Apprendre à s’exiler

Edward Saïd fut toute sa vie en exil : l’exil subi de celui qui, déraciné, s’est toujours senti apatride, mais aussi l’exil choisi de l’intellectuel ne comprenant son engagement que dans le détachement à l’égard des appartenances universitaires et l’invitation au voyage.

Le livre d’Edward Saïd, Réflexions sur l’exil et autres essais* (Reflections on Exile, Londres, Granta Books, 2000) est un étrange objet. Regroupement d’articles sur des sujets aussi divers que Nietzsche, la danse du ventre, la musique classique, l’orientalisme ou la littérature anglaise, il est pourtant très exactement ce que son titre énonce, une réflexion sur l’exil. Edward Saïd a toujours lié le déracinement et une certaine façon d’être un intellectuel, en errance, sans ancrage territorial fixe et surtout sans ancrage disciplinaire fixe.

Cet exil en acte, souvent mal compris – en particulier en France – lorsqu’il est accolé au terme de « post-colonialisme » ou d’études post-coloniales, est un mélange doux-amer de liberté et de vertige. C’est exactement le sentiment que produit en retour la lecture de cette somme de 755 pages. Le lecteur se trouve d’abord devant une accumulation de registres, de domaines, d’images qui le dépassent : comment rendre compte, scientifiquement, honnêtement, d’un livre qui traite autant d’objets ? Et comment le lire, d’abord ? Il y a plusieurs manière d’apprivoiser cet objet : lire par fragments, suivre un fil thématique ou suivre le fil chronologique des essais regroupés ici en tentant de reconstituer un parcours intellectuel. Si l’on accepte de suivre le rythme de Saïd et son vagabondage, cet ouvrage semble bien s’inscrire comme un écho tant de ses travaux scientifiques que de sa belle autobiographie [1]. Alors qu’alternent articles, préfaces, allocutions, récits, exposés, « reportages », plusieurs éléments s’assemblent pour construire une pensée singulière et singulièrement cohérente.

Voyager sans détour

L’écriture d’abord. Saïd entre toujours à vif dans les sujets qu’il aborde : une phrase courte, générale, banale au premier abord, et nous voilà invités à cheminer, à complexifier, à ramifier. Ainsi l’essai sur les pianistes intitulé « Souvenirs musicaux : présence et mémoire dans l’art du pianiste » (p. 293) commence par une phrase aussi abrupte que déroutante : « Les pianistes ont une emprise remarquable sur notre vie culturelle ». Il voyage entre interprètes et répertoires pour finir par établir une comparaison avec l’écriture de l’essai. On y lit « l’art poétique » de Saïd l’essayiste-pianiste [2] : « L’essai, comme le récital, est de circonstance, re-créatif, et personnel. Et les essayistes, comme les pianistes, s’intéressent aux certitudes : ces œuvres d’art méritent toujours une autre lecture critique et réfléchie. Et surtout, ni un pianiste ni un essayiste n’est capable de proposer une lecture ultime, aussi définitive que soit son interprétation. La sportivité fondamentale de ces deux genres est ce qui fait qu’ils restent honnêtes, et vitaux » (p. 308). Ainsi la prose de Saïd nous conduit, littéralement, à opérer des comparaisons, à passer d’un monde à l’autre.

C’est là le deuxième fil tendu entre ces essais. Un fil peut-être moins personnel, mais exploré ici de manière très singulière. Edward Saïd en use avec la liberté de qui est familier de nombreuses langues et de multiples univers culturels. Ainsi Foucault dialogue avec Ibn Khaldoun dans « Le pouvoir dans l’imaginaire de Foucault » (p. 320-321) lorsque Saïd rapproche leurs visions de l’histoire d’une part et leur intérêt pour les énoncés et pour la construction humaine d’un ordre cohérent d’autre part. L’aisance avec laquelle il se meut dans des univers que la plupart des universitaires dissocient explique un aspect très important de son cheminement intellectuel, sur lequel il revient dans « La politique du savoir » (p. 481-496). Il raconte qu’il a été interpellé lors d’une conférence par « une femme noire assez renommée » qui lui reproche de ne pas citer assez d’auteurs non-européens et féminins. Pris au dépourvu, Saïd ne sait que répondre. Le trouble dont il témoigne est important. « Il serait vain de nier que cet échange m’a troublé. Entre autres choses, j’étais contrarié que ma position ait été ainsi déformée, et que ma réponse ait été aussi maladroite. » Cette situation le met en face d’une contradiction qui se révèle à la fois scientifique et intime, et qui l’amène à revenir sur la construction de sa critique de l’impérialisme (notamment dans l’Orientalisme) et sur la différence qu’il faut faire entre cette critique et une politique identitaire du savoir. Revenant sur les travaux de Fanon et les écrits de Césaire (notamment sa phrase : « aucune race n’a le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force, et il est place pour tous au rendez-vous de la victoire »), Saïd réassume sa position, trop souvent caricaturée et pourtant extrêmement fine, voire sur le fil : « Ce qui se passe invariablement au niveau du savoir, c’est que les signes et les symboles de liberté et de statut sont pris pour la réalité : on veut jouir d’un nom et d’une considération juste dans le but de jouir d’un nom et d’une considération. De fait cela signifie qu’être un Arabe, un Noir ou un Indonésien indépendant et postcolonial, ce n’est pas un programme, ni un processus, ni une vision. Ce n’est rien de plus qu’un processus commode d’où le vrai travail, le dur travail, peut commencer. »

Saïd ne s’en tient pas à cette affirmation politique et existentielle, il en tire une leçon épistémologique : c’est par la comparaison, par les liens établis entre les œuvres que l’on peut sortir de l’ornière que constitue l’affirmation identitaire-victimaire. C’est ce qu’il appelle la mondanité, l’appartenance à « la vaste maison aux multiples fenêtres qu’est la culture humaine », qu’il met en pratique en montrant les liens qui unissent Au Cœur des ténèbres de Conrad et Saison de la migration vers le Nord du romancier soudanais Tayeb Salih.

Rencontrer l’étranger

Saïd s’oppose ainsi naturellement à toute forme de proclamation identitaire. Il s’oppose aussi à la vision de l’exil comme identité romantique : « Marginalité et apatridie ne doivent pas, selon moi, faire l’objet d’une glorification, elles doivent prendre fin, de notre fait, pour que davantage de gens, et non pas moins, puissent jouir des bienfaits de ce qui a, depuis des siècles, été refusé aux victimes des notions de race, de classe ou de genre » (p. 496). Car la condition d’exilé est pour lui une douleur : « [L’exil] est la fissure à jamais creusée entre l’être humain et sa terre natale, entre l’individu et son vrai foyer, et la tristesse qu’il implique n’est pas surmontable » (p. 241). Comme dans son autobiographie, l’exil met au cœur une séparation entre « Edward » et « Saïd ». Les articles sur l’Egypte (« Rites égyptiens », p. 217 et « Le Caire et Alexandrie », p. 437) sont une description de la condition d’étranger à soi-même, cette posture spécifique qu’il incarne, ni Palestinien américain, ni américain d’origine palestinienne, mais palestinien, émigré en Egypte dans une communauté francophone, puis installé à New York (et non en Amérique), y travaillant sur des textes de langues européennes. « L’Égypte n’est pas simplement un pays étranger, c’est un pays particulier » (p. 217). Son décentrement ne commence pas avec son arrivée en « occident », mais dès son enfance, au Caire. Ces articles montrent l’exil premier, celui de la langue d’abord, qui fait de l’arabe la langue si lointaine d’une enfance où l’on parle l’anglais, celui du territoire ensuite, puisque cette ville, celle de son enfance, lui est interdite et décrite comme dangereuse et inquiétante. C’est aussi un exil culturel, celui d’un enfant né en Egypte pour qui « les consuls coloniaux comme Cromer et Kitchener [étaient] plus familiers qu’Haroun al-Rachid ou Khaled ibn al-Walid » (p. 503).

C’est en partant de cette condition personnelle que Saïd en arrive à développer une théorie de l’exotisme. L’exil peut appartenir à tout le monde et l’exotisme est son contraire. Il est lié à un aveuglement, une incapacité à se mettre « hors de soi ». Cette réflexion, centrale, est ce qui fonde sa critique de l’orientalisme si souvent mal comprise. Elle est aussi à la source de son admiration et sa proximité avec des penseurs ou des artistes comme Adorno, Conrad, Swift, Adonis, Auerbach, Glenn Gould… qui l’accompagnent toujours et qu’il cite souvent. Et c’est probablement parce que l’exil a toujours été là pour Edward Saïd, l’écartelant dès son enfance sans même qu’il ait besoin de partir pour être déraciné, qu’il y trouve un ancrage tout en ne cessant de critiquer son idéalisation, en particulier dans l’art. Il y voit un rythme et un territoire, tout en discontinuité : « L’exil est nomade, décentré, contrapuntique et, dès que l’on s’y habitue, sa force déstabilisante surgit à nouveau » (p. 257). Il n’en fait jamais vraiment un allié ou un ami, car si son art trouve sa méthode même dans l’exil, sous une forme qu’il qualifie lui-même, en empruntant au vocabulaire de la musique, de « contrapuntique », il le combat dans le même temps de toute son âme lorsqu’il touche les Palestiniens. La condition universalisable et intellectuelle d’exilé n’est pas la condition de réfugié. Il rejoint là l’œuvre de son ami le poète palestinien récemment disparu, Mahmoud Darwich, qu’il cite, p. 248 (« Mais je suis l’exilé »). Et on peut penser aujourd’hui qu’il est amer et ironique de savoir que ces deux grandes figures intellectuelles palestiniennes, ces deux exilés, sont morts, au même âge (67 ans), dans des hôpitaux américains… bien loin de « chez eux ». Mais si Darwich a toujours lié son exil et celui de son peuple, Saïd, lui, a toujours été et voulu être « Dans l’entre-mondes » (p. 687-703) ; il ne lie pas son parcours à celui des Palestiniens. Bien au contraire, il se sait tout aussi déraciné parmi les Palestiniens qu’ailleurs dans le monde.

