Quand un indigène filme des indigènes...

«Dernier Maquis» de et avec Rabah Ameur-Zaïmeche, en rendant la complexité à la caricature, en substituant l'intelligence au misérabilisme, nous montre que derrière toute esthétique il y a une éthique - ici une absence de surplomb -, que derrière toute esthétique il y a du savoir - savez-vous ce qu'est l' islam industriel? -, que derrière toute esthétique il y surtout une politique, et ce ne sont pas les indigènes qui s'en plaindront, ne dit-on pas que les pensées qui mènent le monde arrivent sur des ailes de colombes...

La presse est très élogieuse sur le film « Dernier Maquis ». Sur le plan cinématographique en tout cas. Pourtant, si Rabah Ameur-Zaïmeche, le réalisateur du film, est un grand metteur en scène, c’est aussi parce qu’il ne dissocie pas la forme du fond, le poétique du politique. Islam, lutte des classes, immigration, « Dernier maquis » aborde des sujets qui fâchent. Les critiques, à quelques exceptions près, sont muettes sur ces questions. Lesquelles n’ont pas échappé à la Commission de l’avance sur recettes du CNC, qui n’a pas soutenu « Dernier maquis », pour « ambiguïté » ; au profit du film de Daniel Leconte, « C’est dur d’être aimé par des cons ». Rappelons que ce documentaire retrace le procès de Charlie Hebdo pour la publication des caricatures de Mahomet, avec Philippe Val dans le premier rôle. Un choix, un révélateur de plus sur la stigmatisation d’une religion et de l’immigration.

C’est par la beauté bouleversante de ses images que le film nous attrape. Murs de palettes rouges comme le sang versé, celui de la révolution, visages et corps filmés au plus près, fragiles, forts, intimes, violents : la caméra de Rabah Ameur-Zaïmeche donne aux hommes, à la nature, aux couleurs une dimension sacrée. Pourtant, aucune possibilité d’identification avec ces personnages. Aucun flirt avec le spectateur. Le cinéaste montre froidement et sans concessions une histoire d’hommes jamais racontée. Une histoire simple. Le patron, arabe, d’une petite entreprise de réparation de palettes et d’un garage de poids-lourds, décide d’ouvrir sur le lieu de travail une mosquée pour ses ouvriers – en majorité immigrés musulmans –, dont il désigne, sans concertation, l’imam. Mais des ouvriers contestent cette décision imposée par ce patron qui, selon eux, les vole et leur doit de l’argent. Ils veulent choisir eux-mêmes l’imam. « C’est plus compliqué que ça », dit Mao, le patron interprété par Rabah Ameur-Zaïmeche, à un des ouvriers. Seule profession de foi de cette tragédie prolétarienne a-morale où chacun a ses raisons, qui avance par à-coups, confrontations, contradictions, ruptures. Et ce réel en mouvement constant déjoue tous les ordres établis, religieux, politique, social.

En transformant la mosquée en lieu de débat où les ouvriers veulent exercer une démocratie directe, Rabah Ameur-Zaïmeche effectue une première rupture fondatrice : il n’y a pas deux sphères séparées, étanches, d’un côté celle du religieux, de la communauté des croyants qui obéirait à ses propres règles et, de l’autre, celle du politique, des travailleurs insérés dans des rapports de production. Non seulement elles sont liées, mais c’est dans la mosquée, de la contestation de l’imam, que naît la contestation du patron. Car si la mosquée est un lieu de manipulation – le patron s’en sert pour acheter la paix sociale et contrôler les ouvriers –, elle est aussi un collectif de fraternité, où ces travailleurs dépossédés de tout et d’abord d’eux-mêmes, redeviennent des hommes (magnifique scène où les mains se touchent, se serrent se joignent, où l’on se salue, se parle).

