Un bière et puis s’en va…

« Am, stram, gram,
Pic et pic et colegram,
Attrape un nègre par l’orteil,
S’il braille, lâche le… » (Comptine enfantine américaine)


« Ma couleur est un handicap : ça, je le savais…
Mais à Los Angeles, ils m’ont secoué. Ce n’est pas tellement dans le usines qu’ont m’a refusé du boulot. Quand je suis arrivé ici, le seul boulot qu’un Noir pouvait trouver c’était celui d’aide de cuisine chez les Blancs. Mais ce n’est pas tellement ça. C’est la tête que faisait les gens quand on leur demandait de l’ouvrage. La plupart ne me répondait pas tout de suite non. Il avait simplement l’air sidéré que j’ose le demander. Comme si leur chien avait poussé la porte en leur disant « A moi de parler ! ». C’est ça qui m’en a fichu un coup.

C’est peut être à se moment que ça m’a pris, ou c’est peut-être seulement quand ils ont commencé à enfermer les Japonais que je l’ai remarqué. Le petit Riki Oyana chantait « Dieu bénisse l’Amérique » et qu’on envoyait au camp avec ses parents, le lendemain. Déraciner comme ça des hommes et les boucler. Sans rémission. Sans aucun jugement. Sans qu’ils aient rien fait. Sans leur permettre de dire un mot. Je me disais : « Et si jamais, ils me faisaient le coup, à moi, Robert Jones, le fils noir de madame Jones »…Et c’est ça qui m’a foutu les foies.

Après, il y a eu tout. La tête des Blancs quand je passais dans la rue. La vague de haine folle, hagarde, déchaînée, que la première bombe sur Pearl Harbor a lâchée avec elle, comme un raz de marée. Cette sensation de race affolante, hargneuse, aussi pesante dans la rue que les fumées d’huile lourde. Chaque fois que je sortais, je la sentais, cette provocation, et il fallait l’accepter ou l’ignorer. Mille fois par jour, il fallait que je décide : « Est-ce que ça y est ? Est-ce qu’il faut y aller ? »

Je suis à peu près de la même couleur que les Japonais, je n’y vois pas de différence. « Un foie jaune », ça pouvait aussi bien s’appliquer à moi. Je flairais constamment la bagarre raciale, une furieuse bagarre, et pas plus loin qu’à deux pas. Personne ne m’embêtait. Personne ne l’ouvrait jamais. J’étais comme un catcheur prêt à sauter sur le premier adversaire qui se présenterait. Ça ne pouvait pas durer… » (Chester Himes, S'il braille, lâche-le...)

367 burqas et moi et moi…

367 représente le nombre de femmes en France qui portent la burqa, voilà donc le péril vert, la déferlante islamiste en jupon, l’objet de toutes les hystéries françaises, voici que la montagne de bobards accouche, encore et toujours, d'une souris verte

367 femmes portent la burqa, sur l'ensemble du territoire, ce chiffre provient de l'observation de la police (DCRI), alors si même les pandores, héritiers de Vidocq, le disent qu’ajouter de plus, les bras nous en tombent littéralement…

367 femmes dont la majorité porte le voile intégral volontairement - par provocation («La provocation est une façon de remettre la réalité sur ses pieds » a écrit Brecht ), c’est toute la blabalterie pour songe-creux laicards et républicains, qu'on nous a servi ad nauseam, qui s’effondre tel un château de sable construit sur les dunes du Sahara... Que ceux-ci se rassurent, cela n'empêchera aucunement son réenclenchement dés que le besoin se fera sentir…

367 femmes dont la plupart a moins de 30 ans, toute cette belle jeunesse indisponible sur le marché de la séduction, voilà qui a de quoi réveiller les fantasmes orientalistes du plus beau pays du monde, voilà surtout matière à interroger les modèles culturels dominants qui produisent de si singuliers phénomènes…

367 femmes dont 26 % sont des Françaises converties à la religion musulmane - comptez-vous les envoyer en Afghanistan, ces pauvres souchiennes, afin de les bombarder en toute bonne conscience ? En tout cas, si vous comptiez réveiller les pulsions xénophobes francaouies, si sensibles et si mobilisables, j’ai bien peur que, cette fois-ci, ce ne soit manqué, il va falloir que vous nous expliquiez ce paradoxe-là…

367 femmes dont presque toutes vivent dans des grosses agglomérations urbaines (en région parisienne, en Provence-Alpes-Côte d'Azur, dans le Nord ou en Rhône-Alpes…), ce qui démontre que le phénomène est bien le fait de la (post)modernité, aussi cessez votre rhétorique creuse sur l'archaisme (1) et l'exotisme présumé de ces conduites qui sont bel et bien d'ici. Et c'est d'ici et de maintenant qu'elles doivent être pensées et interrogées …

367 femmes qui portent la burqa et 62 millions de veaux qui gobent n’importe quoi ! Comment se fait-il ? Là est la vraie interrogation, et personne pour la formuler... L’autre question étant : Pourquoi fabrique-t-on coûte que coûte de l’Altérité ? Quel en est le but ? Car comment ne pas voir, même si c’est gênant à reconnaître, que tout dans le profil de ces 367 femmes montre qu’elles sont filles de leur temps et parfaitement du cru.

Et parmi ce peuple de veaux trône et pérore Elisabeth Badinter, néo-féministe de son état, Louise Michel de la rive gauche, et fille d'un Barnum Français… A ce troupeau de veaux, à qui Elisabeth Badinter faisait, il y a peu, l’apologie de la gaudriole à la française et au droit de cuissage sublimé dans son Fausse route, elle, émargeant à Publicis ad vitam eternam, dont la profession réelle est d’acheter « du temps de cerveaux disponibles » de ces 62 millions de veaux précisément, offre en holocauste, à leurs bas instincts, les 367 Belphégors en toute impunité, en déclarant péremptoirement : « pourquoi ne pas gagner les terres saoudiennes ou afghanes où nul ne vous demandera de montrer votre visage, où vos filles seront voilées à leur tour, où votre époux pourra être polygame et vous répudier quand bon lui semble…? »(*).

Madame Badinter, je vous fais cette demande solennelle, connaissant votre intérêt pour le bien commun, Madame, vous serait-il possible de devenir la 368 ème Belphégors de France, et muette de surcroît ? (On couvre bien les perroquets braillards...) Nous, magnanimes, nous promettons, pour notre part, de ne vous inviter à aucun voyage, une fois muni de votre couvre-chef salvateur, vous pourrez rester sur le territoire national comme bon vous semble. Poser cet acte fort, nous ferait des vacances bien méritées, songez-y, à nous et aux 367 autres. Merci d'avance...

(1)«En 1780, la modestie exigeait de nombreuses femmes à travers le monde, du Bengale aux Iles Fidjî, qu’elles gardent les seins nus. En 1914, les missionnaires chrétiens et les réformateurs des mœurs indigènes avaient fait en sorte qu’une poitrine nue soit considérée comme indécente. Cela constitua en soi une formidable inversion dans le processus déterminant les usages relatifs au corps. Dans le monde musulman, la burqa islamique, recouvrant totalement le corps des femmes, connut une popularité croissante. Souvent considérée, à tort, par les Occidentaux d’aujourd’hui comme une forme d’obscurantisme médiéval, la burqa fut en réalité la forme moderne que dut prendre leur vêtement pour permettre aux femmes de sortir de leur réclusion domestique forcée et de jouer un rôle, même limité, dans les affaires publiques et commerciales» (C. A. Bayly, La Naissance du monde moderne, 1780-1914)

« Bichon chez les nègres » ou l’héroïsme de la « blanchitude »

« Match nous a raconté une histoire qui en dit long sur le mythe petit-bourgeois du Nègre : un ménage de jeunes professeurs a exploré le pays des Cannibales pour y faire de la peinture ; ils ont emmené avec eux leur bébé de quelques mois, Bichon. On s’est beaucoup extasié sur le courage des parents et de l’enfant.

D’abord, il n’y a rien de plus irritant qu’un héroïsme sans objet. C’est une situation grave pour une société que de se mettre à développer gratuitement les formes de ses vertus. Si les dangers courus par le jeune Bichon (torrents, fauves, maladies, etc.) étaient réels, il était proprement stupide de les lui imposer, sous le seul prétexte d’aller faire du dessin en Afrique et pour satisfaire au panache douteux de fixer sur la toile “une débauche” de “soleil et de lumière”; il est encore plus condamnable de faire passer cette stupidité pour une belle audace, bien décorative et touchante. On voit comment fonctionne ici le courage : c’est un acte formel et creux, plus il est immotivé, plus il inspire de respect; on est en pleine civilisation scoute, où le code des sentiments et des valeurs est complètement détaché des problèmes concrets de solidarité ou de progrès. C’est le vieux mythe du “caractère” c’est-à-dire du “dressage”.

Les exploits de Bichon sont de même sorte que les ascensions spectaculaires : des démonstrations d’ordre éthique, qui ne reçoivent leur valeur finale que de la publicité qu’on leur donne. Aux formes socialisées du sport collectif correspond souvent dans nos pays une forme superlative du sport-vedette ; l’effort physique n’y fonde pas un appprentissage de l’homme à son groupe, mais plutôt une morale de la vanité, un exotisme de l’endurance, une petite mystique de l’aventure, coupée monstrueusement de toute préoccupation de sociabilité.

Le voyage des parents de Bichon dans une contrée d’ailleurs située très vaguement, et donnée surtout comme le Pays des Nègres Rouges, sorte de lieu romanesque dont on atténue, sans en avoir l’air, les caractères trop réels, mais dont le nom légendaire propose déjà une ambiguïté terrifiante entre la couleur de leur teinture et le sang humain qu’on est censé y boire, ce voyage nous est livré ici sous le vocabulaire de la conquête : on part non armé sans doute, mais “la palette et le pinceau à la main”, c’est tout comme s’il s’agissait d’une chasse ou d’une expédition guerrière, décidée dans des conditions matérielles ingrates (les héros sont toujours pauvres, notre société bureaucratique ne favorise pas les nobles départs), mais riche de son courage - et de sa superbe (ou grotesque) inutilité.

