Lettre ouverte à Caroline Fourest

Cela fait maintenant cinq années que je vous vois vous acharner contre Tariq Ramadan de façon obsessionnelle et éhontée. Aujourd’hui, je vous écris, non pas dans le but de vous dire ce que je pense de cet homme, mais ce que je pense de ce que vous faites. C’est votre démarche que je vais critiquer. Je n’ai ni le temps ni l’envie de répondre dans les détails à ce que vous déblatérez à son propos, pourtant, je le pourrais sans aucun problème. Je pourrais démonter, point par point chaque accusation que vous portez contre lui. Votre technique de manipulation est vraiment simple à démonter. Ça vole tellement bas !

En effet, vous prétendez tirer vos « citations » de Tariq Ramadan, de manière objective, à partir de cassettes et vous dites aux gens que ces cassettes sont très difficiles à obtenir. Autrement dit, vous essayez de faire croire que vous avez fait un énorme travail d’investigation pour obtenir ces enregistrements. Laissez-moi rire ! La vérité est que ces cassettes sont disponibles dans toutes les librairies musulmanes, que vous les avez vous-mêmes achetées là et que vous en faites des citations tronquées, sorties de leur contexte et ornées de vos analyses bidons, anachroniques et islamophobes. J’ai entrepris moi-même un travail de transcription fidèle de ces enregistrements de conférences et j’espère pouvoir un jour publier ces textes dans une compilation.

En fait, si ! Je vais vous dire ce que je pense de Tariq Ramadan. Car même si vous ne le méritez pas, ceux qui vous lisent et se questionnent, ceux que vous avez évoqués chez Frédéric Taddeï le 16 novembre dernier, eux, le méritent. Les gens victimes de votre désinformation sont victimes du système politique actuel qui ne tend les micros qu’à ceux qui l’arrangent. Vos lecteurs méritent donc d’entendre un autre son de cloche. Je les invite d’ailleurs à aller voir Tariq Ramadan en conférence et à ne pas hésiter à aller discuter avec lui après celles-ci. Il est toujours ouvert au dialogue. La preuve, c’est qu’il a daigné dialoguer avec vous.

J’ai rencontré Tariq Ramadan il y a presque six ans. Je l’avais contacté par Internet au moment où il se faisait attaquer de toute part après avoir publié un texte intitulé « Les nouveaux intellectuels communautaires ». Son propos politique m’intéressait mais, à l’instar des gens qui vous lisent, j’avais une appréhension quasi phobique à discuter avec une personne qui s’exprime à partir de références religieuses et plus précisément islamiques. J’avais des raisons objectives (contrairement à vous) d’être dans cet état. Etant Algérienne exilée en France pendant les années 90, j’avais depuis l’âge de huit ans subi au quotidien la pression des radicaux dans mon pays. Je ne rentrerai pas ici dans des détails qui pourraient vraiment vous montrer à quel point je pouvais être allergique au discours politico-religieux car je n’ai pas entrepris cette rédaction pour parler de moi.

J’ai donc rencontré Tariq Ramadan pendant la période où il a été le plus médiatisé et attaqué. Il a pris deux heures pour rencontrer une inconnue, une simple personne, sans aucun pouvoir ni importance, qui demandait juste une confrontation d’idées. Bien qu’acquise à ce qu’il avait pu dire sur les intellectuels pro-israéliens, j’ai, pendant deux heures, testé sa tolérance religieuse. Depuis six ans, je la teste.

Cette rencontre m’a donné de nombreuses leçons sur les préjugés. Je lui ai dit mes doutes et mes questions. Il connait mes points de vue et n’a jamais au grand jamais tenté de me convaincre de quoi que ce soit. Tout ce qu’il m’a dit de religieux depuis six ans, c’est : « que Dieu te protège ». Il ne juge pas, il accompagne et n’impose rien. Que ceux qui vous lisent sachent que Tariq Ramadan est un homme simple, ouvert, plein d’humour et vit vraiment avec notre temps. Aucun rapport avec le personnage sombre, archaïque et douteux que vous tentez de décrire. Tout ce que vous dites est ridicule quand on le connaît, quand on l’écoute et quand on le lit, avec son propre esprit d’analyse.

On n’a pas besoin de vous Caroline Fourest pour comprendre un homme qui parle d’une manière on ne peut plus claire et explicite. Personnellement, j’ai même assisté à des formations qu’il a données en banlieue parisienne sur la manière dont les Musulmans doivent s’investir dans l’espace public et il n’y avait dans ses paroles que des critiques envers ces musulmans-là pour les pousser à s’investir davantage, à partir de leurs références et avec le message de paix et d’ouverture qu’offre l’islam, dans l’espace public afin de combattre l’injustice sociale en France. Je l’ai vu à de multiples reprises critiquer violemment la tendance de renfermement sur soi qu’ont certains musulmans. Que voulez-vous de plus ? Ou plutôt, que ne voulez-vous pas ? Les entendre ces gens-là sans doute ! Qu’ils viennent avec d’autres références que les vôtres défendre les droits des Français de tous horizons. C’est cela qui vous dérange.

Il y a une chose qui m’a marquée dans le discours de Tariq Ramadan, c’est qu’il n’utilise jamais le verbe « tolérer ». Pour lui, tolérer est déjà une forme de rejet. Il parle de « respect » des personnes quelles que soient leurs orientations religieuses, politiques ou sexuelles. Il parle de respect. Tu existes, j’existe, tu as tes particularités et tes croyances, j’ai les miennes, on se respecte, on vit ensemble. C’est ce que dit Tariq Ramadan et vous, vous êtes une menteuse. Il maîtrise son verbe et vous le caricaturez sciemment, il est précis et fin et votre critique est grossière et malhonnête. Vous faites l’idiote, celle qui aimerait bien le comprendre mais qui n’y arrive pas, alors que vous comprenez parfaitement. S’il y en a un qui travaille chaque jour pour le vivre ensemble, c’est lui. S’il y en a une qui perd son temps parce qu’elle n’arrivera jamais à détruire le libre arbitre et la pensée autonome des gens, c’est vous !

Par ailleurs, la droiture, la persévérance et le calme de Tariq Ramadan sont impressionnants. C’est un ouvrier de l’ouverture. Il se décrit lui-même comme un pont qui tente de faire en sorte que les cultures, non pas coexistent, mais s’ouvrent l’une à l’autre et vivent ensemble dans le respect. Il explique la laïcité aux Musulmans français, leur dit en permanence que celle-ci ne s’oppose en aucune façon à leur religion et qu’ils doivent respecter les lois du pays dans lequel ils vivent. Il dit aux Français que l’islam n’est pas là pour menacer leur existence et qu’en se renseignant un peu, ils verront que ce n’est ni la religion d’indigènes barbares ni celle de terroristes obscurs. Voilà ce qu’il dit. Il travaille avec acharnement depuis plus de vingt ans à faire entendre une voix islamique de paix et de dignité. Cessez de mentir !

Parlons de vous maintenant. Tariq Ramadan a fait preuve d’un calme remarquable en face de vous chez Frédéric Taddeï. N’importe quelle personne qui a les mêmes positions que lui, et nous sommes des milliers et des milliers, ne vous en déplaise, serait sortie de ses gonds au bout de quelques minutes. Vous avez fait preuve d’une malhonnêteté intellectuelle comme j’en ai rarement vu. Il ne pouvait ouvrir la bouche sans que vous ne soyez, en bruit de fond, en train de commenter d’une façon cynique et autoritaire. Pour qui vous prenez-vous exactement ? Vous parlez comme si vous déteniez la vérité absolue sur toute chose. Vous parlez « au nom des Algériens » ? Mais vous rigolez ou quoi ? C’est grave de dire ça vous savez ? Pour qui vous prenez-vous ? Qui êtes-vous ? Je vais vous dire qui vous êtes : vous êtes une personne ingrate qui ne doit son existence médiatique qu’à l’homme à terre sur lequel vous êtes en train de boxer depuis cinq ans. Lâcheté. Heureusement que cet homme n’est pas réellement à terre, que sa base - un nous, divers et variés - ne le laissera pas tomber.

Caroline Fourest, voici maintenant ce que je pense de votre démarche :
Je pense que Tariq Ramadan est votre fonds de commerce. Vous n’existez qu’à travers lui. Vous savez pertinemment que son nom fait vendre. Vous savez également que Tariq Ramadan n’est pas un radical mais l’avouer vous ferait disparaître, donc, choix pro, mieux vaut persévérer dans le mensonge.

La faiblesse de votre éthique est pitoyable. Vous ne méritez que l’indifférence et quand vous aurez fini de vous agiter, j’espère que vous réaliserez que vous êtes totalement passionnée par Tariq Ramadan. Je ne connais rien en psychologie mais je trouverais intéressant qu’on analyse votre comportement convulsif au service du ronronnement médiatique qui se croit dominant.
Vous ne dominez rien, vous ne touchez personne.

Le jour où vous vous réveillerez, posez-vous juste cette question :
De Tariq Ramadan et vous, de qui se souviendront les gens, l’histoire, les librairies, les bibliothèques ?

Vous avez déjà perdu… et vous le savez… et c’est ce qui vous rend si haineuse.

Meriem Laribi, enseignante de français

Identité nationale : refusons un débat posé en termes xénophobes !

Le lancement du débat sur l'identité nationale est-il un acte politique ou seulement politicien ? Dans le contexte de la campagne pour les élections régionales de 2010 et de l'accumulation de sondages d'opinion qui lui sont défavorables, chacun devine que le gouvernement cherche à exploiter les peurs des Français en reliant les thèmes de l'étranger et de la sécurité, de même que ceux du communautarisme et de la condition des femmes.

Mais n'y aurait-il pas, par ailleurs, un débat politique de fond qu'on ne saurait refuser par principe ? Beaucoup le pensent. Toutefois ils risquent de le regretter quand ils découvriront la façon dont ce débat aura été organisé concrètement.
Pour le comprendre, il faut lire la circulaire envoyée aux préfets le 2 novembre par le ministre de l'immigration, de l'intégration et de l'identité nationale, Eric Besson, leur demandant "d'organiser et de présider" partout en France des débats locaux sur l'identité nationale, et dont la synthèse sera ensuite imposée par le gouvernement comme le résultat de cette vaste consultation des Français.

On y découvre une liste de préjugés et de fausses évidences définissant par avance l'identité nationale alors que l'on prétend la mettre en débat. Beaucoup de sujets sont abordés, mais le thème de "l'étranger" est en réalité central. Et certaines questions formulées à ce sujet sont orientées, choquantes et inacceptables. Détaillons celle-ci : "Comment éviter l'arrivée sur notre territoire d'étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers (travail clandestin, délinquance) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l'ensemble des étrangers ?" On trouve ici, condensés dans une même phrase, tous les poncifs du discours xénophobe.

1 - Les sans-papiers seraient nécessairement arrivés irrégulièrement. En réalité, l'irrégularité du séjour ne suppose pas l'entrée illégale. Les dernières réformes ont précarisé le statut des étrangers résidant en France, les faisant basculer dans l'irrégularité pour des motifs de plus en plus nombreux (polygamie, séparation du couple, fin du contrat de travail, rejet de la demande d'asile, fin des études, etc.).