L’islam, un champ politique

En faisant de l’islam un champ politique en mouvement, traversé par des intérêts antagoniques, où se déploient rapports de force et divisions, le film évacue toutes les simplifications mortifères. Et brise la théologie à l’œuvre dans les sociétés occidentales où l’islam, bloc monolithique, est, dans ses fondements mêmes, porteur d’obscurantisme, de régression et de mort. Il y a quelques années, dans Libération, le psychanalyste Daniel Sibony dénonçait une religion, fabrique à psychotiques. C’était peu après la première guerre du Golfe, en 1990. Les musulmans irrémédiablement fermés à l’autre, tous meurtriers symboliques, déjà. Tous terroristes potentiels aujourd’hui.

Mais le film va plus loin. En déplaçant au cœur des rapports de production la source historique des grands schismes au sein de l’islam, la désignation de l’imam à la mort de Mahomet, il inverse radicalement la perspective. Car il historicise ces conflits, les contextualise dans l’espace et le temps. Les inscrit dans une histoire longue et non finie. Cette mosquée, traversée par la lutte des classes et le débat démocratique, ouvre des pistes de réflexion pour penser l’islam et les mouvements qui le traverse aujourd’hui.

« Dernier Maquis » n’est ni un film qui a la foi (Télérama), ni un film antireligieux (Les Inrockuptibles). C’est un film subversif, où les identités ethniques, religieuses, de classes se croisent, se superposent, se combattent. Ainsi, vont les hommes, divisés au plus profonds d’eux-mêmes, dépendants de déterminismes historiques et combattants pour leur liberté. Et l’on se prend à faire un parallèle avec un autre champ religieux, qui a traversé le mouvement ouvrier européen. Prêtres ouvriers dans les années 50, catholiques de gauche à l’origine de scissions historiques dans le syndicalisme… : ces forces sont partie intégrantes de son histoire. Et elles sont toujours opérantes aujourd’hui.

Une classe ouvrière sans idéologie

Il n’y a aucune ambiguïté dans « Dernier Maquis ». Pas la moindre concession. Pas la moindre possibilité de récupération par les intégristes musulmans ou par les prêcheurs du chacun pour soi et Dieu pour tous, rebaptisés laïcs positifs. Rabah Ameur-Zaïmeche ne fait que restituer au champ religieux sa complexité. Et il procède de même pour le champ politique. La classe ouvrière de « Dernier Maquis » n’est pas mythique. Elle n’a pas plus d’idéologie. Clin d’œil signifiant, Mao (Maho) est un petit patron. Il nous montre ce qu’elle est aujourd’hui. Ces ouvriers ne ressemblent pas à ceux d’hier. Leurs divisions non plus. D’un côté, les mécaniciens, Blancs, de l’autre, les manœuvres, Noirs. Deux types d’immigration, l’une venant du Maghreb, plus ancienne, plus qualifiée, marquée par d’autres combats, l’autre d’Afrique noire, qui subit encore par les poids des coutumes ancestrales, dont le chef de village, porte-parole auto-désigné tentant d’obtenir quelques miettes du patron, est l’archétype.

Mais, à l’image des murs de palettes rouges qui clôturent l’espace de l’entreprise, murs mouvants tantôt salle prière, agora, minaret, barrières de séparation, murs du refus, identiques et toujours différents, la communauté humaine de « Dernier maquis » ne cesse de se transformer. Les hommes sont soumis et révoltés, unis et divisés, amis et ennemis. Même le petit patron, paternaliste et prosélyte, n’est pas qu’un manipulateur. Il est aussi sincère, la mosquée est l’espace où il n’est qu’un homme comme les autres. N’est-ce pas cela qu’il va chercher quand il s’y rend seul, la nuit ?

Et quand la grève sauvage, violente des ouvriers fait irruption, seuls les mécaniciens – les mêmes qui avaient contesté le choix de l’imam–, ceux qui ont les camions pour faire pression se dressent, les autres, les plus exploités, qui n’ont que leurs bras, quittent le champ de l’action. Pas de « happy end » en forme de grève victorieuse. Si les contradictions de classe l’emportent, rien n’est joué. Apparaît une autre division, entre grévistes et non-grévistes. Pourtant le magnifique mur de palettes qui les sépare est percé de trous de lumière.

