Du devoir d'insolence

« Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,
car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie
que nous n'avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer
et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.» (Aimé Césaire)

L’honneur perdu de Fatoumata S.

Souvent les tartuffes parlent, le trémolo dans la voix, de ce dont ils sont dénués, si Fatoumata Sidibe avait le moindre honneur, elle ne servirait pas de « supplétive» à l’offensive islamophobe, ce dispositif concerté, qui sévit dans le royaume aujourd’hui.

Par ailleurs, que ne se préoccupât-elle de l’honneur des musulmans de Belgique (à savoir 400.000 âmes) qu’elle insulte, à demi-mot, hypocritement, en les associant à un fascisme « exotique » et rampant (« Je déclare que le voile est le symbole d’un projet politique totalitaire »).
Enfin, qu'elle sache, d’une part, que le mot « bougnoule » n’est pas diffamatoire sous la plume d’une personne qui a pour pseudonyme « Le bougnoulosophe » (pour ma part, moralement, je trouve « de service » bien plus offensant…).
D’autre part, que «nègre domestique », depuis Malcolm X, est une formulation certes vigoureuse, mais pleinement politique, dans ce que cette dernière a de plus noble. Quant au terme « nègre », lui-même, à qui a lu Aimé Césaire, il ne fait pas de doute qu'il renvoie à la fierté et à « l’estime de soi » des descendants d'Africains. Chose dont, à l’évidence, Fatoumata Sidibé semble bien dépourvue…
Bref, persiste et signe, ne lui en déplaise, j'exerce ici mon droit inaliénable à l'expression libre, car si les mots sont crus, la « réalité » l'est plus encore!


« Bruxelles, le 29 mars 2010

Courriel à Bougnoulosophe,
indigenes.du.royaume@gmail.com

Monsieur,

J'ai pris connaissance de votre article intitulé « Fatoumata Sidibé,
tirailleuse sénégalaise du 'choc des civilisations' » paru sur votre site
internet « Les Indigènes du Royaume », à l'adresse suivante
http://bougnoulosophe.blogspot.com/.

Par des propos de nature diffamatoire tels que « 'bougnoule' de service à
obsolescence rapide , nègre domestique », cet article porte atteinte à mon
honneur, au sens du Chapitre V du Code pénal belge.

Par la présente, je vous mets dès lors en demeure de retirer dans les plus
brefs délais cet article de votre site sous peine de poursuite judiciaire.

Je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de ma considération
distinguée.

Fatoumata SIDIBE
»

Le paradoxe de l’Indigène

« Ce qu'il y a de particulier dans la situation de l'individu stigmatisé, c'est que la société lui dit qu'il fait partie du groupe le plus large, ce qui signifie qu'il est un être humain normal, mais qu'en même temps il est dans une certaine mesure « différent », et qu'il serait vain de nier cette différence. Différence qui, cela va sans dire, à d'ordinaire son origine dans cette même société, car elle n'importerait guère si elle n'avait d'abord été collectivement conceptualisée.

Ainsi au moment même où l’on affirme à l’individu stigmatisé qu’il est un être humain comme tous les autres, on l’avertit qu’il serait peu sage de sa part qu’il fasse semblant et d’abandonner « son » groupe. Bref, on lui dit qu’il est comme tout le monde et qu’il ne l’est pas. Cette contradiction, cette farce, c’est son sort et son destin. Elle constitue pour chacun de ceux qui font profession de représenter les stigmatisés un défi permanent, qui l’exhorte à élaborer une politique de l’identité cohérente et le rend prompt à déceler les aspects « inauthentiques » des programmes concurrents, quoique bien lent à comprendre qu’il n’existe peut-être aucune solution « authentique ».

L’individu stigmatisé se trouve au centre d’une arène où s’affrontent les arguments et les discours, tous consacrés à ce qu’il devrait penser de lui-même, autrement dit, à son identité pour soi. A ses divers tourments, il doit encore ajouter celui de se sentir poussé simultanément dans plusieurs directions par des professionnels qui lui clament ce qu’il devrait faire et ressentir à propos de ce qu’il n’est et n’est pas, le tout pour son bien naturellement. » (Erving Goffman, Stigmate)

Nazi Rock !

Allez, tout ça c’était pour rire. On passe l’éponge. Mais non, Zemmour n’est pas méchant. Il ne peut pas être méchant. On n’a pas le droit de l’attaquer, de toute façon. Bon, il s’est un peu lâché pour faire parler de lui, il a juste craché sur les nègres et les bougnoules. Mais comme on s’en fiche de ces sous-Français hors corps traditionnel, ça n’a pas d’importance. Et puis il a des excuses, Zemmour : il avait un livre en promotion. À 20 000 exemplaires nets vendus, vous avez vu, il s’est excusé. S’il avait été cupide, il aurait pu attendre encore un peu : 50, 100 000. Mais non, c’est un type honnête. Il a su s’arrêter. Il s’est mis ses cinquante mille euros dans la poche et basta ! Il a demandé pardon à la Licra. Que voulez-vous de plus ? C’est un héros. Et cultivé avec ça ! Il est même beau, vous ne trouvez-pas, les filles ? Comme j’aimerais lui ressembler ! Alors bravo Zemmour ! Bravo Fayard ! Bravo Claude Durand ! Bravo Lagardère junior ! Bravo France Télévisions ! Bravo Canal plus ! Bravo RTL ! Bravo Le Figaro ! Ah, évidemment, s’il avait été «noir» ou «arabe» et qu’il ait dit des méchancetés sur les «blancs», là ce serait différent. Six mois ferme ! Mais ce n’est pas le cas. Et puis Zemmour, Bilger l’aime bien. Vous ne savez pas qui c’est ? Mais c’est une référence, Bilger. Blogueur influent la nuit et le jour accusateur public ! Juge et partie : le rêve. Carte et blog tricolores ! Oh pardon Monsieur ! Il y a ceux qui dînent avec Bilger et puis les autres : vous et moi, par exemple. Donc si Bilger a dit que Zemmour était utile à la société et qu’il a raison de dénoncer les singes et les bicots qui vendent leur drogue, violent les femmes blanches et piquent les sacs des vieilles, il faut s’incliner. N’imaginez surtout pas que le procureur général le suspende. Non, il lui a juste dit d’être plus discret pendant quelques temps. On vous soutient, on pense comme vous, mais allez y mollo, quand même. En plus, Bilger a fait un distinguo. Il y a quelques gentils noirs et quelques gentils arabes, ceux qui sentent bon genre Audrey Pulvar, Harry Roselmack, Thuram ou Alexandre Djhouri. Même Lozès à la rigueur. Il fait semblant de nous critiquer, mais il est de la maison, comme on dit. Ceux là on ne touche pas, mais les autres Taïaut ! Je ne peux pas vous dire combien de temps ça va durer comme ça. Mais profitez-en, Messieurs. Le seul problème, ce sont les jeunes, les racailles, les sauvageons. Ceux qui sont déjà coupables, ceux sur qui vous crachez dans vos dîners, ceux que vos flics contrôlent le samedi quand ils osent s’approcher en «bandes ethniques» trop près des quartiers «blancs», ceux que vous embastillez dans vos prisons surpeuplées, ceux qui ne seront jamais hyperprésidents à cause de leur sales gueules d’enfants d’esclaves et de colonisés. Ceux qui n’ont pas de Rolex. On ne les tient pas, ceux là. Je tenais quand même à vous le dire. Peut-être un jour, promèneront-ils vos têtes au bout d’une pique. On ne sait pas, ça s’est déjà vu. Je vous dis ça comme ça. C’est vrai, je suis un mauvais nègre. Pardon, M. Bilger ! Pardon M. Zemmour. Non, ça m’a échappé. Je vous promets, je ne recommencerai pas. Ne me frappez pas ! Ne me mettez pas en prison ! Vous avez raison ! Dansez, faites la fête ! Soyez décomplexés ! O-O-Occident ! Le bras tendu ! Plus haut ! Boulogne boys vaincront ! Dumas tout blanc ! Les Français premiers servis ! Vive Zemmour ! Vive Bilger ! Vive Napoléon ! Que les autres crèvent en prison ! On fait de l’audimat, on vend des livres racistes, on a le pouvoir ! On est les meilleurs ! Champagne ! Sans rancune ! Zemmour président ! Bilger garde des Sceaux ! Poniatowski ministre de l’égalité des chances ! Karam ministre de la Culture ! Marine Le Pen à l’immigration ! Nazi Rock !

Claude Ribbe

Droits des femmes et islam


Avis à la racaille laïciste qui sévit en France et en Belgique : cessez de nous envoyer vos « bougnoules de service » chargées de vos sales besognes, sachez que le proxénitisme est un délit !

Où vont parfois se nicher les luttes ? Une poétesse saoudienne, Hessa Hilal, profite actuellement d'un concours annuel très prisé organisé aux Emirats arabes unis (les résultats seront proclamés le 31 mars) pour dénoncer à sa manière "le chaos des fatwas" édictées dans son pays par les islamistes les plus conservateurs. Une prise de position qui intervient après la mise en ligne en février d'un texte d'un religieux, Abdel Rahman Al-Barrak, prônant tout bonnement, sur son site, la mort à l'encontre de toute personne prônant la mixité.

Comme avec ce concours de poésie, le combat des femmes arabes pour un sort plus digne emprunte des voies parfois méconnues. C'est le cas avec le féminisme islamique, auquel la revue Critique internationale vient de consacrer son dernier numéro. La chercheuse Stéphanie Latte Abdallah rappelle que la formulation d'une revendication de droits féminins a tout d'abord accompagné, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, l'éveil du nationalisme, puis le triomphe des indépendances. C'est après bien des désenchantements et des promesses déçues que, dans les années 1980, sont apparus à la fois le terme arabe de féminisme (niswiyya) et un discours cherchant sa légitimité dans l'islam.

On imagine le haut-le-coeur que cette stratégie peut susciter chez les féministes occidentales, pour lesquelles l'expression de "féminisme islamique" ne peut relever que de l'oxymore, mais il convient surtout d'en mesurer la pertinence, la détermination et l'efficacité. Revenir à la source des textes pour ériger une théorie coranique de l'égalité des genres permet, en effet, aux premières concernées d'éviter les accusations d'un féminisme bourgeois copié sur un modèle étranger idéalisé, mais évidemment très difficilement transposable.

Dans le pas de deux entre les évolutions sociales et la formulation d'une demande également sociale et aussi politique, c'est bien entendu la première qui semble dicter le rythme. Si ce féminisme islamique surgit à la fin du XXe siècle, c'est manifestement en tant que produit de l'urbanisation, de l'alphabétisation massive des jeunes filles et de l'arrivée tout aussi imposante de cohortes de femmes sur le marché du travail. Arrivée qui conduit ces femmes, comme partout ailleurs, à réévaluer leur rôle dans la société comme dans l'espace familial.

On s'en doute, la lutte est âpre, aussi bien en Iran qu'en Arabie saoudite, comme le détaillent avec minutie Azadeh Kian et Amélie Le Renard, à chaque fois contre l'utilisation de la religion pour justifier les discriminations sociales et conforter la "logique matriarcale", qui a profité du phénomène de réislamisation ayant également marqué la fin du XXe siècle.

A Riyad, dans un royaume où les femmes ne disposent que d'un statut de citoyenne de seconde zone qui leur interdit même de se déplacer et de conduire sans un chaperon, l'appropriation du religieux par les femmes "se construit plus contre l'autorité familiale que contre l'institution officielle" (le Maroc illustre d'ailleurs l'ambition et la tentation d'un "féminisme islamique d'Etat"), avec, pour les Saoudiennes, l'objectif de "légitimer la fréquentation de nouveaux espaces, d'élargir leur champ des possibles, de développer de nouvelles activités ".