2 - Les sans-papiers auraient nécessairement des conditions de vie précaires. C'est la fameuse "misère du monde" et ce n'est pas totalement faux. Toutefois, en réalité, si leur situation administrative est nécessairement précaire, les sans-papiers peuvent aussi être qualifiés, intégrés, travailler, avoir un logement et payer des impôts.

3 - Cette précarité serait forcément source de travail clandestin. Ce n'est pas totalement faux. Toutefois, en réalité, nombre de sans-papiers travaillent avec un vrai contrat de travail et sont déclarés. Au demeurant, le "travail au noir" n'est pas réservé aux étrangers irréguliers. Il est au contraire assez répandu (garde d'enfants, cours du soir, ménage, couture, repassage, aide à domicile, etc.).

4 - Cette précarité serait forcément source de délinquance. C'est le vieux thème d'extrême droite, étranger = délinquance, dissimulé sous le masque de l'apitoiement sur la pauvreté. En réalité, les clandestins sont bien sûr tous délinquants au sens administratif (absence de papiers). Mais pour le reste, leur particularité est généralement d'être au contraire très respectueux de l'ordre public pour ne pas se faire remarquer.

5 - Cela entretient la suspicion de la population à l'égard de l'ensemble des étrangers. Cette idée que la lutte contre les immigrés clandestins permettrait aux immigrés légaux d'être acceptés et de s'intégrer est une idée fausse. D'abord le discours xénophobe, même limité aux clandestins, ne peut qu'alimenter une xénophobie plus générale (il n'est qu'à voir les discours sur la religion musulmane et ses "signes ostensibles"). Ensuite, les pratiques policières qui découlent de la lutte contre l'immigration clandestine touchent en réalité tous les Français dont la peau n'est pas blanche. L'exemple le plus évident est le contrôle d'identité sur la voie publique, autrement dit le contrôle au faciès.

Ainsi, ce débat sur "l'identité nationale" n'est pas seulement contestable sur le fond, il l'est aussi et d'abord sur la méthode. La lecture de la circulaire Besson montre que les conclusions sont largement écrites d'avance. Non seulement la circulaire formule les questions qui seront débattues, mais elle se termine de surcroît par une liste de quinze propositions précises qui, comme par hasard, concernent dans 11 cas sur 15 les étrangers (le reste consiste en cours d'instruction civique, en obligation pour les enfants de chanter régulièrement La Marseillaise et pour les bâtiments publics d'arborer le portrait de Marianne et le drapeau tricolore).

Cela indique bien le niveau réel du débat qui est proposé et le fond de la pensée de ceux qui l'ont conçu. Et qui pourrait élever ce débat, le sortir de ces cadres étriqués aux accents xénophobes ?

A aucun moment il n'est requis la présence des chercheurs spécialistes de la société française, capables d'aider à objectiver son histoire et sa composition actuelle, pas plus que la présence de représentants des divers partis politiques, syndicats professionnels, grandes associations nationales, institutions religieuses ainsi que les diverses "communautés" pourtant évoquées dans la circulaire.

Dans ces débats, il est seulement demandé aux intendants du prince de recueillir attentivement les peurs du "bon peuple" pour pouvoir ensuite le rassurer en lui parlant de la "fierté d'être français". Non, décidément, les dés sont pipés, il s'agit une manipulation et nous appelons nos concitoyens à contester ces procédés politiciens rétrogrades qui menacent davantage qu'ils ne servent la cohésion sociale en réactualisant le bon vieux manichéisme opposant deux entités mythiques : la "communauté nationale" et les "corps étrangers" qui la menaceraient.

Christophe Daadouch, juriste ;
Laurent Mucchielli, sociologue ;
François Dubet, sociologue ;
Jean-Pierre Dubois, président de la LDH ;
François Geze, éditeur ;
Véronique Le Goaziou, sociologue ;
Claire Lévy-Vroeland, sociologue ;
Gérard Marle, prêtre ;
Stéphane Maugendre, président du GISTI ;
Antoine Math, économiste ;
Marwan Mohammed, sociologue ;
Richard Moyon, co-fondateur de RESF ;
Marie NDiaye, écrivain ;
Laurent Ott, éducateur ;
Pierre Piazza, politiste ;
Philippe Rigaut, sociologue ;
Serge Slama, juriste ;
Alexis Spire, sociologue ;
Jérémie Wainstain, chef d'entreprise ;
Vincent Tiberj, politiste ;
Pierre Tritz, prêtre.

Voir aussi : « Nous ne débattrons pas ! »

Exposition : un siècle d'histoire culturelle des Maghrébins en France

Sportifs, chanteurs, peintres, romanciers, hommes politiques, syndicalistes, acteurs ou poètes… Célèbres pour quelques-uns, méconnus pour la plupart : ils ont fait notre histoire. À travers la musique, le cinéma, la littérature, les arts plastiques, le théâtre, mais également la vie politique, cette rétrospective retracera un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France. Prenant en compte toutes les facettes de cette histoire, des orchestres judéo-musulmans encore actifs au début des années 1970, en passant par les mouvements d’indépendances jusqu’aux années 2000, cette exposition raconte la longue histoire de l’enracinement des Maghrébins de France. Une histoire entamée dès la moitié du XIXe siècle, une histoire qui s’écrit encore aujourd’hui.

Mobilisant les avancées les plus récentes de la recherche et des dizaines de fonds d'archives inédites, cette exposition raconte une histoire méconnue : celle du long et complexe processus d'enracinement des Maghrébins en France. Utilisant notamment les partitions et textes des chanteurs de l'immigration, qui se comptent au final par centaines, mais aussi les matériaux qu'offrent la littérature, le cinéma, les arts plastiques ou l'histoire sociale, l'exposition restitue au plus près la vie sociale, politique et culturelle de communautés de plus en plus dynamiques avec quatre partis pris :

- embrasser l’histoire sur le long cours, en partant des pionniers de la moitié du XIXe siècle aux mutations radicales de ces dernières décennies.
- raconter cette histoire du point de vue des populations dont on parle, sans négliger leur environnement, d’où le choix de privilégier dans la scénographie les supports culturels, témoins premiers du long processus d’enracinement et de ses épreuves – les deux conflits mondiaux, la colonisation puis les guerres d’indépendance, la sédentarisation inéluctable et toujours en question, etc.
- raconter ce siècle à partir des itinéraires de personnalités et de personnages, maghrébins ou français, qui en ont été les acteurs encore trop souvent méconnus : de l’Emir Abdelkader, fêté par Napoléon III et le Grand Orient, aux marcheurs de 1983, du Kabyle Ahmed Ben Amar El Gaïd, fondateur du Cirque Amar, aux vedettes d’aujourd’hui.
- passer enfin de la mémoire à l’histoire, sans négliger ni les conflits ni les rencontres et les métissages et en prenant en compte toutes les facettes, des orchestres judéo-musulmans, encore actifs au début des années 1970, aux dynamiques et interrogations d'aujourd'hui.


Réalisation de l'exposition

Une exposition de l’association Génériques
Commissariat de l’exposition : Driss El Yazami, Naïma Yahi
Scénographie : Pierre-Yves Chays
Graphisme : Yves Daubert, Marie Daubert, Elie Kongs
Réalisation : Invia SA
Recherches et iconographie : Julie Manac’h, Marion Perceval
Mécénat et relations publiques : Sarah Clément, Mohamed Nemmiche
Suivi administratif : Nathalie Conter, Corinne Mégy
Stagiaires : Constance Beth, Liza Rives

En savoir plus

Méfiez-vous des contrefaçons

La notion de Pouvoir noir, du fait même de son caractère flou et ambigu, réfractaire à toute définition vraiment précise, de son vide doctrinal, ne devait pas tarder à couvrir une marchandise de moins en moins révolutionnaire.

Issu de la classe moyenne, Stokely Carmichael en reflétait, les oscillations et les équivoques. Il balançait entre réformisme et la révolution, entre une alliance avec les Blancs surexploités ou révolutionnaires et le rejet en bloc de l’Homme blanc. Le livre de lui qui a été publié en français Black Power était une œuvre beaucoup plus réformiste que révolutionnaire. Il versait dans l’utopie petite bourgeoise lorsque dans la lignée proudhonienne, il préconisait la formation de coopératives noires, hypothèse peu réaliste au moment précis où les petites entreprises étaient de plus en plus éliminées par la concurrence de la grande industrie ou des supermarchés et ne parvenaient pas à vendre à des prix compétitifs.

Mais, après le repli de Carmichael sur l’Afrique et le contre-racisme, le Pouvoir noir devait être de plus en plus récupéré par la bourgeoisie noire. Un écrivain du nom de Nathan Wright lança le slogan : « achetez noir » et entraîna dans son sillage la conférence du Pouvoir noir de Newark en juillet 1967 : franchissant le pas, l’auteur de Black Power n’hésita pas à identifier Pouvoir noir et capitalisme noir.

Cette évolution s’accentua à la conférence du Pouvoir noir à Philadelphie en 1968 et à celle d’Atlanta en 1970 qui se prononça « pour la recherche de tout le pouvoir politique et économique qui peut être conquis par les moyens légaux dans le cadre du régime actuel. »

Robert L. Allen, dans son Histoire du Mouvement noir au États-Unis a exposé pourquoi une nouvelle élite noire nouvellement promue, composée de membres de professions libérales, de cadres supérieurs, de professeurs, de fonctionnaires fédéraux s’est ralliés au Pouvoir noir. Cette élite a sollicité des maîtres du jeu blanc le droit de contrôler « constructivement » la communauté de couleur, c’est-à-dire d’exploiter à son profit les masses noires. Pour y parvenir , elle n’a pas hésité à s’enduire du vernis nationaliste ; pareille à un enfant, observe Allen, à qui on a refusé du sucre d’orge, elle a rejeté le monde blanc et s’est glorifiée de sa couleur noire. Même le capitalisme illégal, celui des trafiquants du ghetto, n’a pas manqué de tirer à lui la couverture du Pouvoir noir....

Le Président Nixon en personne récupéra à son profit un slogan qui ne sera plus désormais qu’un attrape-nigaud : il tendra la perche aux capitalistes de couleur en leur offrant des avantages particuliers très substantiels pour le développement des ghettos.

Les dirigeants des Panthères noires dénonceront avec énergie cette falsification d’un mot d’ordre qui, à un moment donné, avait joué un rôle progressiste et révolutionnaire. C’est Eldridge Cleaver qui déclara : « Depuis que Nixon a énoncé sa doctrine du capitalisme noir, on a sciemment déversé des millions de dollars entre les mains de la bourgeoisie noire, on a sciemment privilégié des hommes de paille issus de ses rangs. On commence à intégrer la bourgeoisie noire à la classe dirigeante, à lui donner certaines assurances, certaines garanties qu’elle réclame. » « En fait, notre cri de guerre pour le Pouvoir noir est devenu la graisse qui facilite l’assimilation de la bourgeoisie noire par le pouvoir blanc. »... (Daniel Guérin, De l'Oncle Tom aux Panthères)

Comme on est loin du compte...