Chamboulement des croyances

C’est parce qu’il fait sauter une à une toutes les clôtures de sens qu’on ne sort pas indemne de « Dernier Maquis ». Car tout y est paradoxe. La mosquée n’est pas ce que l’on croyait, le classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était, la lutte des classes non plus. Outre la formidable énergie que communiquent ces travailleurs démunis mais en mouvement, et donc l’espoir qu’il véhicule, ce film est une magnifique invitation à mettre la pensée en action. En montrant ces travailleurs relégués à la périphérie, qui n’ont littéralement pas le droit de citée, de leur point de vue et non du nôtre, en les faisant exister comme êtres parlants avec leurs raisons, Rabah Ameur-Zaïmeche les replace au cœur de la cité. Ces exclus parlent de nous, de nos sociétés, de notre capacité à accepter l’Autre. Pas un autre raboté, amputé de lui-même pour s’assimiler ou s’intégrer (vocable plus décent mais qui veut dire la même chose), pas un autre produisant du même, mais un autre véritable, affirmé dans sa dignité d’homme. Un autre debout. Ladite intégration devient alors notre problème. « Dernier Maquis » nous tend un miroir. Et si nous avions quelque chose à apprendre, à recevoir de ces nouveaux damnés de la terre ? S’ils étaient le dernier maquis ?

Extrait

Michelle Guerci

Le géant richissime au ventre mou...

Conflit et crise humanitaire en République Démocratique du Congo soit, depuis 1998, 5,4 millions de victimes, « un holocauste à bas bruit», dans le silence complice des nations...

Logique générale
: le devenir du Congo, tel qu’il se déploie aujourd'hui, se situe dans la continuité des grands mouvements de destruction et de reconstitution de l’État du XIXe siècle, ou de ce qui en tient lieu. A laquelle s’ajoute des dynamiques introduites par la colonisation et reconduites par les régimes indépendants. Par le biais de la guerre et de l’effacement du projet démocratique, cet enchevêtrement de dynamiques provoque une « sortie de l’État », c’est-à-dire l’émergence de formes de souveraineté, de régulation politique et sociale hors de l’État. Et pour le Congo, il s'agit belle et bien de chaos... Frontières : en matière de frontières, on distingue deux thèses. L’une défend l’idée selon laquelle les frontières des États africains sont des créations coloniales. L’autre prétend qu’une sorte d’intégration régionale serait en cours « par le bas ». Soit une vision simpliste de l’idée de limites frontalières dans l’histoire africaine et une méprise concernant la nature des frontières coloniales proprement dites. Par exemple, la RDC est l’exemple accompli d’un processus de délocalisation des frontières... Économie : du côté du gouvernement comme parmi les forces rebelles, soldes et récompenses se versent en espèces immédiatement « écoulables » sur le marché. Le trésor de guerre est constitué de métaux monnayés ou monnayables et de matières premières : les deux parties exploitent des mines aurifères et diamantifères ou des champs pétrolifères qui sont presque tous gagés et devinez qui en sont les bénéficiaires… De l’ État : cela fait un bon moment que l’État congolais s’est transformé en une satrapie informelle. Depuis le 2 août 1998, la guerre civile déchire la RDC et implique au moins six gouvernements africains (1). Étrange paradoxe qu’un État conquis par des hommes de main armés par les pays voisins, eux-même sous influence plus lointaine que se soit d'États ou de multinationales (Anglo-America, Standard Chartered Bank, De Beers....). Dans le contexte d’une politique de reconstruction de leurs propres États nationaux, les régimes du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda s’efforcent de modifier la donne régionale selon une logique à trois dimensions. Celle-ci vise d’abord à affaiblir durablement l’État (plus que fantomatique) du Congo en affaiblissant la souveraineté sur d’importantes régions de son territoire. Ensuite, elle tend à démembrer l’espace congolais en autant de fiefs économiques différenciés renfermant chacun des richesses spécifiques (minéraux tels que le colombo-tantale, bois, plantations, etc.) que l’on exploite par le biais d’accaparements et de franchises diverses. Enfin, elle vise à instrumenter le désordre ainsi créé en développant une atomisation sociale et en décomposant les forces politiques locales pour imposer une tutelle informelle et distancé sur ces régions. Géographie : dès lors, conflits locaux et régionaux s’interpénétrent, tandis que des guerres incessantes opposent factions, ethnies et lignages, à l’intérieur d’un cadre désormais régional. Contrairement aux trois autres pays africains de même taille (Afrique du Sud, Nigeria, Soudan), le Congo présente désormais le visage d’un large espace ouvert, élargi à plusieurs États, écartelé entre une multiplicité de forces, et où le pouvoir central peine à tenir le territoire. A la difformité de l’État répond l’éclatement interne. Une partie du territoire regarde vers l’Afrique australe ; une autre a ses énergies intérieures dissipées par les désordres des Grands Lacs ; une autre encore s’enfonce de plus en plus dans le faisceau Soudan - Oubangui-Chari, tandis qu’un couloir s’oriente vers l’Atlantique et les anciens pays du royaume du Kongo. Sur fond de violence armée, de forte dépréciation des monnaies et de trafics, des alliances aux contours changeant s’entrecroisent et se défont. Des coalitions de circonstance se forment à l’échelle régionale. Mais aucune force n’accumule suffisamment de puissance pour dominer durablement toutes les autres. Partout émergent des lignes de fuite dont on ne voit pas la reterritorialisation prochaine...

