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Mais d'où parle Abdennour Bidar?

Au delà de son opportunisme redekerien, qui surfe sur l'islamophobie ambiante, d’où parle finalement l'hallucinant Abdennour Pierre Bidar?:

« Rien n'est plus étrange en ce temps planétaire que ce qu'on désigne par "retour du sacré": succès des sagesses et religions orientales (zen, taoïsme, bouddhisme), des ésotérisme et traditions européennes (kabbale, pythagoricisme, théosophie, alchimie), étude intensive du Talmud et de la Torah dans les Yéchivot, multiplication des sectes; incontestablement, il s’agit d’un phénomène très post-moderne en rupture déclarée avec les Lumières, avec le culte de la raison et du progrès. Crise du modernisme pris de doute sur lui-même, incapable de résoudre les problèmes fondamentaux de l’existence, incapable de respecter la diversité des cultures et d’apporter la paix et le bien-être à tous? Résurrection du refoulé occidental au moment ou celui-ci n’a plus aucun sens à offrir? Résistance des individus et des groupes devant l’uniformisation planétaire, alternative à la terreur de la mobilité en revalorisant les croyances du passé? Reconnaissons que nous ne sommes pas convaincus par ce type d’analyses. Il convient avant tout de remettre à sa juste place l’engouement actuel dont jouissent les multiples formes de sacralité. Le procès de personnalisation a pour effet une désertion sans précédent de la sphère du sacré, l’individualisme contemporain ne cesse de saper les fondement du divin. Qui plus est, la religion elle-même est emportée par le procès de personnalisation: on est croyant, mais à la carte, on garde tel dogme, on élimine tel autre, on mêle les Évangiles avec le Coran, le zen ou le bouddhisme, la spiritualité s’est mise à l’âge kaléidoscopique du supermarché et du libre service. Le "turn over", la déstabilisation a investi le sacré au même titre que le travail ou la mode: quelque temps chrétien, quelques mois bouddhistes, quelques années disciples de Krishna ou de Mahrash Ji… Le renouveau spirituel est porté par l’individualisme post-moderne en en reproduisant la logique flottante. L’attraction du religieux est inséparable de la désubstantialisation narcissique, de l’individu flexible en quête de lui-même, sans balisage ni certitude. Le néo-mysticisme participe de la gadgetisation personnalisée du sens et de la vérité, du narcissisme psy, quelle que soit la référence à l’Absolu qui le sous-tend.» (Gilles Lipovetsky, L'Ere du vide).
Voilà ce que nous propose le philosophe à cinq sous : un islam* de l’ére du vide, sur mesure, à la carte, post-moderne, "psy", hédoniste, narcissique, de supermarché, ultra light… Bref, un « islam sans soumission», un islam comme le couteau de Lichtenberg (« Un couteau sans lame auquel ne manque que le manche »), un islam sans islam! Soit, enfin, une intégration cristalline, idéale, totale de l’islam à la République française….
*« Quand on parle de l'Islam, on élimine plus ou moins automatiquement l'espace et le temps. Le terme islam définit une relativement petite proportion de ce qui se passe dans le monde musulman, qui couvre un milliard d'individus, et comprend... des dizaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et, bien sûr, un nombre infini d'expériences distinctes. C'est tout simplement faux de réduire tout cela à quelque chose appelé "islam"… » (Edward Saïd)

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Pakistan, une émotion à géométrie variable

Chacun connaît maintenant la situation du Pakistan, nul ne peut plus l’ignorer. Le pays fait face à une situation devenue catastrophique, à la suite des plus graves inondations de ces quatre-vingt dernières années. De surcroît, ces inondations sont loin d’être endiguées. On annonce déjà de nouveaux orages dans le Nord-Ouest et au Punjab, et le risque est grand que les fleuves débordent à nouveau. Une grande partie des villages et des habitants se trouvent dans la vallée fertile de l’Indus, qui est au Pakistan ce que le Nil est à l’Egypte.

Des chiffres alarmants à la mi-août

On comptabilise 1700 morts et des centaines de disparus, plus de 20 millions de sans-abri (soit 12% de la population), plus de 6 millions de personnes sans eau potable et sans nourriture. 7 millions d’enfants voient leur vie bouleversée par un sinistre sans précédent qui a dévasté leurs écoles et leurs villages, selon une estimation de l’Unicef. Perdus, orphelins ou malades, ce sont les victimes les plus vulnérables. Près de 3,5 millions d’enfants pakistanais sont exposés à un risque élevé de maladies liées à l’eau. Dans les régions rurales, les familles pakistanaises, souvent pauvres, n’ont plus rien. Elles doivent lutter pour leur survie avec une aide minimale. Pendant ces inondations il faut boire, boire l’eau à disposition, souvent contaminée. Il n’est pas étonnant dans ces circonstances de voir se multiplier les cas de dysenterie, et de choléra, qui en est la forme aggravée, voire de typhoïde ou d’hépatite (rapport de l’ONU). Les flots boueux ont balayé des villages entiers et détruit de nombreuses infrastructures, laissant plus de 650.000 familles sans toit, selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU.