Car l'évolution du statut des femmes arabes passe sans doute autant par leur visibilité politique, traduite par la présence dans les gouvernements ou par le nombre de femmes élues, lorsqu'elles le peuvent, que par la somme des petites victoires pratiques du quotidien.

Mauvais sang

Si on avait consulté les oracles – je veux dire les féticheurs –, on aurait certainement vu qu’un orage planait dans l’air frais de Léopoldville en cette fin de juin 1960. Dans la cité dite indigène, la rumba avait conquis les corps des macaques* devenus frénétiques, pendant qu’Indépendance Cha Cha retentissait partout comme un chant de ralliement.

L’indépendance. Un rêve qui s’ancre. Le 30 juin, Baudouin Ier, roi des Belges, débarque. Sur son parcours, un Congolais surgit de la foule, fonce sur sa voiture décapotable et lui arrache son sabre ! Mauvais sang ? Oui. Par un matin frileux, officiels congolais et belges se retrouvent au Palais de la nation. Au programme, deux orateurs : le roi des Belges et le président Joseph Kasa-Vubu. Mais c’est compter sans le Premier ministre Patrice Lumumba qui, se croyant marginalisé, décide de monter à la tribune.

Le malaise s’installe lorsque Baudouin loue l’action civilisatrice de Léopold II. Sans finesse aucune, il dit aux Congolais qu’ils savent à qui s’adresser en cas de pépin. Juste ce qu’il faut pour déstabiliser Kasa-Vubu, qui saute certains passages de son discours. Lumumba, virulent, évite de s’adresser au souverain et instruit le procès de quatre-vingts ans de présence coloniale. Pour les Belges, c’est un crime de lèse-majesté. Mauvais sang ! Baudouin a la rancune tenace : le sort de Lumumba est scellé. Cinq jours plus tard, le chef belge de l’armée, le général Janssens, déclare aux soldats congolais  : « Avant l’indépendance égale après l’indépendance. » C’est le début des mutineries. Dans la nuit du 9 au 10 juillet, l’armée belge intervient. Le 11, le Katanga, soutenu par la Belgique, fait sécession. Le Congo, tel un boxeur sonné, met un genou à terre. Sept mois plus tard, Lumumba est assassiné à Élisabethville, au Katanga, en présence d’agents belges. J’avais 5 ans.

C’est sous Mobutu que j’ai compris le rôle des Belges dans les malheurs du Congo. Et le sens du mot paternalisme. Et cette façon pour certains d’entre eux de croire que les macaques sont toujours macaques, des enfants dont ils doivent être éternellement les tuteurs. Pourquoi ceux qui n’avaient jamais respecté les droits des Congolais s’étaient-ils, tout d’un coup, transformés en donneurs de leçons ? En oubliant les crimes de Léopold II. Mais les Congolais se sont-ils désaliénés ? Ont-ils compris qu’ils peuvent exister, penser par eux-mêmes ? J’en doute. Et c’est notre mauvais sang.

* Insulte préférée des colons belges à l'égard des Congolais.

Tshitenge Lubabu M. K

De la troisième Intifada

Il y a tout d'abord eu ce mini-scandale diplomatique consécutif à l'annonce par le ministère israélien de l'intérieur, en pleine visite du vice-président des Etats-Unis, Joe Biden, de la construction de seize cents nouveaux logements dans les colonies de Jérusalem. Il y a eu ensuite cette journée du 16 mars où, à Jérusalem et dans plusieurs villes de Cisjordanie, des manifestants palestiniens, pour la plupart très jeunes, se sont affrontés aux forces israéliennes.

Et soudain, certains semblent découvrir que la rhétorique diplomatique en vogue –"reprise des pourparlers", "relance du processus de paix", "retour à la table des négociations" – est en décalage flagrant avec la réalité. Le gouvernement Nétanyahou n'avait-il pourtant pas promis qu'il ferait des concessions ? La population palestinienne ne bénéficie-t-elle pas d'une amélioration de ses conditions de vie, propice à une "reprise du dialogue" ?

Quiconque observe de près la situation en Israël et dans les territoires palestiniens n'est guère surpris des récents événements. En effet il ne s'agit pas d'un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais bien du développement des deux logiques à l'œuvre dans la dernière période : un renforcement de l'emprise israélienne sur la Cisjordanie et sur Jérusalem ; une remontée significative de la mobilisation dans les territoires palestiniens.

Parlons, tout d'abord, de Jérusalem. Seize cents nouveaux logements dans les colonies. Et alors ? Oublie-t-on que ce sont aujourd'hui environ deux cent mille colons qui vivent à Jérusalem et dans sa périphérie ? Oublie-t-on les dizaines d'expulsions et de démolitions de maisons palestiniennes au cours de ces derniers mois ? Oublie-t-on que le "gel temporaire de la colonisation", annoncé par Nétanyahou en novembre, ne concernait pas Jérusalem ? Les seize cents nouveaux logements ne sont pas un accident, ils s'inscrivent dans une logique revendiquée et assumée depuis 1967 : la judaïsation de Jérusalem et son isolement du reste des territoires palestiniens, pour contrer toute revendication de souveraineté palestinienne sur la ville.

Parlons, ensuite, de la Cisjordanie. Si l'afflux des aides internationales a permis à l'Autorité palestinienne de Ramallah de payer les salaires des fonctionnaires et de relancer partiellement l'économie, il est très audacieux, comme le reconnaissent le FMI et la Banque mondiale dans leurs rapports, de parler d'une reprise économique réelle. Si le PIB palestinien a globalement augmenté en 2009, il demeure inférieur de 35 % à celui de 1999. En outre, cette augmentation globale dissimule mal des disparités flagrantes : le secteur du bâtiment a certes progressé de 24 %, mais la production agricole est en chute de 17 %...

Qui plus est les évolutions dans le domaine économique n'ont pas remis en cause le contrôle israélien sur la Cisjordanie : "L'appareil de contrôle est devenu de plus en plus sophistiqué et efficace quant à sa capacité à affecter tous les aspects de la vie des Palestiniens (…). L'appareil de contrôle comprend un système de permis, des obstacles physiques (…), des routes interdites, des interdictions d'entrée dans de vastes parties de la Cisjordanie, et de manière encore plus notable la barrière de séparation. Il a transformé la Cisjordanie en un ensemble fragmenté d'enclaves économiques et sociales isolées les unes des autres." C'est la Banque mondiale qui le dit, dans un rapport de février 2010.

Enfin, depuis son annonce d'un "gel temporaire" de la construction de colonies, le gouvernement Nétanyahou a autorisé la mise en chantier de trois mille six cents logements, poursuivant une politique de colonisation systématique qui a vu, l'an passé, le nombre de colons installés en Cisjordanie augmenter de 4,9 % tandis que l'ensemble de la population israélienne ne croissait que de 1,8 %. Last but not least, le 3 mars dernier Nétanyahou déclarait que même en cas d'accord avec les Palestiniens, il était exclu qu'Israël renonce à son contrôle sur la vallée du Jourdain…

Parlons de Gaza, enfin. Coupée du monde et soumise à un blocus renforcé depuis qu'elle a été déclarée "entité hostile" par l'Etat d'Israël en septembre 2007, la bande de Gaza connaît une situation de catastrophe économique et sociale sans précédent. En l'espace de deux ans, ce sont 95 % des entreprises qui ont fermé et 98 % des emplois du secteur privé qui ont été détruits. La liste des produits interdits à l'importation est un inventaire à la Prévert : livres, thé, café, allumettes, bougies, semoule, crayons, chaussures, matelas, draps, tasses, instruments de musique… L'interdiction d'importer du ciment et de nombreux produits chimiques empêche la reconstruction des infrastructures détruites lors des bombardements de 2008-2009, qu'il s'agisse des maisons ou des stations de traitement des eaux usées, avec les conséquences sanitaires que l'on imagine.

Comment s'étonner, dès lors, que la colère monte chez les Palestiniens ? Les événements du 16 mars font suite à de nombreuses initiatives qui, bien que n'ayant guère eu d'écho médiatique, témoignaient d'une remobilisation de la population palestinienne. Entre autres : de multiples manifestations, dans les villages autour de Béthléem ou de Hébron, contre les extensions des colonies et les confiscations de terres ; des défilés hebdomadaires, dans les villages de Ni'lin et Bi'lin, contre la construction du mur et les expropriations ; trois mille manifestants à Jérusalem, le 6 mars, contre les projets de colonisation et les expulsions…

La répression contre cette remobilisation a fait un saut qualitatif au cours des derniers mois. Les manifestations ont été systématiquement dispersées à coup de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc. Le nombre d'arrestations et d'incursions israéliennes dans les villes, villages et camps de réfugiés, a augmenté de manière spectaculaire depuis le début de l'année 2010. Les autorités israéliennes ont récemment décrété que les villages de Bi'lin et Ni'lin, symboles de la lutte populaire et non-violente, auraient dorénavant le statut peu enviable de "zones militaires fermées" chaque vendredi (jour de manifestation), et ce pour une durée de six mois.

Sommes-nous au début d'une "troisième intifada" ? Il est probablement trop tôt pour répondre à cette question, mais il est néanmoins évident que nombre de conditions sont réunies pour qu'une fois de plus les Palestiniens protestent de manière visible et massive contre le sort qui leur est fait. Ils ne se contenteront pas de "négociations indirectes", faisant l'impasse sur l'essentiel (l'occupation de la Cisjordanie, le blocus de Gaza, Jérusalem, les colonies, le sort des réfugiés, les prisonniers) menées par un Mahmoud Abbas décrédibilisé et inaudible. Les événements de ces derniers jours l'indiquent clairement : nul ne peut prédire avec certitude dans quels délais, mais la population palestinienne, composée à plus de 50 % de jeunes de moins de 15 ans, se fera de nouveau entendre.

Julien Salingue

Fatoumata S., tirailleuse sénégalaise du « choc des civilisations »

Goumière de l’Empire finissant, « machine de guerre » lancée contre les « siens », « bougnoule de service » à obsolescence rapide, nègre domestique et pourtant sans abri véritable, évoluée du néo-conservatisme démunie de tout héritage, bounty avec un goût d’apocalypse… que cherche-elle à nous faire oublier ? A se faire oublier ? Qu’en Belgique aussi les subalternes ne peuvent parler ?

Une condition : « Dans la plupart des colonies de l'empire français, le renoncement au statut personnel "indigène" (musulman, annamite, etc.) était une condition sine qua non pour devenir citoyen français: le reniement de sa religion devait s'effectuer avant d'être soumis au code civil français. A partir des années 1890, les administrations coloniales inventent des "critères de civilisation". Les candidats doivent maîtriser la langue française (écrit et oral), se détacher au maximum du groupe indigène du point de vue de leurs pratiques culturelles, de leurs fréquentations, etc. Depuis 1927, la définition du "bon assimilé" varie, mais on peut distinguer une constante: quelles que soient les modifications apportées au droit de la nationalité, le profil de l'assimilable ou du naturalisable correspond à la négation du profil de l'immigré, c'est-à-dire l'étranger célibataire, analphabète, pauvre et sans qualification. Ainsi, le célibat, l'analphabétisme, la pauvreté et l'absence de qualification sont implicitement ou explicitement condamnés par l'administration dont l'objectif populationniste est de "produire" de "bons Français" "utiles" à la société... » (Abdellali Hajjat)

Un Usage : « La race apportait une explication de fortune à l'existence de ces êtres qu'aucun homme appartenant à l'Europe ou au monde civilisé ne pouvait comprendre et dont la nature apparaissait si terrifiante et humiliante aux yeux des immigrants qu'ils ne pouvaient imaginer plus longtemps appartenir au même genre humain. La race fut la réponse des Boers à l'accablante monstruosité de l'Afrique - tout un continent peuplé et surpeuplé de sauvages -, l'explication de la folie qui les saisit et les illumina comme l'éclair dans un ciel serein : "Exterminez toutes ces brutes". Cette réponse conduisit aux massacres les plus terribles de l'histoire récente, à l'extermination des tribus hottentotes par les Boers, à l'assassinat sauvage perpétré par Carl Peters en Afrique du sud allemande, à la décimation de la paisible population du Congo - de 20 à 40 millions d'individus, réduite à 8 millions ; enfin et peut-être pire que tout le reste elle suscita l'introduction triomphante de semblables procédés de pacification dans des politiques étrangères respectables. Auparavant, quel chef d’état civilisé aurait jamais prononcé cette exhortation de Guillaume II à un corps expéditionnaire allemand chargé d’écraser l’insurrection des Boxers en 1900 : tout comme les Huns, il y a mille ans, se firent, sous la conduite d’Attila, une réputation qui leur vaut de vivre encore dans l’histoire, puisse le nom d’Allemand se faire connaître en Chine de telle manière que plus un Chinois n’osera poser les yeux sur un Allemand… » (Hannah Arendt)

Par delà les chromatismes, la course aux intérêts à courte vue des gamelards sempiternels enfante des monstres (à eux-mêmes) ! Dont on ne finit pas de payer la note collectivement... Aujourd'hui, l'islamophobie est le code génético-idéologique de l'Empire et Fatoumata Sidibé en est la mercenaire zélée et low cost!