(1) Derrière ces pays, les véritables commanditaires étaient les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, la Belgique, l’Australie et l’Afrique du Sud. D’ailleurs, il suffit de lire le Rapport des Experts de l’ONU pour s’en assurer : les compagnies principales bénéficiaires de ce pillage en règle sont pour la plupart anglaises, américaines, belges ou sud-africaines. Parmi elles ont retrouve l’Anglo-Gold Ashanti (basée à Londres), Barrick Gold (basée au Canada), Malta Forrest du Belgo-Neozélandais George Forrest (basée aux îles vierges britanniques et en Belgique – accessoirement, George Forrest est le Consul honoraire de la France à Lubumbashi), Anvil Mining (basée en Australie), Boss Mining (de l’anglo-zimbabwéen Billy Rautenbach), reprise récemment par l’Israélien Dan Gertler, etc.

Inspiration

De l’évidence de l’identité comme d’un piège…

Les identités qu’elles soient subies, créées, qu’elles soient des stigmates retournés et mis en avant, sont toujours des artefacts impériaux drapés d’illusion, de dogme, d’orgueil et de certitude !

« Nul aujourd’hui n’est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu’un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L’impérialisme a aggloméré à l’échelle planétaire d’innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu’ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux. Comme ils font leur histoire, les êtres humains font aussi leurs cultures et leurs identités ethniques. Les continuités persistantes sont indéniables : longues traditions, habitats prolongés, langues nationales, géographies culturelles. Mais, il n’y a aucune raison, sauf la peur et le préjugé, de vouloir à toute force les maintenir séparées et distinctes, comme si c’était le fin mot de la vie humaine. En fait la survie dépend des liaisons entre les choses. Il est plus enrichissant – et difficile - de penser concrètement, chaleureusement, en contrepoint(*) aux « autres » qu’à nous seulement. Mais cela implique de ne pas chercher à dominer, étiqueter, hiérarchiser ces autres, et surtout d’arrêter de répéter que « notre » culture, « notre » pays sont les premiers. » (Edward Saïd) La fierté des origines - comment peut-on être fière d'un hasard ? - n'est qu'une maladie infantile, un passage parfois nécessaire, mais jamais suffisant... Oui, mais vers quoi ?

(*) Le contrepoint est une discipline d'écriture musicale qui a pour objet la superposition organisée de lignes mélodiques distinctes.


VIDEO

C’est une poupée qui dit « casse-toi pauv’ con… »

Puisque l’économie n’est qu’une énorme superstition pour gens particulièrement crédules et puisque le capitalisme n'est qu'une sorcellerie de piètre qualité, il est temps de réhabiliter les rites vaudous issus d’Haïti, terre des premiers décolonisés de leur propre chef - à qui l'on continue de faire payer la note de ce grand sacrilège… Au regard de rites et de cérémonies, aussi prétentieux que faux, aux goûts plus que douteux (ah l’hystérie boursière !) - rites et cérémonies qu’officient des grands prêtres aussi vulgaires, encostumés et encravatés comme des croque-morts, qu’inefficients -, le vaudou haïtien apparaît bien plus rationnel et plus humaniste … Qu’est ce qui relève le plus du mythe, les sortilèges d’une poupée ou bien la bienveillance de la « main invisible » sur les marchés ?

