Le "Rocco Siffredi" de Bezons

Si Isabelle Adjani dans « La journée de la Jupe » manie, dans son hystérie de goumière de l’Education Nationale, le flingue pour mâter et inoculer les principes de la laïcité, les idéaux républicains et Jean-Baptiste Poquelin à des élèves « ensauvagés » selon l’expression d’un bel esprit moralisant et salivant de la place intellectuelle - le flingue étant par excellence une extension sexuelle chargée (sans calembour) -, il n’en va pas de même dans un établissement scolaire du secondaire situé à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la capitale. Lieu où, Dieu merci, la nostalgie et l’ordre règnent comme au temps béni des colonies, quand l’indigène invisible se confondait avec les murs. Ou quand mâté il servait de carpette pour l’essuyage des pieds.

Cet établissement professionnel sis à Bezons est le lieu où sévit un résidu de ces miasmes colonisantes, en la personne d’un professeur de mathématiques aux propos salaces et dégradants. Ce professeur tient en respect, littéralement à ses bottes, les classes dont il a la responsabilité, non pas avec un flingue, mais, tout virilement, avec sa « teube » comme disent les jeunes, « grosse » selon ses prétentions. Le Rocco Siffreddi de l'Education Nationale ferait mieux de se la remballer et d'aller se rhabiller une fois pour toute.

A se demander, si ce pervers ne s’est pas trompé de métier, encore faut-il, au-delà de toutes ces tartarinades de comptoir, qu’il fasse ses preuves dans un métier où, justement, il n’est pas permis de se dégonfler, car les films cochons mensuels de Anal+ pour tout outil didactique, cela fait un peu mince.

Si notre pédagogue, ne recourt pas à la « trique », pas à celle-là, lorsqu’il dispense ses cours de mathématiques vaselinés d’expressions crues puisées dans le répertoire du hardcore, sinon dans le cul même du métier, ce n'est certainement pas à l'intelligence de l'élève qu'il fait appel.

Pervers et retors, sûr de lui, dominant son petit monde potache terrorisé, selon l’expression consacrée, il use et abuse impunément de son autorité au su de sa hiérarchie qui ferme les yeux, et fait la sourde oreille sur ces méthodes dégradantes.

A se demander quel pouvoir détient cet individu pour intimider et menacer son monde ? Aux témoignages et aux plaintes des élèves choqués, il rétorque : "allégations, diffamations, manipulations !" En renversant la vapeur, faisant de ces petites victimes des coupables en puissance, influencés par des esprits subversifs et séditieux au corps de l’Education Nationale !

D’un sadisme et d’un racisme maladifs, il n’a pas plus d’égards ou de respect à l’endroit de ses collègues de couleur à peine considérés et implicitement toisés de « négros » ou de « bougnoules ».

Manipulateur et pervers, il maîtrise toutes les postures et connaît tous les rouages pour soumettre et faire chanter son monde. Il bénéficie pour cela de quelques chevilles alliées, faire-valoir de l’établissement, bien "soumises", littéralement sous tous rapports, calembour compris, à ses desiderata concupiscents. Certaines de ces dernières vont jusqu’à porter le coup de grâce aux petits plaignants par des consolations du genre "ce n’est pas de ma faute si vous avez les gueules que vous avez !" Alors que ces impudentes sont de la même origine qu’eux. Les Harkis ne sont pas ceux qu’on croit...

Conforté par la passivité et le consentement d’une hiérarchie quasi complice dans ces prévarications, qu’elle s’accorde de temps à autre de minimiser et d’en relativiser la portée, le pervers professeur de mathématiques perdure de plus belle dans l’obscénité et l’impunité totales. Sachant que mise à part des parents démissionnaires et illettrés, tributaires des allocations et las de l’échec constant de leur progéniture, il n’a en face de lui aucune force morale et dissuasive pour mettre fin à sa tyrannie et barrer la route à son ego tordu et mal placé.

Mais si tous les recours légaux ont été épuisés et laissés sans appel, que reste-t-il alors ? Un règlement physique serait préjudiciable qui positionnerait le coupable dans une posture victimaire, si ce n’est déjà le cas avec toutes les plaintes déposées contre lui par les élèves et des personnes morales. Et il en est conscient au point d’y prendre goût et un certain plaisir. Il est du devoir de sa hiérarchie et son autorité de tutelle d’intervenir pour crever cet abcès qui a la longue, s’il n’est pas circonscrit risque de se métastaser ailleurs. Il est du devoir de la direction de l’établissement où sévit ce « petit tyran dérangé » de protéger ses élèves, tous les élèves quelles que soient leur origine, couleur ou confession. N’est-ce pas là le devoir de l’école républicaine préconisé par M. Jules Ferry ?

Ce n’est pas en recourant à l’obscénité dans les propos, à la dévalorisation et à l’infantilisation par l’appropriation du langage des jeunes et de leurs mécanismes de comportement qu’on arrivera a se faire comprendre d’eux et moins encore à les dresser.

L’école, faut-il faire entendre à cet esprit détraqué, n’est pas un camp de rééducation. C’est une affaire de pédagogie patiente et non d’autoritarisme personnel. Elle est faite pour construire et non détruire, et c’est bien à une tentative de destruction à laquelle on assiste ici, à moins que ce ne soit une stratégie de sabordage destinée aux seuls enfants des quartiers populaires, qu'ils soient d’origine immigrée ou française de milieu social défavorisé.

Les médias ne ratent aucune occasion pour relater les violences en milieu scolaire faites aux enseignants et il est rare qu’elles dénoncent ces derniers lorsqu’ils en sont coupables, ce qui est assurément le cas pour ce professeur de Bezons.

Quelques questions : pourquoi l’autoritarisme militaire de certains professeurs qui se sont trompés de caserne est-il édifiant ? Est-il le seul fait des lycées professionnels ? Est-ce parce que ces établissements regroupent tous les échoués scolaires ? Tous les cas sociaux ? Ou la plupart des enfants immigrés à la scolarité et au savoir déficients ? Et si c’est le cas, n’y a t-il pas un autre moyen que le mépris, l’infériorisation et le dressage pour sauver ce qui pourrait l’être ?

Tous les enfants ne sont pas des « sauvageons » ni des « ensauvagés » n’en déplaise à ceux qui veulent grossir le trait et pérenniser ce lieu commun. La thérapie n’est pas d’éduquer les jeunes de ces lycées à coups de flingue pour leur faire rentrer du Molière, comme le fait la pétroleuse Isabelle Adjani, qui a soulevé tant d’enthousiasme chez les partisans de la laïcité. Ceux-là même qui ont vu dans le film non pas un combat pour sauver l’école du naufrage, mais celui contre l’arabité et l’islamité rampantes qui, d'après eux, ébranlent les fondements de la république. Si naufrage il y a, ça serait bien celui d’Isabelle Adjani, qui par ce rôle tente de revenir à la surface après tant d’années de "bouffitude" et d’oubli, tel un cachalot à la dérive.

Et pendant ce temps-là le "Rocco de Bezons" continue ses méfaits en toute tranquillité...

Mohamed Marhoum

Laissez Abdelmalek Sayad en paix ! Non à l’instrumentalisation posthume du sociologue de l’immigration

La médiathèque « Abdelmalek Sayad » de la cité de l’immigration ouvrira le lundi 30 mars Pourquoi pas ? La création d’un outil institutionnel ouvert au public destiné à la promotion et à la valorisation des cultures de l’immigration a une utilité pédagogique en ces temps de stigmatisation tout azimut des populations venant des pays du Sud. Le fait que l’on donne le nom d’un intellectuel à une médiathèque n’a pas non plus en soi un caractère scandaleux. En revanche l’idée que la figure emblématique de la sociologie de l’immigration soit ainsi instrumentalisée et que cette inauguration soit conduite par les ministres C. Aubanel (Culture), X. Darcos (Education nationale), V. Pécresse (Enseignement supérieur et recherche) et E. Besson (Immigration et identité nationale) est inadmissible pour ceux qui respectent son œuvre. Que A. Sayad, décédé en 1998, soit arboré par des personnes ayant manifesté du mépris pour la pensée, pour le bien commun et participant de la xénophobie de gouvernement dans une cérémonie publique officielle est inacceptable. Il est pénible de penser que le dépositaire de la politique d’expulsion, d’arrestation et de traque des étrangers, le ministre de l’immigration, de l’identité nationale, de l’intégration et du développement solidaire, puisse récupérer d’une quelconque manière cette haute personnalité de la pensée.

Il y a plusieurs raisons à cela :

- Les critiques suscitées par la création en 2006 de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) et les hypothèques qui pèsent depuis sur l’établissement public de la Porte Dorée, auquel est rattachée cette médiathèque, ne sont pas levées. Rappelons-en rapidement quelques-unes : Le fait d’avoir imaginé un établissement ad hoc, en dehors de l’institution muséographique, pour aborder l’histoire et la mémoire immigrée pose toujours problème. Comme l’a expliqué A. Sayad, l’immigration est toujours traitée comme un cas particulier et ne fait jamais l’objet d’une prise en charge banale par le droit commun. En outre le symbole du site choisi pour installer la Cité, anciennement palais des colonies et jardin d’acclimatation est pour le moins de mauvais goût vu son histoire. Enfin, au vu des modalités du pilotage très « politique » et des découpages ethnico-thématiques des actions de la CNHI, les interrogations sur la manipulation symbolique demeurent entières. Les multiples escamotages et soubresauts qui ont accompagné la gestation et le lancement de la Cité, ainsi que la démission d’historiens de l’immigration de son conseil scientifique, ont témoigné de ces tensions. Rien n’a été réglé pour éviter les risques d’une production culturelle officielle, étatisée et ethnocentrée du récit des migrations.

- Deuxième raison fondamentale de notre refus de cette instrumentalisation : qu’est-ce qui justifie le fait de donner le nom d’Abdelmalek Sayad à un équipement culturel dédié à l’immigration ? N’est-ce pas une façon réitérée d’assigner identitairement et de confiner l’immigration, post-coloniale et algérienne en l’occurrence, dans cet espace ? Pourquoi à l’inverse a-t-on empêché qu’un collège des Hauts-de-Seine porte le nom du co-auteur du « Nanterre algérien » (1995) et de l’égal de Pierre Bourdieu ? Selon certains élus du département cela aurait été « porteur d’une trop forte connotation identitaire qui risquait d’enfermer ce collège dans une image communautariste » ! Et comme l’avait assené la vice-présidente du Conseil Général pour s’opposer à ce que le collège, aujourd’hui appelé « République », porte ce nom en dépit de la mobilisation associative - « il faut choisir des noms qui ne prêtent pas à la polémique » (sic) ! Ce qui veut dire : « pas de nom à consonance algérienne pour un équipement d’enseignement ». Mais un tel nom reste en revanche possible pour une médiathèque sur l’immigration inaugurée en grande pompe, pour faire symbole. Au beau pays de la République une et indivisible, un équipement dédié à l’immigration ne peut que porter un nom renvoyant à sa supposée altérité. Est-ce cela la philosophie de la diversité ? Qui ethnicise ici ?

N’entraînons pas A. Sayad dans cette galère de la fausse repentance et de la vraie commémoration! Savent-ils seulement, ces mondains, qui était A. Sayad ? Ont-ils lu ne serait-ce qu’une seule ligne d’un seul article de cet orfèvre patient et obstiné de la désoccultation des rapports de domination dans la migration ? Connaissent-ils « Les ‘‘trois âges’’ de l’émigration algérienne » (1977) ou El Ghorba (1975) narrant l’histoire de Mohand le Kabyle cachant à sa mère qu’il part de son village pour venir travailler en métropole ? Ont-ils jamais entendu parler du « foyer des sans-famille » (1980) mettant à nu le système d’encadrement spatial des migrants post-coloniaux ou encore de « la ‘‘vacance’’ comme pathologie de la condition immigrée » (1986) dévoilant les mécanismes du vieillissement en migration ? Non. Ces titulaires de maroquins n’en veulent rien savoir. Ils peuvent bien déclamer quelques sonnets tirés du Lagarde et Michard dans des talk show télévisés, ou inaugurer les musées du pillage colonial quand leur maître, l’homme du discours de Dakar, piétine la Princesse de Clèves, mais point lire l’auteur de « La pauvreté exotique » (2006) et de « L’immigration et la ‘‘pensée d’Etat’’ » (1997).

Penser que ces représentants politiques qui ferment des instituts culturels à l’étranger et des classes d’appui dans les quartiers populaires, qui précarisent et méprisent les enseignants, privatisent les chercheurs et externalisent les personnels des universités puissent inaugurer de conserve une médiathèque Abdelmalek Sayad est proprement inacceptable.

Collectif - 30 Mars 2009

Agier Michel (anthropologue IRD - EHESS, CEAf)
Bazenguissa-Ganga Rémy (anthropologue Lille 1, EHESS-CEAf)
Bernardot Marc (sociologue, Univ. Le Havre)
Bigo Didier (politiste, Science Po, CERI, CEC)
Brossat Alain (philosophe, Univ. Paris 8)
Doytcheva Milena (politiste, Univ. Lille 3, GRACC)
Freedman Jane (politiste, Univ. Southampton / Univ. Paris 1, CRPS)
Guénif Nacira (sociologue, Univ. Paris 13)
Guichard Eric (information & communication, ENSSIB, Lyon)
Ivekovic Rada (philosophe, Univ. Saint-Etienne, Collège international de philosophie)
Le Cour Grandmaison Olivier (politiste, Univ. Evry)
Lemarchand Arnaud (économiste, Univ. Le Havre)
Palidda Salvatore (sociologue, Univ. Gênes)
Poiret Christian (sociologue, Univ. Paris 7)
Rechtman Richard (Psychiatre et anthropologue, Hôpital Marcel Rivière, EHESS-Iris)
Thomas Hélène (politiste, IEP Aix)
Valluy Jérôme (politiste, Univ. Paris 1, CRPS)
Vlassopoulou Chloé (politiste, Univ. Amiens)

De la censure

« La censure n’est jamais aussi parfaite et aussi invisible que lorsque chaque agent n’a rien à dire que ce qu’il est objectivement autorisé à dire : il n’ a même pas à être, en ce cas, son propre censeur, puisqu’il est en quelque sorte une fois pour toute censuré, à travers les formes de perceptions et d’expression qu’il a intériorisé et qui imposent leur forme à toutes ses expressions.