« On peut dire que l'Algérie ne guérira jamais de sa situation actuelle, si elle ne fait pas un travail de réévaluation intégrale de son nationalisme : son nationalisme est né dans le contexte colonial, il est né de la colonisation, il est né anticolonial et il l'est resté, il le reste aujourd'hui encore, anachroniquement ; et ce nationalisme survit tel quel aux conditions politiques et historiques de sa constitution. Ce nationalisme n'a jamais su se constituer en lui-même. Même aujourd'hui que la colonisation a disparu, il est resté tel qu'il a commencé à se fabriquer en 1920. Il s'est donné une mythologie, prise à la France et apprise de la France - le mythe de la Nation - qui continue à fonctionner. De ce point de vue, le nationalisme algérien est le bon élève, mais bien tardivement, du nationalisme français, à l'école duquel il s'est constitué, même en le combattant et en cherchant à s'en émanciper... Le nationalisme algérien s'est créé uniquement par référence à la colonisation ; il est aujourd'hui malade, incertain, totalement dérouté, désorienté, sans objectif, sans perspective directrice : c'est parce qu'il a perdu le partenaire qui le constituait. Les intellectuels algériens eux-mêmes partagent la vision officielle, même les esprits les plus critiques se refusent à ce travail de réflexion et de relativisation... » (Abdelmalek Sayad)

MIB, les nouvelles des Quartiers...



Banlieues Hack Movies est une co-production du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), de Global Project (italie), de radio Sherwood (italie) et de Regarde A Vue, radio Fréquence Paris Pluriel. C'est une création multimédia sur l’urgence sociale dans les banlieues montrant une vision à bâtons rompus du combat politique, des habitants, associations et étudiants d’Ile de France ou d’ailleurs, achetez le DVD et méfiez-vous des contrefaçons...

Nationalisme arabe et football

Le hooliganisme et la violence qui ont marqué les matchs de football entre l’Egypte et l’Algérie qui cherchent toutes deux à se qualifier pour la Coupe du Monde 2010 sont un fait nouveau dans les cultures sportive et politique arabes.

La véhémence, le fanatisme et les récriminations qui se sont ouvertement exprimés dans les médiats et dans les rues en Algérie, en Egypte et au Soudan [le pays hôte où se jouera le match décisif] révèlent tous la même tendance. C’est l’aboutissement logique du nationalisme étriqué qui prévaut dans la politique arabe depuis la mort de Gamal Abdel Nasser, l’ancien président Egyptien.

Il existe deux formes de nationalisme dans le monde arabe. Le premier est le nationalisme arabe au sens large (souvent appelé panarabisme en Occident) qui vise à unir les Arabes dans un seul Etat.

C’était la vision de Nasser; il avait mobilisé les Egyptiens et les Arabes derrière les slogans de l’unité et de la fraternité arabes. Son projet, cependant, représentait une menace pour tous les régimes arabes; même le parti nationaliste arabe Baas s’inquiétait des plans de Nasser parce qu’ils signifiaient leur perte du pouvoir en Syrie et en Irak.

Ce parti était plus intéressé par la préservation de son pouvoir dans des régimes confinés à la Syrie et à l’Irak que par servir les objectifs de sa propre idéologie.

La rhétorique nationaliste

La rhétorique nationaliste arabe touchait une corde sensible: Nasser devint rapidement le leader indiscuté du peuple arabe, prêchant par-dessus la tête de la plupart des dirigeants Arabes. Mais son projet n’était pas le seul à exister dans la région: l’Arabie Séoudite et ses alliés proposaient une alternative dans laquelle les Arabes vivaient installés dans les limites de leurs propres petits (ou grands) Etats.

On parle de ce modèle comme de celui d’un nationalisme étroit (nationalisme qutri en arabe). Il était, bien sûr, plus séduisant pour les régimes parce qu’il signifiait la préservation des frontières à l’intérieurs desquelles ils gouvernaient.

La mort de Nasser avait créé une occasion en or pour les partisans du nationalisme qutri. La parti Baas, qui n’était pas conséquent concernant l’unité arabe, se scinda en branches syrienne et irakienne, et la querelle qui s’ensuivit entre les deux factions devint une des plus âpres et des plus violentes de l’histoire politique arabe contemporaine.

Anouar Sadate, le successeur de Nasser, voulait écarter l’Egypte de toute préoccupation arabe et souhaitait parvenir à un accord de paix avec Israël. C’était un accord qui permettrait d’aligner son pays avec les Etats Unis et dégagerait l’Egypte des responsabilités arabes dans le conflit avec Israël.

Il revint à une forme de nationalisme étroit et chauvin basé sur l’identité pharaonique. Ce genre d’idées existait en Egypte avant la révolution de 1952 et il leur insuffla une nouvelle vie lors de son arrivée au pouvoir.

Elles cadraient avec ses plans de paix avec Israël; l’idée de la supériorité égyptienne vis-à-vis des tous les Arabes lui étaient assez utiles pour expliquer l’isolement enduré par l’Egypte après son voyage en Israël.

Pour rompre franchement avec le passé, Sadate attaqua la Libye sans sommation et ce sont les pressions des Etats Unis qui lui firent cesser son agression avant qu’elle ne dégénère en guerre régionale.

Retour à l’antiquité

Mais il serait injuste d’imputer au seul Sadate ce nationalisme étriqué – tous les gouvernements arabes lui ont emboîté le pas en se référant à la période antique pour instiller un sentiment de supériorité chez leurs populations.

Au Liban, la parti phalangiste avait été complètement vaincu pendant la guerre civile, mais ses idées nationalistes ont essaimé dans diverses sectes libanaises. Dans le même temps, le nationaliste arabe Saddam Hussein invoquait des images, des symboles et des événements de l’histoire ancienne et préislamique de l’Irak.

L’explosion toute récente des télévisions arabes satellitaires, contrairement à ce que l'on pourait croire, n’a pas servi à unifier les Arabes, mais plutôt à les enfoncer un peu plus dans leurs retranchements. Les différences ont été renforcées tandis que les points communs entre Arabes ont été rejetés avec constance, tout particulièrement dans les médias arabes contrôlés par les Séoudiens (la majeure partie des médias arabes est contrôlée directement ou indirectement par la famille royale séoudienne et ses affiliés dans le monde des affaires).

Les spectacles sportifs et la pléthore de concours musicaux ont été conçus pour mettre en relief les différences entre Arabes et inciter les spectateurs à se rallier derrière le drapeau de leurs pays. Les médias séoudiens mènent toujours une bataille contre Nasser; l’humiliation subie par la famille royale séoudienne suite à sa politique n’a jamais été oubliée ni pardonnée.

Un document qui avait divulgué à la presse états-unienne montrait que le Pentagone prévoyait de lancer une version irakienne du célèbre programme télévisé American Idol en vue de contribuer à instiller un sentiment de nationalisme irakien. Il est clair que ces rivalités sportives et artistiques ne sont pas aussi spontanées qu’on veut bien le croire.

Au contraire, elles résultent de décennies de mobilisation et d’agitation encouragée par les Etats derrière le drapeau de chaque pays arabe. Qu’elle se soit traduite elle-même en violence est à vrai dire une indication que le nationalisme qutri a fonctionné, jusqu’à un certain point.

Le culte du sport dans les médias arabes est un autre facteur dans ce phénomène. Les sports sont une distraction inoffensive pour le peuple; les régimes aiment mieux que leurs peuplent regardent des spectacles sportifs plutôt que les scènes quotidiennes d’oppression et de carnage en Palestine, par exemple.

Une moindre attention à la politique

Cette culture des « arts » et du sport a été créée pour réduire la vigilance politique de l’opinion. Les médias arabes consacrent énormément de temps et de ressources à la couverture du sport, singulièrement aux performances des équipes nationales.

Ce chauvinisme étroit qui associe la fierté nationale à la victoire des équipes nationales est devenu un élément de base de la gouvernance politique de ces régimes.

La bataille sur Facebook entre amateurs de football Algériens et Egyptiens révèle à quel point la jeunesse arabe est réceptive au paradigme nationaliste. La performance des équipes a un effet d’image sur la réputation des régimes eux-mêmes.

Cela participe à expliquer pourquoi des princes de haut rang dirigent des équipes de football dans certains pays arabes. Saddam [Hussein] avait installé son propre fils à la tête du Comité Olympique Irakien. Et Jibril Rajub, un des anciens responsables de la sécurité de Yasser Arafat, dirige actuellement le comité palestinien du football.

Tout ce qui touche au sport est politique dans le monde arabe, ce qui rend le sport dangereux et potentiellement violent.

Angry Arab (traduit par Djazaïri)

Le Match de toutes les conneries !


« A quelques heures du match décisif pour la Coupe du monde de 2010, les supporters des deux équipes ont envahi les rues de Khartoum, la capitale soudanaise. La tension y est vive et le prix des armes blanches a doublé sur les marchés de la ville. » (*) Aux crétins qui essaient de nous vendre un « nationalisme des dominés » (légitime parce que libérateur) contre un « nationalisme des dominants » (impérialiste et dominateur), cette vieille fadaise, qui a du plomb dans l’aile, cette fausse distinction n’est que du vent, à Khartoum, comme partout ailleurs, ce sont les nationalismes des dominés qui s'opposent entre eux, incarnés par les gueux de toujours (ceux qui embarquent sur les Pateras !), qui permettent les affrontements, les déchirements et les tueries en tous genres entre ceux-ci, pour le plus grand bonheur des dominants du Nord et de leurs laquais indigènes du Tiers-monde (leur anti-impérialisme, leur arabité, leur islamité etc. n’est que de la farce pour abruti !), eux, qui, comme leur maître, n’ont jamais, au grand jamais été nationalistes (il n'est qu'à voir ils placent leur argent !)… Il n’y pas de nationalisme qui en vaille la peine, et certainement pas à l’ombre des Empires !
Les attaques contre une société de téléphonie mobile à capitaux égyptiens et le sac de la représentation de la compagnie aérienne égyptienne, tout comme les agressions sur les personnes de cette nationalité ne sont nullement une surprise. Ils suivent les incidents du Caire, où des jeunes ont lapidé le bus transportant l’équipe de foot algérienne, et d’autres violences dont ont été victimes les supporters algériens à la sortie du Cairo International Stadium. Tout est fait pour entretenir, aussi bien en Egypte qu’en Algérie un climat malsain où la colère et la frustration des jeunes trouvent un exutoire facile, immédiatement identifiable et complètement mystificateur. Il est proprement extraordinaire qu’aucune voix ne se soit élevée pour appeler au calme et relativiser l’importance d’une rencontre de football, qualification au mondial ou non. Au contraire, les télévisions des deux pays, les sites internet plus où moins officieux, les journaux nourrissent une absurde dramatisation et écrivent au jour le jour un scénario de conflit où la bêtise le dispute à l’indignité. Est-il surprenant qu’aucun dirigeant ne soit intervenu pour appeler à la raison et ramener les choses à de plus justes proportions ?
Les peuples algériens et égyptiens ne sont pas ennemis et ne le seront jamais. Ils ne peuvent l’être pour toutes les raisons du monde et d’autant moins qu’ils partagent le même sort. Les dictatures policières et les anti-élites de pouvoir - des voyous en col blanc comme le montre la gestion des événements - qui écrasent les Egyptiens et les Algériens appartiennent au même monde : celui des criminels. L’écrasement des libertés, l’oppression quotidienne, la misère et le désespoir sont le lot commun de la majorité des deux peuples. Présidence à vie, toute puissance des services de police politique, prédation à large échelle sont les caractéristiques que partagent deux régimes qui maintiennent tous deux leurs peuples sous état d’urgence depuis des décennies. Les régimes se ressemblent au point d’être l’un et l’autre incarnés par deux vieillards en mal de succession dynastique. Loin de ces cercles, les jeunes qui agitent avec passion leurs drapeaux et sont prêts à tuer leur voisin pour une misérable qualification à un tournoi de football sont les mêmes que ceux qui tentent de fuir désespérément leurs pays. Ce sont ces jeunes, en tout point semblables qui errent clandestinement dans les artères hostiles des métropoles occidentales. Les enfants des voleurs au pouvoir à Alger et au Caire, également en tout point semblables, eux, roulent en voitures de luxe dans les beaux quartiers des mêmes métropoles. Ceux-là sont en règle : ils n’ont aucun problème de résidence, avec l’argent volé aux millions d’exclus de leurs malheureux pays, ils bénéficient des meilleurs papiers d’identité. Est-il besoin d’ajouter que les deux peuples partagent les mêmes vrais ennemis extérieurs ?
Il est proprement désolant d’entendre et de lire les tombereaux d’invectives qui se déversent sans aucune censure – tiens donc ! – dans les médias des deux pays. Mais que ces injures doivent sonner délicieusement aux oreilles des despotes, de leurs obscènes clientèles et de leurs polices. La diversion est magistralement exécutée, le cycle des provocations a été parfaitement enclenché et quel que soit le résultat sur le terrain sportif, c’est d’ores et déjà tout bénéfice pour les régimes. La colère légitime des jeunes est détournée vers un improbable ennemi, les passions émeutières sont aiguillées vers des cibles illusoires. Pour grossière qu’elle soit, la manœuvre permet de calmer autant que faire se peut les tensions sociales et le mal-être général. La mystification semble fonctionner mais, cela ne fait guère de doute, la réalité finira par s’imposer.
Les véritables ennemis des peuples algérien et égyptien sont leurs propres dirigeants.

