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Le dernier set (témoignage depuis "la flotille de la Liberté" en route pour Gaza, avant l'assaut)

A la mémoire des 9 morts (?) assassinés par Israël, en état de fascisation avancée, et en hommage aux blessés, à nos petites soeurs (Kenza et Fatima) et à l'ensemble des humanitaires ainsi qu'au peuple palestinien dans sa totalité...

Un jour ou l'autre peut-être, quelqu'un écrira l'histoire complète de cette aventure. Il yaura beaucoup de rires, de véritables cris et quelques larmes. Mais ce que je peux dire maintenant, c'est que nous n'avions jamais imaginé que nous ferions flipper Israël comme ça. Enfin, peut-être dans certains de nos plus beaux rêves.... Tout d'abord, ils ont créé une équipe spéciale d'urgence réunissant le ministère israélien des Affaires étrangères, le commando de marine israélien et les autorités pénitentiaires pour contrer la menace existentielle que nous et nos quelques bateaux remplis d'aide humanitaire représentent. Puis, Ehud Barak lui-même a pris le temps, malgré son agenda chargé, de nous mettre en garde à travers les médias israéliens. Ils nous annoncent maintenant qu'ils nous enverront dans la pire des prisons israéliens, dans le désert près de Beersheva.

Ce sont des annonces pour nous faire peur. Et d'une certaine façon nous avons peur. Nous avons peur de leurs navires de guerre, peur de leurs Apaches et de leur commando tout noir. Qui n'en aurait pas peur ? Nous avons peur qu'ils saisissent notre cargaison et toute l'aide médicale, les matériaux de construction, les maisons préfabriquées, les kits scolaires, et qu'ils les détruisent. Toute cette solidarité patiemment rassemblée dans de si nombreux pays pendant plus d'un an. Tous ces efforts et cette vague d'amour et d'espoir envoyés par des gens normaux, d'humbles citoyens de Grèce, Suède, Turquie, Irlande, France, Italie, Algérie, Malaisie. Tout ceci pris comme un trophée par un État agissant comme un vulgaire pirate des îles. Qui ne sentirait pas un certain sentiment de responsabilité et de peur de ne pas être capable d'accomplir notre mission et livrer nos marchandises à la population emprisonnée de Gaza ?

Mais nous savons que la peur est aussi de l'autre côté. Parce que depuis le début de notre coalition, l'Etat d'Israël fait tout ce qu'il peut pour éviter la confrontation avec nous. Depuis le début ils ont essayé de nous empêcher de partir, de regrouper nos forces et de prendre le large tous ensemble vers Gaza. Ils ont essayé de nous briser. Leur scénario idéal était de nous diviser, les Irlandais d'un côté, les Grecs et Suédois d'un autre, les Américains d'un autre encore et les Turcs tout seuls. Bien sûr, ils savaient qu'ils ne pourraient pas mettre la pression sur la Turquie, ni agir directement là-bas. Alors ils ont concentré leurs attaques sur les parties irlandaises et grecques de notre coalition.

Le premier set a commencé il y a deux semaines quand ils ont saboté le cargo irlandais, l'obligeant à retarder son départ pour près d'une semaine. Mais, les Irlandais ont réparé aussi vite qu'ils le pouvaient et maintenant ils sont à un ou deux jours derrière nous. Puis ils ont mis une pression énorme sur le gouvernement grec, affaibli par la crise économique, pour l'obliger à ne pas laisser partir le cargo grec et le bateau de passagers greco-suédois. A cause de ces pressions, nous avons dû retarder notre voyage deux fois et demander aux Turcs, à leurs 500 passagers et aux amis américains qui étaient prêts à partir de nous attendre. C'est ce qu'ils ont fait heureusement ! Jusqu'à la dernière minute avant leur départ de Grèce, nous ne savions pas si les deux bateaux auraient l'autorisation du gouvernement grec, mais finalement le gouvernement grec a décidé de prendre ses responsabilités en agissant comme un Etat souverain et a laissé le cargo et le bateau de passagers quitter le port du Pirée à Athènes.

Le deuxième set a eu lieu hier, dans la partie grecque de Chypre, là où nous avions négocié avec le gouvernement d'embarquer une délégation VIP de parlementaires européens et nationaux de Suède, d'Angleterre, de Grèce et de Chypre. Alors que les deux bateaux de Grèce, le bateau américain venant de Crète et les 4 bateaux turcs étaient déjà au point de rendez-vous attendant que la délégation VIP arrive et embarque à notre bord, nous avons reçu la nouvelle que notre délégation était encerclée par la police chypriote dans le port de Larnaka et interdite de bouger où que ce soit. Chypre, un pays européen, était en train d'interdire à des parlementaires européens de se déplacer librement sur son sol, en rupture complète de toute législation et réglementations européennes ! Alors que nous commencions à négocier avec le gouvernement chypriote, nous avons clairement compris que ce changement soudain d'attitude envers nous était dicté directement par Israël. De sept heures du matin jusqu'au soir, le gouvernement de Chypre nous mentait, disant que c'était un malentendu que les VIP aient été autorisés à embarquer pour n'importe quelle direction qu'ils souhaitaient, que c'était juste une question bureaucratique à résoudre.

Mais rien ne s'est passé et nos parlementaires ont été pris au piège. Le gouvernement chypriote agissait comme un auxiliaire d'Israël et nous a fait perdre un temps crucial. Ce matin, la délégation VIP a décidé que le seul choix qui restait était d'aller au port de Formogossa dans le Nord de Chypre sous contrôle turc, et de là prendre un bateau rapide pour nous rejoindre au point de rendez-vous. Bien sûr, parce que notre coalition est formée de Turcs et de Grecs et de Chypriotes, la Chypre du Nord qui est sous occupation turque, est une question politique très importante. Et envoyer notre délégation prendre un bateau dans le port de Formogossa, encore sous embargo des Nations Unies, est une question politique encore plus importante. Cela aurait pu briser le dos de nos amis grecs et chypriotes de la coalition. Ce fut presque le cas. Mais c'est le contraire qui s'est révélé. Notre coalition tient toujours. C'est le parti chypriote au pouvoir qui est sur le point de se briser, et les 7 parlementaires grecs et chypriotes qui faisaient partie de la délégation et ne pouvaient pas aller au nord de Chypre sont furieux contre le gouvernement chypriote. Un immense débat a toujours lieu en ce moment en Grèce et à Chypre sur ce qui s'est passé et sur notre flottille pour Gaza. Dans une heure ou deux, 80% de notre délégation VIP embarquera sur nos bateaux et nous partirons pour Gaza comme prévu. Donc nous pouvons dire qu'Israël a perdu les deux sets qu'il a joués.

Dans quelques heures, le dernier set, crucial, commencera quand nous entrerons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, matériellement, il serait très facile pour Israël de nous stopper et nous arrêter, mais le coût politique qu'ils auront à payer sera énorme. Vraiment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu'ils ont tenté de mettre sur notre route ont réussi à faire une seule chose : sensibiliser de plus en plus de gens partout dans le monde sur notre flottille et sur la situation de Gaza. Et de tout ça, nous apprenons quelque chose : la peur n'est pas de notre côté, mais du côté d'Israël. Ils ont peur de nous parce que nous représentons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécontents de ce que l'Etat criminel d'Israël fait aux Palestiniens et à chaque amoureux de la paix qui ose prendre le parti des opprimés. Ils ont peur de nous parce qu'ils savent que, dans un proche avenir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de personnes à décider de boycotter Israël chaque jour.

Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (ccippp)

De la barbarie


L' Algérie se dévoile. Ou de la résonance historique d'un "débat" actuel...


« Les techniques vestimentaires, les traditions d’habillement, de parement, constituent les formes d’originalité les plus marquantes, c’est-à-dire les plus immédiatement perceptibles d’une société. À l’intérieur d’un ensemble, dans le cadre d’une silhouette déjà formellement soulignée, existent évidemment des modifications de détail, des innovations qui, dans les sociétés très développées, définissent et circonscrivent la mode. Mais l’allure générale demeure homogène et l’on peut regrouper de grandes aires de civilisation, d’immenses régions culturelles à partir des techniques originales, spécifiques, d’habillement des hommes et des femmes.

C’est à travers l’habillement que des types de société sont d’abord connus, soit par les reportages et documents photographiques, soit par les bandes cinématographiques. Il y a ainsi des civilisations sans cravates, des civilisations avec pagnes et d’autres sans chapeaux. L’appartenance à une aire culturelle donnée, est le plus souvent signalée par les traditions vestimentaires de ses membres. Dans le monde arabe, par exemple, le voile dont se drapent les femmes est immédiatement vu par le touriste. On peut pendant longtemps ignorer qu’un Musulman ne consomme pas de porcs ou s’interdit les rapports sexuels diurnes pendant le mois de Ramadhan, mais le voile de la femme apparaît avec une telle constance qu’il suffit, en général, à caractériser la société arabe.

Dans le Maghreb arabe, le voile fait partie des traditions vestimentaires des sociétés nationales tunisienne, algérienne, marocaine ou libyenne. Pour le touriste et l’étranger, le voile délimite à la fois la société algérienne et sa composante féminine. Chez l’homme algérien, par contre, peuvent se décrire des modifications régionales mineures : fez dans les centres urbains, turbans et djellabas dans les campagnes. Le vêtement masculin admet une certaine marge de choix, un minimum d’hétérogénéité. La femme prise dans son voile blanc, unifie la perception que l’on a de la société féminine algérienne.

De toute évidence, on est en présence d’un uniforme qui ne tolère aucune modification, aucune variante .

Le haïk délimite de façon très nette la société colonisée algérienne. On peut évidemment demeurer indécis et perplexe devant une petite fille, mais toute incertitude disparaît au moment de la puberté. Avec le voile, les choses se précisent et s’ordonnent. La femme algérienne est bien aux yeux de l’observateur : « Celle qui se dissimule derrière le voile. »

Nous allons voir que ce voile, élément parmi d’autres de l’ensemble vestimentaire traditionnel algérien, va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose, à l’occasion de laquelle les forces d’occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force étonnante d’inertie. La société coloniale, prise dans son ensemble, avec ses valeurs, ses lignes de force et sa philosophie, réagit de façon assez homogène en face du voile. Avant 1954, plus précisément depuis les années 1930-1935, le combat décisif est engagé. Les responsables de l’administration française en Algérie, préposés à la destruction de l’originalité du peuple, chargés par les pouvoirs de procéder coûte que coûte à la désagrégation des formes d’existence susceptibles d’évoquer de près ou de loin une réalité nationale, vont porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile, conçu en l’occurrence, comme symbole du statut de la femme algérienne. Une telle position n’est pas la conséquence d’une intuition fortuite. C’est à partir des analyses des sociologues et des ethnologues que les spécialistes des affaires dites indigènes et les responsables des Bureaux arabes coordonnent leur travail. À un premier niveau, il y a reprise pure et simple de la fameuse formule : « Ayons les femmes et le reste suivra. » Cette explicitation se contente simplement de revêtir une allure scientifique avec les « découvertes » des sociologues.

