samedi, octobre 31, 2009

Le stream of consciousness des commissariats de France

(Merci à CFM)

Le son de la postcolonie, comme le chant des baleines, est une polyphonie. Cette polyphonie postcoloniale est la combinaison de plusieurs voix indépendantes et pourtant liées entre elles par les lois de l'harmonie. Et quelle harmonie ! Un art du contrepoint plus que douteux dont le matériau véritable est le racisme postcolonial. Ainsi :

Ça bave à Montfermeil
Ça bave à Villiers-le-bel
Ça bave à Clichy-sous-bois
Ça bave à Argenteuil
Ça bave à Fréjus
Ça bave à Lille
Ça bave à Firminy ...
Ça bave et bavera encore, tant la profondeur du silence est grand, à quelques exceptions près.

Tandis que ça bâillonne, par tous les moyens, les sons discordants, ça bâillonne tout ce qui apparaît comme disharmonique, ça bâillonne tout ce qui résiste, ça bâillonne tout ce qui tente d'articuler une pensée :

«La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite… c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres » ; « les rapports du Ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». (Hamé)

Aussi sachons pousser la chansonnette, nous aussi ! Et tant pis si nous chantons faux...

vendredi, octobre 30, 2009

Douce France !

Quand tout va mal, en France, que fait-on ? Quand le chômage explose, que les suicides se multiplient dans les entreprises, que les scandales se succèdent en haut lieu, que les mensonges d’État rendent incrédule la Terre entière, que la discorde s’insinue jusque dans les antichambres du pouvoir, que fait-on ? Eh bien, on ouvre un « grand débat sur l’identité nationale ». Ou, si vous préférez, on s’en prend aux Arabes. Je sais bien, il ne faut pas le dire ainsi, ni aussi crûment. D’autant plus que les « Arabes » sont aujourd’hui parfois maliens ou roms ou afghans… Mais, au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit. En annonçant, lundi, le prochain lancement d’un « grand débat » dont l’agora sera la préfecture et la sous-préfecture, Éric Besson entreprend une opération de diversion somme toute classique. On se souvient de la douloureuse affaire du voile islamique en 2003 et 2004. Encore avait-on circonscrit l’offensive à l’école. L’entreprise, cette fois, est de plus grande ampleur. Il ne s’agit plus de faire la leçon à quelques adolescentes, mais d’apprendre à être de bons Français à des femmes et des hommes de tous âges, et souvent éprouvés par la vie. Le débat, nous dit-on, sera alimenté par un rapport parlementaire sur le « respect des symboles de la République ». Le ministère de M. Besson précise que la question « Qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui ? » devra être posée « à chacun ».

L’opération ne serait pas à l’évidence motivée par des arrière-pensées aussi sordides, que notre curiosité serait mise en éveil. Oui, qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui ? Nous avons hâte de le savoir. Et de connaître celui qui va nous le dire avec assez de morgue pour croire en une réponse instituée. Comme il se doit dans tout bon débat national, « des propositions seront soumises, en particulier sur la place des symboles nationaux ». Nous citons toujours ici le communiqué officiel du ministère, lequel nous fournit un début de réponse : il y aura par exemple « obligation pour l’ensemble des jeunes Français de chanter, au moins une fois par an, l’hymne national ». Être Français, ce sera ça ! On pourra allégrement trahir ses amis, instrumentaliser le racisme, jouer avec les peurs et les fantasmes de ses contemporains, collaborer idéologiquement avec l’extrême droite, fouler au pied ses engagements de jeunesse, à condition de chanter une fois par an la Marseillaise. Si l’on s’y prend bien, on peut, en une ou deux générations, construire une nation de parfaits salauds, dépourvus de toute morale personnelle, mais connaissant admirablement notre hymne national. Et, bien plus vite que cela, la France peut devenir un fortin hérissé de chevaux de frise, une machine à expulser et à exclure, un pays gorgé de suffisance et de nationalisme. Et que fera-t-on des « mauvais Français », ceux qui répondront mal aux interrogatoires identitaires ou qui chanteront faux la Marseillaise ? Dans quelle catégorie administrative va-t-on les répertorier si, par malheur, ils ne peuvent être rien d’autre que français ?

M. Besson croit-il que les « collabos » de 1940 n’étaient pas instruits de ce civisme que l’on enseignait aux blouses grises de la Troisième République ? Croit-il que les tortionnaires de la bataille d’Alger ignoraient la Marseillaise ? Ou bien les valeurs de la résistance, et parfois de l’insoumission, lui paraissent-elles inférieures à celles qu’il se pique d’imposer ? Évidemment, tout cela serait ridicule si ce n’était dangereux. Le problème n’est pas que des historiens et des sociologues réfléchissent à la question. Inutile donc, pour mieux se vautrer dans le piège tendu par la droite, d’invoquer, comme le fait une certaine gauche, les mânes de Fernand Braudel ou de Marc Bloch. Leur pouvoir d’historien était strictement d’analyse et de description. Ils n’étaient pas sous-préfets et n’affrétaient pas de charters. Le problème est, comme le dit Patrick Weil, lui-même historien, que « ce n’est pas au pouvoir politique de décréter ce qu’est être Français ». Mais, me direz-vous, je me donne bien de la peine pour répliquer à une manipulation dont les ficelles sont énormes. La vérité du « grand débat » de M. Besson ne tient-elle pas dans son calendrier : lancement le 2 novembre, conclusion et « colloque de synthèse » début février ? Nous serons alors à un mois des régionales. Les musulmans auront été sommés d’abjurer quelques-unes de leurs croyances ou de leurs pratiques. Le « communautarisme » aura été dénoncé. L’« autre » aura été jeté en pâture à l’opinion, qui aura réappris à avoir peur de tout ce qui ne lui ressemble pas. Et si la mèche prend, on aura relégué à l’arrière-plan la crise et le chômage assez de temps pour franchir l’échéance électorale. On peut évidemment envisager le problème sous ce seul aspect. Celui du cynisme d’une équipe toujours prête à brûler son « Reichstag ». Mais on peut aussi penser qu’il y a plus grave : un nationalisme de conviction qui hante une partie de la droite sarkozienne. Lorsqu’il affirme qu’il faut défendre « la douce France » créée par Charles Trenet en 1943, Frédéric Lefèbvre, porte-parole de l’UMP, ne se trompe ni de symbole ni d’époque.

Denis Sieffert

jeudi, octobre 29, 2009

Et l'identité ?


« Sur le vent, il marche. Dans le vent,
il sait qui il est. Nul toit au vent.
Ni demeure. Et le vent est une boussole
Pour le nord de l’étranger.

Il dit : Je suis de là-bas. Je suis d'ici
et je ne suis pas là-bas ni ici.
J'ai deux noms qui se rencontrent et se séparent,
deux langues, mais j'ai oublié laquelle était
celle de mes rêves.
J'ai, pour écrire, une langue au vocabu­laire docile, anglaise
et j'en ai une autre, venue des conversa­tions du ciel avec Jérusalem.

Son timbre est argenté, mais
elle est rétive à mon imagination !

Et l'identité ? je dis.
Il répond : Autodéfense...
L'identité est fille de la naissance.

Mais elle est en fin de compte l'oeuvre de celui qui la porte, non
le legs d'un passé.

Je suis le multiple... En moi, mon dehors renouvelé...
Mais j'appartiens à l'interrogation de la victime.
N'étais-je de là-bas, j'aurais entraîné mon coeur
à y élever la gazelle de la métonymie...
Porte donc ta terre où que tu sois…
et sois narcissique s’il le faut. »

(CONTREPOINT [Pour Edward Saïd], Mahmoud Darwich)

Vérité et Justice pour Mehdi Ben Barka

44 ème anniversaire de l'enlèvement etde l'assassinat de
Pour la justice et la vérité contre les atteintes à la mémoire

Aujourd’hui la recherche de la vérité pourra-t-elle avancer en France et au Maroc ?
Les raisons et les complicités d’états continueront-elles à entraver l’action de la justice ?
RASSEMBLEMENT
Le Jeudi 29 Octobre 2009 à 18H30

Boulevard Saint-Germain face à la Brasserie LIPP
Métro : Saint-Germain-des-Prés
Avec le soutien de :
Association des Marocains en France (AMF), Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), Association des Parents et Amis des Disparus au Maroc (APADAM), Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), Forum Marocain Vérité et Justice – France ( FVJ-France), La Ligue des Droits de l’Homme (LDH), Les Verts, MRAP, etc...

mercredi, octobre 28, 2009

Je suis Salah Hamouri, otage de l’état d’Israël

« Où sont les chanteurs bêlants qui de Betancourt à tartempion occupent d'ordinaire les médias pour hurler, que dis-je, vendre leur colère sélective? Où êtes-vous, chiens de garde du capital et de la liberté à géométrie variable? Vous n'êtes plus parce que vous n'avez jamais été que dans vos rêves marchands de gloire et d'orgueil. » (René Balme, Maire de Grigny)

Si ce n'est pas une comédie de bas étage, cela ne peut-être qu' une escroquerie sentimentale de plus, à laquelle nous ont habitué les porte-voix du sionisme actifs en France. A l’avant poste, il y a l’inénarrable Elie Chouraqui, cinéaste de son état . Accompagné pour ce faire d’une constellation de petites chevilles ouvrières embrigadées pour la bonne cause. Tout ce beau monde plaide pour la libération du soldat israélien Gilad Shalit, présenté honteusement comme un simple otage du Hamas.

Gilad Shalit, le surmédiatisé, avant d'être réhabilité, relooké en simple citoyen « franco-israélien », est tout d'abord un soldat de l'armée israélienne. Et même un peu plus, puisqu’il s’agit du caporal Gilad Shalit. C'est donc a un prisonnier de guerre qu’on a à faire avant tout. Tout à l’inverse des milliers de prisonniers palestiniens détenus, eux, arbitrairement, au mépris de toutes les lois internationales, qui croupissent dans des geôles israéliennes aujourd'hui, dans l'indifférence générale. Et dont personne ne s'émeut ni se soucie.

A l'heure où intellectuels, chanteurs et saltimbanques de la République se sont faits porter pâles en accrochant, de la plus belle manière, la plus pusillanime, leur conscience au clou, Elie Chouraqui et « les siens » ont décidé, eux, d'occuper le terrain du pathos en valorisant la leur. Et de quelle manière ! C’est à coup de propagande éhontée qu’il voudrait élever le soldat Shalit au statut d'otage. Et pourquoi pas à la canonisation de celui-ci tant qu’ à faire! L’ennui c’est que Shalit n’est ni Kauffmann, ni Malbrunot, ni Aubenas. Si ces derniers peuvent, peut-être, avoir fait partie de « mission de renseignement », ils n'ont jamais, au grand jamais, été engagés dans quelque service militaire que ce soit .

Et puis, si Elie Chouraqui, le cinochard poussif , et ses amis, célébrités du jour, sont des Gilad Shalit, et bien, nous, les anonymes, les sans-voix, les petits, nous sommes tous des Salah Hamouri ! Par la grâce de Dieu. Car pour ce faire nous n’avons besoin ni du concours de la médiasphère française, ni de celui des intellectuels estropiés. Et encore moins de celui de saltimbanques honteux et à gage….

N'en déplaise à Elie Chouraqui et à ses petits soldats propagandistes. N'en déplaise au Président de la République qui accueille à bras ouverts les parents du soldat et maintient sa porte fermée à Madame Denise Hamouri. N’'en déplaise au grand calife de Paris, M. Delanoë, et à son sens aigu de la géométrie variable et de l'opportunisme… N'en déplaise à ces partisans d’un l'humanisme à sens unique (des députés de l'Assemblée Nationale jusqu'au échotiers des « news-magazines » de la presse dominante, en passant par ceux qui détiennent le pouvoir du Saint grisbi)… Tout ce beau monde, malgré son tonnage en efforts, sa débauche de moyens et son hystérie pathétique, ne nous fera pas oublier que de Salah Hamouri est et resta dans nos cœurs, qu’il a notre entière solidarité, en un mot, qu'il est notre frère. Ainsi soit-il!