Les mots et les choses

LES MOTS : « Aujourd’hui, des mots tels que « progrès » et « développement » sont devenus interchangeables avec « réformes » économiques, « déréglementation » et « privatisation ». Désormais, liberté signifie avoir le choix. Elle relève plus du nombre de marques différentes de déodorant en rayon que du domaine spirituel. Le marché... n’est plus l’endroit où vous vous rendez pour faire des courses mais un espace dématérialisé où des multinationales sans visage font des affaires, y compris en achetant et en vendant « l’avenir ». Justice est devenu synonyme de droits de l’homme (et en ce qui concerne ces derniers, comme on dit, « ça ira comme ça, merci »). Ce vol de langage, cette technique qui consiste à usurper les mots et les utiliser comme des armes, pour un usage destiné à masquer l’intention qui se cache derrière et le fait qu’ils signifient désormais exactement le contraire de ce qu’ils étaient censés signifier à l’origine, a été une des victoires stratégiques les plus brillantes des tsars de la nouvelle donne. Cela leur a permis de marginaliser leurs détracteurs, de les priver du langage pour exprimer leurs critiques et de les faire passer pour des adversaires du « progrès », du « développement », de la « réforme », et bien sûr de la « nation » - autant de négativistes de la pire espèce. Essayez de sauver une rivière ou de protéger une forêt et ils vous diront « vous ne croyez pas au progrès ? » A ceux dont les terres sont englouties par les eaux d’un barrage, et à ceux dont les maisons sont rasées par des bulldozers, ils disent « avez-vous un modèle de développement alternatif à nous proposer ? » A ceux qui croient que le gouvernement a l’obligation de fournir aux gens une éducation, des soins, une sécurité sociale, ils rétorquent « c’est contraire aux lois du marché ». Et il n’y a qu’un crétin pour vouloir contrarier les lois du marché, n’est-ce pas ? Pour se réapproprier les mots dérobés, il faudrait se lancer dans des explications trop compliquées pour un monde où les capacités de concentration sont limitées, et trop coûteuses à une époque où la Liberté d’Expression est hors de portée des plus pauvres. Ce détournement de vocabulaire pourrait bien constituer la pierre angulaire de notre déchéance.» (Arundhati Roy )

LES CHOSES : « Je me suis "amusé" à relever les termes utilisés dans le New York Times pour parler des "évenements de Jérusalem". Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression qu’à l’étranger, les mots sont plus clairs qu’en France. Le 9 mars, Isabel Kershner écrit un article émouvant racontant comment une famille palestinienne s’est retrouvée à la rue après 53 ans passés dans sa maison de Jérusalem. Elle manifeste depuis tous les jours devant sa maison, dans laquelle vit désormais un « groupe de fervents nationalistes Israéliens ». Le lendemain, Uri Dromi redoute que son son pays soit déjà sur « la Marche de la Folie » qui ne peut plus justifier une société basée sur l’apartheid. Le 13 mars. Netanayaou regrette l’incident qui a mis le feu aux poudres et affirme que l’annonce de son ministre de l’intérieur (sur l’autorisation des 1600 logements ») a été « faite en toute innocence ». En fait, la date était prévue pour plus tard, mais elle a été avancée... au jour de l'arrivée de Biden. Le même jour, Thomas Friedman, dans son édito "Driving drunk in Jerusalem" en vient à dire : « On ne laisse pas ses propres amis conduire quand ils sont ivres. Et en ce moment, (le gouvernement israélien) conduit alors qu’il est saoul. Vous pensez que vous pouvez embarrasser votre seul allié au monde, juste pour satisfaire vos besoins politiques domestiques sans en assumer les conséquences ? Vous avez perdu tout contact avec la réalité ». Pour lui, établir ces logements à Jérusalem est de la « pure folie ». Le 15 mars. Bibi refuse de laisser tomber ses logements. Alors que l’administration américaine en fait un sujet de drama, Bibi insiste : « La construction de ces quartiers juifs ne fait aucun mal aux Arabes de Jérusalem Est ». Pourtant le journal Yedioth Ahronoth considère que « les liens entre Israël et les Etats-Unis traversent leur pire crise depuis 1975 ». David Axelrod, le conseiller d’Obama, considère que cette décision est un « affront » et une « insulte », un geste « très très destructif ». Il faut rappeler que Netanyahou a traité Alexelrod et Rahm Emanuel de "self hating Jews", ce qu'ils n'ont pas dû apprécier. Une page plus loin, Roger Cohen ne mâche pas ses mots. Depuis dix ans, les USA ont inondé Israël de 28.9 milliards de dollars et l’échec actuel est la conséquence de cette politique du chèque en blanc. L'administration américaine est furieuse car la politique israélienne met en danger les Etats-Unis partout où ils sont. Selon Axelrod, il est impossible d’obtenir le moindre rapprochement avec les musulmans du monde entier si on accepte « la constante appropriation israélienne de l’espace physique de la Palestine ». C’est ce qui constitue un « affront ». 16 mars. Lors de la journée d’affrontements, Israël ne trouve rien de mieux qu’annoncer le feu vert pour 309 logements juifs supplémentaires à Jérusalem Est. Ethan Bronner écrit que l’administration Obama est convaincue que Netanyaou est de « mauvaise foi » et que l’annonce des 1600 logements le jour de l’arrivée de Biden « semblait calculée pour miner » les discussions de proximité entre Israéliens et Palestiniens. Toutes ces décisions immobilières sur Jérusalem ne sont pas le fait du « hasard ». L’article finit sur une note ironique en disant : « Certains Palestiniens disent qu’on devrait envoyer la police et l’armée pour protéger Netanyahou et Libermann car ils sont trop bons pour la cause palestinienne ».
On atteint alors le sommet des confrontations verbales. Israël tente de calmer le jeu, mais, la veille, le beau-frère de Bibi est intervenu sur la radio Hagai Ben Artzi en disant qu’Obama est antisémite. Les éditorialistes américains se déchaînent. Thomas Friedman relaye la critique iranienne selon laquelle Israël pratique un « overstretch impérialiste » en occupant illégalement 2,5 millions de Palestiniens. Maureen Dowd dit que la « gloutonnerie des implantations » d’Israël empêche toute chance de paix. Selon elle, Obama est tellement impopulaire dans le pays qu’il n’a plus rien à perdre s’il a envie de gifler un allié qui se montre si grossier envers son vice-président. Obama sait que les Israéliens sont divisés sur cette histoire : nombreux sont ceux qui sont « gênés par le comportement » de Netannyahou. Maureen Dowd finit son billet en assurant : « Les mollahs iraniens doivent rire devant les disputes des Américains et des Israéliens qui se demandent qui a insulté qui en premier, pendant qu’ils sont occupés à tourner les vis de leurs bombes nucléaires ». Bernard Avishai décrit l’impasse de la politique israélienne en insistant sur le fait que le moment de vérité est arrivé. Lors du discours de Biden à l’université de Tel-Aviv, avant son départ, le vice-président a été surpris de voir que sa critique des nouveaux logements à Jérusalem a reçu la plus grande ovation de son allocution. Israël ne comprend pas que les américains sont en train de dire à la classe politique israélienne d’arrêter « tous les établissements, point à la ligne ». Selon Shimon Perez, le gouvernement israélien a « asséché le buisson », ce qui veut dire que n’importe quelle étincelle peut désormais déclancher un feu généralisé...» (Didier Lestrade)

Comment Israël confisque Jérusalem-Est

De Tel-Aviv, la route principale file à peu près droit, puis, passé l’aéroport Ben-Gourion, elle commence à onduler en grimpant vers Jérusalem, entre des collines dont la conquête par les forces juives, en 1948, fit couler tant de sang. A 700 mètres d’altitude, elle pénètre dans la ville sainte par l’ouest. Les Israéliens comme les étrangers n’ont en fait que l’embarras du choix : ils peuvent atteindre le centre-ville par bien d’autres routes, au nord comme au sud.

Pour les Palestiniens de Cisjordanie, gagner la ville trois fois sainte est une autre histoire. S’ils ont franchi les checkpoints intérieurs, ils buteront sur le plus brutal des obstacles jamais inventés pour contrôler et limiter les déplacements dans les territoires occupés : un mur d’une dizaine de mètres de hauteur, qui enveloppera bientôt entièrement la partie orientale de la cité, effaçant le paysage et interdisant les accès traditionnels. Il coupe même net les deux grands axes historiques – Jérusalem-Amman (route 417) et Jénine-Hébron (route 60). Le monstrueux serpent ne s’interrompt plus – pour les Cisjordaniens – qu’en quatre points : Qalandiya au nord, Shuafat au nord-est, Ras Abou Sbeitan à l’est et Gilo au sud. Encore devront-ils, pour y parvenir, se livrer à maints détours, laisser leur voiture et traverser à pied, les véhicules palestiniens (à plaques vertes) étant strictement interdits à Jérusalem...

Longtemps chargé par le ministère israélien de la défense de concevoir, tracer et construire la « barrière de sécurité » (selon la terminologie officielle), le colonel Danny Tirza, colon de Kfar Adoumim, est surnommé « seconde Nakba » par les Palestiniens. Au terme de son projet grandiose, il promet à Jérusalem 11 checkpoints semblables à des « terminaux d’aéroport ». Ce n’est pas l’impression que laisse un passage, même bref, par celui de Gilo. Partout les panneaux sermonnent : « Entrez un par un », « Attendez patiemment votre tour », « Laissez cet endroit propre », « Retirez votre manteau », « Obéissez aux instructions ». Quant aux couloirs grillagés en haut comme sur les côtés, ils ressemblent aux tunnels conduisant les fauves jusqu’à la piste du cirque...

Mais ici, pas de Monsieur Loyal : une fois franchi le portillon, dont une petite lumière indique s’il est ou non ouvert, une voix métallique exige qu’on soumette ses bagages au détecteur. Derrière des vitres blindées et teintées, on devine quelqu’un. Enfin une présence : un soldat débraillé, les pieds sur la table et le pistolet-mitrailleur Uzi en bandoulière, contrôle les papiers, chuchotant ou aboyant – au faciès. A la sortie, d’autres pancartes souhaitent aux « usagers », en trois langues, la « bienvenue à Jérusalem » (pourtant à 4 kilomètres). « Et que la paix soit avec vous »...

