De quoi Dieudonné est-il le signe ?

On est frappé aujourd’hui par l’hystérie que suscite la venue de Dieudonné ici et là. Pourtant, à bien y regarder, et dieu que les myopes sont nombreux, le délire suscité par le phénomène Dieudonné ne s’explique pas par Dieudonné lui-même. Tous ce brouhaha, tous ce tintouin, tous ce grand cirque le dépasse largement. État des choses que, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ignore pas le diable métis… " L’affaire Dieudonné ", en fait, dans ce charivari, a valeur de symptôme. Elle est un signe, le simulacre (1), qui donne sens à ce qui se passe alentour. Elle est le prisme qui permet de comprendre notre contexte au plus près… Dieudonné, à son corps défendant, par sa personne - personna veut dire masque en latin - cristallise une série de problématiques qui touchent à nos temps postmodernes.

Aussi elle permet de faire une sorte d’état des lieux de nos démocraties avancées, tellement " avancées " qu’on y hume comme une odeur de décomposition… L’état des lieux n’ a rien de réjouissant ni d’enchanteur. Ce n’est pas nouveau. La nouveauté réside dans la confluence de toutes ces problématiques en une personne, celle de Dieudonné. Bien sûr, cela renvoie à la notion de bouc émissaire, ce qui explique la posture christique du comique, mais cela n’épuise aucunement le sujet. Dieudonné est la personne par qui se concrétise d’un même mouvement, par un effet de concaténation, la fin du politique, la trahison et la disparition de la gauche, l’ambivalence des médias et la montée de l’insignifiance dans nos sociétés.

Pour ce qui est de la fin du politique, qu’un comique, qui a pour toute arme ses pitreries et pour tout QG le théâtre de la main d’Or, puisse inquiéter à ce point la classe politique française laisse songeur. N’a-t-elle pas de cesse commenter ces frasques et d’essayer d’interdire ses spectacles ? Ce qui en dit long sur le désarroi qui règne en son sein… Et même si cette inquiétude est feinte, car l’effet d’écran et de diversion de " l’affaire " ne fait pas de doute, l’important est qu’elle soit crue, l’on a les ennemis qu’on mérite. Et puis qu’a-t-on à espérer de ce monde politique qui se caractérise par son indifférenciation, son absence de repères, sa peopolisation, son impuissance dans les affaires du monde, son recours à la démagogie la plus outrancière… ? A-t-on oublié qui a été Président des Etats-Unis pendant près de dix ans?

Le phénomène Dieudonné met également en lumière, tout à la fois, la disparition et la trahison de la gauche, même si le terme " gauche " n’a depuis bien longtemps qu’une valeur indicative. Comment peut-on se réclamer de la gauche quand BHL, Philippe Val et Caroline Fourest, à savoir les pires contempteurs de Dieudonné et les meilleurs thuriféraires du marché et de l’empire, s’en réclament ? Sinon à passer pour une baudruche et un nigaud… Pour ce qui est de la trahison, comment ne pas voir ces stratégies répétées d’instrumentalisation des tentatives d’émancipation des indigènes par le biais d’ associations telles que SOS Racisme, NPNS..., associations qui sont le plus souvent des émanations du PS français, où les indigènes, en dernière analyse, ont toujours été les dindons de la farce? Au demeurant, que ce soit la droite française qui ait initié une politique de la diversité, toute tartuffesque et toute en trompe l’œil il est vrai, n’est guère flatteur pour " le grand cadavre à la renverse où les vers se sont mis " cher à Sartre…

Ce que nous révèle aussi l’affaire Dieudonné, ce sont les ambiguïtés de moins en moins dépassables de la médiasphère. Ainsi si l’on critique souvent Dieudonné quant à son manque de responsabilité, ce qui est un comble pour un bouffon !, et quant à l’absence d’un questionnement sur " l’éthique de la réception " de son œuvre et sur les carences de son caractère pédagogique, on ne s’interroge jamais sur " l’éthique de la production " des médias eux-mêmes, cela reste le point aveugle des points aveugles. Par ailleurs, on est frappé du nombre de dysfonctionnements si fonctionnels du champ médiatique lorsqu’il s’agit de rendre compte du comique : que de bobards, que de demi-vérités, que de silences intéressés qui n’en finissent pas d'évoluer dans la circulation circulaire de l’information, cette grande broyeuse de réel. On est également frappé du caractère mécanique, téléphoné, prévisible de son mode de fonctionnement, notamment la course au scoop et au sensationnalisme, mécanique dont le comique a compris tous les ressorts et n’a de cesse de jouer à son avantage. Tout ne le pousse-t-il pas à l’escalade en matière de provocation - comment s'étonner? - car comme l’explique Bourdieu " celui qui ne souscrit pas aux normes de la bienséance est condamné à l’alternative du silence ou du franc-parler scandaleux ". Et l’on connaît le choix de Dieudonné quant à cette alternative.