Il ne fait pas de doute que Elie Chouraqui et ses amis font partie de ses bases arrières, de ses militants, de ses sympathisants et de ses groupes de pression de l’état d’Israël en France. Cet état qui, même au prix d'une guerre contre Gaza, a failli, dans la tentative de libération de son soldat. Tandis que tout ce battage médiatique, toutes ces gesticulations pathétiques sont des manœuvres dilatoires et retorses, visant, d’une part, à occulter l’ intransigeance d’Israël quant au refus de libération de milliers de Palestiniens. De tous âges et de tous sexes confondus, dont le plus ancien, Saïd Al Atabaa, comptabilise à lui seul une trentaine d'années d'incarcération. Et d’autre part, à diaboliser un peu plus le Hamas, le faisant passer pour un terrible tortionnaire, ce qui est particulièrement ironique, lorsqu'on connait l'état des prisons israéliennes.

On constate une fois encore combien le monde politico-médiatique français, notamment par sa mobilisation (3000 manifestants rien que pour la journée du dimanche 19 octobre 2008 en faveur de Shalit), est favorable à l'état d'Israël (et au sort de celui de ses fils). Salah Hamouri, à l’inverse, apparaît comme s'il était un orphelin. Un fils illégitime de la République. Ce qui en dit long sur l'identité nationale dont on aime tant à discuter aujourd'hui... A l’exception notable du courageux Maire de Grigny (Rhône), M. René Balme, honneur de la République française d'à-présent.

Pourtant Shalit comme Hamouri sont Français. Alors pourquoi ces deux poids et deux mesures? Et pourquoi ce qui est licite à Shalit serait illicite à Hamouri? Est-ce cela l’égalité républicaine ?

Mohamed Marhoum

« L'identité nationale, ça n'existe pas »

Le lancement d'un vaste débat sur l'identité nationale par Éric Besson fait des vagues, à huit mois des élections régionales. L'historien démographe Hervé Le Bras, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), analyse la situation.

« Sud Ouest ». Qu'y a-t-il derrière les termes « identité nationale » ?
Hervé Le Bras.
Comme le disait le grand historien Fernand Braudel, on ne peut pas définir l'identité nationale. Les seuls moyens qu'on a de l'approcher, c'est de parler de l'histoire de la France, de l'espace français, de sa population et de l'histoire de son État. Je ne vois pas comment M. Besson peut espérer une analyse venant des députés et des sénateurs. Ce que je crains, c'est que ce sujet sur l'identité nationale ne soit le moyen d'aller contre les étrangers et les immigrés.

Que voulez-vous dire ?
Il y a eu une enquête sur l'intégration des immigrés faite par l'Ined (Institut national d'études démographiques) et l'Insee à la fin des années 1990. Les enquêteurs qualifiaient les différents groupes d'immigrés en les classant en Arabes, Kabyles, Portugais, Peuls, etc. Et, à la fin de l'étude, ils se sont demandé : Comment va-t-on nommer ceux qui ne correspondent pas ? Ils ont alors choisi « Français de souche ». Et c'est horrible. C'est un terme qui avait été employé par Pétain, un terme qui s'oppose aux autres. Voilà pourquoi j'ai beaucoup de craintes face à la dénomination « identité nationale ». Pour une étude sérieuse, il faudrait reprendre le travail de Braudel ou de son successeur à l'Académie française, Pierre Nora, sur « Les Lieux de mémoire ». C'est une autre façon de se demander ce qu'est la France, à travers toutes les traces qui sont restées de son Histoire. Je veux dire les monuments, le drapeau, la langue, le territoire, la statistique...

Nous voilà dans votre domaine ?
J'avais effectivement écrit un chapitre des « Lieux de mémoire » sur la statistique en France. C'est un des moyens pour caractériser l'identité d'un pays. Si c'est ça que M. Besson veut faire, pourquoi pas ? Mais, dans ce cas, il aurait dit qu'il allait consulter des historiens, des philosophes politiques, des démographes, des géographes. Au lieu de cela, il a de suite parlé de politiques, et c'est dangereux.
« C'est quoi, être français aujourd'hui ? » demande aussi Éric Besson.Quelle est votre réponse ?
Pour moi, être français, c'est avoir la nationalité française, un point c'est tout. Revenir là-dessus serait extrêmement grave. Les seuls qui ont essayé sont le gouvernement de Pétain et le programme du Front national. Ce parti, en son temps, voulait retirer la nationalité à certains naturalisés. Si vous remettez en cause la nationalité française, vous remettez en cause la démocratie.

Le ministre parle de « fierté d'être français »...
Je suis fier d'être français, fier d'être parisien, fier d'être européen, fier d'appartenir à la race humaine. C'est de la vente politique que de parler de ça. On sort du cadre, ou alors cherche-t-il tout simplement à trouver des Français qui ne sont pas contents de l'être pour stigmatiser.
En quoi, comme vous l'évoquiez dans votre livre « Le Démon des origines », la démographie pourrait-elle être un moyen d'expression du racisme ? Lorsqu'elle se lance dans des classifications ethniques, lorsqu'on cherche à faire des distinctions, comme lorsqu'on sépare la seconde génération de l'immigration des autres Français... C'est cela que j'avais critiqué face à une extrême droite beaucoup plus virulente qu'aujourd'hui et qui allait se retrouver au second tour de la présidentielle.

« Intégration ». Voilà un mot que beaucoup de personnes qui sont issues de l'immigration rejettent. Est-ce aussi votre cas ?
Je suis prudent. Autant je pense qu'il faut qu'on adhère à certains devoirs qui sont ceux de la citoyenneté française, autant je comprends ceux qui pensent que le mot « intégration » leur est jeté à la figure comme un moyen de rejet, de disqualification.

Le porte-parole de l'UMP, Frédéric Lefebvre, affirme qu'il faut redéfinir l'identité nationale sur le modèle de la « Douce France » de Charles Trenet. Est-ce que cela vous interpelle ?
Ce qui m'ennuie c'est qu'il s'agit d'une chanson qui était chantée sous l'Occupation. La douce France n'a jamais existé. La condition des ouvriers et des paysans dans les années 1930 ou 1950 n'avait rien d'enviable. Très souvent, quand on n'est pas historien, on a tendance à se représenter le passé comme l'opposé du présent. Mais c'est faux. On peut juste espérer que la France soit plus douce dans le futur.

Voyez-vous dans cette proposition ministérielle une manoeuvre avant les élections régionales ?
Oui. On ressort un projet qui était dans les tiroirs. C'est un retour à l'idée « Nous avons pris des voix au Front national, il nous faut les conserver ». Mais attention, les mêmes recettes ne marchent pas toujours deux fois. « L'histoire se répète mais, la deuxième fois, c'est une mascarade », disait Marx dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte ».

mardi, octobre 27, 2009

Les murs

Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que, d’évidence, elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.

Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être dans le monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.

Identité nationale

En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé à l’origine des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister.

(…)

Faire-monde

Ainsi en plein XXIe siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des droits de l’homme, rassemble, dans l’intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, codéveloppement. Dans ce précipité, les termes s’entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous.

C’est vrai que l’espace démocratique est un champ de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais de tous les systèmes demande une attention de tout instant, et comme une vigilance de guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là où s’intensifie la lumière, l’ombre s’affirme tout autant. (…).

Mur et relation

La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à penser l’autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise par des médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes.

La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.

La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse étonnante. De la roue à la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer.

(…)

L’imaginaire libre

Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme, d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates, saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie états-unienne sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », exempte des autres, ou d’une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là même devenue non humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection divine, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref, c’est le mur identitaire au coeur de l’unité diversité humaine.

(….)

Mondialité

La mondialité (qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires.

La multiplicité, voire l’effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l’infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s’accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. Mme Condoleezza Rice relève du même imaginaire que M. George W. Bush, et n’a rien à voir avec M. Mandela ou avec Martin Luther King.

(…).

De la repentance

Face à de tels bouleversements, il y a des équilibres économiques, des aléas sociaux, des exigences de politique intérieure à inventer, maintenir ou réparer. Les flux excessifs d’immigration, des pays pauvres vers les pays riches, peuvent être équilibrés par un grand nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère immédiat et irrévocable : par exemple, l’entreprise délibérée et proclamée d’une stabilisation juste de l’économie mondiale, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du Sud, le transfert systématique des technologies, partout où cela serait possible, l’établissement patient, obstiné d’un réseau Nord-Sud de commerce durable et équitable. Il y a là les principes d’une grande politique pour une nation, qui de les proclamer et de les étudier et de commencer à les mettre en pratique, se grandirait. C’est à chacun de mesurer son degré de prudence, l’éclat de son audace, la hauteur de sa vue.

Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière.

(…).

L’appel

Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation à l’autre (à tout l’autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.

Nous demandons que toutes les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « républicains », tous les tenants des « droits de l’homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté élèvent, par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.

Tout le contraire de la beauté.

Toutes les initiatives en rapport avec cet appel seront répertoriées sur le site de l’Institut du Tout-Monde.

http://tout-monde.com/

(*) Le texte intégral est à paraître le 4 octobre chez Galaade Éditions.


Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant (Prix Goncourt pour Texaco, 1992 et Prix Renaudot pour La Lézarde, 1958 )

lundi, octobre 26, 2009

De la « blancheur » du féminisme blanc

LETTRE OUVERTE AU COLLECTIF NATIONAL POUR LES DROITS DES FEMMES

Cher-e-s ami-e-s,

Tout d'abord, permettez-nous de nous présenter. Les Indivisibles sont un groupe de militant-e-s dont le but est de déconstruire, notamment grâce à l'humour et l'ironie, les préjugés ethno-raciaux et en premier lieu, celui qui nie ou dévalorise l'identité française des Français-e-s non-Blanc-he-s. Malheureusement cette lettre peut ne paraître ni drôle, ni ironique...

Cette année, vous avez appelé à une manifestation nationale unitaire pour les droits des femmes à Paris le 17 octobre 2009. Sur le principe, nous ne pouvions que nous en réjouir. Mais nous avons tous d'abord été étonné-e-s de la date choisie. Le 17 octobre, est dans l'Histoire de France, avant tout le triste anniversaire des massacres contre la manifestation pacifique algérienne du 17 octobre 1961 à Paris (1). Une plaque commémorative a même été installée sur le pont Saint-Michel en 2001 par le maire de Paris. Un groupe de féministes a d'ailleurs estimé, probablement avec justice, le choix de cette date «fort inapproprié, voire insultant»(2). Dans les faits, votre manifestation a effectivement occupé l'espace médiatique, probablement au détriment de la commémoration du 17 octobre 1961, pourtant indispensable en ces temps de réhabilitation de l'histoire coloniale(3)...

Cette année, votre slogan était «Ensemble pour une réelle égalité». Souscrivant pleinement à cet objectif nous aurions aimé qu'il s'applique à toutes les femmes. Nous nous y sentons inclus-e-s, pas seulement parce que nous luttons contre le racisme et pour une réelle égalité, mais également parce que nous comptons en notre sein de nombreuses personnes féministes ou sensibles et solidaires aux idées et luttes féministes.

Dans votre «Appel à une manifestation nationale à Paris le 17 octobre 2009»(4) , vous y expliquez que vous ressentez «le danger de voir la lutte pour l'égalité femmes/hommes passer au second plan au profit de la lutte contre les discriminations et pour la diversité». Nous aurions préféré que vous n'opposiez pas la lutte contre le sexisme à celle contre le racisme...

En effet, les discriminations ne sont pas seulement racistes, elles sont également sexistes, et dans de nombreux cas elles sont multiples. Comme dans le refus quasi-systématique d'embauche des femmes musulmanes voilées. Ou encore les femmes non-blanches qui subissent des discriminations à l'embauche et durant leur carrière, qui les conduit souvent à subir le statut de femmes au foyer ou encore à opter pour un emploi pour lequel on leur suppose, par la force des préjugés et racistes et sexistes, des qualités maternelles ou domestiques naturelles...

Certes vous n'omettez pas la situation des femmes étrangères même si vous n'évoquez ni le racisme qu'elles peuvent subir, ni le statut particulier des migrantes. En revanche la situation spécifique des femmes racisées (non-blanches), qu'elles soient françaises ou étrangères, n'est tout simplement pas abordée. Alors même que vous évoquez: bas salaires, chômage, retraites inférieures, l'appel fait l'impasse sur le fait que ces situations sont aggravées par le racisme que ces femmes subissent...

Dans un communiqué paru le lendemain de la marche vous déclarez : «Le combat pour la "diversité" ne doit pas être non plus l'occasion de réduire les femmes à une "catégorie" de discriminés comme d'autres, alors que nous sommes la moitié de l'humanité et que notre combat est un combat transversal.» (5). La lutte contre le racisme est également un combat transversal et en France comme pour l'humanité, le nombre et la proportion de personnes vivant une situation de racisme n'est pas non plus négligeable. Il est regrettable d'opposer, de façon aussi définitive, ces deux luttes, car ce faisant vous souscrivez au jeu des dominant-e-s qui cherchent à nous diviser pour mieux régner. Notre nom "Les Indivisibles" évoque d'ailleurs cette volonté de positionner la convergence des luttes au coeur de notre action...