Le plan de partage onusien de 1947 avait doté la ville d’un « régime international particulier », qui demeure, en 2007, son seul statut mondialement reconnu. Mais la guerre de 1948 déboucha sur sa division entre la Jordanie et Israël, lequel installa sa capitale dans la partie occidentale avant de s’emparer, en 1967, de la partie orientale et de l’annexer. En 1980, une loi fondamentale proclama « Jérusalem entière et réunifiée capitale éternelle d’Israël ». A défaut d’éternité, la politique de tous les gouvernements israéliens, depuis, a consisté à préserver l’hégémonie juive sur la ville et à empêcher sa division ainsi que, ce faisant, la naissance d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale.

« La clé, précise M. Khalil Toufakji, directeur du département de cartographie de la Société des études arabes, conseiller de la délégation palestinienne jusqu’aux négociations de Camp David, c’est la démographie. Imposer une large majorité juive a toujours été la priorité absolue des Israéliens. Mais les Palestiniens, de 20 % de la population en 1967, sont devenus 35 % et pourraient être majoritaires en 2030. » Cette poussée résulte du différentiel de natalité, mais aussi du départ de Juifs chassés par le chômage, la crise du logement et... le climat intolérant créé par les religieux ultraorthodoxes.

Au point qu’un tabou de soixante ans vient de tomber : le schéma directeur pour 2020 réaffirme certes le ratio politique 70 %-30 %, mais en « envisage » un autre, pragmatique, de 60 %-40 %. « Comme s’il y avait un bon pourcentage ! », s’exclame Meron Benvenisti, sans doute le meilleur spécialiste de Jérusalem, pour qui c’est « du racisme pur et simple. Nous vivons dans la seule ville au monde où un pourcentage ethnique tient lieu de philosophie ». Moins bouillant, M. Menahem Klein – lui aussi ex-conseiller à Camp David, mais côté israélien – ajoute : « Les pragmatiques constatent, les politiques se battent : nous assistons au plus grand effort israélien depuis 1967 pour annexer Jérusalem. »

Historiquement, le premier instrument de cet effort fut l’extension illégale des frontières municipales. Résumé d’Amos Gil, directeur de l’association Ir Amim (La Ville des peuples) : « La vieille ville ne fait que 1 km2 ; avec les quartiers arabes l’entourant, elle atteignait du temps de la Jordanie 6 km2. Israël a annexé, en 1967, 64 km2 de terres cisjordaniennes – dont 28 villages – pour atteindre 70 km2. Lorsque le mur sera terminé, il ceindra à l’Est quelque 164 km2. En revanche, à Jérusalem-Ouest, le plan d’extension, dit Safdie, a provoqué une levée de boucliers écologiques. » « Il y a une couleur qui n’existe qu’ici : le vert politique. »Meir Margalit, coordinateur du Comité israélien contre les destructions de maisons (Icahd), rappelle que, lorsque le chef du parti de gauche Meretz, Ornan Yekutieli, s’indigna de la construction de la colonie de Har Homa à la place d’une magnifique forêt palestinienne, le maire de l’époque, Teddy Kollek, récemment décédé, rétorqua : « Ce n’est vert que pour les Arabes. » Apartheid écologique : ces zones « plutôt jaune poussière et remplies de détritus », se moque l’architecte Ayala Ronel, interdisent aux Arabes de construire, mais permettent aux Juifs de coloniser...

La colonisation constitue le deuxième instrument de la stratégie israélienne. Architecte et dirigeant de l’association Bimkom, qui se bat pour le droit de tous à planifier la ville, Shmuel Groag récapitule : « Le premier anneau se composait de 7 grandes colonies : Gilo, Armon Hanatziv - Talpiot-Est, French Hill, Ramat Eshkol, Ramot, Ramot Shlomo, Neve Yaacov. Le second en comprenait 2, Pisgat Zeev et Maale Adoumim. Le troisième en a rajouté 9 : Givon, Adam, Kochav Yaacov, Kfar Adoumim, Keidar, Efrat, Betar Illit, Har Homa et les colonies du Goush [bloc] Etzion. Au total, elles regroupent la moitié des 500 000 colons que compte la Cisjordanie. »

Fondateur du Centre d’information alternatif et figure majeure du mouvement pacifiste, Michel Warschawski organise volontiers des « tours » militants, afin de montrer concrètement « le principe qui guide la colonisation : créer une continuité territoriale juive qui brise la continuité territoriale arabe ».Et de brandir une feuille tombant en lambeaux à force d’avoir été manipulée. C’est une citation de l’ancien maire de la colonie de Karnei Shomron, qui entend « garantir que la population juive de Yesha ne vive pas derrière des barbelés, mais dans une continuité de présence juive. Si l’on prend par exemple la région qui se trouve entre Jérusalem et Ofra, et qu’on y ajoute une zone industrielle à l’entrée de la colonie d’Adam et une station d’essence à l’entrée de Psagot, alors nous avons un axe de continuité israélien ».

Le troisième instrument, c’est la maîtrise totale des voies de communication pour disloquer l’espace palestinien, réduire la mobilité de la population et oblitérer les chances de développement. Non seulement Israël s’est emparé des grands axes existants qu’il a rénovés et élargis, mais il en a construit de nouveaux afin que les colons puissent arriver à Jérusalem le plus rapidement possible – c’est aussi un des objectifs du futur tramway (voir « Un tramway français nommé schizophrénie »).

Le tout forme un impressionnant réseau de routes à quatre voies, éclairées la nuit, au long desquelles les arbres ont été coupés, des maisons dites « dangereuses » détruites et des murs de protection érigés – au nom, bien sûr, de la « sécurité ». Reliant les colonies entre elles, ces « routes de contournement » sont interdites à la circulation palestinienne, rejetée sur un réseau secondaire de mauvaise qualité, peu ou pas entretenu, et verrouillé par de nombreux checkpoints, fixes ou volants.

Nous voici au barrage dit Container, au sud d’Abou Dis, qui commande – et souvent ferme – le dernier axe majeur palestinien reliant le nord au sud de la Cisjordanie. Il porte bien son nom de Wadi Nar, « vallée du feu », et, par extension, « vallée de l’enfer » : sa chaussée est par endroits si étroite que deux camions s’y croisent difficilement – à supposer qu’ils parviennent à monter et descendre ses pentes vertigineuses. En revanche, non loin, la large voie express offerte par Itzhak Rabin aux colons leur permet de foncer droit sur les colonies de Goush Etzion et d’Hébron... sans rencontrer un seul Arabe.

Cet « apartheid qui ne dirait pas son nom »– formule du chef négociateur palestinien Saëb Erekat – devient explicite avec le projet de « circulation fluide » cher au colonel Tirza : là où Juifs et Arabes doivent vraiment se croiser, ils ne se verront pas, grâce aux ponts et aux tunnels... « Pour désenclaver les villages palestiniens de Bir Nabala et Al-Jib, explique sur place l’architecte Alon Cohen-Lifschitz, de Bimkom, les Israéliens construisent, sur 2 km, à 10 m au-dessous du niveau du sol, une route encaissée et grillagée, 2 tunnels et 1 pont ! »En matière de ségrégation, il y a plus infâme : à compter du 19 janvier 2007, un ordre militaire devait interdire à tout Israélien ou Palestinien « résident » de transporter un habitant non juif de Cisjordanie... Il a suscité des protestations telles que son application a été « gelée »...

Quatrième instrument, l’infiltration de la vieille ville et du « bassin sacré ». « Pour les colons, Jérusalem est comme un oignon : le meilleur, c’est le cœur », plaisante Margalit. Récupération d’anciens biens juifs, confiscations en vertu de la loi des absents et achats via des collaborateurs se multiplient à un tel rythme que le journaliste Meron Rappoport a pu parler de « République d’Elad » – du nom de l’organisation de colons à laquelle les autorités ont très inhabituellement délégué la gestion de la « Cité de David ». A partir de cette implantation à caractère historique, on mesure – au nombre de maisons arabes arborant des drapeaux israéliens et de « gorilles » armés déambulant dans les rues – combien la colonisation la plus triviale s’empare de Silwan, descend vers Boustan (où 88 bâtiments sont menacés de destruction), puis remonte vers Ras Al-Amoud (Maale Zeitim) et Jabal Mukaber (Nof Zion). Et les deux premières maisons de Kidmat Zion défient déjà, par-dessus le mur, le Parlement palestinien, terminé mais vide, d’Abou Dis. La carte confirme que toutes ces métastases dessinent une véritable diagonale d’épuration ethnique...

« Ne vous arrêtez pas aux chiffres, insiste M. Fouad Hallak, conseiller de l’équipe de négociation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).Les 17 points de colonisation de la vieille ville et de ses alentours immédiats comptent certes à peine 2 600 habitants sur 24 000, mais ils s’inscrivent dans une stratégie tenace de “dépalestinisation”. »

La judaïsation, cinquième instrument de la stratégie israélienne, commence par des symboles. Un ami palestinien indique ces signes qui plaquent sur la Jérusalem arabe le décor de la ville juive. « Du plus spectaculaire – comme ces mémoriaux aux héros des guerres d’Israël et ces bâtiments publics installés à l’Est – au plus discret : pavés, lampadaires, corbeilles. Sans oublier les noms de rue. » Place de Tsahal, rue des Parachutistes, carrefour du Quartier-Général : « Ces appellations ont été données après l’annexion de Jérusalem-Est en 1967, observe le journaliste Danny Rubinstein apparemment pour que les Arabes n’oublient pas qui a gagné. »

A Paris, des amis nous avaient prévenus : « La vieille ville est en train de se vider. » Jamais, hélas, en trente ans elle ne nous était apparue aussi triste. « Les Israéliens voudraient en coloniser l’essentiel et réduire le reste à quelques rues folkloriques, comme à Jaffa », lâche le nouvel ambassadeur palestinien à l’Unesco Elias Sanbar. Qui vient de déjouer une manœuvre à peine croyable : un tour de passe-passe israélien pour obtenir l’inscription de la vieille ville arabe sur la liste du patrimoine... de l’Etat juif !

La judaïsation passe aussi par la remise en cause du libre accès aux Lieux saints, pourtant principe commun à tous les textes internationaux depuis le traité de Berlin (1885). « Voici des années que les musulmans et les chrétiens de Cisjordanie n’ont plus accès à Al-Aqsa ou au Saint-Sépulcre, proteste le directeur du Waqf Adnan Al-Husseini. Quant aux résidents de Jérusalem, ils doivent avoir 45 ans pour venir y prier. Sans parler des humiliations infligées par les quelque 4 000 soldats déployés lors des grandes fêtes. » Et les excavations pratiquées sous l’Esplanade ? « Je n’ose envisager ce qui se passerait si les fous qui rêvent de “reconstruire le Temple” endommageaient nos mosquées. »

Non moins inquiets, les patriarches et chefs des Eglises chrétiennes à Jérusalem ont publié, le 29 septembre 2006, une déclaration réaffirmant l’exigence d’un « statut spécial » garantissant notamment « le droit humain de liberté de culte pour tous, individus et communautés religieuses ; l’égalité devant les lois de tous les habitants en conformité avec les résolutions internationales ; le libre accès à Jérusalem pour tous, citoyens, résidents ou pèlerins ». Ils insistaient pour que « les droits de propriété, de garde et de culte que les différentes Eglises ont acquis à travers l’histoire continuent à être détenus par les mêmes communautés ». Et d’en appeler à la communauté internationale pour faire respecter le « statu quo des Lieux saints »...

On a beau savoir l’incroyable violence dont tout occupant – juif, chrétien ou musulman – est capable, la destruction au bulldozer d’une maison, sous les yeux de ses habitants, est un spectacle insupportable. Que, depuis l’an 2000, la municipalité et le ministère de l’intérieur ont répété 529 fois – sans parler des amendes imposées aux propriétaires, 22,5 millions d’euros ! Répression très inégale : selon Betselem, l’organisation israélienne de défense des droits humains, en 2005, les 5 653 infractions constatées à l’Ouest ont donné lieu à 26 démolitions partielles ou totales, tandis que les 1 529 enregistrées à l’Est en ont entraîné 76 !