Le jeune Bichon, lui, joue les Parsifal, il oppose sa blondeur, son innocence, ses boucles et son sourire, au monde infernal des peaux noires et rouges aux scarifications et aux masques hideux. Naturellement, c’est la douceur blanche qui est victorieuse : Bichon soumet “les mangeurs d’hommes” et devient leur idole (les Blancs sont décidément faits pour être des dieux). Bichon est un bon petit français, il adoucit et soumet sans coup férir les sauvages : à deux ans, au lieu d’aller au bois de Boulogne, il travaille déjà pour sa patrie, tout comme son papa, qui, on ne sait trop pourquoi, partage la vie d’un peloton de méharistes et traque les “pillards” dans le maquis.

On a déjà deviné l’image du Nègre qui se profile derrière ce petit roman bien tonique : d’abord le Nègre fait peur, il est cannibale ; et si l’on trouve Bichon héroïque, c’est qu’il risque en fait d’être mangé. Sans la présence implicite de ce risque, l’histoire perdrait toute vertu de choc, le lecteur n’aurait pas peur ; aussi, les confrontations sont multipliées où l’enfant blanc est seul, abandonné, insouciant et exposé dans un cercle de Noirs potentiellement menaçants (la seule image pleinement rassurante du Nègre sera celle du boy, du barbare domestiqué, couplé d’ailleurs avec cet autre lieu commun de toutes les bonnes histoires d’Afrique : le boy voleur qui disparaît avec les affaires du maître). A chaque image, on doit frémir de ce qui aurait pu arriver : on ne le précise jamais, la narration est “objective” ; la Belle enchaîne la Bête, la civilisation de l’âme soumet la barbarie de l’instinct.

L’astuce profonde de l’opération-Bichon, c’est de donner à voir le monde nègre par les yeux de l’enfant blanc : tout y a évidemment l’apparence d’un guignol. Voilà le lecteur de Match confirmé dans sa vision infantile, installé un peu plus dans cette impuissance à imaginer autrui. Au fond, le Nègre n’a pas de vie pleine et autonome: c’est un objet bizarre ; il est réduit à une fonction parasite, celle de distraire les hommes blancs par son baroque vaguement menaçant : l’Afrique, c’est un guignol un peu dangereux.

Et maintenant, si l’on veut bien mettre en regard cette imagerie générale (Match : un million et demi de lecteurs, environ), les efforts des ethnologues pour démystifier le fait nègre, les précautions rigoureuses qu’ils observent depuis déjà fort longtemps lorsqu’ils sont obligés de manier ces notions ambigües de “Primitifs” ou “d’Archaïques”, la probité intellectuelle d’hommes comme Mauss, Lévi-Strauss ou Leroi-Gourhan aux prises avec de vieux termes raciaux camouflés, on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie.

La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles ont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre. Nous vivons encore dans une mentalité pré-voltairienne, voilà ce qu’il faut sans cesse dire. Car du temps de Montesquieu ou de Voltaire, si l’on s’étonnait des Persans ou des Hurons, c’était du moins pour leur prêter le bénéfice de l’ingénuité. Voltaire n’écrirait pas aujourd’hui les aventures de Bichon comme l’a fait Match : il imaginerait plutôt quelque Bichon cannibale (ou coréen) aux prises avec le “guignol” napalmisé de l’Occident.»

 [Roland Barthes, Mythologies]

« Vagal » à l’âme …

« Le coup reçu, sous la forme de l’élection de Sarkozy, est de nature globale, il concerne l’Etat, c’est-à-dire ce que j’appelle l’état de la situation. Il est si global qu’il peut rester assez longtemps indistinct. On ne sait pas encore quels sont ses ingrédients les plus significatifs, quels sont ses localisations prioritaires, comment ça va se passer etc.

Il y a simplement un sentiment de coup reçu et d’impuissance. Car la prétendue réponse globale nous la connaissons, c’est la vieille rengaine de la « reconstruction de la gauche ». Cela revient à retourner aux mœurs anciennes, à tenter de rechaper le pneu crevé des vieilles catégories parlementaires, et donc à préparer la réitération sans courage des circonstances mêmes qui provoquent l’impuissance.

Nous avons là une grande loi de la morale provisoire : lorsqu’on reçoit un coup global, le courage qui y répond est local. C’est en un point que vous allez reconstruire la possibilité de vivre sans perdre votre âme dans les effets dépressifs du coup reçu.

Ce qui nous conduit à une autre définition du courage, ou plutôt au sens de son action : le courage oriente localement dans la désorientation globale

Dans ces conditions, l’impératif est de s’orienter localement, point par point, de telle sorte que soit reconstitué le courage. Dans les circonstances qui sont les nôtres, le courage local fait troué dans un dispositif global dont Sarkozy n’est que le nom, le nom d’Etat. » (Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?)

Généalogie de la catégorie «indigène»

« Il n'y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d'habitants, soit cinq cent millions d'hommes et un milliard cinq cent millions d'indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l'empruntaient. Entre ceux-là et ceux-ci, des roitelets vendus, des féodaux, une fausse bourgeoisie forgée de toute pièce servaient d'intermédiaires. Aux colonies la vérité se montrait nue ; les « métropoles » la préféraient vêtue ; il fallait que l'indigène les aimât. Comme des mères, en quelque sorte.

L'élite européenne entreprit de fabriquer un indigénat d'élite ; on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front, au fer rouge, les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des baillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents ; après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués. Ces mensonges vivants n'avaient plus rien à dire à leurs frères ; ils résonnaient ; de Paris, de Londres, d'Amsterdam nous lancions des mots « Parthénon ! Fraternité ! » et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s'ouvraient. : « ... thénon ! ... nité ! » C'était l'âge d'or.

Il prit fin. Les bouches s'ouvrirent seules ; les voix jaunes et noires parlaient encore de notre humanisme mais c'était pour nous reprocher notre inhumanité. Nous écoutions sans déplaisir ces courtois exposés d'amertume. D'abord ce fut un émerveillement fier : comment ? Ils causent tout seuls ? Voyez pourtant ce que nous avons fait d'eux ! Nous ne doutions pas qu'ils acceptassent notre idéal puisqu'ils nous accusaient de n'y être pas fidèles ; pour le coup, l'Europe crut à sa mission : elle avait hellénisé les Asiatiques, créé cette espèce nouvelle, les nègres gréco-latins. Nous ajoutions, tout à fait entre nous, pratiques : et puis laissons les gueuler, ça les soulage ; chien qui aboie ne mord pas.

Une autre génération vint, qui déplaça la question. Ses écrivains, ses poètes, avec une incroyable patience essayèrent de nous expliquer que nos valeurs collaient mal avec la vérité de leur vie, qu'ils ne pouvaient ni tout à fait les rejeter ni les assimiler. En gros, cela voulait dire : vous faites de nous des monstres, votre humanisme nous prétend universels et vos pratiques racistes nous particularisent. Nous les écoutions, très décontractés : les administrateurs coloniaux ne sont pas payés pour lire Hegel, aussi bien le lisent-ils peu, mais ils n'ont pas besoin de ce philosophe pour savoir que les consciences malheureuses s'empêtrent dans leurs contradictions. Efficacité nulle. Donc perpétuons leur malheur, il n'en sortira que du vent. S'il y avait, nous disaient les experts, l'ombre d'une revendication dans leurs gémissements, ce serait celle de l'intégration. Pas question de l'accorder, bien entendu : on eût ruiné le système qui repose, comme vous savez, sur la surexploitation. Mais il suffirait de tenir devant leurs yeux cette carotte : ils galoperaient. Quant à se révolter, nous étions bien tranquilles : quel indigène conscient s'en irait massacrer les beaux fils de l'Europe à seule fin de devenir Européen comme eux ? Bref, nous encouragions ces mélancolies et ne trouvâmes pas mauvais, une fois, de décerner le prix Goncourt à un nègre : c'était avant 39.

1961. Ecoutez : « Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles qu'au nom d'une prétendue « aventure spirituelle » elle étouffe la quasi-totalité de l'humanité. » Ce ton est neuf. Qui ose le prendre ? Un Africain, homme du Tiers Monde, ancien colonisé. Il ajoute : « L'Europe a acquis une telle vitesse folle, désordonnée qu'elle va vers des abîmes, dont il vaut mieux s'éloigner ». Autrement dit : elle est foutue. Une vérité qui n'est pas bonne à dire mais dont - n'est-ce pas, mes chers co-continentaux ? - nous sommes tous, entre chair et cuir, convaincus.

Il faut faire une réserve, pourtant. Quand un Français, par exemple, dit à d'autres Français - « Nous sommes foutus ! » - ce qui, à ma connaissance, se produit à peu près tous les jours depuis 1930 - c'est un discours passionnel, brûlant de rage et d'amour, l'orateur se met dans le bain avec tous ses compatriotes. Et puis il ajoute généralement : « A moins que ». On voit ce que c'est : il n'y a plus une faute à commettre ; si ses recommandations ne sont pas suivies à la lettre, alors et seulement alors le pays se désintègrera. Bref, c'est une menace suivie d'un conseil et ces propos choquent d'autant moins qu'ils jaillissent de l'intersubjectivité nationale.

