l’air des injonctions de rétrocession (dette morale) se transmettant de générations en générations. On peut se demander si ces messages diffus n’empêchent pas l’établissement d’assises dans le pays d’accueil. Assises qui permettraient par ailleurs d’infléchir l’orientation à donner aux politiques de développement. Mais on en est loin…. vu les lacunes en termes de débats publics qui prendraient en compte les voix et les compétences des populations migrantes sur les questions d’aides au développement.

Collectif Présences Noires

J’exerce ici…

J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir d’insolence. Un devoir impératif. Catégorique. Mon « tu dois ». Car l’air de l’enfer ne supporte pas les hymnes. Et l’enfer, je connais. Et les hymnes, jusqu’ici, je n’en ai pas beaucoup entendu ... J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Parce que si je ne l’exerce pas, je suis mort, mort en tant qu’ « être générique ». Je suis mort à l’humanité, puisque hors d'«Occident » point de salut … J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence, d’impertinence, d’irrévérence, d’outrecuidance, car « la provocation est une façon de remettre la réalité sur ses pieds ». Et pour tout dire la seule qui soit. La seule qui vaille la peine. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Sachant que « rien d’important ne s’est communiqué en ménageant un public fut-il composé des contemporains de Périclès ». J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Que je me donne en toute autorité. Car, autonomos, je me donne ma propre loi. Je suis mon propre maître, et un « maître sans esclave ». J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Tu me dis « nous sommes tous égaux », je te prends au mot. Et tu sais que « la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme », ça ne sied pas entre égaux. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Car je me dois de dire le vrai. Le mien. Mes quatre vérités. Avec lesquels il va falloir compter. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Aussi la forme sera sans ambages. Sans détour. Elle sera ce qu’elle sera… J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Celui de remettre à sa place celui qui parle pour moi. Celui qui sait pour moi. Celui qui fait pour moi... J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir d’insolence. Celui de remettre les pendules à l’heure, et de le signifier à qui de droit. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Suivant la loi immémoriale de la « réciprocité ». Celui de la juste réplique. Du naturel retour des choses. Car le statut quo et l’inertie, jamais ne me profita. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Car tu imagines bien que j’en ai mangé du mépris. Sous toutes ses formes. Du grossier au distingué. De l’officiel à l’informel… J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Celui de te dire mon fait quand ça me chante. Sans haine sans ressentiment, car je ne suis pas esclave de ton esclavage. Sachant qu’une personne qui en domine une autre n’est pas libre. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Elle sera. Frontale et frondeuse. Roublarde et taquine. Elle ne sera ni venimeuse ni vénéneuse. Pas plus obscure qu'oblique. Comme il est d’usage entre pairs. J’exercice ici : non pas un droit. Mais un devoir d’insolence. Car n’est respectable que ce qui mérite le respect. Et les égards ne s’héritent pas. J’exerce ici : non pas un droit. Mais un devoir. Celui d’insolence. Car il est assez notoire que jamais la liberté ne se reçut. Toujours elle se conquit et de haute lutte. Car dans ce monde, « je me reconnais qu’un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain. Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix. »

Nique la France. Devoir d’insolence, publié par Darna Éditions (12 euros), est un livre-disque édité par la ZEP (Zone d’Expression Populaire). Il est composé de 8 titres de la ZEP, 4 titres d’Alee, 12 textes de Saïd Bouamama et 95 photos de doigts frondeurs...

Braquage à Matonge : RTL donne une leçon de déontologie à la RTBF

Echanges de coups de feu, un mort, deux blessés et deux passants qui permettent l’arrestation d’un gangster. Le braquage meurtrier survenu lundi dans une bijouterie de Matonge alimentera un temps le débat sur la recrudescence de la violence à Bruxelles. Moins perceptible, un traitement médiatique très contrasté entre télés privée et de service public. Tandis que RTL-TVI a offert une couverture factuelle exemplaire et médiatisé l’acte héroïque des deux belgo-congolais, la RTBF a choisi de jeter le doute sur le témoignage des afro-européens. Sans aucune vérification ni rectification a posteriori …

On le sait : lors du tragique fait divers à Ixelles, l’arrestation d’un des malfrats n’aurait été possible sans l’intervention de deux belgo-congolais du quartier. Sans armes, au péril de leurs vies, Ramsès Ramazani et Aimé Bolua ont poursuivi durant 25 minutes les braqueurs en fuite, armés de pistolets. Devant l’insistance des deux hommes, l’un des gangsters, épuisé et blessé, abandonnera son arme et se rendra à ses poursuivants. Ceux-ci le livreront à la police.

19h00. Le JT de RTL-TVI diffuse le reportage d’Adel Lassouli. Au cœur du document, les témoignages de Ramazani et de Bolua. Face caméra, ce dernier s’exprime en lingala, avec une traduction assurée par le journaliste : « Avant, je faisais partie des Forces Spéciales du Maréchal Mobutu. Je passais par là, j’ai entendu des coups de feu, je connaissais le gérant : j’ai donc poursuivi les malfrats avec mon compagnon ! On a réussi à en maîtriser un seul avant de l’emmener à la police, près du Palais Royal »(1).

Ces images et leur traduction, Adel Lassouli a pu se les procurer grâce à Cyprien Wetchi, journaliste et directeur de Télé-Matonge. Wetchi était le premier sur les lieux du drame. Il a pu filmer la victime mortellement touchée, la mise en place du dispositif policier et interviewer Aimé Bolua revenant de sa course-poursuite.

« C’est vers 14h40 que j’ai été prévenu du braquage à la Porte de Namur, soit près d’une heure après les faits », explique Adel Lassouli. « Mon équipe et moi-même sommes arrivés sur place vers 15h00. En essayant de comprendre ce qui s’était passé, en interrogeant les badauds, j’ai vite rencontré Ramsès Ramazani qui m’a fait un récit millimétré de son intervention. Cet homme, calme et précis, m’a paru directement crédible et ses dires correspondaient à ceux d’autres témoins. Je me suis ensuite rendu chez Wetchi que je connais et dont le bureau est à proximité. Cyprien m’a dit qu’il venait de couvrir l’évènement et qu’il avait interviewé Aimé Bolua. Il a accepté de me fournir ses images que j’ai partiellement incorporé dans mon reportage ».