Pour Margalit, la municipalité « vit dans la hantise que la souveraineté israélienne sur Jérusalem soit en danger. Dans cette mentalité paranoïaque, chaque maison, chaque arbre et même chaque plante en pot devient partie prenante d’une conspiration politique mondiale ». Des arguments que n’invoque même pas M. Yigal Amedi : pour ce maire adjoint, les démolitions « exceptionnelles » se justifient puisqu’elles frappent des « bâtiments construits illégalement ». Curieusement, alors qu’il fait partie du Comité pour la planification et la construction, il assure ignorer que, dans bien des cas, les inspecteurs de sa municipalité procèdent aux destructions en violation d’une décision de justice. « La municipalité, plaide-t-il, s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ce chaos. »

Riche idée ! Car l’« illégalité »de 40 % des maisons de Jérusalem-Est – 15 000 sur 40 600 – tient à ce que la mairie n’accorde qu’au compte-gouttes les permis aux Palestiniens : de 2000 à 2004, 481 sur 5 300 immeubles bâtis. Et une demande coûte cher : plus de 20 000 euros et des mois de démarches pour une bâtisse d’environ 200 m2... Mais surtout la superficie constructible s’est rétrécie comme peau de chagrin. Après 1967, Jérusalem-Ouest totalisait 54 km2 et Jérusalem-Est 70 km2, dont 24 furent expropriés au profit des colonies. Sur les 46 restants, 21 n’ont pas fait l’objet d’un plan d’urbanisation. Parmi les 25 planifiés, 16 sont réservés aux espaces verts, bâtiments publics, routes, etc. Les 9 km2 constructibles pour les Palestiniens représentent donc... 7,25 % de la superficie totale de la ville !

Architecte et militante de Bimkom, Efrat Cohen-Bar brandit l’énorme volume du nouveau « master plan ». « Malgré quelques progrès, l’inégalité de traitement demeure. D’ici à 2020, nos planificateurs accordent 3 nouveaux kilomètres carrés constructibles aux 158 000 Palestiniens supplémentaires et 9,5 km2 aux 110 000 Juifs supplémentaires. » La géographe Irène Salenson évoque de plus une« limitation horizontale et verticale du développement urbain palestinien » : l’Est pourra bâtir en moyenne jusqu’à 4 étages (au lieu de 2 actuellement), mais l’Ouest 6 à 8 !

Cette inégalité n’est qu’une des facettes d’une politique globale de discrimination qui constitue le sixième et dernier instrument de l’hégémonie d’Israël. Ne sont citoyens que les Juifs (et 2,3 % des Palestiniens). Titulaires d’une carte d’identité verte, les Palestiniens de Cisjordanie n’ont aucun droit, même plus celui de venir en ville, sauf autorisation de plus en plus rarement accordée. Les « résidents permanents », avec leur carte d’identité bleue, bénéficient, eux, de prestations sociales et du droit de vote aux élections locales, qui ne se transmettent automatiquement ni au conjoint ni aux enfants.

Le fameux rapport européen dont la censure par le Conseil des ministres des Vingt-Cinq fit scandale fin 2005 révèle une autre dérive : « Entre 1996 et 1999, Israël a mis en place une procédure intitulée “centre de vie”, en vertu de laquelle ceux qui détiennent une carte d’identité bleue et dont le domicile ou le travail se trouve en dehors de Jérusalem-Est, à Ramallah par exemple, perdent cette carte d’identité. Une vague de détenteurs de ces cartes s’est pour cette raison repliée sur Jérusalem-Est . »

Discriminatoire, le budget de la ville ne l’est pas moins : Jérusalem-Est, avec 33 % de la population, ne s’en voit allouer que 8,48 %. Chaque Juif obtient en moyenne 1 190 euros, et chaque Arabe 260. Rien d’étonnant si, précise Betselem, 67 % des familles palestiniennes vivent sous le seuil de pauvreté, contre 29 % des familles israéliennes . Issu lui-même d’un quartier pauvre, M. Amedi ne nie pas les « retards dont souffrent, en matière d’infrastructures et de services, les quartiers arabes et ultraorthodoxes ». Il assure toutefois que la ville, lorsque son maire s’appelait Ehoud Olmert, a« plus investi que jamais pour combler ces fossés », et égrène les projets en cours. « Des gouttes d’eau dans l’océan, reconnaît-il. Mais il faut bien commencer quelque part. »

Force est de constater que, pour l’heure, tout commence et finit par la construction du mur, qui mobilise les plus gros moyens : 800 000 euros du kilomètre – et il y en aura 180, dont 5 seulement sur la Ligne verte. C’est dire que l’argument de la sécurité ne tient guère. Les attentats kamikazes – 171 victimes en six ans – ont traumatisé la ville. Mais ici, le mur, sur l’essentiel de son tracé, ne sépare pas Israéliens et Palestiniens : il coupe les Palestiniens de leurs écoles, de leurs champs, de leurs oliveraies, de leurs hôpitaux et de leurs cimetières...

« Le mur est un outil que le gouvernement utilise pour contrôler Jérusalem et non pour assurer la sécurité des Israéliens »,tranche Menahem Klein. De fait, il représente la quintessence de tous les outils de domination évoqués jusqu’ici. Il multiplie la surface de Jérusalem-Est par 2,3 en dessinant une sorte de trèfle qui inclut les nouvelles colonies avec leurs zones de développement : au nord, Beit Horon, Givat Zeev, Givon Hadasha et le futur « parc métropolitain » de Nabi Samuel ; au sud, Har Gilo, Betar Illit ainsi que l’ensemble du Gouch Etzion ; à l’est, enfin, Maale Adoumim.

On prend mieux conscience depuis le belvédère de l’hôpital Augusta-Victoria de la menace mortelle que le chantier en cours à l’est représente pour le futur Etat palestinien. La colonie elle-même occupe 7 km2. Mais le plan municipal du « bloc de Maale Adoumim » couvre une superficie totale, encore largement déserte, de 55 km2 (plus que Tel-Aviv, 51 km2). La poche s’étend presque jusqu’à la mer Morte et coupe donc en deux la Cisjordanie. Au nord, la fameuse zone E1 représente avec ses 12 km2 (12 fois la vieille ville !) le dernier espace de croissance possible pour Jérusalem-Est. Or même l’opposition – formelle – de Washington n’a pas empêché la construction du nouveau quartier général de la police pour la Cisjordanie, en attendant logements, centres commerciaux, hôtels, etc. Quant aux Bédouins Jahalin, voici leurs pauvres baraquements sur la colline où ils ont été « transférés » et qui domine... la décharge.

Le plus possible de terres palestiniennes avec le moins possible de Palestiniens : ce vieux principe a dirigé le tracé du mur qui, s’il inclut des colonies juives, exclut aussi des quartiers arabes. Ainsi rejette-t-il en Cisjordanie, du nord au sud, la localité de Qafr Aqab, à côté du camp de réfugiés de Qalandiya, la moitié de Beit Hanina, le gros d’Al-Ram, Dahiyat Al-Bared, Hizma, le camp de Shuafat, Dahiyat Al-Salam, Anata, Ram Khamzi et, tout au sud, Walaja. Une première : 60 000 des 240 000 Palestiniens de Jérusalem en ont été expulsés... sans avoir bougé ! Avec des pertes en chaîne.

Perte de temps : « Avant, j’allais à la fac à pied en dix minutes, témoigne Mohammed, un étudiant de Ramallah inscrit en médecine à l’université Al-Qods. Depuis, il me faut quatre-vingt-dix minutes en voiture. » Perte de revenus : si les commerçants du « mauvais » côté d’Al-Ram déplorent une baisse de 30 % à 50 % de leur chiffre d’affaires, ce dentiste a dû fermer purement et simplement son cabinet, tandis que le propriétaire de cet immeuble avec vue imprenable sur le mur n’a plus un seul locataire. Perte de personnel : entre un tiers et la moitié des médecins et des infirmières, mais aussi des enseignants ne peuvent plus venir travailler à Jérusalem. Perte annoncée de la « résidence » : quiconque ne justifiera plus d’un logement et d’un travail à Jérusalem, lors du renouvellement de sa carte d’identité bleue, en sera privé. Perte, enfin et surtout, pour Jérusalem-Est de son rôle de métropole palestinienne.

« Chacun sait que les prochaines négociations partiront des “paramètres de Clinton”, et notamment la partition de la ville pour faire place à deux capitales, résume Menahem Klein. Voilà ce que le mur cherche à éviter, en cassant Al-Qods comme centre métropolitain, en la déconnectant de son hinterland économique, social et culturel palestinien. Mais, si nos dirigeants espèrent profiter de la faiblesse des Palestiniens, ils font un calcul à courte vue : la jeune génération redressera la tête. Que restera-t-il alors de l’ambition de Sharon et d’Olmert de “relibérer Jérusalem” ? »

D’autres interlocuteurs relient l’escalade israélienne et l’état du processus de paix. Ainsi l’ambassadeur Sanbar, selon qui les choses se sont accélérées « à partir du moment où Jérusalem a été officiellement inscrite à l’ordre du jour de la négociation. Afin qu’à force de faits accomplis il ne reste rien à négocier ». Pour M. Wassim H. Khazmo, conseiller de l’équipe de négociation palestinienne, « Sharon a profité de la faiblesse de la communauté internationale pour prendre ce que M. George W. Bush lui avait promis dans sa lettre du 14 avril 2004 – les blocs de colonies. »

Quelle ne sera pas, d’ailleurs, notre surprise, en entendant M. Toufakji renoncer à revendiquer ces « blocs », au nom du réalisme. « Même Maale Adoumim ? » « Oui. » « Même la zone E1 ? » « Oui. » Comme en réponse à cet abandon, M. Hasib Nashashibi, de la Coalition pour Jérusalem, évoquera la « crise de leadership » dans l’OLP : « Les Israéliens exploitent évidemment nos divisions et nos erreurs. » Et Amos Gil de pointer « l’argument majeur que les attentats kamikazes ont donné pour justifier le mur ».

En les découvrant, on pense à Kafka ou à Ubu roi : ce sont les Palestiniens des enclaves de Biddu (35 500 personnes), Bir Nabala (20 000) et Walaja (2 000) pris au piège du mur ou de la barrière, qui les encercle entièrement. Et la famille Gharib est assurément la victime expiatoire. Un à un, les colons de Givon Hadasha ont construit, sur des terres privées palestiniennes, des maisons autour de la sienne, qu’ils ont transformée en mini-enclave, reliée par un chemin à son village originel, le tout ceinturé d’un grillage bientôt électrifié et surveillé par une caméra... Sympathiques voisins : en nous voyant, l’un d’eux hurla depuis sa fenêtre : « J’ai une arme, je vais vous descendre ! » Paroles en l’air ? Ils ont déjà tué un de ses fils. Persécutés, les Gharib résistent néanmoins depuis plus de vingt ans...

Comment ne pas penser à l’envolée, la veille, de Benvenisti : « Le mur ? Mais c’est le monument du désespoir total ! Regardez Bethléem : d’un côté, l’église de la Nativité, de l’autre, le bunker construit autour du tombeau de Rachel. C’est l’arrogance de l’occupant prétendant définir et redéfinir les communautés à sa guise : comme si la “barrière” triait les “bons” Arabes, acceptés à Jérusalem, des “mauvais”, qui en sont exclus. Les inventeurs de cette horreur raisonnent avec la même logique coloniale du XIXe siècle que vous, les Français, lorsque vous vous accrochiez à l’Indochine et au Maghreb. Mais ça ne marchera pas mieux ! Le mur de Jérusalem finira comme celui de Berlin. »

Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal


Lettre de prison de Salah Hamouri

Chers amis,

Je souhaite tout d’abord remercier du fond du cœur toutes celles et ceux qui se souviennent avec moi et ma famille que 5 ans déjà sont passés et que je partage avec d’autres camarades une toute petite cellule dans une prison israélienne.