Réaffirmer la nécessité de l’engagement

Réflexions sur l’exil est aussi, bien sûr, un livre politique, comme toujours chez Saïd, un peu en creux, mais avec force. Ainsi dans l’article « Opposants, auditoires, circonscriptions et communauté » la critique vise-t-elle, comme souvent, les barrières mises entre savoir et politique : « Je suis convaincu que la culture œuvre, de façon très efficace, à rendre invisibles, et même « impossibles » les vraies affiliations, qui existent entre le monde des idées et l’érudition, d’une part, et le monde de la politique brute, du pouvoir des entreprises et de l’Etat, et de la force militaire d’autre part » (p. 176). Ou plus loin, critiquant le rôle assigné aux experts : « Notre discours politique est étranglé par d’énormes abstractions qui empêchent toute réflexion, cela va du terrorisme, du communisme, du fondamentalisme islamique et de l’instabilité à la modération, la liberté, la stabilité, et les alliances stratégiques, idées toutes aussi confuses les unes que les autres en ce qu’elles sont convaincantes, mais présentent un intérêt très sommaire ». Sa réflexion sur l’exil est précisément une réflexion sur la liberté intellectuelle, qu’il décline sur différents fronts. S’il faut socialement accepter de se trouver assigné à un rôle, à une identité, à un statut, la vie intellectuelle a le devoir de donner à chacun les moyens de sortir de ces assignations. Ce qui est combat au dehors doit devenir interaction et réciprocité dans le monde intellectuel. Lorsqu’on lit les pages qu’il consacre à la liberté universitaire (p. 497-518), on est frappé par l’énergie mise à croire dans l’utopie d’un savoir libérateur et capable de réconcilier. C’est une nouvelle fois peut-être la manière dont Saïd pensait dans le même mouvement sa vie et sa pensée. Pour lui, le savoir a constitué une libération et un ancrage, c’est là certainement que résident sa foi et son utopie. On ne peut que rêver de croire avec lui que « rejoindre la sphère universitaire, c’est alors se lancer dans une quête infinie de savoir et de liberté » (p. 518).

Il est certain qu’il met en œuvre cette liberté pour lui-même et pour son travail, refusant d’être l’homme d’une seule spécialité universitaire ou l’homme d’une seule cause. Ce recueil d’article en est une parfaite illustration. C’est l’homme, curieux et engagé, que l’on entend lorsque l’on lit l’article sur le piano déjà cité, ou celui sur Gillo Pontecorvo (réalisateur de La Bataille d’Alger), qu’il rencontre à Rome. Ce qu’il nous donne à voir, c’est sa déception d’admirateur lorsqu’il découvre Pontecorvo figé dans sa maison romaine avec son chien, comme figé également dans ses positions de vingt ans auparavant. Il le harcèle de questions, entre même en conflit avec lui sur la définition du contrepoint, n’arrive pas à comprendre que la question palestinienne ne puisse être filmée comme la bataille d’Alger. Saïd conclut : « J’ai peut-être été trop impatient, importun et insistant avec Pontecorvo. »

Mais l’engagement ne prend pas seulement cette forme subjective et voyageuse dans les essais de Saïd. Il est fermement affiché et justifié, notamment dans l’un des derniers textes, « Défi et prise de position », une conférence donnée dans une société savante, où il énonce les six devoirs de l’universitaire-intellectuel : lorsqu’il enseigne, il exerce d’abord son rôle dans son domaine, mais il peut et doit en sortir en tant qu’intellectuel ; l’universitaire doit « passer de l’université au monde » ; il lui faut développer un sentiment de « vocation intellectuelle », en tant qu’opposant au consensus et à l’orthodoxie ; son rôle est de « fonctionner comme une sorte de mémoire publique, de rappeler ce qui est oublié ou ignoré, d’établir des liens (…) » ; il doit « se tenir à relative distance des pouvoirs autoritaires et centralisateurs de notre société » ; il lui faut, enfin, « prendre position ». C’est évidemment ce qu’il met en œuvre dans sa réponse au choc des civilisations, « Le choc des définitions », qui clôt l’ouvrage.

Leyla Dakhli

Notes

*Edward Saïd, Réflexions sur l’exil, traduction de Ch. Woillez, Paris, Actes Sud, 2008

[1] À Contre-voie. Mémoires, Le Serpent à Plumes, 2002.

[2] Pianiste lui-même, Edward Saïd a fondé avec le pianiste et chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm l’Orchestre Divan occidental-oriental. Il s’agit d’un orchestre symphonique qui réunit chaque été environ 80 jeunes instrumentistes d’Israël, des États arabes voisins (Syrie, Liban, Égypte, Jordanie) et des Territoires palestiniens.

Une stratégie indigène ?

Ruse : « Plus sont faibles les forces soumises à la direction stratégique, plus celle-ci sera accessible à la ruse. Si bien que celui qui est très faible, tout petit, et à qui la prudence et la sagesse ne servent plus à rien, en vient au point ou toutes les ressources de l’art semblent l’abandonner et où la ruse est son dernier recours. Plus sa situation est désolée, plus tout le pousse à tenter un dernier coup désespéré, et d’autant plus volontiers la ruse s’allie à l’audace. » (Clausewitz, De la guerre)

Dialectique : « Quelque critique que soit votre situation, ne désespérez jamais. Quand tout est à craindre, il ne faut avoir peur de rien ; environnez de danger, n’en redoutez aucun ; dépourvu de ressource, tablez sur toutes et surpris par l’ennemi, pensez aussitôt à le surprendre lui-même. Entraînez vos troupes a être prêtes sans préparatifs, à saisir les avantage là ou elle ne les cherchait pas à improviser les dispositions à prendre sans attendre vos ordres,à s’imposer elle-même les règles qui garantissent la discipline. » (Sun Tzu, L'art de la guerre)

Exil : « L'exilé sait que, dans un monde séculier et contingent, toute demeure est provisoire. Les frontières et les barrières, qui nous enferment dans un lieu sûr, un territoire familier, peuvent aussi devenir les limites d'une prison, et sont souvent défendues au-delà de la raison ou de la nécessité. Les exilés franchissent les frontières, brisent les barrières de la pensée et de l'expérience... L’exil est nomade, décentré et contrapuntique et, dés qu’on s’y habitue, sa force déstabilisante surgit à nouveau … » (Edward Saïd, Réflexions sur l’exil et autres essais)

Une méthodologie indigène ?


Etat des lieux : « Ecoutez le monde blanc
Horriblement las de son effort immense
Ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
Ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
Ecoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
Ecoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !» (Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal)

Pensée sauvage :
« Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées; mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s'arranger avec les "moyens du bord", c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus constructions et de destructions antérieures. L'ensemble des moyens du bricoleur n'est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d'ailleurs, comme chez l'ingénieur, l'existence d'autant d'ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie); il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que "ça peut toujours servir"…. » (Levi-Strauss, La pensée sauvage)

Bon anniversaire, Claude !

Qui est né à Bruxelles en 1908 et a écrit :

« Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retient au bord de l'abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C'est ainsi qu'on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s'adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s'est seulement déplacée, puisque maintenant, il suffira qu'on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses : d'abord qu'ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure ; ensuite que le purdah, c'est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan : par l'attribution aux femmes d'un monde propre, dont elles sont seules à connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s'en faire les gardiens une fois mariés.

Ce malaise ressenti au voisinage de l'Islam, je n'en connais que trop les raisons : je retrouve en lui l'univers d'où je viens ; l'Islam, c'est l'Occident de l'Orient. Plus précisément encore, il m'a fallu rencontrer l'Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd'hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m'obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les musulmans comme chez nous, j'observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu'il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt (..). Comme l'Islam est resté figé dans sa contemplation d'une société qui fut réelle il y a sept siècles, et pour trancher les problèmes de laquelle il conçut alors des solutions efficaces, nous n'arrivons plus à penser hors des cadres d'une époque révolue depuis un siècle et demi, qui fut celle où nous sûmes nous accorder à l'histoire, et encore trop brièvement, car Napoléon, ce Mahomet de l'Occident, a échoué là où a réussi l'autre. Parallèlement au monde islamique, la France de la Révolution subit le destin réservé aux révolutionnaires repentis, qui est de devenir les conservateurs nostalgiques de l'état de choses par rapport auquel ils se situèrent une fois dans le sens du mouvement… » ?

Il s'agit de Claude Levi-Strauss bien sûr. Le grand père de la french theory serait-il un Redeker, qui a du talent (et même du génie) ? N'a-t-il pas écrit, par ailleurs, ce propos que ne renierait pas ce dernier : « Si un corps de garde pouvait être religieux, l'islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l'accomplissement des fonctions religieuses ; et pas de femmes». Triste optique ! Comme quoi, pour ce qui est de dire des conneries, nul n’est à l’abri… Si l'on devait dresser une généalogie de l'islamophobie du monde intellectuel français, Levi-Stauss serait en bonne place... L'amusant, le paradoxal, c'est que pour les laïcards français, il est le grand théoricien du relativisme culturel (critique de l'ethnocentrisme), qu'ils ont en horreur. Bonne anniversaire tout de même à ce brillant ethnologue !

Indian blues

Politique : « Les musulmans en Inde ont toujours été accusés d’être plus loyaux envers le monde musulman qu’envers l’Inde, et leurs liens sentimentaux supposés avec le Pakistan ont toujours été lus dans le cadre des ressources et des aspirations politiques de l’Islam mondial. Dans les années 80, la droite hindoue s’est particulièrement intéressée au flux de ressource issu du Moyen-Orient musulman au bénéfice des institutions religieuses et éducatives en Inde. Elle en a conclu que ce financement des musulmans indiens devait être surveillé et limité, et qu’il justifiait sa politique controversée de reconversion, surtout parmi les populations rurales et tribales les plus pauvres, prétendument poussées à la conversion par les forces de l’Islam mondial. Des reconversions de ce type ont été entreprises également dans les communautés chrétiennes indiennes et demeurent une plate-forme majeure pour la violence populaire et les stratégies politiques de la droite Hindoues. Lors de ses premières manifestations dans les années 80, cette bataille des conversions s’appuyait sur l’évocation de la puissance et de l’influence des forces des intérêts islamiques globaux , perçus comme les Troyens dissimulés dans le nombre relativement faible de musulmans au sein des communautés indiennes. Ainsi, pour dire les choses crûment, le nombre relativement faible des musulmans en Inde était perçu comme un masque dissimulant le grand nombre de musulmans dans le monde entier. Aujourd’hui cette image d’Islam militant et transnational est devenue presque naturelle dans les discours tenus sur le terrorisme islamique, en particulier depuis le 11-Septembre… » (Arjun Appadurai, Géographie de la colère)