Sous le type patrilinéaire de la société algérienne, les spécialistes décrivent une structure d’essence matrimoniale. La société arabe a souvent été présentée par les occidentaux comme une société de l’extériorité, du formalisme et du personnage. La femme algérienne, intermédiaire entre les forces obscures et le groupe, paraît alors revêtir une importance primordiale. Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l’existence, plus capitale, d’un matriarcat de base. Le rôle de la mère algérienne, ceux de la grand-mère, de la tante, de la « vieille » sont inventoriés et précisés.

L’administration coloniale peut alors définir une doctrine politique précise : « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache. » C’est la situation de la femme qui sera alors prise comme thème d’action. L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée... On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares. Avec une science infinie, la mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes, est entreprise et menée à bien. L’occupant amasse autour de la vie familiale de l’Algérien tout un ensemble de jugements, d’appréciations, de considérants, multiplie les anecdotes et les exemples édifiants, tentant ainsi d’enfermer l’Algérien dans un cercle de culpabilité.

Des sociétés d’entraide et de solidarité avec les femmes algériennes se multiplient. Les lamentations s’organisent. « On veut faire honte à l’Algérien du sort qu’il réserve à la femme. » C’est la période d’effervescence et de mise en application de toute une technique d’infiltration au cours de laquelle des meutes d’assistantes sociales et d’animatrices d’œuvres de bienfaisance se ruent sur les quartiers arabes.
C’est d’abord le siège des femmes indigentes et affamées qui est entrepris. À chaque kilo de semoule distribué correspond une dose d’indignation contre le voile et la claustration. Après l’indignation, les conseils pratiques. Les femmes algériennes sont invitées à jouer « un rôle fondamental, capital » dans la transformation de leur sort. On les presse de dire non à une sujétion séculaire. On leur décrit le rôle immense qu’elle ont à jouer. L’administration coloniale investit des sommes importantes dans ce combat. Après avoir posé que la femme constitue le pivot de la société algérienne, tous les efforts sont faits pour en avoir le contrôle. L’Algérien, est-il assuré, ne bougera pas, résistera à l’entreprise de destruction culturelle menée par l’occupant, s’opposera à l’assimilation, tant que sa femme n’aura pas renversé la vapeur. Dans le programme colonialiste, c’est à la femme que revient la mission historique de bousculer l’homme algérien. Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de destructurer la culture algérienne.

Encore aujourd’hui, en 1959, le rêve d’une totale domestication de la société algérienne à l’aide des « femmes dévoilées et complices de l’occupant », n’a pas cessé de hanter les responsables politiques de la colonisation .

Les hommes algériens, pour leur part, font l’objet des critiques de leurs camarades européens ou plus officiellement de leurs patrons. Il n’est pas un travailleur européen qui, dans le cadre des relations interpersonnelles du chantier, de l’atelier ou du bureau, ne soit amené à poser à l’Algérien les questions rituelles : « Ta femme est-elle voilée ? Pourquoi ne te décides-tu pas à vivre à l’européenne ? Pourquoi ne pas emmener ta femme au cinéma, au match, au café ? »

Les patrons européens ne se contentent pas de l’attitude interrogative ou de l’invitation circonstanciée. Ils emploient des « manœuvres de sioux » pour acculer l’Algérien, et exigent de lui des décisions pénibles. À l’occasion d’une fête, Noël ou jour de l’An, ou simplement d’une manifestation intérieure à l’entreprise, le patron invite l’employé algérien et sa femme. L’invitation n’est pas collective. Chaque Algérien est appelé au bureau directorial et nommément convié à venir avec « sa petite famille ». L’entreprise étant une grande famille, il serait mal vu que certains viennent sans leurs épouses, vous comprenez, n’est-ce pas ?... Devant cette mise en demeure, l’Algérien connaît quelquefois des moments difficiles. Venir avec sa femme, c’est s’avouer vaincu, c’est « prostituer sa femme », l’exhiber, abandonner une modalité de résistance. Par contre, y aller seul, c’est refuser de donner satisfaction au patron, c’est rendre possible le chômage. L’étude d’un cas choisi au hasard, le développement des embuscades tendues par l’Européen pour acculer l’Algérien à se singulariser, à déclarer : « Ma femme est voilée, elle ne sortira pas » ou à trahir : « Puisque vous voulez la voir, la voici », le caractère sadique et pervers des liens et des relations, montreraient en raccourci, au niveau psychologique, la tragédie de la situation coloniale, l’affrontement pied à pied de deux systèmes, l’épopée de la société colonisée avec ses spécificités d’exister, face à l’hydre colonialiste.

Avec l’intellectuel algérien, l’agressivité apparaît dans toute sa densité. Le fellah, « esclave passif d’un groupe rigide » trouve une certaine indulgence devant le jugement du conquérant. Par contre, l’avocat et le médecin sont dénoncés avec une exceptionnelle vigueur. Ces intellectuels, qui maintiennent leurs épouses dans un état de semi-esclavage, sont littéralement désignés du doigt. La société coloniale s’insurge avec véhémence contre cette mise à l’écart de la femme algérienne. On s’inquiète, on se préoccupe de ces malheureuses, condamnées « à faire des gosses », emmurées, interdites.

En face de l’intellectuel algérien, les raisonnements racistes surgissent avec une particulière aisance. Tout médecin qu’il est, dira-t-on, il n’en demeure pas moins arabe... « Chassez le naturel, il revient au galop »... Les illustrations de ce racisme-là peuvent être indéfiniment multipliées. En clair, il est reproché à l’intellectuel de limiter l’extension des habitudes occidentales apprises, de ne pas jouer son rôle de noyau actif de bouleversement de la société colonisée, de ne pas faire profiter sa femme des privilèges d’une vie plus digne et plus profonde... Dans les grandes agglomérations, il est tout à fait banal d’entendre un  Européen confesser avec aigreur n’avoir jamais vu la femme d’un Algérien qu’il fréquente depuis vingt ans. À un niveau d’appréhension plus diffus, mais hautement révélateur, on trouve la constatation amère que « nous travaillons en vain »... que « l’Islam tient sa proie ».

En présentant l’Algérien comme une proie que se disputeraient avec une égale férocité l’Islam et la France occidentale, c’est toute la démarche de l’occupant, sa philosophie et sa politique qui se trouvent ainsi explicitées. Cette expression indique en effet que l’occupant, mécontent de ses échecs, présente de façon simplifiante et péjorative, le système de valeurs à l’aide duquel l’occupé s’oppose à ses innombrables offensives. Ce qui est volonté de singularisation, souci de maintenir intacts quelques morceaux d’existence nationale, est assimilé à des conduites religieuses, magiques, fanatiques.

Ce refus du conquérant prend, selon les circonstances ou les types de situation coloniale, des formes originales. Dans l’ensemble, ces conduites ont été assez bien étudiées au cours des vingt dernières années ; on ne peut cependant affirmer que les conclusions auxquelles on est parvenu, soient totalement valables. Les spécialistes de l’éducation de base des pays sous-développés ou les techniciens d’avancement des sociétés attardées, gagneraient à comprendre le caractère stérile et néfaste, de toute démarche qui illumine préférentiellement un élément quelconque de la société colonisée. Même dans le cadre d’une nation nouvellement indépendante, on ne peut, sans danger pour l’œuvre entreprise (non pour l’équilibre psychologique de l’autochtone), s’attaquer à tel ou tel pan de l’ensemble culturel. Plus précisément, les phénomènes de contre-acculturation doivent être compris comme l’impossibilité organique dans laquelle se trouve une culture, de modifier l’un quelconque de ses types d’exister, sans en même temps repenser ses valeurs les plus profondes, ses modèles les plus stables. Parler de contre-acculturation dans une situation coloniale est un non-sens. Les phénomènes de résistance observés chez le colonisé doivent être rapportés à une attitude de contre-assimilation, de maintien d’une originalité culturelle, donc nationale.

Les forces occupantes, en portant sur le voile de la femme algérienne le maximum de leur action psychologique, devaient évidemment récolter quelques résultats. Çà et là il arrive donc que l’on « sauve » une femme qui, symboliquement, est dévoilée.

Ces femmes-épreuves, au visage nu et au corps libre, circulent désormais, comme monnaie forte dans la société européenne d’Algérie. Il règne autour de ces femmes une atmosphère d’initiation. Les Européens surexcités et tout à leur victoire, par l’espèce de transe qui s’empare d’eux, évoquent les phénomènes psychologiques de la conversion. Et de fait, dans la société européenne, les artisans de cette conversion gagnent en considération. On les envie. Ils sont signalés à la bienveillante attention de l’administration.
Les responsables du pouvoir, après chaque succès enregistré, renforcent leur conviction dans la femme algérienne conçue comme support de la pénétration occidentale dans la société autochtone. Chaque voile rejeté découvre aux colonialistes des horizons jusqu’alors interdits, et leur montre, morceau par morceau, la chair algérienne mise à nu. L’agressivité de l’occupant, donc ses espoirs sortent décuplés après chaque visage découvert. Chaque nouvelle femme algérienne dévoilée annonce à l’occupant une société algérienne aux systèmes de défense en voie de dislocation, ouverte et défoncée. Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se libère de l’étreinte traditionnelle du haïk, chaque visage qui s’offre au regard hardi et impatient de l’occupant, exprime en négatif que l’Algérie commence à se renier et accepte le viol du colonisateur. La société algérienne avec chaque voile abandonné semble accepter de se mettre à l’école du maître et décider de changer ses habitudes sous la direction et le patronage de l’occupant.

Nous avons vu comment la société coloniale, l’administration coloniale perçoivent le voile et nous avons esquissé la dynamique des efforts entrepris pour le combattre en tant qu’institution et les résistances développées par la société colonisée. Au niveau de l’individu, de l’Européen particulier, il peut être intéressant de suivre les multiples conduites nées de l’existence du voile, donc de la façon originale qu’a la femme algérienne d’être présente ou absente.

Pour un Européen non directement engagé dans cette œuvre de conversion, quelles réactions est-on amené à enregistrer ?

