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Si la religion est "l'opium du peuple", elle est aussi "le soupir des opprimés"


Excusez un observateur extérieur, athée convaincu de surcroît, qui en lisant les récents commentaires de la presse française sur Ilhem Moussaid, la candidate du NPA à Avignon coiffée d'un foulard, a eu le sentiment qu'il y avait quelque chose de pourri dans la politique culturelle française. Reprenons.

A l'évidence, Ilhem est d'accord avec un programme qui défend l'avortement, la contraception, etc., c'est-à-dire le droit d'une femme à décider de sa vie en toute liberté. Mais elle n'a pas le droit de choisir ce qu'elle porte sur la tête. C'est très surprenant.

Aucun précepte coranique n'est en cause. Le Livre dit : "Qu'elles ramènent sur elles leurs voiles et dissimulent leur beauté." Un message coranique qui peut être interprété de différentes manières. D'ailleurs, il est contourné par les nombreuses Egyptiennes coiffées de foulards mais moulées dans des jeans que l'on croise au Caire. Ce sont les traditions patriarcales et culturelles qui sont en jeu, et elles varient d'une génération à l'autre. Rejeter les gens dans leur ghetto n'est d'aucun intérêt pour personne. J'ai grandi dans une famille communiste à Lahore. Ma mère n'a jamais porté le foulard. Dans les années 1950, elle avait fondé un groupe féministe qui travaillait avec des femmes des classes populaires. Bien des femmes de différentes parties du monde, musulmanes ou non, vous raconteront des histoires similaires.

Les Algériennes qui luttèrent dans la résistance contre le colonialisme républicain français le firent au nom de l'anti-impérialisme. Certaines étaient voilées, d'autres non. Cela ne modifia ni leur façon de lutter ni les méthodes utilisées par les Français pour les torturer. Peut-être leurs bourreaux auraient-ils dû se montrer plus brutaux avec les résistantes voilées afin que leur progéniture s'intègre mieux dans la République ?

En 1968-1969, des étudiants pakistanais, des ouvriers, des employés et des femmes - dont des prostituées - se sont battus pendant trois mois contre la dictature militaire. Et ils ont gagné. Ce fut l'unique victoire au cours de ces années-là. Les groupes religieux, qui soutenaient les militaires, ont été isolés et défaits. Et de nombreuses étudiantes qui se battaient avec nous portaient le foulard et scandaient des slogans contre le Jamaat-e-Islami. Avons-nous manqué à nos devoirs en acceptant qu'elles participent aux manifestations sans ôter leur foulard ? Pour des raisons esthétiques, j'aurais préféré qu'elles aillent tête nue, mais en ce qui concernait notre combat cela ne changeait rien.

La colère qu'a soulevée Ilhem Moussaid est déplacée. Elle devrait être dirigée contre les responsables du million de morts en Irak, du siège ininterrompu de Gaza par Israël et l'Egypte, du meurtre d'innocents en Afghanistan, des attaques de drones américains au Pakistan, de l'exploitation brutale d'Haïti, etc. On se demande quelle est la cause de cette fureur dévoyée.

Il y a quelques années, j'ai remarqué qu'en France les manifestations contre la guerre en Irak étaient quasi inexistantes comparé au reste de l'Europe de l'Ouest. Je refuse de l'expliquer par la prise de position de Jacques Chirac contre cette guerre. Fondamentalement, il s'agit d'un problème d'islamophobie : une intolérance croissante à l'Autre dans la société française, qui n'est pas sans rappeler l'attitude des Français envers les juifs au cours du XIXe siècle, et surtout au début du XXe.

Plus tard, c'est le conformisme ambiant qui expliquait la popularité de Vichy pendant les premières années de la guerre. Les islamophobes et les antisémites ont beaucoup de choses en commun. Les différences culturelles ou de "civilisation" sont mises en évidence afin de sanctionner les communautés d'immigrés en Europe. Mais les immigrés et les pays où ils émigrent ne se ressemblent pas. Prenez les Etats-Unis. Voilà un territoire peuplé d'immigrés dont un bon nombre, à partir du XVIIe siècle, étaient des protestants fondamentalistes, et qui, depuis lors, dépend de l'immigration.

Dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, la première grande vague d'immigration provenait des anciennes colonies. En Grande-Bretagne, les immigrés venaient des îles caraïbes et de l'Asie du Sud, et en France, du Maghreb. Sans renoncer à leur identité, ils se sont intégrés de différentes façons et à différents niveaux. Les Asiatiques du Sud, principalement des paysans mais aussi des ouvriers, n'ont pas été très bien traités par les syndicats.

Malgré cela, des ouvriers immigrés de l'Asie du Sud ont mené des luttes mémorables pour le syndicalisme. Les Indiens, en particulier, venaient d'une culture très politisée, où le communisme était bien représenté, et ils apportèrent leur expérience en Grande-Bretagne. Les Pakistanais, moins politisés, tendaient à reproduire des groupes reflétant la loyauté aux clans de leurs villages ou de leurs villes d'origine.

Les différents gouvernements britanniques encouragèrent la religion en réclamant des mollahs, afin que les immigrés soient tenus à l'écart des courants racistes de la classe ouvrière pendant les années 1960 et 1970. En France, ce fut l'intégration forcée. On enseignait à chacun qu'il avait les mêmes droits que n'importe quel autre citoyen, ce qui était démenti par les faits. Ce sont des besoins matériels et un désir de vivre mieux qui ont alimenté la colère, non les croyances religieuses.

Pendant les émeutes de banlieues en 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, tout comme les ultras dans les romans de Stendhal, parla de "racaille". J'ai souvent fait remarquer, au grand dam de certains gauchistes, que les gamins qui s'étaient révoltés avaient intégré le meilleur des traditions françaises : 1789, 1793, 1848, 1871, 1968. Quand l'oppression est devenue intolérable, les jeunes ont barré les routes et se sont attaqués à la propriété. Ce sont les privations, pas la foi, qui sont à l'origine de leur colère.

Combien de citoyens occidentaux ont une idée précise de ce que fut réellement la période des Lumières ? Les philosophes français ont sans nul doute fait progresser l'humanité en ne reconnaissant aucune autorité extérieure, mais il y avait une face plus sombre. Voltaire : "Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes." Hume : "En Jamaïque, ils parlent d'un Nègre qui serait un homme érudit ; mais il est probable qu'il est admiré pour de faibles talents, comme un perroquet qui prononce quelques mots clairement." Et ce ne sont pas les exemples du même tonneau qui manquent chez leurs amis penseurs. C'est cet aspect des Lumières qui me semble le mieux accordé aux délires islamophobes de certains médias du monde globalisé.

Marx a bien écrit que la religion était "l'opium du peuple", mais la phrase qui suit, où il la qualifie de "soupir des opprimés", est le plus souvent oubliée. Elle explique en partie la montée de la religiosité dans chaque communauté depuis l'effondrement du communisme. Les parents des jeunes normaliens qui se rassemblent pour célébrer la messe sont horrifiés. Mes amies du monde musulman se plaignent que leurs filles portent le foulard pour protester contre les normes familiales. Il en a toujours été ainsi.

Tariq Ali

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« Les innombrables petites actions d’inconnus »

Il m’est difficile d’écrire ces quelques mots sur Howard Zinn, le grand activiste et historien américain s’étant éteint il y a quelques jours. Il a été un ami proche pendant 45 ans, et nos familles l’étaient aussi. Sa femme Roz, emportée par un cancer il y a peu, était également une personne merveilleuse et une grande amie. Et cela m’attriste de constater qu’une génération entière semble s’éteindre, avec la disparition de plusieurs autres amis de longue date : Edward Said, Eqbal Ahmed et d’autres, des érudits intelligents, productifs, mais aussi des militants engagés et courageux, toujours prêts à rendre service lorsqu’on avait besoin d’eux. Et on avait souvent besoin d’eux ; c’est une combinaison essentielle pour qui veut garder l’espoir d’une survie décente.

Ce sont ses propres mots qui résument le mieux l’œuvre et la vie remarquables d’Howard. Il expliquait qu’il se préoccupait avant tout des « innombrables petites actions d’inconnus » à la base de « ces grands moments » qui rentrent dans les annales de l’histoire – des annales profondément trompeuses et sérieusement démoralisantes une fois arrachées à ces racines et après être passées aux filtres de la doctrine et du dogme. Sa vie a toujours été profondément liée à ses écrits, interviews et exposés innombrables. Chacune de ses interventions visait, de façon altruiste, à donner du pouvoir aux inconnus permettant « ces grands moments ». C’est ce qu’il a fait quand il était ouvrier syndiqué, comme à partir du jour - il y a 50 ans - où il est devenu enseignant à l’université Spellman d’Atlanta, en Géorgie, un campus accessible à la petite élite noire de l’époque.

Lorsqu’il a enseigné à Spellman, Howard a soutenu les étudiants à la pointe du mouvement des droits civiques, alors dans ses premiers et plus dangereux jours. Beaucoup d’entre eux ont accédé à une certaine célébrité par la suite (Alice Walker, Julian Bond et d’autres). Ils l’aimaient et le vénéraient, comme tous ceux qui le connaissaient bien. Fidèle à son habitude, lui ne s’est pas contenté de les soutenir – ce qui était déjà rare – , mais il a aussi participé directement à leurs périlleux efforts. La tâche était alors difficile : il n’y avait pas de mouvement populaire organisé, tandis que l’hostilité du gouvernement s’est longtemps manifestée. Le soutien populaire a finalement explosé, en grande partie grâce aux courageuses actions des jeunes qui faisaient des sittings devant les réfectoires, conduisaient les « bus de la liberté » et organisaient des manifestations, bravant le racisme cruel, la violence et parfois la mort. Au début des années 1960, un mouvement populaire de masse a pris forme, avec Martin Luther King dans le rôle de dirigeant : le gouvernement se devait de réagir. Pour sanction de son courage et de son honnêteté, Howard a été exclu de l’université où il enseignait. Quelques années plus tard, il a écrit l’ouvrage de référence sur le SNCC (le comité de coordination non violente étudiante), principale organisation de ces « inconnus » dont les « innombrables petites actions » ont joué un si grand rôle dans la lame de fond ayant permis à King de jouer un rôle essentiel – comme je suis sûr qu’il aurait été le premier à le dire. Ce qui a conduit notre pays à honorer les amendements constitutionnels du siècle précédent, lesquels avaient théoriquement accordé aux anciens esclaves les droits civils élémentaires (au moins partiellement, nul besoin d’insister sur le long chemin restant à parcourir).