Poético-socio-urbanistique : « Dans l’Inde contemporaine – où l’on estime que 700 millions de personnes n’ont d’autres solution que de déféquer en plein air – seules dix-sept des 3700 grandes et très grandes villes sont équipées d’un système de traitement des eaux usées avant leur rejet final. Un étude portant sur 22 bidonvilles indiens a montré que neuf d’entre eux n’avaient aucune latrine, et que dix autres n’en avaient que dix-neuf pour 102.000 résidents. Le réalisateur Prahad Kakkar, auteur de Bumbay, documentaire sur les toilettes de Bombay, raconta ainsi à un journaliste ébahi que la moitié de la population n’a pas de toilette où chier, alors ils chient dehors. Ça fait cinq millions de personnes. Si elles chient un demi kilo chacune, ça vous fait deux millions et demi de kilos de merde tous les matins… » (Mike Davis, Le pire des mondes possibles)

Économique : « A Mumbai, la politique indienne a ses propres façons de se déployer, comme dans d'autres Etats et région. Dans cette grande cité commerciale, l'histoire de la pureté nationale et de la préparation militaire est, comme toujours, quelque peu éclipsée par les nouvelles de Bollywood ou du cricket. C'est la ville de productions en espèces et en couleur et des innombrables rumeurs sur la mort mystérieuse de Harshad "Big Bull" Mehta, un banquier aux investissements frauduleux ; du moindre fait et gestes des Bachtans, la première famille du cinéma indien ; et de la reprise des poursuites criminelles contre le grand producteur de film et diamantaire Bharat Shah, accusé d'être lié à la mafia - autant d'élément qui nous rappellent qu'à Mumbai tout est soumis au système nerveux de l'argent, de la richesse, du glamour et du style… » (Arjun Appadurai, Géographie de la colère)





De la dette publique

« Le système du crédit public, c'est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l'Europe définitivement pendant l'époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s'installa d'abord en Hollande. La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique. Il n'y a donc pas à s'étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnables.

La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l'accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l'argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu'il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l'usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d'un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation - de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d'un capital tombé du ciel - la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l'agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n'étaient que des associations de spéculateurs privés s'établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu'ils en obtenaient, à même de leur prêter l'argent du public. Aussi l'accumulation de la dette publique n'a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d'Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %%, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu'on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d'échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l'achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l'argent avec lequel la Banque d'Angleterre effectua ses prêts à l'État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d'une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu'à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. Dans le même temps qu'on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque.

Avec les dettes publiques naquit un système de crédit inter­national qui cache souvent une des sources de l'accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C'est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commer­ciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l'étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l'Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l'Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd'hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n'est que du sang d'enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre....»

(Marx, Le Capital)

L'Europe, une passoire bunkerisée ?

« Le Noir, c'est d’abord un amas d’organes librement développés, presque nus : cheveux crépus, nez épaté, lèvres épaisses, figure coupée d’entailles. Il sent mauvais. Il accompagne tout discours de gesticulations désordonnées… » (Mbembe)

La Conférence euro-africaine sur la migration et le développement, réunie ce mardi 26 Novembre à Paris, a adopté un programme de coopération triennal consensuel; consensuel car il s’agit de faire avaler la pilule à la rive sud de la Méditerranée… On y développe le triptyque suivant : organisation de la migration légale, lutte contre l'immigration clandestine et promotion de partenariats de développement, ce qui en langage clair signifie : je me sers en fonction de mes besoins, le rebut humain je vous le laisse et, comme d’hab, je vous file des miettes pour que vous puissiez nourrir tout ça… Depuis la première conférence euro-africaine de Rabat en juillet 2006, « nous sommes passés de la pomme de discorde à la volonté de relever collectivement le défi » des phénomènes migratoires a pu déclaré Hortefeux, l'homme de Vichy, ce qui peut se traduire de la façon suivante : cette fois ci, je vous ai fait avaler collectivement la pomme et les couleuvres qu’elle contient... Soit un « consensus total » sur le programme adopté, c'est-à-dire que le collectif l'a avalé profond, « malgré la diversité des territoires » dont le point commun est de faire partie de la postcolonie, cette « sorte de varenne commerciale pour la chasse aux peaux noires», suivant le mot de Marx. Comme il se doit, qui aurait pu en douter, la mesure la plus spectaculaire, concerne l'immigration irrégulière. Elle se propose de « lutter contre la fraude documentaire » courante dans certains pays africains, en ayant notamment recours à l'informatique et à la biométrie, à savoir une aide humanitaire sous les auspices sécuritaires d'Orwell. Il est aussi proposé de « renforcer le contrôle aux frontières » en aidant à « la création de postes frontières communs ». Voilà comment on conçoit le partenariat de développement au pays de Hortefeux-la-joie ! La conférence préconise, savourez ces merveilleux euphémismes !, d’« améliorer les réadmissions » dans les pays d'origine et de promouvoir les « retours volontaires » par des aides à la réinsertion. Bien sûr, ce volontaire-là rime avec charter et puis quelques défenestrations collatérales ! Pour puiser dans la vache à lait qu'est l'Afrique, en fonction de ces besoins, il sera créé dans les pays d'origine des « agences spécialisées en matière d'emploi » à l'instar du Cigem récemment installé à Bamako et financé par l'Union européenne, c’est ce qui s'appelle avoir l’esprit pratique… Mais qu’on se le dise, tous les affreux crève la dalle du sud n’y seront pas les bienvenus, car il s’agit de privilégier l'accueil de « travailleurs hautement qualifiés » et , ô hypocrisie et quadrature du cercle, tout en « cherchant à prévenir la fuite des cerveaux », si, si c’est possible, puisqu’on vous le dit… Pour ce qui est du lien migration-développement, l’Europe ne sortira pas un radis de ses coffres, la conférence recommande d' « améliorer la protection sociale des migrants » ainsi que de « faciliter la baisse des coûts de leurs transferts de fonds », on le sait Mamadou a du cœur, les bronzés s’aideront entre eux, ils en ont l’habitude… Que pensent les Etats africains de tout ça ? Critique : Le ministre sénégalais de l'Intérieur Cheikh Tidiane Sy avait ainsi déclaré que ce pacte « est perçu comme une volonté des Européens de se bunkériser ». Collaborateur et pragmatique : « Tant qu'il y aura des divergences entre une politique de migration européenne restrictive et les demandes des migrants, les flux d'immigration irrégulière continueront», avait pour sa part déclaré le ministre marocain des Affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri en rappelant que si « l'Europe ne doit pas être une passoire, ses besoins en main d'oeuvre s'élèveront cependant à quelque 30 millions de travailleurs en 2030 ». Dubitatif : le ministre burkinabé des Affaires étrangères Alain Bédouma Yoda avait lui aussi demandé d' « assouplir les conditions d'entrée » en Europe, sous peine de voir les mêmes problèmes perdurer. Objections auxquelles répond, le bonimenteur néo-pétainiste, Brice le magnifique, « l'objectif du pacte, c'est d'éviter une Europe bunker et une Europe passoire », oubliant sans doute que le bunker du Furher, à la fin de la guerre fut une passoire, pour notre part, nous attendons les derniers jours d'Hortefeux…

AFP

La Déclaration universelle des droits de l’Homme n'est qu'une farce !



L’électricité, la nourriture, les médicaments, les soins de santé ; tout a disparu dans la bande de Gaza. Les 7 passages frontaliers sont totalement fermés, sans aucune lueur d'espoir pour leur réouverture.

Israël a encore aggravé ses violations flagrantes des droits de l’homme quand il a bloqué l’entrée dans la bande de Gaza des aides de l'UNRWA.

750.000 bénéficiaires de l’aide de l'UNRWA risquent la famine et le manque de nourriture.
Samedi, les bureaux des Nations Unies ont fermé leurs centres de distribution d'aide alimentaire et 20000 habitants de Gaza sont repartis les mains vides des centres de distribution de nourriture.

Plus d’un million de personnes vivent dans l'obscurité totale depuis 2 jours alors que près de 80% de la bande de Gaza n’a plus d’électricité.

La situation dans la bande de Gaza est en train de changer de «punition collective en un génocide», a déclaré Jamal Al-Khoudari, le membre du Conseil Législatif Palestinien (CLP) et chef du Comité Populaire contre le Siège de Gaza.

Allez-vous les laisser mourir?

Contactez vos élus et demandez-leur d’utiliser tout leur pouvoir politique afin de briser le blocus impose par Israël à Gaza!

Manifestez devant les ambassades israéliennes et égyptiennes dans votre pays et demandez-leur d’ouvrir les frontières!


Arretons cela avant qu’il ne soit trop tard!


ETAT DES LIEUX ACTUEL :

Dans la bande de Gaza, les Palestiniens sont soumis à un siège médiéval et sont oubliés par la communauté internationale. Les frontières sont toujours fermées et seul un nombre limité de marchandises entrent dans la bande de Gaza, nombre déterminé par l'occupant sioniste, Israël.

- Environ 80% de la population de Gaza vit sous le seuil de pauvreté.

- 1.100.000 personnes dépendent des aides humanitaires fournies par l'UNRWA et des organisations arabes, islamiques et étrangères.

- Le taux de chômage atteint 65%

- 60% des enfants de Gaza souffrent de malnutrition.

- Environ 97% des usines et des ateliers ont cessé de travailler, en particulier 3900 usines.

- Le revenu par personne est de 650 $ (443 Euros) par an et de 2 $ (1.36 Euros) par jour.

- La liberté de circulation entre la bande de Gaza et la Cisjordanie, Jérusalem et le monde extérieur est bloquée.

- 267 personnes sont mortes soit parce qu’elles ont été empêchées d’aller se faire soigner à l’étranger, soit par manque de médicaments.

- Près de 40% des victimes du siège sont des enfants.

- Environ 150 sortes de médicaments ne sont pas disponibles dans la bande de Gaza.

- La seule usine de fabrication de médicaments est arrêtée en raison de la pénurie de matières premières.

- Plus de 1500 cargaisons et containers de matières premières sont détenus dans les ports israéliens, en gardant à l'esprit qu'ils ont été importés à travers des mesures légales.

- Les projets de construction et de développement des hôpitaux, des cliniques et d’établissements éducatifs sont suspendus!


Source : Free Gaza Movement

Contact :

A Gaza (en anglais) : freegaza.ps@gmail.com

En France : contact@ism-france.org

Voir aussi

De la Postcolonie

Hommage spécial à Eric Zemmour, grand mimile du PAF et aux obomaniaques tartufes d'Europe...