Nous regrettons que votre conception du féminisme ne s'inspire pas des féministes non-blanches, notamment du courant "Black feminism" qui étudie l'imbrication du sexisme et du racisme. Courant dont un des textes principaux, le "Third World Women's Alliance. Black Women's Manifesto." date tout de même de 1970(6). Nous regrettons également que vos positions sur l'action positive n'aient pas évolué depuis les débats sur la parité au cours desquels de nombreux-ses féministes ont disqualifié la discrimination positive à l'égard des minorités racisées afin de mieux encenser le principe de parité(7).

En conclusion, nous regrettons que vous participiez à l'invisibilisation de ces femmes migrantes et françaises qui partagent cette communauté d'expérience d'un sexisme raciste. D'autant que vous expliquez à juste titre que «pour éviter cette régression majeure, pour la reconnaissance de la lutte pour les droits des femmes, il nous faut réaliser l'unité». Pour réaliser cette unité, nous ne pouvons que vous inviter à faire face aux préjugés raciaux, qui minorent ou invisibilisent(8) une grande part de ces femmes.

Amicalement,

Les Indivisibles

(1) http://17octobre1961.free.fr/
(2) http://lmsi.net/spip.php?article941
(3) http://www.mrap.fr/communiques/document.2009-10-02.1393319104
(4) http://www.collectifdroitsdesfemmes.org/spip.php?article193
(5) http://collectifdroitsdesfemmes.org/spip.php?article194
(6) http://scriptorium.lib.duke.edu/wlm/blkmanif/
(7) http://www.vacarme.org/article1159.html
(8) http://remi.revues.org/index4251.html#tocto1n2

Il est à remarquer, comme le souligne La Princesse de Clèves, que certaines féministes se sont démarquées de ce choix de date si peu judicieux

dimanche, octobre 25, 2009

De l'Orientalisme

« L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe, il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et lui fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus profondément en elle. De plus, l’Orient a permis de définir l’Europe (ou l’Occident) par contraste : son idée, son image, sa personnalité, son expérience. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » (Edward Saïd)














samedi, octobre 24, 2009

L'autre pays de l'islamophobie

On dit qu'en Europe les Pays-Bas seront le premier pays à être inondé, si le réchauffement climatique que connait la planète continue sa progression en l’état. Adieu les filles exposées dans les vitrines, les coffee shops enfumés et le Gouda à profusion. Adieu les moulins à vent, les canaux et les vélos… Pourtant au Pays de Spinoza (qui est aussi celui d'Anne Franck), on est guère philosophe. Que de cruautés et de petitesse n'y voit-on pas. Rien de nouveau sous le soleil : « Le régime colonial donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopoles et de privilèges et servant de puissants leviers à la concentration des capitaux. Il assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital. La vraie initiatrice du régime colonial, la Hollande, avait déjà, en 1648, atteint l’apogée de sa grandeur. Elle était en possession presque exclusive du commerce des Indes orientales et des communications entre le sud-ouest et le nord-est de l’Europe. Ses pêcheries, sa marine, ses manufactures dépassaient celles des autres pays. Les capitaux de la République étaient peut-être plus importants que tous ceux du reste de l’Europe pris ensemble. » (*) Et aujourd’hui certains Hollandais n’ont rien trouvé de mieux à faire que de voter pour Geert Wilders. Et bien moi non plus, je ne serai pas philosophe. En attendant que tout ce beau monde daigne se noyer, englouti par les eaux polaires, « les eaux glacées du calcul égoïste », dans un pays enfin devenu hermétique, en attendant que le dernier des fafs fût étranglé avec les boyaux du dernier islamophobe, je me jouerais bien une partie de foot avec la tête du Samson xénophobe à la chevelure oxygénée. Ne dit-on pas que tête qui roule n'amasse pas mousse. Histoire d'apprendre aux mimiles bataves que l'homme est un être-pour-la-mort... L’on a les fantasmes qu’on peut !



Que se passerait-il si tous les Marocains quittaient les Pays-Bas ? C’est la question posée via une vidéo postée mardi sur YouTube par un groupe qui défend un point de vue différent de celui de la droite populiste sur l’apport des Marocains à la société néerlandaise.

Le film montre des maisons défoncées, des voitures en panne, des files d’attente aux stations de taxi, un Néerlandais à vélo devant se déplacer lui-même le matin pour aller chercher son journal, des fonctionnaires des services sociaux qui se tournent les pouces et de grands espaces vides dans les journaux, qui ne savent plus de quoi parler.

Intitulé Kop of Munt («la tête ou la queue»), le film a été diffusé sur le site Munt.nu. Le problème, c’est qu’il est accompagné d’un sondage qui s’est avéré éminemment contre-productif. En effet, si pas moins de 13 500 internautes ont répondu en une journée à la question «Que pensez-vous du départ des Marocains ?», une écrasante majorité d’entre eux, soit 71%, a coché la case «Bien, qu’ils s’en aillent !» Les responsables de Munt.nl, de jeunes Néerlando-Marocains qui veulent rester anonymes, se réjouissent quand même d’avoir relancé le débat sous un nouvel angle, tout en s’inspirant des méthodes de la droite populiste.

Geert Wilders, le leader du Parti de la liberté (PVV), auteur d’une vidéo anti-islam, s’est juré d’expulser tous les étrangers refusant de s’intégrer. Alors, face à son inexorable montée dans les sondages et sans riposte des grands partis politiques, la société civile néerlando-marocaine se mobilise. Un groupe de 38 organisations a publié mercredi un manifeste intitulé «Arrêtez la criminalité parmi les jeunes Marocains» afin que les Marocains des Pays-Bas cessent d’être montrés du doigt à cause de quelques délinquants.

Au total, 320 000 Marocains vivent aux Pays-Bas, représentant la seconde communauté d’immigrés après les Turcs. De son côté, Munt.nu pose désormais cette question: «Qui seront les prochains à partir ?» Une première réponse avec des statistiques nationales : 36% des hommes turcs et marocains de 15 à 65 ans, issus de la première et de la seconde génération, seraient prêts à quitter le territoire.

Sabine Sessou

Sachons saluer les grands hommes !


En hommage à la victoire incontestée et incontestable de Zine El Abidine Ben Ali, merveille des merveilles, joyau du monde Arabe, grand timonier de la Nation tunisienne, splendeur du féminisme et de la laïcité maghrébine, rempart de la modernité contre l’intégrisme…, voici un extrait d'Ubu roi de Jarry :

PERE UBU
Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.
UN CONSEILLER
Fort bien, monsieur Ubu.
MERE UBU
Quel sot homme.
PERE UBU
Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tout côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.
LE CONSEILLER
Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien?
MERE UBU
Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.
PERE UBU
Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (Eclats de rire.) Ou plutôt non! Vous me faites tromper et vous êtes cause que je suis bête! Mais, corne d'Ubu! (Un messager entre.) Allons, bon, qu'a-t-il encore celui-là? Va-t'en, sagouin, ou je te poche avec décollation et torsion des jambes.
MERE UBU
Ah! le voilà dehors, mais il y a une lettre.
PERE UBU
Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure.
MERE UBU
Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va envahir tes Etats pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué.
PERE UBU
Ho! ho! J'ai peur! J'ai peur! Ha! je pense mourir. O pauvre homme que je suis. Que devenir, grand Dieu? Ce méchant homme va me tuer. Saint Antoine et tout les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir?
Il pleure et sanglote.
MERE UBU
Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu.
PERE UBU
Lequel, mon amour?
MERE UBU
La guerre!
TOUS
Vive Dieu! Voilà qui est noble!
PERE UBU
Oui, et je recevrai encore des coups.
PREMIER CONSEILLER
Courons, courons organiser l'armée.
DEUXIEME
Et réunir les vivres.
TROISIEME
Et préparer l'artillerie et les forteresses.
QUATRIEME
Et prendre l'argent pour les troupes.
PERE UBU
Ah! non, par exemple! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner d'argent.
En voilà d'une autre! j'étais payé pour faire la guerre et maintenant il
faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle verte, faisons la
guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne déboursons pas un sou.
TOUS
Vive la guerre!

On parle "voile" sur Canal +

Le blog de Rokhaya Diallo

Et en guise de papier hygiénique ...

De l'intellectuel en perruque

Il y a quelque chose de commun dans les déclarations publiques et médiatiques de personnes bien connues et bien en vues comme Dominique Wolton ou Alain Finkielkraut, pour ne prendre que ces deux références récentes. D’une part, ils apparaissent comme largement déclassés dans les débats à propos d’Internet où on les convoque pour porter un “regard d’intellectuel”, comme on convoque un auteur dans une dissertation de philosophie (on le fait parler sans le comprendre ni l’analyser). D’autre part ils portent des attaques ou soulèvent des critiques qui présentent d’étranges similitudes, qui ne peuvent devoir leur ressemblance qu’à la seule méconnaissance.

Soit il y a des préjugés préétablis sur Internet qui errent dans la conscience collective et ils s’en font banalement l’écho (pour des “penseurs”, c’est une faute, et même grave), soit ils ont un intérêt particulier à produire le même discours. Cette idée traînait ici et là sans trouver les mots, c’est un billet de Thierry Crouzet qui a joué pour moi le rôle de déclencheur dans cette réflexion.

Qu’une partie de l’élite intellectuelle, forgée à la méthode du rat de bibliothèque et de l’analyse assidue, soit en retard sur l’appropriation des nouvelles technologies n’est pas un scoop. Comme une large partie du personnel politique, elle n’a pas adopté les moyens de communication, d’interaction, de partage et de consommation de nombreux français. En réalité, les charges répétées contre Internet (parmi les dernières, Jacques Séguéla pour qui le Net est une “saloperie” qui peut ruiner la réputation d’une personne en une seconde) ne sont pas un hasard et il y a une raison de fond.

Le problème des intellectuels officiels, reconnus et présentés comme tels (au point de faire rire nos amis américains comme le moquait Bill Maher en parlant d’intellectuels publics, une intelligentsia adoubée par le public à qui les faiseurs de célébrité n’ont donné que cet os à ronger) est ailleurs, et il est bien de l’ordre de la survie. Car comme toute structure vivante, organisation ou caste, ce qui existe a vocation à survivre et à se perpétuer. C’est le processus vital classique : nourriture, reproduction, lutte contre la mort. Une certaine élite n’y coupe pas.

Pour certains intellectuels et experts médiatiques, la présence dans les médias est leur raison d’être, au sens marketing du terme. Qu’on leur retire chroniques, plateaux et tribunes, ils ne seront plus grand chose. Si cela peut sembler impromptu d’introduire en France la notion de marketing dans les sphères intellectuelles, il est tout de même notoire que certaines élites maîtris(ai)ent bien leur personnal branding, quand bien même ils s’en défendraient. Les prises de positions sont parfois moins une conviction profonde qu’un positionnement. Pour exister, il faut se poser contre, nuancer, en somme se définir par rapport au marché existant.
La précision intellectuel « médiatique » est importante pour le distinguer de l’intellectuel qui produit, cherche, entre dans le dur, doute, change d’avis, à l’inverse de celui qui a choisi son positionnement marketing et s’y tient mordicus.

Au fond, ce qui effraie tant cette intelligentsia, c’est l’amoindrissement de sa surface médiatique. Les médias classiques sont allés piocher dans le nouveau vivier d’esprits vifs, différents et moins connus qu’est Internet. Cela permet de varier les plaisir en n’invitant pas que des têtes connues depuis 30 ans, mais aussi d’avoir des avis ou des regards bien plus intéressants parce qu’il s’agit de personnes immergées et non pas extérieures à leur objet d’analyse. Ceux qui avaient fait de leur métier l’expertise médiatique, une expertise toute relative puisqu’elle est dépendante d’une stratégie de compromis, voient donc leur surface d’exposition médiatique grignotée.