Sur une note plus personnelle, j’ai réellement découvert Howard lorsque nous nous sommes rendus ensemble à une manifestation en faveur des droits civiques à Jackson, dans le Mississippi - en 1964, je crois. Même à cette date tardive, la manifestation a suscité de violentes réactions de l’opinion publique (quand elle n’était pas simplement indifférente), et a vu les autorités fédérales coopérer avec les forces de sécurité régionales, parfois de manière profondément choquante.

Après avoir été exclu de l’université d’Atlanta où il enseignait, Howard est venu à Boston, où s’est déroulée le reste de sa carrière académique. Il était sans conteste le plus admiré et aimé des membres de la faculté sur le campus ; et aussi la cible de l’opposition forcenée et des petitesses de l’administration. C’est seulement des années plus tard, après sa retraite, qu’il a bénéficié d’une reconnaissance officielle comparable au respect que lui ont toujours manifesté les étudiants, le personnel, la majeure partie de la faculté et la communauté universitaire en général.

A Boston, Howard a rédigé des ouvrages qui lui ont apporté une renommée méritée. Son livre Logic of Withdrawal [1] (1967) a été le premier à exprimer clairement - et puissamment - ce que beaucoup commençaient à peine à envisager, à savoir que les États-Unis n’avaient aucune légitimité au Vietnam, même pour appeler à un règlement négocié. Ce dernier aurait permis à Washington de garder un pouvoir et un contrôle substantiel dans un pays que ses troupes avaient envahi et déjà largement détruit. Pour Howard, les États-Unis devaient adopter la solution à laquelle tout agresseur devrait se ranger : se retirer et permettre à la population de reconstruire d’une manière ou d’une autre, sur les décombres. L’honnêteté minimum consistait, selon lui, à payer des réparations massives pour les crimes - immenses en ce cas précis - commis par l’envahisseur. Ce livre, Logic of Withdrawal, a eu une grande influence sur l’opinion, bien que son message ait été, jusqu’à ce jour, difficilement compris dans les cercles éduqués de l’élite - une bonne indication de la quantité de travail restant à produire.

Il est très significatif de noter que 70 % de la population considérait, à la fin de la guerre, le conflit comme « fondamentalement mauvais et immoral » et non comme une « erreur » ; un pourcentage remarquable si l’on considère que l’on pouvait alors à peine exprimer un soupçon de cette opinion dans la sphère dominante. Les écrits d’Howard – et, comme toujours, son omniprésence dans les manifestations et la résistance directe – ont été un élément fondamental pour civiliser une grande partie du pays.

À cette époque, Howard s’est aussi affirmé comme l’un activistes essentiels du mouvement contestataire. Il a été l’un des premiers signataires de l’Appel à résister à l’autorité illégitime [2], et était si proche des activités de protestation qu’il en a pratiquement été l’un des organisateurs. Il a également participé à la mise en place de "sanctuaires pour réfugiés" [3], actions qui ont galvanisé de manière remarquable le mouvement de protestation contre la guerre. Quel que soit le besoin – discours, participation à la désobéissance civile, soutien aux résistants, témoignage aux procès – Howard était toujours là.

Son chef d’œuvre intemporel, Une Histoire populaire des États-Unis, s’est révélé encore plus influent - sur le long terme - que ses écrits et son engagement contre la guerre ; l’ouvrage a littéralement transformé la conscience d’une génération. Dans ce livre lucide, élargissant son champ de réflexion, Howard a soigneusement développé un message fondamental sur le rôle crucial de ces inconnus qui font progresser la paix et la justice. Il s’y est également penché sur les victimes d’un pouvoir qui crée ses propres versions de l’histoire et cherche à l’imposer. Plus tard, ses « Voix » issues de l’Histoire Populaire [4], adaptées avec succès à la télévision et au théâtre, ont transmis à un public nombreux les mots exacts de ces gens oubliés et ignorés ayant joué un rôle essentiel dans la création d’un monde meilleur.

Personne n’est parvenu mieux qu’Howard à peindre les actions et les voix de ces gens inconnus. En les faisant émerger des profondeurs où elles avaient été consignés, il a suscité de larges recherches historiques centrées sur les périodes critiques de l’histoire américaine, et même dans d’autres pays ; un développement salutaire. Ce n’est pas tout à fait nouveau – il y a eu des enquêtes érudites sur des sujets particuliers par le passé – , mais rien de comparable à cette évocation ambitieuse et incisive de l’ « histoire par en bas » d’Howard, laquelle a permis de compenser des omissions fondamentales dans l’interprétation et la transmission de l’histoire américaine.

Le dévouement d’Howard n’a jamais failli, même dans ses dernières années, quand il souffrait de graves infirmités et qu’il a dû faire face à une douloureuse disparition. De cela, il ne laissait rien transparaître quand on le rencontrait ou qu’on l’écoutait, infatigable, parler à des audiences captivées, aux quatre coins du pays. Partout où se déroulait un combat pour la paix et la justice, Howard était là, en première ligne, faisant preuve d’un enthousiasme indéfectible, d’une intégrité exemplaire, d’une sobre pudeur, d’éloquence et d’intuition, lançant des piques humoristiques à ses adversaire et prônant inlassablement la non-violence. Il est finalement difficile d’imaginer le nombre de jeunes gens dont les vies ont été bouleversées - et avec quelle intensité ! - par ses réalisations, dans son travail comme dans sa vie.

Il y a des lieux où la vie et le travail d’Howard ont une résonance toute particulière. L’un d’eux, qui devrait être mieux connu, est la Turquie. Je n’ai pas d’exemple d’autres pays où des écrivains, artistes, journalistes, universitaires et intellectuels majeurs ont autant multiplié les preuves de courage et d’intégrité dans leur description des crimes de l’État, ont pareillement adopté la désobéissance civile pour tenter de mettre fin à l’oppression et à la violence, ont risqué - et parfois enduré - une telle répression, avant de retourner à leur tâche. Ce sont des démarches admirables, uniques à ma connaissances, dont ce pays devrait être fier. Un combat qui devrait servir d’exemple, de même que la vie et l’œuvre d’Howard Zinn forment un modèle inoubliable, un modèle qui laissera - à n’en pas douter - une marque permanente sur notre façon de comprendre l’histoire et de mener une existence honorable et digne.

[1] Logique du désengagement.
[2] Publié en 1967, il a recueilli plus de 20 000 signatures.
[3] Concernant ces "sanctuaires pour réfugiés politiques", les deux traducteurs professent conjointement une hésitation. Le terme original est sanctuary actions et fait référence à un type d’action précise qui nous est resté hermétique. Toute suggestion est ici (comme sur le reste du texte, d’ailleurs) bienvenue.
[4] Référence au livre qu’Howard Zinn a réalisé avec Anthony Arnove : Voices of a people’s history of the United State, un recueil de discours et écrits de centaines de personnalités telles que Martin Luther King Jr., Sacco and Vanzetti, Patti Smith, Bruce Springsteen, Mark Twain, Malcolm X…, ainsi que de personnages moins connus. A priori inédit en français.

Noam Chomsky (traduction T. et Lémi)

Imaginaire colonial autour des figures féminines de la « diversité » : les cas de Dati et Amara


Il est apparu, depuis peu, dans l’imaginaire médiatique, une nouvelle figure : celle de la beurette méritante, fragile créature à mi-chemin entre Antigone [1] et Cendrillon. Une histoire telle que les médias les aiment, un parcours de la misère vers la lumière avec pour bonne fée la République bienveillante.

Cette dernière transformerait avec sa baguette magique "école-républicaine" cette brune Cendrillon : sa pauvre djellaba devenant un joli tailleur, ses babouches (pour faire couleur locale) devenant de vertigineux talons, ses cheveux hirsutes se domestiquant pour acquérir tout le lustre et la raideur requise, bref toute la panoplie établie de l’executive woman.

Une brune Antigone habiterait également cette figure médiatique, se dressant contre tous les Créons familiaux (le Mâle-Mal). A la tradition inique, au culturalisme, elle opposerait tous ses diplômes et sa modernité nouvelle chèrement acquise sur les bancs émancipateurs de l’école.

Happy end donc. Clap de fin.

Deux personnes (faut-il dire personnages ?) ont illustré cette jolie histoire médiatique : Rachida Dati et Fadela Amara. L’une comme l’autre ont plus qu’obsédé les médias (enfin, l’une plus que l’autre) ces dernières années. Toutes les deux ont lutté, toutes les deux ont un eu une blessure secrète qui nous est bien sûr révélée (car il faut bien faire pleurer notre Marianne thaumaturge), et toutes les deux ont triomphé. Leur histoire a été disséquée, enrobée de bandelettes médiatiques et couchée dans le sarcophage du mérite individuel, prête à passer à l’éternité républicaine et laïc.

De la république émancipatrice

Rachida Dati représenterait la version classique : une beurette travailleuse, ayant gravi une à une les marches de la méritocratie, essayant successivement la chaussure de vair de comptable, puis de magistrate et enfin de ministre.

Fadela Amara, quant à elle, figurerait le versant associatif de l’histoire : la passionaria, "grande gueule" (selon ses propres termes), épousant des combats, les construisant, les déconstruisant hélas parfois. Elle serait celle, qui à défaut d’avoir des diplômes, a des "colères".