« Le texte sur l’Afrique subsaharienne se déploie presque toujours dans le cadre (ou à la lisière) d’un méta-texte sur l’animal ou, précisément, sur la bête, son expérience, son monde, son spectacle. Or, qu’est ce qu’un animal dans l’entendement occidental sinon cette chose qui vit une certaine pulsion et qui, en comparaison, avec l’humain, toujours apparaît sous le signe de l’incomplétude. Dans ce méta-texte, le cours de la vie des Africains s’inscrit sous un double signe. D’abord celui de l’étrangeté et du monstrueux, de ce qui, tout en ouvrant devant nous une profondeur attirante, ne cesse de se dérober à nous et de nous échapper. L’on s’efforce par conséquent d’en découvrir le statut. Pour y parvenir, l’on procède comme s’il fallait d’abord sortir de notre univers de sens. L'Afrique ne doit-elle pas être saisie pour ce qu’elle est : une entité dont le propre est d’avoir une racine avec la brutalité absolue, l’emportement sexuel et la mort ? Mais l’animal n’est pas seulement l’Autre absolu. C’est la raison pour laquelle l’autre signe sous lequel est inscrit le cours de la vie des Africains est celui de l’intimité. Dans ce dernier cas, l’on fait comme si, bien que possédant une structure auto-référée qui le rapproche plus de l’être-animal que de l’être-humain, l’Africain appartiendrait, jusqu’à un certain point, à un monde qui ne nous est pas impénétrable. Au fond, il nous est familier. Nous pouvons en rendre compte de la même manière que nous pouvons comprendre la vie psychique de la bête. Nous pouvons même, à travers un procès de domestication et de dressage, conduire l’Africain à une vie humaine finalisée. Dans cette perspective, l’Afrique est un objet d’expérimentation… »

(Achille Mbembe, De la postcolonie :essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine )

Lettre de Freud


Vienne, février 1930

A l'attention de Chaim Koffler

Monsieur le Docteur,

Je ne peux pas faire ce que vous souhaitez. Ma réticence à intéresser le public à ma personnalité est insurmontable et les circonstances critiques actuelles ne me semblent pas du tout y inciter. Qui veut influencer le grand nombre doit avoir quelque chose de retentissant et d’enthousiaste à lui dire, et cela, mon jugement réservé sur le sionisme ne le permet pas. J’ai assurément les meilleurs sentiments de sympathie pour des efforts librement consentis, je suis fier de notre université de Jérusalem et je me réjouis de la prospérité des établissements de nos colons.

Mais, d’un autre côté, je ne crois pas que la Palestine puisse jamais devenir un Etat juif ni que le monde chrétien comme le monde islamique puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde des juifs. Il m’aurait semblé plus avisé de fonder une patrie juive sur un sol historiquement non chargé ; certes, je sais que, pour un dessein aussi rationnel, jamais on n’aurait pu susciter l’exaltation des masses ni la coopération des riches.

Je concède aussi, avec regret, que le fanatisme peu réaliste de nos compatriotes porte sa part de responsabilité dans l’éveil de la méfiance des Arabes.

Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays.

Jugez vous-même si, avec un point de vue aussi critique, je suis la personne qu’il faut pour jouer le rôle de consolateur d’un peuple ébranlé par un espoir injustifié.

Freud

Belgian pétaudière !

Le gouvernement fédéral belge, accouché aux forceps et tard venu - dix mois tout de même!, est un mouton à cinq pattes aussi peu viable qu'ingérable. Pour le rapport de force : trois petites pattes francophones et deux pattes flamandes bien en chair. Pentapode du pouvoir exécutif aussi asymétrique qu'indépendant, aussi asynchrone qu'antagoniste. Antagoniste sur tous les plans : linguistique, idéologique et humain puisque les élites qui tentent de gouverner l’Ubuland du nord, dans lequel même le dysfonctionnement est fonctionnel, n'ont de cesse de s'étriper, se bouffer la gueule, se tirer dans les pattes. Il n'est qu'à voir ce qui se passe en RDC où un conflit public est ouvert entre Karel De Gucht, ministre (flamand) des Affaires étrangères et Charles Michel, héritier et ministre (francophone) de la Coopération au développement. Et pendant ce joyeux étripage symbolique, les Congolais vivent une tragédie, bien réelle, à l'est du pays. Tragédie, continuité historique oblige, inscrite même dans le concept de postcolonie, à savoir des « sociétés récemment sorties de l’expérience que fut la colonisation, celle-ci devant être considérée comme une relation de violence par excellence... » (Achille Mbembe). La politique de migration et d'asile est à l'avenant. La flamande Annemie Turtelboom, notre Hortefeux à nous, pour qui l'enfermement de mineurs ne viole pas la Convention des droits de l'Enfant (sic), y expose son savoir faire, où le médiocre se marrie au tendancieux, sous les quolibets stériles du PS et d'Ecolo (gauche francophone), tout cela au détriment des sans papier bien entendu. Et pour couronner l'ensemble, on a à l'avant poste Yves Leterme, Premier ministre, et donc chef d'Etat en Belgique, qui est plus gris et plus quelconque que ses costards, qui est aussi incompétent que ruiné... Le gouvernement fédéral, à la lumière de ce qui précède, n’est qu’un machin qui navigue à vue, un bidule sans âme et sans efficacité, même si la gestion dans l’urgence de la crise financière et bancaire a pu donner le change pendant quelques jours - il fallait sauver les soldats Fortis et Dexia ! Tandis que Dexia secoure financièrement les colonies en territoires occupés... Le belge, lui, belle au bois dormant, sans bois et sans beauté, est un éternel endormi qui s' accommode de tout ; vous n'imaginez pas à quel point il s'en tamponne des frasques de l'élite ! Tout en bas de l'échelle, l'Indigène belgicain, qu'il soit d'origine marocaine, turque ou congolaise, lui, hésite entre l'implosion identitaire (voie royale vers l'asile ou la prison), l'exil intérieur dans les territoires éthérés, et sous contrôle, du religieux ou la fuite en avant du rhobzisme... Quant aux syndicats - au pays, qui compte le plus haut taux de syndicalisation au monde et où l'on a inventé la grève générale !-, ils hésitent entre état comateux et léthargie. Le francophone, quant à lui, est l'éternel mari dostoïevskien, le cocu magnifique du grand marchandage électoral, puisque les néerlandophones du pays, à savoir 63% de la population, se sont attribués les postes-clés : Premier ministre, ministres des affaires étrangères, de l'intérieur, de la défense, de la justice, de la politique de migration et d'asile... Dix mois pour cela ! Le « compromis » et la « coalition » gouvernementale, vaches sacrées d'ici, sont le mal belge qui affecte le pouvoir à tous les niveaux. Ce mal résulte du vote à la proportionnelle, car il n'est pas la panacée dont rêvent certains Français, qui garantit aux partis traditionnels la pérennité de leur présence au gouvernement, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent. La « particratie »* est l'autre mal. Elle sévit au sein même du gouvernement, puisque les présidents de parti sont les « belles-mères » qui tirent les ficelles de celui-ci. Par exemple, ce sont ces dernières qui désignent les ministres, leurs ministres. Ces ministres, dociles à la discipline de parti, leurs sont fidèles bien plus qu'ils ne le sont au gouvernement. Bien sûr, pour ne fâcher personne, le gâteau est bien partagé, chaque parti de la coalition a son « vice-premier ministre », le plus souvent un vieux routier du politique, qui fait office de concierge auprès de la belle-mère. On voit donc que la politique belge est une vaste histoire de famille ; où la famille est en état de décomposition avancée.... Et, dans un contexte pareil, on voudrait que j'ai une identité pacifiée !

* Chacun des partis traditionnels correspond à un pilier, c'est-à-dire à une force verticale qui traverse de part en part le corps social, via des mutuelles, des banques, des syndicats, des journaux, des entreprises publiques en tous genres (intercommunales, holdings, compagnies d'assurance...), des unions professionnelles...


De la misère petite-bourgeoise

«La misère petite-bourgeoise n'inspire pas spontanément la sympathie, la compassion ou l'indignation que suscitent les grandes rigueurs de la condition prolétarienne ou sous-prolétarienne. Sans doute parce que les aspirations qui sont au principe des insatisfactions, des désillusions et des souffrances du petit-bourgeois, victime par excellence de la violence symbolique, semblent toujours devoir quelque chose à la complicité de celui qui les subit et aux désirs mystifiés, extorqués, aliénés, par lesquels, incarnation moderne de l' Héautontimoroumenos, il conspire à son propre malheur. En s'engageant dans des projets souvent trop grands pour lui, parce que mesurés à ses prétentions plus qu'à ses possibilités, il s'enferme lui-même dans des contraintes impossibles, sans autre recours que de faire face, au prix d'une tension extraordinaire, aux conséquences de ses choix, en même temps que de travailler à se contenter, comme on dit, de ce que les sanctions du réel ont accordé à ses attentes: il pourra ainsi passer toute une vie à s'efforcer de justifier, à ses propres yeux et aux yeux de ses proches, les achats ratés, les démarches malheureuses, les contrats léonins ou, sur un autre terrain privilégié de ses investissements, celui de l'éducation, les échecs et les demi-réussites, ou, pire, les succès trompeurs conduisant à des impasses royales, celles que l'École réserve souvent à ses élus et dont la plus remarquable est sans doute la carrière professorale elle-même, vouée au déclin structural. Ce «peuple» à la fois mesquin et triomphant n'a rien qui flatte l'illusion populiste et, trop proche et trop lointain, il attire les sarcasmes ou la réprobation des essayistes qui lui reprochent à la fois son « embourgeoisement» et l'échec de ses efforts pour accéder aux « libertés» bourgeoises, condamnant indissociablement ses aspirations mystifiées et son incapacité à leur apporter autre chose que des satisfactions aussi trompeuses que dérisoires; bref, tout ce que condense la dénonciation du « mythe pavillonnaire » ou le discours condescendant sur la « société de consommation» dont certains « philosophes» ou «sociologues» mal socio-analysés se sont fait une spécialité. Et pourtant, parce qu'il s'est trouvé entraîné à vivre au-dessus de ses moyens, à crédit, il découvre, presque aussi douloureusement que les travailleurs de l'industrie en d'autres temps, les rigueurs de la nécessité économique, notamment à travers les sanctions de la banque, dont il avait attendu des miracles. C'est sans doute ce qui explique que, bien qu'il soit, pour une part, le produit d'un libéralisme visant à l'attacher à l'ordre établi par les liens de la propriété, il continue à faire crédit, dans ses votes, aux partis qui se réclament du socialisme. Grand bénéficiaire apparent du processus général d'« embourgeoisement », il est enchaîné par le crédit à une maison souvent devenue invendable, quand il n'est pas dans l'incapacité d'assumer les charges et les engagements, en matière de style de vie notamment, qui étaient tacitement inscrits dans un choix initial souvent obscur à lui-même. « Tout n'est pas contractuel dans le contrat », disait Durkheim. La formule ne s'applique jamais aussi bien qu'à l'achat d'une maison où se trouve souvent engagé, implicitement, tout le plan d'une vie et d'un style de vie. Si l'acte de signature est si angoissant, c'est qu'il a toujours quelque chose de fatal: celui qui signe le contrat s'assigne une destinée en grande partie inconnue et, tel Œdipe, déclenche un univers de conséquences cachées (notamment par l'action du vendeur), celles qui sont inscrites dans le réseau des règles juridiques auxquelles le contrat fait référence et dont le signataire n'a pas conscience, et aussi toutes celles qu'il se refuse de voir, avec la complicité du vendeur: ces dernières se situent moins, contrairement à ses craintes, du côté des « vices cachés» du produit que dans les engagements implicites qu'il a souscrits, et qu'il lui faudra acquitter jusqu'au bout, c'est-à-dire bien au-delà de la dernière échéance de la dernière traite...»

(Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l'économie)

Hybridion !

J'ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C'est un héritage de mon père. En ma possession il s'est entièrement développé ; avant il était plus agneau que chat. Maintenant il est à moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l'agneau la taille et la forme ; de tous deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne ; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l'atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune sa promenade favorite est la gouttière du toit. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l'affût devant le poulailler, mais il n'a jamais commis d'assassinat.

Je le nourris avec du lait ; c'est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d'animal de proie. Naturellement, c'est un vrai spectacle pour les enfants. L'heure de la visite est le dimanche matin. Je m'assieds avec l'animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m'entourent.

On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : Pourquoi il n'y a qu'un seul animal de cette sorte, pourquoi c'est moi son maître et non pas un autre, s'il y a eu avant un animal semblable et qu'arrivera-t-il après sa mort, s'il ne se sent pas seul, pourquoi il n'a pas d'enfants, comment il s'appelle, etc. Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats ; une fois ils ont été jusqu'à amener deux agneaux. Contre leurs espérances, il n'y a pas eu de scènes de reconnaissance. Les animaux se regardèrent avec douceur de leurs yeux d'animaux, et ils s'acceptèrent mutuellement comme un fait divin. Sur mes genoux l'animal ignore la crainte et l'instinct de poursuite. Blotti contre moi, c'est ainsi qu'il se sent le mieux. Il s'attache à la famille qui l'a élevé. Cette fidélité n'est pas extraordinaire : c'est l'instinct naturel d'un animal qui, ayant sur la terre d'innombrables liens politiques, n'en a pas un seul consanguin, et pour qui l'appui qu'il a trouvé chez nous est sacré.

Quelquefois je dois rire quand il renifle autour de moi, quand il s'emmêle dans mes jambes et ne veut pas s'éloigner de moi. Comme s'il n'avait pas assez d'être chat et agneau, il veut être chien. Une fois - ceci arrive à tout le monde - je ne voyais pas le moyen de sortir de difficultés économiques, j'en étais au point d'en finir avec tout. Cette idée en tête je me balançais dans le fauteuil de ma chambre, l'animal sur mes genoux ; j'ai pensé à baisser les yeux et j'ai vu des larmes qui gouttaient dans ses grandes moustaches. Etaient-ce les siennes ou les miennes ? Ce chat à l'âme d'agneau a-t-il l'orgueil d'un homme ? Je n'ai pas hérité gros de mon père, mais ce legs vaut la peine qu'on en prenne soin.

Il a l'inquiétude des deux, celle du chat et celle de l'agneau, bien qu'elles soient très différentes. C'est pourquoi il est mal à l'aise dans sa peau. Quelquefois il saute vers le fauteuil, il appuie sur les pattes de devant contre mon épaule et il approche son museau de mon oreille. C'est comme s'il me parlait, et, en fait, il tourne la tête et me regarde avec déférence pour observer l'effet de sa communication. Pour lui faire plaisir je fais comme si je l'avais compris et je bouge la tête. Alors il saute à terre et bondit autour de moi.

Peut-être que le couteau du boucher serait une rédemption pour cet animal, mais il représente mon héritage, et je dois la lui refuser. C'est pour cela qu'il faudra attendre jusqu'à mon dernier soupir, bien qu'il me regarde parfois avec des yeux humains, raisonnables, qui m'inciteraient à l'acte raisonnable.

Franz Kafka

Les monuments coloniaux : lieux de mémoire contestés

Exposé dans le cadre du CADTM de Bambi Ceuppens, le 27 septembre 2008

Le 12 décembre 2004, la Presse Canadienne titrait : “La statue de la reine Victoria à Québec pourrait retrouver sa tête.” La statue de bronze de la reine Victoria, érigée à Québec, l’ancienne capitale, en 1897 à l’occasion du soixantième anniversaire de son couronnement, avait été dynamitée le 12 juillet 1963, probablement par des nationalistes du Front de Libération du Québec. En 2008, lors des préparatifs du 400ème anniversaire de la plus ancienne ville du Canada, des pressions s’exercent pour restaurer la statue. François Marchand, ancien conseiller municipal de Québec et promoteur de la réhabilitation, souligne qu’il n’est ni un partisan du FLQ ni un monarchiste et qu’il ne s’agit donc pas d’un geste politique : “Le régime britannique fait partie de notre histoire et je pense que nous sommes suffisamment matures aujourd'hui pour le reconnaître et le commémorer”. Denis Angers, responsable des festivités, est du même avis : « Nous sommes le produit de tout ce que nous avons été. Le meilleur, le pire, le drôle, et le triste. La reine Victoria a été notre souveraine durant 64 ans, le plus long règne de l'histoire britannique. Alors pourquoi pas?"

Selon le Mouvement de Libération Nationale du Québec il s’agit ni plus ni moins que d’une odieuse provocation, parce que la reine Victoria est le symbole du colonialisme britannique et de ses pires atrocités qui firent souffrir Québécois et Métis du Canada. Hélas je n’ai pas réussi à savoir si entre-temps la statue a été restaurée et replacée. Depuis l’attentat, elle se trouvait dans l’exposition permanente du Musée de la civilisation, dans la section « Mémoire refoulée » (je n’invente rien), tandis que la tête s’était retrouvée dans la « Réserve muséale de la Capitale nationale ». Au cours de restaurations antérieures, il était apparu impossible de réunir la tête et les épaules, très endommagées, parce que des morceaux manquaient. Murielle Doyle, directrice du Centre de conservation de Québec, estime que la statue est impossible à restaurer et qu’il vaudrait mieux en faire une copie.

Les nationalistes québecois grâce à qui la reine Victoria a perdu la tête s’inscrivent dans une longue tradition. Au cours de années ‘20 du siècle dernier, des nationalistes irlandais firent sauter une statue du roi Guillaume III. En 1937 ils dynamitaient un monument commémoratif du roi Georges II. L’action la plus spectaculaire eut lieu en 1966 lorsqu’ils firent sauter une colonne supportant la statue du général Horatio Nelson en plein centre de Dublin. Par miracle il n’y eut pas de victimes et seul le monument fur endommagé. En 2005 on commémorait le 200ème anniversaire de la victoire de Nelson sur les Français à l’issue de la bataille de Trafalgar, où il perdit la vie, et la tête de la statue fut exposée aux Archives de la ville de Dublin, non loin de la colonne disparue.

Cette iconoclastie cadre parfaitement avec une longue tradition. Lorsque les premiers protestants témoignèrent leur dégoût de l’Eglise catholique, trop éloignée du christianisme originel, ils détruisirent des statues de Dieu et de ses saints (qu’ils ne reconnaissaient d’ailleurs pas comme tels). Quelquefois ce furent non seulement des statues mais des bâtiments entiers qui durent y passer. Le 5 novembre, les Britanniques se remémorent qu’en 1605 des révolutionnaires catholiques voulurent faire sauter le Parlement. En 1793 des Liégeois détruisirent la cathédrale Saint-Lambert, l’une des premières et des plus grandes cathédrales gothiques d’Europe après Notre-Dame de Paris. Une telle pulsion destructrice n’est d’ailleurs pas toujours inspirée par la seule religion. Les Liégeois ont indéniablement été inspirés par les révolutionnaires français détruisant la Bastille et il va sans dire que les nationalistes ont aussi dû se montrer à la hauteur de leur réputation.

Dans l’introduction du catalogue « Iconoclash », l’anthropologue français Bruno Latour souligne que l’iconoclasme occidental peut se ramener au concept d’acheiropoiétè : l’idée que quelqu’un ou quelque chose doit sa valeur à ne pas être faite de la main de l’homme. C’est dans ce contexte que le mot « manipulation » (manus étant le terme latin pour main) a acquis une connotation négative qu’il n’avait pas à l’origine, alors que l’un des éléments déterminants de la culture est précisément que l’homme, en tant qu’être de culture, crée des objets. Les iconoclastes s’attaquant aux images ne le font pas tous parce qu’ils contestent aux autres le droit de représenter des personnes ou des dieux spécifiques, mais on peut avancer avec quelque certitude qu’ils le font tous afin de condamner les idées que représentent ces images, créées par des hommes. Souvent ils témoignent moins de leur dégoût des personnages représentés que des personnes qui les ont créés ou qui les perpétuent, en tant que symboles d’idées qu’ils rejettent.