Assiettes, fourchettes, couverts : il ne reste plus rien !

Il ne reste plus rien dans les maisons dévastées par des pluies diluviennes. Ni habits, ni nourriture, ni ustensiles de cuisine, ni bétail, etc... Peut-on seulement l’imaginer ?! Les ONG distribuent des bandages et autres fournitures de première nécessité, atténuant un tant soit peu les difficultés du moment. Mais ce sont surtout des tentes protectrices dont ont besoin les familles en détresse, car il pleut sans discontinuer. L’on craint un exode massif des populations, on parle de centaines de milliers de personnes fuyant le désastre sur les rares routes praticables, tentant de gagner des zones préservées.

Le Pakistan, qui s’en émeut ? Les ONG reçoivent 40 fois moins de dons !

Les inondations catastrophiques du Pakistan agitent le microcosme humanitaire à l’échelle internationale, soulevant des interrogations cruciales : Pourquoi l’aide n’arrive-t-elle pas plus vite ? Pourquoi les donateurs se montrent-ils si frileux ?

Pourtant, plusieurs associations humanitaires françaises ont lancé simultanément un appel aux dons pour venir en aide aux sinistrés. Mais l’élan de solidarité en France reste pour le moment très limité. Les dons adressés à La Croix-Rouge française, pour ne citer qu’elle, sont plus de trente fois inférieurs à ce qu’ils avaient été pour le séisme en Haïti (soit à peine quelques centaines de donateurs qui ont versé 60 mille euros en 3 jours pour le Pakistan, alors qu’Haïti a reçu 2 millions d’euros dans le même laps de temps).

Les arguments pour justifier une certaine forme d’indifférence générale ne manquent pas, allant de la période de récession (le don se porte moins bien), à la forte mobilisation en faveur de Haïti en début d’année. Un élan de solidarité en panne, qui plonge les donateurs dans la perplexité, s’inquiétant de savoir comment leur argent va être utilisé. A ces raisons rationnelles du non-don vient se rajouter l’excuse de la période estivale, comme si les français n’avaient ni télévision, ni téléphone, ni carte bleu, sur leur lieu de vacances.

Il existe malheureusement d’autres raisons, culturelles et géopolitiques, qui font appel à des représentations plus irrationnelles, mais très ancrées dans l’inconscient collectif, du Pakistan.

Géographiquement et culturellement très éloigné de l’Europe, et notamment de l’Hexagone, le Pakistan n’est pas exactement la destination de carte postale rêvée des français. Ses côtes n’évoquent rien comparées à celles paradisiaques de la Thaïlande. C’est un fait, les catastrophes naturelles, suivant l’endroit où elles s’abattent, ne suscitent pas le même traitement de faveur de la part des bienfaiteurs du monde. Loin des yeux, loin du cœur, un adage populaire qui se vérifie ici aussi…

Quand les éléments se déchaînent contre l’Homme, peut-on avancer qu’il y a des désastres plus nobles, plus grands, plus urgents que d’autres ? Indéniablement oui, de même qu’il y a des peuples plus puissants, plus riches, plus médiatiques, plus politiquement correct que d’autres. Un poncif qu’il convient néanmoins de souligner, à la vue des résultats du sondage réalisé par le Figaro sur la mobilisation de l’opinion française pour le Pakistan.

A la question « Etes-vous sensible à l’appel à la solidarité en faveur des sinistrés du Pakistan ? » une écrasante majorité de nos concitoyens ont répondu « non » ( 75.60%), pour seulement une poignée de « oui » (24.40%).

Comble de l’horreur, mais c’est déjà une réalité, la catastrophe naturelle est hiérarchisée et mise en concurrence, à l’instar d’un tsunami tuant des milliers d’occidentaux à la veille de Noël, ou d’un séisme monstrueux frappant le pays des déshérités du monde (Haïti), qui focalisent pendant des semaines les projecteurs de tous les médias occidentaux et battent des records de générosité !

Enfin, et c’est le pire, le Pakistan est associé depuis longtemps, par ces mêmes médias, à un pays de terroristes se doublant d’un régime corrompu, et l’implication française dans la guerre en Afghanistan n’est pas de nature à rassurer dans les chaumières. C’est cet odieux raccourci que nos vecteurs d’information devraient s’employer à briser au plus vite, pendant que des millions de vies innocentes sont en jeu !

Les sinistrés comptent sur nous, et sur notre mobilisation générale !

Citoyens français, médias, institutions nationales et européennes, personnalités du monde artistique et intellectuel, la mobilisation doit être générale, car le temps est compté.

Le sort de dizaines de millions de pakistanais est un peu entre vos mains aujourd’hui, des familles entières en grande souffrance espèrent nos dons, notre soutien, notre compassion.

A cet effet, vous trouverez ci-dessous une liste non exhaustive d’ONG à pied d’œuvre en ce moment même.

Suhail Siddiq

Collectif « Urgence Pakistan »

M. Sarkozy, rendez à Haïti son argent extorqué


Le gouvernement français a indiqué qu’il envisageait de poursuivre en justice le Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés d’Haïti (Crime) pour le canular inspiré des Yes Men dans lequel la France promettait, le 14 juillet, la restitution de la dette historique d’Haïti.