Pour des gens qui accaparent les médias depuis quelques décennies, on comprend que c’est problématique sur le front de l’ego, ça ressemble à une bonne gifle. Pire, c’est surtout un fond de commerce qui sombre. L’intellectuel médiatique, drapé dans sa superbe de penseur et capable de défendre un point de vue sans fondement (Finkielkraut n’hésita pas à assassiner dans Le Monde la Palme d’Or 1995, Underground, qualifiant l’œuvre d’Emir Kusturica de propagande panserbe avant de reconnaître, par la suite, après avoir vu le film, avoir été un peu injuste) dépend des médias pour entretenir son image, faire la promotion de ses productions (livre, étude, documentaire), en somme justifier son existence. Si des petits nouveaux marchent sur leurs plate-bandes, leur survie et leur épanouissement sont en péril.

Curieusement, avec des airs d’indépendance, ils ont quelque chose des musiciens en perruque, attachés à un mécène et travaillant à la commande. Eux seuls sont des intellectuels reconnus parce qu’ils en ont fait leur métier et parce qu’ils sont sous le regard du public (ce qui ne constitue pourtant pas un diplôme), les autres ne sont que de petits amateurs à reléguer au rang d’efforts plaisants mais insuffisants. La perruque joue ainsi le symbole de la soumission autant que de distinction, d’adoption parmi les grands et les puissants. A ceci près que le maître de ces intellectuels en perruque n’est pas un riche mécène mais les médias de masse qui leur offre visibilité et leur confèrent existence et légitimité. Sans eux, ils n’existeraient pas au-delà d’un petit cercle d’initiés, comme hélas de trop nombreux chercheurs aux trouvailles et questionnement pourtant passionnants.

Comme mentionné en introduciton, cette élite en déliquescence ne pratique pas Internet et n’en comprend ni les codes, ni les habitudes, ni les pratiques, ni les enjeux. Aussi, elle ne maîtrise pas du tout sa présence sur Internet car elle n’y est pas proactive : pas de site personnel vraiment animé, pas de blog ou de profil Facebook, et sans doute pas d’expérience numérique personnelle, les on-dit et les étonnements de l’entourage leur suffisement peut-être. Pour des professionnels du personnal branding, avouons que rater le virage de la e-reputation est bien dommage…

Il ne subsiste donc d’eux en ligne que des passages vidéo de coups de gueule dans les émissions où ces intellectuels de plateaux sont invités, assortis bien souvent de commentaires désobligeants, ainsi que des billets rageurs ou parodiques. Le ressentiment de ces intellectuels envers cette plèbe lyncheuse qui les moque plus ou moins violemment est donc en partie compréhensible quand c’est là leur seul prisme de lecture (narcissique, d’ailleurs), bien que ce soit finalement le lot de toute personne publique. Sauf que juste là, seules les célébrités et les politiques avaient fait les frais des moqueries, dans la presse people par exemple.

Les intellectuels en perruque critiquent un éventuel nivellement par le bas, sous-entendu un égalitarisme dangereux pour la pensée d’élite. Mais qui ose, aujourd’hui encore, dire que tout se vaut sur Internet ? Pour des centaines de commentaires sans intérêt ou orduriers, pour des dizaines de Skyblogs adolescents adorables de mièvrerie, d’atermoiements et de fautes d’orthographe, il y a aussi des analystes intéressants, des artistes, des photographes de talents, des poètes. Tout comme pour des centaines d’étudiants en sociologie assez moyens dans leurs capacités et leur intérêt pour la chose il y a quelques esprits affûtés capables de mener à bout des réflexions avancées. Il faut être d’une naïveté sans borne pour croire ou faire croire que l’égalité d’accès ou l’égalité des chances apporte une égalité de fait. Le fantasme égalitariste n’est qu’une vaine menace, il ressort toujours des figures parmi d’autres, c’est déjà le cas sur Internet et ne pas le savoir est une erreur quand on affirme le contraire. C’est bien Eolas qui a plusieurs milliers de visites quotidiennes, pas Kevin67.

Internet, lie de la pensée ? La qualité existe, et s’il est difficile de la définir de manière générale elle se reconnaît tout de même, de manière objective. Seulement l’irruption du discours de la vie quotidienne, du langage quotidien, de la bassesse quotidienne choque certaines personnes. Comme Coluche choqua quand il introduisit dans les années 80, à sa manière gouailleuse, le langage des zincs et des marchés dans de grands médias. Il s’en trouva pour s’offusquer de la grossièreté des propos, alors qu’il ne s’agissait que vulgarité, au sens de populaire. Le quotidien des petites gens crevait le petit écran, c’était un coup de poing à la bien-pensance.

L’arrogance des intellectuels en perruque se justifiait peut-être auparavant par l’exigence intellectuelle, par un savoir reconnu, une puissance mentale. Il faut apprendre à reconnaître que ce n’est pas un acquis qui dure ad vitam aeternam, et que lorsque la rigueur n’est plus assurée (les idioties publiquement proférées de Finkielkraut, Wolton ou Séguéla récemment à propos d’Internet, origine de nombreux maux de la société), quand la pensée s’est fanée ou perdue dans un passéisme nostalgique voire pleurnichard, la parole de l’intelligentsia présomptueuse ne vaut pas mieux que celle de la foule avec laquelle elle comptait prendre distance. Pour ceux qui critiquaient le nivellement par le bas, on peut dire qu’ils ne relèvent pas spécialement le niveau.

Que l’on se comprenne bien : il ne me semble pas faire partie d’une meute aux abois venue pour l’odeur du sang. Il n’est pas question de rentrer dans une attaque frontale même s’il me faut reconnaître une aversion personnelle pour les trois cas cités ici. Ils se sont très bien ridiculisés tout seuls comme des grands. Et ils ne sont pas des parangons de probité en la matière car ils ont participé, eux aussi, à des lynchages médiatiques. Plus posément, je ne comprends toujours pas au nom de quoi on continue à leur donner la parole, si ce n’est que ce sont des figures rassurantes pour le public et qu’ils ont certainement des appuis et des amis pour continuer à occuper cet espace médiatique. Cela ne veut pas dire qu’ils aient toujours tort dans leurs prises de position ou dans leurs analyse non plus (lire à ce sujet les échanges chez Narvic). Simplement il me semble qu’ils ne constituent plus des références.

En revanche, ce qui me paraît intéressant, c’est la naissance d’autre chose : des personnes participent à la réflexion commune, l’enrichissent voire la coordonnent sans que cela soit leur métier. En somme, des gens capables de s’investir sans dépendre du succès médiatique de cette réflexion pour continuer à exister, à vivre. Il y a là quelque chose de désintéressé qui est plus profitable parce que ces experts-là (Maître Eolas, Authueil, Jules, Koz, Narvic…) le font avec leurs tripes, ça aura du succès ou non, ça intéressera ou non. Le calcul n’est pas le même que pour une personne dont c’est la carrière qui est en jeu à chaque apparition.

Tout comme une grande série d’artistes libres ont fait leur premier pas sans mécène à partir de la fin du XVIIIème siècle. Si certains ont eu faim, il faut aussi reconnaître que leurs oeuvres, libres, ont aussi marqué un profond renouvellement et un foisonnement créatif, dans lequel il y eut du bon et du moins bon. On peut comprendre que cela choque certains conservatismes qui veulent aller contre une force sociale puissante, appelons ça esprit du temps ou changement sociologique de fond. Il est simplement cocasse que ces intellectuels en perruque se parent de démocratie et viennent à la défendre sur tous les fronts en la mettant à toutes les sauces, sauf dans un seul domaine : celui des idées.

Le sens de l’histoire va, dans les pays occidentaux en tout cas, vers une circulation plus importante et plus dense des idées, plus libre, et désormais plus ouverte avec un canal étrange qui permet à certains talents de trouver un média porte-voix : Internet. Quand l’intelligentsia surclassée veut préserver des privilèges qui n’ont plus lieu d’être parce que les gens, les pratiques et le savoir ont changé, sans pouvoir justifier ce traitement d’exception, il est temps de s’adapter et de retirer la perruque.

D’une certaine manière, la réappropriation de la pensée, de la réflexion et du dialogue intelligent me fait penser à un retour à la démocratie directe par rapport à la démocratie représentative. Se passant des intermédiaires, certaines personnes ont choisi d’entrer dans le débat d’idées, en échangeant véritablement avec de nombreux interlocuteurs, sans pression du maintien de leur statut. La culture de l’Agora n’est pas celle du Parlement et la tension entre les deux traditions est bien palpable dans l’affrontement entre certaines élites et d’autres voix. Reconnaissons à l’Agora quelques avantages : il est bien plus engageant de pouvoir intragir directement que de rester passif face à un discours d’intellectuel isolé et coupé du monde. De même, pour un nombre croissant de personnes, naviguer, choisir son information en ligne est plus passionnant que de rester figé dace à l’étrange lucarne ou au poste radio.

Enikao

vendredi, octobre 23, 2009

La vieille France (arrogante) et l'identité française

« Un mouvement politique est toujours un mouvement qui brouille la distribution donnée de l'individuel et du collectif et la frontière admise du politique et du social. L'oligarchie et ses savants n'ont pas fini de l'éprouver dans leur entreprise pour fixer la distribution des lieux et des compétences. Mais ce qui fait l'embarras de l'oligarchie fait aussi la difficulté du combat démocratique. Dire qu'un mouvement politique est toujours un mouvement qui déplace les frontières, qui extrait la composante proprement politique, universaliste, d'un conflit particulier d'intérêts en tel ou tel point de la société, c'est dire aussi qu'il est toujours menacé d'y rester cantonné, d'aboutir de fait à la seule défense des intérêts de groupes particuliers en des combats chaque fois singuliers... La démocratie n'est portée par aucune nécessité historique et n'en porte aucune. Elle n'est confiée qu'à la constance de ses propres actes. La chose a de quoi susciter de la peur, donc de la haine, chez ceux qui sont habitués à exercer le magistère de la pensée. Mais chez ceux qui savent partager avec n'importe qui le pouvoir égal de l'intelligence, elle peut susciter à l'inverse du courage, donc de la joie.» (Jacque Rancière, La Haine de la démocratie)

mercredi, octobre 21, 2009

L’affaire Ben Barka ou de l’espièglerie impériale française...

Et que cache le bon mot du Général (« c’est l’effet de mon inexpérience… ») ? Le fait que l'affaire Ben Barka, c'était notre affaire ! Et que cette affaire n'en finit pas. Telle une âme en peine, de de Gaulle à Sarkozy, elle hante la postcolonie française, car l'homme est un animal historique (1) : L’enterrement sans fin de Mehdi Ben Barka.



(1)« Considère le troupeau qui paît auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit çà et là, il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché serré par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et lassitude. Cette vision est difficile à soutenir pour l'homme, car, s'il se targue de son humanité face à l'animal, il louche quand même avec envie sur son bonheur, car, ce qu'il veut à l'instar de l'animal -vivre sans tristesse ni lassitude -, lui seul le veut, et, s'il le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le veut pas au sens de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme lui demanda : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, au lieu de rester à me regarder ? L'animal aurait bien voulu répondre en disant : cela tient à ce que j'oublie toujours à l'instant même ce que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à cette réponse, et il se tut : si bien que l'homme commença à se poser des questions. Mais il s'en pose tout autant sur sa propre incapacité à apprendre l'oubli, sur sa continuelle dépendance envers le passé : il a beau courir plus loin, plus vite, la chaîne court avec. C'est un sortilège : l'instant qui, en un éclair, est là et n'y est plus, qui est un rien juste avant et juste après, revient pourtant comme un spectre et dérange la quiétude de l'instant suivant. Sans cesse se détache un feuillet au rouleau du temps, il tombe et s'envole, et lui retombe brusquement sur ses genoux d'homme. L'homme dit alors " je me souviens " et envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la nuit et disparaître à jamais. Donc l'animal vit anhistoriquement : car il se résout dans le présent comme un nombre sans reste irrationnel, il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement, et ne peut faire autrement qu'être lui-même. Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours plus grande du passé : elle l'écrase ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier et ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses semblables : pour susciter leur envie. » (Nietzsche, Seconde considération inactuelle)

lundi, octobre 19, 2009

La Turquie jamais ne sera « judéo-chrétienne »...

Les choix de la Turquie constituent l'un des phénomènes les plus passionnants à suivre sur la scène internationale. Ils touchent aux grands enjeux du fameux arc de crise qui court du Proche-Orient à l'Afghanistan. Ils soulèvent la question de l'évolution identitaire d'un pays soucieux de s'affirmer, à la confluence de l'Europe, de l'Orient, de l'Asie.

La diplomatie turque est active. Elle assume une posture de puissance régionale et ne recule pas devant des gestes susceptibles de bousculer les paramètres. La Turquie a conclu ce mois-ci un accord ouvrant la voie à une normalisation des relations avec l'Arménie.