Pourtant tout n’est pas aussi simple que dans ces médiatiques chansons de geste. Alors que tous célébraient les nominations de ces deux femmes à des postes ministériels, un soupçon s’est glissé. Un simple soupçon lancinant mais tenace, une question qui ébranlerait l’échafaudage narratif de ce joli conte émancipateur. Rachida Dati et Fadela Amara sont-elles vraiment des exemples d’intégration républicaine ou traduisent-elles, par leur mise en avant, un imaginaire plus trouble, directement hérité de la colonisation ?

La question peut surprendre. Mais c’est justement la mise en avant de ces deux femmes, la façon qu’ont eue les médias et les politiques de les présenter qui a instillé ce doute.

Tout d’un coup, elles sont devenus des figures sublimées : de deux parcours singuliers, tout en chemins de traverses, on a fait des archétypes, artefact médiatique du visage de l’intégration à la française.

Leurs histoires ont été constamment envisagées sous le seul point de vue réducteur et facile de leur culture d’origine, rarement sous l’angle social et économique de leur milieu. Dans un renversement commode, on ramenait alors le curseur explicatif vers le poids religieux ou des traditions pour mieux éviter de pointer une société française figée, où les élites sont dans une scissiparité sociale constante, et où la paupérisation est le vrai drame et le vrai frein.

Dans un balancement schizophrénique, les médias soulignaient à tout va leurs origines, pour mieux ensuite tenter de les acculturer, les "déculturer", les "reculturer" au gré des vicissitudes de la narration.

Leur parcours, sublimé à l’extrême, est celui d’une avancée vers le souverain "Bien" républicain, d’une re-naissance citoyenne qui se serait faite contre l’obscurantisme supposé des origines.

Et c’est justement cette référence constante et inconsciente à une culture ontologique totalisante sous-jacente à de nombreuses analyses qui fait poser cette question. Verbatim à Nicolas Sarkozy : "Quand je choisis Rachida Dati pour être ma porte-parole, le fait qu’elle soit Rachida, ça compte". N’est-ce pas leur "exotisme" qui les a fait choisir ?

Toute entreprise de colonisation est surtout censée avoir été une entreprise de civilisation et de libération de peuples arrachés ainsi à l’obscurantisme, quel qu’il soit. Le colon débarquait le fusil dans une main, dans l’autre soit la Bible, soit la Déclaration des droits de l’homme, et la tête remplie d’une bouillie de certitudes impérialistes.

Mais Edward Saïd [2] a également finement montré le lien subtil existant entre l’entreprise coloniale et la sexualité : il s’agissait de terres "vierges" à "découvrir", à "conquérir" ; on colonisait parce qu’on était viril et fort, qu’on appartenait à un peuple mâle qui se devait de soumettre des peuples dits plus faibles, des peuples femelles ou infantiles. D’où l’imaginaire colonial qui revêtait ces peuples conquis des attributs de l’enfant ou de la femme : "naïf", "grands enfants", "neuf", "ingénu".

L’imaginaire colonial se cristallisera de façon presque libidinale sur la femme indigène, objet d’émancipation par rapport à une culture prétendument inférieure et coercitive, objet d’une lutte insidieuse entre l’homme indigène et le colon pour sa protection et sa possession et enfin allégorie charnue de cette terre à conquérir et à dévoiler.

La peinture dite orientaliste ainsi que les premières photos prises notamment au Maghreb conquis parlent d’elles-mêmes : les hommes sont peu représentés. Les seuls à y être individualisés sont la femme et parfois l’enfant a-sexué. La femme, peinte ou photographiée, est toute offerte, dénudée. Que ce soit la femme d’intérieur, odalisque alanguie, ou la femme d’extérieur vaquant à ses occupations ménagères, peu nous est caché de leur anatomie. Tout se passe comme si les artistes orientalistes avaient voulu créer un imaginaire d’une terre nue, à la population féminine totalement accessible, soumise par avance au colon. Dans une société du 19ème siècle corsetée, crinolinisée, cet exotisme de bon aloi, cette nudité non transgressive devaient avoir quelque chose de délicieusement exotique et pourtant de moralement décent puisque ce n’était, tout compte fait, que des indigènes. Car le corps, et Foucault l’a bien montré, est un enjeu politique, lieu de marquage symbolique de la domination, quelle qu’elle soit. Et dans ce cadre spécifique, le corps de la femme indigène était assurément un enjeu de domination coloniale.

Tous cela n’est pas sans rapport avec Rachida Dati et Fadela Amara. La question est de savoir si il y a eu réactivation ou continuité de l’imaginaire orientaliste et colonial au travers de ces deux femmes en particulier et plus généralement de la "beurette" ?

L’Odalisque et la Mauresque

Deux figures féminines de l’imaginaire colonial traversent les parcours "narrativés" de Dati et Amara : l’odalisque et de la mauresque.

L’Odalisque a souvent été magnifiée dans le peinture, pour des raisons évidentes de non accès au Harem pour tout homme, a fortiori occidental. Les peintres orientalistes avaient donc plus qu’imaginé ces véritables houris, somptueusement féminines, toutes en poses alanguies, dans l’attente de leur maître. Elles étaient ainsi dans l’attente du seul plaisir d’un homme jamais représenté, mais auquel le contempleur européen de la toile était invité à s’identifier. C’est un imaginaire béat qui tient des mille et une nuits, très masculin et paradoxalement très occidental dans ce qu’il a de fabriqué. C’est l’Orient imaginaire, l’Orient iconographique dans lequel l’homme européen débarquait avec des idées somme toute bien simplistes.

Rachida Dati, au travers des médias, a inconsciemment été comparée à une Odalisque. Dés le début, les journalistes se sont attardés sur sa joliesse et sa façon de s’habiller jusqu’au trop plein de la couverture de Match. Cette image d’elle en Dior rappelle d’ailleurs étrangement certaine des toiles orientalistes : Madame Dati y est photographiée quasi de plein pied, robe léopard fushia sur fond pourpre, couleurs fauves foisonnantes. La pose est séductrice, le bras droit replié derrière la tête, comme certaines femmes peintes par Delacroix ou d’Ingres.

Ensuite, au temps du désamour, les médias s’attarderont sur ses "manigances", ses "caprices", "son autoritarisme", "ses folles dépenses", "son goût du luxe", ses "rivalités" avec Rama Yade, puis avec Carla Bruni...toute une atmosphère de harem, de stratégies autour d’un seul homme, de complots féminins accompagneraient cette odalisque de la république.

Le livre Belle amie de Michaël Darmon et Yves Derai est en cela intéressant par ce qu’il dit de Rachida Dati mais également des politiques et des journalistes eux-mêmes. Les auteurs y dressent le portrait peu flatteur d’une femme qui serait parvenue à de hautes fonctions grâce à ses connivences avec des personnalités influentes. Elle aurait d’abord admirablement interprété la "beurette apeurée et travailleuse", jouant avec maestro des clichés habituels pour mieux les maîtriser. Ensuite, dans une atmosphère de drame conjugal, elle aurait été l’intermédiaire entre la Sultan et sa première épouse, pardon entre Nicolas Sarkozy et Cécilia.

Il est intéressant de noter que c’est à partir du moment où elle ne joua plus sur cette gamme éculée de la gentille beurette-travailleuse-et-méritante, réfutant même au hasard d’interviews ces stéréotypes, que les médias ont pu lui tomber dessus à plumes raccourcies. Sans cette mythologie de brune cendrillon, qui l’avait faite et la protégeait, elle ne pouvait être que démystifiée, ramenée à une construction médiatique bancale, mettant les médias devant leur propre artifice. Coquille vide, refusant désormais d’habiter son rôle, elle ne bénéficiait plus de la mansuétude originelle. Cela Rachida Dati l’a finalement compris, faisant ce constat amère : "ils me font un procès en illégitimité (...). Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que je fais partie de leur monde, je connais leurs codes (...).".

Effectivement, on ne lui demandait pas de prétendre être l’égale de cette élite politico-médiatique mais de demeurer dans un état de gratitude constante. On lui demandait de jouer et re-jouer sa partition "culturaliste" pour mieux permettre aux hommes politiques, aux intellectuels médiatiques, aux journalistes de s’auto-congratuler dans l’idée de cette République si généreuse. Paradoxalement, on l’enfermait ainsi dans sa culture tout en prétendant l’en libérer. On prétendait la libérer tout en maintenant une subordination symbolique. On la sommait d’"avoir été" sans lui permettre d’être de façon autonome et de devenir de façon singulière. Curieuse vision d’une émancipation péremptoire...

Plus tard, quand sa répudiation politique sera consommée, quand on lui demandera de se retirer gentiment dans les chambres intérieures de l’Europe, et de jouer la tête de gondole aux élections européennes au côté de Barnier, Nicolas Sarkozy aura cette phrase : "Elle ne connaît rien à l’Europe. Et ce n’est pas avec Barnier (...) qu’on va faire bander les gens. Rachida peut être utile pour ça".

Dans cette crudité de verbe et de pensée, tout était dit.

La Mauresque de la République

Si Rachida Dati peut figurer le côté "femme de l’intérieur" de l’imaginaire oriental, Fadela Amara est indubitablement la "femme de l’extérieur", la mauresque du souk ou de la Casbah si souvent photographiée.

Fadela Amara est présentée comme une "self-made-woman" à la base associative. Son association, à la crudité incongrue pour beaucoup, semble parfois plus correspondre aux attentes des marteleurs d’opinion qu’à celles de banlieues où elle ne semble pas avoir la même popularité que celle qui lui est prêtée dans et par les médias.

Elle est devenue ministre es-banlieue en raison d’une expertise qui semble inversement proportionnelle à son exposition médiatique. Elle dénonce à tout va, opacifiant et privatisant sur sa seule voix de véritables souffrances sociales. Sauf qu’à ne faire que dénoncer, on n’énonce pas forcément.