Parmi les censures les plus efficaces et les mieux cachées, il y a toutes celles qui consistent à exclure certains agents de la communication en les excluant des groupes qui parlent ou de places d’où l’on parle avec autorité. Pour rendre raison de ce qui peut et ne peut pas se dire dans un groupe, il faut prendre en compte non seulement les rapports de forces symboliques qui s’y établissent et qui mettent certains individus hors d’état de parler ou les obligent à conquérir de vive force leur droit à la parole, mais aussi les lois mêmes de formation du groupe qui fonctionnent comme une censure préalable.

Les productions symboliques doivent donc leurs propriétés les plus spécifiques aux conditions sociales de leur production et, plus précisément, à la position du producteur dans le champ de production qui commande à la fois l’intérêt expressif (pulsion biologique ou intérêt politique), la forme et la force de la censure (liée à la structure du champ dans lequel elle se produit) qui lui est imposé et la compétence qui permet de satisfaire cet intérêt dans les limites de ces contraintes… »

Bourdieu, Ce que parler veut dire

Portrait de Theodor Herzl

« S’il ne fut pas l’initiateur du sionisme, qu’il a plusieurs années ignoré, mais qui existait déjà, Herzl fut l’emblématique et très étrange fondateur d’un sionisme officiel, actif, structuré, internationalement reconnu.

Fragile et dynamique, de santé précaire, volontiers cosmopolite, Herzl, bel homme fort élégant, attachant, était fils unique de parents très aisés et fut toute sa vie affectivement blotti contre ces "chers, bons, bien-aimés parents dont je suis toute la vie, à qui je dois gratitude et amour le plus tendre jusqu’à mon dernier souffle", au point de menacer sa femme, Julie : "Toi et les centaines de milliers de ta sorte, je vous jetterai à coups de pieds hors de chez moi… plutôt que de blesser ma mère."

Juriste de formation, romancier, dramaturge sans grand talent ni succès, mais journaliste à juste titre de très grande renommée, aux "dons éblouissants, favori du public", selon son admirateur et protégé Stefan Zweig, il fut le Viennois juif le plus assimilé qui soit, le plus indifférent, et même intimement hostile à la religion comme aux traditions juives. Signe d’importance : son seul fils, Hans, ne fut pas circoncis.
Devenu grand prophète du sionisme, Herzl choquera fréquemment les milieux pratiquants, oubliant ouvertement, par exemple, de respecter le sabbat ou recevant, entouré de sa famille groupée autour d’un arbre de Noël, le très influent – et très indigné – grand rabbin de Vienne Moritz Güdemann.

Une usure permanente le mènera à une fin prématurée : il mourra d’épuisement à l’âge de quarante-quatre ans. Usure résultant d’un mariage désastreux, d’une santé fragile, mais surtout d’une incessante, d’une insensée fièvre d’activités liée à son projet monumental, de voyages continus, exténuants et souvent lointains, d’un stress croissant dû à son entreprise gigantesque, menée pratiquement seul avec fougue et courage.

Stress accru par une vie parallèle de journaliste professionnel, correspondant à Paris pendant quatre ans, puis directeur littéraire du plus grand et du plus prestigieux quotidien viennois, la Neue Freie Presse (Nouvelle presse libre) où, jusqu’à la fin de sa vie, il travaillera sous la coupe de ses deux patrons tout en négociant la création d’un Etat… dont son journal se refusait de parler !

Si sa profession le pose d’emblée comme un homme d’influence auprès de ses interlocuteurs les plus haut placés, il se plaint néanmoins de ce qu’il doit « supporter à la Neue Freie Presse où j’ai poursuivi ma besogne en tremblant pour le pain de mes enfants ». Une « servitude humiliante » mais nécessaire, la dot considérable de sa femme et tout autre revenu ayant fondu au profit de sa cause. En pleine gloire, déjà légendaire, mais submergé comme souvent par la dépression, il note le jour de ses quarante et un ans, trois ans avant sa mort : « Je dois hâter le pas. Cela fera bientôt six ans que j’ai créé ce mouvement qui me laisse vieux, fatigué et pauvre. »
Ce n’est pas précisément le sionisme que Herzl espérait d’abord fonder, mais, au cours des neuf dernières années de sa brève vie, c’est son opiniâtreté à devenir un fondateur qui le conduisit sur cette voie moins aristocratique qu’il ne l’avait d’abord souhaité.
Souvent "travaillé, rongé, tourmenté et rendu très malheureux", mais « pas vraiment ému jusqu’au fond de l’âme », par sa condition de juif, jamais il ne combattit politiquement l’antisémitisme : au contraire, sa politique consistera à l’accepter comme un fait établi, inéluctable, qu’il écrit avoir, à Paris, "commencé à comprendre, voire à excuser sur le plan historique". C’est encore à Paris, en janvier 1895, qu’il assiste à la dégradation publique du capitaine Dreyfus. "Et où cela ? En France. Dans la France républicaine, moderne, civilisée, cent ans après la Déclaration des Droits de l’homme."
A la même époque, Karl Lueger, tribun violemment antisémite, se présente à la mairie de Vienne (Hitler, qu’il subjuguera jeune homme, le désignera comme ayant été "le meilleur bourgmestre allemand de tous les temps", ajoutant : "Si le Dr Karl Lueger avait vécu en Allemagne, il aurait fait partie de nos plus grands esprits").

Herzl est dès lors convaincu de l’échec définitif de l’émancipation : « L’assimilation est une cause perdue. »
Il décide de l’inutilité de lutter contre l’antisémitisme. L’idée ne lui vient pas de faire barrage à la déferlante raciste en réfutant ses arguments, en s’opposant à ses buts, en se joignant aux défenseurs d’Alfred Dreyfus ; il entre de plain-pied dans la « logique» antisémite et s’y plie.

L’Affaire, à ses yeux, n’est pas un épisode : pour lui, elle représente un obstacle infranchissable, une conclusion définitive, un symptôme incontournable et devient le motif qui va lui permettre de vivre à la fois un renoncement qui lui est naturel, et sa véritable vocation : celle de leader d’un mouvement issu de ce renoncement même.
A Ludwig Speidel, son collègue à la Neue Freie Presse, il déclarait en 1894 déjà : "Je comprends l’antisémitisme… En fait, il est la conséquence de l’émancipation des juifs", à laquelle l’antisémitisme était pourtant, ô combien, antérieur !
En France, ses thèses recoupent alors celles en cours dans certains salons qu’il fréquente, devenu journaliste en vogue et lancé dans la vie parisienne. Une fois par mois il déjeune chez Alphonse Daudet, qui ne lui a pas caché son antisémitisme ; c’est là qu’il rencontre le plus notoire et le plus virulent ennemi des juifs, Edouard Drumont, féroce auteur à succès de La France juive, avec lequel il sympathise : "Une bonne partie de ma liberté conceptuelle, je la dois à Drumont."

Herzl n’est pas du bois dont on fait les antiracistes.

L’antisémitisme ? Une fatalité, selon lui, à laquelle les juifs peuvent seulement espérer se soustraire : "J’ai un fils. Pour son bien, je préférerais me convertir aujourd’hui plutôt que demain, pour qu’il appartienne le plus tôt possible à la communauté chrétienne et que lui soient épargnées les souffrances et les humiliations que j’ai supportées et continuerai à supporter parce que juif."

Néanmoins, il ne veut pas abandonner ses congénères « tant qu’ils sont persécutés » et, comme il espère qu’adulte Hans sera lui aussi "trop fier pour renier sa foi, alors même, j’en suis sûr, qu’il n’en aura pas davantage que moi", il en déduit que, précisément pour ne pas avoir à faire face à ce dilemme, "les garçons juifs devraient être baptisés dès l’enfance, avant d’avoir l’âge de réfléchir et tant qu’ils ne peuvent rien y faire. Il faut les fondre dans la majorité".
Ainsi, avant d’offrir pour unique solution à l’antisémitisme le départ de ceux qu’il vise, Herzl veut, au contraire, les faire s’ancrer grâce à une "conversion en bloc de tous les juifs au christianisme". Il a vocation à la soumission, mais spectaculaire, solennelle et gratifiante pour son initiateur : cette conversion aurait lieu, conduite par lui, "en plein jour le dimanche à midi dans la cathédrale Saint-Etienne, avec une procession solennelle et l’envolée des cloches,", rêve-t-il dans son journal un jour de Pentecôte, en 1895. Il a trente-cinq ans et se voit "déjà traitant avec l’archevêque de Vienne, discutant avec le Pape… ".
Ses projets si graves semblent souvent avoir été engendrés à partir de rêves éveillés au cours desquels il se projette frayant avec les Grands de ce monde : "Tout d’abord, je négocierai avec le tsar (auquel me présentera notre garant le prince de Galles) pour qu’il laisse sortir les juifs russes… ensuite je négocierai avec le Kaiser. Puis ce sera l’Autriche, suivie de la France… Si je veux être traité avec respect par les cours impériales, je dois obtenir les plus hautes décorations. En commençant par les anglaises."
Or, nombre de ces rencontres fantasmées finiront par avoir lieu ! Par exemple, en 1898, avec le Kaiser, qu’il espère convaincre d’intercéder pour lui auprès du sultan Abdulhamid II, afin qu’il lui cédât des terres.
Aucune de ces entrevues tant rêvées avec les plus hautes sommités ne donnera le moindre résultat malgré, chaque fois, ses espoirs frémissants et la somme immense d’efforts diplomatiques et financiers qu’elles auront requis, mais Herzl rebondira toujours aussitôt, déjà sollicité par un nouvel objectif et d’ailleurs persuadé, malgré ses déconvenues, d’avoir fait « preuve d’habileté ».

D’échec en échec, cette hantise « des puissances et des princes » aura fait viscéralement partie de son action. Ces entrevues au sommet auront d’ailleurs donné de la publicité à sa cause, un écho international et, surtout, l’auront très sérieusement introduit dans le champ international de la vie diplomatique. Cette fascination, ce désir obsessionnel de frayer avec les souverains et autres puissants de l’époque, retentiront, en fait, sur l’Histoire puisqu’ils auront stimulé, voire suscité, le processus dont est résulté le sionisme formel, internationalement reconnu et, sans nul doute, des plus historiques.
A son rêve d’une conversion massive succédera la vision d’une nation juive de contes de fées, installée indifféremment en Argentine, au Canada ou en Palestine, mais avant tout luxueuse et raffinée : "Nous aussi, nous aurons des bals resplendissants, des hommes en habits, des femmes à la dernière mode."

Ses plans somptueux sont prêts dans les moindres détails : "Tous les fonctionnaires doivent porter un uniforme, être élégants, martiaux mais pas ridicules. Les grands-prêtres porteront des vêtements impressionnants. Notre cavalerie, des pantalons jaunes, des tuniques blanches. Les officiers, des cuirasses en argent."

Son modèle ? La république médiévale de Venise : "Si les Rothschild se joignent à nous, prévoit-il, le premier doge sera un Rothschild." Son père sera le premier sénateur et des larmes lui montent aux yeux à l’idée « qu’un jour je pourrai couronner Hans comme doge et que, dans le Temple, devant les chefs de la nation, je m’adresserai à lui en l’appelant : "Votre Seigneurie, mon cher fils."».

Il distribue déjà les postes, promet le théâtre à son ami Arthur Schnitzler et juge qu’un autre de ses amis, Max Nordau, "ferait un bon président de notre académie ou un ministre de l’Education". Son programme politique ? "Le seul mode de gouvernement est l’aristocratie… Pour ce qui concerne l’Etat et ses besoins, ce sont des choses que le commun des gens n’est pas en mesure de comprendre" car le peuple n’est qu’ "un agglomérat de grands enfants que l’on peut éduquer".
Il est au seuil de son action, dans neuf ans la mort l’interrompra. Entre-temps ses fantasmagories d’opérette se seront effacées par force et sa pensée aura pris des voies moins fantaisistes, moins réactionnaires ; il sera maintenant question d’un « Etat modèle », d’un « pays d’expérimentation », fondé sur le travail. Un pays d’abord défriché par des pionniers miséreux à l’intention des riches pionniers qui n’arriveront qu’en dernier lieu, faisant suite aux classes moyennes.

La fulgurance poétique de ses intuitions répond cependant d’un certain réalisme visionnaire, issu de son instinct quant à la puissance du désir, lorsque, toujours en 1895, il écrit au baron de Hirsch, mécène potentiel : "On ne peut bâtir une politique pour tout un peuple – surtout un peuple disséminé sur l’ensemble du globe – que sur des impondérables. Savez-vous avec quoi s’est construit l’Empire allemand ? Avec des rêves, des chants, des fantasmes et des rubans noirs, rouges et or. Bismarck n’a fait que secouer l’arbre planté par des rêveurs… Seul ce qui relève du fantasme émeut véritablement les gens… Celui qui ne comprend pas cela ne mènera jamais les hommes et ne laissera aucune trace dans l’Histoire."

