31 Décembre 406 : Des barbares émigrent massivement en Gaule, pour s'y établir...


Près de 500 000 immigrés, imaginez !

En une nuit ! 500 000…

De quoi faire chevroter Besson pour le restant de ses jours…

Et si ça se trouve, l’un d’entre eux fut son aïeul !

500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule (*).

La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de 25 millions d'âmes –une paille à l’échelle de nos seuls 66 millions de compatriotes ! Des Vandales, autrement dit des cousins depuis lors, certains marchant jusqu'à l'Espagne pour s’établir ensuite en Tunisie. Des cousins, on vous dit ! Tandis que les autres faisaient souche chez nous (cela veut-il dire quelque chose ?) et inventaient ce qui n’existait pas encore : demain la France.

Des Vandales et des Francs, du norois Frekkr : hardi. Germains en fait, nos ancêtres, aussi sûrement que nos gaulois. Ah ces gaulois… Ancêtres mythiques, relevant d’une construction historiographique rudimentaire, qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation… Une reconstruction a posteriori de l’Histoire française comme (grande) marche de la nation vers son accomplissement « français ». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, tournant toujours autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).

Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument « naturelles ». Mais en France moins que partout ailleurs il existe de frontières naturelles : les Alpes ouvrent de grands boulevards avec leurs vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offre de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles sont elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisent bien des passages (parlez-en aux Basques).

Quelles frontières naturelles, dès lors, et d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à « faire frontière » en France est le Rhône… Alors pensez : les Gaulois… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication et d’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par l’idée de l’Etat-Roi gommant toutes les coutumes et tous les droits… De sorte qu’écrire l’Histoire de France n’a jamais été, et ô combien nous le vérifions aujourd'hui, qu’écrire l’histoire de la Volonté de l’Etat-Roi français.

Joël Jégouzo

Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…

Les lieux de la Culture

A la fin des années 1980, révolté par les tensions religieuses, un poète indien voulut rendre justice aux plus démunis. Issu de la communauté dalit, Prakash Jadhav faisait entendre les paroles des sans-abri qui survivent à même les trottoirs de Bombay. Dans Under Dadar Bridge, il écrivait ceci : " Hey, m'man, dis-moi ma religion. Qui suis-je ?/Que suis-je ?/Tu n'es ni hindou ni musulman ! Tu es une étincelle abandonnée/des feux lascifs du monde/La religion ? Voilà où je me mets la religion !/Les putes n'ont qu'une religion, mon fils/Si tu veux un trou à baiser, garde/Ta queue dans ta poche ! "


Quelques années plus tard, Homi Bhabha, professeur de littérature à l'université Harvard, lui-même né à Bombay en 1949, choisissait de commenter ces vers en ouverture d'un essai promis à un retentissement international : " Soudain, un pont de Bombay devient un lieu d'où un poème marathi est traduit en anglais par un poète qui parle à la fois la langue ornée d'un dialecte dévotionnel (une étincelle abandonnée des feux lascifs du monde) et l'argot local rappelant les poètes des Black Panthers qui ont une influence sur la poésie dalit. (...) Le langage du poème saisit quelque chose de l'étincelle du cosmopolitisme vernaculaire que j'ai cherché à explorer ", notait-il dans The Location of Culture, paru en 1994.

Lu, cité, discuté aux quatre coins de la planète, cet essai magistral, qui fait de l'hybridation textuelle et théorique l'horizon de toute réflexion émancipatrice, constitue aujourd'hui une référence au sein des études dites " postcoloniales ". Né il y a un quart de siècle dans le monde anglo-saxon, où sa fécondité n'est plus à démontrer, ce champ de recherches n'est apparu en France qu'assez récemment. Surtout, il s'est constitué chez nous de façon souvent brouillonne, sous la houlette d'universitaires médiatiques et d'éditeurs pressés. A cette fiévreuse précipitation, la traduction des principaux classiques du genre, même tardive, représente une manière de remède. Et si l'antidote semble venir d'Amérique, il est d'abord concocté par la diaspora indienne : en attendant la parution du maître-livre de Gayatri Spivak, intellectuelle originaire de Calcutta et autre figure-phare des postcolonial studies, annoncée par les éditions Amsterdam, Payot met aujourd'hui à la disposition du public français l'essai d'Homi Bhabha, sous le titre Les Lieux de la culture.

Vocation pluridisciplinaire

Par un cruel effet de discordance, près de quinze ans après sa première publication outre-Atlantique, ce texte fondateur vient souligner tout ce qui sépare les études postcoloniales " à la française " des postcolonial studies anglo-saxonnes. Schématiquement, marquons trois de ces divergences. La première concerne les sources : tandis que les Français ancrent quasi exclusivement ces travaux dans le domaine historique, les Anglo-Saxons leur ont d'emblée donné une vocation pluridisciplinaire ; ainsi Homi Bhabha mêle-t-il sans cesse littérature, philosophie et sciences sociales. La seconde en découle, et elle constitue un paradoxe désormais bien connu : les Anglo-Saxons puisent volontiers dans ce qu'ils ont baptisé la " French Theory ", elle-même largement délaissée par les auteurs français ; page après page, Bhabha dialogue avec le poststructuralisme, convoque Derrida, mobilise Lacan, discute Foucault.

Le troisième clivage est à la fois de méthode et de politique. Alors que les Français traquent l'esprit colonial tel qu'il se serait perpétué, quasi intact, dans les discriminations qui minent notre société, leurs collègues anglo-saxons usent d'une démarche à la fois plus radicale et plus raffinée. Là encore, Homi Bhabha donne l'exemple : chez lui, " post " ne veut pas dire " après ", mais " au-delà ". Tout son effort consiste à penser non pas les suites de la colonisation, mais l'avènement possible d'un " au-delà " libérateur, où logiques binaires et discours guerriers se trouveraient enfin récusés, " dans l'entre-deux du colonisateur et du colonisé ". C'est ce même " entre-deux " qu'il va chercher dans les romans de Salman Rushdie, dans les " fictions de l'inconfortable " signées Nadine Gordimer et Toni Morrison, ou encore chez Joseph Conrad, où il repère " une poétique de traduction qui assaille la frontière entre colonie et métropole ". Et c'est également de ce point de vue qu'il revisite la révolte indienne de 1857, en faisant de la circulation mystérieuse des chapatis (pains plats non levés) le symbole d'une panique généralisée, étreignant oppresseurs et opprimés.

Mais si sa réflexion se situe à " l'interstice ", au moment du " transit ", et si son concept majeur est celui d'" hybridation ", Bhabha n'est pas du genre à entonner la rengaine facile de la " diversité culturelle ". Ce qu'il élabore, c'est bien plutôt une théorie de la " différence culturelle ", qui permettrait aux minorités de se réapproprier une identité comme une narration propres, quitte à emprunter leurs instruments à l'espace occidental. Histoire, surtout, de les retourner contre lui : " La démographie du nouvel internationalisme est l'histoire de la migration postcoloniale, les récits de la diaspora culturelle et politique, des vastes déplacements sociaux de communautés paysannes et aborigènes, la poésie de l'exil, la sombre prose des réfugiés politiques et économiques. C'est en ce sens que la frontière devient l'endroit à partir duquel quelque chose commence à être... "

Jean Birnbaum

Honneur de la belgitude !

Il ne s’est rien passé à Gaza. Il ne s’est rien passé. C’est ce que distillait le leitmotiv lancinant de Marguerite Duras à propos d’Hiroshima. Toute tragédie qui n’est pas protégée par un bouclier historique est vulnérable à la manipulation. Il y a un an l’offensive « Plomb durci » faisait 1.417 morts d’un côté – dont 926 civils incluant près de 400 enfants – et dix soldats plus trois civils de l’autre. Et le langage politiquement correct va très vite transformer cette boucherie en une réaction disproportionnée.

Dénoncer ces faits aujourd’hui, c’est au mieux se faire taxer de propagande, au pire d’antisémitisme. Car alors que rien n’a changé depuis l’offensive militaire, ni le blocus, ni la misère, ni les destructions, ni l’économie des tunnels, ni le contrôle du Hamas sur Gaza, alors que ces morts ont été massacrés en vain, l’heure est plutôt à l’apaisement. Surtout ne pas réveiller la colère de l’immigration musulmane dans nos pays, ne pas susciter de dérapages antisémites, éviter l’ire de milieux intégristes des deux bords, surtout pas de casse. On lisse le message et on attend Obama comme on attend sœur Anne. C’est-à-dire en vain.


Il y a un an, avec quelques députés européens, je réussissais à pénétrer à Gaza pendant l’intervention militaire et à y rencontrer des responsables de l’UNRWA, l’agence onusienne aux réfugiés. Les locaux de l’UNRWA avaient été bombardés, une école qui servait de refuge à la population également et le choix de ces cibles civiles avait bouleversé le monde entier. C’est sous les bombes que nous avons quitté Gaza, emportant pour toujours les visages affolés des enfants, avec la mauvaise conscience des survivants. Libres ! Aujourd’hui encore je porte ce privilège – la liberté – comme un deuil. Et comme une responsabilité : combattre le déni. Oui, il y a eu crimes et massacre à Gaza. Et le blocus qui perdure bafoue le droit international. Mais je ne suis pas seule à traquer les assauts de l’oubli : un bouclier de vérité se met en place.

Il y a d’abord eu le rapport du Juge Goldstone. Ce magistrat sud- africain a, à la demande de l’ONU, diligenté une enquête sur l’offensive de Gaza. Il y dénonce des crimes assimilables à des crimes contre l’humanité. Si les agissements du Hamas, comme ceux du Fatah sont sévèrement critiqués dans le document, c’est le gouvernement israélien qui essuie les reproches les plus lourds. Goldstone demande que les parties nommées initient des enquêtes indépendantes sur les faits répertoriés. Israël, à ce jour, s’est borné à des enquêtes ponctuelles et militaires pour juger des actes de ses soldats. Le Fatah amorce un mouvement. Rien ne filtre encore du Hamas. C’est en février qu’on discutera à l’ONU des suites du rapport Goldstone.

En attendant, le magistrat d’origine juive est traîné dans la boue et taxé d’antisémitisme par une partie de la presse israélienne. Mais ce sont des associations des droits de l’homme tant israéliennes que palestiniennes qui surveillent le progrès des enquêtes. L’Union européenne quant à elle a recensé toutes les destructions observées par satellite, et a estimé leur coût. Le dossier est lourd mais il est inattaquable.