« La plus redoutable des opérations de magie noire, celle dont les gens du peuple ne cesse de parler, est « l’envoi morts » ou « expédition ». Celui qui est devenu la proie d’un ou plusieurs morts que l’on a lancés contre lui maigrit, crache du sang et s’éteint rapidement. L’issue de ce charme est toujours fatale, a moins que la nature du mal ayant été diagnostiqué à temps, un houngan habile ne réussisse à faire lâcher prise aux morts. Les envois de « morts » se font sous les auspices de Saint Expedit que l’on invoque après avoir mis son image sans dessus dessous.La réussite de cette conjuration dépend cependant du bon vouloir du Baron-Samedi, le tout puissant maître des morts. Le boko (prêtre vaudou) frappe à trois reprises de son coupe-liane la pierre consacrée au dieu en répétant chaque fois son nom. Il est alors possédé par le Baron-Samedi lequel, s’exprimant par sa bouche, ordonne au solliciteur de se rendre à minuit au cimetière et d’y offrir des bananes et des patates crues hachées menu, devant la croix qui est son symbole. Il lui faudra ensuite prélever une poignée de terre pour chacun des « morts » qu’il désire envoyer et la répandre sur le chemin que sa victime à l’habitude de suivre. Qu’elle touche ou enjambe cette terre, peu importe : les morts pénétreront dans son corps et ne la lâcherons plus… » (Alfred Métraux, le Vaudou haïtien). Parmi les « morts » invocables, nous pensons, entre autres, à Bouna et Zyed ainsi qu’aux sans papier défenestrés, est-ce une mauvaise pensée ?

Les héritiers de Darwich...

Globalisation et postmodernité oblige, il existe aujourd’hui comme un chassé-croisé, un tête-à-queue des identités et des identifications... Si les rappeurs européens s’identifient aux Palestiniens, après s’être identifiés à la jeunesse afro-américaine en rébellion, les jeunes Palestiniens s’identifient aux jeunes noirs du ghetto US, et la boucle est ainsi bouclée… Aliénation culturelle ou ambivalence qui peut mettre à mal le colonisateur...?

A l’image de ce qu’a pu être le jazz par exemple (tendance “free” notamment), le rap - quand il n’est pas digéré par les industries culturelles - est avant tout le produit d’une culture de résistance qui exprime la révolte des franges urbaines les plus défavorisées.

Lorsque l’on sait les conditions que connaît une grande partie de la jeunesse arabe dans les grandes métropoles du Maghreb ou du Machrek, faut-il s’étonner - sauf à considérer que l’homo arabicus est, par essence, différent du reste de l’humanité - d’y voir fleurir les multiples manifestations d’une culture hip-hop ?

En fait, dès qu’on y réfléchit un peu, on comprend comment ces ghettos de misère et d’injustice que sont les camps palestiniens peuvent s’inscrire parfaitement dans la topologie urbaine dont se nourrit le rap, dans ses formes authentiquement protestataires. Langage universel (ou plutôt mondialisé) de la révolte de la jeunesse, le rap ne pouvait que fleurir là où règne une violence, physique et symbolique sans guère d’équivalent ailleurs dans le monde.

Le rap palestinien apparaît sur la scène à la fin des années 1990, lorsque deux frères, Suhayl et Nafar Tamer, rejoignent Mahmud Jreri pour fonder le groupe Dam (non pas le sang “دم” mais plutôt l’éternité “دام” même s’il s’agit en fait de l’acronyme de “Da Arabian MC’S” - “MC” pour Master of Ceremony, à savoir, dans l’univers du rap, le chant, également appelé EmCeeing…) Le titre de leur premier CD (”Stop selling drugs” 1998) fait clairement allusion aux difficultés sociales du monde dont ils proviennent, celui de Lod, zone urbaine palestino-israélienne déshéritée à 20 kms au nord de Jérusalem.