Quand Fanon, au contraire, dit de l'Europe qu'elle court à sa perte, loin de pousser un cri d'alarme, il propose un diagnostic. Ce médecin ne prétend ni la condamner sans recours - on a vu des miracles - ni lui donner les moyens de guérir : il constate qu'elle agonise. Du dehors, en se basant sur les symptômes qu'il a pu recueillir. Quant à la soigner, non : il a d'autres soucis en tête ; qu'elle crève ou qu'elle survive, il s'en moque. Par cette raison, son livre est scandaleux...» * (J.-P. Sartre, Préface des Damnés de la terre)

Schizophrénie marocaine

OMBRE

- L’analphabétisme touche 56% de la population (77% des petites filles « employées à la maison » n’ont jamais été scolarisées) ;
- le salaire minimum légal est de 55 dirhams par jour [5 euros];
- le taux de pauvreté au Maroc est de 18,1 %;
- le régime de sécurité ne couvre que la moitié des 2 Millions des salariés, alors que les non salariés ne bénéficient d'aucune couverture sociale obligatoire;
- l’emploi salarié de la main d’œuvre infantile est une pratique courante ;
- la mortalité maternelle est préoccupante 307 sur 10000 naissances vivantes en milieu rural ;
- le taux de chômage urbain avoisine les 22% ;
- le droit à la santé n’est pas garantie, à peine 20% des marocains peuvent bénéficier, et dans des conditions difficiles de la couverture des soins, 5% seulement du budget est affecté à la santé (75% des citoyens n’ont pas les moyens de s’offrir les services de la médecine privée) ;
- on recense 1 lit pour 1062 habitants, 1 médecin pour 2372 habitants, 1 infirmier pour 1076 habitants, 1 gynécologue pour 15000 femmes et seulement 12,8% des ménages ruraux disposent d’un dispensaire ;
- les dépenses publiques de santé ne dépassent pas 1% du PIB ;
- l’approvisionnement en électricité n’est que 15,6 des ménages en milieu rural ;
- l’eau potable du réseau n’est disponible que pour 6,2% seulement des ménages, pour un temps moyen n’excédant pas une heure et 2 minutes par jour et par femme…

LUMIERE

« Alors que la crise économique mondiale a eu des répercussions généralement négatives sur les fortunes des monarques du monde entier, Mohammed VI s’en tire plutôt bien : il a vu ses revenus presque doubler, contrairement aux autres. Il est à la tête d’un joli pactole s’élevant à 2,5 milliards de dollars [1,8 milliard d’euros] et il caracole à la septième place des rois les plus aisés du monde sur une liste comprenant quinze souverains. C’est ce que révèle le dernier palmarès du magazine américain Forbes. La publication spécialisée dans l’évaluation des fortunes des grandes célébrités de ce monde, notamment les monarques, place le roi du Maroc à la tête du classement relatif à l’accroissement des richesses pour l’année 2008. Sa fortune dépasse ainsi la fortune de l’émir du Qatar et elle est six fois supérieure à celle de l’émir du Koweït. Il laisse à la traîne les fortunes du prince de Monaco, Albert II, de la reine d’Angleterre, Elisabeth II, et de la reine Beatrix des Pays-Bas. La même source attribue cette augmentation à la hausse importante des prix du phosphate sur les marchés mondiaux de matières premières... Si au début de son règne, l’entourage du monarque avait peaufiné pour lui une image de “roi des pauvres”, elle a vite cédé la place à celle d’un roi amasseur de fortune. » (*)

LIMBES

La diaspora marocaine représente 3,2 millions d'individus (pour un total de 34 millions de Marocains, soit environ 10 %) ) dont 70% concentrés dans l'Union européenne, notamment en France, puis en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne mais aussi au Canada. On estime aujourd'hui à plus de 4 milliards d'euros/an l'apport de celle-ci à l'économie nationale marocaine. Mais, aujourd'hui, frappés par le chômage dans leurs pays d'accueil, ou redoutant d'être licenciés, les Marocains expatriés dans le monde envoient de moins en moins de devises dans leur pays d'origine (*)....

Haines chiennes

« La nuit était noire. Pas une étoile dans le ciel. Pas une lumière aux fenêtres des villas luxueuses de la colline d'Anfa. Quelques clébards arabes venus d'un douar voisin rôdaient silencieusement entre les pins et les eucalyptus. » (Tito Topin)

Bagdad, 13 novembre 1997, ce n'est pas une meute de chiens, mais d'hommes enragés, qui, à coups de poignards, s'acharnent dans une indescriptible barbarie hystérique sur un pauvre chien. Reconduisant par là même les stéréotypes les plus éculés...

La bête n'a pas le temps de réagir qu'elle est déjà écartelée, déchiquetée et mises en lambeaux sanguinolents. Lambeaux qui pendaient dans la bouche de ses tortionnaires qu'ils recrachaient aussitôt.

Quel est le sens de cette scène aussi aberrante qu'ignoble, puisque, comme l’on sait, la chair de chien comme l'animal lui-même sont impurs, quand la bête n’est pas un signe caractérisé de mépris, voire un sujet à insultes chez les musulmans ?

Cette révulsante scène est censée être un simulacre de combat, un « Haka » morbide et sacrificiel, visant à montrer la détermination extrême des troupes d'intervention irakiennes face à l'envahisseur américain, incarné par ce pauvre chien…

Pourtant ce chien est, somme toute, et au delà de toutes considérations religieuses, un chien irakien, un chien arabe et peut-être même musulman. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas Américain…

Cette séquence insoutenable d’un reportage filmé par TF1 résume toute l’absurdité de la guerre au Moyen-Orient, de la guerre partout et tout le temps… La suite des événements montra que le sort fait à ce chien devait se lire comme une allégorie, tandis que le chien lui-même était la métaphore du citoyen Irakien. L'allégorie d'un sacrifice sanglant et absurde, fait au nom de la raison impériale, sacrifice dont le peuple Irakien a été l’objet (et en partie le sujet) pendant près de 10 ans...

Mohamed Marhoum

Du profilage ethnique aux Etats-Unis

Le profilage ethnique, comme on le sait, est une vieille pratique aux Etats-Unis, société raciale par excellence. Il a pourtant été fortement critiqué en raison de sa nature intrinsèquement discriminatoire. Jusqu'ici, la Cour Suprême des Etats-Unis n’a toujours pas déclaré l’inconstitutionnalité de la pratique à l’aune de la clause d’égalité du quatorzième amendement. La décision de la Cour Supérieur du New Jersey de 1996, à ce jour, demeure la décision la plus protectrice en la matière. Elle a notamment affirmé la recevabilité de la preuve statistique afin de démontrer l’existence d’une pratique constante de profilage ethnique et a indiqué que cela suffisait pour déduire que cette discrimination était intentionnelle.(*)

Concernant « l'Affaire Louis Henry Gates », Obama sort du bois, le moins que l'on puisse dire c'est qu'il se mouille, il s'avère qu'il n'est plus le Président postracial qu'on nous annonçait (l'a-t-il jamais été ?) : « Ce que nous savons, au-delà de cet incident, c'est que la police depuis très longtemps, dans ce pays, arrête des Africains-américains et des Latinos de façon disproportionnée. C'est un fait. Et quand j’étais Sénateur de l’Illinois, nous avons voté une loi pour lutter contre le contrôle au faciès qui avait préalablement été démontré de manière indiscutable. Cela montre que la « race » joue encore un rôle dans notre société. Cela n’enlève rien aux progrès incroyables qui ont été réalisés, et j'en suis la preuve vivante, mais les arrestations injustifiés jettent la suspicion sur les arrestations mêmes justifiées et nous devons collectivement améliorer les techniques policières afin d’éliminer les biais potentiels, ce qui sera bénéfique pour nous tous. » (Obama)

S'agit-il là du retour de la question raciale aux Etats-Unis ? Il eut fallu qu’elle ait disparu. Les flics n’aiment pas être rabroués, y compris quand ils sont pris la main dans le pot de confiture, le pot aux roses du racisme ordinaire, tellement toléré qu'il en devient légitime. Cela vous étonne ? Ah la belle affaire ! L’important n’est pourtant pas là... Quel chef d’état européen tiendrait des propos pareils ? Pas un ! Et certainement pas celui qui trône sur la République; celle, une et indivisible, où la « race » n’existe pas en dehors des mentalités, des pratiques et des représentations de n’importe lequel de ses citoyens… Vous étiez là, vous, à Argenteuil, lors du rassemblement en hommage à Ali Ziri ?

Du musée

« Et pas une minute, il ne vient à l’esprit de monsieur le civilisé que les musées dont il fait vanité, il eût mieux valu, à tout prendre, n’avoir pas eu besoin de les ouvrir;

que l’Europe eût mieux fait de les tolérer à côté d’elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilés, les civilisations extra européennes;
qu’il eût mieux valu les laisser se développer et s’accomplir que de nous donner à admirer, dûment étiquetés, les membres épars, les membres morts;
qu’au demeurant, le musée par lui-même n’est rien;
qu’il ne veux rien dire;
qu’il ne peut rien dire, là ou la béate satisfaction de soi-même pourrit les yeux, là où le secret mépris des autres dessèche les cœurs, là où, avoué ou non, le racisme tarit la sympathie;
qu’il ne veut rien dire s’il n’est pas que destiné à fournir aux délices de l’amour-propre;
qu’après tout, l’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le connaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent.
Non jamais dans la balance de la connaissance, le poids de tous les musées du monde ne pèsera autant qu’une étincelle de sympathie humaine … » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)
Que l'on rende leurs têtes aux Maoris !

Méfiez-vous des « bons exemples » !

Aucun pays n’est à l’abri d’une intervention des Etats-Unis, même le plus insignifiant. En fait, ce sont souvent les pays les plus faibles, les plus pauvres, qui provoquent la plus grande hystérie .

Prenez le cas du Laos dans les années 60, peut-être le pays le plus pauvre du monde. La plupart de ceux qui y vivaient ne savaient même pas qu’ils vivaient dans un pays appelé le Laos ; tout ce qu’ils savaient était qu’ils vivaient dans un village qui était situé non loin d’un autre petit village, etc. Mais dès qu’une révolution sociale très limitée a commencé à se développer là-bas, Washington a soumis le Laos à un « bombardement secret » meurtrier, détruisant de larges portions de zones habitées et qui, de leur propre aveu, n’avait rien à voir avec la guerre que les Etats-Unis menaient contre le Vietnam du Sud.