Autre document à marquer d’une pierre blanche : le rapport sur Jérusalem-Est établi par des diplomates de l’Union européenne. Sorti en décembre 2009, il n’a pas été adopté comme tel par le Conseil, ni rendu public, mais chacun le lit sous le manteau. C’est un réquisitoire implacable sur la politique de colonisation de Jérusalem-Est par le gouvernement israélien. Rappelons que l’Union n’a jamais accepté cette politique d’annexion. D’où la conclusion très ferme du Conseil des Affaires Étrangères de décembre 2009 : Jérusalem doit être la capitale de deux États.

Faut-il voir dans cette fermeté inattendue de l’Union européenne le retour à des fondamentaux du droit international, ou le message ultime de la présidence suédoise ?

On l’ignore mais cette fermeté transparaît également dans les déclarations sur le Moyen Orient de Cathy Ashton après sa nomination comme Haute Représentante auprès de l’Union. On sent donc enfin un frémissement politique dans l’Union européenne.

Troisième signal : celui que donnent les innombrables associations humanitaires, activistes des droits de l’homme, personnalités culturelles et politiques qui prennent la route de Gaza, quitte à se faire bloquer à Rafah par les autorités égyptiennes. Il n’y a pas de semaine, pas de mois sans ce cortège d’ambulances, de chaises roulantes, de vivres, d’instruments de musique, qui font une concurrence éclatante à l’économie trouble des tunnels et pèsent de leur poids symbolique. Nous sommes tous des emmurés, disent-ils en substance. Comme nous avons tous été des Berlinois, ou des Juifs, ou des Noirs.

Ces signes, alors que l’horizon politique est sombre, éclairent un peu le chemin. Difficile de savoir s’ils conduisent à une impasse ou à une véritable issue politique. Soutenir qu’il ne s’est rien passé à Gaza est devenu impossible depuis le rapport Goldstone. Mais constater qu’il ne s’est rien passé après Gaza serait un crime de l’impuissance dont nous serions tous comptables. L’Europe mérite mieux que cela.

Véronique de Keyser
, Députée européenne

Enfermés dehors...

Environ 300 militants français ont débuté dimanche soir un sit-in devant l'ambassade de France au Caire pour protester contre l'interdiction par les autorités égyptiennes d'une marche vers Gaza organisée par des ONG internationales.

Au total, 1.400 militants de 43 pays avaient annoncé la semaine dernière leur intention d'organiser cette marche à partir de Rafah, ville à cheval sur l'Egypte et la bande de Gaza, pour marquer le premier anniversaire de l'offensive israélienne contre le territoire palestinien.

Mais les autorités égyptiennes leur ont opposé lundi dernier une fin de non-recevoir.

Les militants français étaient rassemblés dimanche soir devant l'ambassade de France dans l'attente des cars qui devaient les conduire à Rafah quand l'agence de voyage les a informés qu'ils ne viendraient pas.

"L'agence de voyage avec laquelle nous avions conclu un contrat vient de nous dire qu'elle ne peut pas envoyer les cars car elle n'a pas l'autorisation des autorités égyptiennes", a affirmé à l'AFP une organisatrice de la marche, Olivia Zémor.

Assis à même le sol, les militants ont bloqué dans les deux sens l'avenue Charles de Gaule, sur laquelle donne l'ambassade. "Palestine vivra, Palestine vaincra", ont-ils scandé.

En fin de soirée, ils ont dressé des tentes devant l'ambassade où ils envisageaient de passer la nuit.

"Nous ne bougerons pas tant que nous n'avons pas nos bus", a affirmé l'un d'eux.

La marche devait débuter le 28 décembre.

Les organisateurs ont précisé que des militants d'autres nationalités avaient également l'intention de partir lundi pour Rafah.

Samedi, ils avaient exhorté dans une lettre ouverte le président égyptien Hosni Moubarak à intervenir en leur faveur.

Du 27 décembre 2008 au 22 janvier 2009, Israël a lancé une offensive dévastatrice contre le mouvement islamiste Hamas dans la bande de Gaza, faisant plus de 1.400 tués palestiniens, selon des sources palestiniennes.

L'offensive a également détruit l'infrastructure de Gaza et aggravé l'impact du blocus imposé en juin 2007 par Israël, suite à la prise de contrôle de ce territoire par le Hamas.

AFP

Voir aussi : Giza street for Gaza strip !

Le mur, toute honte bue...

Il est temps de se regarder en face, sans complaisance aucune, la situation du monde arabe a aussi des causes internes, endogènes (autocratie, culte de la personnalité, nationalisme étriqué, production volontaire de l’ignorance, corruption généralisée…), qu'il convient de reconnaître et d'assumer (dans le cas contraire c'est se condamner à reconduire ces mêmes schèmes de comportement) ! La fanfaronnade et les faux-fuyants ont assez duré... Un symptôme, parmi tant d'autres, l'Egypte d'aujourd'hui est devenue la nation gamelarde par excellence et le garde-chiourme de l'Empire... Et tout en bas, encore et toujours, ce sont les Palestiniens de Gaza qui trinquent, car il y a bien pire que les ennemis, il y a les faux amis, toute l'histoire de la tragédie palestinienne l'atteste!

Nous savons depuis un moment que l’Egypte avait succombé à l’argent américain en étant le récipiendaire d’une aide financière généreuse en échange d’un soutien à la politique extérieure des Etats-Unis et en devenant l’ami d’Israël.
Qui aurait jamais imaginé que ce membre de la ligue arabe et adepte de la foi islamique pourrait tourner le dos à ses frères de l’autre côté de la frontière ? Qui aurait jamais imaginé que l’Egypte vendrait son âme tout en sachant la souffrance que l’on trouve de l’autre côté de sa frontière ? Combien de fois allons-nous voir d’autres membres de la Ligue Arabe « s’occidentaliser » et perdre tout sens spirituel ? Comment peuvent-ils prétendre être de bons musulmans alors qu’ils permettent à ce génocide de se poursuivre ?
Nous tous avons vu la progression du « mur de Berlin » en Palestine et maintenant nous voyons le coup mortel porté par ce mur souterrain entre l’Egypte et la bande de Gaza qui a pour but de couper les voies vitales d’approvisionnement : les tunnels de Rafah. Comment les Etats-Unis et l’Egypte peuvent vivre avec la conscience de ce qu’ils font ? Et comment font-ils pour réaliser ce « projet humanitaire » aux proportions géantes ? Quelle pression a été exercée et qui est impliqué ?
L’Egypte ne veut pas prendre la pleine responsabilité de Gaza et a toujours été sous pression des Etats-Unis et d’Israël pour stopper la « contrebande » d’armes. Peu de temps après que Barack Obama ait été intronisé en janvier, juste après que la guerre contre Gaza, il avait promis une aide à l’Egypte pour faire cesser cette dite contrebande. Avant même qu’Obama ne soit installé à son bureau de Washington, le gouvernement des Etats-Unis avait octroyé 23 millions de dollars d’aide militaire à l’Egypte et mis à disposition une équipe d’ingénierie pour former les Egyptiens sur la frontière avec Gaza. Beaucoup de de projets ont été imaginés, dont un profond canal le long de la frontière afin d’empêcher le percement de tunnels.
L’idée d’un canal ou d’un mur a émergé il y a quelques temps quand cette criminelle de guerre notoire et en liberté, Tzipi Livni [qui était favorable à un canal], et l’autre criminelle de guerre et associée Condoleezza Rice, ont discuté la question du contrôle des frontières [de la bande de Gaza]. De fait Rice avait pris une longueur d’avance lorsqu’elle avait déclaré qu’Israël devait accepter de modifier le traité de paix de 1978 afin de permettre à un nombre supérieur de soldats égyptiens d’être postés le long de la frontière. L’Egypte a voulu doubler sa force en passant de 750 soldats à 1500, mais Israël s’y est opposé. Comme je l’ai dit plus haut, en quoi l’Egypte est-elle encore un état souverain alors qu’elle est totalement sous la coupe des Etats-Unis et d’Israël ? Mais qu’est-ce que la corruption ne peut pas faire !
Cette même année les Etats-Unis ont envoyé deux figures de premier plan [Robert Danin du département d’état et de Mark Kimmitt du département de la défense] au Sinai pour qu’ils constatent par eux-mêmes l’engagement de L’Egypte sur cette question. Les corps d’ingénieurs des Etats-Unis ont réalisé la même visite et ont proposé la conception mise en œuvre aujourd’hui et qui ressemble grosso-modo à l’image ci-dessus.
Le nouveau mur égyptien fera environ 10 kilomètres de long qui sera « impossible à couper ou à faire fondre ». Sa construction a déjà commencé et de grandes feuilles d’acier seront par la suite enterrées dans le sol à une profondeur allant jusqu’à près de 20 mètres [55 pieds]. Le tout sera installé avec un équipement sophistiqué de surveillance comprenant des appareils-photo pour l’infrarouge et thermoguidés etc. On s’attend à ce que les Etats-Unis installent une base près la frontière afin d’effectuer des patrouilles communes de soldats égyptiens et américains du côté égyptien de la frontière. Il y aura une route tout au long du périmètre et je suis sûr que les Etats-Unis contrôleront cette frontière plus ou moins de la même façon que leur frontière avec le Mexique.
On devrait se demander si l’Egypte est un état souverain ? Sommes-nous une nouvelle fois en train de voir s’installer une base américaine sur le sol islamique ? Quoi qu’il en soit l’Egypte a vraiment perdu toute éthique et toute direction. Comment ce pays pourra-t-il jamais regarder un Palestinien dans les yeux et l’accueillir comme « frère ou Habibi ? » Ce problème n’aurait jamais dû arriver à ce point-là et nous constatons encore une fois la faillite des Nations Unies qui tournent le dos au problème palestinien et laissent les Etats-Unis en faire à leur guise. Je n’ose imaginer les conséquences qui pourraient découler de cet acte caractérisé d’agression commis par le président Obama et le gouvernement des Etats-Unis.
Comme nous le savons, à cause du blocus israélien ces tunnels sont des voies de survie pour Gaza et les seuls moyens pour y faire entrer des approvisionnement. Les Etats-Unis, Israël et sans aucun doute l’Egypte espérent que ce nouvel étranglement poussera les citoyens de Gaza à se retourner contre le Hamas. Il est évident que les Etats-Unis et Israël en particulier ne comprennent pas l’esprit et la force des habitants de Gaza. Ils trouveront une manière de surmonter les nouvelles contraintes imposées par Obama et deviendront encore plus forts à leur propre façon. Peut-être devrais-je employer une des expressions favorites de Gordon Brown en disant que ceci renforcera leur résolution !
Le mur en acier souterrain a pour but d’accroître les efforts gouvernementaux internationaux pour emprisonner et affamer les habitants de Gaza jusqu’à ce que ceux-ci chassent le gouvernement du Hamas. C’est pitié de voir que l’ONU n’applique pas la même pression sur les fabricants d’armes et le département de la défense aux Etats-Unis pour l’expédition illégale d’armes de destruction massive vers Israël.
Il est très clair qu’il y a une similitude saisissante entre le traitement imposé par les Allemands sur la communauté juive dans le ghetto de Varsovie et celui appliqué par les Etats-Unis, Israël et l’Egypte sur les habitants de Gaza. On devrait également ajouter qu’une autre similitude saisissante existe entre le vieux système sud-africain de ségrégation [d’Apartheid] et l’occupation et la main-mise permanentes d’Israël sur Gaza et la Cisjordanie. Nous voyons ces énormes « murs de Berlin » émerger et imposer une ségrégation entre les villages palestiniens avec toute la haine que peut produire un tel mode de vie d’Apartheid. On l’a répété tant de fois que l’occupation, le mur, la ségrégation et les punitions collectives sont contraires au droit international... Mais qui s’en inquiète ? Nous parlons ici du gouvernement israélien qui ne respecte aucune loi internationale.
Quand ce mur sera en place et que les Etats-Unis continueront à accroître leur présence du côté égyptien de la frontière avec Gaza, nous sommes susceptibles de voir encore plus d’attaques contre l’Egypte pour cause de collaboration avec les Etats-Unis et Israël. Si jamais cela se produit, il faudra montrer du doigt les Nations Unies et son lamentable chef Ban Ki-moon pour avoir toléré que les habitants de Gaza soient une nouvelle fois collectivement punis et d’une façon si cruelle. Je m’attends à ce que n’importe quel citoyen égyptien compatissant et raisonnable secouera sa tête de honte face à tout cela.