Enfin, ce point résume les précédents, on sait depuis Baudrillard que ce qui caractérise la postmodernité, c’est cette société qui pratique le mélange des genres et des registres, cette société qui se caractérise par l’absence de repères et où règne la confusion, cette société où l’on assiste à la montée de l’insignifiance généralisée. Ce type de société produit et est produit par un " homme nouveau ", qui entretient un certain rapport au politique, un certain rapport aux médias, un certain rapport aux valeurs... Et nous sommes tous cet " homme nouveau " peu ou prou. A qui la faute à Dieudonné ? Voilà bien un raisonnement d’ homme postmoderne ! Aussi que chacun brosse devant sa porte, car il y a à faire… Chaque époque, les historiens le savent, a sa figure du diable, sa figure du mal absolu. Pour notre part, en ce qui concerne le ici et maintenant, de quelle espèce d' estime peut se prévaloir une société qui n'a rien trouvé de mieux comme figure du diable, comme instance maléfique, qu'un bouffon ?

(1) «C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres […] C’est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent ça et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre. Le désert du réel lui-même.» (Baudrillard, Simulacres et Simulation)

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Hitler, Mussolini, Amin Dada étaient des bouffons. Kadhafi est un bouffon... Le diable aime à revêtir des habits de bouffon, semble-t-il !

hosni zahri a dit…

c'est beau!

Anonyme a dit…

Ouais! Pas très convaincu... Dieudo est un mégalo qui aspire à se turlutter lui-même; et voilà que le bougnoulosophe (un autre mégalo) en rajoute une couche et nous dit qu'il veut bien se turlultter lui-même (lui qui a tout compris à la "life", ou presque) si on laisse le droit à Dieudo de se self-turlutter... Bref, une histoire de turluttes sériels, un truc assez pathétique où Redouan Bouhlal pompe le dard du bougnoulosophe qui lui même suce feu Bourdieu, tandis que Dieudo s'auto-pompe dans une boîte à partouze de la chaussée de Louvain ...

Moi j'ai rien contre, à vrai dire; turluttez-vous tous entre vous, du moment que cela ne fait pas trop de bruit et que cela demeure une nuisance acceptable par l'IBGE...

De toute façon, en grand démocrate,le bougnoulosphe ne publiera jamais ce message... Donc, je me marre doucement...

dominique a dit…

En un, je dirai : heureuse de te lire à nouveau.

En deux : "effet de concaténation", là, c'est tout simplement magnifique.
De ce genre de diagnostic qui te guérit, rien qu'à l'énoncé.

En trois : "bouffon" vous avez dit "bouffon" ?

Bozo a dit…

@l'anonyme 2

ça sent le vécu coco, tu prends combien pour une turlutte classicos ?

Anonyme a dit…

Je suis dans l'ensemble d'accord avec l'analyse du phénomène Dieudonné, mais le Bougnousolosophe n'insiste pas assez sur le travestissement du mal sous des dehors burlesques qui atteint là, avec le déporté en habit de lumière, un niveau inégalé dans l'horreur.

On ne peut s'empêcher devant ce spectacle de penser au rire monstrueux de Céline, rire qui était autrefois l'attribut du Malin, rappelez-vous Le nom de la rose... La dérision est une barbarie, écrivait aussi Péguy.

On sait de reste sur quelles extrémités peut déboucher " la libre parole ". Certains tabous sont nécessaires à l'équilibre moral d'une société. Les lever un à un nous mènera à la ruine.

bader a dit…

Dieudonné te fait écrire. C'est qu'au fond il te pose problème, où plutôt que le Problème Dieudonné est à étudier...

Lorsqu'il s'est lancé dans les européennes il a déclaré que la ligne de fracture politique principale était le sionisme, que tous les autres mouvements étaient sionistes... D'autre part, il a parlé d'union de tous les extrêmes...

En ce sens il reprends exactement les termes de la critique BHL-Glucksmann-Finkelkrautienne de l'islamo-nazismo-gauchisme...