La population de la Grenade est de 100.000 et vous auriez du mal à touver cette île sur une carte. Mais lorsque la Grenade a connu une révolution sociale modérée, Washington est rapidement entré en action pour détruire la menace.

Depuis la Révolution bolchevique de 1917 jusqu’à la chute des gouvernements communistes en Europe de l’Est à la fin des années 80, chaque agression US était justifiée comme une défense contre la menace soviétique. Ainsi lorsque les Etats-Unis ont envahi la Grenade en 1983, le chef d’Etat Major a expliqué que, dans l’éventualité d’une attaque soviétique contre l’Europe occidentale, un régime hostile à la Grenade pouvait couper les approvisionnements de pétrole des des Caraïbes à l’Europe de l’Ouest et que les Etats-Unis seraient dans l’impossibilité de porter secours à leurs malheureux alliés.

Cela peut paraître comique, mais de telles histoires peuvent mobiliser un soutien de l’opinion publique contre l’agression, le terrorisme et la subversion.

L’agression contre le Nicaragua était justifiée par le fait que si nous ne « les » arrêtions pas là-bas, « ils » traverseraient notre frontière à Harlington, Texas – à peine deux heures de route. (pour les publics plus éduqués, il y avait des arguments plus sophistiqués, mais tout aussi plausibles).

En ce qui concerne l’économie américaine, le Nicaragua pourrait disparaître et personne ne s’en rendrait compte. Même chose pour le Salvador. Pourtant ces deux pays ont été soumis à des attaques meurtrières de la part des Etats-Unis qui ont coûté des centaines de milliers de vies et des milliards de dollars de dégâts.

Il y a une raison à cela. Plus le pays est faible, plus son exemple est dangereux. Si un pays minuscule comme la Grenade pouvait améliorer les conditions de vie de sa population, d’autres pays, avec plus de ressources, pourraient se demander « pourquoi pas nous ? »

Ceci est vrai aussi pour l’Indochine, qui est relativement grande et possède quelques ressources. Eisenhower et ses conseillers s’étendaient sans cesse sur le riz, l’étain et le caoutchouc, mais leur véritable crainte était que le peuple indochinois retrouve l’indépendance et la justice et que celui de la Thaïlande les imite et, en cas de réussite, que la Malaisie suive leur exemple pour rapidement aboutir à l’indépendance totale de toute l’Indonésie et la perte pour les Etats-Unis d’une partie importante de la « Grande Zone ».

Lorsqu’on veut instaurer un système global qui soit soumis aux besoins des investisseurs américains, il faut s’assurer que tous les morceaux restent en place. Il est étonnant de constater à quel point cette idée est ouvertement formulée dans les documents officiels.

Prenons l’exemple du Chili sous Allende. Le Chili est un pays relativement grand, avec beaucoup de ressources naturelles, mais, là non plus, les Etats-Unis n’allaient pas s’effondrer si le Chili devenait indépendant. Pourquoi étions-nous si préoccupés par ce pays ? Selon Kissinger, le Chili était un « virus » qui pouvait « infecter » la région et dont les effets allaient se ressentir jusqu’en Italie.

Malgré 40 ans de subversion par la CIA, l’Italie avait encore un mouvement ouvrier. L’avènement d’un gouvernement social-démocrate au Chili aurait pu inspirer les électeurs italiens. Imaginez qu’ils se prennent à avoir des idées bizarres comme celle de reprendre le contrôle de leur propre pays et de refonder les mouvements détruits par la CIA dans les années 40 ?

Les stratèges américains, depuis le secrétaire d’Etat Dean Acheson à la fin des années 40 jusqu’à nos jours, ont toujours averti qu’ « une pomme pourrie gâte le baril » [traduction littérale du proverbe – NDT]. Le danger était la pourriture – le développement social et économique – qui pouvait se transmettre.

Cette « théorie de la pomme pourrie » est présentée en public sous le nom de la théorie des dominos. Elle est destinée à faire peur à l’opinion publique et lui expliquer comment Ho Chi Minh pourrait monter dans canoë et pagayer jusqu’en Californie, ce genre de choses. Il se peut que quelques responsables américains croient à ces bêtises, c’est possible, mais pas les stratèges. Ces derniers comprennent parfaitement que la véritable menace est celle d’un « bon exemple ». Et il leur arrive parfois de l’énoncer clairement.

Lorsque les Etats-Unis planifiaient le renversement de la démocratie guatémaltèque en 1954, le Département d’Etat a déclaré officiellement que « le Guatemala représente un danger croissant pour la stabilité du Honduras et du Salvador. Sa réforme agraire est un puissant outil de propagande : son vaste programme social d’aide aux travailleurs et paysans dans une lutte victorieuse contre les classes aisées et les grandes entreprises étrangères exerce un fort attrait auprès des populations voisines en Amérique centrale, où les conditions sont similaires ».

En d’autres termes, les Etats-Unis veulent la « stabilité », c’est-à-dire la sécurité pour « les classes aisées et les grandes entreprises étrangères ». Si cet objectif peut être atteint par des mécanismes démocratiques, tout va bien. Sinon, la « menace contre la stabilité » que représente un bon exemple doit être détruite avant que le virus ne se répande. C’est pourquoi même le plus petit des pays peut représenter une menace et doit être écrasé.

Noam Chomsky

"Ministère de la régularisation de tous les Sans Papiers"

Communiqué Unitaire
du "Ministère de la régularisation de tous les Sans Papiers"
contre la procédure d'expulsion de la CPAM.


Depuis le 17 juillet, la CSP75 occupe une série de locaux de la CPAM, 14 rue Baudelique dans le 18è à Paris, soutenue par plusieurs collectifs de sans-papiers, associations, syndicats et partis, pour créer le Ministère de la régularisation de tous les sans-papiers.

L’objectif de cette occupation est d’obtenir la régularisation des sans-papiers de la CSP75 et de tous les sans-papiers.

Le directeur de la CPAM a entamé une procédure d’expulsion des occupants. Un jugement aura lieu vendredi 24 juillet à 11h au Tribunal de Grande Instance de Paris.
Nous appelons donc à un rassemblement de soutien

Vendredi 24 juillet, de 10h à 15h
- Place Lépine - Métro Cité.

Premiers signataires : CSP75 - ALIF sans-papiers – CNSP (Coordination Nationale des Sans-papiers) - Comité de soutien de la MECI - ATMF - DAL - Droits Devant – FTCR – LDH 18è – MLA - Mouvement des Quartiers – MRAP - Quartier Solidaire Belleville - CGT Educ’Action 93 - CGT Nettoiement - CNT Education 75 - Solidaires - SUD CGT Ligue de l’Enseignement - AL - FASE - NPA - Parti de Gauche - Les Verts – VP Partisan.

Pour plus d'informations:
les coordonnées du Mouvement des Quartiers (MQJS):
Email: mqjs.contact@yahoo.fr
Site: http://www.justicesocialepourlesquartiers.org/

Discours de la guerre

Comme le rappelle Hannah Arendt, le discours unanimiste, la rhétorique de l’alliance sacrée, celle qui consacre la populace au capital, cache le plus souvent un discours de la guerre (*). Il s’agit de bel et bien de livrer bataille. A l’intérieur à une cinquième colonne. A l’extérieur à un ennemi de mieux en mieux identifié, ennemi, qui, comme on le sait, est situé au Moyen-Orient. Mais non exclusivement...

Ce discours unanimiste, qui sature, façonne la sphère publique sur les questions d'actualité (Palestine, Iran, Liban, Burqa....), qui se décline par un discours sur la laïcité, sur l’égalité homme-femme, sur la mission universelle de la France, de l’Europe, de l’Occident etc., apparaît de plus en plus, comme une machine de guerre lancée, en interne, contre une partie de la société, qui vise à fabriquer de l'Autre, et, en externe, contre les habitants d’une région du monde bien déterminée, en vue de les objectiver, de les classer et de les dominer.

Ce discours montre également que derrière tout Etat-nation moderne se cache un ethnos national. « Aucune nation moderne, si bienveillant que soit son système politique et éloquentes les voix qui s’élèvent en son sein pour prôner les vertus de la tolérance, du multiculturalisme et de l’inclusion, n’est indemne de l’idée de que sa souveraineté nationale est bâtie sur une sorte de génie ethnique » (Arjun Appadurai) . Et il ne fait pas de doute qu’aujourd’hui en Europe, n’importe quel flic de l’Union, formé ethnic profile, vous le confirmera, le « génie ethnique » est définitivement sorti de sa boite pour le meilleur et pour le pire…

Ce discours témoigne enfin d’une fascisation croissante de ces sociétés. « Le fascisme, disait Peter Sloterdijk, c’est la métaphysique de la désinhibition.». Et le moins que l’on puisse dire, prosaïquement, c’est que ça se lâche en Europe, ça se lâche de l’Italie au Danemark, ça se lâche de la Hollande à la France, en passant par la Belgique et l’Allemagne. La mode en Europe est sans nul doute est au « décomplexé ». Même l’hypocrisie, dont on a pu dire qu’elle était un hommage que rendait le vice à la vertu, est en voie de disparition. Cette métaphysique de la désinhibition s’affirme de différentes manières qui vont de la pornographie (dont la pire n’est pas celle de la chair !) au « fascisme de divertissement » (notamment la trash Tv), du narcissisme pathologique contemporain à la misère du Spectacle généralisé, de l’apologie du darwinisme social à la fascination ambiguë du « pouvoir » et de ses attributs, tous cela servi avec strass et paillettes, hypermodernité oblige.