Nous croyons que l’idéal d’égalité, de fraternité et de liberté cher à la France serait beaucoup mieux servi si, au lieu de dilapider les fonds publics dans des poursuites contre les auteurs du canular, le gouvernement français commençait à rembourser à Haïti les 90 millions de francs or qui lui furent extorqués suite à son indépendance.

Cette «dette de l’indépendance», aujourd’hui évaluée à bien plus que les 17 milliards d’euros promis dans la fausse annonce du 14 juillet, a forcé de manière illégitime un peuple s’étant libéré de l’esclavage par son indépendance à payer doublement pour sa liberté. Imposée sous menace d’invasion militaire et de la restauration de l’esclavage par le roi français Charles X afin de dédommager les anciens colons propriétaires d’esclaves pour perte «de propriété», cette indemnité a fait ployer des générations de Haïtiens sous le poids d’une dette illégitime, dette que la nation haïtienne n’a fini de payer qu’en 1947.

La France n’est pas le seul pays qui a une dette envers Haïti. Après 1947, Haïti a contracté des dettes auprès des banques commerciales et des institutions financières internationales sous la dictature de Duvalier, lequel a ainsi puisé des milliards dans les fonds publics. Les besoins vitaux et les aspirations au développement de générations entières de Haïtiens ont par le fait même été sacrifiés pour rembourser ces dettes. Inclure Haïti dans les pays pauvres très endettés (PPTE) et annuler une partie de sa dette actuelle ne répare pas les dommages financiers encourus par ses dettes récentes.

De plus, en 2000, des prêts de la Banque interaméricaine de développement (BID) s’élevant à 150 millions de dollars et devant servir à payer des infrastructures de base ont été bloqués illégalement par le gouvernement américain en guise de pression politique. Cela aussi fit des dommages économiques et humains considérables. Voilà pourquoi ces institutions et gouvernements devraient être tenus responsables pour les méfaits commis envers l’économie et la société haïtienne.

En 2003, quand le gouvernement haïtien demanda le remboursement de l’argent extorqué à Haïti, le gouvernement français a participé à son renversement. Aujourd’hui, le gouvernement français répond à la même demande du Crime en le menaçant de poursuites judiciaires. Il s’agit à n’en pas douter de réponses inadéquates à une demande qui est moralement, économiquement et légalement inattaquable. Considérant les besoins financiers criants de ce pays dévasté par le terrible séisme du 12 janvier, nous vous pressons donc, monsieur le Président, de restituer à Haïti, la première république noire de l’histoire, la dette historique de son indépendance.

Par Le groupe de soutien au Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés d’Haïti

Parmi les signataires :

Tariq Ali écrivain, Alain Badiou European Graduate School, Etienne Balibar professeur émérite de philosophie Paris-Nanterre, Walden Bello membre du Parlement aux Philippines, Andy Bichlbaum et Mike Bonnano les "Yes Men", José Bové député européen Europe Ecologie, Aldrin Calixte Haïti Survie, Camille Chalmers université d’Etat d’Haïti, Noam Chomsky Massachusetts Institute of Technology, Jeff Cohen écrivain et critique des médias, Daniel Cohn-Bendit député européen Europe Ecologie, Brian Concannon Institute for Justice and Democracy In Haïti, Raphaël Confiant écrivain, Mike Davis University of California Riverside, Rokhaya Diallo les Indivisibles, Eric Fassin sociologue, Ecole normale supérieure, Kim Ives Haïti Liberté, Eva Joly députée européenne Europe Ecologie, présidente de la Commission développement au Parlement européen, Mario Joseph bureau des avocats internationaux (Port-au-Prince), Mathieu Kassovitz réalisateur, Naomi Klein écrivaine, Pierre Labossiere Haïti Action, Fanfan Latour Haïti Liberté, Noël Mamère membre de l’Assemblée nationale (France), Kevin Pina Haïti Information Project, Adam Ramsay No Shock Doctrine for Haïti, Jacques Rancière professeur de philosophie Paris-VIII, Eyal Sivan réalisateur, Cécile Winter philosophe… (Lire l'intégralite de la liste sur www.diplomatiegov.info)

Le Ramadan, comme « fait social total»

Cet ouvrage* est l’un des premiers, à traiter d’un rite et d’une pratique religieuse en Islam, le jeûne, ou pour reprendre le terme oral le plus usité, Ramadhan (ramadân). Le terme, sawm, est plus scripturaire, plus savant et provient de la racine arabe “ SM ” qui signifie le summum, le sommet, la cime. En effet, le jeûne est la cime la plus haute de toutes les pratiques d’adoration de Dieu. Ce terme désigne aussi la pointe du jour, le moment ultime avant l’irruption de l’obscurité qui définit le moment de la prise du repas, dit en arabe “ FTR ”, qui signifie cassure, séparation, rupture.