19h30. Le JT de la RTBF s’ouvre également sur le fait divers. Le reportage de Frédéric Gersdorff débute d’emblée par les images de Cyprien Wetchi montrant une victime à même le sol : « Le braquage a eu lieu il y a quelques minutes … Sur le trottoir, le corps sans vie du propriétaire de la bijouterie »(2). A l’instar de son confrère de RTL-TVI, le journaliste du service public s’est aussi procuré les images de Télé-Matonge. Mais contrairement à Adel Lassouli, Frédéric Gersdorff va « oublier » quelques vérifications indispensables en cours de route …

« Selon son témoignage »

Plus loin dans ce reportage de la RTBF, Aimé Bolua apparaît à l’écran. On le voit discuter avec un passant, puis s’exprimer face caméra. Sur ces images, le commentaire suivant : « Cet homme, un voisin, voit les cambrioleurs. Selon son témoignage, il court après l’un d’entre eux, l’immobilise près du Palais Royal et le remet à la police ».

Au-delà du fait que, pour Frédéric Gersdorff, « cet homme » ne possède ni nom ni prénom, tout le problème réside dans le choix de ces trois mots : « Selon son témoignage ». Expression journalistique classique qui invite le téléspectateur à penser que le témoin peut ne pas être crédible. Et si c’est le cas : au mieux, cette personne exagère ou déforme son récit, au pire, elle ment … Pourquoi une telle prudence à l’antenne ? Parce qu’Aimé Bolua n’est pas un porte-parole belgo-belge de la police mais un citoyen d’origine congolaise s’exprimant en lingala ?

Nous avons interviewé Frédéric Gersdorff ici et laissons au lecteur le soin de juger de la pertinence de ses réponses. En attendant, selon nous, le journaliste de service public a produit deux désinformations de taille. Primo : l’omission de l’intervention de Ramsès Ramazani, témoin capital totalement absent du reportage. Secundo : un doute injustifié jeté sur le témoignage d’Aimé Bolua que, du reste, le journaliste n’a même pas interviewé …

Pourtant, établir la véracité du récit des belgo-congolais n’était ni complexe ni chronophage. « J’ai vu son reportage et j’avoue que j’ai été doublement surpris », estime le journaliste de RTL-TVI. « Moi, j’ai pu m’entretenir facilement avec Ramsès Ramazani qui est resté longtemps sur place. Ce monsieur a aussi été auditionné par la police pendant près de deux heures. Croyez-vous que les policiers prennent autant de temps à interroger quelqu’un s’il s’agit d’un témoin farfelu ? Enfin, j’ai pu voir son procès-verbal d’audition. Ce dernier élément confirme sa crédibilité comme celle d’Aimé Bolua ». Et Lassouli d’ajouter : «Je suis aussi surpris qu’il ait décidé de débuter son reportage par les images d’un cadavre, torse nu, allongé sur le sol. Ces images de Wetchi, je les avais également, mais par pudeur et parce qu’elles n’apportaient rien en termes d’information, on a décidé de ne pas les montrer ».

Ramazani à Controverse

Au lendemain de ce boulot bâclé, financé avec nos impôts, les optimistes pouvaient s’attendre à ce que la RTBF rectifie le tir. Au nom du vieil idéal de « service public » et pour rétablir l’honneur d’une personne dont le témoignage a été erronément mis en doute. Non, bien sûr ! L’irresponsabilité et le mépris médiatiques se payent aussi avec nos impôts. Le 13 avril, point de reportage sur le sujet ! Le présentateur du JT, François De Brigode, reprendra uniquement la stigmatisante « exclusivité » du Soir Magazine. Information selon laquelle des passants de Matonge se seraient « probablement » emparés de bijoux contenus dans une mallette abandonnée par un des malfrats ... Cette info, livrée au conditionnel, revêtait-elle un caractère « hautement prioritaire » ou « plus pertinent » que celle - pourtant établie ! - de deux citoyens risquant leurs vies pour arrêter des gangsters armés ?

Heureusement, la manière de travailler de RTL-TVI n’a pas débouché sur ces questions dérangeantes. Dès le lendemain, en reportage sur les suites de l’affaire, la journaliste Micheline Thienpont interroge à nouveau Ramsès Ramazani. En cascade, Pascal Vrebos, l’animateur de Controverse, a décidé de l’inviter pour son prochain débat dominical consacré aux violences urbaines.

Au final, Ramsès Ramazani et Aimé Bolua n’ont jamais existé aux yeux de la RTBF qui, avec incompétence et préjugés, les a d’emblée relégués dans le domaine de « l’invérifiable ». Pour RTL-TVI, la vérification puis la mise en valeur médiatique d’un acte héroïque tombait sous le sens, comme s’imposait l’interview de son principal auteur.

Au sein de nos deux télés, en matière de service au public comme de déontologie, c’est décidément ceux qui en parlent le moins qui en font le plus ...

Olivier Mukuna

(1) RTL-TVI, 12 avril 2010. http://www.rtlinfo.be/info/belgique/faits_divers/339774/bruxelles-deux-braquages-meurtriers-secouent-ixelles-et-schaerbeek#videoPlayer

(2) RTBF, 12 avril 2010. http://www.rtbf.be/video/v_jt-19h30?id=31384&category=info

Des coûts et des profits de l'immigration

« Que coûtent et que rapportent les immigrés ? Comme si elle était contenue dans la définition implicite de l’immigration, cette question semble traverser tous les propos qu’on peut tenir sur la présence des immigrés. L’immigration n’a de sens, et n’est intelligible pour l’entendement politique, qu’à la condition qu’elle soit source de « profits » ou, pour le moins, que les « coûts » qu’on lui impute n’excèdent pas les « profits » qu’elle peut procurer.