Mais peu importe car à travers elle, Fadela Amara raconte l’histoire d’une France qui donnerait sa chance à tous quelque soit son capital universitaire, social ou culturel. Elle rassure également les élites parisiennes pour lesquelles dépasser le périphérique reviendrait à s’aventurer dans des réserves tribales : elle leur offre de l’exotisme de bon aloi, caricature lénifiante de ce qu’ils s’imaginent être ces allogènes si récemment français. Tout comme les représentations coloniales tenaient plus à une projection de fantasmes qu’à la réalité, Fadela Amara tient plus d’une projection chimérique, d’un habit chargé et construit qu’elle a docilement endossé et qu’elle fait placidement vivre.

Et il n’est pas peut dire que Fadela Amara a cultivé avec soin ce côté populaire et pittoresque. Sa façon de parler, son accent, mélange auvergnat et arabe (copyright à Hortefeux), ses fautes de syntaxe, sa coiffure à la diable, sa mise approximative, tout cela semble faire partie d’une pantomime pré-écrite qu’elle interprète admirablement.

Elle est ainsi devenue la caricature de la beurette populo, celle qui parle verlan et djeun’s. Elle appelle "franchise" sa façon d’émailler ses propos de mots d’argots et arabes, de tautologies qui médusent les plus aguerris des journalistes (Aphatie par exemple). Son outrance, sa tchatche d’échappée de la cité lui servent d’unique viatique pour des problèmes sociaux pourtant infiniment urgents. Lors de son premier conseil des ministres, elle racontera fièrement avoir dit :: "Monsieur le Président, pour la banlieue, il faut y aller à donf’"...fin de l’expertise !

Tout comme Rachida Dati, elle s’est pliée à des injonctions culturalistes et performatives, les a même poussé à l’outrance, devenant une caricature utile et débonnaire.

Et si Rachida Dati est celle qui flatte une République-pygmalion face à sa Galatée [3] exotique, Fadela Amara est là pour rassurer en raison même de son côté populo-exotique. Elle est là pour conforter et réconforter à la fois. Car la République ne peut que s’aimer, ne peut que s’auto-célébrer pour sa générosité envers Fadela Amara, dans un artificiel feux compassionnel. Et plus cette dernière creusera le sillon, plus la République pourra s’élever. Encore une fois, comme pour Rachida Dati, l’argument culturaliste est à la fois souligné pour être ensuite mieux déconstruit ou dénoncé, dans une dialectique continue et continuelle.

Elles disent beaucoup aussi d’un über-président qui semble obnubilé par les femmes en détresse, des infirmières bulgares, en passant par Ingrid Bettencourt, Florence Cassez, les françaises en République dominicaine, auprès de qui il pourrait se poser aisément en protecteur. On pourrait chercher l’explication, dans un "psychologisme" facile, du côté d’une enfance où il aurait décidé de protéger sa mère tôt divorcée et déclassée. Mais on peut aussi rechercher du côté d’un inconscient général où la beurette figure la nouvelle victime à sauver, dans un occident où le féminisme cuissardé ne permet plus ces fantaisies héroïques et masculines. Et ce serait encore, au travers de cette figure "orientalisée", tout l’Occident sûr de lui et paternaliste qui fait encore entendre sa voix et indique la seule voie.

Marianne et les frères

Revenons un temps à la peinture dite orientaliste : les hommes y étaient rarement représentés si ce n’est en groupe, rarement seul, comme pour mieux souligner leur côté tribal. Car lors de la conquête et de l’expansion, le colon, notamment le colon français en Algérie, a vite rencontré une menace évidente à son dessein : les hommes autochtones. Ceux-ci ont été réifiés en une masse informe, dangereuse, anonymisée, "barbarisée". L’indigène homme était fantasmé en un être doté d’une sexualité agressive, primaire et concurrente de celle du colon. Aussi si la femme était hyper-érotisée dans une attitude totalement passive, l’homme, quant à lui, était hyper-sexualisé, prédateur à la fois de la femme du colon et de la femme indigène. Il devait donc faire l’objet d’une surveillance accrue et d’une coercition constante. Par opposition, la femme indigène a été parfois appelée à se libérer de cet homme : au moment de la guerre d’Algérie, avaient été instituées des cérémonie de "dévoilement" au cours desquelles des femmes indigènes, sous l’égide des autorités locales, retiraient leur voile et le brûlaient, comme pour mieux permettre à la France de conjurer un désir d’indépendance général en réanimant ce mythe de la république émancipatrice.

La France s’interroge sur la place de ces enfants d’immigrés, interrogations qui se cristallisent surtout sur l’Islam avec des débats byzantins sans fin sur les signes ostentatoires ou ostensibles des signes religieux.

Et si finalement, c’est précisément cette population qui est devenue par elle-même trop ostensible, c’est-à-dire trop visible, et trop ostentatoire, c’est-à-dire réclamant à la France le respect du principe d’égalité des citoyens et la mettant face à ses contradictions ? L’immigration maghrébine en France n’est pas un phénomène récent ; mais là où les parents rasaient les murs souvent construits par eux, dans une double "visibilité-invisibilité" commode, les enfants ont une présence exigeante et perturbante pour certains.

Là encore traduire politiquement en termes de religion, de culture, de tradition ce qui est surtout un fait social et économique permet de transformer aisément les premières victimes de l’inégalité, les hommes issus de l’immigration, en ennemis. Bourreaux de leurs soeurs d’abord, qui elles bénéficieront en contre partie de toute la mansuétude républicaine. Epouvantails dangereux aussi qui cristallisent sur leur seule existence toutes les exigences sécuritaires d’une France qui joue à se faire peur. En saturant l’espace médiatique avec ces deux femmes, les médias et les politiques ont ainsi permis l’occultation de cette autre partie de la diversité, trou noir et angle mort dans la construction de l’intégration à la française. Réalité qu’une République, qui tire sa légitimité de mythes fondateurs comme l’égalité, n’est pas prête à accepter.

Or, nous sommes, avec ces deux femmes, dans une République, non pas égalitaire, mais dans une République qui s’aime d’être généreuse, charitable, avec ce que cela suppose de condescendance et de mépris social inconscient.

Archétypées, Rachida Dati et Fadela Amara sont devenues de simples prénoms qui claquent comme une "dé-nomination" et une réduction. "Dé-nomination" forcée de leur patronyme, c’est à dire de leur identité paternelle, de l’homme de la famille forcément férocement prédateur. Réduction aussi à un impératif d’exemplarité sous peine d’être renvoyées dans les limbes de leur culture et de voir cette dernière devenir le mode explicatif du moindre de leur comportement.

Devenues "Rachida" et "Fadela", leurs exemples, en dehors duquel il n’y a pas de salut (républicain et laïc s’entend), enferment ainsi toute la masse silencieuse des Français issus de l’immigration : la réussite de ces deux femmes devient le modèle à suivre et les renvoie, en cas de difficultés, à un échec personnel qui n’aurait rien à voir avec une société française frileuse. Car l’archétype a ceci de pratique qu’il occulte la règle générale et la réalité

Dati et Amara sont des simulacres médiatiques et politiques : des créatures incertaines pour lesquelles on a substitué un paternalisme culturel ou religieux à un autre paternalisme, républicain celui-là. Tout se passe comme si elle avaient été nommées pour être des "ethno-ministres", pour une "ethno-politique" et maniant un "ethno-langage" en direction d’"une ethno-frange" de la population française.

Elles sont les "icônes utiles", palimpsestes édifiants qui couvrent volontairement de bien tristes tropismes.

[1] Fille d’Oedipe, elle s’opposa à son oncle Créon, roi de Thèbes et fut condamner à être enterrée vivante. Elle est la figure de la lutte contre l’Etat inique.
[2] Voir son oeuvre majeure, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Seuil, 2005.
[3] Statue façonnée par le sculpteur Pygmalion qui en tomba si amoureux qu’il demanda aux dieux de lui donner vie.

Hassina Mechaï

Zemmouritude

Par quelle magie, un Gobineau de plateau télé, un recalé de l’ENA, un pisse-copie du Figaro, un esprit fin de brasserie munichoise, un berbère honteux fait français par la grâce du décret Crémieux, un Jérémie de « tsunami migratoire » à venir, un Übermensch nain de la banlieue rouge, un guerrier pour de rire à la stature d’une crevette, un « intellectuel organique » des « petits blancs » sans organe, dont on devine toute la souffrance acnéique de l’adolescence, nous gratifie de son ubique et grotesque présence dans la sphère médiatique Française ? Il est la manifestation du « Racisme d’Etat » la plus achevée, qui permet de faire un état des lieux de la France d'aujourd’hui… Et bien n’en déplaise :

« Les « races » n'existent pas en elles-mêmes, mais en temps que catégories imaginaires historiquement construites. Les circonstances sociopolitiques donnent sens aux délimitations raciales. Le facteur mélanique est fait de nature, mais son interprétation a été un fait de culture. Les catégories raciales ont varié selon les moments et les lieux, en fonction de différents besoins politiques et sociaux qui avaient tous traits à l’exercice de relations de pouvoir. Car il ne va pas de soi que la couleur de la peau, en particulier, puisse être un marqueur social. Ce fait est le produit de circonstances historiques particulières et réversibles. Il est d’ailleurs souhaitable qu’un jour la couleur de peau n’ait pas plus de signification sociale que la couleur des yeux ou des cheveux. On n’en est pas là, tant il est vrai que les distinctions raciales sont très profondément ancrées dans les imaginaires des hommes, et qu’elles ont fondé, en proportions variées mais sans jamais être absentes, les rapports qu’ils entretiennent entre eux… » (Pap Ndiaye, La Condition noire)

Comptez sur nous pour déconstruire tout ça, à coup de marteau s’il le faut, pour franchir toutes les limites implicites, car nous sommes plus agiles qu’un mouflon, pour empêcher que l’exercice du pouvoir se fasse à nos dépends, car notre puissance de nuisance est infinie, pour renverser vos évidences, pour brouiller vos significations tendancieuses, car jamais nous ne cesserons de nuire à votre bêtise, pour hanter vos imaginaires de nos identités monstrueuses, vous rappelant à l’ordre complexe du monde, pour rendre coup pour coup, suivant la règle immémoriale du dent pour dent, car nous nous sommes construits dans la résistance, elle fait partie intégrante de nous… A bon entendeur. Il va falloir nous calculer. Comptez avec nous !