Ce retour subreptice du discours sur la race, qui ne dit pas toujours son nom, de ce discours qui renvoie une partie de l’humanité dans l’inhumanité (par la production et puis la déshumanisation du « Eux », de ce discours qui se pare d’une « mission civilisatrice » new look et de son inénarrable « fardeau de l'homme blanc », de ce discours qui vise à exorciser les angoisses d’incertitude et d’incomplétude, de ce discours qui s’exprime sans ambages et dans un style relâché, n’a rien d’anodin, ce n’est pas un point de détail. C’est le discours cousin de celui qui a précédé les pires entreprises humaines dont le XIXe et XXe siècle furent les siècles d’or... Le discours n’est pas que le discours, il est doté, lui aussi, d’une certaine matérialité, il est toujours utile de s'en souvenir !

(*) « la clameur unitaire ressemblait exactement aux cris de bataille qui, depuis toujours, avaient conduit les peuples à la guerre… »

De l'usage de la race

« La race apportait une explication de fortune à l'existence de ces êtres qu'aucun homme appartenant à l'Europe ou au monde civilisé ne pouvait comprendre et dont la nature apparaissait si terrifiante et humiliante aux yeux des immigrants qu'ils ne pouvaient imaginer plus longtemps appartenir au même genre humain.

La race fut la réponse des Boers à l'accablante monstruosité de l'Afrique - tout un continent peuplé et surpeuplé de sauvages -, l'explication de la folie qui les saisit et les illumina comme l'éclair dans un ciel serein : "Exterminez toutes ces brutes".

Cette réponse conduisit aux massacres les plus terribles de l'histoire récente, à l'extermination des tribus hottentotes par les Boers, à l'assassinat sauvage perpétré par Carl Peters en Afrique du sud allemande, à la décimation de la paisible population du Congo - de 20 à 40 millions d'individus, réduite à 8 millions ; enfin et peut-être pire que tout le reste elle suscita l'introduction triomphante de semblables procédés de pacification dans des politiques étrangères respectables.

Auparavant, quel chef d’état civilisé aurait jamais prononcé cette exhortation de Guillaume II à un corps expéditionnaire allemand chargé d’écraser l’insurrection des Boxers en 1900 : tout comme les Huns, il y a mille ans, se firent, sous la conduite d’Attila, une réputation qui leur vaut de vivre encore dans l’histoire, puisse le nom d’Allemand se faire connaître en Chine de telle manière que plus un Chinois n’osera poser les yeux sur un Allemand… » (Hannah Arendt, L'Impérialisme)

Du profilage ethnique en Europe

« Depuis les attentats du 11 septembre aux États-Unis, 32 % des musulmans britanniques déclarent avoir été victimes de discrimination dans les aéroports. Des officiers de police armés de mitraillettes ont conduit des vérification d’identité sur des personnes âgées de 11 ans dans des mosquées allemandes. Des immigrés marocains ont été traités de « sales Arabes » par la police espagnole. En Allemagne, les données personnelles de 8,3 % millions de personnes ont été analysées au cours d’une campagne massive de forage de données qui a ciblé – parmi d’autres caractéristiques – les musulmans et qui n’a pas identifié un seul terroriste… » (Open Society Justice Initiative)

Thomas Hammarberg, commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe a déploré, lundi 20 juillet, la généralisation du profilage ethnique en Europe. Il propose de remplacer le "contrôle au faciès" par un profilage fondé sur le comportement individuel, plus respectueux des droits de l'Homme.

Dans un texte publié à Strasbourg, Thomas Hammarberg constate que les membres de minorités "font l'objet de contrôles d'identité plus fréquents et sont plus souvent interpellés par la police, interrogés et fouillés". Pourtant, selon lui, le profilage ethnique produit l'effet inverse de celui recherché, laissant certains criminels passer entre les mailles du filet simplement parce qu'ils ne correspondent pas "au profil type".

Pour le commissaire aux droits de l'homme, le contrôle au faciès provoque un sentiment d'injustice qui nuit à l'image de la police. Il stigmatise en outre des groupes de population et des personnes qui pourraient participer à la lutte contre la criminalité et à la prévention du terrorisme. Le profilage fondé sur le comportement individuel est une des solutions proposées pour remplacer le profilage ethnique.

L'interpellation et la fouille d'une personne doivent se limiter aux cas où il existe un soupçon "raisonnable et individualisé" d'activité criminelle. La couleur de peau, la manière de s'habiller et le port apparent de signes religieux ne sont pas des raisons objectives, selon Thomas Hammarberg.

Le commissaire cite le rapport de l'ONG Open Society Justice Initiative qui "constate ainsi que l'utilisation des stéréotypes ethniques et religieux par les services répressifs s'est généralisée partout en Europe".

D'après une enquête de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne également citée par le commissaire, un quart des musulmans interrogés dans 14 pays déclarent avoir subi des contrôles de police au cours de l'année écoulée. Parmi eux, 40% pensent que leur appartenance à une minorité ou leur statut d'immigré est à l'origine de l'interpellation. Beaucoup ont été interpellés plus d'une fois en douze mois.

Nouvel obs

«Ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains»

Barbares médiévaux à la culture archaïque, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Fanatiques, violents, obscurantistes congénitaux, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Adeptes de la religion la plus con, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Leurs mœurs sont incompatibles avec la démocratie, ils aspirent depuis toujours à la servitude volontaire, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Chez eux, dictatures, théocraties et tyrannies sont des faits de nature, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Chez eux, ayatollahs et religieux rétrogrades pullulent, car le terrain y est fertile, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Secrètement, ils complottent, ils aspirent à l’islamisation de l’Europe, Dar al-Harb, par une immigration-invasion, ils visent à faire de nous des dhimmis…, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Régis par la trinité sanguinaire suivante : Jihad, fatwa, charia, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

En un clin d’œil, ils se transforment en kamikazes, terroristes, jihadistes, salafistes, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Leur participation à la modernité ne se résume à rien d'autre que à l’invention de l’islamo-fascisme, à l’élaboration d’un nouveau totalitarisme, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

En eux résident, le point de gravité de la nouvelle judéophobie, ce sont des inconditionnels des « protocoles », « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Crimes d'honneur, lapidations des femmes, pendaisons des homosexuels…, les droits humains leur sont inconnus, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Leurs femmes sont de fantômes sans une once d’humanité, des belphégors, une cinquième colonne, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Fourbes, elles avancent masquées, Burqa, tchador, niquab..., elles sont l'avant-garde en jupon des armées mahometanes, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

Ne serait-ce que par la démographie, eux qui se reproduisent comme des rats, ne représentent-ils pas un danger? « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

L’islamophobie, comme la civilisation arabo-musulmane, n’existe pas, quand ils y recourent c’est prétexte à passer pour victime, c'est une tactique pour mieux nous endormir, « ces gens là ne peuvent être diffamés puisqu'ils ne sont pas de véritables êtres humains ».

L’assassin de Marwa, par cette phrase, explicite l’implicite, révéle l’impensé d’une société dans sa totalité, et dit le vrai d'un moment de l'histoire… C’est ainsi qu’hypocritement toute une société considère une partie d’elle-même ; partie qu'il s'agit de confiner aux frontières de l'humanité… « L’homme infâme » d’aujourd’hui c’est le musulman générique, qui oserait en douter ?

De l'anti-impérialisme

Il est bien clair que l'idée que défend le mouvement anti-impérialiste (que les technostructures occidentales ont un ascendant néfaste sur le monde, et que tous les phénomènes qu'on nous présente comme des calamités pour l'humanité telles que les dictatures du tiers-monde, l'islamisme, la puissance de la Chine, le souverainisme russe, sont largement des épouvantails qui parasitent nos grilles d'analyse) demeure très minoritaire, même dans les mouvements issus de la tradition anti-impérialiste (gauche de la gauche).

Dans ces mouvements on reproche aux anti-impérialistes d'être paranoïaques à l'égard des pouvoirs économiques et politiques européens et nord-américains, de simplifier les problématiques politiques et de tolérer des formes de barbarie dans les pays adversaires de l'Occident.

Cette position est largement irréfléchie, et révèle surtout une forte dépendance à l'égard des clichés médiatiques. On le découvre lorsqu'on les pousse à parler en détail des pays diabolisés par l'Occident, dont on se rend compte le plus souvent qu'ils ne connaissent pas grand chose. Mais la difficulté à les convaincre de leur erreur tient à des ressorts narcissiques collectifs très difficiles à désamorcer : les pays européens et les Etats-Unis (surtout avec la façade Obama) se persuadent si bien qu'ils sont les parents naturels des droits de l'homme et de la liberté, que, quiconque veut se donner une image d'intelligence et de vertu est enclin à en défendre d'emblée l'interventionnisme. Le chic du chic en la matière étant de se dire à la fois "pour" l'interventionnisme humanitaire européen, et "contre" son instrumentalisation économique et militaire (par les multinationales, l'OTAN etc).

Illustration de cette tendance "chic" de l'interventionnisme européen : la motion de solidarité avec la "révolution verte" iranienne proposée récemment par le PC et les Verts au conseil municipal de Paris.

L'évolution du capitalisme, qui flatte le narcissisme bourgeois et, à travers les nouvelles technologies (Internet), coupe les gens du contact direct avec le magma des réalités humaines encourage les crispations sur des prises de position très intégristes et interventionnistes (ce qui pousse au "choc des civilisations"). Se forme ainsi une classe moyenne européenne très néocolonialiste, dont paradoxalement le noyau dur est souvent composé de gens qui se disent "de gauche" voire "communistes" (peut-être parce qu'ils sont les plus dévoués au combat et les plus idéalistes, les plus "solidaires"), alors que leurs ancêtres dans l'histoire des idées étaient plutôt aux côtés des Viet minh et du FLN (mais une certaine intoxication médiatique sur les "crimes des révolutions" les conduit aussi à renier l'héritage FLN/Viet minh).

Je trouve une illustration de ce phénomène dans les polémiques actuelles sur la burqa, mais aussi sur un mouvement comme les Indigènes de la République (mouvement qui reprend le discours des luttes anti-coloniales, et qui veut isoler une singularité des descendants des colonisés face aux structures coloniales qui les oppressent).