Après l'étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ?


Ce qui se passe en France depuis l'ouverture du débat sur l'identité nationale est insupportable.

Ce qui se dessine, c'est la montée de l'ostracisme à l'encontre de toute population dont la religion, la couleur de peau, le langage ou la tenue vestimentaire, voire l'âge, sont susceptibles d'inquiéter les Français ou du moins une partie d'entre eux qui s'arrogent le monopole de l'identité nationale.
Depuis plusieurs années, même quand ils sont citoyens français, ces "étrangers", ces "aliens" sont – à l'exception de ceux qui appartiennent aux couches économiques supérieures, mais pour combien de temps encore ? – tenus aux marges de la société. Un grand nombre d'entre eux sont assignés à des conditions de vie pénibles, sinon humiliantes. C'est une des raisons – certes pas la seule, mais elle n'est pas négligeable – qui expliquent que certains versent dans la marginalité ou la délinquance. Les statistiques témoignent d'une surreprésentation de ces populations dans les lieux de détention. Plutôt que de se contenter de chercher dans de tels chiffres des raisons de justifier nos peurs, nos lâchetés et nos démissions, nous devrions y voir une source d'interrogation sur la violence des injustices qui ravagent notre société et mettent l'identité nationale en lambeaux.

Depuis quelques mois, c'est sur les musulmans que se focalise l'attention. Cela s'est tout d'abord manifesté avec la création de la commission parlementaire sur le port de la burqa, alors même que cette pratique est ultraminoritaire. Depuis le lancement du débat sur l'identité nationale, ce phénomène s'est accéléré, et ceux qui s'en réjouissent ont vu dans le référendum suisse interdisant les minarets une sorte d'autorisation à se lâcher… Ce que l'on a entendu depuis dépasse ce que l'on aurait imaginé six mois plus tôt. Or si l'on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l'indignation serait à juste titre générale.

Lentement mais inexorablement, les musulmans revêtent le costume du bouc émissaire de toutes les carences, de tous les défauts et péchés de notre société, alors que la crise économique multiplie les inquiétudes et les tensions sociales. C'est inacceptable. L'aveuglement est tel qu'on en oublie souvent que nombre de musulmans qui vivent dans notre pays sont des citoyens français, qui partagent les mêmes droits et devoirs, la même dignité que tout autre Français. On en oublie aussi pour les nouveaux venus la tradition d'hospitalité dont s'est longtemps enorgueillie la France.

De la question de l'intégration des différences dans le kaléidoscope national, on est maintenant passé, dans la bouche du ministre de l'identité nationale et de l'immigration, à l'injonction de l'assimilation à un modèle d'identité dont on se demande qui en possède tous les traits, et qui est fondé à les définir. Le président de la République lui-même n'a pas craint de recommander aux musulmans la discrétion. Ceux-ci sont priés de ne pas relever la tête, de ne pas se faire trop entendre. Faudra-t-il demain qu'ils rasent les murs comme les juifs du temps de l'affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l'encontre des musulmans ? Puis sans doute, ensuite, à l'encontre des autres religions qui n'appartiendraient pas à l'identité républicaine française !

Il est effrayant de voir ainsi l'identité nationale rabattue sur l'appartenance religieuse ou ethnique. Il est scandaleux qu'au même moment, on renvoie dans leur pays, où ils ont fui la guerre, des Afghans sans papiers, musulmans, qui plus est en enfreignant les règles du droit international. C'est un peu comme si on avait renvoyé outre-Pyrénées, en 1936, les Espagnols qui fuyaient la guerre civile ! Il est consternant d'apprendre que sur 178 auditions devant les parlementaires de la commission sur le port de la burqa, 150 étaient contre le port du voile, comme l'a déclaré Eric Raoult. Un tel score est digne d'un débat contradictoire tel qu'on l'aurait organisé en Union soviétique. Fort heureusement, les deux tiers des personnes entendues ne sont pas favorables à une loi sur le sujet : il reste un peu de raison dans ce pays…

Nous, qui ne sommes ni des inconditionnels du Coran ni ignorants des dangers extrémistes ou communautaristes qui existent dans notre société, condamnons cette dérive du débat sur l'identité nationale. Nous considérons comme désastreux et particulièrement dangereux pour l'avenir du pays le sort fait à ceux qui sont perçus comme des étrangers, pour quelque raison que ce soit. En raison même de l'idée que nous nous faisons de la dignité humaine, en raison du fait que la liberté religieuse et la liberté de conscience sont des droits humains fondamentaux, nous demandons que soit mis un terme à tout ce qui peut nourrir ou sembler justifier les dérives actuelles, à commencer par ce "diabolique" débat sur l'identité nationale qui ne sème que la division. Après l'étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ?

Premiers signataires :

Marie-Pierre Archambeaud, Guy Aurenche, Esther Benbassa, Jacqueline Berger, Jean-François Bouthors, Frédéric Boyer, Marie-Françoise Brihaye, Anne et Hervé Chabert, Philippe Chevallier, Dominique Chivot, Jean Daviot, Bill et Florentine Deraime, Jean Delumeau, Marie-Jo Deniau, François Euvé, Olivier Favereau, Mgr Georges Gilson, Etienne Grieu, Laurent Grzybowski, Monique Hébrard, Marie Holzman, Helena Lasida, André et Geneviève Le Gall, Marc Leboucher, Pierre Lembeye, Beatrice Litzellmann, Isabelle Marin, Michela Marzano, Véronique Nahum-Grappe, Anne Nerdrum, Anne Nivat, Bernard Perret, Gérard Pirlot, Claude Plettner, Marie-Christine Ray, Alain Renaut, Jean-Pierre Rosa, Alain Salomon, Caroline Sers, Régina Sneifer, Bernard Stephan, Hubert Stoecklin, Irène Terrel, Gérard Testard, Christoph Theobald, Beatrice Toulon, François Vaillant, Catherine Van den Steen, Dominique Vidal, Alain Woodrow

Le choc des ignorances

L’article de Samuel Huntington, paru dans la livraison du printemps 1993 de la revue Foreign Affairs sous le titre “Le choc des civilisations”, a immédiatement concentré l’attention et suscité une surprenante vague de réactions. L’objectif de cet article étant de fournir aux Américains une thèse originale sur la “nouvelle phase” qu’allait connaître la politique mondiale après la fin de la guerre froide, l’argumentation développée par Huntington sembla d’une ampleur, d’une audace, voire d’une dimension visionnaire irrésistible.

Il avait clairement dans son champ de mire plusieurs rivaux en politologie, des théoriciens tels que Francis Fukuyama et ses idées de fin de l’histoire, par exemple, mais également les légions de ceux qui avaient chanté l’avènement du mondialisme, du tribalisme et de la dissolution de l’Etat. Car, selon lui, ils n’avaient compris que certains aspects de cette période nouvelle. Lui allait annoncer “l’axe crucial, et véritablement central” de ce que “serait vraisemblablement la politique globale au cours des prochaines années”.

Et de poursuivre sans hésiter : “Mon hypothèse est que, dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflit seront culturelles. Les Etats-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur.” L’essentiel de l’argumentation occupant les pages suivantes reposait sur une notion floue de ce que Huntington appelle “identité liée à la civilisation”, et sur “les interactions entre sept ou huit sic civilisations majeures”, le conflit entre deux d’entre elles, l’islam et l’Occident, se taillant la part du lion dans son attention.

Dans cette façon de penser en termes d’affrontement, il s’appuie lourdement sur un article publié en 1990 par l’orientaliste chevronné qu’est Bernard Lewis, dont la teinture idéologique est flagrante dans le titre de son ouvrage The Roots of Muslim Rage (Les Racines de la rage musulmane).

Dans les deux textes, la reconnaissance de deux identités géantes, l’”Occident” et l’”islam”, est imprudemment posée, comme si des affaires d’une complexité aussi gigantesque qu’identité et culture existaient dans un monde de bande dessinée, avec Popeye et Bluto se cognant dessus dans un pugilat sans merci où toujours le combattant plus vertueux a le dessus sur son adversaire.