De la religion des « laïques »

Comment désormais croiser une femme portant le foulard, ou même dissimulant son visage sur quelque mode que ce soit, sans se demander : a-t-elle encore le droit d'avoir des idées politiques ? Si sa candidature à une élection pose problème, ne sera-t-elle pas, demain, privée du droit de vote ?

La nécessité de faire attention aux conséquences des propos que l'on tient n'est évidemment pas ce qui est le mieux partagé. Quelles sont les conséquences de ce rejet hors de la sphère politique des femmes portant le foulard ? Comment ne pas trembler en entendant les appels à "éradiquer" le voile (le mot est de Fadela Amara) qui ont suivi l'annonce qu'une candidate du NPA en portait un ? De Nadine Morano à Jean-Luc Mélenchon, il semble bien y avoir unanimité dans l'excommunication : aurait-on enfin trouvé à cette occasion ce qui définit l'"identité nationale" ?

Que ce soit une candidate du NPA est bien sûr ce qui permet de se déchaîner. N'y aurait-il pas là trahison à l'encontre des mouvements de libération et d'émancipation dont ce parti se doit d'être solidaire ?

Et si c'était précisément parce qu'il s'agit d'un parti pour qui la politique compte, pour qui la libération ou l'émancipation sont toujours des devenirs, solidaires de luttes, que le NPA ne se conformait pas aux mots d'ordre de la bien-pensance progressiste ? Et s'il avait raison de refuser le rassemblement autour de l'étendard de "nos valeurs" ? Comme si l'émancipation des femmes était inscrite dans le ciel des idées, ou était tombée de l'arbre de notre "civilisation" à la manière d'une pomme, quand elle est mûre. Il y a toujours chez les bien-pensants comme une amnésie des luttes au nom de ce qui a été "acquis", et c'est ce qui rend ces acquis, séparés de la mémoire active de leur création, vulnérables à une capture qui transforme leur signification. Là, les droits conquis par les travailleurs sont impunément caractérisés comme des charges, à alléger bien sûr.
Ici, les droits à la non-discrimination des femmes, ou des homosexuel, les servent à stigmatiser quiconque tente de prendre une position qui n'exclue pas a priori ceux et celles à qui il s'agit de s'adresser, avec qui il s'agit de penser et de devenir. Non, il faut s'incliner devant eux comme devant de grands principes transcendants dont la fonction est précisément de nous éviter la nécessité (la difficulté) de penser collectivement : on ne transige pas, on juge et on condamne. Comment appeler cela autrement qu'une religion ?

Cela nous rappelle un autre débat, où les partis de gauche se sont montrés aussi stupides que ceux de droite : celui sur les drogues illégales. Sous prétexte d'une "guerre à la drogue", c'est en fait une "guerre aux drogués" qui a été et qui continue d'être menée. Les usagers de drogues illégales ont été interdits de soins pendant longtemps (sauf à accepter d'entrer dans un programme d'abstinence), mis en prison, toujours plus marginalisés socialement.

Faut-il défendre l'usage de drogues ? C'est là une question truquée comme la droite adore en fabriquer pour nous empêcher de penser, pour que les problèmes ne puissent pas être explorés collectivement. Du point de vue d'un parti pour qui une question n'est pas séparable des mouvements qui contribuent à en inventer les solutions, le droit pour les usagers de drogues illicites d'être des "citoyens comme les autres", leur possibilité de se réunir, d'échanger autour de leur expérience des drogues, donc d'exister comme une force sociale, est primordial : c'est ce qui permet que l'on commence à passer d'une question de police à une question politique.

Ce sont justement les mouvements féministes qui nous ont appris une autre manière de faire de la politique, avec l'invention de ces groupes où il s'agissait de produire une situation rendant capable de penser, de dire, pour chacune et avec les autres, comment ce qui est personnel est politique. C'est là que s'est fait le premier apprentissage des manières, on dira même des techniques, qui produisent une capacité de penser et agir ensemble sur un mode qui est celui de l'intelligence collective. Loin de toute transcendance qui détache et abstrait, qui permet de juger au nom de quelque chose de général, il s'agit alors d'apprendre, d'expérimenter, de créer de la pensée et de l'action en commun, même si cela ne va jamais de soi. Même si ce n'est jamais facile.
Si la création du NPA a pu avoir un sens, même pour ceux qui comme nous n'en sont pas membres mais qui refusent les impératifs capitalistes, c'est dans la promesse de ne pas faire de la politique comme en font les partis classiques, c'est-à-dire en supposant les problèmes résolus dans le ciel des idées avant même que ceux qui sont concernés aient trouvé les moyens de se les approprier et d'en formuler les termes dans une syntaxe qui leur convienne, d'inventer des modes d'exploration qui ne se bornent pas à accueillir mais acceptent, et ce n'est pas facile, de faire mouvement avec les pratiques, les expériences et les expérimentations de tous ceux, toutes celles, qui luttent contre le désordre capitaliste et les questions truquées de l'Etat.

Nous sommes certainement nombreux à penser : pourvu que le NPA ne cède pas à la tentation de la facilité, aux idées générales rassurantes, à la politique du bon sens qui lui est proposée de toutes parts ; pourvu qu'il prouve à cette occasion sa capacité à fabriquer les questions politiques avec celles qui sont concernées et en premier lieu, ici, les femmes qui ont choisi de porter le voile et celles qui ont fait le choix inverse, réunies, au-delà de leurs choix divergents, par des ennemis communs : le capitalisme, mais aussi les servants de l'ordre établi, de la politique réduite à la police.

Bref ceux, et malheureusement celles qui n'ont pas très envie qu'elles apprennent à penser et agir ensemble. Mais cela implique de mettre son jugement en suspens, de refuser de séparer le monde entre, d'un côté, les laïques et féministes éclairés et, de l'autre, les obscurantistes. Cela suppose de ne pas croire tout savoir sur les raisons pour lesquelles une femme porte le foulard et accepter d'entrer dans un processus de cohabitation et d'apprentissage. Cela revient à ne plus se comporter en juges mais en aventuriers de la démocratie.

Isabelle Stengers et Philippe Pignarre

Le saviez-vous ?



« Il s’agit de décrire un nexus de savoir-pouvoir qui permette de saisir ce qui constitue l’acceptabilité d’un système… » (Foucault)

Douce France, la saga du mouvement beur


Le vendredi 19 février 2010 à 19h
PROJECTION-RENCONTRE INÉDITE:
«Douce France, la saga du mouvement "beur"» long-métrage documentaire de Mogniss H. Abdallah (France, 1993)

Le festival identiT, dans le cadre de ses Rendez-vous de la contre-culture vous invite à une rencontre autour d'un film documentaire exceptionnel «Douce France: la saga du mouvement "beur"» en présence du réalisateur Mogniss H. Abdallah et de la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, auteure de «La République mise à nu par son immigration» et de «Les féministes et le garçon arabe» (sous réserve). Ce documentaire se penche sur une page importante et souvent oubliée de l’histoire postcoloniale et offre une analyse complexe et exhaustive des conséquences économiques et sociales du racisme.Un regard rétrospectif pour mieux saisir la question de l’immigration, des quartiers populaires et l’occasion de revenir sur les luttes pour l'égalité.
A la salle Jean Dameentrée libre (17 rue Léopold Bellan 75002 Paris - métro Sentier)
«Douce France, la saga du mouvement "beur"», réalisé par Mogniss H. Abdallah avec la collaboration d'Ahmed Boubeker, Saïd Bouamama et Kaïssa Titous, basé sur les images d’archives de l’agence IM’média, retrace les temps forts du «mouvement beur» des années 80. Vingt cinq ans après la première marche pour l’égalité, ce film donne l’occasion d’en faire un état des lieux, expose la diversité des options prises, revisite les mémoires d'un certain nombre d'acteurs, et questionne leur latence pour mieux repérer les espoirs déçus et les espaces d'éventuelles recompositions.
Les quartiers populaires, cités et banlieues, ont une histoire riche et dense mais qu'en reste-t-il dans la mémoire collective et comment ce mouvement hétérogène se redéfinit-il aujourd’hui dans un contexte d’institutionnalisation du racisme ou de la « réaffirmation des valeurs républicaines » - Production agence IM'média (Fr)/Migrant Media (GB).

De la victime expiatoire (qui est déjà toute trouvée)





Pour René Girard, le phénomène du bouc émissaire est un phénomène collectif qui est une réponse inconsciente à la violence endémique que ses propres membres ont générée au travers des rivalités mimétiques dues au « triangle mimétique ».

Le phénomène du bouc émissaire est donc la loi du « tous contre un ». Il vise à exclure la violence endogène à la société en la projetant vers l'extérieur. Pour que ce phénomène soit effectif, il faut :

1. Que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée,
2. Que la violence résultante de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où la nécessité d’un « profilage » des victimes (elles ne sont pas choisies au hasard). C’est le principe de moindre violence,
3. Que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire,
et (dans une moindre mesure) que les victimes soient persuadées d’être coupables.

Le problème de ce mécanisme régulateur de la violence est son caractère temporaire...

De quoi les Palestiniens sont-ils l'avatar?