Herzl conservera le sens du rêve et de la mise en scène, et cette passion d’espérer faire prendre par la réalité le relais du fantasme. Il n’en continuera pas moins de rappeler étrangement le personnage de Bloch dans A la recherche du temps perdu et de répondre à l’image inattendue d’un snob, l’un de ceux qui se snoberaient eux-mêmes s’ils étaient l’autre. Essentiellement avide de traiter avec les puissants dont il vénère le rang (qu’il s’en veut de vénérer), il redoute leur dédain et c’est toujours en alerte, sur la défensive, en proie parfois à une extase, une rage douloureuse, à un sentiment d’impuissance, qu’il réagit, surtout jeune, par une arrogance immédiate, agressive et souvent gratuite, mais aussi avec une autorité audacieuse envers ceux qu’il juge ses supérieurs, qu’il imagine ses contempteurs et qui le fascinent.
Magnat philanthrope, le baron de Hirsch est de ceux-là et c’est sur lui qu’en quête de soutien Herzl jette d’abord son dévolu. Comme les Rothschild en Palestine, Hirsch, "intime des rois et des ministres", entretient alors en Argentine, en ses vastes espaces, des colonies de juifs supposés "se régénérer" en devenant agriculteurs.

Herzl tient à lui dire tout le mal qu’il en pense, tout en lui exposant la chance qu’il aurait de devenir son bienfaiteur financier. Loin de solliciter un rendez-vous, il enjoint le baron de le recevoir.
Ce dernier finit par obtempérer et Herzl de se préparer, fiévreux, rédigeant vingt-deux pages de notes et soignant sa mise : "Le jour précédent, j’avais intentionnellement enfilé une paire de gants neufs, afin qu’ils paraissent encore neufs mais pas juste sortis de la boutique. Il ne faut pas se montrer trop déférent envers les riches." Il s’en gardera bien.

Le 2 juin 1895, "hébété" par la somptuosité grandiose de la demeure parisienne du baron, il ne fera que défier celui-ci, voire l’insulter, l’empêchant de placer un mot tout en se plaignant d’être interrompu… avant de s’en aller bredouille.
De cette scène puérile est né là aussi tout un pan de l’Histoire, qui se prolonge encore aujourd’hui. Hanté, humilié par ce fiasco, Herzl écrira "en marchant, debout, couché, dans la rue, à table, la nuit", le brouillon d’une longue lettre à Hirsch, qu’il n’enverra pas mais qui servira de base à une Adresse aux Rothschild, laquelle ne sortira pas non plus de ses tiroirs.
Mais c’est à partir de ces pages qu’il écrira L’Etat des juifs, œuvre qui déterminera l’essor du sionisme.

De maladresse en maladresse, de bluff en bluff (qu’il en soit l’instigateur ou la victime, avec une somme d’énergie stupéfiante, de timidité provocatrice et de charisme exceptionnel, d’improvisation obstinées, de susceptibilité douloureuse sans cesse dépassée, de découragements foudroyants et de redressements fougueux, de persévérance héroïque, d’intuitions techniques et de naïveté, Herzl parviendra, sinon à mener à bien, du moins à donner vie à ses projets considérables, lesquels iront se modifiant tandis que son rôle sera modelé par les événements plus qu’il ne les modèlera.
S’il avait d’abord rêvé d’être soutenu par les Rothschild, épaulé par des souverains qu’il aurait tous séduits, ce fut, en fin de compte, la masse, ignorée de lui jusque-là, de juifs pauvres, persécutés, les juifs misérables de l’East End de Londres et surtout des ghettos de l’Est, victimes de pogroms, qui le soutinrent. Et ce ne furent pas non plus ses romans, ses pièces de théâtre, mais cet essai, L’Etat des juifs, qui le conduira à la célébrité et réussira à galvaniser non pas les Rothschild ou autres personnalités célèbres par leur fortune et leur puissance et sur lesquelles il avait d’abord (avec délice) tablé, mais des juifs sans pouvoir, en nombre, venant de toutes parts, déjà convaincus, certains éminents mais en raison de qualités austères, intellectuelles et politiques, et non de leurs fastes ou de leur caractère mondain.
Désormais, c’est souvent avec un sens très pratique qu’il donnera à son rêve un cadre et des moyens concrets, établissant, entre autres, une banque, une presse et un Fonds national juif (financé par une souscription populaire). Mais surtout, fort de ses très nombreux partisans, il organise en août 1897 le premier Congrès mondial sioniste, succès majeur, qui l’amène à écrire trois jours après sa clôture : "A Bâle, j’ai créé l’Etat juif. Si je disais cela publiquement aujourd’hui, la réponse serait un rire universel. Dans cinq ans peut-être, dans cinquante ans sûrement, tout le monde le reconnaîtra."

On sait qu’en 1948, cinquante et un ans plus tard, c’était chose faite. "C’est tout de même quelque chose", anticipe-t-il, "pour un journaliste démuni agissant au sein de la plus profonde dégradation du peuple juif et à l’époque de l’antisémitisme le plus répugnant, de transformer un chiffon en drapeau et une bande de gens décadents en un peuple rassemblé, debout, autour de ce drapeau".

"Décadents", "dégénérés", tels sont à ses yeux ceux qu’il entend guider, qu’il ne prise guère et qui demeurent assez abstraits et distants à ses yeux : "Je commande une masse de jeunes, de mendiants et d’idiots." Ce ne sont pas ces gens qu’il défend, mais «sa» cause, «ses» idées – en fait, son destin. "La cause s’est emparée de moi", mais il ne se confond pas avec ceux qu’elle soutient. Regrette-t-il de faire partie du groupe ? "Si je souhaitais être quelque chose, mon choix serait d’être un noble prussien de vieille souche", confiait-il à son journal en juillet 1895. Toujours est-il que son souci n’est pas de voir disparaître ou même faiblir le racisme mais de le contourner sans tenter de même l’ébranler. Pour lui le rejet des juifs a un caractère d’évidence qu’il parvient, nous l’avons vu, à « comprendre et même à excuser".

A l’extrême satisfaction des racistes, il estime que leur "antisémitisme est la conséquence de l’émancipation des juifs", lesquels forment, "au sein des différentes nations, un corps étranger". D’où sa certitude "de l’inanité et de l’inutilité des tentatives d’organiser une «défense contre l’antisémitisme»".

Il compare ce dernier à "certaines catastrophes naturelles comme les inondations", grâce auxquelles "il se produira un processus de sélection à la Darwin", qui seul permettra à certains juifs de s’adapter ! Selon lui, l’antisémitisme relève d’une certaine pédagogie et peut représenter "un mouvement d’éducation d’un groupe par les masses".
Les antisémites retrouveront chez lui un condensé de leurs propres arguments. Ils ne s’y tromperont pas, tel Drumont, qui fera un éloge chaleureux de L’Etat des juifs et dont le journal, La Libre Parole, bible des anti-juifs, soutiendra toujours Herzl avec vigueur. C’est à partir de l’antisémitisme et non contre lui que lutte ce dernier, jugeant inutile de polémiquer à propos d’un phénomène qu’il ne réprouve pas foncièrement, qu’il semble tenir pour sans doute regrettable, mais fatal, et qu’il tente de neutraliser en allant dans son sens, en entrant dans son jeu et, de ce fait, en l’entérinant, en le consacrant politiquement.

Loin de contester cet antisémitisme, il cherche la solution qui pourrait satisfaire ses adeptes au moindre coût pour leurs cibles, soit en prônant un renoncement collectif et en grande pompe à la religion juive, une conversion globale des juifs au catholicisme, soit, lorsqu’il en perçoit l’inutilité, en promettant de délivrer leurs adversaires des juifs qu’ils refusent et qu’il propose, lui, d’exiler. Et ce, notons-le, au Canada, en Argentine, ensuite en Ouganda, souvent sans préférence pour la Palestine.

Il faut le voir jongler virtuellement en compagnie de ses interlocuteurs et comme s’il s’agissait de hochets, avec la Mésopotamie, l’Anatolie, Chypre, Tripoli, l’Ouganda et autres régions à la disposition des grandes puissances et éventuellement colonisables par les sionistes.

Ou comment Joseph Chamberlain lui déclare aimablement en 1903 : "Au cours de mon voyage, j’ai vu un pays pour vous, il s’agit de l’Ouganda. J’ai pensé : voilà un pays pour le Dr Herzl."
Mais cette dernière possibilité divisera ses partisans entre ceux inquiets de l’urgence d’obtenir un asile pour les Russes en proie aux pogroms et ceux habités par l’exigence d’un retour à Jérusalem. Ces derniers l’emporteront, mais pas de sitôt. En fin de compte, la majorité des sionistes ne renoncera pas au choix exclusif de la Palestine ; pour elle l’idée de refuge s’amalgame avec celle de patrie, sans que l’on puisse décider si l’un sert de prétexte (et à quel point) à l’autre.

Dans les faits, nous verrons que le désir réel de l’immense majorité des émigrants juifs d’Europe, leur choix spontané les entraîneront sans hésitation… vers les Etats-Unis et non vers l’emblématique Jérusalem.

C’est en insistant sur leur capacité à débarrasser leurs pays des juifs (surtout des plus démunis), à prévenir toute immigration possible de ces indésirables et à les "soustraire aux partis révolutionnaires", que Herzl défendra sa cause auprès des gouvernements dont la plupart apprécieront cette part de ses plaidoiries, sans jamais toutefois servir les méandres de ses plans internationaux.

Il ne sera pas à l’abri de leur ironie ou même de leurs insultes. Ainsi, en Russie, lorsque (malgré ses propres partisans, les sionistes russes indignés) Herzl rencontre en 1903 Vyatcheslav Plehve, l’homme politique en vue de l’empire tsariste, antisémite fanatique, responsable, quelques mois plus tôt, de l’un des pires pogroms, celui de Kichinev qui, après l’assassinat d’Alexandre III, dura plusieurs jours et fut le premier d’une terrible série, ce ministre de l’Intérieur lui affirme "soutenir de tout cœur l’émigration sans retour", ajoutant avoir "toujours été en faveur de ce sionisme-là".

Quant à son collègue, Serguei Witte, ministre de l’Economie, à qui Herzl demande « des encouragements », il rétorque aussitôt : "Mais nous donnons aux juifs des encouragements à l’émigration. Des coups de pied, par exemple."

Le prince de Guermantes, longtemps antisémite absolu, n’avait-il pas, lui aussi, "toujours soutenu qu’il fallait renvoyer tous les juifs à Jérusalem" ?

Cette émigration, plaidait encore Herzl, "aura déjà l’effet d’apporter une bouffée d’air aux classes moyennes des pays antisémites", qu’il acceptait donc de considérer comme asphyxiées par la présence de leurs compatriotes juifs. Qui plus est, ces parias, une fois qu’ils auraient dégagé et quitté l’Occident, pourraient, insistait-il, une fois installés en Orient, se rendre utiles et, devenus des néo-Occidentaux, constituer "pour l’Europe, un morceau de rempart contre l’Asie : nous serions la sentinelle avancée de la civilisation moderne contre la barbarie".
Ne l’effleure même pas l’idée qu’il plaide précisément pour un refuge contre une certaine barbarie de cette "civilisation moderne", tant elle lui semble inéluctable, tant il adhère à ses hiérarchies. Tant il est foncièrement un homme occidental.
Et lorsque Theodor Herzl se rendra à Jérusalem, une seule fois dans sa vie et dans l’unique but d’y rencontrer à nouveau le Kaiser, son cri du cœur devant la ville sale et pauvre sera : « Quand, à l’avenir, je me souviendrai de toi, ô Jérusalem, ce sera sans plaisir ! »

Tel fut le fondateur officiel du sionisme, émouvant de contradictions, de paradoxes, de malaises intimes et d’un désir fou de ne pas être juif, ou, tout au moins, lui si ancré dans les milieux viennois ou parisiens les plus sophistiqués, de l’être différemment de ceux qu’il prenait sous sa coupe : une sorte de roi (il arrivait qu’on l’appelât « le roi Herzl »), en phase avec d’autres puissants de ce monde dans un rôle de leader et non confondu dans une masse qu’il jugeait tout juste bonne à « régénérer ».

S’il entendait la sauver de ses adversaires (avec lesquels il se sentait souvent plus en affinité qu’avec ses propres partisans), c’est en allant au-devant du désir de ces antisémites, en leur réclamant ce qu’ils n’osaient exiger eux-mêmes, mais dont la plupart rêvaient : ce départ, cet exil des juifs, leur absence, qui étaient devenus son propre projet.»

Viviane Forrester (Le Crime occidental, éditions Fayard )

Le TRIBUNAL RUSSELL sur la Palestine à Bruxelles

«Y’a bon awards» !

Ces trophées récompensent les personnalités qui, aux yeux de l'association qui organise cette soirée, se sont distingués pour leurs préjugés «ethno-raciaux».

Les premiers «Y’a bon awards», parodie des César destinée à tourner en dérision les préjugés ethno-raciaux, ont été décernés mardi soir à Paris à l’occasion de la semaine internationale d’action contre le racisme :

1. Prix « Le bruit et l’odeur »

Pour Luc Ferry, (Ancien Ministre de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche)
«Tous les quatre jours, une femme meurt sous les coups de son mari. Est-ce qu’il s’agit d’un phénomène endogène européen ou de traditions ? “Bats ta femme tous les soirs, si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait”, c’est le fameux proverbe arabe. Donc est-ce qu’il ne s’agit pas de traditions importées ?»

Source : 24 février 2006 – LCI


2. Prix « Les Envahisseurs »

Pour Sylvie Noachovitch (A l’époque candidate UMP dans le Val-d'Oise).