Plus encore, sawmu désigne une période d’été dans le calendrier musulman qui s’appelle smaïm, période durant laquelle les chaleurs atteignent leur summum. Comme l’écrit F. Georgeon, le mois de Ramadan était à l’origine un mois d’été et la racine RMD veut dire en arabe “ être brûlant ” ; le même auteur ajoute “ Ce n’est qu’après la suppression d’une période intercalaire permettant aux mois lunaires d’être fixes par rapport au soleil qu’il a commencé à se déplacer ”. Le mois de ramadan est aussi un moment plein de sens et d’événements d’histoire religieuse de l’Islam.

L'ouvrage entraîne le lecteur du Maroc à la Chine en passant par l'Afrique de l'Est et la Bosnie, la Syrie et l'Iran. Il comble en même temps une lacune importante car, si parmi les "piliers de l'islam" on a beaucoup étudié le djihad (guerre sainte) ou le pèlerinage, la bibliographie sur le ramadan est encore très limitée.

L'ouvrage s'articule en trois parties. La première traite des "politiques publiques" et s'attache à analyser comment, dans des contextes très différents (Empire ottoman du XIXe siècle puis Turquie républicaine et laïque, Maroc d'Hassan II et Syrie dominée par le Ba'ath), le pouvoir cherche à se servir du mois du jeûne, de sa sacralité et de ses possibilités de mobilisation, pour mieux assurer sa légitimité et asseoir son contrôle sur la société.

Prolongeant ces réflexions, une deuxième partie, consacrée à "sphère publique et sphère privée", montre, à partir de l'exemple de la Bosnie et de la République islamique d'Iran, comment un pouvoir qui cherche à imposer sa version du ramadan se heurte à des réticences et à des résistances : détournement et réappropriation du rite, développement de pratiques privées, apparition d'innovations dans la religiosité. On aboutit ainsi à des phénomènes étonnants, comme ces repas de rupture du jeûne en Bosnie qui prennent des allures de réunions du parti ou comme ces chorales féminines en Iran pour la récitation du Coran.

La troisième partie met l'accent sur le ramadan comme "temps des mobilisations". Deux chapitres sont consacrés à la situation en Chine et en Afrique orientale ; le ramadan y est l'occasion pour ces musulmans en situation minoritaire de se faire mieux entendre du pouvoir central, d'afficher leurs revendications, éventuellement de se livrer à des démonstrations de force sur le terrain. Le dernier chapitre traite de l'Algérie, et propose une lecture de son histoire récente à travers les ramadans, jusqu'aux violences de ces dernières années.

Le temps du ramadan apparaît au fil des différentes analyses comme une période contrastée et paradoxale. Le lecteur notera au passage qu'en Bosnie, le sermon de ramadan d'un imam à la télévision peut être interrompu par une publicité sur les boissons alcoolisées, et qu'au Maroc, les restaurants McDonald's proposent des repas de rupture du jeûne... Flexibilité et adaptabilité d'une pratique religieuse ! Mais au terme de ce tour d'horizon, un constat s'impose : le regain quasi général des pratiques du ramadan. Est-ce l'effet d'une réislamisation ? En réalité ce qui frappe, c'est, au-delà de la permanence du rite, l'évolution, le changement, le renouvellement. Le ramadan apparaît, à travers les contributions de cet ouvrage, comme un rituel de changement social, d'innovation culturelle, de mobilisation politique ; et aussi comme une fête d'inversion qui introduit et canalise le désordre et la transgression. Fait social total (selon l'expression de Marcel Mauss), il est un moment privilégié d'observation des sociétés du monde musulman.

*Ramadan et politique. Sous la direction de Fariba Adelkhah et François Georgeon. CNRS Éditions, décembre 2000, 160 p.

Bibliomonde

De l'invention du « sous-Français »


Tandis que la torpeur de l'été commence à occulter le feuilleton Bettencourt, Nicolas Sarkozy se relance, tête baissée, dans sa politique sécuritaire. Les faits sur le terrain, si on prend garde aux montées de colère ici et là, n'attestent pas pourtant, jusqu'ici, de sa réussite.

Au contraire, ils étalent au grand jour son échec et l'incapacité de l'Etat à trouver des solutions viables pour changer la situation d'un pays qui n'a pas su gérer ses villes-ghettos, ni endiguer la violence, ni jeter les bases d'un possible vivre-ensemble, ni même simplement mettre en place des dispositifs susceptibles d'inclure ses populations immigrées, descendants d'immigrés ou gens du voyage.

À l'inverse, les déclarations stigmatisantes du Président donnent une légitimité au racisme. Si, quand sa popularité ne fait que chuter, elles visent à lui attirer la sympathie de l'électorat d'extrême droite pour les prochaines échéances présidentielles, elles instaurent surtout un climat policier et xénophobe.

Sarkozy alimente la confusion et la stigmatisation

Le policier ne peut pourtant pas devenir le symbole prochain d'une France moderne née de la Révolution, ni la xénophobie la ligne directrice de sa politique.

Le Président surfe sur les préjugés bien connus concernant les gens du voyage, voleurs, mendiants, personnes vivant d'expédients, incontrôlables, dont l'« errance » -réelle ou supposée- menacerait la sécurité des bonnes gens.