Merci pour les rassemblements et manifestations organisés un peu partout en France.

L’enfance perdue.

La cause des enfants palestiniens dans les prisons de l’occupation est un sujet douloureux dont je souhaite vous parler.

Les associations n’épargnent pas leurs efforts pour donner la priorité à l’enfance, développer des programmes de divertissement pour protéger les enfants et favoriser leur développement naturel.

Apres 5 ans passés en prison, je me demande comment est –il possible en même temps de voir ici l’enfance persécutée et défigurée…

Le monde doit savoir qu’ il y a entre 300 et 350 enfants détenus dans les prisons israéliennes dans des circonstances très dures, ils sont en effet traités comme des détenus adultes, ils sont séparés de leurs familles, certains n’ ont pas droit aux visites familiales pour des motifs sécuritaires et si les visites sont permises, ils ne peuvent avoir aucun contacts physiques avec leurs parents.

Dans l’enceinte de la prison, l’intervention d’organismes internationaux n’est pas permise et les enfants ne reçoivent aucune aide psychologique alors qu’ils sont dans un environnement étranger, loin de l’école ou de la famille. Au contraire les israéliens utilisent tous les moyens de pression pour détruire leur jeunesse.

Les enfants sont le plus souvent jugés dans des tribunaux militaires comme les adultes, ils ont droit au même traitement que les plus vieux dans les tribunaux illégitimes que sont les tribunaux militaires de l’occupation.

Il n’existe pas de tribunaux pour mineurs même si Israël a signé un traité sur les droits de l’enfant, ceci apparemment ne concerne pas les enfants palestiniens.

Avez-vous entendu parler du petit Hassan Muhtaseb ? Il y a 3 semaines, deux frères âgés de 10 et 12 ans ont été arrêtés à Hébron puis emprisonnés.

Le petit a été libéré 10 heures plus tard mais le deuxième, Hassan, a été interrogé puis envoyé en prison. Il a été ensuite amené au tribunal militaire d’Ofer les mains et les pieds liés. Pendant l’audience, son avocate Léa Tsemel, lui a offert un ballon qu’elle a gonflé avant de commencer à plaider… Le juge militaire était gêné et s’est cache la tête derrière son ordinateur… Hassan a été libéré sous caution après avoir été interrogé et mis en cellule…

Prison de Guilboa, section 4

Salah Hamouri (Le 13 mars 2010)

Les représentants du « corps traditionnel français » youyoutent-ils ?



C’est quoi le primordialisme ?

« Le terme primordial est d’Edward Shills qui, dès 1957, l’utilise pour poser sa thèse sur l’importance des groupes primaires dans l’intégration et la reproduction de la société globale. Pour Shills, ce qui guide l’homme ordinaire dans ses conduites quotidiennes ce n’est ni une idéologie abstraite ni une vision cohérente du monde, mais son implication dans des liens personnels dits primordiaux. Ces attachements sont caractérisés par l’intensité de la solidarité qu’ils suscitent de par leur force coercitive, de par les émotions et le sentiment du sacré qui leur sont associés.

Si la paternité du lexique revient à Shills, c’est néanmoins à Kallen qu’il faut se référer pour la théorisation du phénomène primordial. Celui-ci, dans un essai sur le pluralisme culturel en 1915, faisait de la ressemblance intrinsèque entre individus partageant un héritage culturel commun (même s’ils ne l’ont pas choisi), la source d’attachements primaires et fondamentaux. Ces attachements tissent des relations d’appartenance et/ou de solidarité fondées sur des critères comme la race, l’ethnicité, la religion, la nationalité, la parenté, la langue, la région, le gender, la sexualité... Le primordialisme postule une spécificité de ces modes identitaires, notamment le caractère ineffable, évident, irrationnel et profondément ressenti des sentiments qu’ils inspirent.

Aujourd’hui, l’un des auteurs les plus pertinents de cette théorie primordialiste, c’est Clifford Geertz. Il postule l’existence des liens primordiaux comme des identités culturelles dérivant de sentiments d’affinité naturelle plus que de l'interaction sociale. Ces relations font appel à des modes de loyauté concurrentiels à la loyauté civique, qui est une construction historique.

Notons que Durkheim voyait dans la solidarité des liens primordiaux la base de la formation du lien social. Ce qui crée selon lui la solidarité, ce n’est pas la coopération, mais "des forces impulsives comme l’affinité du sang, l’attachement à un même sol, le culte des ancêtres, la communauté des habitudes". Ce disant, Durkheim fondait le lien politique à partir de la société et non à partir de l’individu.

De nos jours, le primordialisme est considéré comme une théorie anthropologique controversée. La critique de ses thèses apparaît nécessaire pour une reconceptualisation des notions d’ethnicité, d’identité, de nationalisme et donc pour une nouvelle problématisation de la question de l’allégeance politique. Plusieurs objections peuvent être formulées contre la théorie primordialiste :

1. Le primordialisme néglige le politique. Il fait comme si les identités primaires et les solidarités ethniques étaient homogènes et étaient des variables explicatives indépendantes ou autosuffisantes. Or, celles-ci sont mixtes. Elles ne sont pas, non plus, des propriétés essentielles transmises dans et par un groupe, en dehors des dynamiques internes et externes du jeu politiques, c’est-à-dire par exemple les luttes de pouvoir, d’influence et les relations avec les autres - amis ou ennemis - les " out-groups ". Peut-on véritablement établir que les attachements primordiaux sont des substances spécifiques et innées ? Ne sont-ils pas des construits sociaux, produits de l’environnement historique, économique et politique dans lequel évoluent les individus et les groupes ?

2. Le postulat primordialiste définit l’ethnicité en termes de traits primordiaux qui, à leur tour, sont utilisés pour expliquer l’ethnicité comme lien primordial. Ce disant, la spécificité postulée n’est pas clarifiée, puisque le même est expliqué par le même. Il y a donc tautologie. Dans leur ensemble, les théories primordialistes ne rendent pas compte de la "complexité sociale", enfermant l’individu et le groupe qui s’en inspirent dans une sorte d’universalisme autarcique et figé du particulier culturel, ethnique, religieux, linguistique ou sexuel. Or, les identités individuelles et communautaires, lors même qu’elles sont culturelles, ne sont ni a priori ni ineffables. Elles sont constamment en mutation, en situation de composition et de recomposition. Elles se font et se défont, évoluent, se transforment. Elles peuvent être, selon la théorie de Bourdieu, des "habitus", c’est-à-dire des dispositions engendrées par la socialisation et l’expérience commune...» (Antoine Tine)

L'image du Noir en Occident







« Quel effet ça fait d’être un problème ? » (W.E.B. Du Bois )

L'année prochaine à Jérusalem

« De violents heurts ont opposé mardi Palestiniens et forces de sécurité israéliennes à Jérusalem-est, les plus importants depuis plusieurs années, dans un climat de vives tensions politico-religieuses et de crise diplomatique.

Dans le camp de réfugiés de Choufat et le quartier arabe d'Issawiyeh, des manifestants ont caillassé les policiers et gardes-frontières qui ont riposté en tirant des grenades assourdissantes, des gaz lacrymogènes et des balles caoutchoutées.

Des affrontements ont aussi eu lieu à Wadi Joz, autre quartier arabe de Jérusalem-est annexée, ainsi que dans la Vieille ville et à Qalandiya, principal point de passage entre Jérusalem et Ramallah, siège de l'Autorité palestinienne. En Cisjordanie, des incidents ont été signalés notamment à Hébron.

En outre, dans la ville majoritairement arabe de Jaffa, à la périphérie de Tel-Aviv, un bus a été la cible de jets de pierre. Il n'y a pas eu de blessé dans cet incident, le premier à éclater hors de Jérusalem et ses environs...

Dans la bande de Gaza, des milliers de personnes ont participé mardi à une "journée de colère" du Hamas, tandis que Moussa Abou Marzouk, un chef du mouvement islamiste, appelait à une nouvelle intifada.» (AFP)

Une grille de lecture ?

« Le monde colonial est un monde compartimenté. Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police. La zone habitée par les colonisés n'est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s'opposent, elles obéissent au principe d'exclusion réciproque: il n'y a pas de conciliation possible, l'un des termes est de trop.

La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C'est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. La ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l'état permanent.

La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d'hommes mal famés. On y naît n'importe où, n'importe comment. On y meurt n'importe où, de n'importe quoi. La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C'est une ville de Nègres, une ville de bicots...» (Frantz Fanon)

Et tout cela se passant « sur une terre grevée d'Histoire » suivant le mot fameux de Freud...

Petits Viêt-nams : les camps français d'Indochine en France (1956-2009)

Français de nationalité, ils n’avaient pas la chance d’appartenir au «corps français traditionnel», selon les bons mots de Gérard Longuet, patron des sénateurs UMP. C’est pourquoi on les a parqués, enfermés, humiliés en les reléguant, les bannissant, les exilant sinon les «expatriant» sur place, dès 1956 à leur arrivée en France, dans des baraquements qui n’avaient rien à envier à ceux des guerres les plus sales du siècle, comme celui de Sainte-Livrade-sur-Lot : le CAFI (Centre d’Accueil des Français d’Indochine). 1200 français d’Indochine au Cafi, 700 enfants, 10 douches collectives. Pas de sanitaires dans les baraquements, des toits en carton, aucune intimité possible, jamais. Pensez : une ancienne poudrerie militaire, des entrepôts divisés à la hâte où entasser, comme des bêtes, ces français dérangeants -des familles…

Il faut les imaginer en 1956, ils en témoignent dans ce livre, mais du bout des lèvres aujourd’hui encore. La peur d’importuner, de n’avoir pas le droit de révéler, de n’être pas, de ne toujours pas faire partie de ce fameux «corps français traditionnel» aux arrogances insupportables.

Leur voyage tout d’abord, 25 jours sur des paquebots de fortune, loués parfois aux italiens, des tas de ferraille où vomir tout son saoul en attendant la terre ferme. Pour l’occasion la boue dès leur arrivée, et les norias des bus déversant leur cargaison humaine sans ménagement. Une seule valise autorisée par famille. Le temps gris, un ciel sinistre et la fange entre les baraquements. Il faut les imaginer muets de stupeur : c’était ça, cette gadoue ignoble, ce que la France leur offrait. Des baraquements. Sinistre vocabulaire d’un siècle dégradant.

A Sainte-livrade… Et ailleurs. D’autres camps agençant un accueil identique. Celui de Brias, du Cannet-des-Maures, de Noyant-sur-l’Allier, et quelques autres, détruits depuis, biffés, gommés pour que rien jamais ne fasse retour sur cette page honteuse de notre Histoire commune : celle d’un monde bafoué. Celui de milliers de français aux yeux desquels tout ce qui était admirable s’appelait la France. Une France qui s’incarnait en villas blanches. Ah le blanc ! Cette couleur si lumineuse de la colonisation française…

Mais pour ces nha-quê, ce fut 52 années de grisailles et d’humiliation. Car, entendez bien : en 2009, sans doute parce que les médias, enfin, ont commencé de faire leur travail, s’interrogeant sur l’existence de ces camps, les premiers bulldozers ont fait leur apparition. Promis, on va vous le refaire le camp, vous loger décemment. Mieux vaut tard que jamais…

Détruire en fait, toute trace de la vilenie de l’administration française pour laquelle les rapatriés d’Indochine n’étaient que des sous-hommes. Qui se tairaient, pariait-elle. Animés qu’elle les imaginait, par cette fameuse valeur que l’on prêtait et que l’on prête toujours aux natifs du Viêt-Nam : dâm-dàng, cette capacité à tenir, à faire face, à ne jamais faillir, ce courage, cette endurance dans l’abnégation, une sorte de résignation bienvenue. On les savait durs à la tâche, ils se tairaient. De toute façon, on ne leur laisserait pas le choix. Et longtemps ils se sont tus en effet. Isolés, accablés, ignorés. Un silence les recouvrait, qui permit aux patrons du coin d’user et d’abuser, avec la complicité de l’administration du camp, d’une main-d’œuvre bon marché. A l’aube les camions arrivaient. Pas des bus : des camions. Qui venaient chercher leur marchandise : des femmes, des enfants que l’on enfermait dix, douze, quatorze heures avant de les relâcher le soir, terrassés de crainte et de fatigue.