Il est très étonnant de voir la haine que suscite ce mouvement chez ceux qui prétendent défendre l'héritage culturel français. Je trouve sur Facebook un groupe qui s'appelle "Condamner Houria Bouteldja "racisme anti blanc" ", qui parle à propos de Mme Bouteldja d' "extrémisme arabe en jupon", et la traite de "dinde du Ramadan". Une rapide étude de ce groupe montre qu'une partie de ses membres sont des lepennistes. Vous avez aussi un groupe qui s'intitule "Je déteste Houria Bouteldja" consacré à ceux qui ne "supportent pas" l' "incohérence historique et idéologique" de la porte-parole des Indigènes de la République, et "l'arrogance qu'elle dégage", se référant à son mouvement comme à "des fous dangereux dont le but est de réduire la cohésion nationale" (quand on parle de "fous dangereux", c'est qu'on veut la guerre, rappelez vous que dans la phraséologie dominante les "fous dangereux" sont ou ont été S. Milosevic, S. Hussein, Kim Jong Il, M. Ahmadinejad, H. Chavez). Un tel groupe, uniquement dédié à la détestation d'une personne, est d'ailleurs privé. On se demande bien ce que les gens de ce groupe ont à se dire à longueur de journée... En outre, je tiens de source sûre que l'identité d'Houria Bouteldja est usurpée sur Facebook.

Phénomène intéressant dans ce déchaînement de haine, il existe une page " "Indigènes de la République" nous vous enculons" qui est administré par un très jeune homme qui se dit de sensibilité communiste, et qui explique joliment dans une de ses interventions sur cette page que "comme programme de partouze, j'aurais plutôt vu Madame Bouteldja jouer avec les missiles de Messieurs Ahmadinejad et Nasrallah..." (du point de vue anthropologique, je suis toujours amusé de voir ce que produit le vocabulaire masculin machiste contre des femmes politiques "non conformes" à la ligne dominante, cela me rappelle la vidéo que la droite argentine avait faite contre Mme Cristina Kirchner qui la montrait au lit avec Fidel Castro et Hugo Chavez).

Que des tenants de la gauche laïciste créent le même type de page sur Facebook que les lepennistes avec leur "Condamner Houria Bouteldja "racisme anti blanc" " en dit long sur les recompositions de l'espace politique que provoque la question du néocolonialisme.

Vous me direz que tout cela n'est pas nouveau. De tout temps la gauche (y compris l'Internationale socialiste à ses débuts) a eu du mal à intégrer la question coloniale à ses problématiques (à de notables exceptions comme Karl Marx, Octave Mirbeau, George Orwell). La propension du petit employé et même de l'ouvrier blancs à se comporter en petits bourgeois à l'égard du colonisé arabe ou noir, à lui imposer le silence au nom de l'unité de la République ou de la Révolution à venir (et aujourd'hui au nom des droits de l'homme) est aussi ancienne qu'inquiétante. En plus elle se déploie sur fond de complexe de forteresse assiégée (ces barbares assassins avec leur islamisme, leurs missiles nucléaires, leurs furies lubriques et voilées, etc), la pire des mentalités pour aborder sereinement les problèmes politiques d'une époque.

Face à cela la mouvance anti impérialiste est divisée. La journaliste américaine D. Johnstone expliquait il y a peu dans un article que les tendances pro-palestiniennes en France ne dialoguent pas entre elles. On peut en dire autant des tendances antiimpérialistes en général. Par delà les problèmes de personnes, il y a une question philosophique importante qui peut difficilement être surmontée dans cette mouvance : celle du statut véritable des valeurs occidentales dans le devenir de l'humanité, et de leur contenu.

Certains pensent que les valeurs individualistes de l'Occident sont la voie réelle d'émancipation des peuples. Selon eux, il faut être anti-impérialiste pour les voir triompher, car l'impérialisme, lié à des intérêts économiques et politiques égoïstes, crée de la division, de la guerre, et empêche les peuples du Sud de jouir de nos valeurs (je pense que cette position est par exemple à l'arrière plan de la mouvance chomskyenne).

D'autres estiment que toutes les autres valeurs des cultures non-occidentales (y compris celles qui émergent en ce moment au contact de la modernité occidentale comme l'islamisme) sont en soi respectables, et que les peuples ne trouveront pas plus de bonheur dans l'individualisme consumériste venu des pays riches que dans leurs valeurs traditionnelles (position qui se module de diverses façons : on peut trouver à l'islamisme ou à l'intégrisme bouddhiste, ou à l'indigénisme amérindien des défauts, mais s'interdire tout jugement, ou au contraire valoriser des tendances un peu "sociales" en leur sein etc).

Les premiers peuvent passer pour des alliés objectifs du capitalisme triomphant. Les autres pour les complices potentiels des dictatures qui instrumentalisent les "valeurs traditionnelles" de leurs peuples.

Ce clivage ressurgit périodiquement, notamment quand des "révolutions colorées" menacent des dictatures du tiers-monde (ou des régimes semi-dictatoriaux). On ne peut en sortir, je crois, que par une réflexion philosophique sur ce que peuvent être des valeurs universelles qui ne soient pas un sousproduit du capitalisme occidental globalisé. Débat extrêmement complexe qui nécessite qu'on mobilise à la fois une connaissance approfondie des diverses cultures du monde, un savoir sur la nature humaine (concept fort heureusement remis au goût du jour par la psychologie évolutionniste) et une réflexion sérieuse sur le système de gouvernement humain auquel il faut aspirer. Je ne crois pas que la mouvance anti-impérialiste puisse faire l'économie de cette réflexion-là. Mais avons-nous le temps de philosopher au vu de la gravité des enjeux actuels, dans une humanité qui n'a jamais aussi nombreuse, jamais autant en déséquilibre avec son environnement écologique, jamais aussi instruite (globalement), jamais aussi inégale, jamais aussi servie et desservie par la technologie, jamais aussi capable du meilleur comme du pire ?

Frédéric Delorca

Mort à crédit

Pendant que les citoyens éclairés des démocraties occidentales font mumuse avec les armes de distraction massive, spécialement conçues à cet effet, dont l'islam est de loin la plus efficace, par delà les dégats collatéraux qu'elles provoquent (la mort de Marwa), le réel, impérieux, reprend ses droits, car les faits sont têtus...

C'est un nouveau record. Le déficit budgétaire des Etats-Unis s'est encore alourdi, en juin, pour dépasser les 1 000 milliards de dollars, selon les chiffres officiels publiés lundi 13 juillet à Washington. Le déficit de l'Etat fédéral s'est creusé de 94,318 milliards de dollars au mois de juin, indique le département du Trésor dans son rapport mensuel sur le budget. Cela reste un peu moins que ce que prévoyaient les analystes (97 milliards). En conséquence, le déficit cumulé depuis octobre 2008, premier mois de l'exercice en cours, atteignait 1 086,263 milliards de dollars à la fin du mois de juin.

Le déficit cumulé ne cesse de franchir des records depuis le mois de février. Selon les projections du bureau du budget du Congrès, il devrait dépasser la somme pharaonique de 1 800 milliards de dollars à la fin de l'exercice, le 30 septembre 2009. Le mois de juin est traditionnellement un mois d'excédent budgétaire, mais comme les mois précédents, les comptes de l'Etat ont été affectés par la baisse des recettes fiscales liée à la crise (la collecte des impôts étant moindre du fait de la baisse des revenus des entreprises et des ménages) et la hausse des dépenses liée à la récession (relance budgétaire et hausse des prestations sociales).

Les recettes de l'Etat ont ainsi atteint 215,364 milliards de dollars en juin, soit 17 % de moins qu'un an plus tôt. C'est le 14e mois de baisse consécutive des recettes en glissement annuel. Les dépenses ont connu un mouvement inverse, progressant de 37 % sur un an, pour atteindre 309,682 milliards de dollars, un record pour un mois de juin. Il s'agit du neuvième mois consécutif de déficit. Il faut remonter à mars 1992 pour retrouver une série de soldes négatifs plus longue (onze mois).

AFP

Covering islam

« Il existe un schéma de pensée archaïque concernant l’islam et, par extension, les Arabes, dans lequel les distinctions n’ont plus cours et où il est admis que l’on résume des attributs essentiels, dont la plupart sont des idées fausses sur l’Autre avec un grand A.

Ainsi le musulman est vu comme étant ce que nous ne sommes pas : fanatique, violent, avide, irrationnel… Cette idée persiste, car elle est profondément enracinée dans la religion chrétienne qui voit en l’islam une sorte de religion rivale. L’islam est issu de la même argile que la chrétienté, c’est-à-dire de la religion d’Abraham, qu’on retrouve d’abord dans le judaïsme, puis dans la chrétienté, enfin dans l’islam.

Il y eut aussi une longue période d’environ 800 ans durant laquelle l’islam domina l’Europe – celle-ci correspond aux conquêtes musulmanes et arabes qui débutèrent au milieu du VIIIe siècle et se poursuivirent jusqu’ au XVe siècle.

Le rapport à l’islam ressenti comme un Autre qui menace a perduré. S’ajoute à cela, bien sûr, l’attitude critique à l’égard de tout ce qui touche à la connaissance de l’islam et des Arabes, et qui se développe durant la période coloniale dans ce que j’ai appelé Orientalisme. L’étude de l’Autre avait alors beaucoup à voir, en général, avec le contrôle et la domination de l’Europe et de l’Occident sur le monde islamique.

Enfin, si vous observez les médias les plus courants, vous constaterez que le stéréotype tel qu’il est figuré par Rudolph Valentino dans Le cheikh s’est maintenu et s’est transformé en cet ennemi public international que nous montent la télévision, le cinéma et la culture populaire en général.