Au sens le plus général un symbole est quelque chose qui figure ou évoque autre chose. Comme les symboles sont forgés par des personnes, ils n’ont pas de signification unique, universelle ; ils n’ont que la signification que les gens leur donnent. Ces significations peuvent varier en fonction du point de vue de l’auteur, à savoir le commanditaire de l’image, son créateur effectif et le public. L’iconoclasme renvoie précisément à un conflit sur les significations. La contestation à propos de la main tranchée d’un Congolais représenté dans un monument de Léopold II à Ostende en est un parfait exemple : dans les discussions quant à savoir si cette main doit être replacée ou non, il ne s’agit pas seulement de la confrontation entre un argument juridique (oui) et un argument moral (non), mais également entre deux arguments moraux (oui ou non). Ces dernières années, en Belgique, à Bruxelles, en Flandre et en Wallonie, des monuments publics et des stèles commémoratives ont fait l’objet d’actions de protestation, la plupart ludiques, afin de dénoncer certains aspects du passé colonial belge. A cet égard les statues de Léopold II sont une cible privilégiée. Pourquoi Léopold II ? Pour commencer, la connaissance de la mémoire publique des Belges quant à leur passé colonial peut se résumer à trois sortes de « monuments » au sens propre et figuré du mot : Léopold II, Tintin au Congo et le Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC) à Tervuren. Des trois, Léopold II semble être la cible préférée parce qu’il représente les pages les plus sombres de l’histoire de la colonisation belge du Congo. Mais on peut dire aussi qu’il est une cible facile. D’abord, ses exploits dans l’Etat indépendant du Congo rejettent dans l’ombre tout ce qui s’est passé ensuite au Congo belge, ce qui fait de lui un fusible tout trouvé : car si Léopold II gérait son Etat indépendant en tant que possession privée, par contre le Congo belge était dirigé par l’Etat belge, via un parlement démocratiquement élu. Et si nous, citoyens belges, ne portons aucune responsabilité pour ce que Léopold II a fait dans son Etat indépendant, par contre nous sommes bien les héritiers de la gestion belge au Congo belge. On est à l’abri dans l’ombre de Léopold II parce que cette ombre est si grande qu’elle détourne l’attention de tout ce qui n’allait pas au Congo belge. Léopold a posé une norme de cruauté que personne ne peut égaler. Geert Van Istendael peut bien écrire que Missions et Société (Générale) au Congo belge étaient, comparées à la gestion de terreur de Léopold II, une bénédiction pour la population locale (1993 – 1930). De telles analyses ne nous disent rien du régime colonial en soi parce que nous sommes tous, comparés à Léopold II, des saints ou au moins des demi-saints.

Nous pouvons aussi nous demander pourquoi les Belges s’indignent manifestement avec plus de facilité à propos des Congolais qui perdaient la vie il y a plus de cent ans dans l’Etat indépendant du Congo, qu’à propos des millions de Congolais morts au cours de la dernière décennie, dans le plus sanglant des conflits depuis la deuxième guerre mondiale, et à propos des milliers de Congolais dont la vie ou la santé est actuellement menacée et dont la vie pourrait encore être sauvée, alors que pour les victimes de Léopold II, il n’y a plus rien à faire.

La dévolution de l’Etat indépendant du Congo à l’Etat belge en 1908 n’est pas commémorée cette année. Toute l’année 2008 se trouve sous le signe de l’Expo ’58, un thème plus léger et plus sûr qui fait l’objet de toute une nostalgie, étant entendu qu’on ne prête pas trop d’attention à l’exhibition de sujets congolais lors de cette Exposition universelle. Et les multiples projets commémoratifs empreints de nostalgie ne permettent guère d’apprendre quoi que ce soit à ce propos. Et s’il y a si peu d’intérêt en Belgique pour le passé colonial, si la connaissance de ce passé se limite à peu près à trois monuments, Léopold II, Tintin au Congo et le MRAC, serait-il possible que l’attention portée à Léopold II a moins à voir avec un débat public sur le passé colonial qu’avec l’avenir de la Belgique ? Que Léopold II fait l’objet d’actions publiques moins à cause de ce qu’il a perpétré dans « son » Congo qu’à cause du fait qu’ayant été roi, il est vu comme un symbole de la monarchie belge et donc de la Belgique en tant que telle ? Serait-il possible que certains activistes soient plus préoccupés des futures relations entre Flamands et francophones que par les anciennes relations entre Belges et Congolais ?

En tout cas il apparaît que la plupart des actions autour des monuments coloniaux publics en Belgique sont portées par des acteurs belges « blancs » et que peu de Congolais y sont impliqués. Il est vrai que les Congolais rendent hommage chaque année aux tombes de leurs compatriotes qui ont laissé leur vie à l’exposition universelle de 1897. Mais cette commémoration annuelle ne suscite guère d’intérêt auprès des Belges « blancs » ou des médias belges. Et pourtant le passé colonial est en première instance un passé partagé des Belges et des Congolais. Il est intéressant d’étudier les différentes manières dont les Congolais cohabitent avec leurs statues coloniales dans l’espace public.

Le 2 février 2005, à la veille du vernissage de l’exposition « La mémoire du Congo » au MRAC à Tervuren, le ministre congolais de la culture, Christophe Muzungu, réinstalle le monument équestre de Léopold II au centre de Kinshasa; cette nouvelle fait les titres de presque tous les journaux belges. Quant à la nouvelle que le ministre, après les protestations de Kinois, fait presque illico retourner la statue à l’Institut des Musées nationaux du Congo, elle est beaucoup moins présente dans cette même presse.

Lors d’un entretien récent avec Johan Lagae et Christine Dupont, l’historien congolais Jacob Sabakinu précise le contexte. Il souligne que dès 1991-1992 la commission socioculturelle de la Conférence nationale avait décidé de réinstaller de vieux monuments coloniaux à leur emplacement d’origine et de rebaptiser places et rues, afin de réhabiliter l’histoire précoloniale, coloniale et postcoloniale. Malgré les critiques émises contre le travail de cette Commission par le gouvernement suivant du président Kabila, le gouverneur de Kinshasa, Théophile Mbemba, réunit une commission culturelle dans le cadre d’un plan d’urbanisation de la ville. Cette commission culturelle était composée d’historiens (parmi lesquels Sabakinu) et d’architectes de l’Académie des Beaux-Arts. S’inspirant des décisions prises par la Conférence nationale, cette commission proposa de rebaptiser les places publiques et les rues et de réinstaller les vieux monuments à leur emplacement initial. Sabakinu défend ces propositions, soulignant que “sans référence à la mémoire, un peuple n’existe pas” et que “le devoir de mémoire est une nécessité pour des nations qui aspirent à un développement durable.”

Lors d’un colloque qui s’est tenu en janvier de cette année au Centre d’Etudes et de Documentation fédéral (CEGES-SOMA) sur la mémoire sociale des anciens coloniaux, après l’intervention de Donatien Dibwe dia Mwembu, de l’Université de Lubumbashi, qui étudie la mémoire sociale des habitants sur l’histoire de leur ville, certains chercheurs belges marquèrent leur surprise devant les idées nuancées de ces habitants, selon Dibwe, quant à l’aspect colonial de cette histoire. Peut-être cette réaction nous parle-t-elle surtout des préjugés de certains chercheurs qui semblent penser que les Congolais ont l’esprit vengeur ou irrationnel. Mais l’exemple du Québec et de l’Irlande semble indiquer que des pays ou régions qui se considèrent comme anciens colonisés, occupés, etc. peuvent plus facilement donner une place à leur passé que les pays ou régions responsables de cette colonisation, occupation, etc. Il semble plus aisé pour les colonisés de se souvenir des souffrances qui leur furent infligées et de les situer que pour les anciens coloniaux auteurs de ces souffrances. Les ex-colonisés peuvent transformer les monuments coloniaux érigés à la gloire de la colonisation en monuments commémorant leurs souffrances. Les Congolais ne détruisent pas le patrimoine colonial parce qu’il a été conçu par les Belges, ils veulent le conserver parce que, à l’exception des statues, il a été créé par des Congolais. Le long de la voie ferrée Kinshasa-Matadi, les Belges ont érigé une statue pour commémorer la construction de cette voie qui a coûté la vie à beaucoup de Congolais, avec l’inscription : “Le chemin de fer les libéra du portage”. Parole venant de gens qui se faisaient porter par les Africains dans un tipoi au lieu de se servir de leurs pieds, comme ces mêmes Africains, et qui sacrifièrent littéralement des vies humaines pour permettre ce chemin de fer … J’ignore si cette statue s’y trouve toujours. Mais en nos temps postcoloniaux et jusqu’à nouvel ordre, cette inscription est toujours parlante en soi, et ne nécessite guère de commentaires.

Il est évident que la Belgique n’est pas le Congo et que le patrimoine colonial, places, rues, etc. baptisées d’après des figures du passé colonial belge, occupent ici, au sens littéral comme au sens figuré, une autre place. Manifestement les gens gèrent plus facilement le sentiment d’avoir dû subir une certaine période ou situation sans l’avoir choisie, que le sentiment de prendre conscience, après coup, que d’autres les considèrent comme des colonisateurs, des auteurs de violences ou quoi que ce soit du même style. Tandis qu’en Belgique le débat sur le passé colonial est absent, que le 100ème anniversaire de la dévolution du Congo passe dans le silence et que le débat existant se limite à des actions autour de quelques monuments coloniaux, les Congolais, comme les Dublinois et les Québecois, inscrivent le débat sur les vieux monuments associés aux colonisateurs ou aux occupants dans un cadre plus vaste portant sur l’ensemble de leur histoire. En Belgique nous devons encore franchir le pas entre un débat sur des monuments coloniaux et un débat sur le lieu de ces monuments coloniaux au sein d’un cadre plus large, celui du passé colonial en tant que tel d’une part, et des relations actuelles entre Belgique et Congo ainsi que des relations entre Belges et Congolais ici en Belgique d’autre part.

Aujourd’hui en Belgique, les Congolais constituent la troisième minorité non européenne après les Marocains et les Turcs, mais ils restent largement invisibles. Dans les débats publics, le terme contestable d’allochtones est quelquefois étendu des Marocains et Turcs aux Africains subsahariens en général, mais contrairement aux pays voisins comme la France, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, les Burundais, Congolais et Rwandais ne sont pas considérés ici comme les immigrants postcoloniaux qu’ils sont de fait. Contrairement aux pays qui nous entourent, les cultures de nos anciens mandats et colonies n’ont guère eu d’influence sur les cultures belges. Alors que les livres de cuisine de l’époque victorienne présentaient déjà comme allant de soi des plats au curry et que le poulet tikka masala a remplacé le fish-and-chips au Royaume-Uni comme plat populaire par excellence, la colonisation léopoldienne et belge de pays centrafricains n’a pratiquement laissé aucune trace chez nous. La musique congolaise est renommée partout, sauf en Belgique. Cette situation contribue à l’invisibilité des Congolais en Belgique et à leur absence des débats sur le passé colonial. Quand les Belges excluent les Congolais de cette discussion ou du moins négligent de les inviter à participer, les réduisant ainsi à un sujet de discussion plutôt que de les considérer comme des partenaires de débat, ne répètent-ils pas une fois encore le passé colonial ? Il est bon de sonder ses reins et son cœur, mais le nombrilisme est une forme d’égocentrisme qui profite davantage aux gens qui récitent leur mea culpa qu’à ceux vis à vis desquels ils veulent s’excuser.