Assurément, Huntington, pas plus que Lewis, n’a beaucoup de temps à consacrer à la dynamique et à la pluralité internes de chaque civilisation ni au fait que le principal débat dans la plupart des cultures modernes porte sur la définition et l’interprétation de chaque culture, ni à la déplaisante éventualité qu’une bonne part de démagogie et de franche ignorance signe la prétention à parler pour toute une religion ou toute une civilisation.
Non, l’Occident est l’Occident, et l’islam est l’islam. Le défi à relever par les responsables politiques occidentaux, dit Huntington, est de garantir la suprématie de l’Occident et de la défendre contre tout le reste, l’islam en particulier.

Plus gênant est le fait qu’il suppose que son ambition, qui est d’embrasser le monde entier du haut de son perchoir, étranger à toutes attaches ordinaires et loyautés cachées, est la seule correcte, comme si les autres s’agitaient partout pour trouver les réponses que lui possède déjà. En réalité, Huntington est un idéologue, quelqu’un qui veut faire des “civilisations” et des “identités” ce qu’elles ne sont pas : des entités fermées, hermétiques, purgées des multiples courants et contre-courants qui animent l’histoire humaine et, depuis des siècles, lui ont permis non seulement de contenir les guerres de religion et de conquête impériale, mais aussi d’être une histoire d’échanges, de métissage fécond et de partage. Cette histoire-là, beaucoup moins visible, est ignorée dans la hâte à mettre en valeur la guerre ridiculement restreinte et compressée, dont “le choc des civilisations” prétend établir qu’elle est la réalité.

Lorsqu’il publia son livre du même titre, en 1996, Huntington tenta de donner un peu plus de finesse à sa démonstration et ajouta beaucoup, beaucoup de notes en bas de page mais il ne réussit qu’à s’embrouiller davantage, à montrer le piètre écrivain et le penseur inélégant qu’il était. Le paradigme de base de l’Occident contre le reste du monde, l’Occident contre ce qui n’est pas l’Occident (reformulation de la vieille dichotomie de la guerre froide), est demeuré intouché, et c’est ce qui perdure, de façon souvent insidieuse et implicite, dans les discussions qui ont suivi les terribles événements du 11 septembre.

De ce massacre massif soigneusement planifié, de l’horreur de ces attaques suicides inspirées par des motivations pathologiques et exécutées par un petit groupe de militants au cerveau dérangé, on a fait une preuve de la thèse de Huntington. Au lieu de voir ces événements pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire la captation de grandes idées (j’utilise le terme au sens large) par un groupuscule de fanatiques chauffés à blanc pour des visées criminelles, des sommités internationales, depuis l’ex-premier ministre du Pakistan, Benazir Bhutto, jusqu’au premier ministre italien, Silvio Berlusconi, ont pontifié sur les troubles inhérents à l’islam.

Mais pourquoi ne pas voir plutôt des parallèles, certes moins spectaculaires par leur potentiel destructeur, d’Oussama Ben Laden et ses partisans, dans des sectes comme la branche davidienne, ou les disciples du pasteur Jim Jones en Guyana, ou encore les membres d’Aoum Shinri kyo au Japon ? On ne compte pas les éditoriaux dans toute la presse américaine et européenne d’importance qui n’embrayent sur ce vocabulaire du gigantisme et de l’apocalypse, chaque recours à ce registre visant clairement non pas à édifier le lecteur, mais à enflammer sa passion indignée d’Occidental, avant de dire ce que nous devons absolument faire. C’est le problème d’étiquettes aussi peu éclairantes qu’islam et Occident : elles égarent et embrouillent l’esprit qui tente de trouver un sens à une réalité disparate qui ne se laissera pas cataloguer et enfermer aussi facilement.
Je me rappelle avoir interrompu un homme qui s’était levé dans le public, après une conférence que j’avais donnée dans une université de Cisjordanie en 1994 ; il s’était mis à attaquer mes idées comme “occidentales”, par opposition aux siennes, strictement “islamiques”. “Pourquoi portez-vous un costume et une cravate ? là aussi, c’est occidental”, avait été la première répartie un peu simplette qui m’était venue à l’esprit. Il s’est assis avec un sourire gêné, mais je me suis souvenu de cet incident lorsque les informations sur les terroristes du 11 septembre ont commencé à tomber, montrant la maîtrise qu’ils avaient eue de tous les détails techniques nécessaires à leur odieuse et meurtrière entreprise sur le World Trade Center, le Pentagone et les avions qu’ils avaient détournés.

Où trace-t-on la ligne qui sépare la technologie “occidentale” et, comme l’a déclaré Berlusconi, “l’incapacité de l’islam à faire partie de la modernité” ? La tâche n’est évidemment pas aisée, mais les étiquettes, généralisations et revendications culturelles se révèlent finalement bien inopérantes. Il est un niveau, par exemple, où passions primitives et savoir-faire sophistiqué peuvent converger et battre en brèche une frontière fortifiée, non seulement entre Occident et islam, mais aussi entre passé et présent, entre nous et eux, pour ne rien dire des concepts même d’identité, de nationalité, sources de désaccords et de débats littéralement interminables.

Une décision unilatérale visant à tracer des lignes dans le sable, entreprendre des croisades, combattre le mal qu’ils incarnent au nom du bien que nous défendons, extirper le terrorisme et, pour emprunter le vocabulaire nihiliste de Paul Wolfowitz, en finir totalement avec des nations, ne donne pas plus de visibilité aux entités supposées. En revanche, elle montre combien il est plus simple de proférer des déclarations belliqueuses pour mobiliser des passions collectives que de réfléchir, examiner, expliquer ce à quoi nous sommes confrontés en réalité, l’interconnexion d’innombrables vies, les “nôtres” autant que les “leurs”.

Dans une remarquable série de trois articles publiés entre juin et mars 1999 dans Dawn, le plus respecté des hebdomadaires pakistanais, le regretté Eqbal Ahmad, écrivant pour des lecteurs musulmans, analysait ce qu’il appelait les racines du droit religieux. Il y fustigeait sévèrement les mutilations de l’islam opérées par les absolutistes et les tyrans fanatiques, dont l’obsession de régir le comportement privé favorise “un ordre islamique réduit à un code pénal, dépouillé de son humanisme, de son esthétique, de ses quêtes intellectuelles et de sa dévotion spirituelle”. Ce qui “entraîne l’affirmation absolue d’un seul aspect de la religion, généralement sorti de son contexte, au total mépris de l’autre. Ce phénomène dénature la religion, altère la tradition et fausse le processus politique partout où il se développe”.

A titre d’exemple bien choisi de cette perversion, Ahmad commence par exposer la signification complexe, pluraliste et riche du mot djihad, puis il poursuit en montrant que, dans son acception courante et restrictive de guerre sans discernement contre des ennemis présumés, il est impossible de “reconnaître la religion, la société, la culture, l’histoire ou la politique islamiques telles qu’elles furent vécues par les musulmans au cours des âges”. Les islamistes modernes, conclut Ahmad, s’intéressent “au pouvoir et pas à l’âme, à la mobilisation des gens à des fins politiques plutôt qu’au partage et au soulagement de leurs souffrances et aspirations. Leur programme est fort limité et dicté par le temps”. Et les choses ont été aggravées par le fait que semblables distorsions et fanatisme se reproduisent dans les univers des discours “juif” et “chrétien”.

C’est Joseph Conrad, avec une puissance qu’aucun de ses lecteurs de la fin du XIXesiècle n’aurait pu imaginer, qui comprit que les distinctions entre le Londres civilisé et “le c*ur des ténèbres” se dissipaient brutalement dans des situations extrêmes, que les sommets atteints par la civilisation européenne pouvaient instantanément replonger vers les pratiques les plus barbares, sans préavis ni transition. Et c’est encore Conrad qui, dans L’Agent secret (1907), décrivit le penchant du terrorisme pour les abstractions telles que “la science pure” (et par extension pour l’islam et l’Occident), ainsi que l’ultime dégradation morale du terroriste.

Car des liens plus étroits que la plupart d’entre nous n’aimeraient le croire existent entre des civilisations apparemment en guerre, et, comme l’ont montré Nietzsche et Freud, la circulation à travers des frontières soigneusement entretenues, voire contrôlées, se fait avec une facilité souvent terrifiante. Mais alors, des idées aussi fluides, pleines d’ambiguïté et de scepticisme concernant des notions auxquelles nous sommes accrochés, ne nous offrent pas vraiment de stratégie adaptée et pratique dans des situations semblables à celle que nous affrontons aujourd’hui, d’où les ordres de bataille finalement plus rassurants (la croisade, le combat du Bien contre le Mal, de la liberté contre la peur, etc.) tout droit sortis de chez Huntington et son opposition entre l’islam et l’Occident, qui a nourri le vocabulaire des discours officiels dans les premiers jours. On a observé depuis une nette désescalade dans ce discours, mais à en juger par la quantité constante de paroles et d’actes de haine rapportés dans la presse, plus que le recours aux dispositions légales à l’encontre des Arabes, des musulmans et des Indiens partout dans le pays, le paradigme perdure.

Une autre raison de sa persistance est la présence accrue de musulmans dans l’ensemble de l’Europe et aux Etats-Unis. Si l’on considère aujourd’hui les populations de la France, de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Espagne, de la Grande-Bretagne, de l’Amérique, et même de la Suède, force est de reconnaître que l’islam ne se trouve plus aux frontières, mais au centre de l’Occident. Mais qu’y a-t-il de si menaçant dans cette présence ? Enfouis dans la culture collective vivent les souvenirs des premières grandes conquêtes arabo-islamiques qui commencèrent au VIIe siècle et, comme l’écrivait l’historien belge reconnu Henri Pirenne dans son magistral Mahomet et Charlemagne (1936), ruinèrent définitivement l’ancienne unité de la Méditerranée, détruisirent la synthèse Rome-christianisme, et permirent l’émergence d’une nouvelle civilisation dominée par les puissances du Nord (l’Allemagne et la France carolingienne), dont la mission, semble-t-il dire, est de reprendre la défense de l’Occident contre ses ennemis historico-culturels.

Pirenne omet hélas de préciser que, pour la création de cette nouvelle ligne de défense, l’Occident a puisé dans l’humanisme, la science, la philosophie, la sociologie et l’historiographie de l’islam, qui se sont déjà insérés entre le monde de Charlemagne et l’Antiquité classique. L’islam se trouve dès le début à l’intérieur, ainsi que Dante lui-même, grand ennemi de Mahomet, dut le concéder en plaçant le Prophète au c*ur de son Enfer.