Pour « Moi, mon mari peut dormir tranquille. Dans ma circonscription, il n'y a que des Noirs et des Arabes. L'idée de coucher avec l'un d'entre eux me répugne »

Source : Le Canard Enchainé, 13 juin 2007


3. Prix « Tu l’aimes ou tu la quittes »

Pour Alain Finkielkraut (Philosophe – Ecrivain)

1. « En France, on aimerait bien réduire ces émeutes à leur dimension sociale, les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation, contre la discrimination dont ils souffrent, contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. Regardez! En France il y a aussi des immigrés dont la situation est difficile — des Chinois, des Vietnamiens, des Portugais — et ils ne prennent pas part aux émeutes. C'est pourquoi il est clair que cette révolte a un caractère ethnique et religieux. »
2. « Les gens disent que l'équipe nationale française est admirée par tous parce qu'elle est black-blanc-beur. En fait, l'équipe de France est aujourd'hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l'Europe. »

Source : Le journal israélien Haaretz, 17 novembre 2005


4. Prix « Pour l’ensemble de son oeuvre »

Pour Eric Raoult (Député maire du Raincy)

1) Le coup de pouce de Fillon à Aminata Konaté
« Aminata contre Brard, c’est Naomie (Campbell) contre Peppone ! C’est la Rama (Yade) de Montreuil »

Source : Le Parisien, 7 mars 2008

2) Eric Raoult trouve « logique et bienvenue » la visite de Rama Yade auprès des squatteurs d'origine africaine. « Que préfère-t-on: la matraque ou le dialogue ? interroge-t-il. En respectant la coutume des palabres, elle favorise l'apaisement »

Source : Le Parisien, 8 septembre 2007

3) « On est pas une communauté comme au village. Le Raincy, c'est pas Bamako »

Source : Canal +, Le Vrai journal, 2007

4) Raoult répond à la question de Dogad Dogoui sur l'absence de Noirs au Parlement: « C’est pour un mariage blanc ? »

Source : Documentaire de Michaëlle Gagnet (« Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? »), 14 février 2006


5. Prix « A titre posthume »

Pour Pascal Sevran,

« Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout-va, la mort est au bout de leurs bites, ils peuvent continuer parce que ça les amuse, personne n'osera leur reprocher cela, qui est aussi un crime contre l'humanité : faire des enfants, le seul crime impuni. On enverra même de l'argent pour qu'ils puissent continuer à répandre, à semer la mort.

(Source : Var Matin, 2 décembre 2006)


6. Prix de « L’académie bien française »

Pour Où va la France ? (Editions de Passy, 2008) de Yvan Rioufol (éditorialiste au Figaro)
« Si l’administration se contente de la carte d’identité pour reconnaître un Français, l’âme de la nation se nourrit de passions et d’idéaux partagés. Or la France chamboulée peine à se faire désirer autrement que pour ses sous. »
« Comment peut-on être français ? » - publié le 14/07/2006 – p. 35
« Jamais les immigrés arméniens, russes, italiens, polonais, espagnols, portugais ne tinrent rigueur à la France de leurs éprouvantes conditions de vie et d'une législation qui, votée par la gauche en 1932, réservait le travail aux Français et se gardait la liberté, sous le Front populaire (lois de 1938) de dénaturaliser et d'expulser au moindre prétexte. Jamais les Asiatiques d'aujourd'hui ne se sont plaints de n'être pas respectés, leitmotiv des cités musulmanes. Les rebelles ne méritent pas tant de sollicitude ». "Responsable"– bloc notes du 20/10/2006 (p 73)


Aucune personnalité nommée n’est venue chercher son trophée, une sculpture dorée représentant une peau de banane...

« Serpent qui change de peau est toujours serpent »

Un mois de retard au démarrage. Nicolas Sarkozy, si prompt à s’envoler aux quatre coins du monde pour faire semblant d’éteindre tous les incendies, aurait-il été gagné par la paresse quand il s’est agi du conflit social à la Guadeloupe ? Pas si sûr ! Ce retard peut s’expliquer par le simple fait que les D.O.M. ne sont pas dignes de son intérêt et encore moins de l’intérêt des membres du gouvernement rivalisant d’imagination pour distribuer des cadeaux fiscaux aux riches de la Métropole. Pour preuve, un mois après le début des grèves, et alors que le mouvement enregistrait sa première victime par balle, la ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales qui avait tant bataillé pour ajouter à sa tutelle l’Outre-Mer avant de se dévouer aux questions canines, n’était même pas capable de se souvenir du nom du collectif à l’origine de ce mouvement. Michèle Alliot-Marie a ainsi parlé du LPK au lieu du LKP (Liyannaj kont pwofitasyon). Ce désintérêt aura atteint son comble avec l’absence de représentants de l’Etat à l’enterrement de Jacques Bino. La victime aurait mieux fait de tomber à Kaboul « au service de [n]otre patrie ». Elle aurait ainsi suscité l’émotion nationale et gagné une médaille de quoi consoler sa famille. Parce que cette absence ne suffit pas à humilier encore plus les Guadeloupéens, les membres de l’UMP ont accusé Olivier Besancenot et Ségolène Royal de jeter de l’huile sur le feu en se rendant sur l’île pour marquer leur solidarité avec la famille du défunt et sa population[1]. C’est là une manière de prendre les Guadeloupéens pour des enfants qui ne sont pas en mesure d’avoir une pensée autonome : l’intensité du mouvement de grève dépendrait-elle de la visite ou de l’absence d’un politique – blanc – de la Métropole ? Mais le mépris ne commence pas là.

L’ombre du vocabulaire colonialiste plane toujours quand il s’agit de manifestations urbaines ou organisées par des « noirs ». David Pujadas, sur France 2, a parlé d’« émeutiers » ; un euphémisme comparé à certains autres médias, comme l'agence Reuters, qui ont parlé des « forces de l’ordre qui ont affronté toute la nuit des bandes de jeunes casseurs à l’aide de gaz lacrymogène. » La Palme de la propagande idéologique revient au quotidien France-Antilles – dont le titre ne fait pas du tout penser à la Françafrique – qui parle d’« incendies volontaires, tirs sur les gendarmes : les bandes de jeunes ne reculent plus devant des manifestations de violence extrême, qui s’ajoutent aux jets de pierres et voitures calcinées. » Ce décor apocalyptique est le fait, comme cela va de soi, de « jeunes voyous », – de « jeunes barbares » aurait-on dit il y a de cela quelques années. En revanche, le système pillard mis en place pour la gestion économique et financière des territoires d’Outre-Mer n’a rien d’un système de « voyous ». La droite et la gauche ont été surpris – si cette surprise est feinte, c’est mesquin ; si elle est réelle, alors que tous deux se succèdent à la direction du pays, elle l’est encore plus – d’apprendre le surcoût des produits à la consommation, un surcoût estimé à 40 % par rapport aux prix appliqués en Hexagone, alors que les salaires sont de 30 % inférieurs sur les îles. On nous explique de-ci de-là ce surcoût par le transport des produits de consommation dont il faut payer le prix. Mais bien sûr, sommes-nous bêtes de n’y avoir pas pensé ! Puis, bêtes que nous sommes, nous continuons quand même à nous interroger : « Mais pourquoi alors les fameuses bananes martiniquaises – qui sont par définition produites en Martinique – coûtent-elles moins cher à Paris qu’à Fort-de-France comme le remarque une auditrice sur le répondeur de Là-bas si j’y suis ? » La distance entre l’Hexagone et les D.O.M. varierait-elle selon qu’on part de la Métropole ou de la Martinique ? Même question au sujet des carburants pourtant raffinés en Martinique… Enfin, dernière question, la balle qui a assassiné Jacques Bino est-elle une balle surtaxée ?

Trouvez le serpent

Les Guadeloupéens se caractérisent par leur barbarie. Il suffit de brosser un portrait rapide du symbole de la grève, « Domota, l’homme qui veut mettre le feu à la Guadeloupe », « ce syndicaliste [qui] s’est métamorphosé en leader adulé d’un mouvement qui fait chavirer la Guadeloupe entière ». A la barbarie de nos « compatriotes d’Outre-mer », dixit le président de la République, des « ultramarins », d’après Yves Jégo, il faut ajouter la fainéantise et la paresse, deux qualités propres aux Noirs adeptes des politiques de l’assistanat. M. Jacques Myard, député UMP des Yvelines, a ainsi déclaré, un sourire républicain condescendant aux lèvres, qu’« en Guadeloupe, les grèves durent parce que ça permet de participer à un côté manifestif ». Autre cliché colonialiste – pour ne dire que cela –, les Noirs, « … leur infériorité étant liée à une essence…[2] », ne font que chanter et danser. Ces rétifs à la Civilisation promue par le pays des Droits de l’Homme et de l’impérialisme colonialiste jouent au ballon rond aussi. Lorsque la crise a atteint son paroxysme, les chaînes de télévision française n’ont trouvé aucune autre personne mieux indiquée que Lilian Thuram pour expliquer les origines de la crise aux Français du Continent. Malgré l’engagement politique de l’ex-joueur de l’équipe nationale, un historien ou un sociologue auraient sans doute été plus légitimes pour parler d’un tel conflit…

La mue discursive

« … l’Asie reste “mystérieuse et éternelle”, le Chinois est “travailleur et ne se mêle pas de politique”, l’Arabe est “fanatique”, etc. : long serait le florilège de ce qui, dans le discours, poursuit de façon souterraine des régimes d’énonciation structurés durant la période coloniale[3]. » Et il n’y a qu’à lire Yves Jégo pour le vérifier.

Devant la gravité de la situation, le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer s’est fendu d’une longue tribune parue dans Le Figaro où il a voulu redresser notre vision du conflit social de la Guadeloupe et de la Martinique. M. Yves Jégo n’a-t-il donc plus le droit de parler depuis que deux Missionnaires lui tiennent la main et négocient à sa place avec les grévistes ? En tout cas, sa lettre est, comme le discours de Nicolas Sarkozy, très révélatrice sur une autre vision, celle de nos politiques sur les D.O.M. L’auteur commence par se montrer circonspect : « Mais ne nous méprenons pas : finir la grève, ce n’est pas en finir avec la crise. Notre politique n’est pas d’acheter, comme ce fut tant de fois le cas auparavant, une illusoire paix provisoire. » En d’autres termes, une paix des braves proposées à d’autres populations sous d’autres cieux et en d’autres temps. D’ailleurs, le secrétaire d’Etat effectue lui-même ces parallèles avec les politiques coloniales : « Au fil du temps, d’une logique d’investissement, nous sommes passés à une logique de rente. » Ce passage a une explication : l’investissement n’avait et n’a d’autre objectif que de maintenir une classe rentière sur les îles mais aussi aggraver la dépendance de ces territoires à la Mère-Patrie hexagonale. « Un de mes interlocuteurs, se souvient le même secrétaire d’Etat, me disait la semaine passée à Basse-Terre “nous sommes passés de la plantation à la consommation puis à l’hyperconsommation”. » Une progression qui n’est pas nouvelle. On connaît les fameux « laits suisses » en Algérie française. Ces petits laits, doux et sucrés, entraient dans un projet machiavélique qui voulait anéantir les petits échanges commerciaux locaux encore autonomes, ayant survécu aux destructions colonialistes notamment dans le monde rural, et rendre enfin les « indigènes » complètement dépendants de la Métropole. Ces produits ne coûtant pas cher, les bergers ont cédé à la facilité. A quoi bon passer ses hivers dans les champs quand on peut avoir plus de lait – un lait sucré en plus ! – pour pas cher ? Cette politique veut maintenir la domination économique et commerciale sur les pays colonisés – l’école s’occupait de la déculturation des esprits –, exactement le même objectif que la politique actuelle qui fait vivre les îles des exportations hexagonales uniquement.


La Guadeloupe, les Antilles et la Martinique ne sont donc que des territoires pour une plus grande « pwofitasyon ». Pour s’en assurer, il faut considérer encore une fois le texte d’Yves Jégo. Lorsqu’il « élargi[t] son champ de vision pour voir la réalité » qui se limite étonnamment aux bénéfices que représentent les « ultramarins » pour « la France », ignorant complètement les rapports inverses faits de pertes et de pertes pour les territoires d’Outre-mer. M. Jégo considère « le défi de la diversité », sans préciser de quelle diversité il s’agit puisque l’adjectif « culturelle » ne sied pas à ces populations, « pour notre République qui doit sans cesse réapprendre à lier l'idéal de liberté et d'égalité avec le respect des différences. Nous avons beaucoup à apprendre des sociétés ultramarines, qui sont autant de creusets d'une France diverse par nature et autant d'expressions de l'ouverture au monde et de l'universalisme français[4]. Or la France a eu trop tendance, ces dernières années, à négliger sa propre diversité… ». Ces dernières années seulement ? Le breton, qui fait partie des langues en voie d’extinction, a sans doute une autre estimation à donner. Rappelons à cet effet que la France refuse toujours de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Mais M. Jégo aurait pu marquer un bon point en parlant de « la diversité ». Il aurait pu mais il a raté son tir. En effet, « le défi de la diversité » est le dernier à compter aux yeux du secrétaire d’Etat. Avant d’y référer, il a mis au jour deux défis autrement plus importants pour la grandeur de la France qu’ils placent « aux avant-postes des grands défis du XXIe siècle ». Il est question du « défi écologique, « parce que ces territoires […] détiennent 80 % du patrimoine national en matière de biodiversité », et du « défi maritime […] parce que le sort de l'humanité se joue dans la capacité à préserver et à mettre en valeur les ressources des mers. L'enjeu est stratégique pour la France qui, par l'outre-mer, est la deuxième puissance maritime au monde, derrière les États-Unis. » Les deux défis ont leur intérêt pour l’image de la France comme l’une des premières puissances mondiales, variation historique des discours colonialistes. Il ne s’agit plus d’avoir le plus grand territoire mais d’être au-devant de la scène internationale pour défier le reste du monde.