Il crée également la confusion entre gens du voyage français depuis de nombreuses générations, et Roms, venus principalement d'Europe de l'Est et des Balkans avec l'élargissement de l'Europe, et dont le nombre se situerait entre 15 000 et 20 000 âmes.

Cette confusion fait implicitement des gens du voyage des sortes d'étrangers nomades -alors même que nomade, la grande majorité ne l'est plus, installée en caravane sur des terrains depuis des décennies-, tandis qu'elle fait des Roms eux-mêmes des immigrés.

La boucle est ainsi bouclée, la simplification étant le chemin le plus court pour renforcer le rejet et par conséquent les discriminations envers cette catégorie de population qui en souffre déjà depuis longtemps.

Au lieu d'améliorer la cohabitation, on marginalise

La manifestation violente de la colère de quelques-uns, suite à la mort, causée par un gendarme, de l'un des leurs, a été instrumentalisée pour justifier la politique xénophobe et sécuritaire du gouvernement, visant en l'occurrence les gens du voyage, ces « barbares », dans leur globalité.

Amalgames, coercition et expulsions, voilà ce qu'on offre à des populations françaises dites gens du voyage, déjà maltraitées, lorsqu'elles osent exprimer leur mécontentement.

Au lieu de concevoir des politiques de cohabitation des groupes de cultures différentes, on marginalise un peu plus. Ainsi établit-on différentes catégories de Français, les bons et les autres, ceux de seconde zone.

« Restons entre bons Français » sera-t-il le slogan de demain ? Belle utopie en ces temps d'hybridité et de circulation que ce soit des hommes et des femmes ou de l'information et de la culture, tout simplement. Les théories raciales ont créé des sous-hommes, nous voilà maintenant en France avec des sous-Français.

C'est ce qu'institue clairement la déclaration du président Sarkozy le 30 juillet à Grenoble, préconisant de retirer la nationalité française à « toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un fonctionnaire de police, d'un militaire de la gendarmerie ou de toute personne dépositaire de l'autorité publique ».

En juillet 40 déjà, on disait : « Être français se mérite »

L'ambition est bien de créer deux catégories de Français : ceux dont l'« ADN » serait garanti de souche et les autres, à qui on a fait la faveur de donner la nationalité française, en fait un simple privilège sur lequel on peut revenir au gré des humeurs du Prince, et ce dans un État de droit.

Certes, la loi prévoit des cas de dénaturalisation en cas d'espionnage ou de terrorisme dans les dix années qui suivent la naturalisation. Avait-on besoin d'élargir ce cadre et pour quoi faire ?

Ainsi se représentera-t-on une France avec des Français pour toujours et une autre, avec des Français provisoires, favorisant ainsi une guerre de nationaux, dans un pays autoritaire, enfin net, sans mélange.

Chacun saura où il se place, les premiers, dépositaires d'une nationalité « immuable », étant de toute évidence supérieurs aux seconds. En somme, une France enfin démocratique…

Monsieur le Président, rien de neuf dans tout cela. Est-il interdit de rappeler, même si les circonstances étaient autres, cette loi du 22 juillet 1940 créant une commission de révision des naturalisations postérieures au 10 août 1927, et qui aboutira à la dénaturalisation de milliers de Français de fraîche date ? Le garde des Sceaux de l'époque, Raphaël Alibert, qui devait la mettre en oeuvre, ne disait-il pas -déjà- : « Les étrangers ne doivent pas oublier que la qualité de Français se mérite ». (Xavier Bertrand a employé le 31 juillet 2010 à Ajaccio à peu près la même formule : « Être Français, ça se mérite. La nationalité française, ça se mérite. Tous les droits et les devoirs qui vont avec, ça se respecte ».)

Dans le même contexte, une loi datée du 7 octobre 1940 abrogeait le décret Crémieux du 24 octobre 1870, entraînant la dénaturalisation collective des juifs d'Algérie non occupée. Vous connaissez la suite, je suppose, Monsieur le Président.

Un coup de pouce au communautarisme qu'on dénonce

Ces « punitions » d'un autre temps arrêteront-elles la montée de la violence ou de la délinquance ? On peut en douter. En revanche, une chose est sûre : les Français nés de parents étrangers se sentiront de plus en plus étrangers, nourriront de plus en plus de ressentiment et les Français « purs » discrimineront à leur guise, avec la bénédiction du Président, tout en se pensant non-racistes, mais autorisés à voir des inférieurs dans certains de leurs compatriotes.

On ne peut pas mieux faire pour diviser la France et donner un coup de pouce au fameux communautarisme tant dénoncé par les élites au pouvoir. On s'assemble avec ceux qui vous accueillent et non avec ceux qui vous rejettent.

Demain, étendra-t-on cette mesure aux Français nés de parents étrangers ou naturalisés qui ne sont pas dociles, qui ne se plient pas aux règlements, et qui sait, plus tard, à ceux qui n'adhèrent

L'extrême droite préférera un vrai xénophobe à un joueur de poker

Brice Hortefeux n'a déjà pas tardé à envisager des prolongements en menaçant de déchoir de leur nationalité ceux qui pratiquent la polygamie, l'excision, la traite d'être humains ou commettent des actes de délinquance grave.