Reste encore l’héritage persistant du monothéisme, les religions abrahamiques, comme les a justement baptisées Louis Massignon. A commencer par le judaïsme et le christianisme, chacune est un successeur hanté par ce qui est venu avant : pour les musulmans, l’islam accomplit et achève la lettre de la prophétie. Il n’existe toujours pas d’histoire ni de démystification dignes de ce nom de la compétition multiforme de ces trois disciples – dont aucun ne constitue de près ou de loin un camp unifié et monolithique – du plus jaloux de tous les dieux, bien que la sanglante convergence moderne sur la Palestine offre un riche exemple séculier de ce qu’ils ont de tragiquement irréconciliable.

Il n’est pas surprenant, dès lors, que musulmans et chrétiens parlent volontiers de croisade et de djihad, non sans éluder les uns et les autres, souvent avec une sublime insouciance, la présence judaïque. Un tel programme, dit Eqbal Ahmad, “est fort rassurant pour les hommes et les femmes coincés dans les eaux profondes, entre tradition et modernité”. Pourtant, nous nageons tous dans ces eaux profondes, Occidentaux, musulmans et les autres pareillement.

Et puisque ces eaux font partie de l’océan de l’histoire, il est futile de tenter de les diviser en y installant des barrières. Nous vivons une période de tension, mais mieux vaut penser en termes de communautés puissantes et sans puissance, de politiques séculières de la raison et de l’ignorance, de principes universels de justice et d’injustice, plutôt que s’égarer en quête de vastes abstractions susceptibles de fournir d’éventuelles et éphémères satisfactions, mais peu de connaissance de soi ou d’analyse informée.
La thèse du Choc des civilisations est un gadget comme La Guerre des mondes, plus efficace pour renforcer un orgueil défensif que pour accéder à une compréhension critique de la stupéfiante interdépendance de notre époque.

Edward Saïd

Clé !

« ... comme Nizâr Qabbânî, j’ai fouillé ma poche à la recherche de la clé de ma vieille maison. » écrit Mahmoud Darwich dans un texte. La Sherlock Holmes qui sommeille en moi ne pouvait se satisfaire de tourner la page en laissant cette phrase à son mystère. Une fois l’identité du poète établie, j’ai fouillé partout pour trouver à quoi Darwich faisait allusion. Eurêka ! Voici le fruit de mes recherches : en août 1955, Nizâr Qabbânî ou Nizar Kabbani, diplomate en poste à Londres, se rend pour la première fois en voyage d’agrément en Espagne. Il visite Madrid, Séville, Grenade et Cordoue et prend « notes » de ses premières impressions de voyage. Un thème le fascine : la mémoire d’Al-Andalus dans l’Espagne des années 1950. Et je l’ai trouvé ce fameux poème auquel fait allusion Mahmoud Darwich ! Dans les rues de Cordoue, j’ai souvent mis la main dans ma poche pour en sortir la clé de ma maison de Damas...

Por las calles de Córdoba,
a menudo,
me he metido la mano en el bolsillo
para sacar la llave
de mi casa en Damasco
Las aldabas de cobre de las puertas,
las macetas de dalias y de lilas,
las albercas del centro, como la azul pupila de la casa,
los jazmines que trepan por la alcoba
y nos caen por encima de los hombros,
la fluente, que es la niña mimada de la casa,
y canta sin descanso.
Y arriba, las alcobas
—¡oh, qué gratos refugios de fresco—
Todo,
todo el mundo dichoso y perfumado
que rodeó mi infancia de Damasco,
me lo he encontrado aquí
Oh, sí señora mía!,
que me contemplas desde tu celosía,
no temas.
Si me lavo las manos en tu fuente pequeña,
o si arranco
uno cualquiera de tus jazmines.
No,
no temas si luego
subo la escalera a una alcoba pequeña,
una alcoba pequeña que dé al Norte,
de soleadas ventanas
y lilas que desborden los visillos
No temas
Una alcoba pequeña que dé al Norte,
y con la canta hecha por mi madre


Les rues de Cordoue au parfum de jasmin, le chant des fontaines, les femmes dissimulées derrière leurs jalousies, tout rappelle au poète son enfance à Damas. Ce poème m’a fait penser aux clés toutes rouillées que l’on trouvait dans les souks au Maroc et qui me faisaient imaginer les portes qu’elles avaient ouvertes jadis. Une histoire m’a toujours fascinée : certaines familles de Fez se transmettraient de père en fils, depuis cinq siècles, la clé de leur maison de Cordoue ou de Grenade dont on pleurerait encore la perte...

Agnès

Elections : les musulmans de France dindons de la farce ?

A chaque période électorale, nous assistons dans notre cher pays, qui se targue d’être celui des droits de l’homme à la mise à l’index de la population de culture ou de confession musulmane et à l’exploitation politicienne de sa présence.

Certes depuis vingt ans, le Front national s’emploie à accabler l’immigration de tous les maux pour en tirer un profit électoral, mais la droite et la gauche, dites républicaines, exploitent également ce filon de l’immigration en l’amalgamant avec la « population musulmane » de France, objet d’une stigmatisation, lors de la campagne des dernières élections présidentielles, ou plus récemment à l’occasion de la mission sur la Burqa, ou du prétendu débat sur l’identité nationale etc….).

La gauche quant à elle, se contente aujourd’hui de vitupérer timidement contre le gouvernement, non pas parce qu’il joue avec le feu du populisme, décomplexant de surcroît la parole islamophobe, mais parce qu’il pose un débat au mauvais moment, c’est-à-dire à l’approche des élections régionales, lui permettant ainsi d’envisager de voler des voix au Front National.

Cependant, le fait que les musulmans soient jetés en pâture à l’ethno-nationalisme racialisant, ne semble pas trop préoccuper la gauche. A croire, que si ce débat démagogique et nauséabond était posé à un autre moment, il aurait été accepté. D’ailleurs, la stigmatisation des populations issues de l’immigration post-coloniale , depuis trois décennies, préoccupe-t-elle quelque force politique que ce soit dans ce pays ?

Vigilance et mémoire

De même qu’en 1968 lors des accords de Grenelle, les revendications de nos parents ont été oubliées respectivement par les syndicats et la gauche, il est à craindre que nous sommes et serons encore oubliés dans les programmes politiques actuels. Au mieux, certains candidats évoqueront la défense des quartiers populaires pour mieux noyer les spécificités de nos revendications dans des concepts globaux, en nous parlant de capitalisme, de services publics, d’ultralibéralisme ou d’écologie.

Depuis les premières explosions de colère en 1979 à Vaulx-en-Velin en passant par les multiples révoltes dans les quartiers populaires dont la dernière en novembre/décembre 2005, ces expressions éminemment politiques, mais non organisées, n’ont rencontré que la surdité du pouvoir en place et l’indifférence ou la démagogie de l’opposition qui a refusé délibérément de prendre à bras le corps les véritables problèmes liés aux discriminations à l’emploi, au logement, aux loisirs , sans omettre l’islamophobie, les bavures policières , la justice à deux vitesses , des écoles au rabais, un cadre de vie délabré dans la plupart de nos banlieues etc…

Au lieu de poser tous ces problèmes de société cristallisés dans les quartiers populaires et mener les combats politiques qui s’imposent pour les résoudre, nous constatons depuis 1989 (date à laquelle les premières personnes issues de l’immigration ont été élues) à l’instrumentalisation de leur présence sur les listes électorales, ou dans les conseils municipaux en vue de camoufler des politiques de mépris et d’abandon des populations d’où étaient justement issus ces premiers élus : (l’ARABE qui cache la forêt).

Le faux changement

Ces expériences d’élus de la « diversité » ont tourné court puisque la plupart des 400 premiers élus de cette période ont démissionné ou quitté la politique au bout de quelques mois, ou au terme de leur mandat, écoeurés qu’ils étaient par le rôle qui leur a été imposé dans les collectivités locales ou les partis, qui les ont recrutés pour jouer le rôle de supplétifs ou celui de caution ethnique.

Aujourd’hui, le nombre d’élus est certes de 2 343, mais « la mission » qu’ils leur a été attribué charitablement ou par calcul n’a guère changé. Il s’agit avant tout de candidats appâts en vue attirer le vote de leur communauté d’appartenance, ou bien d’une candidature « khobziste » (alimentaire) qui permettra au candidat en question de se bâtir un plan de carrière et obtenir le petit poste tant convoité, en oubliant aussitôt ses origines sociales, ethniques et parfois religieuses.

La préférence sera donnée évidemment à la jeune beurette si possible islamophobe à ses heures ; mais faute de grive on mangera des merles, donc même le jeune banlieusard auteur d’un bon parcours scolaire, mais qui a su avant tout intégrer les réflexes individualistes, aura le profil pour le rôle de faire-valoir. Dans le pire des cas, si cet individu est musulman et "qu’il roule pour sa pomme" (comme disent les jeunes), on pourra s’en accommoder, car le vote musulman peut dans certaines régions être décisif.

Les quartiers populaires (que certains associent aux arabo-musulmans et noirs) sont mis au goût du jour dans le cadre d’une politique de casting et de racolage. Ainsi à chaque échéance électorale, certains nous sortent du chapeau, l’Abdel ou la Fatima , le collectif X, le réseau Y ou l’association ou rassemblement Z issus des quartiers pour nous oublier entre les échéances et reléguer nos revendications en bas de programme.

Comment changer la donne ?

Il convient avant tout de ne pas être dupes en signant encore une fois des chèques en blanc aux partis de droite et de gauche, qui nous promettent monts et merveilles avant les élections et qui oublient nos revendications une fois élus.

Ne pas jouer aux khobzistes (gamelleurs) en répondant aux appels des sirènes de la classe politique qui nous invitera implicitement à renier nos origines en échange d’une promotion, les exemples dans ce sens ne manquent pas.

La nomination de certaines personnalités issues de la diversité est conditionnée par cette attitude de servilité et la nécessité d’être seul-e , c’est-à-dire ne pas venir en tant que groupe ou collectif sur le champ politique, ce qui revient en fin compte à ne représenter que soi-même (le loup ne mange que la brebis égarée !). Nicolas Sarkosy qui l’a compris plus vite que la gauche, va s’employer à profiter des prochaines échéances pour rattraper son retard dans la larbinisation de certains beurs et autres musulmans ou noir de service.