 À partir de ce présupposé s’est constituée toute une méthode d’analyse qui consiste à recenser les effets, certains positifs (les « profits »), d’autres négatifs (les « coûts »), de l’immigration. Mais parce qu’elle n’est pas seulement une pure investigation des incidences de tous ordres que peut avoir l’immigration, la manière habituelle aux économistes et surtout aux économètres de « traiter les problèmes de la migration en termes complémentaires ou antithétiques de coûts et avantages » n’est possible qu’à la condition qu’on ne s’interroge ni sur la manière dont est constitué ce qu’on convient d’appeler respectivement « profits » et « coûts », ni sur la signification politique de l’opération elle-même qu’on présente comme n’étant, à la limite, qu’une technique « comptable » ou une technique administrative du type des études de « rationalisation des choix budgétaires » ou encore des travaux préparatoires des commissions du Plan..

La pratique économique ou le calcul économétrique procèdent ici comme si la définition qu’ils donnent de ce qui est « coût » et de ce qui est « profit » avait une valeur absolue, c’est-à-dire invariable et de portée universelle, et comme si la frontière tracée arbitrairement entre les uns et les autres était nécessaire et immuable. Ce partage étant fait une fois pour toutes, il ne reste qu’à affiner l’investigation des éléments à prendre en considération pour établir le bilan de chacune des rubriques et, en fin de compte, le bilan global de l’immigration ; à préciser les évaluations auxquelles on procède à cet effet, en introduisant notamment un certain nombre de distinctions, comme par exemple la distinction entre effets à court terme et effets à plus long terme, effets masqués qui n’apparaissent que tardivement, ou encore, dans le meilleur des cas, entre effets quantitatifs (les effets économiques essentiellement et, encore, ceux d’entre eux qui sont les plus facilement quantifiables) et effets qualitatifs, c’est-à-dire, en gros, toute une série d’autres présupposés (ou préjugés) sociaux, politiques, culturels, etc., que l’économie au sens étroit du terme ne peut saisir et encore moins mesurer, se contentant de les mentionner ou des les suggérer..

En fait, chacun des éléments pris en considération pour dresser cette sorte de bilan comptable des « coûts » et « avantages » de l’immigration constitue un enjeu de luttes, pas seulement entre théoriciens de l’économie de l’immigration ou encore entre spécialistes de la gestion sociale des Immigrés, mais un enjeu de luttes sociales : la lutte pour la représentation de l’immigration et des immigrés en termes économiques de « coûts » et « profits » est, en réalité, l’exemple même du travail politique qui se déguise sous les dehors d’une simple opération d’ordre économique. Rationaliser dans le langage de l’économie un problème qui n’est pas (ou pas seulement) économique mais politique revient à convertir en arguments purement techniques des arguments éthiques et politiques..

Il est comme « nature » même de l’immigration qu’on s’interroge, et même qu’on polémique sur ce qu’elle « coûte » et sur ce qu’elle « rapporte ». Cette problématique s’impose d’elle-même au point qu’elle apparaît comme allant de soi et comme la seule possible ; non seulement, elle dispense de toute autre question, mais elle interdit qu’on la soumette elle-même à une réflexion critique. L’exercice comptable qui la retraduit ne saurait se réduire à ce qu’il croit et veut être, une simple technique visant à « rationaliser les choix » des décisions à prendre. Parce qu’il s’applique à une population jouissant d’un statut particulier, il n’a rien de commun avec tel ou tel exercice analogue portant sur un autre groupe : quand il s’agit, par exemple, de la petite enfance, des jeunes ou des personnes âgées, la question posée est seulement de prévoir et de dégager les moyens que requiert le traitement qu’on veut réserver à la population concernée, alors que, dans le cas de la population immigrée, il s’agit de juger des profits et des coûts de la politique qui consiste à recourir à l’immigration, c’est-à-dire de l’existence ou de la « disparition » de la population immigrée. Au travers d’une question apparemment technique, c’est tout le problème de la légitimité de l’immigration, problème qui hante tous les discours de cette nature, qui est objectivement posé. Il n’est presque aucun propos tenu sur les immigrés, surtout quand ce propos porte explicitement et sciemment, comme c’est le cas avec la « théorie économique des coûts et profits comparés de l’immigration », sur la fonction de l’immigration, qui ne consiste, tantôt à légitimer et, tantôt, à dénoncer l’illégitimité (foncière) de l’immigration..

La lutte autour du « bilan social de l’immigration » pourrait être, comme beaucoup de luttes autour d’enjeux politiques, une lutte sans fin en raison des nombreuses constructions et reconstructions auxquelles donnent lieu les multiples effets de l’immigration – en nombre indéfini – tous susceptibles d’être constitués en « coûts » ou en « profits ». Parce que « la théorie économique des coûts et profits comparés de l’immigration » n’a suscité, jusqu’ici, que des divergences portant sur l’évaluation des éléments qu’il y a lieu de prendre en compte, l’accord s’étant réalisé d’emblée sur tout ce que cette théorie demande qu’on lui accorde préalablement à toute discussion, à savoir, entre autres choses, le principe du partage entre ce qui est « coût » et ce qui est « profit », le principe de l’établissement d’un solde positif ou négatif de l’immigration, etc., elle a masqué toute une série d’autres questions devenues impensables, comme, par exemple, la question de savoir à qui « coûte » et à qui « rapporte » l’immigration. Mais, plus fondamentalement, qualifier exclusivement de « coût » ou de « profit » chacun des éléments discernables, et arbitrairement dissociés, d’un ensemble qui n’a de réalité (économique et politique) qu’en tant que totalité revient à imposer le sens qu’on entend donner à chacun de ces éléments et à l’imposer d’autant plus impérativement qu’on ne se doute pas de l’opération d’imposition qu’on accomplit de la sorte. (...).

S’il est pour les pays d’immigration un « profit » immédiat, « profit » initial et apparemment net de tout coût en compensation, c’est celui qui consiste à « importer » des hommes adultes et encore jeunes donc « utiles » et productifs dès le premier jour de leur arrivée ; ce « profit » qui consiste dans l’économie réalisée sur ce qu’Alfred Sauvy a appelé « le coût d’élevage » est considérablement atténué dans le rapport de Fernand Icart pour ne pas dire qu’il a été transformé en « coût » ; la « qualité » de ces hommes qui ont été élevés dans des pays pauvres, sous-développés, donc à un « coût » moindre que le « coût moyen français », fait qu’ils reviennent plus « cher » (ou tout au moins plus « cher » qu’on ne pense) en raison du « coût » dont il faut payer leur adaptation à la société et au travail qui les utilisent..