Les généralisations fantaisistes sur l’islam sont faciles à faire. Il suffit de lire presque n’importe quel numéro de la New Republic et vous trouverez l’islam associé au mal absolu, l’idée que la culture des arabes est corrompue. Il est virtuellement impossible d’opérer de telles généralisations au sujet de n’importe quelle autre groupe ethnique ou religieux dans l’actuelle société américaine. Mais envers l’islam cette position persiste, et l’une des principales raisons en a été l’absence totale de participation des musulmans et des Arabes à ce débat.

Une inconscience notoire a caractérisé le monde islamique et arabe quant au regard que l’Occident et les habitants des pays occidentaux ont coutume de porter sur le musulman et l’Arabe. L’aptitude à se doter d’une politique culturelle, la disposition à engager le débat ou la discussion leur font défaut. Donc, pour ce qui concerne l’islam, le dialogue des cultures est inexistant.

Israël joue dans tout ceci un rôle central. Les gens ont le sentiment que si vous tentez de parler du monde arabe, si vous tentez de faire venir un écrivain arabe en Amérique, vous le faite au détriment d’Israël, et il s’éléve toujours des protestations touchants à l’absence d’un protagoniste de l’autre bord. Ou bien, si vous parler de la culture et de la civilisation arabes, c’est que vous êtes d’une certaine façon anti-israéliens. C’est là une donnée structurelle que l’on rencontre constamment et avec laquelle il faut apprendre à traiter. … » (Edward Saïd, Culture et Résistance)

Islamophobie : double appel


I. La plate-forme BOEH se mobilise et vous invite à en faire autant en participant au rassemblement de ce mercredi 15 juillet à 13H, Place Schuman à Bruxelles en la mémoire de Marwa El Sherbiny.
Pour plus d'informations, vous pouvez contacter Perihan Abou Zeid au numéro suivant:
0489/291375 ou Eva Vergaelen au: 0474/372337


II. Le CCIF (Collectif Contre l'Islamophobie en France) appelle à un grand rassemblement à Paris, le samedi 18 juillet à 15h, devant la place des Droits de l'Homme (métro Trocadéro) en hommage à Marwa assassinée en Allemagne parce qu'elle portait le voile et pour dire STOP à la montée de l'islamophobie en France et à travers le monde.

Soyez nombreux et diffusez au maximum autour de vous car ces rassemblements sont avant tout des actes de dignité et de résistance ! C'est l'union qui fait la force, tandis que le silence tue !

«Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! »

Epidémie de suicides dans les prisons françaises (un retour déguisé de la peine de mort ?) : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! »(*).

Flash Ball facile, coups de matraque à gogo : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Viser la tête, au Royaume de France les borgnes sont roi : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Hortefeux au ministère de l’intérieur, MAM à la justice et Mickey à la Présidence : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Bavures de-ci bavures de-là, impunité de la police, émeutes de protestation, répétitions cycliques du même : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Délit de bande, à l’exception notable de la bande qui sévit à l’Elysée : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Délit de faciès, je te tutoie quand je veux et si t’es pas content vient faire un tour dans mon commissariat : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! »

Chasse aux sans-papiers, criminalisation de ceux qui les aident : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Banlieues populaires survolées par des drones, désignation de leurs habitants comme « classes dangereuses » : «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

Epouvantail du terrorisme et gouvernance par la diversion généralisée: «Si vous n'êtes pas contents, soyez conscients qu'en Iran, on tire sur des gens ! ».

(*) Déclaration du directeur départemental de la sécurité publique (Seine Saint Denis)

Mythologie historique


« Je ne sais pas ce que sont devenus les manuels scolaires à l’heure actuelle, mais il n’y a pas si longtemps encore, l’histoire de France commençait par l’histoire des Gaulois. Et la phrase « nos ancêtres, les Gaulois » (qui fit rire parce qu’on l’apprenait aux Algériens, aux Africains) a un sens très précis (*). Dire « nos ancêtres, les Gaulois », c’est au fond formuler une proposition qui a un sens dans la théorie du droit constitutionnel et dans les problèmes posés par le droit public.

Lorsqu’on raconte avec détail la bataille de Poitiers, cela a également un sens très précis, dans la mesure, où effectivement cette guerre non pas entre les Francs et les Gaulois, mais entre les Francs, les Gaulois et des envahisseurs d’une autre race et d’une autre religion, qui permet de fixer l’origine de la féodalité à autre chose qu’à un conflit interne entre Francs et Gaulois.

Et l’histoire du vase de Soissons – qui a, je crois, peuplé tous les manuels d’histoire et qu’on enseigne peut-être maintenant – a été certainement l’une des plus sérieusement étudiées pendant tous le XVIIIe siècle. L’histoire du vase de Soissons, c’est l’histoire d’un problème de droit constitutionnel : à l’origine, quand on partageait les richesses, qu’elles étaient effectivement les droits des rois en face des droits de ses guerriers et éventuellement de sa noblesse (dans la mesures où ces guerriers sont à l’origine de la noblesse) ?

On a cru qu’on apprenait l’histoire ; mais au XIXe siècle les manuels d’histoire étaient en fait des manuels de droit public. On apprenait le droit public et le droit constitutionnel sous les espèces imagées de l’histoire… » (Michel Foucault, « Il faut défendre la société » )

(*)« Pourquoi le Tiers État ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issue de la race des Conquérants, et d’avoir succédé à des droits de conquête ? La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d’être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer entre naissance et puissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu’on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches, et d’autres sauvages sortis des bois et marais de l’ancienne Germanie ? ». (E.-J. Sieyès)

Combien vaut la peau d'une musulmane en Europe ?

Bien sûr, il y a les Ouïgours du Xing yang, dont Caroline Fourest est devenue subitement une inconditionelle, histoire d’un peu mieux noyer le poisson... Bien sûr, il y a les Tchétchènes, si chères à Glucksmann, qui lui permettent de ne jamais évoquer les Palestiniens… Mais ne vous en déplaise, nous ne vivons ni en Chine ni en Russie. Nous vivons en Europe. Volens nolens. Et voici comment dans le berceau de la civilisation, la presse et le monde politique traitent, considèrent l'assassinat d'une jeune femme voilée en plein jour dans un tribunal de Dresde :

"Le leader du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), Franz Muentefering (centre), a pris part au rassemblement devant l’hôtel de ville de Dresde, où des roses blanches ont été déposées à la mémoire de Marwa al-Sherbini" explique Le Journal de Québec, ajoutant dans son édition du dimanche 12 juillet que "La chancelière allemande, Angela Merkel, a exprimé ses condoléances au président de l’Égypte, Hosni Moubarak, lors du sommet du G8 qui s’est terminé vendredi, à L’Aquila (Italie), mais n’a pas condamné publiquement le meurtre."

Fait remarquable, et qui en dit long sur la hiérarchie de l'information dans notre belle Europe, le journal canadien y consacre plus de place que le quotidien allemand Der Tagesspiegel du lundi 13 juillet dont l'article n'occupe que moins de la moitié de la page, tandis que le Hamburger Morgen Post du même jour se contente d'une brève. Pour ce qui est des journaux français et belges : walou !

Le Corriere della Sera du lundi 13 juillet évoque en bas de page, ce qui en dit long sur l'angle de vue de cette tragédie, les déclarations du président iranien "Ahmadinejad : «Les Allemands sont des assassins»" en titre de l'article qui signale qu'il a demandé une enquête des Nations Unies sur cette affaire. Tandis que The Sunday Times, publié sur l'île de Malte, du dimanche 12 juillet, n'est pas en reste quant au biais tendancieux, puisque pour seul traitement de l'affaire, il signale que 150 manifestants iraniens ont jeté des oeufs sur l'ambassade d'Allemagne à Téhéran où des graffitis reproduisant une étoile juive et un sigle nazi ont été peints sur la porte.

Combien vaut la peau d'une musulmane en Europe ? Pas grand chose, pour tout dire peau de balle...

Inspiration

“La honte”: l’affaire Gad Elmaleh au Liban

Il y a quelques jours, le comédien français marocain Gad Elmaleh a dû annuler trois représentations de son spectacle, programmé au Festival de Beiteddine, suite aux pressions de plusieurs groupes dont le Hizbullah fut l’aile médiatique la plus suggestive. Ces groupes dénonçaient des liens étroits qu’il aurait entretenu avec l’État d’Israël. Quelques jours plus tard, le comité du Festival de Beiteddine annonçait qu’ Elmaleh était toujours le bienvenu, mais il semblait que la décision fut prise en France par les managers du comédien ayant pris peur pour la sécurité de ce dernier. Aussitôt que cette nouvelle fut annoncée, une ruée d’accusations a fusé des différents éléments francophones du pays dont principalement le journal l’Orient-Le Jour, et certains groupes sur le site internet facebook pour condamner les pratiques médiatiques du Hizbullah, perçues comme des intimidations. « C’est la honte » pouvait-on lire un peu partout sur facebook et dans le courrier des lecteurs de l’Orient-Le Jour. Et oui, qu’est ce que vont penser les gens!

Ce qui provoque la rédaction de ce texte ce sont ces réactions, bien démesurées, à l’annulation de ces représentations, et qui sont symptomatiques d’une situation intellectuelle en état de décomposition avancée. En observant le langage tenu dans ces accusations, on y repère deux dynamiques récurrentes de la production intellectuelle francophone libanaise : « La honte » ressentie vis-à-vis du monde « blanc » dit civilisé, et par ce mouvement même, le sentiment de supériorité qu’éprouve cette niche sociale par rapport à « l’autre » dit totalitariste et répressif. Dans ce qui suit nous allons voir comment ces francophones se débarrassent de ce sentiment de honte en définissant le Hizbullah, en le figeant dans des conceptualisations condamnables, en affirmant qu’il viole la sanctification du « monde civilisé », en moralisant à n’en plus finir, et en l’étiquetant par des termes et des propos qui ne répondent nullement au contenu même des dénonciations que le Hizbullah émettait en premier lieu.