L’attitude dominante nous paraît être un exotisme romantique, fortement teinté de sensualité.
Et d’abord le voile dissimule une beauté.

Une réflexion — parmi d’autres — révélatrice de cet état d’esprit, nous a été faite par un Européen de passage en Algérie et qui, dans l’exercice de sa profession — il était avocat — avait pu voir quelques Algériennes dévoilées. Ces hommes, disait-il, parlant des Algériens, sont coupables de couvrir tant de beautés étranges. Quand un peuple, concluait cet avocat, recèle de telles réussites, de telles perfections de la nature, il se doit de les montrer, de les exposer. À l’extrême, ajoutait-il, on devrait pouvoir les obliger à le faire.
Dans les tramways, dans les trains, une tresse de cheveux aperçue, un morceau de front, esquisse d’un visage « bouleversant », entretiennent et renforcent la conviction de l’Européen dans son attitude irrationnelle : le femme algérienne est la reine de toutes les femmes.

Mais également il y a chez l’Européen cristallisation d’une agressivité, mise en tension d’une violence en face de la femme algérienne. Dévoiler cette femme, c’est mettre en évidence la beauté, c’est mettre à nu son secret, briser sa résistance, la faire disponible pour l’aventure. Cacher le visage, c’est aussi dissimuler un secret, c’est faire exister un monde du mystère et du caché. Confusément, l’Européen vit à un niveau fort complexe sa relation avec la femme algérienne. Volonté de mettre cette femme à portée de soi, d’en faire un éventuel objet de possession.

Cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur. Il n’y a pas réciprocité. Elle ne se livre pas, ne se donne pas, ne s’offre pas. L’Algérien a, à l’égard de la femme algérienne, une attitude dans l’ensemble claire. Il ne la voit pas. Il y a même volonté permanente de ne pas apercevoir le profil féminin, de ne pas faire attention aux femmes. Il n’y a donc pas chez l’Algérien, dans la rue ou sur une route, cette conduite de la rencontre intersexuelle que l’on décrit aux niveaux du regard, de la prestance, de la tenue musculaire, des différentes conduites troublées auxquelles nous a habitués la phénoménologie de la rencontre.
L’Européen face à l’Algérienne veut voir. Il réagit de façon agressive devant cette limitation de sa perception. Frustration et agressivité ici encore vont évoluer en parfaite harmonie.

L’agressivité va se faire jour, d’abord dans des attitudes structuralement ambivalentes et dans le matériel onirique que l’on met en évidence indifféremment chez l’Européen normal ou souffrant de troubles névropathiques.

Dans une consultation médicale par exemple, à la fin de la matinée, il est fréquent d’entendre les médecins européens exprimer leur déception. Les femmes qui se dévoilent devant eux sont banales ..., vulgaires..., il n’y a vraiment pas de quoi faire un mystère... On se demande ce qu’elles cachent.

Les femmes européennes règlent le conflit avec beaucoup moins de précaution. Elles affirment, péremptoires, qu’on ne dissimule pas ce qui est beau, et décèlent dans cette coutume étrange une volonté « bien féminine » de dissimuler les imperfections. Et de comparer la stratégie de l’Européenne qui vise à redresser, à embellir, à mettre en valeur (l’esthétique, la coiffure, la mode) et celle des l’Algérienne, qui préfère voiler, cacher, cultiver le doute et le désir de l’homme. À un autre niveau, on avance qu’il y a volonté de tromper sur la « marchandise » et qu’à l’empaqueter on n’en modifie pas réellement sa nature, ni sa valeur.

Le matériel onirique fourni par les Européens précise d’autres thèmes privilégiés. J.-P. Sartre, dans ses « Réflexions sur la Question Juive », a montré qu’au niveau de l’inconscient, la femme juive a presque toujours un fumet de viol.

L’histoire de la conquête française en Algérie relatant l’irruption des troupes dans les villages, la confiscation des biens et le viol des femmes, la mise à sac d’un pays, a contribué à la naissance et à la cristallisation de la même image dynamique. L’évocation de cette liberté donnée au sadisme du conquérant, à son érotisme, crée, au niveau des stratifications psychologiques de l’occupant, des failles, des points féconds où peuvent émerger à la fois des conduites oniriques et dans certaines occasions des comportements criminels.

C’est ainsi que le viol de la femme algérienne dans un rêve d’Européen est toujours précédé de la déchirure du voile. On assiste là à une double défloration. De même la conduite de la femme n’est jamais d’adhésion ou d’acceptation, mais de prosternation.

Chaque fois que l’Européen, dans des rêves à contenu érotique rencontre la femme algérienne, se manifestent les particularités de ses relations avec la société colonisée. Ces rêves ne se déroulent ni sur le même plan érotique, ni au même rythme que ceux qui mettent en jeu l’Européenne.

Avec la femme algérienne, il n’y a pas de conquête progressive, révélation réciproque, mais d’emblée, avec le maximum de violence, possession, viol, quasi-meurtre. L’acte revêt une brutalité et un sadisme paranévrotiques même chez l’Européen normal. Cette brutalité et ce sadisme sont d’ailleurs soulignés par l’attitude apeurée de l’Algérienne. Dans le rêve, la femme-victime crie, se débat telle une biche, et défaillante, évanouie, est pénétrée, écartelée.

Il faut également souligner dans le matériel onirique un caractère qui nous paraît important. L’Européen ne rêve jamais d’une femme algérienne prise isolément. Les rares fois où la rencontre s’est nouée sous le signe du couple, elle s’est rapidement transformée par la fuite éperdue de la femme qui, inéluctablement, conduit le mâle « chez les femmes ». L’Européen rêve toujours d’un groupe de femmes, d’un champ de femmes, qui n’est pas sans évoquer le gynécée, le harem, thèmes exotiques fortement implantés dans l’inconscient.
L’agressivité de l’Européen va également s’exprimer dans des considérations sur la moralité de l’Algérienne. Sa timidité et sa réserve vont se transformer selon les lois banales de la psychologie conflictuelle en leur contraire et l’Algérienne sera hypocrite, perverse, voire authentique nymphomane.

On a vu que très rapidement la stratégie coloniale de désagrégation de la société algérienne, au niveau des individus, accordait une place de premier plan à la femme algérienne. L’acharnement du colonialiste, ses méthodes de lutte vont naturellement provoquer chez le colonisé des comportements réactionnels. Face à la violence de l’occupant, le colonisé est amené à définir une position de principe à l’égard d’un élément autrefois inerte de la configuration culturelle autochtone. C’est la rage du colonialiste à vouloir dévoiler l’Algérienne, c’est son pari de gagner coûte-que-coûte la victoire du voile qui vont provoquer l’arc-boutant de l’autochtone. Le propos délibérément agressif du colonialiste autour du haïk donne une nouvelle vie à cet élément mort, parce que stabilisé, sans évolution dans la forme et dans les coloris, du stock culturel algérien. Nous retrouvons ici l’une des lois de la psychologie de la colonisation. Dans un premier temps, c’est l’action, ce sont les projets de l’occupant qui déterminent les centres de résistance autour desquels s’organise la volonté de pérennité d’un peuple.

C’est le blanc qui crée le nègre. Mais c’est le nègre qui crée la négritude. À l’offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile. Ce qui était élément indifférencié dans un ensemble homogène, acquiert un caractère tabou, et l’attitude de telle Algérienne en face du voile, sera constamment rapportée à son attitude globale en face de l’occupation étrangère. Le colonisé, devant l’accent mis par le colonialiste sur tel ou tel secteur de ses traditions réagit de façon très violente. L’intérêt mis à modifier ce secteur, l’affectivité inverse par le conquérant dans son travail pédagogique, ses prières, ses menaces, tissent autour de l’élément privilégié un véritable univers de résistances. Tenir tête à l’occupant sur cet élément précis, c’est lui infliger un échec spectaculaire, c’est surtout maintenir à la « coexistence » ses dimensions de conflit et de guerre latente. C’est entretenir l’atmosphère de paix armée.

À l’occasion de la lutte de Libération, l’attitude de la femme algérienne, de la société autochtone à l’égard du voile va subir des modifications importantes. L’intérêt de ces innovations réside dans le fait qu’elles ne furent à aucun moment comprises dans le programme de la lutte. La doctrine de la Révolution, la stratégie du combat n’ont jamais postulé la nécessité d’une révision des comportements à l’égard du voile. On peut affirmer d’ores et déjà que dans l’Algérie indépendante, de telles questions ne seront pas soulevées, car dans la pratique révolutionnaire le peuple a compris que les problèmes se solutionnent dans le mouvement même qui les pose.

Jusqu’en 1955, le combat est mené exclusivement par les hommes. Les caractéristiques révolutionnaires de ce combat, la nécessité d’une clandestinité absolue obligent le militant à tenir sa femme dans une ignorance absolue. Au fur et à mesure de l’adaptation de l’ennemi aux formes du combat, des difficultés nouvelles apparaissent qui nécessitent des solutions originales. La décision d’engager les femmes comme éléments actifs dans la Révolution algérienne ne fut pas prise à la légère. En un sens, c’est la conception même du combat qui devait être modifiée. La violence de l’occupant, sa férocité, son attachement délirant au territoire national amènent les dirigeants à ne plus exclure certaines formes de combat. Progressivement, l’urgence d’une guerre totale se fait sentir. Mais, engager les femmes ne correspond pas seulement au désir de mobiliser l’ensemble de la Nation. Il faut allier harmonieusement l’entrée en guerre des femmes et le respect du type de la guerre révolutionnaire. Autrement dit, la femme doit répondre avec autant d’esprit de sacrifice que les hommes. Il faut donc avoir en elle la même confiance que l’on exige quand il s’agit de militants chevronnés et plusieurs fois emprisonnés. Il faut donc exiger de la femme une élévation morale et une force psychologique exceptionnelles. Les hésitations ne manquèrent pas. Les rouages révolutionnaires avaient pris une telle envergure, la machine marchait à un rythme donné. Il fallait compliquer la machine, c’est-à-dire augmenter ses réseaux sans altérer son efficacité. Les femmes ne pouvaient pas être conçues comme produit de remplacement, mais comme élément capable de répondre adéquatement aux nouvelles tâches.
Dans les montagnes, des femmes aidaient le maquisard à l’occasion des haltes ou des convalescences après une blessure ou une typhoïde contractées dans le djebel. Mais décider d’incorporer la femme comme maillon capital, de faire dépendre la Révolution de sa présence et de son action dans tel ou tel secteur, c’était évidemment une attitude totalement révolutionnaire. D’asseoir la Révolution en un point quelconque, sur son activité, était une option importante.