Le livre est saisissant. Le Cafi était un ghetto. Il l’est resté près de cinquante ans. Des français d’origine indochinoise y vivent encore. Y finissent leurs jours. Un ghetto dont des administrateurs vétilleux veillaient à orchestrer la précarité. Il exista même un arrêté républicain pour gérer cette précarité : l’arrêté Morlot (1959). Lequel stipulait que l’acquisition d’un poste de radio devait être interprété comme un signe extérieur de richesse passible d’expulsion. Il fallait donc soit s’enrichir d’un coup pour espérer quitter le camp, soit durer dans la survie.
Il y avait même une école au Cafi : l’administration gérait consciencieusement les parcours des enfants dont elle avait la charge, offrant des bourses qui, suite aux tracasseries qu’elle s’ingéniait à monter, n’était jamais accordées qu’avec un retard de trois ans en moyenne, mettant ainsi souvent fin à tout espoir d’études.

Il faut lire cet ouvrage pour prendre la mesure de l’infamie républicaine. Moins une étude scientifique qu’un témoignage. Car nous sommes encore dans ce temps du témoignage, d’un témoignage qui n’a pas pu, jusqu’à aujourd’hui, se faire entendre ! Viendra plus tard le tournant de l’étude. S’il en est temps du reste : la première génération a presque entièrement disparue. Reste les générations suivantes. Et notre histoire. Reste notre histoire en effet, car reste la richesse de cette histoire dont il faudra bien un jour prendre la mesure.

Qui étaient ces français d’Indochine ? Des très riches et des très pauvres, et toutes les classes intermédiaires. Une population qui avait inscrit en elle la mémoire à la fois du colon et du colonisé, du dominant et du dominé, du possédant et du dépossédé. Et parmi les plus modestes, une population incroyablement métissée : tout l’Empire français avait déversé là ses racines : tirailleurs marocains, sénégalais, légionnaires roumains, émigrés russes, allemands, de tous les coins du monde le monde était venu donner naissance, en Indochine, à une nouvelle identité issue des plus incroyables métissages qu’il était possible d’imaginer ! Singulière mémoire du Monde ! N’était que les enfants de ce monde n’ont bien souvent hérité que du silence de leurs parents, lesquelles ont dû se taire dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Mais du camp des oubliés montent, là aussi, des paroles où réinscrire notre histoire commune. L’Histoire, disait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes. Que nous acceptons d’être, que nous voulons être. Une conscience, une volonté que nous aurions tort d’amputer de telles dimensions de sens.
Joël jégouzo

Petits Viet-Nams, de Dominique Rolland, éditions Elytis, 27 novembre 2009, 208 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2356390325.

Lien : http://www.rapatries-vietnam.org/

Ps : Les Lois de 2007 du gouvernement Sarkozy ont jeté la suspicion sur tous les français d’origine indochinoise, qui doivent aujourd’hui prouver qu’ils sont français ! Les documents que l’Administration leur demande, en outre, rendent visible sur 3 générations leur ascendance…

Je suis né en bordure de la mer de Chine… Tout commence à l’évoquer, et non tout fini. Car cette identité recompose un monde plus vaste que celui qui puiserait uniquement à ses seules origines. Tandis que l’autre bout est sans fin.

De la démocratie en Utopia


« La démocratie n’est ni la forme du gouvernement représentatif ni le type de société fondé sur le libre marché capitaliste. Il faut rendre à ce mot sa puissance de scandale. Il a d’abord été une insulte : la démocratie, pour ceux qui ne la supportent pas, est le gouvernement de la canaille, de la multitude, de ceux qui n’ont pas de titres à gouverner. Pour eux, la nature veut que le gouvernement revienne à ceux qui ont des titres à gouverner : détenteurs de la richesse, garants du rapport à la divinité, grandes familles, savants et experts. Mais pour qu’il y ait communauté politique, il faut que ces supériorités concurrentes soient ramenées à un niveau d’égalité première entre les "compétents" et les "incompétents". En ce sens, la démocratie n’est pas une forme particulière de gouvernement, mais le fondement de la politique elle-même, qui renvoie toute domination à son illégitimité première. Et son exercice déborde nécessairement les formes institutionnelles de la représentation du peuple. » (Jacques Rancière)

Le temps de colonies comme un goût de paradis

Que la vie était belle aux temps bénis des colonies et leur avant goût du paradis: cinquante deux millions de personnes, colons en quête d’un gagne-pain, aventuriers en quête de fortune, militaires en quête de pacification, administrateurs en quête de considération, missionnaires en quête de conversion, tous en quête de promotion, se sont expatriés du «Vieux Monde», en un peu plus d’un siècle (1820-1945), à la découverte des nouveaux mondes, lointains précurseurs des travailleurs immigrés de l’époque moderne.

Au rythme de 500 000 expatriés par an en moyenne pendant 40 ans, de 1881 à 1920, 28 millions d’Européens auront ainsi déserté l’Europe pour peupler l’Amérique, dont 20 millions aux Etats-Unis, huit millions en Amérique latine, sans compter l’Océanie (Australie, Nouvelle Zélande), le Canada, le continent noir, le Maghreb et l’Afrique du sud notamment ainsi que les confins de l’Asie, les comptoirs enclaves de HongKong, de Pondichéry et de Macao. 52 millions d’expatriés, soit le double de la totalité de la population étrangère résidant dans l’Union Européenne à la fin du XX me siècle, un chiffre sensiblement équivalent à la population française.
Principal pourvoyeur démographique de la planète pendant cent vingt ans, l’Europe réussira le tour de force de façonner à son image deux autres continents, l’Amérique dans ses deux versants ainsi que l’Océanie et d’imposer la marque de sa civilisation à l’Asie et l’Afrique. «Maître du monde» jusqu’à la fin du XX me siècle, elle fera de la planète son polygone de tir permanent, sa propre soupape de sécurité, le tremplin de son rayonnement et de son expansion, le déversoir de tous ses maux, une décharge pour son surplus de population, un bagne idéal pour ses trublions, sans limitation que celle imposée par la rivalité intra européenne pour la conquête des matières premières.

1-Le fardeau de l’homme blanc et les zoos humains

En cinq siècles (XV me –XX me), 40 pour cent du monde habité aura ainsi peu ou prou ployé sous le joug colonial européen. Prenant le relais de l’Espagne et du Portugal, initiateurs du mouvement, la Grande-Bretagne et la France, les deux puissances maritimes majeures de l’époque, posséderont à elles seules jusqu’à 85 pour cent du domaine colonial mondial et 70 pour cent des habitants de la planète au début du XX me siècle, pillant au passage, le Portugal et l’Espagne l’or d’Amérique du sud, l’Angleterre les richesses de l’Inde, la France le continent africain.

La Grande-Bretagne revendiquera cette responsabilité au titre du «fardeau de l’homme blanc» exalté par Rudyard Kipling, la France, au nom de sa «mission civilisatrice», corpus philosophique inaltérable de la pensée française pendant des décennies au delà des clivages politiques et religieux, thématique qui fera l’objet de toutes les déclinaisons dans un florilège littéraire extravagant et une débauche d’initiatives toutes aussi extravagantes, dont les plus invraisemblables auront été les «zoos humains» des expositions coloniales.

Nains brachycéphales, bossus dolichocéphales, géants macrocéphales, nègres albinos, indigènes callipyges, cannibales canaques, toutes les déclinaisons de la morphologie humaine seront ainsi exhibées pendant une cinquantaine d’années dans les principales villes françaises, sans la moindre retenue, pour exalter la splendeur coloniale de la France et théoriser, par contrecoup, l’infériorité des métèques.

A raison d’une manifestation tous les 18 mois, 38 expositions ethnologiques, dont 30 pour le seul jardin d’acclimatation de Paris, seront alternativement organisées à Paris, Marseille et Lyon pendant plus d’un demi siècle, de 1877 à 1931 dans une vaste entreprise qui relevait tout à la fois de l’opération de relations publiques et de l’action psychologique.
Du matraquage? L’effet est immédiat: un million d’entrées payantes, chiffre énorme pour l’époque, pour la première exposition organisée par Etienne Geoffroy de Saint-Hilaire au jardin d’acclimatation en 1877, cinquante millions de spectateurs pour le «Diorama vivant sur Madagascar» organisé à l’occasion de l’Exposition de Paris de 1900 dont le clou devait être pourtant la Tour Eiffel, 34 millions d’entrées payantes rien qu’en six mois pour l’exposition de Paris de 1931, soit une moyenne de 166 000 visiteurs par jour.

A croire les Français en manque de sensations fortes à une époque qu’ils ont pourtant eux-mêmes qualifiés de «belle époque»: l’engouement pour les «villages nègres» ira croissant, drainant au total près de 100 millions de spectateurs et le barbarin à demeure des familles cossus et repus, taillable et corvéable à merci, sera la marque ultime de distinction sociale, le nec plus ultra de la mondanité, sans que l’on sache près d’un siècle plus tard si cette frénésie correspondait à une soif de découverte, à un sordide besoin de voyeurisme ou encore à une morbide pulsion de pathologie collective.

Nul ou presque ne résistera au mirage de l’oeuvre pacificatrice de la France. Pas même un visionnaire tel Alexis de Tocqueville par ailleurs si lucide théoricien de la «Démocratie en Amérique» qui légitimera les boucheries comme «des nécessités fâcheuses auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre», ni Jules Ferry, père de l’école laïque, la matrice de la III me République qui revendiquera pour «les races supérieures(…) le droit de civiliser les races inférieures», ni même un vénérable humaniste de la dimension de Léon Blum, premier chef du gouvernement socialiste de la France moderne, artisan des premières conquêtes sociales sous le gouvernement du Front Populaire (1936).

Rares seront les voix discordantes au choeur laudateur de la France coloniale. Guy De Maupassant, en pionnier, ironisera sur la «singulière conception de l’honneur national» des Français. Louis Aragon, André Breton et Paul Eluard demanderont le boycott des expositions coloniales, dénonçant cette escroquerie intellectuelle dans un manifeste intitulé «Ne visitez pas l’exposition coloniale». Peine perdue: l’expo de 1931 fera 33 millions de profits rien qu’en six mois.

Symboles oubliés de l’époque coloniale, totalement refoulés de la mémoire collective occidentale alors qu’elles auront suscité l’engouement de millions de spectateurs aussi bien à Paris qu’à Londres, à Hambourg et New York et même à Moscou, «étape majeure du passage progressif d’un racisme scientifique à un racisme populaire», les «exhibitions anthropozoologiques», en mettant en perspective la «spectacularisation de l’autre» par un savant dosage d’individus exotiques et des bêtes sauvages, auront donné naissance à bien des stéréotypes encore en vigueur à l’époque contemporaine. Ils contribueront ainsi puissamment à façonner l’identité occidentale et l’imaginaire des Occidentaux.