La Turquie vient d'évincer Israël d'exercices militaires communs, pour marquer sa désapprobation de la guerre de Gaza. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé qu'il serait prochainement reçu par Barack Obama à Washington, et qu'auparavant il se rendrait en Iran, rappelant ainsi la volonté turque de jouer les médiateurs sur les dossiers brûlants.

En avril, le voyage de deux jours du président américain en Turquie avait souligné l'importance conférée à ce pays, perçu comme un appui stratégique et un symbole fort pour le dialogue recherché avec le monde musulman.

La Turquie veut accroître sa visibilité sur les grands dossiers, mettant en oeuvre les concepts de "profondeur stratégique" et de "zéro problème" avec ses voisins mis au point par Ahmet Davutoglu, le nouveau ministre des affaires étrangères. Cet intellectuel est à l'origine des orientations prises par les néo-islamistes du parti AKP, au pouvoir depuis 2002.

Parfois surnommée "néo-ottomane", cette diplomatie soulève chez certains alliés de la Turquie de fortes interrogations. La Turquie se détournerait-elle peu à peu de ses attaches euro-atlantiques ? Certains se sont demandés si le phénomène de l'AKP ne cachait pas des ambitions cachées de panislamisme. Les contacts avec le Hamas, la volonté de ménager l'Iran malgré ses travaux nucléaires ou encore les suggestions de dialogue avec les talibans relèveraient, selon cette logique, d'une filiation idéologique.

La Turquie a aussi accéléré son rapprochement avec la Russie, suscitant d'autres questions. S'agit-il de sceller l'option "eurasienne" ? Cette relation s'est en grande partie nouée autour des approvisionnements énergétiques et des projets de gazoducs. La Russie fournit 66 % du gaz importé par la Turquie. Le récent rapprochement turco-arménien a été facilité par Moscou. Il a mit sous pression l'Azerbaïdjan, pays dont Gazprom voudrait contrôler les réserves énergétiques.

Ayant le sentiment d'être rejetée par l'Union européenne, du moins par certains de ses dirigeants, qui répètent que les négociations avec Bruxelles n'ont pas vocation à déboucher sur une adhésion, la Turquie semble chercher des amis sous d'autres cieux.

Les représentants de l'AKP expliquent que le pays ne fait là que s'adapter à de nouvelles circonstances. La fin de la guerre froide a élargi les options de la Turquie. Il est naturel qu'elle utilise des cartes régionales, au sud, à l'est, au nord, le long de nouveaux axes commerciaux.

Rien de tout cela, insistent les responsables turcs, n'entraîne une quelconque remise en cause des grandes orientations stratégiques : l'ancrage dans l'OTAN depuis 1952 et la candidature à l'UE. La Turquie entend concilier la diversification de sa diplomatie avec la préservation des alliances. Elle se dit en mesure d'apporter ainsi "plus" à l'Europe.

Le débat n'est pas clos. Aux Etats-Unis, la question "Sommes-nous en train de perdre la Turquie ?" est apparue en 2003, au moment des désaccords à propos de la guerre d'Irak. Le rééquilibrage de la diplomatie américaine par Barack Obama devrait recréer des synergies, notamment sur l'Afghanistan. Mais beaucoup doutent de convergences sur l'Iran, Ankara s'opposant à un scénario de sanctions.

La Turquie a, de son côté, discrètement demandé le soutien de Washington sur la question chypriote. L'Europe se pose-t-elle la question du danger de "perdre" la Turquie ? Ses propres enjeux de voisinage suffiraient à le justifier.

Dans la zone mer Noire - Caucase, la Turquie ne perçoit pas l'UE comme un véritable interlocuteur. Seule le face-à-face avec la Russie compte, comme l'a montré l'initiative de la "Plateforme pour la coopération et la stabilité dans le Caucase", réactivée en urgence pendant la guerre de Géorgie en août 2008, sans consulter aucun des alliés.

La Turquie se prépare à devenir un pays majeur pour le transit de gaz naturel vers l'Europe en provenance de la Russie, de la Caspienne, d'Irak, et un jour peut-être d'Iran. C'est parce que la Turquie a le sentiment d'être au coeur d'une nouvelle géopolitique qu'il lui est difficile de se contenter d'un statut de candidat à l'UE.

Selon un récent sondage du German Marshall Fund, seuls 35 % des Turcs jugent l'OTAN indispensable à la sécurité du pays (contre 53 % en 2004). 48 % restent favorables à l'entrée dans l'UE (contre 73 % en 2004), mais 65 % sont convaincus que cela n'arrivera jamais. Deux fois plus de Turcs (43 %) veulent que le pays agisse seul, plutôt qu'en concertation avec l'UE.



Chibanisme

« N’importe quel chibani de Belleville est plus sage dans ses paroles qu’aucun de nos soi-disant dirigeants dans toutes ses déclarations. » (L’insurrection qui vient)

En plein cœur de Belleville, « Le Café social », synthèse d’un centre social et d’un café à l’orientale, accueille quotidiennement des maghrébins âgés. Venus en France pour travailler, ils sont restés.

Les dominos et les cartes glissent avec habilité dans les mains calleuses des migrants retraités. Pas un bruit ou presque n’émane des petits groupes de joueurs attablés. Costumes ajustés et parfois cannes au bras, ils sont éparpillés à la volée dans la salle du Café social. Ce bar au charme désuet est le repère des chibanis, « les cheveux blancs » en arabe dialectal, des Maghrébins arrivés en France dans les années 1960 ou 1970. « Pour travailler, glisse Temam en sirotant son café. A l’époque c’était facile, on venait comme on voulait et il fallait faire vivre la famille là-bas. » Ancien commerçant de 67 ans, au visage moucheté de tâches de vieillesse, il réajuste son écharpe avec coquetterie, la main tremblante. «Pourquoi voulez vous que je reparte alors que je suis à la retraite ? Je suis ici depuis 47 ans et je reste en France, malgré que je suis algérien (sic) ».

Comme lui, des centaines d’immigrés des Trente Glorieuses vivent dans les rues, les hôtels, les foyers et les appartements du 20ème arrondissement de Paris. Et se rejoignent ici, pour un thé ou une aide administrative.Ces hommes venus en célibataires, anciens ouvriers du bâtiment, commerçants, jardiniers, ont débarqué à Belleville un jour, ne pensant rester qu’un temps, puis ont joué les prolongations. Par choix ou par obligation, ils ont pris leurs habitudes, se sont adaptés, ont fini par se sentir chez eux. « Ici c’était la belle ville et la belle vie », dit Tayyeb, le doyen du café.Pour la plupart, l’heure de la retraite a sonné inopinément. Une retraite modeste, souvent complétée grâce au minimum vieillesse, qui ne permet pas de résider plus de 6 mois hors de France. Alors bon gré, mal gré, il faut vivre entre deux pays « Ma famille est en Algérie, mais mes copains sont en France », explique Temam. Il assure vouloir rester en France, même dans des conditions précaires : il habite un hôtel meublé de la rue de Ménilmontant. Dans la chambre, les photos évoquent sa Kabylie natale.Quand la porte s’ouvre, le brouhaha du boulevard de Belleville s’engouffre dans le café.

Fatima, 67 ans, petit bout de femme pimpante, se renseigne sur la prochaine visite du médecin au Café Social. Elle aussi se rend au pays pour les fêtes : « pour ne pas rester seule et parce que j’aime danser et chanter ». A son arrivée à Paris en 1968, un soir d’octobre, tout était noir, froid. « J’étais comme un petit oiseau qui tombe par terre, qui perd ses ailes et puis j’ai travaillé, je me suis mariée, j’ai divorcé et je suis restée». Cigarette au bec, elle s’esclaffe « Je suis retraitée, mais je suis toujours jeune, je le sens. »Moustache lisse et sourire franc, Youssef est un jeune retraité « depuis un an seulement ». Ancien ouvrier en bâtiment, il est arrivé en France en 1972, à l’âge de 23 ans. « Je suis venu uniquement pour travailler. Mon pays d’origine c’est là-bas. Mais j’ai plus de temps en France qu’en Tunisie. Et je suis aussi un peu français, car mes enfants sont nés ici ».

Ecartelés entre deux pays, les immigrés retraités vivent sur un fil. Salim, 75 ans, revient tout juste de Tataouine, Tunisie, où il réside avec femme et enfants. « C’est plus facile de vivre en Tunisie avec ma retraite, je voudrais pouvoir faire les deux, mais si je reste en France je ne peux pas m’en sortir, je ne viens que pour mes soins médicaux». Il perçoit aujourd’hui 700 euros par mois pour une quarantaine d’années de travail en France. « Je n’ai pas toujours été déclaré », glisse dans un sourire l’ancien peintre en bâtiment, les yeux pétillants et la peau burinée. Il tente aujourd’hui d’amener son fils de 25 ans à Paris. « Je lui ai demandé… tu viens à la France ? Il m’a répondu : « Non j’ai vu à la télé, comment ça se passait pour les immigrés, je ne veux pas y aller » Salim est "un peu déçu".

A 18h, le Café ferme. Tayyeb, ancien jardinier, 80 ans au compteur, reste posté à proximité. Il regarde le petit monde de Belleville, les chassés croisés de passants et déclare de sa voix rauque et dans un français hésitant « Le temps ne passe pas, mais je n’attends rien moi. »

Marine Vlahovic

Dans la peau d'un Arabe...

Il y a une dizaine de jours, un article intitulé « Moi, Mustapha Kessous, journaliste au « Monde » et victime du racisme » a fait sensation dans le landernau politico-médiatique germanopratin qui semblait soudainement découvrir la lune. J’ignore quel âge à M. Kessous mais son témoignage, certes édifiant, m’a fait sourire. Car enfin, j’ai souvenir, dans les années 70 du siècle dernier, il y a donc bien une quarantaine d’années de cela, d’avoir vécu exactement ce que raconte le journaliste du prestigieux quotidien. Cela s’est d’abord passé à Aix-en-Provence, petite ville ensoleillée et friquée, située à une trentaine de kilomètres de Marseille, où une dizaine de petits-bourgeois antillais (dont je faisais partie) avait décidé d’y aller « faire Sciences Po ».

Pur snobisme car à l’époque, les étudiants antillais se dirigeaient massivement vers Bordeaux et ensuite Toulouse et Paris. Nous ignorions au moins deux choses : que le Sud-est de la France regorgeait d’immigrés venus du Maghreb d’une part et que d’autre part, les Français confondent souvent les mulâtres ou les chabins antillais avec les Maghrébins.

Je me suis donc, à mon corps défendant retrouvé dans la peau d’un Arabe. Chacun se souvient de l’ouvrage intitulé « Dans la peau d’un Noir » écrit par J. H. Grifin, journaliste blanc étasunien qui s’était fait friser les cheveux et brunir la peau à l’aide de médicaments et avait voyagé en autobus à travers le Sud profond des Etats-Unis, y donnant une vision terrifiante du racisme qui y régnait à la fin des années 50. Pour ma part, je n’avais pas besoin de me grimer. Pour l’épicier du coin, pour le facteur, pour le flic, pour le garçon de café, pour le chauffeur de bus, j’étais sans aucun doute possible un bougnoule. On disait aussi : raton, crouille, melon, bicot, Nord’Af et j’en passe. Les Africains et les Antillais à peau noire étaient plus chanceux. Pour eux, il y avait juste un seul et unique qualificatif dépréciatif : négro. Mais assez rarement employé en fait, pour autant que je pouvais en juger. Les Noirs étaient tolérés dans la bonne ville du Roy René, Aix donc, mais pas les Arabes. Qu’on en juge :

. je m’assieds à la terrasse d’un café sur le magnifique Cours Mirabeau, artère centrale de la ville ombragée de platanes centenaires où, l’été, chantent des grillons. Ce café a pour nom « Les Deux garçons » et est très stylé vu l’uniforme des serveurs. J’attends dix minutes, vingt minutes, une demi-heure, une heure. Je fais signe aux garçons qui passent près de ma table et qui servent avec diligence les autres clients. En vain ! Ils ne me voient pas. Je suis invisible. Comme le héros d’ « Invisible man » du romancier noir étasunien Ralph Ellison. Finalement, par charité chrétienne, je suppose, un serveur se penche à mon oreille et me fait : « Le café pour les gens comme vous, c’est tout au bas du Cours Mirabeau. « Le Mondial » qu’il s’appelle… ». Effectivement, « Le Mondial » est peuplé de travailleurs immigrés maghrébins.