Il est impératif politiquement de nous prendre en charge à travers un mouvement politique autonome, issu des quartiers populaires en imposant dans le débat public le traitement des véritables problèmes qui persistent et s’aggravent dans nos quartiers et notre quotidien.

Tous les partis politiques ainsi que les syndicats et mouvements sociaux reconnaissent que nous sommes les premières victimes des discriminations, du racisme, et de l’islamophobie, de la crise et du libéralisme, et que nos quartiers concentrent tous les problèmes de société, devenant ainsi de véritables laboratoires liberticides et sécuritaires. Mais lorsqu’il s’agit de préconiser des solutions, nous sommes relégués en arrière-plan. Les paternalistes apparaissent aussitôt pour venir parler à notre place (néo-colonialisme quand tu nous tiens !).

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Ce ne sont pas les quelques déclarations sympathiques de personnalités politiques ou les quelques nominations de beurs ou beurette, qui vont nous leurrer en nous faisant tomber encore une fois dans le piège de la déresponsabilisation ou de l’assistanat.

Les injustices que nous subissons ne sont pas une fatalité ni un état irrémédiable. Nous détenons la solutions à tous nos problèmes, il suffit de nous organiser, de nous regrouper, et de dépasser les petits calculs carriéristes ou égoïstes qui minent tous les efforts et tentatives de faire émerger une véritable force politique autonome qui regroupe toutes les personnes décidées à changer les choses de manière désintéressée.

Depuis quelques années le Forum Social des Quartiers Populaires (FSQP) tente de fédérer en s’appuyant sur les efforts de militants et militantes de toutes origines en vue de la construction d’un tel mouvement, qui ne peut se concrétiser qu’avec la participation de toutes les personnes conscientes des enjeux et vigilantes face aux manœuvres politiciennes qui émanent de l’ensemble de l’échiquier politique en France.

Abdelaziz Chaambi

Des clochers en "Pays musulman" : le cas de l'Algérie

En Algérie, alors que la population musulmane était sept fois supérieure à celle venue d'Europe, on comptait, il y a à peine une cinquantaine d'années, plus d'églises que de mosquées. Aujourd'hui, en France, les choses n'ont pas beaucoup évolué. Au moment où le premier ministre, M. François Fillon, indiquait, lors du colloque "Qu'est-ce qu'être français ?", organisé dernièrement par l'Institut Montaigne, qu'il préférait "les mosquées ouvertes aux caves obscures", force est de constater qu'il n'existe, pour la pratique de l'islam, que deux mille lieux de culte sur le territoire français. Ce chiffre, auquel il faut ajouter une poignée de minarets, est dérisoire par rapport aux cinq millions de musulmans qui y vivent.

A l'époque de la colonisation, qui dura cent trente-deux ans, la plupart des villages et des communes possédaient une église, en vraie pierre, avec un parvis et un autel de belle facture. A Oran où je suis né, j'ai toujours entendu sonner librement les cloches. Le décorum était souvent fastueux. Dominant la ville, la chapelle de Santa-Cruz est toujours là, sur la colline du Murdjadjo. Elle fut édifiée, tout près du fort espagnol, en hommage à la Vierge qui, en 1849, sauva Oran, dit la légende, de la sécheresse et du choléra. En souvenir du roi Saint-Louis mort, lui, de la peste à Tunis, une cathédrale portant son nom fut, dix ans plus tôt, construite dans le quartier de la Marine. Derrière l'ancienne Maison du Colon, que Camus comparait à une énorme pâtisserie, il y a aussi celle de style néo-byzantin avec ses grandes arches et ses orgues fabriqués à Lyon. En face, brillant de mille feux devant mes yeux d'enfant, se dressait la statue équestre de Jeanne d'Arc, brandissant une épée dorée à l'or fin qui fut volée en 2000 à Caen où elle avait été transférée.

Traversant la Méditerranée, le cardinal Lavigerie placera la conquête de l'Algérie sous le signe du sabre et du goupillon. II fonda notamment, en 1868, la Société des missionnaires d'Afrique chargée, avec l'aide des Pères blancs et des Sœurs blanches, d'évangéliser ceux qu'on appelait les indigènes. Inhumé à Carthage, il fut l'un des quatre cardinaux formés, à Paris, au petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Francisco Jiménez de Cisneros, un autre cardinal, celui-là espagnol, prit Oran, qui restera catholique durant deux siècles et demi. Un été, dans la province de Madrid, je visitais, à Alcalà de Henares, la maison natale de Miguel de Cervantès de Saavedra qui séjourna au fort de Santa-Cruz. Je vis aussi les grosses cloches de l'université fondée par le cardinal. Elles furent fabriquées à partir des canons ramenés à Alcalà après le départ définitif des troupes ibériques, suite à un violent tremblement de terre qui ravagea la ville, en 1790.

Chaque dimanche, j'attendais avec impatience la séance de cinéma qui avait lieu au patronage de Maraval où j'habitais. Un jour, étant sans le sou, l'une des sœurs m'avait demandé, si je voulais voir le film, d'assister à la messe. Ce que je fis en toute innocence, ému par la cérémonie qui se déroulait devant mes yeux, avec ses cierges qui coulaient abondamment alors que ma mère faisait des économies de bougie pour éclairer la pièce où nous vivions à cinq. Cette pièce, où elle faisait la cuisine et lavait le linge, était un peu plus grande que celle qui servait d'école coranique à une poignée de gamins dont j'étais. Nous avions un maître qui ne semblait pas très bien connaître le Coran.

Il m'arrivait aussi d'aller au Don Bosco, le patronage d'Eckmülh pour voir les matches de handball de la fameuse équipe des Spartiates parrainée par les curés. Un coin de la cour abritait, comme celui de Maraval, une crèche richement décorée. De l'autre côté de la rue se trouvait le grand séminaire qui a accueilli des dizaines de futurs prêtres. Ici aussi, nous avions droit à une sortie à la plage, à un goûter et, une fois encore, à un film, pour entendre, entre autres, Joselito, "l'enfant à la voix d'or", une gloire du 7e art franquiste tout à sa célébration du Caudillo et du Christ-roi.

Pour rester encore dans cette enfance coloniale, je me souviens que la première fille que j'ai aimée, j'avais huit ou neuf ans, se prénommait Madeleine. Le jour de sa communion, j'avais guetté sa sortie de l'église et je l'ai trouvée encore plus belle.

J'ai souvent résidé en Bigorre, particulièrement à Lourdes, qui reçoit, chaque année, six millions de pèlerins, soit presque trois fois plus qu'à La Mecque. J'ai visité la maison natale de Bernadette Soubirous pour laquelle j'éprouve de la tendresse et la grotte de Massabielle où j'ai salué la Vierge Marie, le seul prénom féminin cité dans le Coran. J'ai assisté à plusieurs processions, vu des membres du Don Bosco d'Eckmülh défiler avec leur bannière bleue et jaune. J'ai écris, entre autres, sur le porc noir et sur le cri du cochon, un concours international qui se tient, près de Tarbes, à Trie-sur-Baïse.

J'ai pénétré dans des dizaines d'églises, de cathédrales, d'abbayes et de basiliques. Musulman non pratiquant comme la majorité de ceux qui vivent en France, je n'ai jamais ressenti devant elles de la crainte ou la peur de perdre mon âme.

J'ai visité aussi de nombreux cimetières, comme celui où repose Albert Camus. Camus, dont on veut transférer la dépouille au Panthéon, trouvait les cimetières arabes simples, beaux et tranquilles. A Lourmarin, sa tombe ressemble à celles des miens.

J'ai vécu ainsi dans un environnement où la place de l'Eglise était importante. Les processions de l'Ascension, les baptêmes, le Noël fêté à l'école se succédaient régulièrement, dans un rituel immuable. Pour nous, les moments privilégiés étaient le ramadan et l'Aïd el-Kébir, hélas, plus connu, aujourd'hui, à cause de la polémique sur l'abattage du mouton.

Durant ces longues années, rien n'était fait pour encourager vraiment l'islam ou instruire, d'une façon large et conséquente, les autochtones dans la langue française. L'enseignement de l'arabe et du berbère était quasiment inexistant. A l'école, où on apprenait que nos ancêtres étaient des Gaulois, j'ai chanté la Marseillaise. Enfants de pauvres, nous n'étions pas nombreux sur les bancs. Il y a à peine cinquante ans, à la veille de l'indépendance, il y avait plus de 90 % d'analphabètes en Algérie. Ce qui ne pouvait que favoriser l'ignorance, les manipulations, les ressentiments et, plus tard, l'intégrisme. C'est pourquoi je me méfie de tous les ayatollahs laïques ou religieux de tous bords, barbus ou rasés de frais, en costume ou en kamiss qui jouent avec des allumettes ou des briquets en or.

En racontant cela, dans mes livres ou dans cette tribune, je ne cherche nullement à me délivrer un certificat de baptême ou un brevet de bonne conduite envers toutes les religions que je respecte. Je voudrais seulement rappeler ce qu'était, sous la colonisation, la vie d'un enfant, coupé de ses racines, et qui aimait le cinéma, la petite Madeleine et la langue française.

Djemaï Abdelkader

De la « seule démocratie du Proche-Orient »...

« Dans son zèle à défendre la politique israélienne, Philippe Val répète qu’Israël, après tout, est « une démocratie ». « Démocratie », dans sa bouche et sous sa plume, comme pour ses nouveaux amis, ce n’est pas une conquête fragile, nécessitant une vigilance constante, mais une notion quasiment ethnique, une actualisation de ce qu’était le concept de « civilisation » dans la pensée coloniale. Une démocratie, quoi qu’elle fasse, est intrinsèquement vertueuse » (Mona Chollet)

En Israël, la discrimination à l’embauche, cela existe : ainsi si vous vous êtes un haredi (un juif religieux) ou un falasha (un juif éthiopien), vous avez aussi peu de chance de vous faire engager par un patron qu’un Arabe (un Palestinien). C’est ce que révèle une étude de la faculté de Kiryat Ono. Et lorsqu'ils sont embauchés, précise ce travail, les haredim ou les falashas auront « peu d’opportunités d’ascensions professionnelles, puisque 86 % des employeurs rechignent à accorder des promotions aux religieux et 70 % aux juifs éthiopiens. »

Pas très étonné par ce qu’il avait découvert, Moshé Karif, qui a dirigé les recherches, a déclaré : « Les résultats de l’enquête sont peu flatteurs. Nous aimons penser que nous sommes une société ouverte et multiculturelle, mais les données prouvent que nous avons encore beaucoup à faire concernant l’égalité des chances. » Cependant, il est, selon lui, « encore trop tôt pour imaginer des mesures concrètes comme celles de la discrimination positive ou la méthode des quotas ».