Comme on le voit, les scénarios possibles sont multiples. Être d'origine étrangère serait-il déjà en soi un délit - dont seraient coupables, en fait, près du quart de la population française, Monsieur Sarkozy compris ?

Et dire que tout cela se résume à une pêche aux voix incertaine. L'extrême droite préférera un authentique xénophobe à un joueur de poker qui imagine une nation utopiquement « homogène » (on se demande pourquoi faire, si ce n'est pour caresser les plus vils penchants racistes) au lieu de remédier aux maux dont elle souffre d'une manière chronique faute d'innovation, d'audace, de politique d'immigration et d'intégration cohérente et de pragmatisme au quotidien.

Il est à espérer que les Sages qui contrôlent l'exécutif sauront arrêter ces dérives, avant que ce vent mauvais ne souffle un peu partout dans les institutions et dans la rue.

Esther Benbassa

Gestion coloniale de l’Islam (de France)


« En agissant ainsi, ces hommes visent à maintenir l’oriental sous la coupe de l’occidental. » (Abdallah al-Nadim (1843-1896))

Dans les terres d’islam occupées par la France, l’administration coloniale a mené une politique de dépersonnalisation et d’assimilation qui s’attaqua prioritairement à la langue arabe et à l’islam. Cette politique était en partie inspirée par les Croisades initiées par Urbain II en 1095. Plus de dix ans avant la conquête de l’Algérie, le 9 avril 1816, Chateaubriand réclama une expédition contre l’Algérie à la Chambre des Pairs en ces termes : « C’est de France que fut prêchée la première Croisade, c’est en France qu’il faut lever l’étendard de la dernière »[1]. En 1830, Charles X partit à la conquête de l’Algérie avec le soutien du Pape et de l’Eglise catholique. Après la chute d’Alger, les missionnaires chrétiens se répandirent sur toute l’Algérie alors que les militaires commencèrent à détruire des mosquées et à accaparer les biens religieux des musulmans.

Durant plus d’un siècle, en Algérie, la France ne s’est pas contentée d’usurper les terres, d’asservir les hommes, de mutiler les corps, elle a aussi violé les consciences. A son retour en France, Louis Veuillot qui commença sa carrière comme secrétaire du Maréchal Bugeaud, écrivit un ouvrage dans lequel il mit en avant l’esprit de croisade animant les hommes de la conquête. Mettant en avant cet esprit de croisade, il écrivait : « Les derniers jours de l’islamisme sont venus. Alger, dans vingt ans, n’aura plus d’autre Dieu que le Christ. En ce moment même, l’œuvre divine est consommée. […] Attaqué sur tous les points, le Croissant se brise et s’efface ». Cet esprit de croisade était intimement lié à un nationalisme français conquérant qui lui faisait écrire : « Le retour général vers Dieu sera le symptôme à quoi je reconnaîtrai que la France gardera l’Algérie. Les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront chrétiens » [2]. Cette politique d’évangélisation continua d’être menée par les différents régimes que connut la France au XIXème siècle. Suivant les mots de Gambetta affirmant que « l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation », la République laïque continua à soutenir l’Eglise catholique dans sa politique d’évangélisation menée, notamment, par le cardinal Lavigerie, fondateur de la société des Pères Blancs. Malgré ses multiples tentatives d’imposition du christianisme, la politique d’évangélisation butta sur les peuples musulmans qui restèrent profondément attachés à leur religion, notamment au Maghreb. Cet attachement à l’islam renforça l’hostilité envers les peuples musulmans qui furent décrits presque unanimement comme « fanatiques » en raison de leur refus d’abjurer leur foi. Cette perception des peuples musulmans était loin d’être cantonnée au milieu catholique.

Les républicains laïcs « fervents », à l’instar de Jules Ferry, mettaient en œuvre leur « mission civilisatrice » afin d’éloigner l’« indigène » de ses « obscures coutumes », au premier rang desquels l’islam. Pour cela il fallait couper les peuples musulmans vivant sous le joug français du reste du monde musulman. Les forces d’occupation allèrent jusqu’à organiser le pèlerinage à la Mecque et à faire surveiller les pèlerins pour couper les musulmans colonisés de leur sphère civilisationnelle d’appartenance. Cela était particulièrement prégnant en Algérie où ceux qui étaient appelés les « français musulmans »[3] par les autorités coloniales, étaient soumis à une politique assimilationniste active. Pour l’historien socialiste Charles-André Julien, l’accès des « français musulmans » d’Algérie à la citoyenneté française devait être « le plus sûr obstacle au nationalisme et, plus encore, au panarabisme en établissant un écran de « francisation » entre la Tunisie et le Maroc »[4].