Les paroles de leurs chansons, en arabe mais également en anglais et en hébreu, expriment une révolte qu’ils partagent avec d’autres composantes de la jeunesse israélienne (juive), celle qui se reconnaît aussi dans les textes d’un certain Kobbi Shimoni (Subliminal pour son nom de scène). Toutefois, les voix du rap local ont rapidement pris des chemins assez divergents : alors que le rap de Subliminal empruntait de plus en plus des accents ultranationalistes de droite, celui de Dam se faisait ouvertement propalestinien. (Un documentaire, Channels of Rage, retrace d’ailleurs, avec des séquences particulièrement fortes, cette époque.)

Cette évolution, vers une plus grande “palestinipolitisation” du rap, allait être illustrée en 2001 par l’énorme succès d’une chanson du groupe, pour son second CD, intitulée “Qui est le terroriste ?” (من ارهابي). Accompagnée d’un clip vidéo où les images les plus célèbres de l’intifada palestinienne font un écho visuel aux paroles du groupe, le titre a été déchargé plus d’un million de fois sur internet ( voir ce site ).

Qui est le terroriste ?
Je suis un terroriste ?
Comment je pourrais être un terroriste, alors que tu as volé ma terre ?
Qui est le terroriste ?
C’est toi le terroriste !

Fort de ce succès, le groupe vient de sortir son troisième CD, Ihdâ’/Dedication produit non plus localement mais par une maison de disques occidentale. Le lancement est accompagné par une tournée à l’étranger, sur le schéma classique d’une reconnaissance internationale qui peut également être celui d’une certaine récupération…

Depuis ces débuts remarqués, le rap a continué à faire son chemin dans la société palestinienne. Après Israël de 48 (Lod, Akka…), il a gagné les Territoires occupés (Jénine, Ramallah notamment), non sans soulever nombre de protestations : ses codes musicaux et culturels sont trop clairement empruntés à un “Occident” détesté pour l’oppression politique qu’il représente ; son ouverture aux métissages cosmopolites heurte de front les replis identitaires, et plus encore quand ils sont religieux ; son langage de protestation choque car il refuse les formes de représentations politiques communément admises…

Né dans une famille politiquement engagée à Ramleh, une ville arabe dans la Palestine de 48, Sâmih “Saz” Zakût figure parmi les plus célèbres de ces voix qui ont emprunté le chemin ouvert par le groupe Dam (peut-être parce qu’il a également eu les honneurs d’un documentaire).

Mais c’est à Gaza, là où il a pu arriver que certains concerts ne se terminent pas toujours très bien, qu’est apparu un jeune groupe de rapeurs, durant la guerre du Liban de l’été dernier. Une coïncidence qui est tout sauf fortuite car, si les jeunes musiciens de “G-Town” affirment ne pas faire de politique, ils expliquent également que leur musique est leur manière de protester contre la poitique américaine et son New Middle-East.

Un article d’Al-Akhbâr, le 17 novembre dernier, sur le groupe G-Town.
Et dans la version anglaise de Wikipedia, plusieurs très bons articles, notamment sur le hip-hop arabe.

Au-delà de la Palestine, il y a le rap arabe (au Koweït, aux Emirats, en Algérie, au Maroc, au Liban, en Egypte, bref partout !, avec d’ailleurs son site officiel.

Enfin, voici le lien pour le site d’Iron Sheik, un rappeur arabo-américain (ils sont quelques-uns qui bénéficient, paradoxalement, de l’effet post-11 septembre) : cela permet de se rendre compte des liens transnationaux tissés par les membres de cette nouvelle culture de résistance…

Culture et politique arabes

Rassemblement à la mémoire de Mehdi Ben Barka


L’Institut Mehdi Ben Barka - Mémoire Vivante et le SNES - FSU appellent à un rassemblement à la mémoire de Mehdi Ben Barka

Pour la vérité et la justice Contre les atteintes à la mémoire

Le mercredi 29 Octobre 2008 à 18H30 Boulevard Saint-Germain face à la Brasserie LIPP Métro : Saint-Germain-des-Prés