En Israël, la dépression touche, de manière chronique, un tiers de la population : d’après une enquête récente, lorsqu’on leur demande s’ils ont présenté des symptômes liés à la dépression au cours du mois passé, entre 21% et 37% des personnes interrogées ont répondu «souvent» ou «tout le temps. » Selon le professeur Amiram Raviv, qui avait commandité le sondage, « Une comparaison avec les précédentes études indique une augmentation significative des symptômes de dépression et d’anxiété chez les Israéliens ». On s’en serait douté !

En Israël, les rabbins contrôlent les scénarios des bandes dessinées : depuis quelques mois sont apparues dans les librairies des « BD casher » créées sous le contrôle strict d’un comité rabbinique qui vérifie que le contenu n’offense ni ne corrompt l’esprit des jeunes lecteurs. Loin de l’univers de Superman ou du manga japonais, ces bandes dessinées, chastes et morales, ont comme super-héros des personnages tirés de la Bible et des rabbins thaumaturges.
En Israël, on est de plus en plus vieux : la Société israélienne de gérontologie a publié ses derniers chiffres la semaine passée et a mis en garde : Israël doit prend soin de ses personnes âgées car elles sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus pauvres. En Israël, en effet, 22 % des personnes âgées vivent en-dessous du seuil de pauvreté (à titre de comparaison, en Europe, la proportion ne dépasse pas 10 %). De plus les personnes âgées représentaient 4 % de la population en 1948. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 10 % et il devrait monter à 14 % en 2030, une proportion plus élevée que celle de l’Europe ou des Etats-Unis.

En Israël, les juifs se font escroquer par d’autres juifs : selon le bulletin de la Chambre de commerce franco-israélienne « le madoffisme n’est pas seulement une pratique américaine. Comme Bernard Madoff au États-Unis, des personnalités charismatiques ont créé en Israël de véritables « banques privées » qui leur ont permis de s’enrichir sur le dos des déposants. Jusqu’à ce que le château de cartes qu’ils ont bâti s’écroule avec fracas. En Israël, les cibles de ces banquiers privés ont été très diverses: le monde du sport, la communauté orthodoxe des Harédim ou les militaires de carrière; même les indemnités reçues par les Israéliens ex-habitants de la bande de Gaza y sont passées. »

En Israël, des intégristes assassinent ceux qui sortent des circuits balisés : ainsi, Yaacov Teitel, arrêté par la police israélienne le 1er novembre dernier ne s’était pas, comme on l’avait tout d’abord cru, contenté de dessouder plusieurs Palestiniens. Il s’en était aussi pris, en déposant des bombes devant leur domicile, à une famille de juifs en voie des conversion au christianisme, au célèbre professeur Zeev Sternhell et à divers activistes de la cause homosexuelle. Quand il a été arrêté, il collait, selon les gazettes, « des affiches comportant des appels aux meurtres des homosexuels et vantant l’attaque meurtrière contre un centre de la communauté gay de Tel-Aviv, en août dernier »…

En Israël, les juifs sont pauvres : la Sécurité sociale israélienne (le bitouah léoumi) vient de mettre à jour ses chiffres estimant la pauvreté dans le pays. On sait ainsi que 1.651.300 Israéliens vivent sous le seuil de pauvreté, soit 23,7% de la population israélienne. De plus, le niveau de vie de tous les Israéliens a légèrement reculé (-0,6% en termes réels). Parmi les enfants, le rapport de la Sécu israélienne indique que 783.600 enfants israéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit un sur trois. En comparaison internationale, Israël arrive en tête du classement des pays occidentaux pour le taux de pauvreté. Israël dépasse même les Etats-Unis (17,1%) et le Mexique (18,4%) qui sont pourtant considérés comme les pays de l’OCDE où l’on trouve la plus forte proportion de pauvres.

En Israël, les banques spolient les rescapés de la shoah : il aura fallu une bataille judiciaire de soixante-dix ans pour que l es banques Hapoalim, Discount et Leoumi restituent plus de 400 millions de shekels quelles détenaient illégalement, à l’organisation défendant les actifs des victimes de la Shoah qui va les faire parvenir aux milliers de survivants de la Shoah et à leurs descendants qui réclamaient la restitution de ces fonds. On notera que les banques Mizrahi et Mercantile Discount refusent toujours de transférer leurs fonds – elles doivent respectivement 20 millions et 11,5 millions de shekels, malgré les appels de Zvi Kanor, le président de l’association défendant les droits des victimes de la Shoah qui insiste sur l’importance de restituer l’argent au plus vite « afin de rendre une justice historique aux victimes et à leurs descendants et d’améliorer leurs vies du mieux que nous pouvons durant leurs dernières années. »

« Seule démocratie du Proche-Orient », comme ne manque jamais de le rappeler la presse de référence, Israël semble bien être aussi l’incarnation parfaite de tous les travers de la démocratie libérale. Israël, c’est l’Occident … en pire ! L'Occident du futur ?

Pour une "psychanalyse" du Maghreb: le cas de la Tunisie...


En réalité, je n’ai pas envie de vous parler de la Tunisie, parce que d’une part, ça vous déprimerait, d’autre part, me déprimerait aussi. Non je rigole.

Tout d’abord, pour qu’il y ait une scène alternative, il faudrait qu’il y ait d’abord une scène. Or tout l’espace public est contrôlé, verrouillé, aseptisé, plastifié : salles de spectacles en nombre limité, toutes avec des chaises fixes; bars en nombre limité aussi, non à cause d’un conservatisme religieux puisqu’il suffit d’aller en Egypte, en Algérie ou au Maroc, pays beaucoup plus conservateurs pour se rendre compte que cet argument n’est pas valable tant il y a de bars, c’est bien pour pouvoir contrôler tout dérapage ; médias strictement contrôlés, strictement, les journaux ne font que copier les dépêches officielles.

Même internet est contrôlé : Dailymotion et Youtube sont censurés, aucun accès à partir des serveurs qui appartiennent d’une manière ou de l’autre à l’Etat. Toutes les pages non désirées par le pouvoir se voient remplacées par un 404 unfound.

Donc aujourd’hui, à l’heure actuelle, il n’y a pas de scène, et encore moins alternative. Circulez, il n’y a rien à voir.

Et puis si on parle strictement d’alternatif, c’est par rapport à quoi ?

Parce qu’il existe une défiance qu’on peut qualifier de résistance face au modernisme et face à l’occidentalisation des mœurs, peut-elle, cette défiance, avoir un statut alternatif, doit-on la qualifier de révolution réactionnaire, de quête identitaire qui se définit par exemple dans le retour aux musiques traditionnelles ?

Parce que d’une autre manière, il peut aussi exister une frange hip hop hardcore dont les paroles intègrent une dimension islamiste.

Il n’est donc pas évident de parler de culture underground avec les concepts qui ont cours en Occident.

Car ici se juxtaposent plusieurs problématiques : celle de la politisation ou non, celle des différents positionnements face aux pouvoirs, où s’entremêlent les rapports à une société conservatrice, à la religion, voire à l’islam politique, et dans un même mouvement, des rapports complexes face à l’Occident, à la « modernité » politique et/ou sociale et/ou économique. Ces derniers sont de l’ordre de la répulsion/attraction, d’un « je t’aime moi non plus » qui finira on ne sait comment.

Si on analyse les problématiques inhérentes à la jeunesse, ça donne un amoncellement de photographies individuelles en rapport à un contrôle sociopolitique ténu et difficile, et ce dans un environnement économique en crise.

25 à 30 % de la population a moins de 25 ans.

Un taux de chômage élevé pour cette classe d’âge qui se retrouve, quel que soit son diplôme, à travailler dans des centres d’appels téléphoniques à traiter les desiderata des Français, des Suisses ou encore des Belges.

Elle est aussi confrontée aux problèmes liés aux rapports entre sexes dans des sociétés conservatrices.

La jeunesse s’ennuie, ou bien passe son temps dans les cafés, en couple, en mode fleur bleue, rêvant de mariage, de téléphones portables et de voitures.

Elle s’en fout du politique dans la mesure où, de président, elle n’en a connu qu’un seul qui règne depuis 22 ans. Et puis, il n’y en a eu que deux depuis l’indépendance en 1956. Elle s’en fout dans un fatalisme toujours teinté d’humour. Et de toutes les façons, les mascarades d’élections, de pluralisme des partis politiques, de droits de l’homme, de libre-expression et de presses libres ne cherchent à convaincre personne sauf les opinions occidentales, et ce dans des mises en scène tellement ridicules qu’il ne reste que l’humour pour supporter ce vacarme malsain.

Si on caricature : les hommes cherchent à esquiver les rafles militaires, les filles cherchent un mari idéal.

Les rêves de changement sont dans un ailleurs improbable : phantasmes d’Europe, de Canada, des Etats-Unis. Pour certains, confrontés à une impasse d’imaginer le futur, ça tourne à l’obsession, quitte à brûler identité, partir et devenir, peut-être…

Et que faisons nous, nous qui ne voulons pas partir ?

Les seuls moments où la culture est en effervescence, c’est lors de festivals. En dehors de ces moments, rien. Les cinémas ne sont plus le catalyseur des formes artistiques les plus élaborées, ne sont plus les lieux du spectacle social par excellence. La crise que rencontre cet art en Europe est ici accentuée d’une manière critique, puisque les consommations culturelles sociales s’individualisent. Les cinémas en eux-mêmes ne servent plus que de lieux de passe (véridique), puisque les hôtels réclament que les couples soient mariés pour pouvoir prendre une chambre. [...]

Les années 1990 ont été une des périodes les plus dures en termes de répression. L’étouffement des corps et des esprits était tel qu’une scène alternative de métal a explosé dans une déflagration soutenue par une jeunesse unanime. Car cette musique exprimait au mieux tout le désespoir, l’ennui et la frustration. Le premier concert de métal fut donné par un groupe nommé TSA en 1993, et tout le monde a été surpris par l’affluence. Les chaises fixes ne résistèrent pas longtemps face à la découverte extatique du pogo. Le concert a dégénéré, la police est intervenue pour arrêter le concert, mais le phénomène était lancé.