Une telle décision était rendue difficile pour plusieurs raisons. Pendant toute la période de domination incontestée, nous avons vu que la société algérienne et principalement les femmes, ont tendance à fuir l’occupant. La ténacité de l’occupant dans son entreprise de dévoiler les femmes, d’en faire une alliée dans l’œuvre de destruction culturelle a renforcé les conduites traditionnelles. Ces conduites, positives dans la stratégie de la résistance à l’action corrosive du colonisateur, ont naturellement des effets négatifs. La femme, surtout celle des villes, perd en aisance et en assurance. Ayant à domestiquer des espaces restreints, son corps n’acquiert pas la mobilité normale en face d’un horizon illimité d’avenues, de trottoirs dépliés, de maisons, de voitures, de gens évités, heurtés... Cette vie relativement cloîtrée et aux déplacements connus, répertoriés et réglés, hypothèque gravement toute révolution immédiate.

Les chefs politiques connaissaient parfaitement ces singularités et leurs hésitations exprimaient la conscience qu’ils avaient de leurs responsabilités. Ils avaient le droit de douter du succès de cette mesure. Une telle décision n’allait-elle pas avoir des conséquences catastrophiques sur le déroulement de la Révolution ?
À ce doute s’ajoutait un élément également important. Les responsables hésitaient à engager les femmes, n’ignorant pas la férocité du colonisateur. Les responsables de la Révolution ne se faisaient aucune illusion sur les capacités criminelles de l’ennemi. Presque tous étaient passés par leurs geôles ou s’étaient entretenus avec les rescapés des camps ou des cellules de la police judiciaire française. Aucun d’eux n’ignorait le fait que toute Algérienne arrêtée serait torturée jusqu’à la mort. Il est relativement facile de s’engager soi-même dans cette voie et d’admettre parmi les différentes éventualités celle de mourir sous les tortures. La chose est un peu plus difficile quand il faut désigner quelqu’un qui, manifestement risque cette mort de façon certaine. Or il fallait décider l’entrée de la femme dans la Révolution ; les oppositions intérieures se firent massives et chaque décision soulevait les mêmes hésitations, faisait naître le même désespoir.

Les observateurs, devant le succès extraordinaire de cette nouvelle forme de combat populaire, ont assimilé l’action des Algériennes à celle de certaines résistantes ou même d’agents secrets de services spécialisés. Il faut constamment avoir présent à l’esprit le fait que l’Algérienne engagée apprend à la fois d’instinct son rôle de « femme seule dans la rue » et sa mission révolutionnaire. La femme algérienne n’est pas un agent secret. C’est sans apprentissage, sans récits, sans histoire, qu’elle sort dans la rue, trois grenades dans son sac à main ou le rapport d’activité d’une zone dans le corsage. Il n’y a pas chez elle cette sensation de jouer un rôle lu maintes et maintes fois dans les romans, ou aperçu au cinéma. Il n’y a pas ce coefficient de jeu, d’imitation, présent presque toujours dans cette forme d’action, quand on l’étudie chez une Occidentale.
Ce n’est pas la mise à jour d’un personnage connu et mille fois fréquenté dans l’imagination ou dans les récits. C’est une authentique naissance, à l’état pur, sans propédeutique. Il n’y a pas de personnage à imiter. Il y a au contraire une dramatisation intense, une absence de jour entre la femme et la révolutionnaire. La femme algérienne s’élève d’emblée au niveau de la tragédie.

La multiplication des cellules du F.L.N., l’étendue des tâches nouvelles, finances, renseignements, contre-renseignements, formation politique, la nécessité de constituer pour une même cellule en exercice, trois ou quatre cellules de remplacement, de réserve, susceptibles d’entrer en activité à la moindre alerte concernant celle de premier plan, obligent les responsables à chercher d’autres éléments pour l’accomplissement de missions strictement individuelles. Après une dernière série de confrontations entre responsables et surtout devant l’urgence des problèmes quotidiens posés à la Révolution, la décision est prise, d’engager concrètement l’élément féminin dans la lutte nationale.

Il faut insister encore une fois sur le caractère révolutionnaire de cette décision. Au début, ce sont des femmes mariées qui sont contactées. Mais assez rapidement ces restrictions seront abandonnées. On a d’abord choisi les femmes mariées dont les maris étaient militants. Par la suite, furent désignées des veuves ou des divorcées. De toute façon, il n’y avait jamais de jeunes filles. D’abord parce qu’une jeune fille même âgée de vingt ou vingt-trois ans, n’a guère l’occasion de sortir seule du domicile familial. Mais les devoirs de mère ou d’épouse de cette femme, le souci de restreindre au minimum les conséquences éventuelles de son arrestation et de sa mort et aussi le volontariat de plus en plus nombreux de jeunes filles, conduisent les responsables politiques à faire un autre bond, à bannir toute restriction, à prendre appui indifféremment sur l’ensemble des femmes algériennes.

Pendant ce temps, la femme, agent de liaison, porteuse de tracts, précédant de cent ou deux cents mètres un responsable en déplacement, est encore voilée ; mais à partir d’une certaine période, les rouages de la lutte se déplacent vers la ville européenne. Le manteau protecteur de la Kasbah, le rideau de sécurité presque organique que la ville arabe tisse autour de l’autochtone se retire, et l’Algérienne à découvert, est lancée dans la ville du conquérant. Très rapidement elle adopte une conduite d’offensive absolument incroyable. Quand un colonisé entreprend une action contre l’oppresseur, et quand cette oppression s’est exercée sous les formes de la violence exacerbée et continue comme en Algérie, il doit vaincre un nombre important d’interdits. La ville européenne n’est pas le prolongement de la ville autochtone. Les colonisateurs ne se sont pas installés au milieu des indigènes. Ils ont cerné la ville autochtone, ils ont organisé le siège. Toute sortie de la Kasbah d’Alger débouche chez l’ennemi. De même à Constantine, à Oran, à Blida, à Bône.
Les villes indigènes sont, de façon concertée, prises dans l’étau du conquérant. Il faut avoir en mains les plans d’urbanismes d’une ville dans une colonie, avec en regard les appréciations de l’Etat-Major des forces d’occupation, pour se faire une idée de la rigueur avec laquelle est organisée l’immobilisation de la ville indigène, de l’agglomération autochtone.

En dehors des femmes de ménage employées chez le conquérant, celles qu’indifféremment le colonisateur prénomme les « Fatmas », l’Algérienne, la jeune Algérienne surtout, s’aventure peu dans la ville européenne. Les déplacements ont presque tous lieu dans la ville arabe. Et même dans la ville arabe, les déplacements sont réduits au minimum. Les rares fois où l’Algérienne abandonne la ville, c’est presque toujours à l’occasion d’un événement, soit exceptionnel (mort d’un parent habitant une localité voisine), soit plus souvent visites traditionnelles intra-familiales pour les fêtes religieuses, soit pèlerinage... Dans ce cas, la ville européenne est traversée en voiture, la plupart du temps de bon matin. L’Algérienne, la jeune Algérienne — en dehors de quelques rares étudiantes (qui n’ont d’ailleurs jamais la même désinvolture aisée que leurs homologues européennes) — dans la ville européenne, doit vaincre une multiplicité d’interdits internes, de craintes organisées subjectivement, d’émotions. Elle doit à la fois affronter le monde essentiellement hostile de l’occupant et les forces de police mobilisées, vigilantes, efficaces. L’Algérienne, à chaque entrée dans la ville européenne, doit remporter une victoire sur elle-même, sur ses craintes infantiles. Elle doit reprendre l’image de l’occupant fichée quelque part dans son esprit et dans son corps, pour la remodeler, amorcer le travail capital d’érosion de cette image, la rendre inessentielle, lui enlever de sa vergogne, la désacraliser.
Les entamures au colonialisme, d’abord subjectives, sont le résultat d’une victoire du colonisé sur sa vieille peur et sur le désespoir ambiant distillé jour après jour par un colonialisme qui s’est installé dans une perspective d’éternité.

La jeune Algérienne, chaque fois qu’elle est requise, établit une liaison. Alger n’est plus la ville arabe, mais la zone autonome d’Alger, le système nerveux du dispositif ennemi. Oran, Constantine développent leurs dimensions. L’Algérien, en déclenchant la lutte, desserre l’étau qui se resserrait autour des villes indigènes. D’un point à l’autre d’Alger, du Ruisseau à Hussein-Dey, d’El-Biar à la rue Michelet, la Révolution crée de nouvelles liaisons. C’est la femme algérienne, la jeune fille algérienne qui, dans une proportion de plus en plus forte, assumera ces tâches.

Porteuses de messages, d’ordres verbaux compliqués, appris par coeur quelquefois par des femmes sans aucune instruction, telles sont quelques-unes des missions qui sont confiées à la femme algérienne.
Mais aussi, elle doit faire le guet une heure durant, souvent davantage, devant une maison où a lieu un contact entre responsables.

Au cours de ces minutes interminables où il faut éviter de rester en place car on attire l’attention, éviter de trop s’éloigner car on est responsable de la sécurité des frères à l’intérieur, il est fréquent de constater des scènes tragico-comiques. Cette jeune Algérienne dévoilée qui « fait le trottoir » est très souvent remarquée par des jeunes qui se comportent comme tous les jeunes gens du monde, mais avec une teinte particulière, conséquence de l’idée qu’habituellement on se fait d’une dévoilée. Réflexions désagréables, obscènes, humiliantes. Quand de telles choses arrivent, il faut serrer les dents, faire quelques mètres, échapper aux passants qui attirent l’attention sur vous, qui donnent aux autres passants l’envie soit de faire comme eux, soit de prendre votre défense. Ou bien c’est avec vingt, trente, quarante millions que la femme algérienne se déplace, portant l’argent de la Révolution dans son sac on dans une petite valise, cet argent qui servira à subvenir aux besoins des familles de prisonniers ou à acheter des médicaments et des vivres à l’intention des maquis.

Cet aspect de la Révolution a été mené par la femme algérienne avec une constance, une maîtrise de soi et un succès incroyables. En dépit des difficultés internes, subjectives et malgré l’incompréhension quelquefois violente d’une partie de la famille, l’Algérienne assumera toutes les tâches à elle confiées.
Mais progressivement les choses vont se compliquer. C’est ainsi que les responsables qui se déplacent et qui font appel aux femmes-éclaireurs, aux jeunes filles ouvreuses de route, ne sont plus des hommes politiques nouveaux, inconnus encore des services de police. Dans les villes commencent à transiter d’authentiques chefs militaires en déplacement. Ceux-là sont connus, recherchés. Il n’y a pas un commissaire de police qui ne possède leur photo sur son bureau.