En 1998, alors que la France et les Etats-Unis commémoraient le 150ème anniversaire de l’esclavage, beaucoup de Français d’origine antillaise ont déploré que les commémorations soient placées sous le signe de l’abolition, pour la plus grande gloire et le plus grand honneur des abolitionnistes français, et non sous le signe des Africains que les Français avaient sans vergogne réduits en esclavage. L’an dernier également, à l’occasion du 100ème anniversaire de l’abolition de la traite des esclaves en Grande-Bretagne, l’accent a plutôt porté sur les actions héroïques des abolitionnistes européens que sur les souffrances. Par contre, les anniversaires des soulèvements d’esclaves africains eux-mêmes et le centième anniversaire de la révolte de 1897 des esclaves d’Haïti (Saint-Domingue) la première nation moderne fondée par des esclaves qui l’avaient emporté sur leurs maîtres, ces anniversaires sont passés dans un silence international. La France n’a voulu reconnaître l’indépendance de sa colonie qu’en échange de quelque malheureux 150 millions de francs (ramenés plus tard à la moitié) ; elle voulait par là punir ses anciens esclaves d’avoir osé s’approprier les valeurs de la Révolution française en exigeant leur liberté.

L’historien haïtien Michel-Rolph Trouillot cite dans son fameux livre “Silencing the Past : Power and the Production of History” une entrevue où l’ancien président Jacques Chirac déniait de but en blanc qu’Haïti ait jamais été une colonie française, comme si admettre ce fait ne cadrait pas avec l’image de la France comme pays qui offre la liberté à « ses » esclaves et peuples colonisés, alors même qu’ils se sont battus pour cette liberté. Trouillot ajoute que même l’éminent historien Eric Hobsbawm, que personne n’a jamais accusé de racisme, n’évoque pas la révolution haïtienne dans sa célèbre étude « The Age of Revolutions ». Pas mal d’Européens, lorsqu’ils essaient d’étudier leur passé esclavagiste ou colonisateur, ont tendance à se placer eux-mêmes sous les feux de la rampe.

Si l’on en croit certains survols belges de l’histoire coloniale, il y a eu d’abord Léopold II, le visionnaire qui offrit une colonie à la Belgique et en passant délivra les Congolais des prétendus marchands d’esclaves arabes, et ensuite Jef Van Bilsen, tout aussi visionnaire, et auteur d’un plan pour l’indépendance congolaise. Ce genre de récit réduit les Congolais au rôle de figurants dans leur propre histoire. Après s’être emparés de leur pays, voilà que les Belges s’approprient l’histoire des Congolais, en restreignant les événements à de l’histoire coloniale belge, sans voir qu’il s’agit aussi et avant tout de l’histoire du Congo.

Aucune histoire ne se réduit à une description de la lutte entre les bons et les mauvais, auteurs perfides et victimes innocentes. Depuis la publication du livre du journaliste américain Adam Hochschild, Edmund Dene Morel est considéré comme le héros ultime, le petit homme qui se dressa contre Léopold II au nom des Congolais et en sortit victorieux. Ce faisant, Hochschild néglige sciemment (car il ne le sait que trop bien) que Morel, aussi fougueusement qu’il avait combattu Léopold II, mais avec moins de succès, lança plus tard une action de protestation internationale contre la présence en Rhénanie de troupes coloniales françaises d’Afrique du Nord après la première guerre mondiale. Il décrivait la « race » africaine (sans distinguer Africains du Nord et Africains subsahariens) comme étant la plus développée sexuellement. Les recrues, affirmait-il, venaient de tribus qui vivaient encore à un stade primitif. Leurs femmes ne les avaient pas accompagnés et comme ils étaient sexuellement sans pudeur et incapables de contrôle, ils constituaient un danger pour toutes les femmes et fillettes, qu’ils risquaient de violer. Selon Morel ces femmes tomberaient immanquablement malades après de tels viols parce que tous les « nègres » (« negroes ») avaient la syphilis et qu’en outre tout viol d’une femme « blanche » par un « nègre » (« negro ») entraînerait, pour des raison physiologiques connues, de graves blessures pouvant même entraîner la mort.

Le racisme de Morel vis à vis de la présence de soldats africains en Europe est tout aussi indiscutable que les atrocités perpétrées contre les Congolais dans l’Etat indépendant du Congo, actes contre lesquels il avait protesté. Quiconque aurait l’idée de remplacer les statues de Léopold II par des statues de Morel serait sûr de se heurter aux actions de protestation d’Africains bien informés. Et néanmoins, Morel constitue un bon symbole de la période léopoldienne, bien plus complexe que les habituels récits de barbarie ne nous le laissent croire, précisément parce qu’il n’était aucunement le chevalier blanc que dépeint Hochschild, mais un personnage infiniment plus complexe. Il serait faux de réduite la période léopoldienne aux atrocités perpétrées contre les Congolais. Léopold II a jeté les bases de l’organisation d’un état colonial, largement reprises par la Belgique en 1908, y compris la prétendue « politique indigène ». Le Congo belge est l’héritier direct de l’Etat indépendant du Congo. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y avait moins de ségrégation raciale avant 1908 que par après, et les Africains pouvaient plus facilement faire carrière dans l’administration coloniale avant 1908 qu’après cette date. C’est ainsi que le Nigérian Herzekiah Andrew Shanu acheva sous Léopold II sa carrière de sous-commissaire de district. Après 1908 la chose eut été littéralement impossible. Aussi improbable que cela puisse nous sembler, pendant la première moitié du vingtième siècle, les habitants d’Elizabethville (devenue Lubumbashi), ville qui n’a jamais été concernée par le commerce du caoutchouc, pensaient qu’au temps de Léopold II les « blancs » mangeaient à la même table que leurs boys qu’il considéraient comme leurs employés, mais qu’Albert Ier, lui, contrairement à son oncle, ne respectait pas les lois de l’Afrique et du Congo et que sous son règne les « blancs » avaient introduit une sorte d’esclavage (Fabian 1991 : 75). C’est une indication significative de la ségrégation raciale qui ne fut élaborée systématiquement qu’à partir des années ‘20. ¨

Pour paraphraser Claude Lévi-Strauss, nous pourrions dire que les monuments coloniaux publics de Léopold II sont « bons à penser » la colonisation, parce qu’ils forment des traces rares, visibles et identifiables du passé colonial dans le paysage belge. Ils sont aussi « bons à penser » parce que leur présence et leur visibilité peuvent inviter au dialogue avec les Congolais qui résident en Belgique et avec qui les Belges partagent ce passé colonial. Mais en même temps ces monuments se prêtent mieux à de la symbolique qu’à un débat public sur la période coloniale parce qu’ils sont par trop univoques, sans vie et inamovibles : ils sont juste là, ne font rien sans interventions humaines, et le potentiel d’interventions humaines est finalement réduit : ces monuments, on peut les édifier, les glorifier, les dénoncer, les détruire, les couvrir d’inscriptions … mais c’est à peu près tout. On ne peut les faire croître ni les faire réfléchir sur le passé et on peut à peine les transformer. Finalement on ne peut les utiliser que comme des marionnettes de ventriloque, et c’est un rôle colonial : chacun peut leur faire dire ce qu’il veut sans qu’elles ne puissent offrir une médiation, elles n’invitent pas à un véritable engagement parce qu’elles ne peuvent participer au débat, contrairement aux Congolais en Belgique ou à une institution précédemment coloniale comme le MRAC, créé par Léopold II comme outil de propagande coloniale. Un bon débat public requiert davantage une bonne métaphore qu’un symbole univoque. Et au sein d’un bon débat public les significations plurielles des monuments coloniaux doivent être reconnues comme symboles.

C’est seulement lorsque l’on n’arrive pas à donner symboliquement une place aux vieux monuments, coloniaux ou autres, que l’on veut les retirer de leur lieu physique. Mais en éliminant toutes traces du passé, on risque d’éliminer le passé lui-même. Si nous « épurions » la Belgique de toute trace du passé colonial, comment les Congolais pourraient-ils encore souligner les continuités entre le passé colonial et le présent ? A cet égard, n’oublions pas que lorsque la Conférence Nationale a attiré l’attention sur le passé colonial, ce n’est absolument pas (Sabakinu l’admet lui-même) en réaction contre Mobutu qui, lui, avait voulu effacer toutes les traces du passé colonial pour souligner l’authenticité supposée continue des cultures zaïroises, comme si la colonisation belge n’avait jamais eu lieu.

Par ailleurs, l’exemple d’Ypres montre que c’est possible. Après la première guerre mondiale, le gouvernement britannique insista pour que la ville, entièrement détruite pendant la guerre, soit laissée en ruines comme souvenir perpétuel de la Grande Guerre. On comprend que les Yprois ne tiennent pas à abandonner leur ville aux morts et à aller s’installer ailleurs. Au lieu de construire une nouvelle ville, ils choisirent de reconstruire leur ville perdue. Aucun urbaniste n’approuverait le choix d’alors. Mais plus la Halle aux Draps reconstruite, dominant la place du marché à Ypres, vieillit, plus nous prenons conscience de son inauthenticité. Et nulle part ailleurs le passé guerrier ne se maintient aussi vivant que dans Ypres reconstruit. Étrangement, la mémoire de la Grande Guerre vit en Belgique, en France, au Canada, en Grande-Bretagne, non parce qu’il reste des témoins directs de cette période mais peut-être précisément parce qu’ils n’y sont plus. La présence de témoins directs de la période historique spécifique semble plutôt être un obstacle que faciliter le débat public sur cette période, parce qu’elle augmente l’opposition entre croyants et non-croyants, entre partisans et opposants, entre auteurs et victimes, au détriment des significations multiples que présentent les différentes traces du passé pour des personnes différentes. L’anticlérical le plus enragé ne peut que regretter aujourd’hui la destruction de la cathédrale Saint-Lambert, parce que même l’anticlérical le plus enragé a cessé de réduire cette cathédrale à un symbole du pouvoir des princes-évêques, mais qu’il l’inscrit dans un récit beaucoup plus vaste incluant le passé tout autant que la réflexion actuelle sur le sujet. S’il faut en déduire qu’aucune société ne chérit autant son patrimoine religieux qu’une société sécularisée, la conclusion sera-t-elle que celui qui veut éliminer les monuments coloniaux est plus colonial qu’il n’en est lui-même conscient ?