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux


D'où parviennent jusqu'ici ces aboiements ? Reconnaissons-nous, de même, dans le récit de Théramène, les chevaux emportés qui traînent le cadavre d'Hippolyte sur la plage, écartelé ? Qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? Merci, Monsieur, de nous avoir fait entendre, en ces abois, ces hennissements, ces hurlements d'animaux enragés, nos propres vociférations ; d'avoir dévoilé, en cette meute sanglante, en cet attelage emballé, en ce nœud de vipères, en ces bêtes acharnées, la violence abominable de nos sociétés ; d'avoir révélé, enfin, en ces corps déchiquetés, les victimes innocentes des lynchages que nous perpétrons.

Tiré de Racine, ce bestiaire hominien eût pu s'échapper, furieux, de l'Antiquité grecque, où des femmes thraces dépècent Orphée, de la Renaissance anglaise ou de notre XIIème siècle classique, où chaque tragédie porte en elle, imagée ou réelle, une trace immanquable de cette mise à mort. Les Imprécations de Camille, chez Corneille, réunissent contre Rome tous les peuples issus du fond de l'univers et, dans Shakespeare, les sénateurs, assemblés, plantent leurs couteaux croisés dans le thorax de César. L'origine de la tragédie, que Nietzsche chercha sans la trouver, vous l'avez découverte ; elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même : tragos signifie, en effet, le bouc, ce bouc émissaire que des foules prêtes à la boucherie expulsent en le chargeant des péchés du monde, les leurs propres, et dont l'Agneau de Dieu inverse l'image. Merci d'avoir porté la lumière dans la boîte noire que nous cachons parmi nous.

Nous.

Nous, patriciens, au marais de la Chèvre, assemblés en cercles concentriques autour du roi de Rome ; nous, parmi les ténèbres d'un orage parcouru d'éclairs ; nous, découpant Romulus en morceaux, et, la clarté revenue, fuyant, honteux, chacun dissimulant, dans le pli de sa toge, un membre du roi de Rome dépecé ; nous, soldats romains, pressés autour de Tarpeia, jetant nos bracelets, nos boucliers sur le corps virginal de la vestale chaste ; nous, lapidateurs de la femme adultère ; nous, persécuteurs, lançant pierre après pierre sur le diacre Étienne, dont l'agonie voit les cieux ouverts… … nous, bannissant ou élisant tel candidat en inscrivant son nom sur des tessons de terre cuite, souvenir oublié de ces pierres de lapidation ; nous, désignant un chef par nos suffrages, sans nous remémorer que ce mot fractal signifie encore les mêmes fragments, jetés sur l'élu ; de ces pierres assassines, nous bâtissons nos villes, nos maisons, nos monuments, notre Coupole ; nous, désignant roi ou victime, parmi nos fureurs temporairement canalisées par ce suffrage même ; nous, vos confrères, qui, de nos suffrages, vous avons élu ; nous, sagement assis autour de vous, debout, discourant de notre Père Carré, mort. Grâce à vous, je vois pour la première fois le sens archaïquement sauvage de cette cérémonie, les cercles concentriques des sièges, fixés au sol, immobilisés, séparés ; j'entends le silence du public, apaisé de fascination, vous écoutant, vous, élu, debout ; je découvre aussi pour la première fois cette chapelle ronde autour du tombeau de Mazarin, tous deux faits des pierres d'une lapidation gelée, reproduisant, comme en modèle réduit, les pyramides d'Égypte, résultats elles aussi, elles sans doute parmi les premières, d'une lapidation longue, celle du corps de Pharaon, accablé couché sous ce monceau. Les institutions élèvent-elles nécropoles et métropoles à partir de ce supplice primitif ? La Coupole en dessine-t-elle encore le schéma oublié ? Que signifie le sujet que nous appelons toi ou moi ? Sub-jectus, celui qui, couché, jeté dessous, jeté sous les pierres, meurt sous les boucliers, sous les suffrages, sous nos acclamations. Et quelle abominable glu colle les collectifs en ce sujet pluriel que nous nommons nous ? Ce ciment se compose de la somme de nos haines, de nos rivalités, de nos ressentiments. Sans cesse renée, mère mimétique de soi-même, marâtre des groupes, la violence, molécule de mort aussi implacablement repliquée, imitée, reprise, reproduite que les molécules de la vie, voilà le moteur immobile de l'histoire. Profonde leçon de grammaire élémentaire et de sociologie politique : vous, sous la boîte noire des pierres, voici le bouc émissaire ; nous, dans la boîte noire de la nuit, voilà, sans qu'ils le sachent, d'anciens persécuteurs. Leçon d'anthropologie et d'hominisation, j'y reviendrai. D'où provient cette violence ?

Observez nos habits verts. Pourquoi un groupe parade-t-il ainsi, en uniforme ? Pourquoi femmes et hommes suivent-ils une mode vestimentaire, intellectuelle, parleuse ? Pourquoi ne désirons-nous passer pour d'exceptionnelles singularités qu'à la condition de faire comme tout le monde ? Pourquoi ladite correction politique exerce-t-elle tant de ravages sur la liberté de pensée ? Pourquoi faut-il tant de courage pour dire ce qui ne se dit pas, penser ce qui ne se pense pas, faire ce qui ne se fait pas ? Pourquoi l'obéissance volontaire fonde-t-elle les pouvoirs ? Pourquoi nous prosternons-nous devant les grandeurs d'établissement, dont la cérémonie d'aujourd'hui donne un si parfait exemple ? Vous avez découvert, aussi, cette autre et première glu dont l'adhérence fait une bonne part du lien social et personnel : le mime, dont les gestes et conduites, les paroles, les pensées nous rapprochent de nos cousins les singes, chimpanzés ou bonobos, sur lesquels, Aristoteles dixit, nous l'emportons en imitation.

Combien de fois, observant, dans un ministère, une réception officielle, ou, dans un hôpital, la visite d'un professeur de médecine au chevet d'un malade, n'ai-je pas vu, de mes yeux vu, de grands anthropoïdes se livrant aux jeux dérisoires de la hiérarchie, où le mâle dominant parade face aux dominés ou à ses femelles soumises ? L'imitation produit la dominance plus ou moins féroce que nous exerçons ou subissons.

Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre méditation, en illuminant notre expérience, part du mime et du désir qui en découle. Tel aime la maîtresse de son ami ou l'ami de sa maîtresse ; tel autre jalouse la place de son proche voisin ; quel enfant ne s'écrie " moi aussi " dès que frère ou sœur reçoivent un cadeau, et quel adulte peut se défendre d'un même réflexe ? L'état d'égaux crée une rivalité qui, en retour, nous transforme en jumeaux, réattisant à la fois la haine et l'attirance. Le paysage entier des sentiments violents, des émotions de base, divers et coloré en apparence, jaillit de cette gémellité uniforme et pourtant productive.

Nous désirons le même, le désir nous fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit, monotone, sur la double carte de Tendre et de Haineux, que vous dessinez avec le pinceau du mime.

Mieux encore, ce mimétisme jaillit du corps, du système nerveux comprenant ces neurones miroirs, découverts récemment par des cognitivistes italiens et dont nous savons aujourd'hui qu'ils s'excitent aussi bien lorsque nous faisons un geste qu'au moment où nous voyons un autre le faire, comme si la représentation équivalait à l'acte. Ainsi le mime devient-il l'un des formats universels de nos conduites. Nous imitons, nous reproduisons, nous répétons. La replication propage et diffuse le désir individuel et les cultures collectives, comme les gènes de l'ADN reproduisent et disséminent la vie : étrange dynamisme de l'identique dont l'automatisme redondant, repliqué indéfiniment, va se répétant.

Vous avez mis la main sur l'un des grands secrets de la culture humaine, spécialement de celle que nous connaissons aujourd'hui, dont les codes envahissent le monde exponentiellement plus vite que ceux de la vie – trois milliards huit cents millions d'années pour l'une, quelques millénaires à peine pour l'autre – parce que ses grandes révolutions – taille de la pierre au paléolithique, écriture dans l'Antiquité, imprimerie à la Renaissance, industrie de chaînes et de séries depuis quelques siècles, nouvelles technologies, plus récemment — inventèrent toutes, sans exception, des replicateurs, codes ou opérations de codage dont la surabondance envahissante caractérise notre société de communication et de publicité. Ces replicateurs, dont la similitude excite et reproduit le mimétisme de nos désirs, semblent imiter, à leur tour, le processus de reproduction de l'ADN vivant.

Les objets qui nous entourent désormais, voitures, avions, appareils ménagers, habits, affiches, livres et ordinateurs… tous proposés à nos désirs, comment les nommer, sinon des reproductions d'un modèle, à peu de variations près ? Que dire, aussi, de ce que l'inculture de nos élites appelle management, pour les entreprises privées, ou de l'administration, pour les services publics, sinon que l'effroyable lourdeur de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible toute activité humaine et de donner ainsi le pouvoir à ceux qui n'en ont aucune pratique singulière ? Et que dire des marques, partout propagées, dont nous connaissons l'origine : les traces de pas que laissaient en marchant, imprimées sur le sable des plages, les putains d'Alexandrie, révélant ainsi leur nom et la direction de leur lit ? Le long de leur marche dupliquée, ne revenons-nous pas au désir ? Quel président d'une grande marque, aujourd'hui partout repliquée, se sait, — s'il ne le sait pas, je jouis de le lui apprendre – se sait, dis-je, fils de ces putains d'Alexandrie ? Nous avons créé un environnement où le succès lui-même, où la création elle-même, dépendent désormais de la reproduction plus que de l'inimitable.