Pendant une dizaine d’années, des concerts se sont organisés là où c’était possible. Nirvana, Sepultura, Slayer, Metallica, Megadeath ont été les sources d’inspiration de nombreuses formations à géométries et à durées variables. Pourtant, bien que la rage exprimée ait été profonde, ce n’était pas non plus du punk contestataire, la plupart des groupes faisaient soit des reprises, soit des compositions chantées à majorité en anglais sur des thèmes poétiques de malaise qu’on pourrait qualifier d’adolescent.

A la même époque, une scène beaucoup plus engagée s’est développée, celle du hip hop, dans les bidonvilles et les quartiers défavorisés de la ville : Kabbariyya, Jbel Jloud… Cette différence de géographies et de classes a fait que ce mouvement, bien que très productif, fut méconnu et restreint à un cercle d’initiés. Beaucoup plus contestataire, maniant le dialecte tunisois le plus cru, ce mouvement est resté discret parce que surveillé puisque certains opus anonymes se sont attaqués aux violences policières, et aux réalités sociales et politiques.

A la fin des années 1990, une lame de fond à touché tous les pays maghrébins, la fusion entre reggae, musiques gnawa, chaâbi et rock prônée par Gnawa Diffusion et son chanteur emblématique Amazigh Kateb a littéralement révolutionné le paysage musical, puisqu’une sorte de synthèse entre les musiques des deux rives de la Méditerranée était possible.

Ce reggae fusionnant a été l’étendard de plusieurs groupes tunisiens assumant des identités différentes, des langages multiples et des styles divers.

Dans les années 1990, le reggae était d’ailleurs une des musiques à la fois les plus appréciées et craintes, puisqu’elle était associée au hash, ce pays a une des législations les plus dures au monde en terme de répression : pour un spliff, on prend une année de prison, et on en risque cinq. Il suffisait de montrer à l’époque qu’on écoutait du Bob pour avoir un dossier qui s’ouvrait quelque part et qui n’attendait qu’à se remplir. Et vu le nombre de paires de yeux et d’oreilles spécialement dédiées à la surveillance, ça pouvait arriver très vite ! Bien que la législation n’ait pas changé, la répression s’est beaucoup calmée à partir des années 2000, puisque c’est aussi une soupape de sécurité qui permet de relâcher la pression sociale confrontée aux difficultés économiques. C’est peut-être aussi une des raisons qui a permis la multiplication des groupes de reggae et de hip hop à partir de cette époque. Peut-être…

Quant aux musiques électroniques, elles apparurent dès le début des années 2000 dans des projets radicalement opposés au clubbing des boîtes de nuit dans les zones touristiques où s’amusent les touristes et la jeunesse dorée. Imprégnée dans tous les sens par toutes les musiques électroniques occidentales, on y trouve de tout : dub, dubstep, jungle, techno, breakcore… Internet permettant une meilleure diffusion, ce mouvement tend à s’étendre plus facilement, mais reste confronté à un manque d’espace d’expression : la quasi impossibilité de trouver des lieux adéquats pour jouer plombe totalement ceux qui désirent se produire dans des conditions live.

Reste la chanson, quelle que soit la musique derrière. Une prise de parole est toujours l’acte le plus subversif dans un système qui tend à faire taire toutes les voix. Le statut du poète a toujours été sacré dans le monde arabe. C’est une sorte de rock star. C’est pour ça que lui peut s’élever contre les injustices. Il existe ainsi une forte tradition de chanteurs-poètes contestataires, le plus illustre d’entre eux restant l’aveugle Cheik Imam qui, avec son parolier Fouad Negm, a chanté les révoltes dans les années 1960 et 1970, dénoncé les despotismes, appelé à la révolution, pourfendu l’impérialisme et le sionisme. [...]

Aujourd’hui, [une scène] contestataire tunisienne existe, mais à l’étranger. Tous ceux qui veulent s’exprimer n’ont d’autres choix que l’exil. France, Angleterre, Canada, tous ceux qui sont partis nous nourrissent grâce à internet de ce qui nous manque ici, aujourd’hui, à savoir une parole libre et critique.

Ce qu’on comprend à travers tout ça, c’est qu’il ne peut y avoir d’espace public tant que celui-ci est totalement et rigidement contrôlé.

Une exception notable dans cette analyse de l’espace d’expression sociale : le football. Ça n’a l’air de rien comme ça, et pourtant ce phénomène est quasi une religion, certes, ça arrange le pouvoir, mais d’un autre point de vue, que peut faire le pouvoir policier face à un stade rempli de 40 000 ou 70 000 personnes ? Il ne peut que tenter de canaliser, ce qu’il ne réussit pas toujours à faire. Dans un stade, à travers les rivalités entre clubs, s’expriment toutes les contradictions sociales et économiques : contradictions entre quartiers, entre classes, qui des fois se transcendent et s’unissent dans des explosions de violence contre le système. C’est ainsi que des matchs de foot ont dégénéré dans des phénomènes de révoltes urbaines, avec un défoulement des individus envers les symboles de leurs frustrations économiques et c’est pourquoi tous les matchs sont sous haute surveillance.

Quel gâchis tout de même ! Tant d’individus, de groupes, tant d’expressions originales n’ont pu se réaliser faute d’accéder à une scène ! C’est peut-être ça notre scène alternative : une histoire non écrite puisque l’histoire est écrite par les vainqueurs, une histoire faite de cris étouffés, de soupirs, de tentatives avortées et de désirs mort-nés.

Prenons en conclusion l’exemple du graffiti et mettons le dans notre contexte : le fait d’écrire sur un mur, surtout dans la médina, même une déclaration d’amour, a toujours été, quelle que soit l’époque, une remise en question du pouvoir.

Un jour, en 1996 je crois, la ville de Tunis s’est réveillée sous le choc : tous les murs de la médina avaient été recouverts d’inscriptions faites au charbon ou au fusain. C’étaient des textes de Mahmoud Darwich, d’Abou Nuwas (LE poète du vin de l’époque abbasside) et d’autres auteurs subversifs de la longue histoire littéraire arabe, recouvrant l’espace le plus anciennement sacré politiquement dans une frénésie et une jouissance totale. Le lendemain, tout était repeint.

De tels graffitis, qui ne délivraient pas en eux-mêmes un message politique évident à décoder, se situaient dans une dimension tellement inconnue ici, que les autorités ne savaient pas comment réagir face à pareils trublions faisant leurs gammes sur les murs des espaces isolés dans les banlieues éloignées.

Il n’y a pas de contre-culture graffiti. Et pourtant, il y a des gens qui écrivent, même s’ils sont rares, mêmes s’ils sont inconnus, même si ce n’est qu’une fois.

CPA

Jeune musulman, enfile ton béret...

Pour cette fin d’année, rien de tel qu’une énième polémique. Gageons que la petite phrase de Morano va faire jazzer dans les colonnes médiatiques et buzzer sur les écrans du Web. En plus, ce n’est pas une phrase volée par une caméra d’internaute mais bel et bien un extrait d’une réunion sur l’identité française, repris par tous les journaux de référence, de Libé au Monde en passant par Le Point, et bientôt sur la Toile et ailleurs où une saine colère risque de se propager mais faut-il se fâcher ou bien rire de cette phrase digne d’une farce de Marx, que ce soit Groucho ou Karl. Bravo Madame Morano, cette petite phrase est encore plus détonante de la blague de Hortefeux sur les Auvergnats.

Elle a osé mais c’est Nadine Morano et c’est à ça qu’on la reconnaît. Sacrée Nadine, qui se déhanche et danse un djerk endiablé pour détendre la morgue parlementaire dans les couloirs du palais Bourbon. Voilà une attitude toute nationale et très républicaine. Tout comme la république pilotée par l’UMP se chante en karaoké dans un clip détonnant d’une qualité esthétique et intellectuelle indéniable au point qu’on se demande quelle mouche a piqué l’ancien ministre Ferry pour qu’il juge celle prestation dégoulinante à dégueuler.

« Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers » (*), a expliqué la secrétaire d’Etat à un jeune homme qui l’interrogeait sur la compatibilité de l’islam avec la République.

Elle a raison Madame Morano, et d’ailleurs, le projet de loi sur la burka manque d’audace. Il faudra inclure dans ce texte le port de la casquette à l’envers, geste antirépublicain notoire qui devrait être sanctionné d’une amende de catégorie nationale. Dans la foulée, on interdira le port du sombrero, mais aussi du turban indien. Ici on est en France. Et on parle le Français. Les jeunes musulmans ne doivent pas parler verlan, même si c’est paraît-il explicitement écrit dans le Coran, tout comme le port de la casquette à l’envers. On aura noté la perspicacité de Mme Morano qui a dû étudier le Coran depuis sa plus tendre jeunesse. A ce compte-là, on demandera aux Rennais de ne pas parler breton, aux Bastiais d’éviter l’usage de la langue corse tandis qu’à Bayonne et Biarritz, le basque sera proscrit. C’est en français qu’on doit parler ! Bientôt, nous saluerons l’initiative d’Eric Raoult proposant à tous les jeunes de rapporter à la mairie une casquette pour recevoir en échange un béret qui est une marque d’intégration française et peut se porter à l’endroit comme à l’envers sans que cela ne choque personne.

Incroyable cette Nadine, elle nous fait replonger très loin, carrément dans la Troisième République, avec ses plus beaux fleurons intellectuels. Comme Barrès, symbole plus naturel en somme, que Jaurès. Quel signal plus fracassant de l’identité nationale que Charmes dans les Vosges, la ville natale de l’anti-dreyfusard Barrès. Une réunion sur l’identité française menée en présence du président de l’association des amis de Barrès, tout un symbole. Sur ce coup, l’UMP a franchi un pas de plus dans la stigmatisation d’une catégorie de jeunes que l’économie peine du reste à intégrer. Finalement, il y a encore plus dégueulant que ce clip et nous attendons la réaction de Luc Ferry. La fronde est partie, les braises sont chaudes, l’indignation généralisée va exploser, du NPA au PS en passant par le PC et les humoristes vont s’en donner à cœur joie. Cette petite phrase va être commentée on n’en doute pas.

Comme dirait Marx, le tragique des années Barrès est revenu dans la bouche de Nadine Morano sous forme d’une farce.

C’est bientôt Noël, pensez à offrir à vos invités une nouvelle spécialité, la dinde farceuse. Mais attention, à consommer avec quelques tranches de pain de campagne du terroir et surtout pas des blinis...