La conquête, la colonisation des terres, la destruction des sociétés colonisées et le pillage de leurs ressources provoquèrent de nombreux bouleversements sociaux. A partir des premières années du XXème siècle, un nombre de plus en plus important d’hommes furent obligés d’émigrer, de quitter leur pays, pour survire. La France qui pouvait trouver là une main d’œuvre « bon marché », puisa largement dans ses colonies les ressources humaines dont elle avait besoin. L’immigration est une conséquence directe de la colonisation et l’histoire de l’islam et des musulmans vivant actuellement en France est intrinsèquement liée à cette histoire coloniale.

Un islam de résistance

Depuis un siècle et l’arrivée des premiers immigrés maghrébins en France, l’islam est présent dans l’hexagone. Déjà, pour ces pionniers de l’immigration, la question de la pratique quotidienne de l’islam dans un pays occidental où la religion musulmane n’était pas présente en dehors de représentations négatives liées à l’histoire des croisades, de l’orientalisme et de la colonisation, s’est posée de manière particulièrement prégnante. Comment pratiquer sa religion dans un pays où il n’existait ni mosquée, ni même de simple lieu de réunion ? Comment pratiquer l’islam dans un pays non-musulman où ils représentaient une minorité religieuse ? Comment vivre sa foi dans un pays où ces pionniers de l’immigration étaient victimes de la domination coloniale, de l’exploitation capitaliste, de la police coloniale de l’hexagone et de la xénophobie érigée en politique ?

Malgré l’hostilité générale, ces premiers immigrés musulmans n’ont pas baissé la tête et ont résisté pour préserver leur identité culturelle et religieuse. Ils se sont battus, avec les moyens qui étaient les leurs, pour leur dignité, pour la justice et pour la liberté. Ils donnèrent naissance, au milieu des années 1920, au premier mouvement de libération nationale algérien, l’Etoile Nord Africaine, qui revendiqua l’indépendance du Maghreb.

Dans ce combat global, la défense de leur foi et de leur culture eut toujours une place centrale. Cela provoqua de nombreuses altercations avec les « fraternalistes » de gauche françaises qui voulaient bien dénoncer le colonialisme à condition que les colonisés se défassent de leurs spécificités alors que la préservation de celles-ci étaient l’un des axes majeur de leur combat. Selon l’historien Mohammed Harbi, la séparation entre nationalistes révolutionnaires maghrébins et communistes français se formalisa sur deux questions fondamentales : premièrement, les Maghrébins refusaient d’être considérés uniquement comme des instruments d’un appareil qu’ils ne contrôlaient pas ; deuxièmement, ils n’acceptaient pas le mépris affiché par les communistes français vis-à-vis de l’Algérie et de l’islam[5].

La volonté de préserver leur identité islamique poussa ces militants à créer une organisation totalement autonome des organisations politiques françaises et à apprendre à compter uniquement sur leurs « propres forces ». Ces principes d’autonomie et d’auto-organisation politique étaient intrinsèquement liés à celui de préserver leur identité culturelle et religieuse. Dirigeant de l’Etoile Nord Africaine dans les années 1930, Belkacem Radjef expliquait : « Nous parlions d’Islam, ce qui déplaisait aux communistes. Plus que jamais, il fallait que nous comptions sur nous-mêmes et sur nos propres moyens »[6]. Marquant l’identité islamique du mouvement, à la suite de l’Assemblée générale du 28 mai 1933, le programme de l’Etoile Nord Africaine affirmait : « Pour notre salut, pour notre avenir, pour occuper une place digne de notre race dans le monde, jurons tous, sur le Coran et l’islam, de travailler d’arrache-pied pour sa réalisation et pour son triomphe final »[7].

Dès les années 1920, les premiers immigrés maghrébins commencèrent à s’organiser afin de pouvoir pratiquer leur religion et transmettre leur culture. Dans ce but, l’Etoile Nord Africaine puis le Parti du Peuple Algérien ouvrit des médersas dans la banlieue parisienne – notamment la médersa El Hayat de Clichy et celle de La culture arabe d’Asnières. De son côté, l’association des Ouléma qui délégua un représentant en France à partir du milieu des années 1930, le cheikh Fodil el-Ouarthilani, chargé de promouvoir l’islam et la culture arabe au sein de l’immigration, forma des cercles d’Education sur l’ensemble du territoire français.

Après la guerre 1939-1945, la France fit venir un grand nombre de travailleurs des territoires sous son contrôle. Entassés dans des foyers, des bidonvilles et autres cités de transit, ces hommes et ces femmes luttèrent pour la libération nationale de leur pays et pour leur dignité. A partir des années 1970 des luttes furent organisées dans les foyers pour travailleurs immigrés afin de faire valoir les droits de ceux qui y logeaient. Dans le cadre de ces luttes, ils revendiquèrent l’ouverture de salles de prière au sein des foyers. Ces salles représentaient, souvent, un lieu de dignité et de spiritualité pour des hommes dont la vie était particulièrement difficile.