Celui d'un extrémisme avec comme haines celle de la stabilité et du juif.

En ce sens que la prophétie des Nouveaux Philosophes s'est auto-réalisée. Ils ont peu à peu construit l'ennemi : Dieudonné; qui s'est peu à peu couler dans le moule qu'on lui avait assigner. Et il s'en revendique.

Tout ce verbiage qui le fait passer pour un défonceur du politiquement correct, comme celui qui Ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas le met dans la même catégorie, à mon sens, que Zemmour.

Il s'agit simplement d'un exhutoire pour la pensée dominante latente. Une pensée dominante qui s'auto-censure... Car l'antisémitisme est devenu moralement condamnable mais pour autant il est largement diffusé dans la culture populaire française "De Souche". Comme beaucoup d'autres formes de racisme. Et ces racismes deviennent tabou même si intériorisés...

Dieudonné c'est également la catharsis des non-dits collectifs, celui qui ose dire ce que la classe dominante te fait insidieusement rentrer dans la tête tout en t'empêchant d'exprimer...

Tout comme Zemmour est le héros du petit-blanc ami des juifs frustré de la pseudo-émancipation féminine qui vient, frustré de l'infrastructure raciste qui s'effondre peu à peu, frustré de la fin du pacte social-gaulliste, frustré de la fin du mythe patriotique français. Zemmour c'est Pétain sans la déportation.

Dieudonné est le héros lui du substrat de la gauche-droite contestataire, de l'assimilation à la race De Souche, qui lit Charlie Hebdo et qui fantasme sur les nègres bien montés ou les beurettes lubriques... Cette forme de amour-haine de la maman République... Parce que de la République il s'en réclame, parce que de Jaurès il s'en réclamerait comme le FN, ce qui importe c'est de revenir à cette simplicité d'antant où l'Etat était le gentil face au patron et à l'Eglise...

Comme tu dis au temps où la gauche existait en tant que "du côté du peuple", et non pas comme une valeur mythique d'un passé tout aussi mythifié du marché des idées politiques...

Aujourd'hui, on essaye de moraliser le capitalisme dit-on. Dieudonné et Zemmour en tout cas ont réussit à moraliser le zèle de la pureté de la France... Le même qui a générer les Khmers Rouges (qui ont fait leur classe au sein du bon vieux stalinisme du PCF). Pas comparable certes...

Les premiers ne sont pas là pour prendre le pouvoir, mais bien pour légitimer le pouvoir, le pousser là où il veut aller en feignant de ne pas le vouloir au fond de lui...

La France comme un bon vieux dictateur du Sud, qui déclare h24 sur tous les canaux vouloir la liberté et la démocratie mais que face à le menace islamiste là bas, islamo-fascisto-gauchiste ici il est contraint d'écraser toute forme de menace de l'Ordre en réaffirmant la pureté de son Règne.

La révolution moléculaire disait Gramsci. La fusion post-moderne de toutes les fins de races Blanches et des bourgeoisies geignardes d'Occident...

De quoi Dieudonné est le prête-nom...

Désolé de l'envolée sur ton blog :)

Bozo a dit…

Excellente analyse Bader !

Anonyme a dit…

de quoi dieudonné est il le signe?
de la dispartition et de la trahison du dieudonné de gauche.
De la disparition d'un comique qui fait de moins en moins rire les gens, au point de devoir rassembler tout le marégaux d'extrême droite pour remplir ses salles.
Et certains le prennent pour idole...
Sa dérive politique jusuq'au copinage avec lepen montre qu'il n'a plus de boussole politique, il navigue à vu au grés des vents, et ceux qui soufflent sur lui actuellement sont plutot nauséabons.
Oui il est le signe d'une post modernité qui à peine née montre ses limites, avec la crise la post modernité va mourrir, parce que les clivages politiques naturels vont ressortir, les grandes interrogations sociales et sociétales vont être remise à jours, car il faut réinventer la société, et la confusion post moderne n'offre rien.

Qu'est ce que monsieur prend comme critère, pour des élections eurpérnnes? le sionisme, sujet, qui n'est pas un élément déterminant dans les enjeux politiques français ou européens, sauf de ceux qui veulent faire diversion des sujets réels de la société. IL y a des partis politiques qui soutienent l'indépendance de la palestine, notament à gauche, donc sa fracture artificielle sur le sionisme c'eest du pipeau. C'est juste le spectacle d'un bouffon en panne d'inspiration, n'est pas coluche qui veut.