Ces militaires qui se déplacent, ces combattants, ont toujours leurs armes. Il s’agit de pistolets-mitrailleurs, de revolvers, de grenades, quelquefois les trois à la fois. C’est après maintes réticences que le responsable politique arrive à faire admettre à ces hommes, qui ne sauraient accepter d’être faits prisonniers, de confier à la jeune fille chargée de les précéder, leurs armes, à charge pour eux, si la situation se complique, de les récupérer immédiatement. Le cortège s’avance donc en pleine ville européenne. À cent mètres une jeune fille, une valise à la main et derrière deux ou trois hommes l’aspect détendu. Cette jeune fille qui est le phare et la baromètre du groupe, rythme le danger. Arrêt-départ-arrêt-départ, et les voitures de police qui se succèdent dans les deux sens, et les patrouilles, etc...

De temps à autre, avoueront les militaires une fois la mission terminée, le désir fut fort en nous de récupérer notre mallette, car nous avions peur d’être pris de court et de ne pas avoir le temps de nous défendre. Avec cette phase, la femme algérienne s’enfonce un peu plus dans la chair de la Révolution.
Mais c’est à partir de 1956 que son activité prend des dimensions véritablement gigantesques. Devant [38] répondre coup sur coup au massacre des civils algériens dans les montagnes et dans les villes, la direction de la Révolution se voit acculée, si elle ne veut pas voir la terreur prendre au ventre le peuple, à adopter des formes de lutte jusque-là écartées. On n’a pas suffisamment analysé ce phénomène, on n’a pas suffisamment insisté sur les raisons qui amènent un mouvement révolutionnaire à choisir cette arme qui s’appelle le terrorisme.

Pendant la résistance française, le terrorisme visait des militaires, des Allemands en occupation, ou les installations stratégiques de l’ennemi. La technique du terrorisme est la même. Attentats individuels ou attentats collectifs par bombes ou déraillements de trains. Dans la situation coloniale, précisément en Algérie où le peuplement européen est important et où les milices territoriales ont rapidement engagé le postier, l’infirmier et l’épicier dans le système répressif, le responsable de la lutte se trouve confronté à une situation absolument nouvelle.

Personne ne prend facilement la décision de faire tuer un civil dans la rue. Personne n’arrête sans drame de conscience la pose d’une bombe dans un lieu public.

Les responsables Algériens qui, compte tenu de l’intensité de la répression et du caractère forcené de l’oppression, supposaient pouvoir répondre sans problèmes de conscience graves, aux coups, découvraient que les crimes les plus horribles ne constituent pas une excuse suffisante à certaines décisions.
Plusieurs fois, des responsables sont revenus sur des projets ou même ont rappelé à la dernière minute le fidaï chargé de placer la bombe. Il y avait bien sûr, pour expliquer ces hésitations, le souvenir de civils tués ou affreusement blessés. Il y avait le souci politique de ne pas faire certains gestes qui risquaient de dénaturer la cause de la liberté. Il y avait aussi la peur que les Européens, travaillant avec le Front, ne soient atteints au cours de ces attentats. Donc triple souci, de ne pas amonceler les victimes quelquefois innocentes, [39] souci de ne pas donner une image fausse de la Révolution, et souci enfin de maintenir de son côté les démocrates français, les démocrates de tous les pays du monde et les Européens d’Algérie attirés par l’idéal national algérien.

Or, les massacres d’Algériens, les razzias dans les campagnes renforcent l’assurance des civils européens, semblent consolider le statut colonial, et injectent l’espoir dans le monde colonialiste. Les Européens qui, à la suite de certaines actions militaires de l’Armée Nationale Algérienne, à la faveur de la lutte du peuple algérien, avaient mis une sourdine à leur racisme et à leur insolence, retrouvent leur vieille morgue, le mépris traditionnel.

Je me souviens de cette buraliste de Birtouta, qui, le jour de l’interception de l’avion transportant les cinq membres du Front de Libération Nationale, brandissait de son magasin leurs photos en hurlant : « On les a eus, on leur coupera ce que je pense. »

Chaque coup porté à la Révolution, chaque massacre perpétré par l’adversaire renforce la férocité des colonialistes et cerne de toutes parts le civil algérien.

Des trains chargés de militaires français, la marine française dans les rades d’Alger et de Philippeville qui manoeuvre et qui bombarde, les avions à réaction, les miliciens qui font irruption dans les douars et qui liquident sans compter les hommes algériens, tout cela contribue à donner au peuple l’impression qu’il n’est pas défendu, qu’il n’est pas protégé, que rien n’a changé et que les Européens peuvent faire ce qu’ils veulent. C’est la période au cours de laquelle on entend des Européens déclarer dans les rues : « Que chacun de nous en prenne dix et les bousille et vous verrez que le problème sera vite résolu. » Et le peuple algérien, surtout celui des villes, voit cette jactance éclabousser sa douleur et constate l’impunité de ces criminels qui ne se cachent pas. On peut effectivement demander à tout Algérien, toute Algérienne d’une ville de nommer les tortionnaires et les assassins de la région.

À partir d’un certain moment, une partie du peuple admet le doute dans son esprit et se demande si vraiment il est possible de résister quantitativement et qualitativement aux offensives de l’occupant.
La liberté mérite-t-elle que l’on pénètre dans ce circuit énorme du terrorisme et du contre-terrorisme ? Cette disproportion n’exprime-t-elle pas l’impossibilité d’échapper à l’oppression ?

Cependant, une autre partie du peuple s’impatiente et veut stopper l’avantage que prend l’ennemi dans la voie de la terreur. La décision de frapper individuellement et nommément l’adversaire ne peut plus être écartée. Tous les prisonniers « abattus en tentant de prendre la fuite », les cris des suppliciés exigent que soient adoptées de nouvelles formes de combat.

Ce sont d’abord les policiers et les lieux de réunions des colonialistes (cafés à Alger, Oran, Constantine) qui seront visés. Dès lors, l’Algérienne s’enfonce de façon totale, avec opiniâtreté, dans l’action révolutionnaire. C’est elle qui, dans son sac transporte les grenades et les revolvers qu’un fïdaï prendra à la dernière minute, devant le bar, ou au passage du criminel désigné. Au cours de cette période, les Algériens, surpris dans la ville européenne sont impitoyablement interpellés, arrêtés, fouillés.

C’est pourquoi il faut suivre le cheminement parallèle de cet homme et de cette femme, de ce couple qui porte la mort à l’ennemi, la vie à la Révolution. L’un appuyant l’autre, mais apparemment étrangers l’un à l’autre. L’une transformée radicalement en Européenne, pleine d’aisance et de désinvolture, insoupçonnable, noyée dans le milieu, et l’autre, étranger, tendu, s’acheminant vers son destin.

Le Fidaï algérien, à l’inverse des déséquilibrés anarchistes rendus célèbres par la littérature, ne se drogue pas. Le Fidaï n’a pas besoin d’ignorer le danger, d’obscurcir sa conscience ou d’oublier. Le « terroriste » dès qu’il accepte une mission, laisse entrer la mort dans son âme. C’est avec la mort qu’il a désormais rendez-vous. Le Fidaï, lui, a rendez-vous avec la vie de la Révolution, et sa propre vie. Le Fidaï n’est pas un sacrifié. Certes, il ne recule pas devant la possibilité de perdre sa vie pour l’indépendance de la Patrie, mais à aucun moment il ne choisit la mort.

Si la décision est prise de tuer tel commissaire de police tortionnaire ou tel chef de file colonialiste, c’est que ces hommes constituent un obstacle à la progression de la Révolution. Froger, par exemple, symbolise une tradition colonialiste et une méthode inaugurée à Sétif et à Guelma en 1954 7. De plus, la prétendue force de Froger cristallise la colonisation et autorise les espoirs de ceux qui commençaient à douter de la véritable solidité du système. C’est autour d’hommes comme Froger que se réunissent et s’entrencouragent les voleurs et les assassins du peuple algérien. Cela, le Fidaï le sait et la femme qui l’accompagne, sa femme-arsenal, également.

Porteuse de revolvers, de grenades, de centaines de fausses cartes d’identité ou de bombes, la femme algérienne dévoilée évolue comme un poisson dans l’eau occidentale. Les militaires, les patrouilles françaises lui sourient au passage, des compliments sur son physique fusent çà et là, mais personne ne soupçonne que dans ses valises se trouve le pistolet-mitrailleur qui, tout à l’heure, fauchera quatre ou cinq membres d’une des patrouilles.

Il faut revenir à cette jeune fille, hier dévoilée, qui s’avance dans la ville européenne sillonnée de policiers, de parachutistes, de miliciens. Elle ne rase  plus les murs comme elle avait tendance à le faire avant la Révolution. Appelée constamment à s’effacer devant un membre de la société dominante, l’Algérienne évitait le centre du trottoir qui, dans tous les pays du monde revient de droit à ceux qui commandent.
Les épaules de l’Algérienne dévoilée sont dégagées. La démarche est souple et étudiée : ni trop vite, ni trop lentement. Les jambes sont nues, non prises dans le voile, livrées à elles-mêmes et les hanches sont « à l’air libre ».

Le corps de la jeune Algérienne, dans la société traditionnelle, lui est révélé par la nubilité et le voile. Le voile recouvre le corps et le discipline, le tempère, au moment même où il connaît sa phase de plus grande effervescence. Le voile protège, rassure, isole. Il faut avoir entendu les confessions d’Algériennes ou analyser le matériel onirique de certaines dévoilées récentes, pour apprécier l’importance du voile dans le corps vécu de la femme. Impression de corps déchiqueté, lancé à la dérive ; les membres semblent s’allonger indéfiniment. Quand l’Algérienne doit traverser une rue, pendant longtemps il y a erreur de jugement sur la distance exacte à parcourir. Le corps dévoilé paraît s’échapper, s’en aller en morceaux. Impression d’être mal habillée, voire d’être nue. Incomplétude ressentie avec une grande intensité. Un goût anxieux d’inachevé. Une sensation effroyable de se désintégrer. L’absence du voile altère le schéma corporel de l’Algérienne. Il lui faut inventer rapidement de nouvelles dimensions à son corps, de nouveaux moyens de contrôle musculaire. Il lui faut se créer une démarche de femme-dévoilée-dehors. Il lui faut briser toute timidité, toute gaucherie (car on doit passer pour une Européenne) tout en évitant la surenchère, la trop grande coloration, ce qui retient l’attention. L’Algérienne qui entre toute nue dans la ville européenne réapprend son corps, le réinstalle de façon totalement révolutionnaire. Cette nouvelle dialectique du corps et du monde est capitale dans le cas de la femme .