Dans la mémoire vive des peuples, les blessures ne cicatrisent jamais. Des décennies plus tard, longtemps après la capitulation de Montoir (1940) et de Dien Bien Phu (1954), dans un des temps forts de communion française à la fin du XX me siècle, le triomphe du Mundial de 1998, alors que les expositions ethnologiques étaient depuis longtemps complètement tombées dans l’oubli des Français, un kanak de souche, porteur de la nationalité française, se chargera de remettre en mémoire le douloureux souvenir de cette vivace cicatrice. De «renvoyer les Français à leur propre image».

Bouche irrémédiablement hermétiquement fermée devant les caméras de télévision du monde, devant des milliers de spectateurs médusés, Christian Karambeu, le footballeur néo-calédonien victorieux du Mundial 98 qui contribua à la gloire de la France, n’entonnera pas l’hymne national français en lever de rideau de la compétition, comme cela était pour lui le cas à chaque rencontre.
Pas une seule fois, dans aucune compétition internationale si prestigieuse qu’elle ait pu être, en aucune circonstance, en aucun cas, sous aucun prétexte, pendant toute sa carrière sportive, il n’aura dérogé à cette règle. Christian Karambeu n’a jamais entonné «la Marseillaise», que le Kanak a bannie de son répertoire en signe de protestation muette contre l’exhibition d’un de ses aïeux dans les «zoos humains» du temps de la splendeur coloniale. Telle une revanche du destin, un camouflet pour les négriers d’antan, Christian Karambeu, le footballeur champion du monde en 1998 prendra pour épouse un symbole universel de la beauté slave, la belle Adriana, mannequin vedette de la décennie 2000. Douleurs muettes, les blessures de la mémoire ne cicatrisent jamais.

Ce tableau paradisiaque du temps béni des colonies va voler en éclats avec la Grande Guerre. Première rupture géostratégique majeure de l’époque contemporaine, la Première Guerre mondiale (1914-1918), saignée humaine, gâchis économique, provoquera, sur le plan de la géostratégie, un déclassement progressif de l’Europe au profit des Etats-Unis, sur le plan démographique, un renversement des flux migratoires, et sur le plan de la psychologie des Européens, le rude apprentissage du phénomène exogène, de la culture de l’altérité, la négation de l’égocentrisme, une véritable révolution mentale.

Avec 1,4 millions de morts, 900 000 invalides, la France déplorera la perte de 11 pour cent de sa population active du fait du premier conflit mondial, auxquelles il conviendrait d’ajouter les dégâts économiques: 4,2 millions d’hectares ravagés, 295 000 maisons détruites, 500 000 endommagés, 4.800 km de voies ferrées et 58.000 km de routes à restaurer et 22 900 usines à reconstruire et 330 millions de m3 de tranchées à combler.

Les premiers travailleurs immigrés, des Kabyles, arriveront en France dès 1904 par petits groupes, mais la 1ère Guerre Mondiale provoquera un effet d’accélérateur entraînant un recours massif aux «travailleurs coloniaux» auxquels se superposeront les renforts des champs de bataille comptabilisés sous une autre rubrique.

Durant la première décennie du XX me siècle, la France comptait déjà 1,1 millions d’étrangers en 1906, soit 2,7 pour cent de la population. Vingt ans après, le chiffre doublait avec 2,5 millions étrangers, dont 1,3 millions de travailleurs d’Europe, et d’Asie et d’Afrique recensés en 1926.

L’indigène lointain cède la place à l’immigré de proximité. De curiosité exotique que l’on exhibe dans les zoos humains pour glorifier l’action coloniale française, le mélanoderme deviendra progressivement une donnée permanente du paysage humain de la vie quotidienne métropolitaine, sa présence vécue comme une contrainte, exacerbée par la différenciation des modes de vie entre immigrés et métropolitains, les fluctuations économiques et les incertitudes politiques du pays d’accueil

Paradoxalement, dans la période de l’entre-deux guerres (1918-1938), la France va favoriser la mise en place d’une «République Xénophobe», matrice de l’idéologie vichyste et de la «préférence nationale», alors que son besoin en main d’oeuvre est criant. Bien que contribuant à sortir la France de son champ de ruine, les travailleurs immigrés seront tenus en suspicion, pistés au sein d’un grand «fichier central». Soumis pour l’obtention de la carte de séjour à une taxation équivalant parfois à un demi mois de salaire, source de revenus complémentaire pour l’Etat français, ils seront de surcroît perçus comme porteurs d’un triple péril: péril économique pour leurs concurrents français, péril sanitaire pour la population française dans la mesure où l’étranger particulièrement les Asiatiques, les Africains et les Maghrébins étaient présumés porteurs de maladies, péril sécuritaire pour l’état français.

2- Les cotations boursières des travailleurs coloniaux

Près de deux cent mille «travailleurs coloniaux» (200 000) seront ainsi importés d’Afrique du Nord et du continent noir par de véritables corporations négrières, telle la «Société générale de l’immigration» (SGI), afin de pallier la main d’oeuvre française principalement dans le bâtiment et l’industrie textile en remplacement des soldats français partis au front. Dans la cohorte de travailleurs immigrés, venus d’abord principalement d’Italie et de Pologne, les Maghrébins feront l’objet d’une attention spéciale de la part des pouvoirs publics.

Un «Bureau de surveillance et de protection des indigènes nord-africains chargé de la répression des crimes et des délits» est constitué le 31 mars 1925. Un bureau spécial rien que pour les Maghrébins, précurseur du «service des questions juives» que le pouvoir vichyste mettra en place en 1940 pour la surveillance des nationaux français de «race juive» ou de confession israélite» durant la Seconde Guerre mondiale. L’intitulé de l’office en dit long quant à l’opinion du gouvernement français et de ses intentions à leur égard. Le phénomène ira en s’amplifiant avec la 2me Guerre Mondiale et les trente glorieuses années de l’après-guerre (1945-1975) qui suivirent la reconstruction de l’Europe, où le besoin de «chairs à canon» et d’une main d’oeuvre abondante à bas prix provoqueront un nouveau flux migratoire égal en importance au précédent.

Même l’immigration clandestine, qui sera traquée sans répit en fin de siècle avec l’épisode des «charters de la honte» (1986-1988) et des «sans papiers» (1993-1996) trouvait grâce à l’époque aux yeux des pouvoirs publics: «l’Immigration clandestine n’est pas inutile, car si l’on s’en tenait à l’application stricte des règles, nous manquerions de main d’oeuvre», déclarait Jean Marcel Jeanneney, un économiste de premier plan, à l’époque ministre de l’industrie du général de Gaulle dans une interview au journal «les Echos» du 29 mars 1966, confirmant publiquement une vérité d’évidence que les hommes politiques tairont longtemps pour des considérations électorales.

Luxe de raffinement, le recrutement s’opérait selon des critères d’affinités géographiques au point de constituer de véritables couples migratoires en particulier entre Renault et l’embauche kabyle, les houillères et charbonnages de France et les travailleurs du sud marocain, de même qu’en Allemagne, Wolkswagen et les immigrés turcs.

A l’instar d’une cotation boursière sur un marché de bétail, les travailleurs coloniaux faisaient même l’objet d’une notation en fonction de leur nationalité et de leur race avec de subtiles distinctions selon leur lieu de provenance notamment au sein des Algériens où les Kabyles bénéficiaient d’un préjugé plus favorable que les autres composantes de la population algérienne.
Ainsi à Nantes, sur une échelle de valeur de 20, les Chinois se situaient au bas de la hiérarchie. Leur productivité était évaluée à 6 sur une échelle où les Marocains étaient placés à 8, les Algériens, les Kabyles et les Grecs à 10, les Italiens et Espagnols à 12. A Bordeaux, Marocains, Italiens, Kabyles et Espagnols étaient rangés à 90 sur une échelle où Portugais se situaient à 75, Sénégalais à 50, Chinois à 40 et l’Indochinois à 30, alors que les Français se trouvaient dans les deux classements naturellement au sommet de la hiérarchie avec une note inégalable de 20 sur 20. Score jamais enregistré par aucune autre nationalité, sous aucun autre ciel, dans aucune autre compétition.

3 – La revanche de l’indochinois et des peuples coloniaux

Dans ce classement, la note de l’Indochinois ne manque d’intriguer: 30 sur cent, soit 3 sur 10, la note la plus basse de la hiérarchie, l’Indochinois était jugé irrécupérable par les Français, sa note éliminatoire dans toute épreuve malgré tous les points de rattrapage, malgré tous les efforts de repêchage. Elle intriguera un jeune annamite qui se chargera d’en faire justice ultérieurement au nom de son peuple. Mettant à profit son long séjour en France entrecoupé de voyages dans l’empire français, au Maghreb et en Afrique noire (1911-1920), Nguyen Ai Quoc prendra le temps de se familiariser avec la mentalité française et les pratiques coloniales. De retour dans son pays, scandalisé par «l’impôt de sang» que représentait pour les peuples coloniaux leur embrigadement sur le théâtre européen, l’Indochinois, méthodique, commencera par instruire «Le Procès de la Colonisation Française» avant de passer à l’acte, infligeant à son ancien maître et au nouveau maître du nouvel ordre international une sévère correction militaire.

Avec ses deux compagnons de route, Pham Van Dong et Vô Nguyen Giap, il dotera son pays d’un des plus glorieux palmarès militaires du XX me siècle, contribuant grandement à modifier la géostratégie de la planète par les revers qu’il aura fait successivement subir aux puissances militaires majeures de l’époque, le Japon d’abord, en 1945, la France ensuite à Dien Bien Phu, en 1954, enfin les Etats-Unis d’Amérique enfin vingt ans plus tard, en 1975, à Saigon, avec des pertes cumulées de l’ordre de 67 000 soldats, 15 000 pour la France et 52 000 pour l’Amérique.
Un des acteurs de premier plan de l’histoire du XX me siècle, Nguyen Ai Quoc au nom prédestiné de «patriote» est désormais mondialement connu -et pour l’éternité- sous le nom de Ho Chi Minh «celui qui éclaire», le père du Vietnam moderne, l’ancienne Indochine française, dont la deuxième capitale porte d’ailleurs le nom «Ho Chi Minh-ville», en hommage à son combat pour l’indépendance et la réunification de son pays, dont le parcours de l’avis unanime mérite mieux qu’un 3 sur 10.

Sauf à l’attribuer à un sérieux problème de perception optique du recruteur ou à la pesanteur des stéréotypes qui auront faussé le jugement français, la note de l’indochinois demeure inexplicable et a posteriori amplement injustifiée. Ho Chi Minh, dur au labeur, a réhabilité la notation des travailleurs coloniaux indochinois de France. Mais en contrepoint, nul ne s’est jamais hasardé à remettre en cause la cotation française, pas même au titre d’un salutaire exercice d’introspection.

La capitulation de Sedan face à l’Allemagne en 1870-71 a donné naissance à la III me République, la capitulation de Montoire (12) face à Hitler en 1940 à la IV me République (1946), celle de Dien Bien Phu et d’Algérie en 1955, à la V me République (1958), avec leurs cortèges de grandes institutions: Sedan à la création de «sciences po», l’Institut des Etudes Politiques de Paris et Montoire à la fondation de l’ENA, l’Ecole Nationale d’Administration (1945). Le pays des «grandes écoles», des concours pépinières des élites, des scribes et des clercs, -cinq millions de fonctionnaires en France en l’an 2.000, le plus fort contingent de l’Union européenne, soit 20, pour cent de la population active (13)- ne tolère pas de retour sur son passé. Il ne conçoit que les perspectives d’avenir. Jamais de rétrospectives, toujours des prospectives. Une fuite en avant?

Avant-goût de paradis pour le colon, les colonies auront laissé un arrière goût d’enfer pour le colonisateur français.

René Naba