. c’est l’été qui, en Provence, est absolument sublime. Je me promène un après-midi avec des amis non loin de la cité universitaire lorsque nous passons devant un immeuble bordé de haies de petites fleurs jaunes dont j’ignore le nom. J’en cueille une par réflexe. Plus bas, il y a un groupe d’hommes, ils sont trois, je ne vois pas qu’ils nous observent méchamment. Arrivé à leur hauteur, l’un d’eux me balance un violent coup de poing sur la tempe, ce qui fait mes lunettes s’envoler et traverser la rue. Soudain, une femme surgit avec un berger allemand, hurlant : « Il a frappé mon mari ! Ce bougnoule l’a frappé ! ». Mes amis et mois battons en retraite devant les crocs du fauve. J’apprendrai plus tard que l’homme qui m’a frappé était le gardien de l’immeuble. Au commissariat d’Aix, les deux flics hilares qui me reçoivent mettront deux heures à enregistrer ma plainte. Toutes les cinq minutes, ils prétextaient un coup de fil à passer ou autre chose pour pouvoir me laisser en plan. A la nuit tombée, je suis retourné sur les lieux de l’altercation. Par miracle, mes lunettes avaient glissé sous une voiture en stationnement qui n’avait pas roulé de la journée.

. un déséquilibré mental algérien poignarde un chauffeur de bus français sur la ligne Aix-Marseille. Aussitôt, c’est un déchaînement inouï de ratonnades dans toute la région : un jeune cyclomotoriste arabe se fait exploser la tête par une Winchester, deux ouvriers rentrant du travail sont écrasés par un véhicule qui ne s’arrête pas, bref 17 Arabes sont massacrés dans la semaine qui suit. Le journal d’extrême-droite, « Le Provençal », publie un éditorial écrit par un certain Domenech dont je n’ai pas oublié un mot : « Dehors les sauvages arabes ! Dehors les criminels arabes ! Dehors les assassins arabes ! Dehors les syphilitiques arabes ! … », le reste à l’avenant sur une demi-page ! Une bombe est déposée par le groupe « Occident », ancêtre du Front National, au consulat algérien de Marseille. Bilan : 3 morts et douze blessés. Le directeur de la cité universitaire où je loge, « Les Gazelles », fait apposer une affiche : « Nous demandons à tous les étudiants arabes ou de type arabe de ne pas sortir après dix-sept heures ». Les ratonnades se produisaient, en effet, le plus souvent entre chien et loup : tôt le matin ou au crépuscule. Je suis resté quinze jours enfermé dans cette cité avec les étudiants de mon « type » !

. j’achète « Le Monde », bible des étudiants de Sciences Po, toujours au même kiosque à journaux. La dame, des mois durant, me balance la monnaie sur le comptoir au lieu de me la tendre. Jusqu’au jour où je suis accompagné d’un Antillais noir de peau avec lequel je parle créole. Etonnement de la dame qui écarquille les yeux et me fait : « Vous n’êtes pas Arabe ? ». Mon ami lui fait signe que non. De ce jour, elle me rend gentiment la monnaie et toujours avec un « Alors, les Antilles, ça va ? Il doit faire beau là-bas en ce moment ? ».

J’aurais pu écrire un livre entier d’anecdotes du même type si j’avais du temps à perdre. Toujours est-il que je me souviens avoir adopté l’attitude inverse de mes compatriotes antillais qui, à 99%, lorsqu’ils sont confondus avec des Arabes, s’empressent de démentir et de jouer au gentil Antillais bon sportif-bon musicien-bon baiseur. D’ailleurs, certains étudiants d’Aix, dès le printemps venu, arboraient de grands tee-shirts marqués « Antilles », « Martinique » ou « Guadeloupe » pour éviter toute confusion. J’avais honte de leur attitude. Mon attitude à moi a toujours été : vous me prenez pour un Arabe, eh bien, oui, je suis un Arabe ! Si bien que régulièrement, je m’entendais dire par quelque Gaulois, confus de sa méprise : « Mais vous auriez pu le dire plus tôt que vous êtes Antillais ! ».

Les années passant, Aix oublié, je reviens souvent à Paris, dans les années 90, pour la promotion de mes livres. Rien n’a changé. A la station de métro où je sors, Place de la Nation, le même CRS pendant quinze jours, me contrôle tous les jours, d’un air soupçonneux, tournant et retournant mon passeport pour voir s’il n’est pas faux. Il ne comprend pas pourquoi je n’ai pas de carte d’identité. Il devient encore plus soupçonneux quand je lui apprends que je n’ai jamais eu ni carte d’identité ni chéquier de toute ma vie. Chaque matin, il m’accueille en haut des marches de la bouche de métro en rigolant : « Alors, Mohammed, cette fois, on avoue ? ».

Dernière anecdote : un soir, de 1996 ou 97, je sors d’un colloque en province et n’ai pas pensé à acheter de quoi manger. Je n’ai absolument rien chez moi, même pas de quoi grignoter. Il est minuit moins le quart. J’avise une pizzéria au bas de mon immeuble qui est miraculeusement ouverte à cette heure. Le patron, tablier blanc autour des reins, fume une cigarette sur le pas de la porte. A l’intérieur, je vois un couple de Français en train d’achever de dîner. Je m’approche et demande respectueusement au patron :

« Bonsoir, vous auriez encore des pizzas à emporter ? »

Il me dévisage, me regarde de haut en bas et de bas en haut. Je sais ce que signifie ce regard. J’en ai fait cent fois l’expérience : « Encore un bougnoule de merde ! ». Il me tourne alors le dos et lance à son pizzaiolo qui s’affaire près du four :

« Une pizza ! Une ! A EXPORTER ! »

J’entends le couple de Français et le pizzaiolo éclater de rire à l’intérieur. Je tourne alors les talons et vais me coucher sans manger.

Raphael Confiant

mercredi, octobre 14, 2009

N.P.N.S, appareil idéologique d'Etat

Coupée du terrain, sans base sociale réelle, politiquement opportuniste mais "bon client" médiatique, l’association présidée par Fadela Amara a gagné sa reconnaissance institutionnelle en produisant un discours stigmatisant des banlieues et de leurs habitants.

Non aux tournantes, non aux mariages forcés, non à la polygamie... Inlassable dénonciatrice du « sexisme de banlieue », la présidente de Ni putes ni soumises, l’association des filles des quartiers, est débordée. En photo dans les magazines avec Kate Barry, la fille de Jane Birkin, ou Arlette Laguiller..., Fadela Amara est partout. À Matignon, pour un petit déjeuner avec le Premier ministre, sur le plateau de TF1 pour une interview, place Beauvau où on la réclame. Son attaché de presse annonce qu’elle quitte la répétition d’un concert pour la mixité à l’Olympia pour s’envoler vers Genève. Car on la consulte aussi sur le règlement de la paix au Proche-Orient ! Le journaliste de l’agence Capa, qui brosse son portrait pour Arte, a du mal à la suivre.
Mais aucune cause ne la mobilise plus de deux heures d’affilée. Avec son agenda surchargé, impossible d’assumer les missions confiées par tous les ministres ! Au comité d’évaluation de l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), dispositif clé de la politique de la ville de Jean-Louis Borloo où elle est censée siéger, personne ne la connaît. Excédé par ses absences, le président du comité, Yazid Sabeg, a décidé de sévir. La lettre qu’il lui adresse le 20 avril 2005 est sans ambiguïté : il la considérera comme démissionnaire si elle ne se manifeste pas dans les quinze jours. Sabeg avait senti l’erreur de casting avant même le premier conseil d’administration. Mais son ami Borloo tenait à la candidature de Fadela Amara, au motif qu’elle « connaissait le terrain »... « Pour lui, c’est elle qui a inventé l’expression “casser les ghettos” ! » soupire Sabeg. Dans le milieu feutré des institutions, l’agitation perpétuelle de Fadela Amara lui tient lieu de carte de visite. Tout le monde s’arrache « madame banlieue ». L’Observatoire de la parité ne peut se passer d’elle. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) l’auditionne à tout propos. En mars 2005, elle est nommée à la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde). Porte-voix du mouvement anti-voile, elle devient incontournable pour la commission Stasi sur les signes religieux à l’école, qui la reçoit en décembre 2003. Devant les sages, Fadela Amara use de tout son pouvoir de conviction pour contrecarrer le « retour de l’obscurantisme ». Dans sa bouche, les musulmanes voilées deviennent des « soldates du fascisme vert » et les bannir de l’école est encore une punition trop douce : « Il est urgent de réaffirmer la laïcité comme valeur centrale et de mettre fin à des pratiques archaïques qui oppriment les femmes. Dans les quartiers, les groupuscules islamistes sont de plus en plus puissants », assène-t-elle. Fadela Amara n’en est pas à une contradiction près. Deux mois plus tôt, dans sa biographie, elle se disait en effet opposée à ce qu’on « légifère à nouveau sur un thème si sensible » : « Le port du voile est devenu pour certains un nouvel argument politique permettant de stigmatiser les musulmans et les banlieues [1] . » Que s’est-il passé entre-temps ? Le 12 novembre 2003, la direction du bureau politique du PS, dont elle est membre, a décidé de soutenir la loi interdisant le foulard et de la voter à l’Assemblée.
Fadela Amara est une quadra dynamique, une entrepreneuse qui a tout compris. Elle adapte l’offre à la demande, se positionne sur le segment idéologique le plus porteur et rafle les parts de marché du nouveau féminisme. Elle est devenue la grande prêtresse des politiques et des médias.