À ce jeu, tout peut être « coût » et « profit » : ce qui est « coût » selon telle vision politique du phénomène de l’immigration peut être « profit » selon telle autre et inversement. On pourrait continuer à énumérer longtemps encore les « contradictions » de ce type, chacun des critères retenus pouvant être classé comme « coût » ou comme « profit » ou, tout au moins, comporter sa part de « coût » et sa part de « profit ». Et plus on s’éloigne des aspects sur lesquels porte traditionnellement et prioritairement l’économie ou, en d’autres termes, plus on se rapproche des facteurs que néglige la technique économique, parce qu’ils sont rebelles à la « mesure » (quantitative), plus est grande l’indétermination et, par suite, plus sont faciles et fréquentes les manipulations et les inversions de sens qu’on peut opérer; plus il apparaît que les faits qu’on analyse et qu’on interprète comme données purement économiques sont aussi, et peut-être avant tout, des faits et des réalités politiques, sociaux, culturels.

Ainsi, par exemple, du taux de natalité des familles immigrées en général et des familles originaires des pays d’Afrique du Nord plus particulièrement : tantôt on se félicite officiellement du surplus démographique que ces familles apportent à une population qui tend à décroître et à vieillir, tantôt on déplore (tout aussi officiellement) ce même accroissement d’une population qu’on continue à appeler « population immigrée » (bien que les jeunes générations nées en France n’aient émigré de nulle part), parce qu’il est « coûteux », parce qu’il pèse trop lourd sur les mécanismes d’aide aux familles – pour ne pas dire parce qu’il est « encombrant » – les arguments « économiques », ou la formulation en termes économiques d’arguments d’une autre nature, étant plus facilement ou plus innocemment avouables. Et ce qui est dit de l’ambiguïté du taux de fécondité de la population immigrée, c’est-à-dire, au fond, de l’immigration familiale et du passage de l’immigré ancien, simple travailleur isolé et sans sa famille, au géniteur, vaut aujourd’hui, en raison des difficultés du marché de l’emploi, pour cette autre caractéristique de l’immigré, qui pourtant le constitue et qui le définit, à savoir son statut de travailleur : le « profit » représenté par la force de travail qu’il apporte – et qui a pour contrepartie le salaire qu’on lui verse et qu’il peut transférer – tend à être redéfini comme un « coût », un « coût » direct lorsque l’immigré est chômeur, perdant de ce fait personnellement la justification qui faisait son existence, un « coût» indirect lorsque l’immigré est occupé comme si l’emploi qu’il occupe constituait une sorte de manque à gagner, de dommage virtuel occasionné à la main-d’œuvre nationale..

Relevant d’une opération de construction dont la genèse et la signification objectivement politiques peuvent échapper à ses auteurs, la mise en parallèle de ce que « coûte » et de ce que « rapporte » l’immigration ne peut qu’opposer les différents groupes qui, parce qu’ils sont inégalement ou différemment « intéressés » par l’immigration, sont portés à produire des définitions antagonistes. S’il est plus aisé et plus agréable d’énoncer ces « coûts » et ces « profits » – surtout les « coûts » – dans le langage technique et relativement neutre (ou voulu et perçu comme tel) de l’économie, il reste que ce langage ne peut masquer qu’il s’agit, en réalité, de « coûts » et de « profits » qui se réfèrent à des systèmes de valeurs étrangers à la sphère de la stricte économie. Pour être acceptable, il aurait fallu que cette sorte d’» économie de l’immigration » soit une économie totale, c’est-à-dire qu’elle intègre tous les autres « coûts » et tous les autres « profits », laissés pour compte ou totalement ignorés par la théorie strictement économique. » (Abdelmalek Sayad)

“Une saison au Congo” d’Aimé Césaire

Aimé Césaire retraçant le destin tragique de Patrice Lumumba: bien bel hommage, que celui rendu ici par l’un des plus illustres poètes et dramaturges de la diaspora africaine à l’un des plus grands leaders politiques du continent. L’Histoire, on la connaît déjà, mais peut-être faut-il la rappeler: le 30 juin 1960, le Congo accède à l’indépendance. Joseph Kasavubu en est le président, et Patrice Emery Lumumba le premier ministre. Si le discours du premier à cette occasion fut passablement consensuel, celui de Lumumba fut incendiaire:

“Congolais, Congolaises, Combattants de l’indépendance, aujourd’hui victorieux.

Je vous salue au nom du gouvernement congolais.
“A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez « ineffaçablement » gravée dans vos coeurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la libertés.
Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force.”

Ce discours, prononcé devant un Roi de Belgique blanc de stupeur, était un affront inacceptable. Il lui coûtera la vie: trois mois plus tard, trahi par son homme de confiance (le Colonel Mobutu), Lumumba sera arrêté, sauvagement torturé puis assassiné dans des conditions qui sont toujours restées assez troubles. Voilà pour la leçon d’Histoire. Au-delà de l’évident intérêt biographique de la pièce, la portée de Une saison au Congo est donc historique, elle se situe au niveau de la lecture dramaturgique que fait Césaire de cette page tragique de la décolonisation africaine.

Déjà, les personnages: pour les plus importants, Lumumba, bien sûr; Mokutu (1), le bien nommé (n’oublions pas que Mobutu était encore au pouvoir lors de la sortie de la pièce); et enfin l’Ambassadeur Grand Occidental, qui représente qui on sait. En trois actes, Césaire se focalisera donc exclusivement sur la très courte mais très intense vie politique de Lumumba.