Aujourd’hui tout le monde se fiche éperdument du sort des Palestiniens - qui oserait dire le contraire? (1) -, par contre, le film de Cameron, Avatar, un des plus gros budgets de l'histoire du cinéma (estimé à 460 millions de dollar), diffusé dans 121 pays, explose au box office (après 6 semaines, il a récolté près de 2 milliards) et passionne les foules. Et bien dans ce monde renversé où le vrai est un moment du faux, il s’agit de renverser ce vrai par un supplément de faux, de traiter le faux par le faux, afin qu’advienne enfin le vrai. Les Palestiniens, dont Deleuze disait qu’ils avaient inventé un nouvel espace-temps dans le monde arabe, l'ont compris mieux que quiconque. De leur combat dont on a fait un simulacre et de la fiction qu'on veut rendre plus réelle que le réel, ils ont tiré toutes les conclusions... Ainsi, ce jeudi, des manifestants palestiniens, afin d'inverser le simulacre comme d'autres renversent le stigmate, se sont symboliquement déguisés en Na’vi, personnage du film Avatar, pour protester contre la barrière de séparation israélienne, cette séparation achevée (2) qui, elle, métaphore du Spectacle, est bien réelle…

(1) Même ceux qui font mine de s’en soucier le font pour de bien piètres et douteuses raisons…
(2) « La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image. La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle. » (Debord)


La maison France telle qu'en elle-même


Témoignage : « J'ai beaucoup de tristesse de voir huit ans de ma vie réduits à mon foulard, j'ai beaucoup de tristesse d'entendre que ma croyance personnelle est un danger pour les autres alors que je prône l'amitié, le respect, la tolérance, la solidarité et l'égalité pour tous les êtres humains. » (Ilham Moussaid)

Sophisme : « L’argument est toujours le même : on impose, de l’extérieur, à un signe (le foulard), une signification (...la soumission aux hommes) que ne partage pas celle qui l’exprime, et on insulte la femme portant le signe en l’accusant de porter cette signification qu’elle récuse. Autrefois, le collectif féministe Rupture publiait des textes remarquables de féministes musulmanes. Quel recul ! Cet arbitraire dans la désignation du sens du signe « de l’extérieur » conduira-t-il demain à interdire la kippa comme signe de soumission à la femme ? C’est un grave manque de respect à une personne humaine, dans ce qu’elle a de plus cher : son engagement féministe et sa foi religieuse. Et, par extension, on insulte ses camarades de lutte : puisqu’ils ne lui arrachent pas son foulard, c’est qu’ils soutiennent les mâles qui dans d’autres pays comme l’Iran (ou même ici) imposent ce foulard. Va-t-on éradiquer des listes pour les élection régionales celles qui vont à la messe pour manque de solidarité avec les Irlandaises privées du droit à l’avortement et complicité avec une religion qui instilla dans tout l’Europe le venin de l’antisémitisme ?» (Alain Lipietz)

Témoignage de la maison des morts (1) : « Il est étonnant de constater à quel point certains oublient l'histoire récente au point de voir la liberté sexuelle et le retard de développement comme des invariants de la chrétienté et de l'Islam. Dans notre pays où tous-les-hommes-naissent-et-demeurent-libres-et-égaux-en-droit, les alliances matrimoniales ont longte...mps été étroitement contrôlées et les femmes sont restées des mineures civiles jusque dans les années soixante (retrouvez un vieux Code civil). Une liaison hors mariage était un scandale conduisant à la catastrophe en cas de grossesse (relire La lessive de Jacques Prévert dans Parole), les filles-mères subissant une quasi-mort sociale. Dans notre France-de-l'égalité-des-sexes, il n'était pas convenable jusque dans les années 1950, qu'une femme sorte en cheveux. Aujourd'hui même, un homme peut déambuler torse nu sur la voie publique sans choquer personne, mais imaginez-vous qu'une femme fasse de même ? Sont-elles pour autant prisonnières-des-hommes-qui-les-traitent-comme-des-choses ? Les seins et les cheveux, ce n'est pas pareil me direz-vous. Etait-ce l'avis des femmes africaines que nos colonisateurs obligeaient à couvrir leur poitrine ? Et que dire du flot de littérature chrétienne sur les petites différences qui justifient les interdits civils ? L'exigence de modestie dans le vêtement des femmes n'est en rien liée à la religion. Quelles qu'en soient les formes locales, ce sont des pratiques qui remontent à la nuit des temps. Une société se définit par la façon dont les personnes et les biens s'échangent, notamment comment se forment les alliances matrimoniales et quel rôle elles jouent dans la dynamique sociale. Il est évident que le fait de couvrir tout ou partie du corps féminin constitue un obstacle à la liberté des échanges sexuels. Qu'en masquant la femme, la famille (ou la tribu) contrôle ses alliances. A cet égard comme dans le domaine politique, l'Occident intériorise les structures sociales que l'Orient visualise. Est-ce le résultat de nombreux siècles d'implacable répression religieuse, tandis que l'Islam était beaucoup plus tolérant ? » (*)

Témoignage de la maison des morts (2): « Des combats à mener pour les droits des femmes, ça ne manque pas. Rien que pour l'exemple, prenons l'inégalité la plus fondamentale de toutes, celle qui rogne bien des ailes et rend bien dépendantes la plupart d'entre nous, l'inégalité devant l'emploi, que ce soit en terme d'accès ou de salaire. Mieux éduquées que les garçons, nous sommes tout de même deux fois plus nombreuses qu'eux à ramer au SMIC, l'insultant petit salaire minimum que ce gouvernement maintient fermement sous la ligne de flottaison budgétaire. Et les hommes gagnent en moyenne 37 % de plus que les femmes. Si l'écart de rémunération s'était réduit de 1972 à 1993 sous la pression des mouvements féministes, il se maintient fermement depuis, ce qui laisse penser qu'il y a encore bien du travail à faire sur ce seul chapitre.Et ne parlons pas de tout le reste, de toutes les autres contraintes du corps social sur le corps des femmes, toutes les injonctions physiques, comportementales, vestimentaires, sociétales, qui nous enferment, nous limitent, nous entravent, nous écrasent finalement aussi sûrement qu'une bonne grosse burqa mentale.Il faut, y a qu'à, tu dois, les normes, les mensurations, les regards, les obligations, nous sommes d'éternelles mineures, nous sommes en permanence sous tutelle, sous contrôle. La mode dicte notre couleur préférée du mois; le médecin, notre poids idéal; l'employeur, régulièrement, notre coupe de cheveux, la longueur réglementaire de la jupe. Nous sommes même à présent soumises à l'impératif médiatique de l'orgasme et on en profite pour re-banaliser l'usage de la machine à jouir, astucieusement rebaptisée sex toy pour l'occasion. On légifère abondamment sur le tissu religieusement ostentatoire... mais surtout lorsqu'il est porté par les femmes.» (Agnès Maillard)

Bouffonnerie (1) : « À l’affût de la moindre affaire de voile, les féministes gadgets de Ni Putes Ni soumises inféodées à l’idéologie islamophobe, ont bondi de leur placard doré sur injonction de leur mentors, pour expédier un communiqué grotesque dans lequel cette clique composée essentiellement de quelques harpies honnies dans les banlieues, affirme son intention de porter plainte conte le NPA : « Notre Mouvement portera plainte auprès de la juridiction compétente contre cette liste anti-laïque, anti-féministe et anti-républicaine ! » En ces temps de morosité, ce nouveau papotage des mégères de Ni Pute Ni Soumises a au moins le mérite de déclencher l’hilarité générale.Comment ne pas éprouver de l’attendrissement pour ce groupuscule de commères qui a l’art de nous faire pouffer de rire lors de la lecture d’une presse souvent annonciatrice de nouvelles lugubres. Rompues à la stigmatisation des filles et garçons issus de l’immigration post-coloniale authentiquement rebelles à toute forme d’aliénation, nos pipelettes de NPNS, quant à elles bien soumises à une norme féministe aux relents néo-coloniaux édictée principalement dans les salons parisiens, pourront toujours se reconvertir dans le rôle de comique troupier, le jour où leurs promoteurs auront décidé de les faire tomber en disgrâce.» (*)
Bouffonnerie (2) : « (...) qu'on puisse sans sourire soutenir qu'on peut être en même temps féministe, laïque et en même temps musulmane...heu avec un voile... » (Elisabeth Badinter)



Le caractère fétiche du « voile » et son secret

C’est fou ce que Marx est en faveur en France ces temps-ci ; faveur qui va du PS à l’UMP, de Aurélie Filippetti à Nadine Moreno. C’est la querelle des exégètes…Est-ce un effet de la crise bancaire ? Que Nenni ! Ce miracle nous vient du « voile », celui d’Ilham Moussaid tout particulièrement. Marx, ô ironie, qu’on a eu de cesse d’enterrer, d'envoyer aux poubelles de l'histoire, devient incontournable… Car en France tout arrive ! Et surtout le pire : l’alliance sacrée de la fripouille sur le dos du « vieux rhénan » au détriment des authentiques enfants de « prolétaires », voilà qui concilie la farce à la tragédie…