Racisme et islamophobie structurel

Malgré les luttes de ces hommes, l’islam et les musulmans sont depuis des années la victime expiatoire de tous les maux de la société française. L’esprit de croisade, souvent plus laïc que chrétien, et l’idéologie coloniale sont renouvelés et redéployés contre les musulmans vivant en France. Les descendants de ceux qui étaient décrits comme des « mahométans fanatiques », sont désormais des terroristes voleurs, violeurs, voileurs, exciseurs. Les termes utilisés durant la période coloniale varient à peine. Si l’on gratte un peu le vernis d’un discours affirmant que le « temps béni des colonies » est révolu, c’est bien les structures du discours et de l’action coloniale que l’on retrouve. Comme par le passé, les musulmans sont le symbole même de la sauvagerie et l’islam demeure la religion des « fanatiques » et « barbares ».

Pour surveiller et punir les « fanatiques » et « barbares » musulmans , l’Etat français a mis en place une politique de répression et de contrôle de l’islam et des musulmans dans la plus « pure » tradition coloniale : contrôle de l’islam par l’instauration du CFCM, et de ses multiples succursales régionales, pour rétribuer les nouveaux bachaghas de la communauté ; répression contre l’islam et les musulmans par des lois d’exception (loi sur le « voile », loi « antiterroriste », plan Vigipirate, loi sur la « burqa »…) et une discrimination institutionnalisée.

Voyant quels profits politiques ils peuvent tirer de ce climat islamophobe, la majorité des responsables politiques français attisent la haine contre les musulmans. De la dénonciation des agitateurs « khomeynistes » par le premier ministre socialiste Pierre Mauroy, au moment des grèves de Poissy en 1983-1984, aux imprécations contre les exciseurs polygames égorgeant les moutons dans leur baignoire de Nicolas Sarkozy en 2007, l’islamophobie est systématiquement utilisée pour justifier des politiques d’oppression et de répression sociales contre les classes subalternes. Toutes les revendications sociales sont présentées comme irrecevables car émanant d’une population irrémédiablement considérée comme illégitime.

Cette oppression structurelle de la population musulmane est nécessaire à la reproduction sociale. Le racisme institutionnalisé qui est l’un des piliers du capitalisme historique, sert à assigner les musulmans à une place subalterne au sein de l’espace social. Pour que la domination de ceux qui sont économiquement et politiquement exploités, soit rendue « acceptable », il est nécessaire qu’ils soient culturellement « inférieurs ». Le discours islamophobe vient donc donner une justification idéologique à l’exploitation des masses musulmanes et aux hiérarchies sociales existantes en France.

Les conséquences socio-économiques de cette islamophobie structurelle sont peu mises en avant et peu étudiées ce qui les rendent d’autant plus légitimes. Intitulé « Les Français musulmans sont-ils discriminés dans leur propre pays ? », le rapport de la French-American Foundation et de Sciences-Po explique une situation qu’il qualifie d’« alarmante » : « Nos résultats mettent au jour une discrimination considérable à l’égard des musulmans ». Selon l’étude, les discriminations à l’embauche s’expliquent « avant tout par une discrimination à raison de l’affiliation religieuse supposée de ce candidat ».

Selon le rapport de la French-American Foundation et de Sciences-Po, « les ménages musulmans [étudiés dans le cadre de cette étude] ont un revenu mensuel inférieur de 400 euros en moyenne à celui des ménages chrétiens. La discrimination dont souffrent les candidats musulmans sur le marché du travail français semble donc avoir des répercussions concrètes sur leur niveau de vie ». Le rapport ajoute : « Nos résultats soulignent donc une réalité dérangeante : dans la République française théoriquement laïque, les citoyens musulmans issus de l’immigration rencontrent, toutes choses égales par ailleurs, des obstacles à l’intégration par l’accès à l’emploi bien plus élevés que leurs homologues chrétiens » [8].

La crise du capitalisme menace de renforcer l’islamophobie structurelle existante en France car pour maintenir leur hégémonie les classes dominantes risquent de jouer sur les sentiments racistes et chauvins des classes moyennes menacées socialement. Les frustrations provoquées par la crise du capitalisme trouveraient ainsi un exutoire dans des politiques et des mouvements hostiles aux musulmans. Les débats à l’œuvre actuellement en France sont des marqueurs de cette « dérive » organisée afin de faire des musulmans les victimes expiatoires des crises économiques et sociales que traversent le monde occidental. Les actes islamophobes qui se multiplient, ne sont peut-être que les signes avant coureurs d’une vague déferlante qui pourrait tout emporter sur son passage.

Youssef Girard

Notes :
[1] Ruscio Alain, Le credo de l’homme blanc, Bruxelles, Ed. Complexe, 2002, page 114
[2] Ibid., page 115
[3] Cette dénomination servait à nier leur qualité d’Algériens puisque l’Algérie n’était pas reconnue en tant que nation.
[4] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, Algérie, Tunisie, Maroc, 1880-1952, Paris, Ed. Omnibus, 2002, page 114
[5] Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Paris, Ed. Jeune Afrique, 1980, page 18
[6] Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier Novembre 1954, Alger, ECNERMNR, 2004, page 41
[7] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, 1919-1939, Tome 1, Paris, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, page 318
[8] « Les Français musulmans sont-ils discriminés dans leur propre pays ? Une étude expérimentale sur le marché du travail », URL : http://frenchamerican.org/cms/webfm_send/140