Avec le soutien de : (premiers signataires)

Association des Marocains en France (AMF), Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), Association des Parents et Amis des Disparus au Maroc (APADAM), Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), La Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Mémoire Vérité Justice sur les assassinats politiques en France (MVJ), Forum Marocain Vérité et Justice - France ( FVJ-France), La Ligue des Droits de l’Homme (LDH), Parti Communiste Français (PCF), Parti Socialiste (PS), Les Verts, PADS, PSU, La Voie Démocratique, Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), Centre d’Etudes et d’Initiatives de Solidarité Internationale (CEDETIM), Association des Marocains de Belgique pour la Défense des Droits de l’Homme (AMBDH), Solidarité Maroc 05 ( Gap France), Respaix Génération Conscience (Villeneuve St Georges), Réveil des Consciences (Mantes la Jolie), ...

Le « postracial » n’est qu’un mot !

Hommage posthume de Frantz Fanon à Obama, «celui qui est presque blanc, mais pas tout à fait » (Homi K. Bhabha) …
« Depuis quelque temps, on parle beaucoup de nègres. Un peu trop. Le nègre voudrait qu’on l’oublie, afin de regrouper ses forces, ses authentiques forces. Un jour, il a dit : « ma négritude n’est ni une tour… » Et l’on est venu l’helléniser, l’orphéiser…ce nègre qui recherche l’universel. Il recherche l’universel ! Mais en juin 1950, les hôtels parisiens refusaient de loger des pèlerins noirs. Pourquoi ? Tout simplement parce que les clients anglo-saxons (qui sont riches et négrophobes, comme chacun sait) risquaient de déménager. Le nègre vise l’universel, mais, à l’écran, on maintient intacte son essence nègre, sa « nature nègre » : « toujours serviteur, toujours obséquieux et souriant, moi jamais voler, jamais mentir, éternellement y a bon banania… ». Le nègre s’universalise, mais au lycée Saint-Louis, à Paris, on en balance un : a eu l’impudence de lire Engels. Il y a un drame, et les intellectuels noirs risquent de s’y engluer. Comment ? J’ai à peine ouvert les yeux qu’on avait bâillonnés, et déjà l’on veut me noyer dans l’universel ? Et les autres ? Ceux qui n’ont « point de bouche », ceux qui n’ont « point de voix »… J’ai besoin de me perdre dans ma négritude, de voir les cendres, les ségrégations, les répressions, les viols, les discriminations, les boycottages. Nous avons besoin de toucher du doigt toutes les plaies qui zèbrent la livrée noire » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs) Plus prosaïquement, peut-être qu' Obama, ange salvateur et rédempteur d'un Occident qui a bien des casseroles à son actif, bouc émissaire inversé, qui va laver celui-ci de tous ses pêchés, mais bouc émissaire tout de même !, est-il le Michael Jackson du monde politique américain, à savoir « un mutant solitaire, précurseur d’un métissage parfait parce que universel, la nouvelle race d’après les races... » (Baudrillard). Vaste programme ! Auquel cas plutôt que de parler de postracial, il serait plus judicieux d'user de cryptoracial...

«L’effet Bradley», malédiction ou ontologie américaine ?

«L’effet Bradley» est la distorsion, si parlante en terme de psychologie des profondeurs, entre les sondages et le résultat réel d'une élection, lorsque l’un des candidats est noir et l’autre blanc… Effet qui pourrait provoquer bien des surprises !

Malédiction : « Autrefois, aux temps de la servitude, leur seul espoir était qu’un événement divin, marquerait la fin de tous leurs doutes et de toute leurs déceptions ; pendant deux siècles, le Noir américain a adoré aveuglement la liberté avec une foi que personne n’a jamais égalée. Dans chacune de ses pensées, dans le moindre de ses rêves, toutes les douleurs n’avaient qu’une seule cause, les préjugés qu’une seule racine, et les horreurs qu’un seul nom qui les résumait toutes : l’esclavage. »

Ontologie : « Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs - de la relation entre des races d’hommes plus sombres et des races d’hommes plus claires, en Asie, en Afrique, en Amérique et sur les Iles océaniques. »