L’intellectuel n’est jamais autant pressé de parler longuement que lorsqu’il s’agit de sujets culturels, car c’est à ce niveau qu’il peut le mieux affirmer un pouvoir vis-à-vis de l’autre. L’Orient-Le Jour salivait au moment où la nouvelle de l’annulation a été annoncée. Le journal a consacré son article en-tête à cette bouleversante nouvelle (avant même l’information sur les conflits armés qui avaient lieu à Beyrouth la veille), ainsi qu’une colonne signée par son génie intellectuel Ziyad Makhoul qui a lui même écrit l’en-tête. Il faut donc le dire, la nouvelle est importante. L’Orient-Le Jour sera maintes et maintes fois critiqué sur ce site, mais pour ce poste je relève juste un aspect de leur journalisme papier-toilette: la rapidité par laquelle ces lumières de l’intellect aboutissent à leurs conclusions conceptuelles. La colonne de Makhoul titre « L’ayatollisation » et présente le point de vue classique de la petite-bourgeoisie chrétienne qui voit en Hizbullah un parti-mouvement-groupe qui menace la présence de la « liberté » dans le pays des trois cèdres et demis. Quelques jours plus tard, Carlos Eddé, le chef d’un bloc politique chrétien, politiquement insignifiant et inutilement paternaliste dans ces dires, déclare que le Hizbullah veut « faire porter au Liban un “tchador culturel”… ». Différentes terminologies, même stratégie laminée par l’ignorance et le mépris.

Ce type de francophone (qui correspond à un certain imaginaire, une lecture de l’histoire, que certain chrétiens au Liban, mais aussi le musulman christianisé, “gentrified”, épouse) brandit souvent l’arme de la sanctification légale ou internationale. Cette imploration pour des « valeurs universelles » ne représente en définitif qu’une stratégie additionnelle de distinction sociale par laquelle ce francophone (ou aussi le chrétien, le bourgeois, l’occidentalisé, le blanc, etc) se différencie et annule le discours de l’autre. Les appareils médiatiques du Hizbullah ne cherchaient-ils pas à proposer une autre lecture de la légitimité quand ils proposaient que Gad Elmaleh, ami d’Israel, ne devrait pas être le bienvenu au Liban? Le Hizbullah n’essayait-il pas de se référer aux mêmes techniques de sanctifications politiques, jouant le jeu actuel des groupes de pression? Non, la misère francophone cherche ici à rappeler la sentence, le sanctifié, comme si le Hizbullah ne l’acceptait pas à la base, pour mettre Hizbullah en dehors de ce discours, pour ainsi dire « hors-jeu». Ce rappel est encore celui de la différenciation: la logique du francophone veut que le discours du Hizbullah ne puisse être considéré sérieusement. La réponse se fait de biais, comme celle du nouveau député du Metn, Sami Gemayel (ancien chef d’un parti étudiant fortement isolationniste prônant la fédéralisation du pays sur des lignes confessionnelles) goulument cité dans l’Orient:

« Député du Metn, Samy Gemayel s’est déclaré « stupéfait » par cette annulation. « Ce qui s’est passé est du racisme, une confusion inadmissible entre politique, culture et religion », accuse le communiqué publié par le bureau du jeune député, qui a insisté sur le nécessaire respect par le Liban, qui en est l’un des signataires, de l’article 27 de la Charte des droits de l’homme. »

A lire donc, l’article d’Al Manar pour voir s’il y a vraiment “confusion inadmissible entre politique, culture et religion”, ou même, chose surprenante, “racisme”! Serait-ce juste une realité fantasmée de ‘clash de civilisation’ que le petit Gemayel nourrit? Il faudra étoffer les constructions idéologiques pour pouvoir être plus convaincant…

Il serait inutile et dangereusement ulcéreux de relever chacune des profondes débilités proférées par les journalistes francophones libanais qui ont écrit à propos de cette affaire. A lire, pour les courageux, cet amas de sornettes apocalyptiques de Michel Hajji-Georgiou, où la maladie de définir « le terrorisme intellectuel » se propage dans un style lourd et sentencieux ! Chaque phrase de cet article, chaque expression, chaque élément linguistique, transpire de la volonté de distinction dont il est question. Il se peut bien que Hajji-Georgiou finisse par se rendre compte que sa définition sied mieux à ce qu’il écrit qu’à ce qu’il critique: le terrorisme intellectuel, un terrorisme pratiqué par l’élite francophone: la critique décalée et hors propos. En cette article n’est heureusement plus en ligne, vu que l’Orient le jour garde ses archives payantes, vu la qualité de ce qui est écrit…

L’autre danger est l’invocation de la « société civile ». Jamais un concept n’a été utilisé de manière aussi discriminatoire. Faut-il le rappeller que c’est une des raisons pour laquelle ces concepts, tel ‘liberalisme’, ‘liberté’, etc existent, pour créer cette différentiation de l’autre?

Selon l’article de Makhoul dans L’Orient:

« Extrêmement prompte à réagir, la société civile s’est mobilisée, notamment sur FaceBook. “Quelle sera la prochaine étape ? Où allons-nous ? C’est la réputation du Liban qui est en jeu ; rester passif, c’est prendre le risque de laisser le pays tout entier glisser sur la pente du terrorisme intellectuel. La société civile doit réagir, se taire, c’est accepter”, lit-on ainsi un peu partout sur la Toile. »

Il reste à noter que c’est la « société civile » (apparemment une autre) qui avait pointé du doigt la venue de Gad Elmaleh, ensuite reprise par les médias proche du Hizbullah. Les emails qui prévenaient des liens entre le comédien français et Israël proviennent de multiples sources. J’en ai reçu plus d’une dizaine avec différents liens, certains convaincants et d’autres pas, révélants les possibles références qu’Elmaleh aurait fait en ce qui concerne sa sympathie pour Israël. Aucun de ces emails n’avait été envoyé par des membres du Hizbullah, bien au contraire ils provenaient souvent de personnes ouvertement critiques du parti. Mais là encore, pourquoi prendre au sérieux ce que Hizbullah affirme vu que l’on peut passer outre?.

J’aimerais ici relever encore cette phrase pour revenir au thème de la honte cité plus haut: « c’est la réputation du Liban qui est en jeu ». Il s’agit donc bien toujours d’une affaire de distinction. Tout au long de ce déballage de scénarios apocalyptiques, vraisemblablement trahissant un élitisme, un chauvinisme forcené, et une incompréhension obstinée de l’autre, nous ne trouvons nulle part un questionnement sérieux des liens qu’aurait « l’artiste » Gad Elmaleh avec l’État d’Israël. La peur de la honte crée une autre dynamique: celle par laquelle il faut nettement différencier et modeler l’autre, le terroriste, le totalitaire, pour pouvoir dire : « ce n’est pas nous. »!

Il ne faudra pas s’attendre à ce que les articles des journaux français tel le Nouvel Observateur ou Libération se posent cette question dans leurs articles tant cités par les groupes sur facebook. Mais le fait que les français (à travers leur petite sphère intellectuel de journaux français) n’interrogent pas beaucoup la nature de la relation qu’entretient Gad Elmaleh avec Israël ne me paraît pas tellement intéressant comme problématique. Ce n’est évidemment pas un sujet central dans l’économie du sens en France, une économie qui peine à incorporer les subtilités du conflit Israëlo-Arabe.

Le fait que Gad Elmaleh cherche à nier ou cacher tout lien ou tout soutien financier et moral qu’il ait eu dans le passé à Israël est évidemment compréhensible. Elmaleh perdrait la plupart de son public d’arabes justement, que ça soit du Maroc, de la France, ou d’autres provinces francophones comme le Liban. Ceci explique aussi qu’Elmaleh préfère ne pas mettre les pieds au Liban dans ce climat de tension, une décision que son précieux manager a dû prendre à sa place voyant la dimension ambiguë d’un tel projet: stopper toute démarche qui pourrait remettre sur le tapis les questionnements sur les liens de Gad Elmaleh avec l’État d’Israël.

Gad Elmaleh n’a peut être pas servi dans l’armée Israélienne et il se peut que plusieurs des informations qui circulent à ce sujet s’avèrent être fausses ou exagérées. Et il est certain qu’Al Manar, la chaine télévisée proche du Hizbullah ait exagéré sa campagne montrant la photo d’un soldat Israélien ressemblant au comédien, mais qui n’est probablement pas lui. Al Manar a d’ailleurs extrait cette image d’un autre site internet. Mais Elmaleh entretient définitivement une relation de support moral et financier avec Israël. A voir par exemple, les contributions pour la Tsedaka, et pour les soldats israéliens, à travers une “association de solidarité pour le bien-être des soldats israéliens“. C’est important le bien-être pour un militaire.

Cela va sans dire que lorsque l’appareil médiatique anti-Hizbullah veut accuser les actions de ce dernier, la scandaleuse exagération et démonisation à laquelle il s’y prête n’est jamais remise en cause et ne paraîtra pas tellement choquante. Le vrai problème “idéologique” serait sans doute les points de vue diamétralement opposé en ce qui concerne la relation ou l’affiliation à l’Etat dIsraël. Si Elmaleh a vécu en Israël, et contribue un soutien financier à certains groupes sociaux ou politiques en Israël, si Elmaleh proclame même verbalement combien il aime Israël, cela suffit pour que des groupes de pressions libanais ou autre critique sa venue au Liban. N’est ce pas donc ca le ‘libéralisme’? Il faudra qu’on explique mieux la rapidité avec laquelle libéralisme peut devenir terrorisme et vice versa.

Le francophone libanais, en général, n’est pas vraiment concerné par le sujet, ce qui explique sont enervement quand l’on vient déranger sa saison estivale. Les seuls journalistes qui ont pris la peine d’évaluer les arguments du Hizbullah sont Pierre Abi Saab et Samah Idriss. Aussi à lire, l’article de Raed Charaf qui prend des trajectoires similaires à celle de ce poste en analysant les réactions démesurés de la “société civile”.