Mais l’Algérienne n’est pas seulement en conflit avec son corps. Elle est maillon, essentiel quelquefois, de la machine révolutionnaire. Elle porte des armes, connaît des refuges importants. Et c’est en fonction des dangers concrets qu’elle affronte qu’il faut comprendre les victoires insurmontables qu’elle a dû remporter pour pouvoir dire à son responsable, à son retour : « Mission terminée... R.A.S. ».

Une autre difficulté qui mérite d’être signalée est  apparue dès les premiers mois d’activité féminine. Au cours de ses déplacements, il arrive en effet que la femme algérienne dévoilée soit vue par un parent ou un ami de la famille. Le père est assez rapidement prévenu. Le père hésite naturellement à accorder foi à ces allégations. Puis les rapports se multiplient. Des personnes différentes affirment avoir aperçu « Zohra ou Fatima dévoilée, marchant comme une... Mon Dieu protégez-nous ». Le père décide alors d’exiger des explications. Dès les premières paroles, il s’arrête. Au regard ferme de la jeune fille, le père comprend que l’engagement dans l’action est ancien. La vieille peur du déshonneur est balayée par une nouvelle peur toute fraîche et froide, celle de la mort au combat ou de la torture de la jeune fille. La famille tout entière derrière la fille, le père algérien, l’ordonnateur de toutes choses, le fondateur de toute valeur, sur les traces de la fille, s’infiltrent, sont engagés dans la nouvelle Algérie.

Voile enlevé puis remis, voile instrumentalisé, transformé en technique de camouflage, en moyen de lutte. Le caractère quasi tabou pris par le voile dans la situation coloniale disparaît presque complètement au cours de la lutte libératrice. Même les Algériennes non activement intégrées dans la lutte prennent l’habitude d’abandonner le voile. Il est vrai que dans certaines conditions, surtout à partir de 1957, le voile réapparaît. Les missions deviennent en effet de plus en plus difficiles. L’adversaire sait maintenant, certaines militantes ayant parlé sous la torture, que des femmes très européanisées d’aspect jouent un rôle fondamental dans la bataille. De plus, certaines Européennes d’Algérie sont arrêtées et c’est le désarroi de l’adversaire qui s’aperçoit que son propre dispositif s’écroule. La découverte par les autorités françaises de la participation d’Européens à la lutte de Libération fut l’une des dates de la Révolution Algérienne. À partir de ce jour, les patrouilles françaises interpellent toute personne. Européens et Algériens sont également suspects. Les limites historiques s’effritent et disparaissent. Toute personne qui possède un paquet est invitée à le défaire et à en montrer le contenu. N’importe qui peut demander des comptes à n’importe qui sur la nature d’un colis transporté à Alger, Philippeville ou Batna. Dans ces conditions, il devient urgent de dissimuler le paquet aux regards de l’occupant et de se couvrir à nouveau du haïk protecteur.

Ici encore, il faut réapprendre une nouvelle technique. Porter sous le voile un objet assez lourd, « très dangereux à manipuler », a dit le responsable et donner l’impression d’avoir les mains libres, qu’il n’y a rien sous ce haïk, sinon une pauvre femme ou une insignifiante jeune fille. Il ne s’agit plus seulement de se voiler. Il faut se faire une telle « tête de Fatma » que le soldat soit rassuré : celle-ci est bien incapable de faire quoi que ce soit.

Très difficile. Et les policiers qui interpellent juste à trois mètres de vous une femme voilée qui ne semble pas particulièrement suspecte. Et la bombe, on a deviné à l’expression pathétique du responsable qu’il s’agissait de cela, ou le sac de grenades, retenus au corps par tout un système de ficelles et de courroies. Car les mains doivent être libres, nues exhibées, présentées humblement et niaisement aux militaires pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Montrer les mains vides et apparemment mobiles et libres est le signe qui désarme le soldat ennemi.
Le corps de l’Algérienne qui, dans un premier temps s’est dépouillé, s’enfle maintenant. Alors que dans la période antérieure, il fallait élancer ce corps, le discipliner dans le sens de la prestance ou de la séduction, ici il faut l’écraser, le rendre difforme, à l’extrême le rendre absurde. C’est, nous l’avons vu, la phase des bombes, des grenades, des chargeurs de mitraillettes.

Or, l’ennemi est prévenu, et dans les rues, c’est le tableau classique de femmes algériennes collées au mur, sur le corps desquelles on promène inlassablement les fameux détecteurs magnétiques, les « poêles à frire ». Toute femme voilée, toute Algérienne devient suspecte. Il n’y a pas de discrimination. C’est la période au cours de laquelle, hommes, femmes, enfants, tout le peuple algérien expérimente tout à la fois son unité, sa vocation nationale et la refonte de la nouvelle société algérienne.

Ignorant ou feignant d’ignorer ces conduites novatrices, le colonialisme français réédite à l’occasion du 13 Mai sa classique campagne d’occidentalisation de la femme algérienne. Des domestiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arrachées de leurs foyers, des prostituées, sont conduites sur la place publique et symboliquement dévoilées aux cris de : « Vive l’Algérie française ! » Devant cette nouvelle offensive réapparaissent les vieilles réactions. Spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle.

Derrière ces réactions psychologiques, sous cette réponse immédiate et peu différenciée, il faut toujours voir l’attitude globale de refus des valeurs de l’occupant, même si objectivement ces valeurs gagneraient à être choisies. C’est faute d’avoir saisi cette réalité intellectuelle, cette disposition caractérielle (c’est la fameuse sensibilité du colonisé) que les colonisateurs ragent de toujours « leur faire du bien malgré eux ». Le colonialisme veut que tout vienne de lui. Or la dominante psychologique du colonisé est de se crisper devant toute invitation du conquérant. En organisant la fameuse cavalcade du 13 Mai, le colonialisme a obligé la société algérienne à retrouver des méthodes de lutte déjà dépassées.

Dans un certain sens, les différentes cérémonies ont provoqué un retour en arrière, une régression.
Le colonialisme doit accepter que des choses se fassent sans son contrôle, sans sa direction. On se souvient de la phrase prononcée dans une Assemblée Internationale par un homme politique africain. Répondant à la classique excuse de l’immaturité des peuples coloniaux et de leur incapacité à se bien administrer, cet homme réclamait pour les peuples sous-développés « le droit de se mal gouverner ». Les dispositions doctrinales du colonialisme dans sa tentative de justifier le maintien de sa domination acculent presque toujours le colonisé à des contre-propositions tranchées, rigides, statiques.

Après le 13 Mai, la voile est repris, mais définitivement dépouillé de sa dimension exclusivement traditionnelle.
Il y a donc un dynamisme historique du voile très concrètement perceptible dans le déroulement de la colonisation en Algérie. Au début, le voile est mécanisme de résistance, mais sa valeur pour le groupe social demeure très forte. On se voile par tradition, par séparation rigide des sexes, mais aussi parce que l’occupant veut dévoiler l’Algérie. Dans un deuxième temps, la mutation intervient à l’occasion de la Révolution et dans des circonstances précises. Le voile est abandonné au cours de l’action révolutionnaire. Ce qui était souci de faire échec aux offensives psychologiques ou politiques de l’occupant devient moyen, instrument. Le voile aide l’Algérienne à répondre aux questions nouvelles posées par la lutte.

L’initiative des réactions du colonisé échappe aux colonialistes. Ce sont les exigences du combat qui provoquent dans la société algérienne de nouvelles attitudes, de nouvelles conduites, de nouvelles modalités d’apparaître.» (Frantz Fanon, L'An V de la révolution algérienne)

L'Empire et les pirates





« Si les lois de Nuremberg étaient appliquées, tous les présidents américains d'après guerre auraient été pendus...» (Noam Chomsky)

De l'universalisme à réinventer


« Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné. Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’ « universel ». Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent...» (Aimé Césaire)



Sihem Habchi et le syndrome de Tarzan

« Dans toutes société, dans toute collectivité, existe, doit exister un canal, une porte de sortie par où les énergies accumulées sous forme d’agressivité, puissent être libérées. C’est ce à quoi tendent les jeux dans les Institutions d’enfants, les psychodrames dans toutes les cures collectives et, d’une façon plus générale, les hebdomadaires illustrés pour les jeunes, - chaque type de société exigeant naturellement une forme de catharsis déterminée. Les histoires de Tarzan, d’explorateur de douze ans, de Mickey, et tous les journaux illustrés, tendent à un véritable défoulement d’agressivité collective. Ce sont des journaux écrits par des Blancs, destinés à de petits Blancs. Or le drame se situe ici. Aux Antilles, et nous avons tout lieux de penser que la situation est analogue dans toutes les autres colonies, ce sont ces mêmes illustrés qui sont dévorés par les jeunes indigènes. Et le Loup, le Diable, le Sauvage sont toujours représentés par un nègre ou un Indien, et comme il y a toujours identification avec le vainqueur, le petit nègre se fait explorateur, aventurier, missionnaire "qui risque d’être mangé par les méchants nègres" aussi facilement que le petit Blanc…. » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs)

Gil Scott Heron annule son concert à Tel Aviv

Fils d’une bibliothécaire et du footballeur jamaïcain Gil Heron, également connu sous le nom de Black Arrow (flèche noire) lorsqu’il portait le maillot du club du Celtic FC, le célèbre club de football de Glasgow (Ecosse), Gil Heron est un artiste reconnu pour ses performances musicales (jazz, soul et funk), qui ont donné naissance au rap, mais aussi pour ses textes traduisant la réalité de la rue, de « sa » rue, les problèmes politiques et sociaux, il s’est imposé comme défenseur de la cause noire américaine dès la fin des années 60 en décrivant la misère, la violence et la drogue qui ravagent les ghettos, en critiquant la politique américaine (et notamment le gouvernement de Nixon), et luttera dans les années 1980 contre l’Apartheid sud-africain.

Lettre de Scottish Palestine Solidarity Campaign

Cher Gil Scott Heron,

Ta décision de ne pas jouer pour des soldats israéliens en permission, dans le régime d’apartheid israélien est importante. Elle donnera l’espoir aux Palestiniens emmurés dans leurs ghettos, ou les prisons israéliennes, qu’ils ne sont pas oubliés du reste du monde. Elle fera savoir aux Israéliens qu’ils ne peuvent pas continuer à assassiner et à opprimer éternellement tout un peuple.