Le danger majeur que courent nos enfants, le voilà : les fils de putain, à qui je viens de rappeler leur digne lignée, les plongent dans un univers de codes repliqués ; nous les écrasons de redondance. La crise de leur éducation, la voici : fondé naturellement sur l'imitation, l'apprentissage enseigne à devenir des singularités inimitables. Tonitruants, les médias, la publicité, le commerce et les jeux répètent, au contraire : imitez-moi, devenez les véhicules automatiques de la répétition de nos marques, pour que votre corps et vos gestes répétés multiplient en les répétant nos succès commerciaux ; timide et quasi sans voix face à ces potentats, l'éducation leur souffle : n'imitez personne que vous-mêmes, devenez votre liberté. Devenue pédagogique, notre société a donc rendu l'éducation contradictoire. La crise de la création, la voici enfin : dans un univers de replicateurs, de modes et codes reproducteurs, de clones bientôt, l'œuvre inimitable reste cachée jusqu'à la fondation d'un nouveau monde. Ainsi nous avez-vous révélé comment le désir personnel et la culture humaine amplifient l'un des secrets de la vie, de la naissance, de la nature.

Aveuglés par la monotonie du même, nous voyons mal la répétition. Comprenons-nous, par exemple, comment les techniques, sorties du corps, reproduisent, d'abord, les fonctions simples de nos organes : le marteau frappe comme le poing ; la roue tourne comme les articulations des genoux et des chevilles ; le nouveau-né tète au biberon comme au sein… imitent, ensuite, les systèmes : les machines à feu miment la thermodynamique de l'organisme ; télescopes, microscopes, miment les systèmes sensoriels… miment, ensuite, certains tissus : les réseaux de voies ferrées, maritimes, aériennes, électroniques imitent le tissu nerveux… miment, enfin, l'imitation même de l'ADN… ? Voilà un autre mimétisme caché : appareillées du corps, les techniques finissent par entrer dans son secret de se reproduire pareillement. Elles se ramènent donc à des biotechnologies. Partis du corps, les appareils, bien nommés, y reviennent aujourd'hui. Leur histoire raconte comment les objets que nous fabriquons explorent, les unes après les autres, les performances de la vie. J'ai appelé cela, jadis, l'exo-darwinisme des techniques ; grâce à vous, je comprends qu'il continue, qu'il imite, culturellement, le darwinisme naturel. Je vous nomme désormais le nouveau Darwin des sciences humaines.

Je veux, par deux aveux, compléter le tableau du mimétisme tel que vous le décrivez : le premier concerne nos psychologies. Si, d'exercice ou de nécessité, nous cherchions, le plus loyalement du monde, ce que nous désirons vraiment, ou ici et maintenant, ou globalement pour notre vie entière, n'entrerions-nous point, pour longtemps, dans une autre boîte noire, intime, où nous nous égarerions, sans trouver, en ce fond sombre de nous-mêmes, le plus petit élément de réponse à cette exigence, immédiate ou large, de plaisir ou de bonheur ? Face à l'inquiétude induite par un tel égarement, nous nous précipitons vers l'imitation parce que nous ne pouvons pas ne pas combler, au plus vite, un vide aussi angoissant.

Aussi difficile que se présente, d'autre part, la morale la plus austère, ne constitue-t-elle pas, elle aussi, un substitut facile à la même absence ? Évidence plus que paradoxe : la route malaisée de la morale, comme le chemin aisé du mime, semblent des voies d'accès plus accessibles que la quête inaccessible de l'authentique plaisir. Puisque je ne sais pas ce que je veux, autant désirer ce que les autres paraissent vouloir ou ce que des normes féroces m'imposent.

Deuxième aveu, plus logique à la fois et plus personnel : il ne se présente pas de cas, dit Karl Popper quelque part, où certaines théories, le marxisme et la psychanalyse par exemple, se trouvent en défaut. Voilà des théories qui ont toujours raison ; mauvais signe, car, exact ou rigoureux, le savoir se reconnaît à ce qu'il connaît toujours des lieux où il défaille. Il n'y a donc de science que falsifiable. Or, çà et là, nous entendons dire que votre modèle, trop universel, tombe sous ce couperet. Il n'y aurait, dit-on, aucune exception à votre théorie du double et de la rivalité mimétique. On ne pourrait que la vérifier ; or, je le répète, pour qu'elle puisse entrer en science, il faudrait la falsifier.

Aussitôt, je m'y emploie. Voici déjà presque trente ans que, me prétendant votre ami, je reçois de vous des marques d'amicale réciprocité. En public, ce soir, je puis jurer les dieux devant les autels du monde, et sans risque de parjure, que je n'ai jamais ressenti ombre de jalousie ni de ressentiment à votre égard, quelque admiration que je vous porte. Veuillez donc me considérer comme un monstre, comme un double sans rivalité, donc falsificateur de votre modèle ; de la sorte, nous pouvons l'admettre dans l'exactitude rigoureuse du savoir. Quoi de plus réjouissant, vous en conviendrez, qu'un ami vrai joue assez au faux ami pour pouvoir démontrer, en la falsifiant, la vérité décrite par son ami ? Et puisqu'il s'agit là de vous et de moi, pourquoi ne pas avouer, en entrant plus avant dans les confidences, que, cependant, je vous jalouse sur un point ? Vous naquîtes en Avignon, expression qui m'induit, et voilà l'exception, en rivalité mimétique ; car issu, moi aussi, moi toujours votre double, d'une ville dont le nom commence par un A, je ne bénéficie pas, comme vous et certain de nos amis né, par chance, en Haïti, de la préposition en dont l'euphonie évite à vos compatriotes l'hiatus dont l'horreur haïssable hante qui habita à Agen. Je me laisse brûler, là, par les feux de l'envie. Mais si, vous avantageant et me punissant, ce point de grammaire nous sépare, deux ponts, comme il se doit, nous rassemblent : alors que vous dansez sur celui d'Avignon, nous nous enorgueillissons de notre pont-canal.

Quasi jumeaux, nous naquîmes donc sous la même latitude, mais seuls les Parisiens, gens de peu d'oreille, croient que nous parlons, avec le même accent, une même langue d'oc. Alors qu'ils croient la France coupée seulement en Nord et Sud, ils ne la voient pas, comme nous, séparée aussi en Est et Ouest : nous, Celtes et même Celtes-Ibères et, vous, Gaulois latinisés d'Arles ou de Milan, promis au Saint Empire romain germanique ; nous, atlantiques, versés vers un océan ouvert, vous, continentaux d'une mer intérieure ; nous, de la barre pyrénéenne, vous de l'arc alpin ; nous Aquitains, Gallois ou Bretons, humides et doux, vous, Méditerranéens venteux, piquants et secs ; nous, Basques ou Gascons, cousins des Écossais, Irlandais, Portugais ; vous, Provençaux, voisins rhodaniens du Rhin et du Pô ; vous, Zola, Daudet, Giono ; nous, Montaigne ; vous, Cézanne ; nous, Fauré.

Si l'espace nous sépare, il nous a unis aussi. À la fin de la dernière guerre, vous avez émigré, terrifié, comme je le fus, des folies criminelles de nations européennes. Pour mieux la penser, sans doute, vous mettiez, instinctivement, de la distance entre votre corps et cette mortelle violence. Et, de même que je parle avec une certaine émotion de la France rurale d'avant la coupure du conflit, vous parlez souvent avec la même nostalgie des États-Unis que vous connûtes alors, pays, comme le nôtre, à culture rurale et chrétienne, avant qu'il ne s'américanise. En cherchant la paix, vous deveniez, parmi les tout premiers, ce que nous devons tous devenir désormais : métis de culture et citoyens du monde.

Je ne vous rejoignis que vingt ans après. Vous souvenez-vous des paquebots, de ces traversées bénies dont la durée ne coûtait au corps aucun décalage horaire ? En le perdant, l'on gagnait du temps, alors que nous en perdons, maintenant, en croyant le gagner, entassés dans des aéronefs. De ce moment, j'ai en partie partagé votre errance de campus en campus et d'Est en Ouest. Vous souvenez-vous des blizzards de Buffalo, des hivers où nous cassions la glace sur la route où les congères, accumulées par la neige des Grands Lacs, nous interdisaient parfois de sortir de nos maisons ? Vous souvenez-vous des automnes lumineux de Baltimore, d'étés indiens où les rouges du feuillage renvoient au ciel une clarté que son azur ne connaît pas ? Vous souvenez-vous des chaleurs humides du Texas, des forêts de Caroline ? Avec quelle tristesse, la vieillesse venue, devrai-je bientôt me passer de vous retrouver, comme depuis plus de vingt ans, sur les bords du Pacifique, entre la baie de San Francisco et l'océan ? De même que votre pensée connecte plusieurs disciplines, votre vie traversa lentement cet immense continent. Vous en connaissez l'espace, vous en savez, mieux que personne, les mœurs, les vertus, les excès, la grandeur, les émotions, les religions, la politique, la culture. Jour après jour, j'ai appris les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent qu'à la suite d'Alexis de Tocqueville, dont j'occupe le fauteuil, vous écriviez demain une suite, contemporaine et magnifique selon ce que j'entendis, de la Démocratie en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce dernier ouvrage-là.

Vous avez traversé la mer pour vous évader de la violence ; vous, principalement, et moi, votre double dans l'ombre, n'en parlons pas pour rien, en effet. Dès 1936, nous avions tous deux autour de dix ans, je n'en perdrai jamais la souvenance, nous autres, enfants rares issus des rescapés de la Première Guerre mondiale, recevions déjà les réfugiés d'Espagne, rouges et blancs, jumeaux échappés des atrocités d'une guerre civile qui annonçait la reprise des horreurs subies par nos parents. Souvenez-vous, alors, de la suite en cataracte, souvenez-vous des réfugiés du Nord, poussés par la Blitzkrieg de 39, souvenez-vous des bombardements, des camps de la mort et de l'Holocauste, des luttes civiles entre résistants et miliciens, de la Libération, joyeuse mais abominable de ressentiment sanglant, souvenez-vous d'Hiroshima et de Nagasaki, catastrophes pour la raison et le monde. Ainsi formée par ces atrocités, notre génération dut, en plus, porter les armes dans les guerres coloniales, comme en Algérie. Nous partageâmes une enfance de guerre, une adolescence de guerre, une jeunesse de guerre, suivant une paternité de guerre. Les émotions profondes propres à notre génération nous donnèrent un corps de violence et de mort. Vos pages émanent de vos os, vos idées de votre sang ; chez vous la théorie jaillit de la chair. Voilà pourquoi, Monsieur, vous et moi, mêlée à notre corps de guerre, avons reçu dès cet âge une âme de paix. Un jour les historiens viendront vous demander d'expliquer l'inexplicable : cette formidable vague qui submergea notre Occident pendant le XXème siècle, dont la violence sacrifia, non seulement des millions de jeunes gens, pendant la Première Guerre mondiale, puis des dizaines de millions autour de la Seconde – selon la seule définition de la guerre qui tienne et selon laquelle des vieillards sanguinaires, de part et d'autre d'une frontière, se mettent d'accord pour que les fils des uns veuillent bien mettre à mort les fils des autres, au cours d'un sacrifice humain collectif que règlent, comme les grands prêtres d'un culte infernal, ces pères enragés que l'histoire appelle chefs d'États – et qui, pour couronner ces abominations d'un pic d'atrocité, sacrifia, dis-je, non seulement ses enfants, mais, par un retournement sans exemple, sacrifia aussi ses ancêtres, les enfants de nos ancêtres les plus saints, je veux dire le peuple religieux par excellence, le peuple à qui l'Occident doit, sous la figure d'Abraham, la promesse de cesser le sacrifice humain. En l'atroce fumée sortie des camps de la mort et qui nous étouffa tous deux en même temps que l'atmosphère occidentale, vous nous avez appris à reconnaître celle qui sortait des sacrifices humains perpétrés par la sauvagerie polythéiste de l'Antiquité, celle, tout justement, dont le message juif, puis chrétien, tenta désespérément de nous délivrer. Ces abominations dépassent largement les capacités de l'explication historique ; pour tenter de comprendre cet incompréhensible-là, il faut une anthropologie tragique à la dimension de la vôtre. Nous comprendrons un jour que ce siècle a élargi, à une échelle inhumaine et mondiale, votre modèle sociétaire et individuel.