Olivier Besancenot et le NPA ont été accusés dimanche par le PS et l'UMP d'avoir voulu faire un "coup électoral" avec la candidature d'une femme voilée aux régionales et ils ont été ironiquement invités à revenir aux sources en relisant Marx et Trotski.
Très sévère, le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, a qualifié Olivier Besancenot de "manipulateur". "Le NPA d'Olivier Besancenot est provocateur et manipulateur car il est en perte de vitesse", a déclaré M. Bertrand, à propos de l'investiture aux régionales dans le Vaucluse par le NPA d'Ilham Moussaïd, étudiante et trésorière départementale de ce parti, portant un hijab (voile couvrant les cheveux, ndlr).
Selon Xavier Bertrand, Olivier Besancenot, dont le parti est "aux abois", s'est "servi de cette candidate". C'est aussi "à la chute dans l'opinion" du NPA et d'Olivier Besancenot lui-même que Laurent Fabius a attribué le choix de cette candidature. "Ils essaient d'attirer l'attention", a-t-il déclaré.
"Je ne savais pas jusqu'à présent que le port du voile était un signe de laïcité", a-t-il aussi ironisé, en conseillant aux troupes du NPA "qui sont, paraît-il, les héritiers de Trotski de le relire". "Ils devraient relire Marx", a suggéré de son côté la députée socialiste Aurélie Filippetti. "C'est juste n'importe quoi ce que fait le NPA, ils sont dans une dérive idéologique totale. Peut-être qu'ils devraient relire Marx: la religion c'est l'opium du peuple"(1), a estimé la députée de la Moselle.
La secrétaire d'Etat à la Famille, Nadine Morano (UMP), a repris elle aussi la célèbre formule de Karl Marx pour expliquer qu'Olivier Besancenot "renie ses propres convictions". Selon Mme Morano, le NPA a voulu faire "un coup médiatique contre les valeurs de la République". "C'est une provocation", a-t-elle dit.
Pour le socialiste Jean-Paul Huchon, président de la région Ile-de-France, la décision d'investir une jeune femme voilée est tout simplement "une aberration". "Je ne sais même pas où Olivier Besancenot a été chercher ça. C'est tellement aberrant que les gens de l'ex-Ligue Communiste, le NPA, mettent sur leurs listes une jeune femme voilée alors que toute la société française, tous les républicains français, tentent en ce moment de s'élever contre le port de la burqa et d'une manière générale contre la condition qui est faite aux femmes". "Si ce n'était pas aussi grave, ça pourrait être une espèce de plaisanterie", a-t-il commenté.
Olivier Besancenot, qui a déjà dû s'expliquer à plusieurs reprises sur le choix de son parti, a affirmé dimanche "ne pas avoir de leçon à recevoir, en particulier de la droite". "Parler de coup électoral dans ce genre de cas, vu le contexte actuel, ce n'est franchement pas sérieux", a-t-il ajouté lors du lancement, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), de sa campagne en Ile-de-France.
(1) L'ont-ils lu eux-mêmes Marx? « L'homme, c'est le monde de l'homme, l'État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de vraie réalité.(…) La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. » (*) Car voici ce qu'on trouve juste avant la phrase fétiche que répètent à l'envi tous les analphabètes qui se croient savants!

AFP

Ilham Moussaïd comme « révélateur » des contradictions de la Gauche française

En terre de France se dégage un doux fumet provenant d’une « Gauche moisie », Républico-laïciste, qui va de LO à Mélenchon, d'Attac aux Ecologistes, des féministes pour de rire du NPA aux laïcistes anarchistes (un bel oxymoron !) de la Fédération anarchiste... Et je ne parle pas du PS de l’impayable Aubry et du PCF de l'inénarrable Gérin...

PERCEPTION : « Derrière le mépris pour les femmes voilées, présentées comme de pauvres victimes incapables de penser par elles-mêmes ou comme des agents plus ou moins inconscients d’une offensive intégriste, on pouvait voir ressurgir tous les lieux communs de l’idéologie colonialiste : présentation méprisante de l’islam, pratiques politiques consistant à opposer de prétendus « musulmans modérés » à la grande masse des autres, paternalisme pédagogique s’arrogeant le droit et le devoir d’expliquer aux dominés ce qui est bon pour eux, choix de la répression par la loi, thématique de « l’intégration républicaine », discours abstrait de l’universalisme occidental… »

FRACTURE : « La fracture interne à la « gauche » est à certains égards une fracture entre les animateurs autoproclamés et les exclus de la politique légitime. Et si elle est loin d’être nette et uniforme, sa ligne générale est celle de la posture républicaniste, mélange d’étatisme, de culte de la loi, d’autoritarisme plus ou moins paternaliste et de volonté de conserver un pré carré à des organisations chargées de « représenter » des citoyens, ainsi transformés en spectateurs, consommateurs ou objets d’une politique cantonnée aux limites de la politique institutionnelle.. Ce motif « républicain » ne constitue sans doute pas en lui-même un fossé infranchissable. Son usage est bien plus rhétorique que conceptuel.

L’autre motif est le motif « nationaliste ». Ce fossé semble plus large que le premier, et s’il se conjugue avec lui, il devient vite infranchissable. En effet, ce qui est en cause ici n’est plus seulement une série de choix plus ou moins techniques, mais l’idée même d’un monde vivable. Il ne s’agit plus seulement d’une tentative désespérée pour maintenir l’appropriation par un cercle fermé des instruments de l’organisation sociale, mais de la soumission au principe de la guerre civile planétaire avec ses armes inégales.

Et le troisième motif apparaît ici : la guerre civile est précisément celle qu’organise l’hégémonie occidentale à travers la construction idéologique de la « guerre des civilisations »… » (L. Lévy)

Voir aussi : Un microcosme exalté souffle sur le voile

Le Grand Restaurant

Addition salée pour la cohésion nationale. Mercredi soir, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) organisait son dîner annuel en présence de membres éminents du gouvernement et de la classe politique. Une opportunité pour les convives de goûter les sermons du président Richard Prasquier et de savourer la finesse de ses injonctions.

The-place-to-be : plus attrayant qu’une soirée caritative pour célébrités désœuvrées, le rendez-vous annuel du dîner du Crif est devenu, pour sa 25 ème édition, un moment incontournable de la vie publique. Le 3 février au soir, ils étaient environ 800 invités, triés sur le volet, à vouloir en être et y paraître. Acteurs politiques, décideurs économiques, personnalités religieuses et sociétaires du spectacle se sont rendus à cette cérémonie d’un genre particulier : celle durant laquelle, selon ses organisateurs, la communauté juive délivre son message à la République. Et peu importe aux convives si de plus en plus de citoyens juifs contestent au Crif, comme nombre de leurs compatriotes musulmans à l’endroit du Cfcm, toute légitimité pour les représenter. Les jeux de rôles sont d’ores et déjà attribués. Y compris dans l’absence du Parti communiste et des Verts, coupables d’avoir participé aux manifestations de soutien à Gaza pendant les bombardements israéliens.
Avec un tel pouvoir reconnu par les plus hautes autorités de l’Etat, dont Nicolas Sarkozy, de passage « quelques instants », et François Fillon en « invité d’honneur », le président Prasquier peut, dès lors, énoncer, durant un discours-programme, ses exigences pour la nouvelle année : une meilleure « surveillance » d’Internet pour pénaliser davantage toute forme de « racisme ordinaire », le rejet par la France d’un rapport onusien dénonçant des crimes de guerre commis par Israël, la reconnaissance tacite de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu et la recrudescence d’efforts pour libérer le soldat Gilad Shalit. Ainsi, par exemple, pour convaincre l’auditoire de la nécessité de renforcer le contrôle sur la Toile, le président du Crif contesta l’authenticité de la révélation journalistique, largement reprise sur Internet depuis l‘été dernier, faisant état d’un trafic d’organes en Israël à partir de corps de Palestiniens décédés. Contre-vérité ou grossière erreur de la part de Richard Prasquier puisque l’armée israélienne vient elle-même de confirmer la réalité d’une telle allégation.
Quant à la sempiternelle menace iranienne, le propos belliciste a largement été amplifié par le Premier ministre, François Fillon, qui avait curieusement attendu le dîner du Crif pour annoncer, sur un ton martial, l’initiative de la France pour réclamer d’éventuelles sanctions plus fortes au travers d’une nouvelle résolution de l’Onu. C’est le même Fillon, redevenu diplomate, qui qualifia de « conflit » ou de « crise » l’agression israélienne commise sur la population de Gaza en janvier 2009 avant de reconnaître qu‘à ses yeux, la sécurité de l‘Etat hébreu était une « priorité absolue ». En aparté de ce discours rédigé, le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, interrogé par Public Sénat sur les causes du nouveau regain de l’antisémitisme, évoqua, quant à lui, l’explication des « événements de la plaine de Gaza », savoureuse expression que n’auraient pas renié les censeurs des années 50 quand ils décrivaient, empreints de la même délicatesse, les « événements d’Algérie ».
Ceci n’est pas du communautarisme
Ne manquant pas de distribuer également les bons points, le président du Crif se félicite que le procès Fofana, qui doit reprendre en octobre, puisse éventuellement « remplir sa mission pédagogique » grâce à l’adoption encourageante, le jour même de son allocution, d’une proposition de loi en commission visant à alléger la règle du huis clos en cour d’assises des mineurs.
De même que le souhait d’un appel par le ministère de la Justice -pour condamner plus lourdement les complices de Youssouf Fofana- avait été exaucé par Michèle Alliot-Marie, Garde des Sceaux, cet amendement à la loi est réclamé, depuis le début de la procédure judiciaire, par les avocats de la famille Halimi, en partenariat singulier avec le Crif.
Attiser sociologiquement la peur d’une montée de l’antisémitisme en France tout en reconnaissant politiquement que la France n’est pas un pays antisémite : tel est le grand écart stratégique auquel se plie, avec une indéniable souplesse, Richard Prasquier depuis son arrivée à la tête du Crif en mai 2007. L’homme, qui se dit « immensément satisfait » d’avoir accédé à ses nouvelles fonctions en même temps que le président de la République, ne nie pas son attachement sentimental à Israël, même s’il prétend demeurer « légitimiste » à l‘égard de la France. Et loyal envers certains notables : quand il s’agit de commenter la nouvelle saillie verbale de Georges Frêche, l’intéressé préfère passer l’éponge, jugeant que le truculent personnage, bizarrement soutenu par la Ligue de défense juive, n’est pas fondamentalement antisémite. Outre cette clémence, Richard Prasquier sait pratiquer la réciprocité en matière d’invitation comme en témoigne la venue de l’imam controversé, Hassen Chalghoumi, qui a hésité, dans un premier temps, à se rendre au gala du Crif pour ne pas donner du grain à moudre à ses détracteurs. Dieu merci, le religieux de Drancy qui souffre d’entendre des voix tonitruantes à la mosquée, même en son absence de l‘établissement, a reçu l’accolade du Premier ministre qui lui a garanti « tout son soutien ».
Cette téméraire visite de l’imam aura été peut-être judicieuse puisque elle aura permis au président du Crif d’affiner sa culture générale en matière de culture vestimentaire islamique : plus tôt dans la journée, sur l’antenne d’Europe 1, pour commenter la présence d’une candidate voilée sur une liste NPA aux élections régionales, Richard Prasquier s’en amuse malicieusement - « Trotski doit s’en retourner dans sa tombe ! »- mais se prend les pieds dans le tapis de prière en confondant le foulard de la jeune femme avec un « voile intégral » -une « burqa », persévère, dans l’erreur, le communiqué sur le site du Crif. Emmailloté dans la toile du niqab, Prasquier continue l’entretien mais se débat dans une nouvelle confusion, ajoutant, sur le même ton sarcastique, que, de toute manière, Olivier Besancenot « ne pourrait pas exprimer ses idées en toute liberté à Gaza » . Que nul ne s’avise de lui révéler que les Palestiniens, y compris à Gaza, ont longtemps connu l’existence féconde d’une extrême gauche, communiste et trotskiste : le cardiologue de formation qu’est Richard Prasquier, paraissant se représenter les Gazaouis comme d’éternels islamistes enburqannés, pourrait bien en faire une attaque.
Likoud serré
Le nouvel élu du comité directeur du Crif, maître Gilles William Goldnadel, va plus loin dans sa gratitude envers le chef de l‘Etat : selon lui, Nicolas Sarkozy, qui s’est toujours déclaré « inconditionnel de la sécurité d’Israel », a réussi à « apaiser la communauté juive ». Pour preuve de leur connivence, Goldnadel indique avoir été personnellement invité par le chef de l’Etat lors de sa visite officielle en Israël au cours du mois de juin 2008 ; de plus, l’avocat, qui avait défendu la journaliste islamophobe Oriana Fallaci, se vante désormais d’avoir des lettres de soutien adressées par Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie dans sa lutte contre le boycott des produits israéliens.
Nul étonnement si certains déplorent en conséquence la dérive droitière que représenterait l’arrivée de Goldnadel et de ses comparses au comité directeur du Crif, traversé depuis quelque temps par des fortes dissensions en son sein. Ces dernières années ont vu apparaître une forme inédite de repli identitaire au sein de la communauté juive, particulièrement parmi les plus jeunes. Des intellectuels vont même jusqu’à dénoncer cette crispation idéologique : ainsi, le journaliste Jean Daniel n’hésite plus à comparer les responsables actuels du Crif à des « représentants français du Likoud » tandis que Rony Brauman et Elizabeth Lévy, pour une fois d’accord, qualifient cette institution de « seconde ambassade d’Israël ». Même le philosophe Alain Finkielkraut, surnommé jadis « le porte-flingue d’Ariel Sharon », semble pourtant, lui aussi, excédé quand il en vient à juger comme étant « légèrement grotesque » le rendez-vous annuel du Crif, ce « tribunal dînatoire » qui s’apparente à une « convocation du gouvernement ». Des jugements sévères de la part de personnalités de l’intérieur, d’ordinaire plus accommodantes avec leurs représentants autoproclamés. La nouvelle direction du Crif, qui prétend incarner une « libération intellectuelle », laisse redouter de prochains raidissements idéologiques ainsi que l’accroissement des rivalités internes, et ce, particulièrement au regard de l’échéance, au mois de mai, de la réélection pour la présidence du Conseil.
Mais, pour le moment, Richard Prasquier peut continuer sereinement de pavoiser et de conclure ses discours sur une note lyrique, comme à la fin de cette cérémonie communautaire et anti-communautariste, où il rappelle que le Crif se définit comme un organisme « juif, républicain et français ». Dans l’ordre de ces qualificatifs. A l’heure où les musulmans de France sont de plus en plus sommés de démontrer, d’abord et avant tout, leur « identité nationale », leur rejet de la burqa, du verlan et de la casquette portée à l’envers, sans doute sera-t-il salutaire d’affirmer - à qui de droit - les paroles d’un homme revenu de l’horreur surgie au cœur d’une Europe dite des Lumières : Primo Levi, rescapé d’Auschwitz. Toute personne porteuse d’une quelconque identité stigmatisée pourrait s’inspirer, dans la résistance, de son propos, et y reconnaître une résonance familière, fraternelle, universelle : « Je suis juif parce que le sort a voulu que je naisse juif. Je n’en rougis pas et je ne m’en glorifie pas. Être juif pour moi, c’est une question d’« identité », une « identité » à laquelle, je dois le préciser, je n’ai pas l’intention de renoncer ».