Croisade médiatique

Car son ascension sera fulgurante. Tout démarre dans l’indifférence générale, en janvier 2002. Elle est encore une illustre inconnue, présidente de la Fédération nationale de la maison des potes [2] . Elle organise les états généraux des femmes des quartiers à la Sorbonne. Dix mois plus tard, à Vitry-sur-Seine, une jeune fille, Sohane Benziane, meurt dans un local à poubelles brûlée vive par un jeune beur de sa cité. Au même moment, Samira Bellil publie Dans l’enfer des tournantes [3] un témoignage bouleversant sur les viols qu’elle a subis. Deux faits divers sordides qui rebondissent sur le terrain médiatique. Car l’opinion publique est émue. C’est le moment, pour Fadela et son équipe, de partir en croisade contre les « machos de banlieue ». Entre février et mars 2003, la marche des femmes des quartiers passe par vingt-trois villes de France. Amara sait que pour exister il faut capter l’attention des journalistes. La communication est confiée à un pro, Franck Chaumont, recruté par la présidente en personne à la veille de la marche, en février 2003. C’est un membre de la « famille » : ancien de SOS Racisme Toulouse, il a été rédacteur en chef à Beur FM, employé au service de presse de la fondation Danielle Mitterrand, à la communication interne de la SNCF.... Bref, il a de la bouteille. Une ancienne porte-parole du mouvement, Ingrid Renaudin, a immédiatement mesuré le savoir-faire du communicant : « Après la marche, le discours s’est structuré. Chaumont, son boulot, c’était de nous recadrer : il faisait passer un message court, simple : “C’est la mort de Sohane qui a déclenché notre action.” [4] » Le slogan fait mouche. Elle, Le Monde, Le Figaro, Le Nouvel Obs..., tous les organes de presse et de télévision ouvrent leurs pages et leurs micros à la nouvelle association. « Le discours a été simplifié, poursuit Ingrid Renaudin. Le terrain, ça n’intéressait pas les médias, alors le message a perdu en nuance, explique la jeune femme, qui a quitté le mouvement. Très vite, le seul sujet, c’était le voile. Les médias et Fadela se sont cristallisés sur la dénonciation de l’islam radical, comme tout le monde après le 11 septembre [5] . » Premiers visés, les garçons des cités, machos et parfois même intégristes, qui voilent et violent les filles. Comme l’explique la sociologue Nacira Guénif [6] , NPNS (Ni putes ni soumises) désigne la figure détestable du « garçon arabe » à la vindicte médiatique. « Peu à peu une équation au simplisme effrayant s’est imposée : islam des Maghrébins = non-intégration + violence + antisémitisme + oppression de la femme, constate le sociologue Laurent Mucchielli. De sorte que ce sont progressivement toutes les valeurs que nous concevons comme le fondement de la civilisation occidentale qui seraient niées par ces populations perçues comme un autre bloc civilisationnel : l’Orient musulman [7] . » Baromètre de la psychose ambiante, NPNS reprend à son compte les reproches, vrais ou exagérés, faits aux jeunes Maghrébins.
À entendre les leaders du mouvement, pourtant issus eux-mêmes de l’immigration, ce qui devrait les inciter à la nuance, les banlieues ont le monopole du sexisme et l’islam celui de l’oppression des filles. À preuve, la conférence de presse du 2 mars 2005. Fadela Amara y annonce que NPNS ne manifestera pas avec le reste du mouvement féministe le 8 mars, car il accepte dans ses rangs des femmes voilées. En renfort, des VIP tout à fait insolites. Arlette Laguiller, d’abord, venue témoigner de sa « solidarité avec nos sœurs d’Algérie, d’Iran et d’Arabie Saoudite ». De quoi donner au débat une tournure dramatique... Elle défilera le 6 mars avec NPNS, ses nouvelles « alliées ». Dans la salle, personne ne tique sur le fait que Laguiller dirige un mouvement connu pour décourager toute mixité, au point de faire asseoir les hommes et les femmes séparément lors des réunions politiques, comme aux meetings de la très conservatrice Union des organisations islamiques de France !
Le micro tombe ensuite entre les mains de Hamida Labidi, avocate tunisienne responsable de l’association Aime, proche du régime de Ben Ali au point qu’elle n’hésite pas à prôner le « modèle tunisien » (dont les manquements aux droits de l’homme sont pourtant aujourd’hui établis) pour lutter contre l’intégrisme : « Nous avons un magazine électronique qui a pour but de critiquer l’islam et la communauté arabo-musulmane. Nous participons à la création d’une coalition internationale contre l’islam politique. En France, on assiste à un retour sans précédent de l’islam. Il y a des prédicateurs partout ! Le nouveau combat féministe consiste à dire non à l’islam ! » Quant aux banlieues françaises, Fatima Lalem, du Planning familial, les décrit comme « des quartiers où des petites filles sont violées tous les soirs par des messieurs choisis pour elles comme “maris” par leurs parents. Aujourd’hui, on profite de la République qui laisse les femmes voilées travailler... Mais ce sont des femmes qui portent des revendications politiques, qui se battent contre la démocratie ! » Dans un brouhaha de congratulations, Fadela Amara donne rendez-vous à l’assemblée le 6 mars, pour une manifestation interdite aux « voilées ». Ce dimanche-là, sous les banderoles, on entendait : « Ni burqha, ni charia, l’islam [sic] ne passera pas ! » « Les médias l’ont poussé à radicaliser son discours sur l’islam, admet Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme, maison mère, en quelque sorte, de NPNS. Mais elle a été formée à SOS, elle aurait dû savoir comment s’y prendre ! Il faut qu’elle se recentre sur le féminisme, les questions sociales [8] ... »
Pour justifier des propos aussi violents à l’égard de l’islam devant les journalistes, les responsables de NPNS ont recours aux témoignages de jeunes femmes des quartiers, dont les parcours sont aussi violents que sordides. Il est vrai que les aggressions ne manquent pas dans les cités. Mais là, l’égérie en fait un système. Elle va à la pêche aux ralliements. Ainsi, Samira Bellil, auteure du récit poignant sur les viols dont elle a été victime adolescente, est happée par les filles et devient marraine de l’association. Loubna Méliane, une autre marcheuse, aujourd’hui vice-présidente de SOS Racisme, publie à son tour un livre racontant le mariage forcé qu’elle a subi à dix-neuf ans. Les journalistes sont comblés : grâce à l’association, qui se réclame à la fois du féminisme et des banlieues, ils ont accès à une source d’informations délicates à obtenir. Les filles de Ni putes ni soumises deviennent même des prestataires de service. Ainsi, lorsque le magazine Elle publie une enquête qui donne la parole à des jeunes femmes issues de l’immigration opposées au port du foulard à l’école [9] , la majorité des interviewées sont proches de NPNS. Quelques médias soutiennent activement le mouvement. L’Humanité offre une tribune à Loubna Méliane, une journaliste du Monde écrit le livre de Fadela Amara [10] . Le magazine Elle engage même un membre de l’association comme pigiste et l’une des reporters rédige une biographie de Safia Lebdi, la vice-présidente du mouvement, qui ne paraîtra jamais... D’autres, plus cyniques, en tirent profit en termes d’image, comme Canal+ qui offre pour la deuxième année consécutive [11] quelques heures d’antenne à l’association. Grâce à NPNS, la chaîne du foot et du porno s’achète une bonne conscience féministe à peu de frais.
Manifestement, le consensus médiatique est total. « Chez les journalistes comme chez les politiques, l’indignation tend de plus en plus à remplacer l’analyse, l’émotion à prévaloir sur la réflexion. Dès lors, tous les sujets qui semblent mettre en cause le civisme et la morale font l’objet d’un consensus immédiat. La sécurité en est un, la défense des femmes un autre [12] », conclut Laurent Mucchielli.

Des amis de toutes les couleurs... politiques

Avril 2003. Les statuts de l’association sont à peine déposés que NPNS est déjà le label de référence en matière de lutte contre les violences faites aux femmes. Le succès médiatique de la marche des femmes des quartiers rend le mouvement incontournable. « Pourtant, se souvient un conseiller de Jean-Pierre Raffarin, les notes des Renseignements généraux que je recevais tous les matins ne témoignaient pas d’un réel engouement populaire... Il n’y avait pas grand monde à leurs manifs, alors que le battage médiatique laissait supposer l’inverse [13] . » À Matignon, les conseillers du Premier ministre comprennent vite que l’association n’a guère d’audience sur le terrain. Quand Fadela Amara vient voir les responsables des secteurs jeunesse, intégration et affaires sociales pour obtenir des subventions, les fonctionnaires lui proposent le tarif propre aux associations dites « citoyennes », soit 40 000 euros par an. « Quand je lui ai dit que je ne pouvais pas monter plus haut, Fadela Amara, qui a toujours l’air de pleurer et d’être touchée par la grâce divine, s’est durcie, raconte un conseiller technique. Elle m’a dit qu’elle voulait 500 000 euros et que, dorénavant, elle ne parlerait qu’au Premier ministre. » Eh bien, Jean-Pierre Raffarin va la recevoir trois fois ! Lui fait de la politique, il comprend vite que le gouvernement et ce petit groupe réuni autour de Fadela ont tout intérêt à s’entendre. Au lendemain de la marche, une conférence interministérielle dirigée par Nicole Ameline, réunissant Jean-Louis Borloo, François Fillon et les conseillers de Matignon, doit accéder aux cinq revendications de l’association : création d’un Guide du respect [14] , mise en place de points d’écoute, accueil spécifique dans les commissariats, formation du personnel encadrant, mise à disposition d’appartements d’urgence.
Pour l’équipe Raffarin, le mouvement féministe prend les atours d’un allié aussi utile que totalement inattendu. Car jusqu’à la réunion de ce qui a été présenté comme les « états généraux des femmes des quartiers » en janvier 2002, NPNS interpellait plutôt les institutions en insistant sur la faillite des politiques d’intégration. Curieusement, un an plus tard, les membres de l’association soutiennent le discours sécuritaire et répressif du gouvernement. Pour NPNS, il faut désormais épauler celui-ci dans sa volonté de ramener l’ordre dans les territoires perdus de la République. Agnès Josselin, qui a côtoyé les militantes dans le cadre d’un mémoire de sociologie, note que lors de la marche, la question de la répression a été clairement tranchée par les marcheuses : « On n’est plus là pour comprendre, on est là pour sanctionner [15] . » Dès lors, les militantes semblent justifier les mesures les plus répressives. Elles répètent que les jeunes issus de l’immigration violentent les filles en les « soumettant à des règles archaïques » dans le « huis clos des ghettos », où « la loi du plus fort [aurait] remplacé celles de la République ». Ce n’est pas faux, même si, dans les cités, la brutalité n’épargne pas non plus les garçons. Mais tout devient caricatural avec l’association. Ce discours fait écho aux propos tenus par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, qui déjà prône la fermeté, notamment pour « protéger les gens qui n’ont pas la chance d’habiter Neuilly ». L’association est devenue un appareil idéologique d’État un peu particulier, puisque sa présidente fait de sa croisade un gage d’indépendance.
Car en réalité, c’est bien à gauche que le mouvement est né. « Comme pour SOS Racisme, Ni putes ni soumises avait vocation à former des cadres pour le parti socialiste [16] », tonne Abdelkader Souifi, du comité Rhône de SOS Racisme indépendant. Le CV des fondateurs ne présente d’ailleurs aucune ambiguïté : conseillère municipale socialiste à Clermont-Ferrand, Fadela Amara a fait ses classes à l’antenne clermontoise de SOS Racisme. Elle préside aujourd’hui la Fédération nationale des maisons des potes. Le secrétaire général de NPNS, Mohamed Abdi, quarante-six ans, traîne rue de Solférino depuis plus d’une décennie. D’origine marocaine, élevé dans une famille éclatée [17] , il est arrivé en France dans les années quatre-vingt pour faire ses études. Loubna Méliane, l’une des porte-parole du mouvement, a fait ses premières armes à la FIDL [18] (association lycéenne proche de la Fédération nationale de la maison des potes) avant d’intégrer le bureau national du parti socialiste en juin 2003. Architecte du mouvement, Julien Dray a endossé l’habit de porte-parole du PS en 2002. Ancien trotskiste, le député de l’Essonne est l’un des fondateurs de SOS Racisme. Non seulement les deux structures sont liées, mais l’origine de la start-up féministe est même étroitement subordonnée au déclin de l’association à la main jaune. « À partir des années quatre-vingt-dix, l’antiracisme tel qu’il avait été défini, à savoir le droit à la différence, ne fait plus recette, analyse le député de Paris socialiste Jean-Christophe Cambadélis, frère ennemi du fondateur de SOS. Julien Dray pressent que la question des femmes va devenir explosive. Il s’engage sur ce créneau. » Or, les liens de sang entre NPNS et le PS sont cachés avec soin, comme en témoigne une ancienne militante : « La dissimulation la plus flagrante a eu lieu lors d’une rencontre avec les habitants de Grigny, dans un local associatif. J’apprends plus tard que c’est la permanence du député socialiste de l’Essonne, Julien Dray. Les affiches du parti qui tapissaient les murs avaient toutes été recouvertes par celles de NPNS. Toutes les marques du PS ont été enlevées “pour ne pas effrayer les gens. Ce n’est pas la peine qu’ils sachent”, me disaient les responsables. » Gare à celui qui ose lever le masque. Les journalistes de Technikart, par exemple, ont fait les frais de leur curiosité. Après la sortie de leur article décrivant l’enracinement de l’association féministe dans la galaxie PS, ils ont essuyé en direct les pires insultes de la part de Fadela Amara et de Mohamed Abdi [19] . Ce dernier aurait été jusqu’à arracher le micro du journaliste qui enregistrait le face-à-face houleux, ce qui a donné lieu à une main courante dans un commissariat. Pourquoi tant de précautions pour camoufler cette affiliation politique ? Les dirigeants de l’association savent tirer les leçons du passé. « Ils touchent un milieu particulièrement rétif à la manipulation, depuis la marche des beurs [20] », remarque, en bon stratège, Jean-Christophe Cambadélis. Cette discrétion obéit à une stratégie de reconquête de l’électorat populaire par le PS. En tout cas de celui qui a voté Le Pen le 21 avril 2002.
« En soutenant une association de terrain au discours très ferme sur les questions d’insécurité et d’intégration, qui appellera à voter à gauche le moment venu, le PS prouve que le temps du “laxisme” est révolu », explique une habituée de la rue de Solferino. Mais en procédant de la sorte, selon le politologue Vincent Geisser, « la gauche démontre une fois encore qu’elle est déconnectée des réalités du terrain. Les leaders du PS créent des associations dites “représentatives des banlieues” qui, pour se faire entendre sur les plateaux de télévision, acceptent les termes du débat politico-médiatique des salons parisiens qui sont à mille lieues des réalités du terrain. Ainsi SOS Racisme ou Ni putes ni soumises, surfant sur les thèmes de la laïcité, de l’intégration et de l’islamisation, sont autant entendues par l’élite parisienne qu’elles sont marginales au sein des populations qu’elles sont censées représenter. Ces dernières se soucient davantage des discriminations à l’emploi, au logement et à l’éducation dont elles sont les premières victimes [21] ». Le silence remarqué de NPNS lors des violences urbaines de l’automne 2005 témoigne de ce fossé abyssal entre l’association et son public. En marge des émeutes, les jeunes des banlieues ont formulé des revendications politiques pour une société plus égalitaire. Sur ce terrain, NPNS, obsédée par la lutte contre l’islam, n’avait ni solution ni discours bien rodé.