La Campagne Ecossaise de Solidarité avec la Palestine te remercie de soutenir l’appel palestinien au boycott d’Israel. Malcolm X comprenait bien le lien existant entre le racisme anti-Noirs aux Etats-Unis et le déni de liberté pour les peuples colonisés, y compris les Palestiniens.

Tu as dit que tu ne jouerais pas à Tel Aviv "jusqu’à ce que tout le monde puisse venir". Ce sont des mots d’une grande force, qui remonteront le moral des Palestiniens empêchés de circuler librement, et qui n’auraient pu s’approcher de ton concert. Te produire à Tel Aviv aurait amené leurs geôliers en congé, les assassins de leurs proches, à se sentir confortés dans leurs exactions et dans leur "supériorité" européenne vis à vis des autochtones Palestiniens.

Solidairement,

Mick Napier

Chair, Scottish Palestine Solidarity Campaign

c/o Peace & Justice Centre - 2 Princes St - Edinburgh EH2 4BJ - chair@scottishpsc.org.uk

Site en français de Gil Sott Heron : http://gilscottheron.free.fr/

(Traduction en Français par CAPJPO-EuroPalestine)

La persistance de la question palestinienne

La persistance de la question palestinienne est un recueil d’articles rédigés par Joseph Massad - et récemment traduits en français par Joëlle Marelli aux éditions La fabrique (2009). L’ouvrage ne contient que deux textes assez courts mais néanmoins très efficaces, voire indispensables à l’intelligence de la “question palestinienne”.

En effet, Joseph Massad - qui enseigne les sciences politiques à l’Université de Columbia - déploie dans le premier article une thèse puissante, à contre-courant des idées reçues : la question palestinienne et la question juive sont une seule même question. Le sionisme apparait alors comme un antisémitisme qui, au lieu d’altériser les Juifs, a pris les Arabes pour cible. La résolution sioniste de l’antisémitisme européen dans la création de l’Etat d’Israël s’est donc opérée selon un déplacement du “sémitisme” - invention européenne du XIXème siècle dont Massad démonte rigoureusement les présupposés (racistes).

Le second article, qui s’intitule “Oublier le sémitisme”, montre plus particulièrement comment l’usage de la catégorie “abrahamique” au coeur des philosophies d’Emmanuel Levinas et de Jacques Derrida, autorise l’un à élaborer une éthique anti-palestinienne et l’autre à nier la violence du colonialisme israëlien - alors même que cette notion devait idéalement réconcilier les Gens du Livre.

Comment a pu s’opérer un tel transfert ? Comment les victimes juives de l’antisémitisme européen ont-elle pu ainsi impunément recycler l’idéologie de leurs bourreaux - ces principes nationalistes européens qui allaient précisément permettre aux sionistes d’inventer Israël comme une nation possédant sa propre terre ? S’il développe les raisons politiques d’un tel renversement, Massad passe trop vite sur ce point pourtant central de la transmission d’une haine de soi culturelle aux colonisés :

“Instruit par la Renaissance et les Lumières, le colonialisme européen allait transmettre à tous ses colonisés une semblable haine de soi culturelle, les invitant à prendre pour modèle la culture européenne éclairée.”
Sans doute le format du texte - un article publié dans une revue - ne permet-il pas de creuser cette piste, et de l’élargir à d’autres histoires coloniales.

Il n’en demeure pas moins que l’exposé de Massad est précis et rigoureux. Les thèses qu’il déploie sont systématiquement justifiées, illustrées par des sources elles-mêmes israëliennes. Ainsi, lorsqu’il avance que les sionistes ont épousé la vision antisémite des Juifs, il cite directement Theodor Herzl qui écrit dans son journal que les Juifs français ont “de gros nez difformes, des regards rusés et fuyants”. Cette description qui insulte les Juifs en tant que Juifs - et fait injure à l’humanité entière par ricochet - montre comment les sionistes ont voulu européaniser les Juifs, autrement dit les “civiliser”.

Dans Peaux noires masques blancs, Frantz Fanon cherche lui aussi à élucider cette haine envers les Juifs, identique à celle envers les Noirs ou envers les Arabes - ou envers une quelconque catégorie d’humains désignés comme “inférieurs”. Il montre qu’elle procède en fait d’un même mécanisme, où le dominant altérise les populations qu’il offre généreusement de hisser vers la civilisation.

Les sionistes prétendaient ainsi faire fleurir un “désert” - la terre déjà cultivée des Palestiniens désertifiée au préalable pour justifier leur entreprise d’expropriation. Cela n’est pas sans évoquer une nouvelle terrible du palestinien Ghassan Kanafani où il raconte l’histoire d’une fillette que son oncle aime à la folie. En voyage à l’étranger, l’oncle retrouve enfin l’enfant bien-aimée dans son village natal en Palestine. Celle-ci a été hospitalisée, à cause de la guerre. Il lui a acheté un présent : un très beau pantalon rouge. Au moment où il montre son cadeau, l’enfant soulève tristement sa couverture et dévoile à son oncle que ses jambes ont été amputées. Cette fillette amputée de ses jambes peut sans doute être perçue comme une métaphore de la Palestine amputée de ses terres. Kanafani ne nous raconte pas si un soldat de l’armée d’occupation a offert le pantalon à sa propre fille...

“L’image même du Juif comme vecteur de la civilisation européenne des Gentils dans une géographie barbare est constitutive de l’argumentaire politique sioniste. C’est dans ces termes que Haïm Weizmann formula le projet en 1930 : ‘ (nous) souhaitons épargner aux Arabes autant que possibles les souffrances que subit toute race arriérée à l’arrivée d’une autre nation plus avancée.’”

Massad énonce les fondements honteux de l’Etat colonial d’Israël, notamment en démontant ce qu’il appelle “l’opération palimpsestique” des sionistes, celle qui a consisté à renommer chaque lieu, à s’implanter sur les traces des vies et des mémoires palestiniennes. L’historien Tom Segev décrit ainsi le processus :

“Des hommes libres, les Arabes, partirent en exil comme de misérables réfugiés, les Juifs, s’emparèrent des maisons des exilés pour commencer leur nouvelle vie d’hommes libres.”

Chiasme douloureux de l’antisémitisme où les uns se réapproprient sans vergogne le patrimoine des autres. Récemment, un record a été enregistré qui a suscité parmi la blogosphère arabe des moqueries trop faciles : les Libanais ont produit le plat de hoummous le plus important du monde, détrônant ainsi Israël. Cette entreprise a effectivement quelquechose d’un peu ridicule et vain, elle peut prêter à sourire. Mais en même temps, c’est une petite victoire au niveau des représentations - pas tout à fait vaine, ni tout à fait grotesque, sauf peut-être pour ceux qui, n’aimant pas le hoummous, ont été écoeurés à la vue de cet énorme plat !

Comme l’écrit Massad :

Le sionisme “s’est approprié comme plats nationaux les traditions culinaires palestiniennes et pansyriennes, comme le hoummous, le falafel, le tabbouleh, le maftoul (plus connu aux Etats-Unis et en Europe sous l’appellation de ‘couscous israëlien’) et la salade villageoise palestinienne faite de légumes finement émincés (aujourd’hui appelée ‘salade israëlienne’ dans les ‘délis’ de New York).”

Le Guiness des records - tout profondément débile soit-il - participe aussi, comme tout le reste, de la politique. L’appropriation des terres, du patrimoine culturel et gastronomique ne seraient pas si efficace sans une appropriation de l’histoire. Car bien que les Palestiniens soient devenus, en quelque sorte, les Juifs des Juifs, ils n’en sont pas moins exclus de l’histoire hébraïque :

“L’appropriation sioniste de l’histoire des Hébreux palestiniens comme ancêtres des Juifs d’Europe devenus antisémites prive en réalité les Arabes palestiniens de toute connexion avec leurs antécédents hébraïques. Alors que les voisins égyptiens, jordaniens, libanais et irakiens disposent d’une histoire nationale remontant aux pharaons, aux Nabatéens, aux Phéniciens et aux Babyloniens, les Palestiniens ne peuvent rien revendiquer du passé de la Palestine. Récemment convertis à une judaïcité sans terre, ils ne peuvent accéder au passé d’une terre colonisée par des Juifs hébraïques antisémites, pas plus qu’ils ne peuvent revendiquer des ancêtres dont le sionisme a fait les ascendants exclusifs des Juifs. Cela n’est pas sans rappeler le processus par lequel les prophètes hébreux avaient été détournés par le christianisme.”

En conclusion de ce premier article, Joseph Massad énonce les exigences pratiques qui découlent de son analyse théorique. Selon lui, la résistance palestinienne doit exiger “la déseuropéanisation du Juif.” En ce sens, Joseph Massad semble assez proche d’Ella Shohat qui explique dans Le sionisme du point de vue de ses victimes juives (La Fabrique, 2006) que l’Etat colonial d’Israël repose sur un mythe orientaliste selon lequel le Moyen-Orient était “pré-moderne”. L’expression récurrente “Israël, seule démocratie du Moyen-Orient” participe de cette même mythologie eurocentrée qui représente les Arabes comme des brutes à civiliser.

Le deuxième article de Joseph Massad recadre en quelque sorte les thèses générales du premier dans le contexte particulier de l’histoire des idées - il les éprouve en les frottant au débat intellectuel. On peut mettre ce texte en perspective avec un autre article - celui d’Edward Said paru dans le Monde Diplomatique(septembre 2000), intitulé “Ma rencontre avec Jean-Paul Sartre”. Dans le papier très intéressant du Diplo, Said raconte comment le pape de l’existentialisme a éludé la question palestienne, comment il a - dans les termes de Massad - “oublié le sémitisme”. Le récit savoureux du séjour parisien d’Edward Said déboulonne au passage le mythe des intellectuels français, en voici un extrait :

“A mon arrivée, je trouvai à mon modeste hôtel du quartier latin un mot bref et mystérieux : « Pour des raisons de sécurité, disait le message, les réunions auront lieu chez Michel Foucault. » Dûment pourvu de l’adresse, je me rendis le lendemain matin au domicile de Foucault et je trouvai le vaste appartement déjà tout grouillant de monde - mais Sartre lui-même n’était pas là. Il n’y eut personne pour expliquer les mystérieuses « raisons de sécurité » qui avaient entraîné le changement d’adresse, même si, de ce fait, c’est dans un climat de conspiration dénué de toute nécessité que se déroulèrent nos discussions. Simone de Beauvoir était déjà là, avec son fameux turban, donnant à qui voulait l’entendre une conférence sur le séjour qu’elle allait faire à Téhéran avec Kate Millett, où elles prévoyaient de manifester contre le tchador. L’ensemble me frappa par sa condescendante stupidité, et malgré mon désir de savoir ce qu’elle avait à dire, je vis qu’elle était particulièrement imbue d’elle-même et particulièrement inaccessible à toute discussion à ce moment-là. D’ailleurs, elle partit une heure plus tard environ (juste avant l’arrivée de Sartre), et on ne la revit plus.