On comprend que le « défi de la diversité » soit relégué en dernière position. Tout cela Edward W. Said l’a expliqué dans Culture et Impérialisme : « les territoires de l’empire sont là à la manière utilitaire, anonyme et collective des populations marginalisées de migrants, travailleurs à temps partiel et saisonniers […]. Leur existence est toujours importante, mais leurs noms et leurs personnalités ne comptent pas. Ils sont très commodes, mais pas vraiment là. C’est un équivalent littéraire de ce qu’Eric Wolf, un peu pour s’autoglorifier, a nommé les « gens sans histoire » – ceux sur lesquels repose la vie économique et politique alimentée par l’empire, mais dont l’existence concrète n’a pas retenu l’attention, ni historiquement ni culturellement»[5].
Pour que ces forces attirent l’attention sur leur misère, il leur faut danser pour le bon plaisir du maître ou s’exprimer dans la violence. En effet, un mois de manifestations pacifiques et d’appels au dialogue sur des bases honnêtes, d’égal à égal, n’a rien donné. Enfin presque rien puisque la Guadeloupe a vu débarquer des centaines de gendarmes et de militaires pour asséner quelques coups de matraques aux manifestants et faire pleurer les cocotiers arrosés de gaz lacrymaux. Pour nos dirigeants politiques, les violences des rues de Pointe-à-Pitre n’ont rien à voir avec les propos racistes proférés par des forces de l’ordre provocatrices. Ce doit avoir un lien, encore une fois, avec la barbarie de ces populations. Cela explique ce cours de civisme gratuitement et aimablement murmuré par le sieur Nicolas Sarkozy sur les ondes de RFO : « Nous avons la chance de vivre dans une démocratie. Ce n’est pas si fréquent dans le monde. Et dans une démocratie on peut s’exprimer, on peut se faire entendre, on peut manifester, sans avoir besoin de recourir à la violence. » Le grand orateur de Dakar ajoute : « Mon devoir c’est de faire respecter les lois de la République et je les ferai respecter parce que je ne veux pas que demain d’autres familles aient à pleurer un père, une mère ou un enfant. » Mais de quelles familles parle-t-il ? D’après Le Canard enchaîné, dans un article intitulé « Les notes qui ont réveillé l’Elysée » paru le 18 février 2009, c’est la crainte d’aggraver « une situation latente explosive », comme l’évoque une « synthèse » des Renseignements Généraux (RG), qui a fait sortir les dirigeants politiques de l’ornière, avec en prime cette dernière note citée : « On sent à présent poindre et s’installer une hostilité envers les Blancs, non seulement dans les manifestations, mais aussi dans la vie courante. » Notre omni-président devait craindre une autre RDC à sa porte.

Dans son allocution, Nicolas Sarkozy promet « La réforme du système de fixation des prix du carburant indispensable permettra que la baisse des cours du pétrole soit plus rapidement et plus complètement répercutée dans le prix à la pompe. » Nous savons que « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » mais reconnaissons ici à notre chef d’Etat d’avoir levé le voile sur une injustice que personne n’a jugé bon de relever avant lui : la baisse des prix du pétrole n’est donc répercutée que tardivement et partiellement sur les îles ! Un peu plus loi dans l'allocution, outre les cadeaux fiscaux que notre néo-libéral dirigeant file au passage au patronat dont les charges sociales seront baissées en échange d’une petite augmentation, Nicolas Sarkozy annonce, sans grincement de guitare, sa décision « de porter le nombre de jeunes formés par le service militaire adapté de 3 000 à 6 000 par an pour améliorer le taux d’insertion professionnelle des jeunes parce que c’est d’eux dont dépend l’avenir. » Pour améliorer le taux d’insertion professionnelle des jeunes, on ouvre des lycées, on appuie l’effort des universités et, le cas échéant, on crée des centres de formation. Mais ce sont là quelques privilèges encore réservés à la Métropole. Ce n’est pas en apprenant à saluer un étendard tous les jours à l’aube qu’on réussit sa vie professionnelle ! Cette décision, en tout cas, répond à une tradition de la République coloniale qui a fait de l’Eglise, l’école et l’armée les trois autorités de maintien de l’ordre social dans ses colonies. Les deux premières étant déjà présentes sur les lieux, il ne reste qu’à renforcer la dernière.

Enfin, Nicolas Sarkozy, dans un élan gaulliste, envisage la possibilité d'une plus grande autonomie pour les D.O.M. : « La crise actuelle nous pousse à nous interroger sur le modèle d’organisation que nous devons adopter dans nos territoires et bien je suis prêt à ouvrir aussi ce débat. En tout état de cause, la décision vous reviendra le moment venu à l’occasion de la consultation qui sera organisée dans les départements qui le demanderont, ce sont les règles de la Constitution. » Cette audace est-elle sincère ou un simple effet d’annonce ? Laissons à l’allocutaire le bénéfice du doute même si l'on pense plus à une manœuvre politique pour isoler Elie Domota dont les velléités indépendantistes ne correspondent pas à l'opinion majoritaire de ses concitoyens.
En attendant un déblocage – momentané – de la situation, après Rama Yade qui veut donner des « preuves d’amour » à son président, après Valérie Pécresse qui déclare son « amour » aux professeurs chercheurs, voici la ministre en charge des Vieilles Colonies, se souvenant que « L’amour [a été] au fondement du lien entre métropole et colonies[6] », les assurer de son « affection ». C’est de l’angélisme au même titre que les quelques 580 millions d’euros promis par le gouvernement aux Guadeloupéens et aux Martiniquais. Ce sera le « rôle positif » de ces manifestations : le rapport de l’Etat français avec les D.O.M. aura enregistré une progression passant du paternalisme à l’angélisme. Et tant pis si l’on reste toujours dans le registre de la tyrannie.


[1] Cela explique donc le mutisme de Brice Hortefeux, l’ex-ministre des expulsions et des centres de rétention fraîchement élu citoyen béninois et muté au ministère du Travail, des Relations sociales, de la famille, de la Solidarité et de la Ville.
[2]Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, François Vergès, La République Coloniale, Pluriel, Albin Michel, 2003, p. 96.
[3]Ibid., p. 143-144.
[4]Remarquons ici la juxtaposition oxymorique, « universalisme français », insignifiante en soi mais qui nous rappelle tout de même que « Le vocabulaire réitéré du discours de la mission civilisatrice se retrouve dans l’idée d’une France pays unique dans le monde… », La République Coloniale, op. cit., p. 130.
[5]Edward W. Said, Culture et Impérialisme, trad. Paul Chemla, Paris, Fayard-Le Monde diplomatique, 2000, p. 115.
[6]La République Coloniale, op. cit., p. 46.


Ali Chibani

La fantasmagorie des « Verts verts »

Tu as lu l’article de Marianne ? Moi aussi. Il est sensé parler de mon ami Ali. Alors voilà ce que j’en pense (j’ai repris les parties de l’article et les commente une à une).

L’article paru dans Marianne le 2 février et intitulé « Un adepte de Ramadan infiltré sur la liste des verts » présente Ali RAHNI, candidat en 4ème position sur la liste Nord-ouest d’Europe Ecologie, « porte parole d’une association musulmane radicale » comme « proche des verts ».

Evidemment, comme il est peu crédible de dire que l’un des membres les plus anciens d’une organisation a soit disant infiltré cette organisation, il vaut peut être mieux faire croire qu’il est « proche des vert » pour rendre crédible la suite.

En plus, comme on veut le présenter comme dangereux promoteur de la charria en terre flamande, il ne vaut mieux pas souligner son ancienneté dans ce parti qui promeut l’égalité, la libération de la femme, le mariage homosexuel, etc… (Tu parles d’éléments programmatiques d’une charria à la française !) parce que objectivement cela signifie soit qu’il adhère à ces principes, soit qu’il est très tolérant, soit qu’il est particulièrement inefficace en tant que supposé manipulateur d’une prétendue cause musulmane radicale.

Donc d’entrée de jeu, on nous présente sous le nom d’Ali RAHNI un profil qui n’est pas celui de l’intéressé de façon à pouvoir ensuite, en condamnant le profil et puisqu’on a fait croire qu’il correspondait à l’intéressé, condamner l’intéressé.

Comme en plus tout cela serait d’autant plus ridicule si l’on précisait qu’Ali RAHNI a déjà été candidat (par exemple aux dernières municipales) sur des listes qui véhiculaient un discours clairement et objectivement républicain, on oublie de préciser ce point.

L’important n’est finalement pas le discours politique que soutien et auquel participe Ali RAHNI, mais ce que pourrait être son discours s’il était ce que l’auteur de l’article aimerait bien qu’il soit pour étayer son bredouillage xénophobe.

Ensuite, on nous présente la désignation d’Ali RAHNI comme un calcul politicien aveugle opéré dans une officine : « pour équilibrer la présence de l’eurodéputé verte sortante, Hélène Flautre, les instances ont désigné en numéro 4 un cadre d’association. Mais pas n’importe lequel : Ali RAHNI, porte parole du Collectif des Musulmans de France. »

Ali, membre des verts, a été désigné suivant une procédure conforme aux règles applicables chez les verts. Son engagement associatif est pluriel et ne se limite pas au CFM. Sa désignation n’a pas été possible par manque de vigilance mais au contraire parce qu’il est connu et respecté pour ses engagements politiques. Comme il ne mêle pas religion et politique, il est évident que son engagement en tant que musulman n’a eu aucun impact, ni positif ni négatif sur la décision.

Dire que « cette nomination a éveillé la vigilance des militants laïcs, mais n’a pas eu l’air d’intéresser les grands médias » montre une méconnaissance de la question parce que précisément des médias nationaux se sont déjà penchés sur les verts de Roubaix et, pour certains, ont développé des amalgames similaires à ceux de Marianne… qui les ont amenés à être condamnés dans le cadre de procès en diffamation.

Ce que l’auteur de l’article nous révèle surtout, c’est qu’il tient ces « informations » de militants d’origine indéterminée à qui il attribue le qualificatif de « laïcs ».

Ali Rahni : « Tarik Ramadan est notre référence majeure »

Ali est clairement engagé dans des associations musulmanes, et sa référence est Tarik Ramadan, et quand certains musulmans ont voulu virer Tarik Ramadan, Ali a en revanche pris parti pour lui. Et alors ?

Quand Christine Boutin mélange morale religieuse et morale laïque dans le débat sur le PACS, personne ne songe à l’exclure du débat politique. Pourtant, à ce moment là, on peut penser qu’elle a une interprétation toute personnelle du pacte républicain. Elle trahit (elle mélange sphère publique et privée ; elle pose des limites à la liberté qui sont déviantes par rapport à celles posées par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen), mais ceux qui se trouvent en face respectent malgré tout le principe voltairien : je ne suis pas d’accord avec vous mais je ferai tout pour que vous vous exprimiez.

Quand Ali Rahni, quelque soit ce qu’il prône et souhaite pour lui-même dans la sphère privée, fait au contraire la part des choses entre la défense de la liberté telle que l’exprime son parti et ses convictions religieuses, au lieu de le porter haut comme un symbole vivant de ce que doit être la République, on lui rappelle de façon lancinante : oui mais il est musulman.


Les « Verts verts », la frange communautariste de Roubaix

Slimane Tir, Vice-président de la Communauté Urbaine de Lille, Président de l’Espace Naturel Métropolitain, Président de la radio locale « radio pastel » est présenté comme président de l’association « Rencontre et Dialogue » alors qu’il ne l’a jamais été, ce qui montre au passage que l’auteur de l’article n’a fait aucun travail d’investigation, n’a recoupé aucune information.

Quand un laïc militant tient un discours sur la séparation de l’église et de l’Etat, sur la séparation de la sphère publique et de la sphère privée, ont dit que c’est un beau discours.

Quand Ali Rahni met en œuvre de façon concrète cette séparation entre le public et le privé, l’église et l’Etat ou le profane et le sacré, alors ont dit qu’il a un double langage ou on le laisse entendre. On explique en fait qu’il n’est pas crédible en tant que vert, ou en tous cas dangereux, parce qu’il est musulman militant.

Sur « radio pastel », il y a des émissions régulières sur l’Islam, il y a même d’avantage de réunions sur l’Islam en période de Ramadan. Des conférences sont retransmises sur l’antenne, notamment des conférences de Tarik Ramadan.
Le journaliste insiste sur ce point mais alors pourquoi ne parle-t-il pas des émissions régulières des portugais ou des laotiens ? Radio Pastel, c’est une radio où tous les groupes peuvent s’exprimer. Radio Pastel est une radio de Roubaix et à Roubaix il y a plus d’Arabes que d’américains alors on a tendance à entendre plus de musique raï que de country, mais on y entend aussi du jazz et de la java, mais quand l’un est là l’autre ne s’en va pas.
Pour ce qui concerne rencontre et dialogue dont le président est Ali Rahni, il faut savoir que l’ancien maire de Roubaix, le Sénateur Centriste André Diligent, catholique et néanmoins républicain, participait aux grandes conférences de l’association à ses débuts. A l’époque, personne ne trouvait quoique ce soit à redire tant il semblait évident à chacun que lorsqu’on est sûr de ses convictions, on a le droit de les dire, on a aussi le droit d’aller écouter les convictions des autres, et on a même le droit de ne pas les épouser mais de s’en enrichir néanmoins.

L’auteur qui n’a décidément fait aucune investigation présente les choses de façon à laisser supposer qu’il existerait chez nous une poussée de l’extrême droite qui résulterait d’une présence encombrante des « indigènes de la République ».

En fait, Roubaix a été un bastion du FN dès sa percée dans les années 80. On y a retrouvé à l’époque M. Gendron (mari de Marie Caroline Le Pen), M. Ceyrac (connu pour être à la fois leader au FN et dans la secte Moon), M. Gannat (assistant de J.M. Le Pen). Bref, alors qu’Ali rangeait ses culottes courtes, les poids lourds de l’extrême droite étaient déjà sur le terrain.

N’importe qui peut vérifier ce point alors on peut se demander pourquoi l’auteur pratique ce façon si ouverte le révisionnisme sur l’écume politicienne du territoire roubaisien.