De quoi Howard Zinn est-il le nom ?

La mort, il y a quelques jours, de l'historien Howard Zinn nous prive, chercheurs, américanophiles, esprits curieux, d'une des plus belles paroles américaines, celle d'un intellectuel qui fut également un héros de l'histoire des Etats-Unis du XXe siècle. Ouvrier avant de devenir soldat puis professeur, il aura été de toutes les luttes pour une Amérique plus juste : pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, contre les ravages du capitalisme, contre les discriminations raciales et sexistes, contre la guerre d'Irak. Intellectuel et activiste, il incarna par son existence une forme de courage, d'intégrité et de clairvoyance que l'on a eu trop tendance à caricaturer en gauchisme suranné et vain.

Dans la préface de son étude Le Peuple, Jules Michelet s'adresse à Edgar Quinet en ces termes : "Ce livre, je l'ai fait de moi-même, de ma vie et de mon cœur. Il est sorti de mon expérience, bien plus que de mon étude. Je l'ai tiré de mon observation, de mes rapports d'amitié, de voisinage ; je l'ai ramassé sur les routes… Enfin pour connaître la vie du peuple, ses travaux, ses souffrances, il me suffisait d'interroger mes souvenirs." Bien avant d'écrire son histoire du peuple des Etats-Unis, Hower Zinn a lui aussi fait l'expérience de l'histoire. Après s'être ouvert aux brutalités sociales dans le New York prolétaire des sourdes luttes de classes observées par Dos Passos, c'est dans le Sud ségrégationniste qu'il s'engage et qu'il devient un radical. A ce moment-là, dans ce pays-là, seul un héros pouvait quitter le confort du monde blanc pour s'engager dans ce combat. Révolté par le racisme institutionnalisé qui interdit aux Africains-Américains de manger au même comptoir que les Blancs, il devient leur compagnon de lutte.

Non seulement s'engagea-t-il dans le mouvement des droits civiques le plus radical de l'époque, le Student Non-Violent Coordinating Comittee, participant physiquement aux confrontations sanglantes avec la police et les Blancs hostiles, mais il s'imprégna de la pensée noire la plus forte et la plus révolutionnaire. De la lecture de Dickens, il passe à celle de W.E.B. Du Bois, de Martin Luther King Jr pour s'attarder plus tard sur la pensée de Malcolm X dont il tirera un chapitre remarquable de son histoire du peuple américain. Dépassant la vulgate marxiste qui n'est jamais véritablement parvenue à articuler conscience de classe et conscience de race, Zinn se convertit à une pensée de gauche complexe dans laquelle on ne peut penser la question des discriminations raciales sans les lier au capitalisme et à l'impérialisme, une même rhétorique nationale les reliant.

Comme Jean-Pierre Vernant après son engagement dans la Résistance, il puise dans la lutte avec les camarades l'inspiration d'un travail qui cherchera avant tout la remémoration et le témoignage des acteurs afin de raconter une histoire "vraisemblable" à défaut d'être vraie. Il s'indigne en effet de l'absence des voix du peuple dans les textes canoniques de la démocratie américaine. Bien avant le travail de Bourdieu sur les pratiques de contrôle social et les formes de domination discursives et bien avant la conversion des campus américains aux études minoritaires (Chicano Studies, Gender Studies, Subaltern Studies….) qui institutionnalisent à la fin des années 1970 la relecture des textes-maîtres dans une perspective dissidente, Zinn interrogeait : "Nous le peuple ?" De quel peuple parle-t-on, raille-t-il, lorsque l'on récite la Constitution américaine, la main sur le cœur ? Intégrons-nous ceux à qui l'on refuse la citoyenneté de droit et les milliers d'oubliés des manuels scolaires, Amérindiens, pauvres, immigrés ? Les héros américains sont-ils ceux dont on nous dit qu'il est de notre devoir de les vénérer ?

Aujourd'hui, les livres abondent qui soulignent les incohérences de Lincoln ou les mensonges de Jefferson. Mais lorsque Zinn commence à publier dans les années 1960, l'intelligentsia le taxe de propagandiste "communiste" et sa parole est disqualifiée comme "anti-américaine". Il refuse, il est vrai, toutes les entourloupes du contrat social américain d'alors, au premier rang desquels la guerre du Vietnam et toutes celles, ultérieures, qui prétendront que l'Amérique est impériale parce qu'elle est bonne. Il n'a pas attendu qu'il soit de bon aloi de critiquer le bellicisme viscéral de l'administration de George W. Bush. Pas plus qu'il ne cacha ses inquiétude face à la politique de Barack Obama en Afghanistan, quelques mois à peine après l'élection euphorisante de ce dernier.

C'est aussi dans la salle de classe qu'il vivait son engagement, d'abord dans le collège pour jeunes filles noires de Spellman à Atlanta, où l'on envoyait les professeurs juifs privés de postes ailleurs, puis à New York et enfin à Boston. Sans jamais abandonner la lutte contre les inégalités et les injustices qu'il voyait miner l'idéal démocratique du pays, il enseigna à des milliers d'étudiants à regarder l'histoire de façon oblique, à renoncer à la prétentieuse vérité officielle pour choisir une "intrigue" (pour reprendre le mot de Paul Veyne) : la force historique des humiliati, par les yeux desquels le grand récit national nous apparaît moins glorieux, mais aussi plus riche. Craignant plus que tout la neutralité qui rend complice, il forma et soutint nombre d'historiens critiques qui revisitent l'histoire du monde avec une attention particulière au point de vue des insatisfaits. La romancière Alice Walker dit qu'elle n'eut jamais meilleur professeur. Sans doute le million et demi d'Américains qui ont acheté Une histoire populaire des Etats-Unis depuis sa parution en 1980 sont-ils également à compter parmi ses élèves.

A l'heure où le centrisme résigné de Barack Obama semble déboucher sur une impasse démocratique, la voix d'Howard Zinn nous rappelle que la gauche n'est pas une idée folle en Amérique.

Sylvie Laurent