Une attitude d’apparence radicalement anticoloniale devient coloniale quand elle maintient la distinction manichéenne entre colonisateurs et colonisés et que seule change l’évaluation des deux pôles. Rien de neuf : Sartre le concevait déjà quand il décrivait la négritude de Léopold Sédar Senghor comme un racisme antiraciste et plaidait pour une nouvelle synthèse, dans le sillage de la négritude comme antithèse du racisme européen.

Comment doit-on faire, comment peut-on faire ? En guise de conclusion je donnerai deux exemples, l’un d’activistes, l’autre d’intellectuels. Pour les activistes, nous allons aux Pays-Bas, longtemps considérés par les Flamands comme le pays-guide ; pour les intellectuels, forcément nous allons en France, nous basant sur le nombre de livres sur Sarkozy dans les librairies bruxelloises, et où habitent aussi la plupart des Bruxellois francophones.

Pendant près de 400 ans, les Pays-Bas ont été une puissance coloniale avec des colonies allant de l’archipel indonésien à l’est jusqu’à l’Inde occidentale et au Surinam à l’ouest. Les colonies asiatiques furent initialement fondées par une entreprise privée, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales (VOC) créée en 1602 ; la Compagnie des Indes Occidentales (WIC), fondée en 1621, vécut moins longtemps. Alors que le Surinam devenait indépendant en 1972, les Antilles néerlandaises restèrent néerlandaises, en conséquence de quoi plus de 400.000 Néerlandais originaires du Surinam et des Antilles vivent aux Pays-Bas; la grande majorité d’entre eux descendent d’anciens esclaves venus d’Afrique.

En 1998 le parlement néerlandais lança un débat sur la création d’un monument commémorant l’esclavage. Après concertation avec l’administration, un collectif d’activistes approuva la création d’un monument et la fondation d’un institut de recherche sur l’histoire de l’esclavage. Mais le gouvernement déplora assez rapidement des difficultés avec le collectif. Il craignait que ce partenaire ne se radicalise et ne concrétise sa vision radicale dans un monument national pour tous les Néerlandais. Il faut se souvenir que le débat sur le passé esclavagiste néerlandais avait lieu à un moment où les Néerlandais commençaient à se poser des questions sur l’identité néerlandaise, en réaction à la présence d’immigrés venant des anciennes colonies et d’ailleurs. Alors le gouvernement finit par créer son propre comité, constitué d’intellectuels et d’artistes « blancs » et « noirs ». Un financement par le gouvernement signifiait forcément qu’il avait voix au chapitre dans la construction finale du monument. Finalement il décida de ne pas édifier un monument commémorant l’abolition de l’esclavage mais bien un monument célébrant l’idéal de société multiculturelle, avec le slogan « liés par la liberté ». Ce ne fut pas du goût de la plupart des Antillais et Surinamiens, qui s’offusquèrent également du fait que le monument ne serait pas placé sur le Dam à Amsterdam, où se trouve le monument commémorant la seconde guerre mondiale. Lors de l’inauguration du monument en un lieu moins central d’Amsterdam, certains portaient des affiches : « 5 ans d’occupation : monument sur le Dam !!! 400 ans d’esclavage : monument à l’Oosterpark ???!!! » Sur plus de 3.000 monuments publics aux Pays-Bas, la grande majorité est dédiée au souvenir de la seconde guerre mondiale.

En 2005, trois ans après l’érection du monument qui n’attire encore que des Antillais et Surinamiens, le Premier ministre Peter-Jan Balkenende déclencha un tollé quand, en réaction à une critique de l’opposition, il rétorqua que la vieille mentalité VOC était de retour : les Néerlandais étaient à nouveau animés d’un dynamisme international. Beaucoup d’Antillais et Surinamiens s’indignèrent de ce que le Premier ministre puisse glorifier la période VOC, caractérisée par l’esclavage. Des organisations surinamiennes et antillaises exigèrent des excuses de la part du Premier ministre et appelèrent à une manifestation de protestation au pied du monument national de l’esclavage, puis à l’institut national de recherche sur l’esclavage, lequel refusait d’adhérer à leur point de vue, arguant qu’il ne s’occupait pas seulement du passé mais surtout des Surinamiens et Antillais dans les Pays-Bas contemporains. Beaucoup de Néerlandais « autochtones » reprochèrent aux activistes de ne pas savoir de quoi ils parlaient : ce n’était pas la VOC (en Inde orientale ou en Indonésie) mais la WIC (aux Indes occidentales, càd Antilles et Surinam) qui aurait été impliquée dans la traite des esclaves ; certains défiaient les Surinamiens de retourner dans leur pays. En réalité l’esclavage a existé tant aux Indes orientales qu’occidentales et c’est la VOC qui a introduit l’esclavage en Afrique du Sud et en Maurétanie. En 1860, 50% de la population de l’ancienne Batavia (devenue Jakarta) étaient des esclaves amenés de l’île indonésienne d’Ambon.

Le débat néerlandais met à nu deux points névralgiques : l’incapacité pour tous les Néerlandais de se retrouver dans un débat public sur l’implication des Pays-Bas dans la traite esclavagiste et l’impuissance à mesurer l’importance entre le passé et le présent. La déclaration de Jacques Chirac sur Haïti que j’évoquais auparavant, la proposition controversée de donner dans l’enseignement un éclairage positif sur la colonisation française et enfin le fameux « Discours de Dakar » prononcé par Sarkozy en 2007 montrent que la classe politique française, pas plus que son homologue néerlandaise, n’est parvenue à être au clair avec son passé colonial. Par ailleurs, nulle part en Europe le débat intellectuel sur cette période historique chargée n’est aussi développé qu’en France même. Fidèles à l’image traditionnelle des intellectuels français, les universitaires français qui effectuent des recherches sur l’histoire coloniale sont particulièrement engagés. En 1993 un certain nombre d’historiens fondaient le groupe de recherche Achac qui travaille sur la colonisation, l’immigration et le postcolonialisme, avec notamment Nicolas Bancel et Pascal Blanchard. Alors que beaucoup ressentent comme une contradiction le fait que Morel, adversaire acharné de Léopold II, soit en réalité un raciste invétéré, le groupe de recherche Achac ne questionne pas ce paradoxe spécifique, mais en fait le point central de son analyse : la République française, édifiée sur les valeurs révolutionnaires de liberté, égalité, fraternité et sur les droits de l’homme universels, était intimement coloniale dès son début. La colonisation française ne fut pas une aberration de l’idéal républicain français, mais une émanation de cet idéal. Contrairement aux chercheurs de l’institut esclavagiste néerlandais qui estiment que le souci du passé détourne l’attention des problèmes socio-économiques auxquels les Antillais et Surinamiens sont confrontés aujourd’hui, l’Achac relie expressément son analyse des rapports coloniaux avant 1960 aux relations entre Français et immigrants postcoloniaux aujourd’hui. Le titre de l’un de ses livres « De l’indigène à l’immigré » en dit long à cet égard.

En France comme dans d’autres anciennes puissances coloniales, l’exclusion de sujets coloniaux reflétait l’exclusion de certaines catégories de Français, en première instance les femmes qui d’abord n’avaient pas même de citoyenneté. L’Affaire Dreyfus dévoila de manière cruciale l’antisémitisme de toutes les couches de la société. Le titre de la fameuse étude d’Eugen Weber, «Peasants into Frenchmen» (« La fin des Terroirs ») montre jusqu’où allait l’Etat pour créer des citoyens français au départ de gens dont la plupart n’avaient même pas le français pour langue maternelle, même si des chercheurs ultérieurs ont souligné que l’Etat n’avait jamais vraiment réussi à cet égard. L’anthropologue américaine Anne McClintock avance que la domestication des colonies d’outremer allait de pair avec la racialisation des métropoles coloniales. Les Celtes en France et en Grande-Bretagne, les juifs, les roms et les sinti ailleurs. Pour dominer d’autres classes, càd pour les « créer » en tant que classes, la bourgeoisie doit tout d’abord se transformer elle-même en une classe. Il n’est pas anodin que le philosophe Michel Foucault parlait à cet égard d’un processus d’autocolonisation. Quant au thème de cette autocolonisation en Belgique, le terrain est encore vierge, alors que sans lui nous ne pourrons comprendre ni la colonisation du Congo ni les débats actuels sur la société multiculturelle contemporaine. Suivant les publications qui paraissent sur le racisme, celui-ci serait né en Belgique dans les années ’30 avec la montée du fascisme et du nazisme, et ce qui se passait au Congo y serait totalement étranger. Il se fait que hier j’avais rendez-vous avec un ex-colonial qui prétendait mordicus que le tribalisme congolais est pire que le racisme. Cette allégation en dit long sur les différentes manières dont les Belges voient encore toujours la colonisation belge et minimalisent son impact sur la société congolaise aussi bien que belge d’aujourd’hui. Bien des Belges refusent encore toujours de prononcer le mot racisme et soulignent qu’au Congo, les Belges se sont rendus coupables tout au plus de paternalisme. A ces personnes, je ne puis que conseiller la lecture de la Charte coloniale, la loi établissant et réglementant jusqu’à l’absurde les distinctions entre « blancs » et « noirs », Congolais, Belges et étrangers. Mais là encore, c’est une réalité qui se laisse difficilement appréhender à partir des statues équestres de Léopold II.

Le constat le plus remarquable est qu’il n’y a pratiquement pas eu de monuments publics édifiés dans l’espace public afin de commémorer la colonisation belge du Congo et qu’il n’y a pas non plus de débat public sur cette période historique. Sans monuments coloniaux, il n’y a manifestement pas de débat public possible sur le passé colonial. Mais les monuments coloniaux sont tout au plus une bonne introduction pour un débat public ; il ne peuvent en devenir l’objectif final. Je dirais que ceci ouvre le débat.

Bambi Ceuppens