La conclusion du paragraphe éclaire tout. L’auteur nous présente l’échéance électorale à venir comme un combat « extrême droite contre extrême gauche communautariste » combat bien sûr mis au ban de la bonne société républicaine. Et là, on a envie de dire : ah bon ! Tout ça pour ça !

Quel chemin biscornu pour réussir à qualifier indirectement la liste Europe Ecologie du doux nom de « extrême gauche communautariste ». Les positions fermes mais équilibrées, modérées et innovantes d’Europe Ecologie occuperaient elles à ce point un terrain que d’autres auraient voulu prendre pour qu’il devienne soudain nécessaire de nous diaboliser ?

Un peu de courage, venez, battons nous point par point, idée contre idée, projet contre projet. Mais n’inventez pas des histoires qui n’existent pas et ne diabolisez pas les musulmans qui ont le même droit à participer à la vie politique du pays que les autres citoyens.

Nous demanderons toujours à Ali de s’expliquer et se justifier sur ce qu’il dit et ce qu’il fait en politique. Nous aurons toujours vis-à-vis de lui la même exigence que vis-à-vis de quiconque sur le respect intégral de la République, mais nous reconnaissons avec force son droit de croire comme il l’entend, tout comme nous reconnaissons aux non croyants le droit de ne pas croire s’ils le souhaitent. La liberté absolue de conscience est indivisible.


Slimane Tir

De l'antisémitisme israelien


Les néonazis israéliens sont tous des nouveaux immigrants arrivés de Russie dans les années 90. La quasi-totalité d’entre eux ne sont pas juifs (mais qu'est-ce qu'être juif ?). Ils n’ont souvent qu’un vague ancêtre juif, ce qui suffit pour obtenir la nationalité israélienne au titre de la loi du retour.

« Ces jeunes sont issus de familles russes venues en Israël pour des raisons purement économiques, explique Zalman Gilichenski. Ils apportent dans leurs valises de tenaces préjugés antisémites acquis en Russie. Comme beaucoup de nouveaux immigrants originaires de Russie, ils vivent en vase clos, ne fréquentent que des Russes, ne parlent que le russe. Et grâce à Internet, ils sont en prise directe avec les néonazis russes, eux aussi en pleine expansion. »

Servir sous le drapeau frappé de l’étoile de David ne trouble pas les convictions de ces Israéliens antisémites. Zalman Gilichenski nous montre des photos de soldats de Tsahal qui exhibent une croix gammée tatouée sur l’épaule ou sur le bras. Le mois dernier, un jeune appelé d’origine française a dû quitter l’armée pour cause de harcèlement antisémite. Il vient de porter plainte contre ses agresseurs.

Mais aussi curieux que cela puisse paraître, l’État juif fait preuve d’une certaine mansuétude envers ces néonazis. À ce jour, un seul d’entre eux a été condamné à la prison. La classe politique commence à peine à prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Une commission parlementaire s’est enfin penchée sur la question.

« Cette vague d’antisémitisme gêne les Israéliens, observe Zalman Gilichenski. Car l’État d’Israël a été créé en réponse à l’antisémitisme et plus particulièrement à la Shoah. Alors si même ici, il y a des néonazis, des agressions antisémites, je pose la question : que devient la légitimité de l’État d’Israël ? »

Voir aussi

Anamnèse coloniale et généalogie du totalitarisme

Sous le titre Il peccato originale del Novecento, Domenico Losurdo (*) a publié en 1998, aux éditions Laterza un court essai qui répondait aux déferlements de commentaires qui ont accueilli la publication du Livre noir du communisme sous la direction de Stéphane Courtois.

Losurdo dénonce tout d'abord la manière dont les chiffres sont utilisés par les auteurs du Livre Noir. Relayés complaisamment par les médias, ils sont censés dispenser le lecteur de tout autre raisonnement. La montagne de cadavres - 100 millions de morts - est dissuasive. Pourtant cette comptabilité ne dispense personne d'un minimum de culture historique. Dans L'Impérialisme (Seuil, collection Points), Hannah Arendt estime que la population du Congo est passée de 20-40 millions d'habitants à 8 millions entre 1890 et 1911. Les victimes des guerres coloniales de la deuxième moitié du XXe siècle se comptent aussi par millions. Ce qu'omettent les auteurs du Livre Noir, c'est justement ce que souligne Arendt : la continuité de l'impérialisme et du nazisme qui fut seulement " l'impérialisme le plus horrible que le monde ait connu. "

Au mépris de cette réalité historique, les révisionnistes du Livre Noir affirment que le nazisme ne fut rien d'autre que la réplique du totalitarisme communiste, une simple réaction à ce qui est pour ces auteurs le péché originel du XXe siècle. Losurdo démonte patiemment ce mensonge. Les théoriciens du génocide précèdent et de loin les années 20 et 30. Le XIXe siècle est hanté par la lutte des races que Gumplowicz oppose à Marx dès 1883. Théodore Roosevelt de son côté observe qu'il est difficile de civiliser " les races inférieures " et si celles-ci se révoltent et agressent " la race supérieure " alors il faut être prêt à mener une " guerre d'extermination ", comme les " croisés " (décidément, les présidents américains rêvent de croisades !) les soldats blancs doivent " mettre à mort les hommes, les femmes et les enfants ".

Il ne s'agit pas seulement de proclamations, mais de réalités. Celles du colonialisme qui fut l'école de la cruauté et du crime de masse d'où est sortie la barbarie du XXe siècle. Celles de la guerre d'extermination menée contre les Indiens d'Amérique du Nord, une guerre dont Losurdo montre qu'à tous égards elle fut le véritable " laboratoire du Troisième Reich ". Celles enfin des théories eugénistes mises en application aux États-Unis dès les années 1900.

C'est pourquoi la " Belle époque ", loin d'être l'apogée du libéralisme et du progrès démocratique ne fut rien d'autre que la démocratie du Herrenvolk, du " peuple des seigneurs, pour reprendre une des expressions favorites d'Hitler. Même les théoriciens du libéralisme n'échappent pas à cette ambiance idéologique et politique. Le bon Stuart Mill lui-même, féministe et socialisant, justifie la nécessité de tenir en esclavage les peuples barbares. " L'histoire de l'Occident nous met face à un paradoxe qui peut être bien compris à partir de l'histoire de son pays-phare d'aujourd'hui : la démocratie dans le milieu de la communauté blanche s'est développée simultanément aux rapports d'esclavage des noirs et de déportation des Indiens. Pendant trente-deux des trente-six premières années de la vie des USA, la présidence a été détenue par des propriétaires d'esclaves et ce sont aussi des propriétaires d'esclaves qui ont élaboré la déclaration d'Indépendance et la Constitution. " (p. 16/17)

Il ne s'agit pas, pour Losurdo de se lancer dans un de ces procès de l'histoire dont notre époque est si friande. Il s'agit plus simplement 1° de restituer un contexte historique qu'on oublie singulièrement dans les " analyses " des spécialistes du " phénomène communiste " et 2° de liquider la légende qui fait de la pensée anglo-saxonne la patrie des droits de l'individu, de la tolérance et de l'habeas corpus, par opposition au fanatisme des jacobins et au totalitarisme socialiste ou communiste. Il épingle au passage certains des maîtres à penser du néolibéralisme, par exemple Mises, économiste autrichien ami de Karl Popper et membre de la société du mont Pellerin fondée par Hayek qui réclamait que soient traités comme des " bêtes dangereuses " aussi bien les éléments " antisociaux " vivant en Occident même que les " populations sauvages " des colonies…

Face à ce fond commun de la classe dominante, Losurdo rappelle que Lénine et les bolcheviks furent les premiers à appeler les peuples colonisés à la révolte. Ainsi la haine des puissantes dominantes contre la révolution d'Octobre ne fut pas seulement la haine ordinaire contre les " partageux " mais peut-être plus la haine contre ceux qui appelaient les " peaux rouges " et les " peaux noires " à intervenir sur la scène politique. On n'oubliera pas non quel rôle a joué le thème du " complot judéo-bolchevik " dans l'organisation de l'Entente contre-révolutionnaire des pays occidentaux au lendemain de la révolution de 1917, une petite musique antisémite dont usèrent et abusèrent, par exemple, les dirigeants britanniques, Churchill en tête.

Losurdo, s'il s'oppose aux aberrations des auteurs du Livre Noir, essaie de comprendre le cours effroyable pris progressivement par la révolution russe. Il montre que le qualificatif " totalitaire ", appliqué à tort et à travers au communisme sous toutes ses formes est tout simplement absurde. Si Staline et Ortega sont également totalitaires, si la dictature impitoyable et l'anarchie de la " révolution culturelle " sont " totalitaires ", c'est que ce mot est vide de tout sens. Losurdo admet que la comparaison entre nazisme et stalinisme est légitime. Quand le communisme " poursuit obsessionnellement l'utopie d'une société épurée de toute contradiction et de tout conflit, il finit par produire une sorte de révolution et de guerre civile permanente. " (p.45) Néanmoins l'identification de l'Union Soviétique et de l'Allemagne hitlérienne est une " sottise ", affirme Losurdo.

Le livre se termine par l'examen des conflits moraux et politiques auxquels conduit nécessairement l'action. Conflits entre l'individu et la communauté politique, conflits entre le bonheur et la liberté. Contre ceux qui font de Rousseau le père putatif de Staline et du jacobinisme l'ancêtre du " communisme totalitaire ", il rappelle que toute la pensée de Rousseau est tendue vers la défense des droits sacrés de l'individu. " La sûreté particulière est tellement liée avec la confédération publique, que sans les égards que l'on doit à la faiblesse humaine, cette convention serait dissoute par le droit, s'il périssait dans l'État un seul citoyen qu'on eût pu secourir; si l'on en retenait à tort un seul en prison, et s'il se perdait un seul procès avec une injustice évidente : car les conventions fondamentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérêt pourrait maintenir le peuple dans l'union sociale, à moins qu'il n'y fût retenu par la seule force qui fait la dissolution de l'état civil. " (Article " Économie Politique " de l'Encyclopédie) Mais cette défense des droits sacrés de l'individu, qui pouvait être interprétée dans un sens conservateur devint une arme révolutionnaire avec la proclamation du droit et même du devoir sacré d'insurrection contre un pouvoir tyrannique. La question qui se pose alors et sur lequel Losurdo nous invite une fois de plus à méditer est celle, difficile entre toutes, du rapport entre la fin et les moyens. Ainsi, " l'abolition de l'esclavage, après une guerre conduite comme une croisade pour la cause de la liberté, renforça dans la république nord-américaine la bonne conscience démocratique et l'idée de mission ; les poussées impériales et coloniales en reçurent une puissante impulsion… " (p.72) C'est cette dialectique tragique qu'il voit encore à l'œuvre dans le destin de l'Union soviétique. Ces dilemmes moraux et politiques ne peuvent être éliminés. Ils sont ceux de notre temps. Et c'est à eux qu'on doit nécessairement se coltiner si on ne veut pas renoncer à l'action politique. En rappelant ces quelques vérités aussi modestes qu'essentielles, Losurdo nous rend un grand service et mériterait d'être lu par les lecteurs français.

Denis Collin

(*) Domenico Losurdo, né en 1941, est professeur d'histoire de la philosophie à l'Université d'Urbino. Plusieurs ouvrages ont été traduits en français. Signalons particulièrement son "Hegel et les libéraux" (PUF) et "Heidegger et l'idéologie de la guerre" (PUF, collection Actuel Marx)

L'Iran de Michel Foucault

Le 11 février 1979, sur les ondes de la radio de Téhéran, fut prononcée la phrase qui donnera sa configuration à la révolte qui secoue l’Iran dans son ensemble depuis janvier 1978 et atteindra son apogée, son point de non retour, dans le soulèvement général de l’automne où tout un peuple, comme un seul homme, se dressant les mains nues face à un pouvoir armé, rend sa volonté manifeste pour exiger le départ du Chah.

Une phrase qui, avant même d’être prononcée, avait déjà suscitée raillerie, moquerie, contestation et accusation(1), une phrase qui n’a cessé de faire débat et dont l’écho habite notre présent d’une façon pressante, d’autant plus, qu’elle est considérée comme étant la « menace » susceptible d’ébranler l’harmonie du monde. Cette phrase logeait en son sein l’avènement du monde de l’après-guerre froide qui s’est décliné dans une conceptualisation - qui nous place au carrefour de l’Histoire, devant un choix décisif où il n’y a plus place pour le spectateur, dialogue ou choc des civilisations : « Ici la voix de la Révolution islamique ».

Les railleries sont déjà suggérées par Foucault, qui anticipe sur la réception de son analyse des événements de Téhéran par ses concitoyens : « Quel sens, pour les hommes qui habitent l’Iran, à rechercher au prix même de leur vie cette chose dont nous avons, nous autres, oublié la possibilité depuis la Renaissance et les grandes crises du Christianisme : une spiritualité politique. J’entends déjà des Français qui rient, mais je sais qu’ils ont tort(2). » Comment Foucault en est-il arrivé à anticiper sur la réaction des Français ?

Quel sens donner à cette certitude d’un philosophe qui disait déjà en commentant la révolte des détenus dans les prisons : « Depuis leur cellule, certains détenus criaient le texte de mon livre à leur camarade. Je sais que ce que je vais dire est prétentieux, mais c’est une preuve de vérité - de vérité politique, tangible, une vérité qui a commencé une fois le livre écrit. J’espère que la vérité de mes livres est dans l’avenir(3). »

Cette vérité, dans le cas de la Révolution iranienne, il la formulera explicitement dans sa réponse à une lectrice iranienne qui lui reprochait d’avoir pris parti pour la spiritualité musulmane : « Le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir. La première condition pour l’aborder avec tant soit peu d’intelligence, c’est de ne pas commencer par y mettre de la haine(4). »

C’est dans le climat de cette première condition qu’il a parlé des railleries de ses concitoyens. La spiritualité politique ne pouvait susciter, selon Foucault, dans l’esprit des Français que moquerie et déraison. La politique n’est devenue synonyme de progrès que parce qu’elle s’est affranchie de la spiritualité pour épouser les Lumières de la Raison.