Derechef, d'où vient cette violence ? Du mime, disiez-vous. Il pleut du même dans les champs du désir, de l'argent, de la puissance et de la gloire, peu d'amour. Il pleut du mime comme il pleuvait jadis, dans le vide, du même, atomes, paroles ou lettres, pour la fondation du monde.

Or quand tous désirent le même, s'allume la guerre de tous contre tous. Nous n'avons encore rien à raconter que cette jalousie haineuse du même qui oppose doubles et jumeaux en frères ennemis. Quasi divinement performative, l'envie produit, devant elle, indéfiniment, ses propres images, à sa ressemblance. Les trois Horaces ressemblent aux Curiaces triples ; les Montaigus imitent les Capulets ; saint Georges et saint Michel miment le Dragon ; l'axe du Bien agit symétriquement, selon l'image, à peine inversée, de l'axe du Mal. Ainsi généralisé, couvrant tout l'espace par l'imitation, le conflit risque de supprimer les guerriers jusqu'au dernier. Épouvantés de cette possible éradication de l'espèce par elle-même, tous les belligérants se retournent, parmi cette crise, contre un seul. Des humains en foule tuent l'humain unique, en un geste d'autant plus répété que les meurtriers ne savent ce qu'ils font.

Jusqu'ici, nous n'avons rien à raconter parce que le récit, redondant, répète toujours la même ritournelle, ce cauchemar monotone de mime et de meurtre que communément l'on appelle l'histoire. Il n'y a rien à raconter parce que, aveugles ou hypocrites, nous cachions, sous les mille circonstances multicolores de l'histoire – le verbe historier signifie ce bariolage enjolivé d'un décor de racontars – cette uniformité d'un message sans aucune information. Du kaléidoscope de ses fureurs, de ses oripeaux d'arlequin, l'histoire couvre son vide d'information, issu de la monotonie repliquée de la violence.

Alors, mais alors seulement commence le récit : celui que racontent à la fois le Livre des Juges (XI, 34-40) ou la tragédie grecque et qu'à mon tour, enfin, je puis relater. Si je gagne cette guerre, supplie Jephté, général des armées, j'offrirai au Seigneur en holocauste la première personne que je rencontrerai. Si les vents se lèvent à nouveau pour virer mes voiles vers Troie, prie Agamemnon, amiral de la flotte, je sacrifierai, sur les autels de Neptune, le premier qui viendra vers moi. Une bonne brise enfle la voilure des vaisseaux de guerre grecs et ce père, roi des rois, voit venir vers soi sa propre fille Iphigénie. L'armée juive écrase les fils d'Ammon et, dansant et jouant du tambourin pour fêter la victoire, sort de sa maison, à Miçpa, la fille de Jephté soi-même courant, joyeuse, vers son père triomphant, mais déchirant ses vêtements. Dans les plaines mornes des batailles et chamailles des mêmes contre les mêmes, tous deux désirant le même, sans nouvelles donc et sans information, montent, alors, et jusqu'au ciel, le plus improbable des messages, le comble de l'horreur et de la cruauté. Les plus nobles des pères deviennent les pires.

La vie, le temps, les circonstances et l'histoire tirent au hasard ces premières venues. Le dieu Baal et le Minotaure terré au labyrinthe de Crète dévorent les premiers-nés des notables de Carthage ou d'Athènes. Les fils et les filles, toujours les enfants. La victime de la violence paraît se tirer à la courte paille, mais, toujours, le sort tombe sur le plus jeune, sur le mousse… voilant ainsi le secret, que j'avais deviné, de la guerre : le meurtre de la descendance, dont l'organisation, par ces pères ignobles, se cache sous l'aléa. En cette deuxième monotonie du sacrifice humain, désormais sans cesse repris, la première vraie nouvelle vint d'Abraham, notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par l'ange du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13), arrêta son poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils. Cela montre, mieux encore, qu'Agamemnon et Jephté avaient sacrifié leur fille de gaieté de cœur et cachaient cette abomination sous le prétexte du hasard et du premier venu, comme d'autres ailleurs, la dissimulaient dans la nuit, à l'occasion d'un orage. La pitié, la piété monothéistes consistent, nouvellement, en l'arrêt du sacrifice humain, remplacé par la vicariance d'une victime animale. L'éclair de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne l'enfant. Au passage, pour venir en aide à votre idée sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué l'enchevêtrement des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la sauvagerie ? La deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à l'agonie, celui-ci dit : " Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. " Ici, la bonne nouvelle porte sur l'innocence de la victime, l'horreur du sacrifice et le dessillement des bourreaux aveugles. La troisième vient de vous, qui dévoilez cette vérité, à nos yeux comme aux leurs cachée.

Moins connue à ce jour, quoique assourdissante, la quatrième exigerait de longs développements. Par l'imprimé, la parole et les images, les médias d'aujourd'hui reprennent le sacrifice humain, le représentent et le multiplient avec une frénésie telle que ces répétitions recouvrent notre civilisation de barbarie mélancolique et lui font subir une immense régression en termes d'hominisation. Les technologies les plus avancées font reculer nos cultures aux ères archaïques du polythéisme sacrificiel.

Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous les jours ; sauf sur nos routes, souvent ; sauf dans nos stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, j'y pense, cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie, cette loi, dis-je, qui dérive notre fureur de la victime humaine à la bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourd'hui, sur ces objets dont je viens de dire qu'ils sortent, justement, de nos corps, par un processus copié de votre mimétisme ? Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins des horreurs de la guerre et à qui l'histoire enseigna, contre le message d'Abraham et de Jésus, le bûcher de Jeanne d'Arc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme, que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence collective passa, jadis, de l'homme à l'animal et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur.

Comme un revenant, le sacrificiel ne cesse donc de nous hanter. Pourquoi ? Enfants, l'on nous enseignait à l'école que Zeus, Artémis et Apollon peuplaient le panthéon des religions antiques. Fausses, ces appellations font oublier qu'aux yeux des anciens existaient seulement les divinités spécifiques des villes. Couverte de seins, l'Artémis d'Éphèse se distinguait de l'amazone chasseresse d'une autre cité ; Apollon régnait à Delphes et Athéna sur la communauté exclusive des Athéniens ; ces noms propres unifiaient un collectif local.

Ces ancêtres croyaient-ils aux déités ainsi nommées ? Non. Aucun verbe, dans leur langue, ne désignait une foi. Ils y croyaient, certes, mais seulement au sens où certains, moi compris, participons parfois avec chaleur aux exploits de notre équipe régionale ou nationale de rugby, au sens où un concitoyen confesse sa confiance en la République. Cette créance transit l'appartenance. À l'ombre du Parthénon, Athéna symbolise un territoire éponyme comme une équipe de football ou autres partis désignent d'autres niches. Il arrive que l'on y brandisse un étendard sanglant devant de féroces soldats, dont des paroles racistes disent encore le sang impur. De ces appartenances découle tout le mal du monde. Des conflits perpétuels entre villes et empires éradiquèrent la Grèce, l'Égypte et Rome et, en trois guerres successives, les nationalismes d'Occident faillirent s'en suicider. Par bonheur, notre génération inventa une Europe qui, pour la première fois de l'histoire occidentale, vit en paix depuis soixante ans. Votre polythéisme meurtrier du sacré, je le généralise en religions belliqueuses et militantes de l'appartenance. La Foi les délaisse, usées.

Les polythéismes et les mythes associés collent les collectifs avec une efficacité sanglante, mais cette solution, toujours temporaire et donc à recommencer sans cesse, s'use, pendant que ces sociétés en périssent. L'Antiquité mourut de ses religions. Quand le judéo-christianisme parut, il enracina peu à peu la Foi dans les individus. Avant saint Augustin et Descartes, saint Paul invente l'ego universel.

Il y a deux sortes de religion : les anthropologies et les sociologues épuisent le sens de celles qui fondent l'appartenance, où règnent la violence et le sacré. Inversement, pour celles de la personne, les expressions " sociologie, politique des religions " sentent l'oxymore. La distinction monothéisme-polythéisme ne se réduit point à la croyance en un ou plusieurs dieux, mais désigne une séparation plus radicale entre croyance et foi, entre social et individuel. Quand l'Évangile recommande la dissociation entre Dieu et César, il distingue la personne de son collectif. L'Empereur maîtrise le nous ; Dieu s'adresse au moi, source ponctuelle sans espace de ma Foi en Lui. Je dois l'impôt à la société dominée par le pouvoir impérial ; je sauve mon âme. Pour n'avoir aucune place dans le monde, la nouvelle religion fonde sa sainteté dans l'intime de l'intérieur.

Cependant, elle fonde aussi une Église, qui s'enferme, d'abord, dans les catacombes, à côté des tombes, non pas seulement pour échapper aux persécutions de Rome, mais pour se cacher d'une société violente usée jusqu'à la corde, pour tenter de constituer un collectif nouveau, laissant l'appartenance sacrée pour la communion des saints. Je vois les premiers chrétiens, dames patriciennes, esclaves, étrangers de Palestine ou d'Ionie, sans distinction de sexe, de classe ni de langue, ne cessant de focaliser leur regard et leur attention fervente sur l'image de la victime innocente, en partageant une hostie symbolique plutôt que les membres épars d'un lynchage. Si nous comprenions ce geste, ne changerions-nous pas de société ? Que l'Église ait réussi ou non un tel pari, l'histoire, trop brève, peut-elle en juger ? Je sais seulement que toute société, celle-là autant que les autres, se trouve, aussitôt que née, empêtrée dans la nécessité de gérer sa violence inévitable. Aucun collectif n'échappe à cette loi d'airain, pas même celui des théologiens, philosophes, scientifiques, historiens, académiciens… aussi persécuteur que n'importe quel groupe en fusion. La puissance sociétaire de la violence et du sacré l'emporte sur les vertus douces des individus et dévaste vite la communion des saints. Peut-elle échapper au mimétisme, à la rivalité, aux mécanismes aveugles du bouc émissaire ? Ceux qui prétendent se battre pour Dieu tombent alors et n'assassinent que pour un fantôme de César. Au milieu des guerres de Religion, Montaigne notait qu'il ne trouvait pas un furieux sur mille qui avouât tuer pour sa Foi. La violence revient toujours parmi nous et aussi bien parmi le divin. Nous vivons, aujourd'hui encore, le retour de ces revenants.