Retour sur investissement

Et pourtant, en deux ans, quelle audience ! Les militantes anonymes sont devenues des interlocutrices privilégiées. Leur vie a basculé. Fadela Amara, Cendrillon de Clermont-Ferrand, a raccourci ses cheveux, remisé ses jeans made in Puy-de-Dôme troqués contre des tailleurs sombres. Elle ne se déplace qu’en taxi et ne répond jamais sur son portable : trop occupée ! Aujourd’hui, ses « amis » s’appellent Anne Sinclair, Christine Ockrent, Guy Bedos, Charlotte de Turckheim... Finalement, cette reconnaissance arrivée sur le tard a du bon : à plus de quarante ans, un CAP de bureautique en poche, l’égérie des cités pense même, le soir, en se couchant, à un portefeuille ministériel ! Sa jeune rivale, Loubna Méliane, qui fut l’une des porte-parole du mouvement avant d’être évincée taille aussi sa route. Elle a intégré le bureau national du parti socialiste en juin 2003 et anime chaque soir une émission sur Fun Radio.
La réussite de cette petite bande est le fruit d’une stratégie politique qui consiste à afficher son attachement aux valeurs républicaines sans jamais sortir du rang. Quand Fadela se dit musulmane, elle précise qu’elle est laïque, lorsqu’elle se présente comme arabe, elle ajoute « citoyenne ». Une posture qui rassure la France d’en haut. Symboles d’une intégration réussie, elles ont été récompensées. Grâce à l’initiative de Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, les filles de NPNS ont vu leurs visages placardés en 4 x 3 sur les murs du Palais-Bourbon en juin 2003 pour l’opération Les Mariannes d’aujourd’hui. Pour ces militantes issues des quartiers populaires, les galères ne sont plus que de mauvais souvenirs. Un problème de logement ? Désormais, on s’arrange entre « happy few ». Ainsi la marraine du mouvement, Samira Bellil, a-t-elle cru pouvoir compter sur une élue socialiste à la mairie de Paris pour obtenir un appartement et éviter ainsi de faire la queue avec les cent trois mille autres Parisiens qui attendent un logement social... « Un jour, Mireille Dumas m’a appelée pour que je trouve un appartement à Samira Bellil, raconte l’élue, à l’époque très proche de NPNS. Nous venions de reprendre la mairie, et nous voulions sortir du système Tiberi. J’ai donc lancé une procédure en urgence, certes, mais dans le respect de la loi, ce qui prend forcément un peu de temps [22] ... » Trop, manifestement, pour la jeune femme qui préfère s’adresser directement au ministre de la Cohésion sociale. Celui-ci lui remet les clés d’un logement en un temps record. « J’ai appris que Samira disait que la gauche n’avait rien fait pour elle, alors que Borloo lui avait donné un logement, lui ! se souvient l’élue parisienne. J’étais très choquée. Qui sont ces gens qui n’ont que le mot République à la bouche, mais qui entendent jouir de passe-droits [23] ? ! »
L’attaché de presse du mouvement, Franck Chaumont, semble avoir eu plus de chance avec la Ville de Paris. Déjà locataire d’un logement social, il a obtenu une nouvelle HLM « à la suite d’un échange favorisé par l’intervention d’un maire d’arrondissement », selon le chef de cabinet de l’adjoint PS aux logements. La mairie de Paris a les idées larges ! Le pouvoir n’offre pas que des privilèges : il permet aussi de se refaire une virginité. Mohamed Abdi, secrétaire général de l’association, en sait quelque chose. Il parade aux côtés de Fadela Amara dans les cocktails et anime des conférences alors qu’il est en procédure judiciaire. Mohamed Abdi s’est pourvu en cassation. L’arrêt de la cour d’appel a été cassé mais il reste toujours sous le coup de sa première peine, qui s’élève à huit mois de prison avec sursis. Il se défend d’avoir agi de mauvaise foi. De 1994 à 1997, Mohamed Abdi est pourtant accusé par la justice d’avoir détourné des fonds publics. Membre du bureau de la maison des potes comme Fadela Amara, ce proche de Michel Charasse avait monté une société censée assurer des formations aux employés d’une entreprise de gardiennage, dont il était aussi salarié. Mais Abdi empoche les crédits formation... sans donner de formation. C’est Alia Zioni, responsable syndicale CFDT qui, en 1997, signale les faits. Son zèle va lui coûter cher. « Cette affaire n’a rien à voir avec Ni putes ni soumises, soutient Fadela Amara. On l’a sortie de l’ombre pour casser notre mouvement. C’est la rançon du succès [24] . » Pour sauver le soldat Abdi, Julien Dray le fait venir dans la région parisienne, deux mois après sa garde à vue, en 2000.

Un « terrain » si lointain

Bien implantée dans les partis et sur les plateaux de télévision, il semble que l’association NPNS ait pourtant du mal à se faire entendre par ceux auxquels elle prétend s’adresser. La faute, d’abord, à leur nom : en banlieue, le slogan choc qui émoustille les dames patronnesses heurte les filles comme les garçons. La formulation est jugée caricaturale et provocante. Quand on sait que le mouvement a failli s’appeler « Ni voilées ni violées », on se dit que Fadela Amara a, malgré tout, choisi le moindre mal... Dans les meetings de NPNS, le public est très largement composé de profs d’une cinquantaine d’années, souvent françaises de souche et plutôt proches de la gauche. Les jeunes filles de banlieue, elles, ne se bousculent pas. Du coup, l’association peine à monter des événements. Lorsqu’elle a voulu organiser un grand concert au Zénith, le 6 juin 2003, il a fallu l’annuler, officiellement à cause d’une grève des transports... En réalité, « trois jours avant le concert, à peine cent cinquante billets avaient été vendus [25] », confie l’un des organisateurs. Conscientes du décalage entre les jeunes filles des quartiers et les postures de l’association qui prétend parler en leur nom, les icônes du mouvement se sont vite mises en retrait.
Selon son éditeur et ami Olivier Rubinstein [26] , le patron de Denoël, Samira Bellil se sentait « récupérée » par Fadela Amara et refusait, dans les derniers mois de sa vie, d’être associée à NPNS. Quant à Kahina Benziane, la sœur de la jeune fille brûlée vive par un jeune d’origine maghrébine, elle est scandalisée par la récupération dont cette tragédie a fait l’objet et ne suit plus le mouvement depuis longtemps. Au moment du procès de l’assassin de sa sœur, elle a affirmé : « Le combat est noble. Mais l’association s’est servie de la mort de Sohane pour exister. [...] Fadela Amara, la présidente de l’association, nous a donné rendez-vous. Mais les caméras étaient déjà là. Il n’y a eu aucun entretien en aparté. Fadela Amara n’a même pas présenté ses condoléances à mon père comme le veut la tradition. [...] Je peux vous dire que ma sœur, si elle était vivante, ne serait pas une de leurs militantes [27] . » La rappeuse Diam’s – qui vend des centaines de milliers d’albums – s’est aussi très vite désolidarisée du mouvement : « Au début, elles m’ont plu. Et puis j’ai vu leur discours changer, et je me suis rendu compte qu’elles faisaient mal aux quartiers. Quand j’ai vu qu’elles posaient aux côtés de Raffarin et du PS, je me suis dit : “C’est foutu.” [28] »
Malgré l’éloignement de ses figures de proue, NPNS revendique cinquante-deux comités locaux et deux mille huit cents adhérents (en réalité, moins du tiers seraient à jour de cotisation). Une poignée d’entre eux sont réellement actifs sur le terrain. Le réseau des comités locaux de NPNS est la plupart du temps superposé à celui de la Fédération nationale de la maison des potes, qui existait avant l’association. Mal implantée et peu populaire dans les quartiers, celle-ci communique néanmoins « en direction des jeunes filles en danger ». Mais le bilan reste maigre : le projet de montage d’une maison itinérante des femmes dans l’Essonne était inabouti en 2006, plus d’un an et demi après sa définition, selon la conseillère technique chargée de l’égalité homme-femme au conseil général du département. L’autre priorité de NPNS était d’obtenir des appartements pour les femmes victimes de violences dans les cités. Le gouvernement a recensé une cinquantaine d’hébergements en dehors des quatre-vingt-dix mille lits d’urgence dont disposent les services sociaux. « Quelques femmes ont déjà pu bénéficier de ces appartements », assure-t-on prudemment au gouvernement. Quant au Guide du respect, il est enfin en circulation. Il a d’ailleurs eu un succès d’estime même s’il n’est pas validé par l’Éducation nationale, et n’est donc pas distribué dans les écoles. Par manque de rigueur. NPNS a manifestement du mal à organiser ses actions, comme en témoigne Anne Hidalgo, première adjointe à la mairie de Paris : « Courant 2004, elles cherchaient un local pour accueillir des filles. Un conseiller de Paris leur a déniché un bureau de 60 m2. Je me suis engagée à le financer. Elles n’ont pas donné suite [29] ... » Le mouvement a beau brasser de l’air, il draine de colossales subventions. Pour l’année 2004, selon les sources officielles, NPNS a empoché 80 000 euros du Fonds d’action sociale, 240 000 du conseil régional d’Île-de-France, 75 000 du Sénat, 30 000 de la mairie de Paris, 60 000 de Matignon. Auxquels il faut ajouter les 24 000 euros de dons privés et les 25 000 euros de cotisations d’adhérents qu’elles assurent toucher. Soit un total de 534 000 euros (provenant à 90 % des pouvoirs publics).
Pour François Devoucoux du Buysson, auteur de Pariscide, une enquête sur la mairie de Paris, les pouvoirs publics ont attribué des subventions au mouvement sans vérifier où allait l’argent. En effet, l’étude des budgets prévisionnels de l’association pour 2003 et 2004 joints à la demande de subventions fait apparaître des anomalies flagrantes. Premier constat, l’association semble mener grand train : 15 000 euros pour le poste voyages, 53 000 euros pour l’hébergement, de lourdes factures de téléphone ainsi qu’une ligne énigmatique intitulée « Honoraires rémunération d’intermédiaires » de 35 000 euros... Qu’est-ce qui justifie un tel soutien de la part des pouvoirs publics ? Les 1 800 euros mensuels de téléphone ? La ligne était en réalité au nom de la Fédération nationale des maisons des potes, structure liée à SOS Racisme, elle aussi largement subventionnée. Les « dépenses d’hébergement et frais de déplacements » liés aux manifestations ? L’association avait obtenu le soutien de grandes entreprises qui avaient offert des nuits d’hôtel (Accor) et des billets de train (SNCF). La ligne « loyer » ? Ni putes ni soumises affirme payer 40 000 euros en 2003, puis 63 000 euros en 2004, alors que l’association n’a pas déménagé. Soit un montant équivalant au loyer annuel d’un appartement de plus de 200 m2 situé dans les quartiers chic... Pourtant, elle ne possédait que 80 m2 rue de Charonne, dans le 20e arrondissement, loués, là encore, au nom de la Fédération nationale des maisons des potes. La comptable de l’association [30] explique que ces 63 000 euros englobent non seulement les loyers, mais également le prix de location des salles destinées à accueillir les universités d’été du mouvement, ainsi que celui, à venir, de la maison itinérante de l’Essonne [31] .
Encore plus accablant : NPNS n’a même pas payé son loyer entre 2002 et 2004. Le centre culturel Confluences, qui sous-louait un étage à l’association, a traîné les responsables du mouvement devant les tribunaux et a obtenu gain de cause. En octobre 2004, les Potes et NPNS ont été relogés dans un nouveau local situé rue de Charenton, dans un immeuble de l’Opac appartenant à la mairie de Paris. Et ce grâce à l’intervention de Michel Charzat, maire fabiusien du 20e arrondissement et « vieil ami » de la famille. Dans ce nouveau lieu, les filles affichent de nouvelles ambitions. À l’université d’automne de son mouvement, en octobre 2005, Fadela Amara a annoncé qu’elle comptait établir un « vrai rapport de force » pour peser dans le débat politique à l’approche de l’élection présidentielle de 2007. À la veille du congrès du Mans, elle a clairement affiché son ralliement – sévèrement jugé par ses anciens amis proches de François Hollande – à Laurent Fabius, militant acharné, comme elle, de la lutte anti-voile. Mais, hélas, voilà Fabius en chute libre ! Le sens politique ferait-il maintenant défaut à Fadela et aux siens ?
Stéphanie Marteau et Pascale Tounier