Le premier acte s’ouvre sur les jours d’un bonimenteur qui vend de la bière pour vivre, et s’achève sur ceux d’un Premier Ministre ovationné par son peuple. Il décrit un Lumumba passant d’un extrême à l’autre, négociant l’indépendance de son pays, scandalisant l’occident avec son fameux discours, et formant son gouvernement. Ici déjà l’erreur fatale se dessine, car si Lumumba affirme “Je sais que Mokutu ne me trahira jamais”, Mokutu de son côté désapprouve la trop grande témérité du leader: “Trop aiguisé, le couteau déchire jusqu’à sa gaine”, pense-t-il in petto.

L’acte second est celui de la chute. L’Ambassadeur Grand Occidental avait déjà préparé son alibi: “Circonscrire partout le feu allumé par la pyromanie communiste”. Lumumba se débat entre les soldats mutins, les sécessionnistes katangais, les banquiers qui s’en vont, l’ONU qui l’aide sans l’aider. Il se tue à la tâche, mais la réalité devient évidente, et il faut accepter le verdict: “L’Etat est un oeuf. Trop serré, il se casse; pas assez, il tombe et se brise. Je ne sais pas si vous avez trop serré ou pas assez, mais c’est un fait, il n’y a plus d’Etat congolais.” Mokutu est chargé de liquider le contentieux, il choisira le pouvoir au lieu des 30 deniers. “Sais-tu ce que tu t’apprêtes à faire?”, lui demandera un Lumumba naïvement surpris de se voir trahi. “Je ne te suivrai pas dans ton apocalypse”, lui répondra Mokutu.

Tant qu’il respire, il nuit”: le dernier acte est tout simplement macabre, une ronde de vautours autour d’un vivant qui en fait n’est qu’en sursis. “C’est l’invincibilité que j’incarne”, crie pourtant Lumumba avant de mourir, “Invincible comme l’espérance d’un peuple, comme le feu de brousse en brousse, comme le pollen de vent en vent, comme la racine dans l’aveugle terreau”.
Et c’est ici que Mokutu, le nouvel homme fort, tire la morale de la tragédie: “Tous les révolutionnaires sont naïfs”, conclut-il, “ils ont confiance en l’homme! Quelle tare! Confiance en l’homme!” Lumumba n’aura donc gouverné au Congo que durant trois mois, c’est à dire une saison. Sans doute la saison la plus importante de ce pays, celle dont on se souviendra toujours avec des torrents de regrets.

Il est difficile de rester indifférent à la puissance lyrique que Césaire a donné à Lumumba dans cette pièce, de rester indifférent à la dimension épique qu’il a conféré à son combat pour une Afrique digne. Sur plusieurs plans assez comparable à La Tragédie du Roi Christophe, Une saison au Congo s’impose comme une oeuvre particulièrement importante de par sa projection géopolitique, basée sur des faits réels.

En tournant la dernière page de cette oeuvre à la fois poétiquement dense et idéologiquement engagée, on ne peut s’empêcher de penser que le destin tragique de Patrice Emery Lumumba n’aurait pu trouver meilleur écho que celui-ci, l’écho réfléchi d’un des plus grands dramaturges de notre temps.
(1) Lumumba.- Alors, d’accord, toi? Ou es-tu de ceux qui croient que le ciel va s’effondrer parce qu’un Nègre a osé, à la face du monde, engueuler un roi? Non, tu n’es pas d’accord! Je le vois dans tes yeux.

Mokutu.- Puisque tu m’interroges, je te répondrai par une histoire.
Lumumba.- Je déteste les histoires.
Mokutu.- C’est pour aller vite. A onze ans, je chassais avec mon grand-père. Brusquement, je me trouvai nez à nez avec un léopard. Affolé, je lui lance mon javelot et le blesse. Fureur de mon grand-père. Je dus aller récupérer l’arme. Ce jour-là, je compris une fois pour toutes que l’on ne doit pas attaquer une bête, si l’on est pas sûr de la tuer.

Nouvelles d'Haïti


Cela ne fait pas trois mois, mais Haïti est déjà sortie des préoccupations de la presse et de ceux qui s’en nourrissent. Les « donateurs » (les ex-prédateurs) continuent à discuter, toujours sur la base des 11 milliards de dollars qui seraient nécessaires pour remettre le pays à peu près en état. J’avais fait à peu près ce constat financier dès le lendemain du séisme. Mais on n’a pas encore vu le cinquième de cette somme. Les plus heureux des sinistrés, au nombre de 1 million et demi, sont toujours sous des tentes. Les autres couchent dehors, mais les pays riches ne s’en soucient plus puisque la télévision a cessé d’en parler. La mise en place par Obama d’un fonds Clinton-Bush est une décision plus que surprenante. Si Clinton est assez populaire dans le pays, Bush reste l’homme qui a organisé, avec Villepin, l’enlèvement du président régulièrement élu, Jean-Bertrand Aristide, la déstabilisation et l’occupation du pays. Telle est la raison pour laquelle il s’est fait huer lors d’une récente apparition à Port-au-Prince aux cotés de son prédécesseur et de René Préval qu’il est surprenant de voir encadré par ces deux Américains, fussent-ils anciens présidents. N'oublions pas que le pays est toujours militairement occupé par les USA. Du côté de la France, on attend toujours ce qui découlera concrètement du voyage sur place de Nicolas Sarkozy à qui des manifestants ont pourtant fait savoir que le retour du président Jean-Bertrand Aristide restait l’une des préoccupations majeures de la population qui est à juste titre persuadée que lui seul est capable de reconstruire le pays sans tomber sous la tutelle étrangère. Des commentateurs ont tenté d’expliquer que les huées qui avaient accueilli Bush fils ces derniers jours étaient en réalité destinés à Bush père, responsable d’un premier coup d’État contre Aristide en 1991. Encore une façon de passer sous silence celui de 2004, bien imputable, celui-là, au sinistre Bush fils. Pour tous ceux qui voudraient comprendre la situation d’Haïti, je ne peux que recommander l’excellent ouvrage de Randall Robinson, Haïti l’insupportable souffrance, auquel j’ai d’ailleurs donné une préface dans l’édition française parue voici un mois (éditions Alphée-Jean-Paul-Bertrand).

Claude Ribbe

Du «système des castes» pour avenir?