Considérer la religion comme un fait de société ou d'histoire, loin de caractériser une approche scientifique, fait, au contraire, partie de la régression contemporaine vers les religions sacrificielles de l'Antiquité. Le savoir, là, s'adonne au même aveuglement que les médias ; dans les deux cas, Dieu mort, nos conduites reviennent aux religions archaïques ; depuis que le monothéisme se tait, nous errons, redevenus polythéistes, parmi les revenants du sacrifice humain.

Pourquoi tous les jours, à midi et le soir, la télévision représente-t-elle avec tant de complaisance cadavres, guerres et attentats ? Parce que le public se coagule par la vue du sang versé. Rats pour les autres hommes, nous autres, hommes, béons devant la violence et ses revenants. Le polythéisme sacrificiel colle si bien le collectif que je l'appellerais volontiers le " naturel du culturel ". Les prophètes écrivains d'Israël connaissaient bien ce retour fatal du sacrifice, dans une société qui n'arrive point à vivre la difficulté d'un monothéisme qui l'en prive.

Comme aux temps bibliques, cela nous arrive aujourd'hui. Un prophète seul peut le rappeler ; nous devons vous écouter.

Il y a deux sortes de religion. Presque naturellement, les cultures engendrent celles du sacré, qui se distinguent de celles que ces collectifs mêmes peuvent à peine tolérer parce que, saintes, elles interdisent le meurtre. Rare et difficile à vivre par son exception insupportable, le monothéisme porte la critique la plus dévastatrice des polythéismes courants, sans cesse revenants dans leur fatalité. Le saint critique le sacré, comme le monothéisme l'idolâtrie.

Vous décollez la foi des crimes de l'histoire, y compris de ceux perpétrés au nom du divin, non pas pour justifier la religion, mais pour rétablir la vérité, dont voici le critère : ne jamais verser le sang.

Méditant ainsi, vous portez la raison en des matières de violence qui semblaient l'exclure. Elle n'appartient, de droit, à personne, à aucun savoir, à nulle institution, mais se conquiert seulement d'exercice. Il paraît, certes, aisé de la pratiquer dans les sciences exactes ; or vous l'introduisez dans des domaines autrement difficiles. On entend souvent, aujourd'hui, réduire la religion à un fidéisme fade et irrationnel en dehors de tout rationalisme ; comme si, venue d'un cœur au douceâtre écœurant, la foi tournait le dos à la raison. Vous renouez, au contraire, avec la plus haute de nos traditions, où l'une cherche l'autre en les réconciliant.

Vous le faites, de plus, en suivant un chemin d'une longueur peu commune. Je mesure l'importance de votre hypothèse avec l'extension de son rayonnement ; elle a renouvelé, en effet la critique littéraire : j'ai tenté de faire entendre, en commençant, que nous lisons désormais autrement la tragédie, grecque, renaissante et classique ; mais nous quittons un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux penser, grâce à vous, les tragédies que nous vivons ; elle a renouvelé l'histoire : nous interprétons désormais autrement la fondation de Rome, les conflits, les mouvements de foule, les révolutions ; mais nous quittons un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux comprendre, grâce à vous, l'horreur de notre xxe siècle ; elle a renouvelé, de même, la psychologie : si le triangle à la française rafraîchit la lecture des romans du xviiie et du xixe siècle et leurs mensonges romantiques, nous quittons aussitôt un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, car votre mimétisme permet de mieux interpréter le narcissisme, les relations amoureuses, l'homosexualité, de relire même la psychanalyse ; de mieux comprendre aussi les mécanismes du désir et de la concurrence qui modèlent notre économie ; nous entrons plus avant, grâce à vous, dans l'anthropologie, l'histoire des religions et la théologie, en redonnant son importance au sacrifice, en resituant les religions juive et chrétienne par rapport aux divers polythéismes ; mais nous quittons aussitôt un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux saisir enfin les monotones nouveautés de l'âge contemporain. Pour comprendre notre temps, nous disposons non seulement du nouveau Darwin de la culture, mais aussi d'un docteur de l'Église.

Votre pensée, décidément, me ramène toujours aux temps présents. J'ai hâte de les rejoindre.

Je disais tantôt que l'espace nous sépare et nous unit ; mais le temps aussi nous rassemble ; nous naquîmes tous deux à la pensée par celle d'une femme dont je veux évoquer la vie et le visage par reconnaissante piété ; sensiblement au même âge, nous lûmes Simone Weil ; son génie et les atrocités de la guerre firent de cette femme inspirée, juive à la fois et chrétienne, la dernière des grandes mystiques, l'ultime philosophe pour qui l'héroïsme et la spiritualité avaient autant, sinon plus, de densité que la vie même. Je me souviens de réunions, en Californie, entre Allemands et Français, ennemis en des temps effacés de nos mémoires, devenus amis depuis, qui avouaient de concert avoir commencé à méditer sous l'égide douce de cette héroïne qui voua son existence à la sainteté.

De fait, pourrions-nous vivre, écrire et penser seuls, nous autres faibles mâles, sans d'autres saintes femmes ? Votre œuvre, Monsieur, convertit qui la lit à la certitude du péché originel, dont la constante traînée dans l'histoire nous oblige sans cesse à gérer parmi nous une violence irrépressible. Face à ce modèle dur, votre vie s'accompagna d'une deuxième image féminine, plus douce, plus aimable, irremplaçable. Outre ses douze apôtres mâles, Jésus-Christ lui-même eut besoin de saintes femmes, et, parmi elles, d'une Marie-Madeleine, pour répandre sur lui le parfum, et d'une Marthe pour le quotidien des jours. Voilà deux figures de l'inspiratrice nécessaire à qui se jette, assoiffé, par le désert de l'œuvre. La verseuse du nard précieux, accapareuse de la meilleure part, reçut, dans l'histoire sainte, assez d'éloges et fit le modèle d'assez de représentations profanes pour que je la passe sous silence au profit, enfin, de la seconde, dont nul ne dit mot. Toujours à la peine, jamais à l'honneur.

Je la vois Américaine, porteuse d'une tradition chrétienne aussi ancienne que l'immigration, solide, loyale, généreuse et douce, retirée. Vous incarnez, Madame, les vertus que nous admirons, depuis des siècles, dans la culture de votre pays : la fidélité, la constance et la force, le conseil, la justesse de jugement, la finesse dans l'appréhension des sentiments d'autrui, le dévouement, le ressaut vif après l'épreuve, le dynamisme et la lucidité devant les choses de la vie. Sans vous, sans votre présence inimitable, peu de gens le savent, qu'ils l'apprennent aujourd'hui, les grandes pensées que j'ai la lourde charge de louer ce soir n'auraient sûrement pas vu le jour. Avec vos enfants et vos petits-enfants, dont je vois en ce moment les visages amis, vous incarnez, de plus, le lien entre ce qui se passa naguère dans le Moyen Ouest de votre Nouveau Monde et ce qui se dit aujourd'hui, à Paris, en des habits antiques. Voici : un citoyen français, professeur à Stanford University, reçoit sous la Coupole, l'une des plus anciennes institutions de France, un citoyen américain, français de naissance, professeur lui-même dans la même université. Il ne s'agirait que d'un double, si vous n'assistiez point à la séance et complétiez le triangle, pour une nouvelle et miraculeuse fois sans mimétisme ni rivalité. Vous liez nos deux personnes, par l'affection que je porte à votre mari et à vous-même ; vous liez aussi nos deux pays, dont je célèbre l'infiniment précieuse amitié. Qu'elle ait connu l'épreuve de nuages passagers, la plus serrée des relations le dirait d'elle-même.

Sur vos épaules repose le pont du monde. La paix règnera, l'humanité se construira, mêlée, moins à l'aide des traités entre nations, moins par la politique, le droit ou les échanges commerciaux que par d'humbles liens amoureux tissés par les femmes aux mariages sans frontières. Alors, dans leur foyer sonnent, ô merveille, deux langues maternelles. L'harmonie à venir s'ouvre sur cette musique métisse, multipliant les chanterelles et les passerelles entre les cultures. Madame, j'entends depuis longtemps le pont de votre voix.

Monsieur, je reviens vers vous, qui avez inventé l'hypothèse la plus féconde du siècle. J'ai pris un temps de repos en ces confidences parce que j'avais du mal à soutenir l'élévation vers la grandeur des choses que vous dites. À retenir une seule des leçons que j'en tire, voici celle sur laquelle je voudrais finir.

Des " lambeaux pleins de sang et des membres affreux " dont j'agitais l'horreur en mon commencement, vous avez généralisé les actions sacrificielles auxquelles s'adonnent les cultures connues. L'hémoglobine dégouline du corps des victimes humaines et animales, bref de ces meurtres collectifs dont vous nous dégoûtez irrémédiablement. Or, en jugeant la victime coupable et en innocentant les assassins, les fables qui les relatent mentent. Vous nous enseignez donc que la fausseté accompagne le crime et le mensonge l'homicide, l'un suivant l'autre comme son ombre. Du sang versé naissent des dieux, antiques ou contemporains, toujours faux. Jumeaux, l'erreur et le meurtre demeurent inséparables. Sublime rationalisme.

Inversement, innocenter la victime amène à ne pas tuer en dévoilant la vérité. Cherches-tu le vrai ? Tu ne tueras point ! La révélation d'innocence équivaut, alors, à une généalogie de la vérité, à qui l'Occident, par le monothéisme juif, la géométrie grecque et le christianisme judéo-grec, tous trois critiques des mythes, doit sa maîtrise unique des raisons et des choses. De la vérité découle la morale. Rationalisme sublime.

Du coup, vous m'avez appris ceci, qui a changé ma vie, de distinguer le saint du sacré, ni plus ni moins que le faux du vrai. Théologie, éthique, épistémologie parlent, en trois disciplines, d'une seule voix.

Écoutez la circonstance qui m'advint voici quelque quinze ans, et qui, à mes yeux, passa pour une expérience quasi cruciale du bien-fondé de votre hypothèse. Jamais je n'eus devant moi des étudiants comparables aux prisonniers de Fresnes ou de la Santé ; contrairement aux élèves ordinaires, ils disposent de temps et donc forcent de mutisme et d'attention. À l'aise en ces lieux, j'avais en commun avec eux d'avoir vécu, de longues années d'adolescence, pensionnaire en des lycées aux architectures pareilles à leur enfermement. Ils me demandèrent, un jour, de parler du sacré. L'un d'eux protestait, prétendant que, rouleau d'écriture, ciboire, pierre noire… il se réduisait à une simple convention. Arbitraire ou non, c'était la question. Fidèle à une méthode dont l'exigence refuse le cours magistral, je leur demandai de se préparer à y répondre en méditant sur la mort quelques instants, à part. Me reprenant vite, je rectifiai ma proposition, ajoutant : non seulement la mort que vous et moi allons subir, de toute nécessité, mais aussi celle que l'on peut donner, par accident ou de volonté. Alors, trois d'entre eux se levèrent soudain, comme piqués d'un aspic : " Moi, moi, je sais le sacré ! " Il s'agissait des condamnés pour meurtre. Jamais je n'obtins un silence aussi contemplatif, extatique et prolongé devant l'évidence. Les faux dieux nous visitaient.