Michel Foucault était présent, mais il me fit rapidement comprendre qu’il n’avait rien à dire sur le thème du séminaire, et qu’il allait très vite partir, comme tous les jours, se plonger dans son travail de recherche à la Bibliothèque nationale.”


Le thème du séminaire qui semble ennuyer Michel Foucault, c’est la Palestine. La plupart des autres invités - qui sont de fervents supporters de la colonisation israëlienne - empêchent Said de développer son argumentation. Voici un autre passage du texte :

“Sartre est effectivement resté constant dans son philo-sionisme fondamental. Peur de passer pour antisémite, sentiment de culpabilité devant l’Holocauste, refus de s’autoriser une perception en profondeur des Palestiniens comme victimes en lutte contre l’injustice d’Israël, ou quelque autre raison ? je ne le saurai jamais. Tout ce que je sais, c’est que, dans sa vieillesse, il n’était guère différent de ce qu’il avait été jadis : la même amère source de déception pour tout Arabe, Algérien excepté, qui admirait à juste titre ses autres positions et son œuvre. Bertrand Russell assurément fit mieux : dans ses dernières années, où il fut pourtant orienté, et même, selon certains, totalement manipulé par mon camarade de classe de Princeton et ancien ami Ralph Schoenman, il prit effectivement des positions passablement critiques à l’égard de la politique d’Israël envers les Arabes.

Pourquoi les grands hommes, dans leur vieillesse, succombent-ils tantôt aux artifices d’un cadet, tantôt à une sorte de rigidité qui les enferme dans une conviction politique intangible ? C’est une pensée démoralisante, mais il y a de ça dans le cas de Sartre. A l’exception de l’Algérie, la justesse de la cause arabe ne lui fit jamais grande impression, peut-être à cause d’Israël, ou alors du fait d’une absence élémentaire de sympathie, liée à des raisons culturelles ou éventuellement religieuses, je ne sais. Dans ce domaine, il était radicalement différent de son idole, Jean Genet, son vieil ami, qui célébra son étrange passion pour les Palestiniens en séjournant longtemps parmi eux, mais aussi en écrivant l’extraordinaire "Quatre heures à Sabra et Chatila" ainsi que "Le Captif amoureux".

Un an après notre brève et décevante rencontre à Paris, Sartre était mort. Je me rappelle très vivement avec quelle tristesse je pleurai sa disparition.”


L’attitude de Sartre vis-à-vis des Palestiniens est assez comparable à celle d’Emmanuel Levinas et de Jacques Derrida, telles que décrites par Joseph Massad. Emmanuel Levinas a singulièrement développé une éthique puissante en apparence, mais qui s’effrite sitôt éprouvée par le réel. Une éthique de l’infini qui trouve paradoxalement sa limite dans l’autre palestinien. En effet, Massad rapporte que lorsque l’on interroge le philosophe après les massacres de Sabra et Chatila, ce dernier élude d’une manière assez obscène la question, et qu’il va jusqu’à justifier ce qui est advenu aux “autres” Palestiniens. N’ont-ils pas eux aussi des visages ? Dans Ethique et Infini (Fayard, 1982), Levinas écrivait : “La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue bien que d’une nudité décente : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve est qu’on essaie de la masquer en se donnant des poses, une contenance.” La pauvreté essentielle des visages des Palestiniens réfugiés n’a manifestement pas touché ce penseur dont l’éthique, au final, est à géométrie variable - selon que vous serez juif ou musulman, les jugements des philosophes vous rendront blanc ou noir ! L’autre discours que Massad déconstruit est celui de Derrida. Il montre comment “l’abrahamique” derridien est une notion orientaliste projetée sur l’Islam :

“Le Coran (...) ne fait aucune mention de religions ou de fois ‘abrahamique’ ou ‘abrahamanique’ selon le terme utilisé par Said dans l’Orientalisme, et l’invocation coranique ‘millat ibrahim’ qui embrasse tous les prophètes d’Abraham à Muhammad, souvent invoquée à l’appui de la notion de ‘religions abrahamiques’, n’était pas nécessairement, voire pas du tout un geste visant à inclure dans ce groupement le christianisme et le judaïsme en tant que religions (...) S’il est vrai que le Coran prend la relève des écritures du judaïsme et du christianisme, il n’appelle pas pour autant les musulmans à prendre la relève des juifs et des chrétiens, mais plutôt à les inclure en tant que peuple du Livre.”

La notion “abrahamique” ainsi développée permet d’oublier le sémitisme, Derrida refuse d’articuler la question palestinienne à la question juive. Le vol colonial sioniste s’apparente, selon lui, à la violence originelle propre à la fondation d’un Etat. Il minimise donc l’impact des violences sionistes, tout en imputant la faute à l’Islam - alors même que, comme le souligne Massad, “la lutte contre le sionisme a toujours été partagée par les musulmans et les chrétiens palestiniens et arabes (...)” Enfin, Massad offre une analyse intéressante du recours à la justice par Derrida, lorsque celui-ci refuse de critiquer le colonialisme israëlien - alors qu’il condamne sans la moindre hésitation l’apartheid en Afrique du Sud, ne s’inquiètant pas d’une “justice” entre ceux qui commettent la ségrégation et ceux qui la subissent :

“Ce n’est pas une notion de justice aristotélicienne ou marxienne qu’invoque ici Derrida, en vertu de laquelle la justice signifie traiter également des gens égaux et inégalement des gens inégaux. Il semble plutôt s’engager en faveur d’une conception bourgeoise libérale de la justice, selon laquelle il convient de traiter également les égaux et les inégaux.”

Force est de constater la justesse, l’utilité voire l’urgence de la critique déployée par Joseph Massad dans son recueil - car les effets d’une analyse aussi puissante vont au-delà des spéculations philosophiques. Chaque lecteur, chaque lectrice, dans son souci de démêler le vrai du faux, est convoqué et incité à ne pas céder à la facilité qui consisterait à dénigrer l’Autre sur la base de jugements racistes foireux. Il s’agit bien d’articuler politiquement la question palestinienne à la question juive - pour trouver peut-être une communauté dans la quête de justice.

Princesse de Clèves

Le Général Dumas, symbole de l'abolition de l'esclavage

L’esclavage a été officiellement aboli en France en 1848. Mais le racisme, qu’il produisit et qui fut le ciment du système esclavagiste, se porte toujours bien. À travers la prospérité de ce préjugé, l’esclavage se poursuit, sous d’autres formes. Inutile de préciser que le racisme vise d’abord les Africains et leurs descendants et qu’il a été étendu ensuite à d’autres catégories d’opprimés pour justifier d’autres oppressions. C’est pourquoi la commémoration de l’abolition de l’esclavage, crime fondamental contre l’humanité, est nécessaire pour montrer à tous que le racisme, qui peut frapper tout individu, quelle que soit sa couleur, n’est que la conséquence d’une forme particulièrement odieuse d’exploitation-extermination fondée sur la couleur et non pas la cause de cette exploitation-extermination. C’est pour justifier la déportation et l’exploitation des Africains qu’on a « inventé » leur couleur, censée, pour les oppresseurs, les unifier dans la différence et l’infériorité. Ce n’est pas parce que le préjugé de couleur était déjà répandu que la déportation et l’exploitation ont pu se produire, c’est le crime qui s’est ensuite justifié par de tels faux-semblants. Lorsqu’ils n’ont pas l’audace d’exhiber ouvertement leurs convictions, on reconnaît les racistes à trois signes : ils affirment l’existence de races humaines, ils déclarent que le racisme est inscrit dans la nature de l’homme, ils cherchent à occulter ou à minimiser le poids de l’esclavage dans l’histoire. Si la réfutation des deux premières affirmations se fait sur le terrain philosophique et épistémologique, ce qui est un long travail de spécialiste, la commémoration de l’abolition de l’esclavage est un des moyens les plus simples pour révéler l’importance de l’esclavage, montrer qu’il est la racine de l’arbre généalogique du racisme et lutter contre ce fléau. Ceux qui cherchent à faire de la commémoration de l’esclavage une journée de promotion de la « diversité » ou d’une couleur particulière sont des imposteurs qui servent en fait le racisme. Tant que le racisme n’est pas éradiqué, ce qui est parfaitement envisageable puisqu’il n’est que le fruit de l’ignorance, la promotion de la « diversité » n’est qu’un moyen supplémentaire de renforcer les discriminations en imposant aux ignorants la croyance qu’il y aurait plusieurs espèces d’hommes. Ce que les racistes avancent comme un remède est une manière de renforcer le mal. La meilleure manière de commémorer l’abolition d’un crime qui est nié ou ignoré, c’est de fédérer la population autour de héros symboliques qui sont encore victimes du racisme, après l’avoir été de l’esclavage. Le général Dumas est, à cet égard, la figure la plus significative. Né esclave en Haïti, il est devenu une figure majeure de la Révolution française, avant d’être victime du racisme d’État soutenu par Bonaparte, qui remit en place le code noir en 1802. J’ai suffisamment démontré la réalité du crime de Napoléon. Il est temps maintenant de rendre hommage à ses victimes. Il y a trois mois, après que ma dénonciation d’un film anti-Dumas, on entendit, à grand renfort de communiqués, certaines voix blâmer principalement le choix de l’acteur censé représenter Alexandre Dumas, ce qui n’était qu’un des aspects du problème. On aimerait bien entendre les mêmes voix appeler aujourd’hui à se rassembler autour du père de l’écrivain, qui inventa ce nom d’Alexandre Dumas. C’est à juste titre que le seul monument symbolisant l’esclavage sur la voie publique à Paris lui est dédié. Seul un héros de ce calibre, seul un monument de cette importance peut rassembler assez de monde pour que le racisme enfin, après l’esclavage, puisse être déclaré crime contre l’humanité. C’est la raison de la journée du 10 mai. C’est pourquoi j’appelle au rassemblement de tous les antiracistes, et particulièrement des victimes du racisme, des descendants des victimes de l’esclavage, mais aussi des victimes de la colonisation, devant les fers brisés symbolisant le général Dumas et à travers lui l’abolition de l’esclavage et du racisme, place du général-Catroux à Paris dès 16 heures 30, le 10 mai 2010.

Claude Ribbe