DE LA FRANCE : « Toutes les disputes et débats autour de l'identité nationale ont abouti à un océan de contradictions qu’on ne peut plus déchiffrer, ni même organiser logiquement, à une bouillie où une vache perdrait son veau. Je ne parlerai pas ici des arguments contre le foulard et contre la « burqa », ni de la conversion au féminisme de personnes aussi inattendues dans ce domaine que la totalité des hommes politiques, tout à coup préoccupés de la dignité de « La » femme. Je lirai seulement ce petit mot envoyé au Monde par Nancy Huston, et qui résume, ou devrait résumer l’opinion de toutes les féministes : « Je ne dois pas être la seule à avoir éclaté de rire en lisant … que l'égale dignité homme-femme figurerait, selon l'UMP, au premier rang des principes fondamentaux de l'identité nationale ». Je pense que ces conversions subites, ces débats et combats sont tous des épiphénomènes de la volonté de maintenir un système de castes. Et celui-ci dépend, pour sa légitimité morale, de la diabolisation de l’islam et de toutes ses manifestations. L’islam est utilisé exactement comme au temps de la colonie, comme repoussoir, marque de non-appartenance à la communauté nationale. Le deux poids deux mesures, le côté ouvertement anti-immigrés du débat sur l’identité nationale a condamné ce dernier en présentant une version trop caricaturale du refus de pleine citoyenneté. Mais cela ne signifie pas que sur le moyen et le long terme, il n’atteindra pas son but : libérer la parole raciste, rendre de plus en plus dicible ce refus d’une partie de la population française d’accepter une autre partie de la population sur des bases d’égalité réelle, et pas seulement formelle. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas le renvoi dans leurs pays d’origine des descendants d’immigrés : leur pays, c’est la France. Ce qu’on leur refuse, ce n’est pas d’être ici ; mais d’y être chez eux, et de s’y conduire comme chez eux. Ce n’est pas leur présence qui, contrairement aux apparences, fait problème : c’est leur statut. Ce qu’on veut légitimer, c’est leur statut de sous-citoyens. Mais le but de maintenir en vie un système de castes entre en conflit avec les normes démocratiques. De ces deux dynamiques, on ne peut pas prévoir laquelle prévaudra.» (Christine Delphy)

DE LA BELGIQUE : On distingue en Belgique cinq niveaux de citoyenneté.

Niveau 1: Le Sans-papier. Criminel de par la loi, travaille à 2,5 € l'heure. Quand il est payé. Bouc émissaire idéal. A expulser symboliquement en période électorale ou en crise économique. Peut également s'étouffer sans bruit (demander le modèle Adamu). Un avantage: misère du monde valorisable sur place, sans délocalisation. Un inconvénient: depuis l'invasion de l'Irak et de l'Afghanistan, ces colonies constituent les deux premières pourvoyeuses de demandeurs d'asile dans les pays enrichis.
Niveau 2: L'étranger. Au droit de vote réduit aux communales, c'est à dire sans droit de vote. Existe aussi en version de luxe. Demandez l'Eurocrate ou le fonctionnaire international pour témoigner de votre ouverture au monde. La version de luxe n'est cependant pas sans désavantage. A Bruxelles, elle participe notamment de l'explosion des loyers du fait de la très faible taxation de ses revenus. Pas grave, les niveaux 1 et 2 gamme standard serviront de victimes expiatoires pour la baisse du pouvoir d'achat. Si nécessaire bruler quelques sorcières en burqa pour divertir le dindon. Le niveau 2 est ainsi bien complexe. Ni noir ni blanc. Quasiment autant de Congolais que d'Américains en Belgique, mais allez savoir pourquoi tous les Américains se déguisent en Congolais, puisque seuls ces derniers sont constitués en problème... Doctor Obama/Mist'r Kabila : am I a racist?
Niveau 3: Le Belge naturalisé. Belgitude flexible pour s'adapter, comme il se doit, aux besoins du marché du travail. Offre l'avantage de pouvoir être débelgisé, c'est à dire (dé/re)naturalisé, si déviant. "Ceci n'est pas un Belge". Surréaliste comme il se doit.
Niveau 4: Le Belge d'origine étrangère. Modèle allochtone. Belge 'naturel' mais assimilé à l'étranger. Objet de droit mais non sujet. En voie d'interdiction pour les plus (dé)voilés d'entre eux. Nuisible à la cohésion sociale. Ascenseur social bloqué sur le niveau 2. Sauf pour les putes et soumises politiquement. Ces derniers se reconnaissent à leur borborygme Ni/Ni, au bruit et à l'odeur: bruit blanc et odeur de sainteté. Lavent aussi plus blanc que blanc.
Niveau 5: Le Belge 'naturel par nature'. Héritier de la pleine citoyenneté. Par le sang. Même terroriste résistant, sa nature belge ne saurait être remise en question. Le s(e/a)igneur politique par excellence. La référence. La (première) classe!
Chacune de ces catégories se décline bien entendu en genre et en classe (modulable pour tenir compte des préférences sexuelles). Demander le catalogue exhaustif sur Vlaams Belang.be/ Contactez Mari(an)ne pour la France. Spéciale réduction en temps de crise. (Souhail Chichah)

« La loi du ghetto »

Il y a le maintien de l’ordre visible (les CRS, les nouvelles armes, le Flash Ball) et il y a l’invisible. Quand la police joue les barons Haussman des années 2010. Sauf que ce n’est plus la carte de Paris qu’on redessine, mais celle de certaines banlieues.

Depuis quatre années, le journaliste Luc Bronner arpente un secteur à part. Une sorte de sous monde dans le monde, un univers avec ses codes propres, ses zones de non droits (Bronner insiste, à raison, sur le « s » à droits). Dans son nouveau livre, l’ancien lauréat du prix Albert Londres qualifie les lieux de « désert journalistique ». C’est un endroit avec ses « hiérarchies invisibles », avec ses guerres sans nom, sans fin, et ses déshérences. Bronner appelle les lieux comme il se doit : « la loi du ghetto ». Depuis quatre années, Luc Bronner, pour Le Monde, fait ce que tout le petit monde des grands médias a lâché, ou presque [1] : les banlieues françaises. Son travail est plus qu’utile. Il est rare.