Le saint se distingue du sacré. Le sacré tue, le saint pacifie. Non violente, la sainteté s'arrache à l'envie, aux jalousies, aux ambitions vers les grandeurs d'établissements, asiles du mimétisme, et ainsi nous délivre des rivalités dont l'exaspération conduit vers les violences du sacré. Le sacrifice dévaste, la sainteté enfante.

Vitale, collective, personnelle, cette distinction, recouvre celle, cognitive, du faux et du vrai. Le sacré unit violence et mensonge, meurtre et fausseté ; ses dieux, modelés par le collectif en furie, suent le fabriqué. Inversement, le saint accorde amour et vérité. Surnaturelle généalogie du vrai, dont la modernité ne se doutait pas : nous ne disons vrai que d'innocemment aimer ; nous ne découvrirons, nous ne produirons rien qu'à devenir des saints.

Au cours de réunions où je regrettais que vous n'assistiez pas, notre compagnie hésita, récemment, à définir le mot religion. Vous en dites deux familles : celles qui unissent les foules forcenées autour de rites violents et sacrés, générateurs de dieux multiples, faux, nécessaires ; celle qui, révélant le mensonge des premières, arrête tout sacrifice pour jeter l'humanité dans l'aventure contingente et libre de la sainteté, pour lancer l'humanité dans l'aventure contingente et sainte de la liberté.

Je veux finir par ce que sans doute peu de gens peuvent ouïr de leur vivant ; que je n'ai encore prononcé devant personne : Monsieur, ce que vous dites dans vos livres est vrai ; ce que vous dites fait vivre.

Le sacrifice épuisé, nous ne nous battrons plus que contre un ennemi : l'état où nous désirions réduire l'ennemi lorsque, jadis, nous nous battions. Alors, seul adversaire en ce nouveau combat, la mort, vaincue, laisse place à la résurrection ; à l'immortalité.

Madame le Secrétaire perpétuel, permettez-moi maintenant, comme entorse au règlement, de quitter, sur le mot terminal, le vouvoiement cérémoniel. En notre compagnie, fière de te compter parmi nous, entre, maintenant, mon frère.

Michel Serres

Le souffle d'Angela

On ne la voit ni ne l’entend guère dans nos médias francophones. A tort. Véritable humaniste et intellectuelle de combat, Angela Davis œuvre depuis près de quarante ans contre le racisme institutionnel, pour l’égalité hommes-femmes et contre toutes les formes d’oppression dans le monde. A 65 ans, le respectable professeur d’Université Davis n’a rien perdu de sa détermination lucide et courageuse. Son dernier livre d’entretiens, publié il y a trois ans (1), reste d’une brûlante actualité.

« Les goulags de la démocratie » développe une analyse percutante du système carcéral américain en liaison avec l’abomination des camps de Guantanamo et d’Abou Ghraib. Si les images de tortures issues de ces lieux concentrationnaires ont scandalisé la planète, Angela rappelle que de telles violations des droits humains constituent le prolongement du régime carcéral américain. Un système au sein duquel tortures, abus sexuels, mauvais traitements psychologiques ou addiction aux drogues sont institutionnalisés.

Mais Davis va plus loin et démontre de manière éclatante les liens entre l’actuel système carcéro-industriel et l’institution esclavagiste d’hier ... Sur une population mondiale de neuf millions de détenus, un quart - soit 2,25 millions ! - est incarcéré aux Etats-Unis. Parmi ces millions d’individus, 70% sont d’apparence physique noire et métisse … A ce niveau statistique, parler de « coïncidence » est une insulte à l’intelligence.

« Le racisme structurel, la façon dont les institutions perpétuent le racisme est plus dévastateur aujourd’hui qu'à l'époque des années soixante », ajoute froidement Angela Davis. « L’Affirmative action a permis aux Noirs, aux femmes et à d'autres communautés d'avoir accès à des métiers qui leur étaient interdits, de pénétrer dans le système éducatif malgré le racisme, mais cela a surtout profité à la bourgeoisie, les progrès n'ont pas touché l'ensemble de la communauté noire où on trouve plus de pauvres, plus de détenus, plus de gens avec des problèmes de santé mentale (…) On a des lois qui interdisent la discrimination, l'attitude raciste ne peut plus s'exprimer publiquement, mais il reste le racisme structurel dans la société. » (2).

Plus que par le passé, l’avenir socio-économique d’un afro-américain moyen se résume souvent à choisir entre deux institutions : la prison ou l’armée. Et c’est le coup de maître d’Angela Davis que de parvenir à dénuder les relations étroites entre la politique carcérale et la politique étrangère des Etats-Unis. Deux systèmes d’oppression qui se nourrissent l’un l’autre, au bénéfice d’une oligarchie obsédée par le maintien de sa
domination militaire et financière.

Mais Obama, me direz-vous ? « Oui, il peut … » surtout contribuer à ce que rien ne change sur le fond. Au vu de ses contorsions pour retarder voire abandonner la fermeture des Guantanamo, Abou Ghraib ou Baghram (Afghanistan) ; au vu de sa ferme volonté de protéger d’une éventuelle comparution en justice des serial killers comme Georges W. Bush, Dick Cheney, Condoleeza Rice, Colin Powell, Ehud Olmert, Ehud Barak ou Tzipi Livni ; au vu, enfin, de l’entêtement meurtrier du « Prix Nobel de la paix » à embourber l’Occident dans une guerre afghane perdue d’avance, on prend conscience à quel point Davis vise juste.

Regarder derrière les illusions brandies par ceux que le statut quo inégalitaire et négrophobe arrange ou indiffère. Appréhender pourquoi, après l’abolition de l’esclavage et comme pour la peine de mort, Angela Davis invite chacun à militer pour l’abolition des prisons. Utopique ? Peut-être, mais pas moins qu’une démocratie qui pense conserver sa légitimité en perpétuant les inégalités sociales et raciales au travers d’institutions fondées sur l'intolérance.

Pourquoi ne voit-on plus Angela et son travail dans nos médias ? Se rangeant aux prescriptions des forces réactionnaires mondialisées, nos petites lucarnes francophones ont viré leur cuti néolibérale et ultra-sécuritaire. Notamment en développant une surdité à toute expression intelligente et révolutionnaire. Même américaine ; surtout afro-américaine! Au vrai débat médiatique des années 70 s’est substitué l’homogénéisation mercantile de la télé des années 2000.

Plus qu’Obama et ses compromissions, il nous reste le souffle d’Angela et sa révolution …

Olivier Mukuna

(1) Les goulags de la démocratie, Angela Davis, Editions Au Diable Vauvert, 2006.
(2) Libération, 14 octobre 2006.

Etre français, c'est avoir sa vie en France, et rien de plus

Dans la prose marécageuse de l'ineffable ministre de l'identité nationale et de l'immigration patauge une créature aux élans de camarde. Tous les quinze ou vingt ans, depuis les indépendances et l'éclatement de l'empire colonial, et au gré des cycliques désastres économiques et sociaux, elle s'extirpe de la vase pour venir se rappeler au bon coeur du commun des Français. Plus que jamais la voilà, armée d'un rameau de ronces au bout d'une main sèche, flagellant "l'éparpillement identitaire" et éructant dans tout le pays des mots vieux, épris et pétris d'haleine chauvine.

Cette créature se met à traîner dans tous les plis de nos vies et menace : "Nous allons une bonne fois pour toutes fixer ce qu'être français veut dire." Lancée comme une ogive aveugle à fragmentation - qui cependant sait parfaitement où elle doit frapper -, la grande "consultation" de l'Etat sarkozyste sur l'"identité nationale" est partie pour n'épargner personne.

Et désigner à la vindicte en particulier celles et ceux qui, une fois le débat clos, une fois réaffirmées aux frontispices de la nation les "valeurs républicaines" et la "fierté d'être français", auront l'insigne déshonneur d'en être jugés étrangers ou réfractaires, incompatibles ou inaptes. Car c'est une frontière intérieure, un cordon de salubrité identitaire, désormais labélisée avec l'assentiment de l'opinion qui va nous être infligée de mains d'experts.

Ce n'est hélas pas faire preuve d'imagination folle que d'anticiper l'issue du "débat". Tant celle-ci se lit et s'entend déjà partout dans les médias de grande audience. Il y a de très fortes chances que nous assistions d'une part, au redéploiement d'une conception mythique, essentialiste, ethnocentrée de ce qu'est la France - avant tout un pays européen de race blanche, de culture gréco-latine et de tradition chrétienne, point barre.

Et d'autre part, à la mise au ban de ce qui n'est pas et ne sera jamais la France en des termes aussi peu neutres que rebattus. Les bandes ethniques causent de toutes les insécurités, les familles polygames, leur marmaille circoncise et leur barbarie importée, les femmes qui se voilent, "s'emburqaïsent" et les hommes qui les y obligent entre deux inaugurations de mosquées, ou encore ce rap qui tambourine les refrains criards de "la haine de la France"...

Que sais-je encore ? Les historiens et philosophes de la cour sauront, à n'en pas douter, enrichir cette liste de nouvelles catégories. Le clivage aura en tous les cas la clarté de l'eau pure et le sens de la nuance des partitions d'extrême droite : d'un côté, la France, de l'autre, l'anti-France. Le corps sain, et l'appendice pathogène à oblitérer. Ceux qui méritent d'aller et venir d'une part, ceux qui doivent être frappés d'invisibilité d'autre part.

Le débat sur l'identité nationale n'en est pas un. C'est une injonction à l'affirmation ethniciste de soi. Un blanc-seing collectif à l'apartheid qui vient.

Etre français, c'est avoir sa vie en France et rien de plus. Cela ne s'interroge pas, mais se constate comme un botaniste constaterait la poussée d'un bourgeon. Ce qui devrait se questionner en revanche, et de la plus forte des manières avant de le congédier, c'est l'identité de ce pouvoir qui nous mène au mur, son irrépressible cynisme, sa brutalité, sa morgue, lorsque dans les mêmes semaines, il aligne blagues racistes, rafles et expulsions d'Afghans dont il occupe le pays, relaxe pure et simple des policiers en cause dans la mort de Laramy et Moushin à Villiers-le-Bel. Deux adolescents niés et invisibles jusque dans la qualification des causes de leur mort.

C'est d'ordinaire le sacerdoce des anges et des démons que de se mêler à la vie des hommes sans être vus. C'est la honte de cette République que de nous offrir, à nous enfants d'immigrés, cette affriolante perspective donc : vivre comme des démons, mourir comme des anges. Nous ne sommes pourtant ni l'un ni l'autre.

Hamé