La Révolution - la philosophie de l’Histoire- à un sens qui ne parle que la langue de l’avenir, de l’invention ; elle ne peut aucunement endosser l’habit moyenâgeux de la religion synonyme de régression. Cette révolution ne peut durer que le temps de l’amour d’un été, ce temps d’une effervescence qui se dissipera lorsque le jeu politique reprendra ses droits.

Cette attitude n’avait pas cours uniquement en Occident mais partagée aussi en Iran, en l’occurrence le Chah, qui dans une interview, ne prenait nullement au sérieux l’opposition islamique, et prenait ces partisans pour des « gens qui voudraient voir les choses se passer comme au Moyen-Age(5). »

La pensée dominante a fait de la religion une chose du passé, et toute prétention à lui donner une dimension politique au Présent est un sacrilège, un crime contre le progrès, une atteinte à l’universalité des droits de l’homme.

Pourquoi Foucault, façonné par l’héritage européen, porte-t-il un regard différend sur le soulèvement iranien et dit à ses concitoyens qu’ils ont tort ? Dans ce constat, où il n’ y a nullement la trace d’un jugement, se loge un appel, une invitation adressée à ses concitoyens à s’affranchir de leur vision dogmatique de l’histoire, de leur foi dans les lendemains prometteurs des Lumières et à s’ouvrir vers un exercice philosophique autre dont l’enjeu « était de savoir dans quelle mesure le travail de penser sa propre histoire peut affranchir de ce qu’elle pense silencieusement et lui permettre de penser autrement(6). »

Penser autrement sa propre histoire dans sa confrontation avec le présent est l’axe du projet philosophique de Foucault ; penser autrement c’est à cela qu’il convie les Français, et c’est cela aussi qui lui était reproché.

La spiritualité politique en question n’est pas propre à la société iranienne mais fait partie de l’histoire occidentale, mais « nous avons, nous autres, oublié la possibilité ». C’est l’oubli de cette possibilité qu’il convoque à la lumière de la révolution iranienne pour réinterroger l’histoire de la rationalité politique occidentale afin d’arracher les consciences à leur dogmatisme : « Mais l’expérience m’a appris que l’histoire des diverses formes de rationalité réussit parfois mieux qu’une critique abstraite à ébranler nos certitudes et notre dogmatisme. Des siècles durant, la religion n’a pu supporter que l’on racontât son histoire. Aujourd’hui, nos écoles de rationalité n’apprécient guère que l’on écrive leur histoire, ce qui est sans doute significatif(7)».

Il apparaît clairement que les écrits de Foucault sur l’Iran s’inscrivent pleinement et entièrement dans son projet philosophique et les deux s’éclairent et se complètent mutuellement.

Une année après son voyage en Iran, il prononce une conférence dont le sujet est Vers une critique de la raison politique où il pose clairement la question de son rapport au pouvoir : « ce qu’il faut remettre en question, c’est la forme de rationalité en présence (8) ».

Dans le cas de l’Iran, quelle est selon Foucault la forme de rationalité en présence remise en question ? Que signifiait, pour les Iraniens, ce rejet global du régime ? Le régime symbolisait l’échec total de l’occidentalisation forcée de la société iranienne entamée depuis le début du siècle. Des décennies durant, les dirigeants, n’ont cessé d’inscrire le destin de l’Iran dans une marche vers le progrès en s’inspirant des Lumières : modernisation, nationalisme, laïcisation et industrialisation de la société. A quoi les Iraniens ont-t-ils abouti ? Au rejet global du régime. A un retournement catégorique du peuple contre son souverain.

L’un étant le contraire de l’autre. La révolte symbolise le rejet par le peuple de son destin politique : elle représente l’avenir de l’Iran alors que le Chah est l’image de son passé, duquel il fallait sortir car il n’était que le règne du despotisme et de la corruption. La modernisation est la forme d’une rationalité contre laquelle la population s’est révoltée car, au lieu d’être un facteur d’émancipation et de patriotisme, elle est le lieu de l’humiliation et de la misère économique et culturelle : « Une modernisation qui est en elle-même un archaïsme(9) ». Ce qui amène Foucault, dans son premier séjour, à faire le procès de ce que nous pourrons nommer le désir d’occidentalisation : « Oui, la modernisation comme projet politique et comme principe de transformation sociale est en Iran une chose du passé(10) ».

Et ce constat ne se limite pas à l’expérience iranienne. Puisque l’Iran était le porte-drapeau de l’occidentalisation du monde musulman, son agonie signe la fin d’un « épisode qui s’est ouvert il y a bientôt soixante ans : une tentative pour moderniser à l’européenne les pays islamiques(11)».

Il suffit d’avoir à l’esprit l’image si contrastée et si parlante de ces deux hommes, le Chah et Khomeiny, l’un quittant l’Iran et l’autre y retournant. Le Chah, au soir de son règne, dans la stature d’un homme de son siècle, taillé à l’occidentale, devant lequel s’aplatissaient encore des vassaux pour le retenir est l’image de cet Iran moderne dans sa forme mais dont la volonté est sujette à la domination étrangère.

Khomeiny, l’homme enturbanné, évoquant un autre âge, mais dans le rôle politique du pasteur, n’ayant pour seule offrande que le verbe pour faire la jonction entre hier et aujourd’hui, entouré d’une jeunesse en plein enchantement, incarnait, alors à lui seul, le destin de l’Iran. Comment expliquer que le disciple de l’occidentalisation, lui qui n’a fait que mettre en œuvre l’idée du progrès depuis un siècle en est arrivé au point de représenter le passé de l’Iran, alors que Khomeiny, incarnant l’élan religieux, faisait de l’Islam le nom de la Révolution, le souffle de l’espoir, l’avenir de l’Iran.

De quoi alors la Révolution iranienne est-elle le nom ? Qu’avait-t-elle de si fort pour avoir inversé tous les pronostics qui misaient sur son extinction rapide ? Comment expliquer sa pérennité et son écho dans le monde ?

De prime abord, c’est un véritable ébranlement des fondations modernes qui ont fait de la religion quelque chose de passé, de Dieu est mort de Nietzche, nous voilà en face d’une Révolution qui place Dieu au cœur de la cité même ; la religion, en l’occurrence l’Islam, « cette année 1978, n’a pas été l’opium du peuple, justement parce qu’il a été l’esprit d’un monde sans esprit(11). »

La révolution iranienne est une révolution culturelle. Par cet aspect, elle appose un sceau sur la véritable indépendance qui a fait défaut à l’ensemble du mouvement de décolonisation du XXème siècle. L’indépendance politique, qui n’est pas suivie ou ne repose pas sur une indépendance culturelle, n’est qu’un leurre ; c’est pour cette raison que les peuples libérés de la colonisation, dans un temps très court, gagnés par le désenchantement national, ont fini par voir dans l’indépendance une forme de colonisation intérieure et, dans le cas de l’Iran, le régime comme une force d’occupation.

La civilisation occidentale est un système cohérent, le fruit d’une dynamique interne de l’ensemble de ses composantes : morale, juridique, économique, philosophique, scientifique… La civilisation est un tout. En transposant un élément (industrialisation, rationalité, laïcité, nationalisme …) de cette civilisation dans une société ayant une autre histoire, un autre imaginaire, ses propres références, cet élément ne peut jouer que le rôle de parasite dont la nuisance se fera sentir.

La greffe opérée n’a nullement été concluante : l’ensemble des pays arabes, restent des pays boiteux pour ne pas dire paralysés. Il suffit de comparer l’Iran avec l’ensemble des pays arabes, principalement l’Egypte et l’Algérie, présentés comme des modèles de gouvernance moderne qui font rempart à l’islamisme. Ces pays sont incapables d’engendrer l’idée même d’alternance politique, alors que l’Iran, en trente ans, après une guerre de huit ans, et faisant face à un embargo et à une politique d’isolement, se présente comme une puissance réelle.

Le développement commence par l’indépendance de la pensée.

La révolution islamique sonne le glas de l’imitation aveugle de l’Occident qui a perduré depuis l’expédition en Egypte de Napoléon. L’indépendance culturelle est la prise en main de son propre destin avec pour socle et principe moteur la volonté d’être pleinement soi-même, un souci de soi permanent pour ne pas sombrer dans l’aventure de l’égarement et de la négation de soi.

La révolution iranienne n’est que la réappropriation de soi des Iraniens qui ont fait de l’Islam, non pas une coquille extérieure qui encadre leur vie mais le principe moteur de leur existence. Le nom même de la politique. L’indépendance culturelle est ce que vise le programme politique de Khomeiny. C’est pour cette raison que, après le départ du Chah, il a félicité le peuple iranien plus pour avoir éliminé le pouvoir étranger en Iran que pour avoir obtenu le départ du Chah.

Le Chah n’existait que par la présence et l’intervention étrangère. Et un siècle durant, et principalement après la découverte du pétrole, le destin de l’Iran a dépendu des enjeux des puissances occidentales rivales, et sur le plan intérieur, une monarchie dépendante de l’étranger dans tous ses aspects n’a fait que rendre le peuple étranger à lui même dans une réalité qui l’assiégeait. Une minorité opulente, le corps en Iran et les références en Occident et un peuple démuni, vivant dans le culte du martyr, dans l’attente d’un discours vrai qui le libérera de l’injustice du présent.

Ce discours vrai incarné par un homme dont la vie est un dévouement total à l’islam et au peuple est un modèle de conduite, l’image de l’espoir. Ces « Pieds-nus » - cette expression méprisante et insultante des pauvres, de quantité négligeable -, les voilà projetés sur la scène de l’histoire, la Révolution parle en leur nom, l’islam étant la religion des opprimés.

Cette révolution est à considérer, et a juste titre, comme étant une grande naissance : elle incarne l’avènement d’un nouveau destin politique pour l’homme musulman. Elle s’inscrit dans la logique de la politique de décolonisation qui a structuré le débat intellectuel de l’après-guerre. Par son anti-colonialisme et son anti-occidentalisme, l’expérience iranienne représente la vérité philosophique de ce mouvement.

Frantz Fanon (1925-1961), la figure intellectuelle de la résistance contre l’idéologie coloniale et le préfigurateur des études postcoloniales, dans une lettre adressée à Ali Shariati (1933-1977), une autre figure iranienne de la résistance, écrivait : « Même si je ne partage pas les mêmes sentiments que toi vis–à-vis de l’islam, j’accepterai ton propos en disant que dans le Tiers Monde (et, si tu le permets, je préfère dire dans le Proche et Moyen-Orient), l’islam a, plus que toutes les autres puissances sociales et idéologiques, une capacité anti-colonialiste et une nature anti-occidentale(13). »

Ali Shariati, à l’image d’une autre figure de l’époque, Malek Bennabi (1905-1973), fonde le principe de la Nahda (renaissance) des sociétés musulmanes dans un rapport dialectique entre le musulman et l’islam. Un rapport dans lequel la lecture des textes s’accompagne inéluctablement d’une transformation du sujet. Ces auteurs s’inscrivent dans la continuité de l’esprit des réformateurs musulmans du XIXème siècle. La transformation de la société à laquelle appelle ce mouvement ne s’inscrit nullement dans un retour à un islam d’origine mais dans une transformation de l’être musulman. Bennabi utilise le concept de « colonisabilité » comme grille de lecture pour l’approche et l’analyse du rapport colon-indigène.

Elle se comprend comme une forme d’intériorisation de la défaite, du déni de soi, une infériorité psychologique qui entraîne une paralysie morale et agit comme une demande intérieure à la domination. La colonisation n’est qu’une réponse à cette demande inconsciente d’un maître.

Pour Shariati, le discours de l’intellectuel ne peut être un discours critique que si les concepts qu’il élabore sont générés par l’histoire de son peuple en lutte. Si produire des concepts est le travail de l’intellectuel, les concepts ont une généalogie, laquelle ne peut et ne doit être que le résultat de son histoire sociétale. Car le discours de l’intellectuel ne peut se transformer en acte révolutionnaire que si celui-ci se frotte à l’expérience du combat et parle le langage du peuple. Les intellectuels aliénés(14) ne font que perdurer l’oppression car ils sont étrangers au peuple, ils ne se reconnaissent ni dans son image ni dans sa voix : ils sont le « progrès » et lui la « régression ».

« Où t’es-tu perdu, marcheur solitaire ?
Il te faut revenir sur tes pas
Dans ce désert on ne trouve que mort et désespoir,
Il te faut revenir, marcheur solitaire !
Ce désert ne mène nulle part(15). »

La seule voie possible pour éviter que ce désert ne finisse par nous engloutir est de puiser en nous les éléments vivifiants de notre résurrection : le savoir spirituel.

L’assurance spirituelle arme la personne d’une confiance en soi qui le protège contre tout sentiment d’infériorité et l’élève au rang de bâtisseur, de constructeur de sociétés nouvelles.

C’est la raison pour laquelle, les études postcoloniales, qui s’inscrivaient dans l’optique fanonienne n’ont pas pu générer de réponse à la domination coloniale : les réponses qu’ils proposent sont inscrites dans l’horizon de la pensée occidentale.

L’histoire de l’humanisme européen est la structure et la limite de ses lectures. « Nous devons redécouvrir le siècle des Lumières par nous-mêmes(16) » assure Appadurai. La seule manière de le sauver ou de le réformer est de lui présenter un contre modèle, à partir duquel il se regarde et se juge. La critique comme méthode présuppose une sortie de l’Occident. Ou du moins, une sortie de l’assignation de la philosophie des Lumières telle qu’elle s’est présentée dans l’histoire moderne.