Et c’est probablement cette rareté qui donne à « la loi du ghetto » un arrière goût de testament. Le testament d’un truc, la banlieue, qui n’en finirait pas d’agonir, mais qui se réveille, souvent, toujours, à la dernière minute. L’inventaire des lieux, des liens, et des enjeux, est implacable. Une ombre plane et ouvre tous les chapitres : Sarkozy. Le ministre 1 de l’Intérieur. Puis le ministre 2 de l’Intérieur. Puis le Président de l’Intérieur. Qui répète et se répète les mêmes histoires, les mêmes tourments, d’années en impuissances, d’impuissances en reniements. Mais l’on sent bien que ce Sarko cache la forêt : de droite, de gauche. Page 152 du livre, c’est la phrase clé : « là réside le paradoxe de la politique de la ville française. Le refus officiel de tout “communautarisme” et la mise en avant volontariste de la “mixité sociale”. Mais des pratiques aux antipodes ».

Puis l’on tombe sur les p.222-225. En arrêt. Ce sont celles sur la « guerre totale », écrit Bronner, celles de l’ « intervention directe [par la police] sur l’urbanisme des cités ». Cela s’appelle la « prévention situationnelle ».

Depuis 2007, dans le sillage des émeutes de 2005, la loi de prévention de la délinquance a en effet doté les forces de l’ordre d’une nouvelle mission : multiplier les « études de sécurité » de certains quartiers et les consignes concrètes dans les plans de réaménagement des cités. Et Luc Bronner de détailler les « cahiers de recommandations » transmis aux responsables de la rénovation urbaine : « ne plus autoriser la construction de dalles d’où des émeutiers pourraient lancer des projectiles. Installer des plots en béton devant les sites sensibles, comme les commissariats, ou susceptibles d’être attaqués par une voiture bélier, comme les commerces. Faire disparaître les auvents devant les halls d’immeubles pour éviter que les jeunes s’y regroupent à l’abri des intempéries. Supprimer les passerelles qui peuvent être utilisées par des jeunes pour viser des véhicules de police. Modifier els itinéraires de circulation pour favoriser une intervention plus rapide des forces de l’ordre. Eliminer ce que les experts appellent des “ dents creuses ” (…) L’administration va même jusqu’à donner des indications sur l’intensité minimale de l’éclairage : 22 lux en extérieur, 40 voire 80 lux pour un parking ».

Le livre de Bronner est de ce trempe là. Truffé d’informations, prises au pouvoir comme aux dealers, aux habitants comme aux penseurs. De temps en temps, l’auteur se risque au « je ». Et c’est tant mieux. Il raconte ses situations, ses angoisses. Et l’on devine que sa peur physique, au cœur de certaines émeutes, n’est parfois rien comparée à ses peurs morales : à quoi joue-t-on avec NOS ghettos ? De quoi détournons-nous NOS regards ? semble demander sans cesse Luc Bronner.

Pour le reste, ce petit point pour évacuer les soupçons de copinage : à plusieurs reprises, Luc Bronner cite dans son livre l’un de mes ouvrages. Nous ne nous étions jamais rencontrés avec cette interview vidéo, filmée en mars 2010, dans une brasserie de la Gare du Nord à Paris. L’idée, ici, n’est pas de renvoyer un quelconque ascenseur (social-en-panne ou pas), juste de souligner un petit moment qui fait plaisir à lire : le sentiment diffus que quelqu’un a repris le travail là où vous l’aviez laissé. Qu’en disséquant l’invisible, vous comprenez mieux le visible.

[1] Je pense à Stéphanie Binet, par exemple, de Libération ou au quinzomadaire Le Tigre

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Petite leçon aux petits bricoleurs du "projet de loi sur la burqa"

Dans un document intitulé « projet de loi », très certainement réalisé à la hâte, sous la pression du lobby laïciste du royaume, émanant de la chambre des représentants de Belgique, on pouvait lire un inventaire à la Prévert fait de concepts hétéroclites et à moitié compris. Parmi eux on distinguait : le « vivre ensemble », la « dignité humaine », le « principe d’égalité homme/femme », la « sécurité publique »… Et bien cette liste-fatras, composée de notions d'ordre et de nature différents, s'avère éclairante. Elle est tout à la fois de la poudre aux yeux lancée aux ahuris habituels et une forme de lapsus révélateur quant à la question de la burqa en Belgique.

Poudre aux yeux, parce qu’elle occulte le monoculturalisme hypocrite, qui se baptise pompeusement interculturalité qui règne et entend continuer à régner ici, sans partage et coûte que coûte. L’« universel » qu’il promeut a une couleur et elle est « blanche ». Tandis que les valeurs fondamentales qu’elle feint de défendre sont celles du « chauvinisme de l’universel », une monoculture universelle occidentalo-centrée comme il se doit.

Pour ce qui est du lapsus, l'inconscient des concepteurs n'a de cesse de les trahir, révélant leurs pulsions racistes et liberticides, car, quel bel aveu que d’associer le « vivre ensemble » à la « sécurité publique » et au « principe d’égalité homme/femme », quant à leur vision de la société interculturelle et à leur conception, bien policière, de l'Histoire. Pour celui qui a lu Foucault et ses « sociétés disciplinaires », ce n'est pas tout à fait un hasard, une institution telle que « le ministère de la promotion de la Vertu et de la répression du Vice » est loin d'être le monopole des Talibans, on assiste simplement à la mise en place d'une version occidentaliste et postcoloniale de celle-ci, et cela n'a rien d'un progrès....

Enfin, concluons, par la leçon sur le féminisme, et un féminisme véritable, donnée par Angela Davis :

« Ce sujet me tient beaucoup à coeur. Mais je vous préviens, ma définition du féminisme n’est pas très conventionnelle. Je vois le féminisme comme un outil, pas seulement pour aborder les questions des femmes mais pour aborder toutes les questions politiques sans être déterminé par les frontières idéologiques établies par le système capitaliste. Par exemple je n’ai aucune lutte ou analyse commune à développer avec Condolezza Rice qui est pourtant une femme noire comme moi. Pour moi, il faut penser ENSEMBLES le genre, la race, la sexualité et la classe. Il ne faut pas considérer comme séparés dans les luttes, les problèmes des hommes et ceux des femmes. Le féminisme est pour moi un outil d’analyse qui me permet, par exemple, de faire le lien entre la peine de mort aux USA et la guerre contre le terrorisme. De considérer le rôle des femmes comme le même que celui des hommes et surtout de nous sortir des schémas du système qui nous pousse à nous identifier à une catégorie sexuelle, raciale ou autre qui ne permet pas de résoudre la contradiction dans laquelle je suis face à Condolezza Rice. Logiquement, et c’est une bataille féroce dans le mouvement féministe, je suis contre les schémas du féminisme se réclamant de l’ "universel", de la lutte dans l’intérêt de toutes les femmes. En effet, dans ces cas là, "universel" veut dire "blanche" et, cela n’est donc absolument pas universel. Je puise cette analyse dans le mouvement féministe historique et surtout dans le marxisme. Mon objectif est de construire le socialisme et le marxisme est l’outil qui permet cela dans la vie et les luttes de tous les jours

Des analogies et de leurs limites

« Le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir. La première condition pour l’aborder avec tant soit peu d’intelligence, c’est de ne pas commencer par y mettre de la haine. » (Michel Foucault).

En novembre 2007, jeune résident à Beyrouth, j’eus l’occasion d’assister à un concert du chanteur Sami Hawwat, un proche du Parti communiste libanais (PCL). Le public regroupait deux générations « de gauche » : celle qui avait fait ses premières armes en 1968, et avait survécu à la guerre civile libanaise ; celle, plus jeune, née dans cette même guerre civile, mais qui apprenait elle la politique dans un cadre post-guerre civile. C’est bien cette deuxième génération militante estampillée PCL qui descendait sur la scène pour danser. Dans les gradins, nous fûmes plusieurs à remarquer une jeune fille voilée, elle-même menant la fameuse danse traditionnelle que l’on trouve au Liban et au Moyen-Orient, la « Dabkeh ». Il y avait là quelque chose de singulier, puisque la norme convenue n’y était pas : pour les intégristes islamiques les plus durs, une fille ne danse pas, qui plus est si elle porte le voile. Un regard « occidental » et « orientaliste » pouvait s’en trouver aussi bien déstabilisé, puisque là-aussi, danse, libération du corps, mixité et voile ne devraient théoriquement pas se marier. « Trouble dans le genre », donc.
En janvier 2008, j’assistais au camp de Chatila, à la lisière de la banlieue sud de Beyrouth, aux funérailles symboliques de Georges Habache. Leader historique de la gauche palestinienne et du Front populaire pour a libération de la Palestine (FPLP), Georges Habache, surnommé « al Hakim », était décédé des suites d’une longue maladie à Amman, en Jordanie. Au camp de Chatila, tout comme dans l’ensemble des camps de réfugiés palestiniens du Moyen-Orient, un cercueil vide fut porté dans les ruelles étroites. Cet enterrement symbolique du symbole de la gauche palestinienne donnait à voir là-aussi quelque chose de singulier : les vieilles femmes voilées du camp entourait le cercueil en scandant de manière répétée « la ilaha illallah, al-Hakim Habib Allah » (Il n’y a de Dieu que Dieu, al-Hakim est l’aimé de Dieu). Le marxiste de confession grec-orthodoxe qu’était Georges Habache se voyait donc gratifié d’un dernier hommage en mode musulmane traditionnelle.
Ces « scènes de vie » et anecdotes, quotidiennes ou pas, ont leur intérêt lorsqu’on les réinscrit dans un débat plus purement français. De la loi sur le voile à « l’affaire Ilham », médias, commentateurs politiques et pourquoi pas militants de gauche et d’extrême-gauche, subitement tous devenus spécialistes de l’islam et des mondes musulmans, semblent toujours
vouloir comparer le « voile d’Ilham », ou le « voile d’Alma et Lila » (les deux jeunes filles renvoyés d’un Lycée d’Aubervilliers en 2003) aux « voiles » de Casablanca, Gaza ou Téhéran. Or, deux problèmes subsistent ans cette démarche analogique et comparative.
Premièrement, renvoyer le « voile » d’un pays à un autre, qui tous vivent des contextes politiques, historiques et sociaux différents affaiblit l’analyse et construit une sorte « d’universel musulman » désincarné. Deuxièmement, ces analogies faisant du voile un signe universel désincarné méconnaissent en général les dynamiques internes des pays qu’elles citent. Or, il s’avère que ces sociétés et ces espaces avec lesquels on pratique l’analogie sont plus complexes.
En Turquie, depuis les années 1990, de jeunes femmes membres du Parti islamique AKP remettent en cause le pouvoir masculin au sein de leur organisation, et contestent le rôle traditionnel attribué aux femmes par les vieux cadres du mouvement ; au Maroc, un champ politique marqué par des représentants politiques, de la gauche à la droite, exclusivement masculins, s’est retrouvé bousculé depuis une dizaine d’année par la figure féminine et islamique d’une Nadia Yacine, « républicaine » affirmée contestant tout à la fois la monarchie et le pouvoir patriarcal… au nom de l’islam.
En novembre 2007, Mohammad Hussein Fadllalah, principale autorité religieuse de la communauté chiite au Liban, publie une Fatwa ne condamnant pas seulement la violence faite aux femmes, mais justifiant religieusement le droit des femmes à se défendre par la force et « l’auto-défense » contre la violence masculine.
Ces exemples sont rarement cités en occident : c’est le voile du silence orientaliste. L’émergence d’une « affirmation féministe » chez de jeunes musulmanes politisées des nords et des suds n’est plus un phénomène marginal, d’où les débats sur le « féminisme islamique ». Au moins faudrait il entendre et laisser parler ces voix subalternes qui inscrivent aujourd’hui leurs pratiques féminines (et féministes ?) dans un cadre de référence pour parti islamique. Et parfois même anticapitaliste. Et donc : laisser parler Ilham (Moussaïd).
Nicolas X membre de la Commission Moyen-Orient Palestine (NPA)