Une correspondance des esprits se trouve entre Foucault et Shariati dans le sens où les deux, chacun dans son champ culturel, s’engage tout en désirant entraîner à sa suite ses concitoyens, à penser autrement leur héritage historique.

En quoi l’expérience iranienne s’inscrivait-elle déjà dans son travail philosophique et quel écho a-t-elle gardé dans le développement de sa pensée ?

Pour aborder cette question, commençons par présenter ce qui différencie la révolution iranienne comme achèvement du mouvement réformiste musulman et l’histoire de l’Occident depuis la Renaissance : l’idée de la justice a pris place et lieu de l’idéologie du progrès.

Le progrès sous tendu par l’idée de la vérité comme connaissance qui se déploie à l’infini comme maîtrise de la nature et du monde est lié aux idéaux des Lumières.

Un progrès dont la finalité était la domination de l’Autre au nom de l’idée de civilisation. Foucault trouve dans la révolution iranienne le moment historique par excellence qui s’offre à la pensée pour repenser son histoire, dans son cas, l’histoire de l’Occident : « Il me semble que l’enjeu, le défi que doit relever toute histoire de la pensée, c’est précisément de saisir le moment où un phénomène culturel, d’une ampleur déterminée, peut en effet constituer, dans l’histoire de la pensée, un moment décisif où se trouve engagé jusqu’à notre mode d’être de sujet moderne(17)]».

La Révolution iranienne constituait ce phénomène culturel. Comment alors son mode d’être de sujet moderne était-il engagé ?

Les trois grands textes de Foucault qui se lisent comme le prolongement de ses analyses sur l’Iran, hormis le texte déjà cité, Critique de la raison politique, sont l’herméneutique du sujet et Qu’est ce que les Lumières de Kant.

Dans ces trois textes, l’ombre de l’Iran est présente. Ils se présentent comme une convocation de la pensée occidentale pour analyser ce qui l’a amené à se penser seulement en termes de puissance.

Nous retrouvons dans la « Critique de la raison politique » l’absence de l’image politique du Pasteur devant une modernité où le pouvoir se pense seulement sous la catégorie de la « Raison d’Etat ». Une raison réduite au déploiement infini de son pouvoir de connaissance. Alors que l’image du Pasteur est l’attention portée à l’individu, à la singularité. Dans son analyse du pouvoir, Foucault a toujours été sensible à la singularité qui s’élève contre l’universel incarné par le pouvoir.

Dans le cas de l’Iran, la singularité qui résiste était le peuple. Un peuple qui a placé toute sa confiance et son amour dans un homme. Comment expliquer qu’un seul homme a été dépositaire de la volonté de tout un peuple ? D’où tirait-il cette légitimité ? Essentiellement de son dévouement et son sacrifice pour la cause qui remettait en question un siècle de l’histoire de l’Iran.

Dans ce dévouement et ce combat contre l’injustice, Foucault ne peut qu’associer l’image du pasteur à celle de Khomeiny. Si l’image du pasteur est de source orientale et religieuse, elle est aussi présente chez Platon. L’important est que dans cette image, la question éthique, est indissociable de la question politique. Morale et politique sont liées.

La justice reste la question du politique chez Platon. Si le rôle du philosophe, pour Foucault, est de fixer des limites au pouvoir, être l’ami de l’opprimé, c’est, en quelque sorte, endosser l’habit du pasteur. Khomeiny incarne l’homme politique et religieux qui lui permet de se prévaloir du rôle de pasteur car en Iran, la religion n’est pas seulement le pivot de la résistance mais le principe d’une création politique. Foucault, de l’intérieur de l’histoire occidentale, voit le rôle du pasteur échoir au philosophe. Comme le pasteur, le philosophe veille.

Cette idée du pasteur est présente dans son deuxième texte où l’accent est porté sur le moment décisif de la dissociation entre sujet et vérité, entre spiritualité et philosophie : le moment cartésien. En excluant du champ philosophique la notion du « souci de soi » et en donnant la primauté au « connais-toi toi-même », il a fait de la connaissance le seul moyen qui permet au sujet d’accéder au vrai, sans que cette vérité, en retour, n’affecte le sujet ou le transforme. Cette dissociation entre sujet et vérité, entre spiritualité et philosophie dont la pensée moderne est rendue responsable embrume le présent : « Telle qu’elle est désormais, la vérité n’est pas capable de sauver le sujet. […] nous dirons que l’âge moderne des rapports entre sujet et vérité commence le jour où nous postulons que, tel qu’il est, le sujet est capable de vérité mais, telle qu’elle est, la vérité n’est pas capable de sauver le sujet(18) ».

C’est ce lien entre sujet et vérité que Foucault a rencontré en Iran : « Mais surtout, il nous faut changer nous-mêmes. Il faut que notre manière d’être, notre rapport aux autres, aux choses, à l’éternité, à Dieu, etc., soient complètement changés et il n’y aura de révolution réelle qu’à la condition d’un changement radical de notre expérience.[…], la religion était pour eux comme la promesse et la garantie de trouver de quoi changer radicalement leur subjectivité (19) ». L’agir révolutionnaire transfigurait et illuminait leur être.

Cette transfiguration était la conséquence du sujet qui est sorti, en dépassant sa peur, les mains nues affronter une armée pour asseoir sur le pouvoir déchu de la monarchie le principe de la justice qu’incarnait l’idée d’un gouvernement islamique.

Dans Qu’est ce que les Lumières de Kant, il privilégie l’actualité, c’est-à-dire saisir ce qui se passe dans aujourd’hui. Penser c’est réfléchir sur son propre présent en cherchant « quelle différence aujourd’hui introduit- il par rapport à hier(20) » ? La question des Lumières ne se pose plus en termes d’acceptation ou de réfutation.

Il ne s’agit plus d’être pour ou contre les Lumières, il s’agit aussi de ne plus voir dans les Lumières l’origine et le fondement de la modernité et adopter une attitude qui agit comme une critique permanente de notre être historique. Les Lumières sont-elles la structure métaphysique opératoire qui conditionne cette mise en œuvre de cette attitude critique du présent ? Foucault est catégorique à ce sujet : « Je ne sais s’il faut dire aujourd’hui que le travail critique implique encore la foi dans les Lumières ; il nécessite, je pense, toujours le travail sur nos limites, c’est à dire un labeur patient qui donne forme à l’impatience de la liberté(21)».

Les Lumières ne sont donc plus pour lui la vérité sur laquelle s’analyse et se juge le présent. L’universalité des Lumières est transformée en idéologie qui ramène le réel à ses dogmes et se refuse de saisir ce qu’il y a d’original et de neuf dans les événements qui affectent le présent de par le monde.

C’est cette question qui le préoccupe dans son expérience en Iran. « Aujourd’hui » qu’introduit-il comme différence par rapport à hier ?

Ce travail critique qui donne forme à l’impatience de la liberté, Foucault l’a expérimenté dans cette ivresse révolutionnaire en Iran : « « La volonté collective », on ne l’a jamais vue, et personnellement, je pensais que la volonté collective, c’était comme Dieu, comme l’âme, ça ne se rencontrait jamais. Je ne sais si vous êtes d’accord avec moi, nous avons rencontré à Téhéran et dans tout l’Iran la volonté collective d’un peuple. Eh bien, ça, ça se salue, ça n’arrive pas tous les jours (22) ».

Même en tant qu’observateur, et si de surcroît cet observateur est aussi attentionné que Foucault, comment ne pas être transporté par ce soulèvement inouï, par ce mouvement qui excède toute analyse de la révolution telle qu’elle a été théorisée auparavant ? Ce n’est ni un groupe social, ni un parti, ni une avant garde qui tracent le chemin de l’avenir mais la volonté d’un peuple qui embrase le pays, fait corps avec lui et devient son destin.

Une volonté collective qui a fini par désarmer toute force susceptible de lui résister sans avoir eu recours ni aux barricades ni à la révolte armée ! Certes, la spiritualité était la matrice de cette volonté politique. Lorsque le besoin de changement s’est fait sentir, la religion, comme discours vrai, sans effusion de sang, a été là pour servir comme principe et force opératoire de changement et de transformation du monde ici-bas.

La révolution islamique ne révolutionne pas seulement l’Iran mais aussi nos certitudes, nos préjugés (la religion est l’opium des peuples, l’image sanguinaire et barbare de l’Islam…..). Cette attitude de Foucault a soulevé un scandale : il a été accusé d’avoir adhéré à l’idée de l’avènement d’une ère nouvelle où les révolutions religieuses supplanteraient les révolutions rationnelles. Là où ses détracteurs dénonçaient le scandale de l’adhésion(23), il n’y avait place que pour l’honnêteté de l’intellectuel devant les faits et l’insistance sur leur originalité. Une originalité qui invite au questionnement.

Une originalité qui mérite accueil et intéressement. Une attitude critique ouverte à l’événement alors que ses détracteurs ne pouvaient admettre et tolérer qu’une révolution épousant la visée de l’Universel ne parlait pas en nom des Lumières. C’est cela qui lui a été reproché. Et c’est de cela que la pensée de Foucault s’était affranchie.

Mais cela n’empêchait pas Foucault de s’interroger sur la forme sociétale qu’allait incarner cette volonté politique. Mais aurait-il été dans son rôle en anticipant sur l’avenir ?

Avait-il le sentiment d’être doté d’un quelconque magistère pour prodiguer des conseils aux Iraniens ? « Mais la question est de savoir quelle forme prendra cette volonté nue et massive [….] C’est le problème pratique de toutes les révolutions, c’est le problème théorique des philosophies politiques. Avouons que nous serions nous autres Occidentaux mal placés pour donner, sur ce point, un conseil aux Iraniens (24) ». A propos du phénomène révolutionnaire, Foucault demande au savoir occidental de faire preuve de silence. C’est une attitude intellectuelle et éthique à la fois.

Cette attitude fondée historiquement, pour Foucault, par ses lectures philosophiques de Platon et la fascination et l’intérêt qu’avait celui-ci pour la Perse, intellectuellement sur les lendemains embrumés et ensanglantés des révolutions séculières de l’Occident, est une leçon éthique de pudeur et de retenue qui porte en soi l’idée de la rencontre de l’Autre, l’idée de lui aménager un espace d’accueil et d’écoute pour saisir ce qu’il a de propre à dire et en quoi ce qu’il a à dire nous parle.

La spiritualité que Foucault a vu en oeuvre en Iran n’a cessé de lui parler et de l’accompagner à l’intérieur de sa propre histoire en la revisitant pour saisir à quel moment, dans l’histoire européenne, le lien unissant spiritualité et philosophie s’est rompu. Foucault ne s’était pas fourvoyé dans sa rencontre avec la révolution iranienne, celle-ci lui a permis, de mieux saisir et d’approfondir ce qui définit pour lui la condition humaine : « se soucier de soi » .

Cette république de religieux et de déshérités contre laquelle on prédisait qu’elle ne vivra pas plus de quinze jours vient de fêter ses trente ans d’existence par un exploit scientifique : l’envoi dans l’espace d’un satellite de fabrication proprement iranienne.

La révolution islamique a-t-elle réalisé les idéaux pour lesquelles le peuple s’est soulevé ?



(1) Je fais référence à la réception des reportages effectués par Foucault sur l’Iran. Voir « Une iranienne écrit », le Nouvel observateur 730 (6 novembre 1978).

(2) Michel Foucault, Dits et écrits, III 1976-1979, Gallimard, Paris, 1994, p.694

(3) Ibid., p.805

(4) Ibid., p.708

(5) Arte « Iran, une puissance dévoilée », 11/02/09

(6) M. Foucault, l’usage des plaisirs, 15. Cité par Lawrence Olivier, Sylvain Labbé « Foucault et l’Iran : A propos du désir de révolution », revue canadienne de science politique, XXIV :2 (juin 1991), Imprimé au Canada.

(7) Michel Foucault « Omnes et singulatim. Vers une critique de la raison politique », le débat, septembre-novembre 1986, n°41, p. 34

(8) Ibid., p.35

(9) Dits et écrits, ibid, p 680.

(10) Idid, p 680

(11) Ibid, p 681

(12) Ibid., p. 749

(13)Lettre écrite par Frantz Fanon citée dans Ali Shariati, Histoire et destinée, Sindbad, Paris, 1982, p.45

(14) Voir la préface de J.P.Sartre des damnés de la terre de Frantz Fanon où il fait allusion à la catégorie d’intellectuels du tiers-monde fabriquée par l’Europe ( l’indigénat d’élite) qui reprenaient en chœur, jusqu’ au confins de l’Afrique et de l’Asie les slogans lancés en Europe.

(15) Op.cit., p 115

(16) A. Appadurai, « violence et colère à l’âge de la globalisation » entretien, Esprit, mai 2007 cité par J.C Guillebaud « L’Occident dans une plante décentrée », entretien, Esprit, février 2009.

(17)Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, cours de collège de France, 1981-1982, Gallimard/Le Seuil, 2001, p 11.

(18) Ibid., p.20

(19) Dits et écrits, p.746

(20) Dits et écrits IV 1980-1988, Gallimard, p.564

(21) Ibid., p.578

(22) Dits et écrits , III , p 746

(23) Voir Frédéric Tellier, l’heure de l’Iran, Ellipses, 2005. [….] Le diagnostic de Foucault est juste, c’est l’adhésion - fort brève – du philosophe qui est déplacé. p24, […] Nous l’avons dit, c’est l’adhésion de Foucault à l’épisode iranien[..] qui pose problème, pas le diagnostic. p28.

(24) Dits et écrits, ibid., p.703-704.

Mahmoud Senadji