Légitimité : « Votre pays ? Mais comment est-il devenu le vôtre ? Avant l’arrivée des Pèlerins nous étions là. C’est ici que nous avons déposé nos trois dons. Et que nous les avons mêlés aux vôtres : le don de l’histoire et du chant – d’une mélodie douce et troublante sur la terre de la cacophonie et de la dysharmonie ; le don de la sueur et des muscles pour faire reculer le désert, conquérir le sol et poser les fondations de ce vaste empire économique deux cents ans plus tôt que vos faibles mains auraient été capable de le faire, si elles avaient été seules ; et le troisième, le don de l’esprit. C’est autour de nous que l’histoire de cette terre c’est recentrée par trois fois en cent ans ; du cœur même de la nation, nous avons appelé tous le bon pour étrangler et soumettre le mal ; le feu et le sang, la prière et le sacrifice ont déferlé sur ce peuple, et ils n’ont trouvé la paix que devant les autels du Dieu de justice. Et le don de l’esprit ne s’est pas fait malgré nous. Nous nous sommes tissés nous même dans les mailles et la trame de cette nation – nous avons combattu dans leurs batailles, nous avons partagés leurs chagrins, nous avons mêlé notre sang au leur, et génération après génération, nous avons supplié un peuple obstiné et indifférent de ne pas mépriser la justice, la pitié et la vérité, pour que la nation ne soit pas frappé de malédiction. Cette nation a reçu, dans une fraternité de sang, notre chant, notre labeur, notre courage et nos avertissements. Est-ce que ces dons n’en valaient pas la peine ? N’avons-nous pas nous aussi travaillé et lutté ? Est-ce que l’Amérique aurait été l’Amérique sans son peuple noir ? » (W.E.B Du Bois)

Commémoration du Soldat Inconnu Congolais

COLLECTIF MEMOIRES COLONIALES en collaboration avec RIGA SQUARE D'AFRIQUE

11 NOVEMBRE 2008


Hommage à Paul Panda Farnana


« Parcours des mémoires » à Schaarbeek
RDV à 11H00 au square Riga (Gare de Schaarbeek - Bruxelles)

Durant la première guerre mondiale, le Congo a massivement soutenu la Belgique par un effort militaire notamment lors des campagnes contre les colonies allemandes au Cameroun et en Afrique orientale. Un missionnaire belge resté au Congo décrit une société dans laquelle « le père est au front, la mère moud du grain pour les soldats et les enfants apportent la nourriture au front ». L’effort de guerre a aussi été industriel avec la fourniture de 800.000 tonnes de cuivre, sans oublier les congolais qui ont participé aux combats en Belgique, comme par exemple Paul Panda Farnana. Pendant la seconde guerre mondiale près de 85 % des ressources du gouvernement belge viennent de sa colonie. Selon l’historien Jean Stengers « Le poids de la Belgique dans la guerre a été largement le poids du Congo» et une fois encore, de ses immenses ressources minières. Pourtant, le rôle stratégique et central du Congo dans les deux guerres mondiales est largement occulté, et selon le journaliste Anicet Mobé Fansiama « Ce silence paraît d’autant plus injustifié que les conditions d’engagement du Congo aux côtés des alliés vont durablement influencer son histoire après 1945».

Le collectif Mémoires Coloniales dénonce l’absence de monument célébrant la mémoire des soldats congolais qui se sont battus pour la liberté de la Belgique. Dans le cadre de son cycle d’action pour la relecture de l’histoire coloniale, le collectif Mémoires Coloniales, en collaboration avec Riga Square d’Afrique, vous donne rendez vous, le 11 novembre 2008 à 11H00 au square Riga à Bruxelles pour une cérémonie de commémoration du Soldat Inconnu Congolais et un hommage à Paul Panda Farnana, (1888-1930), figure marquante de l'Histoire congolaise et africaine. Cette cérémonie sera présentée par l’écrivain Antoine Tshitungu Kongolo.

Le monument sera symboliquement rebaptisé « Monument aux soldats congolais des deux guerres mondiales » en la mémoire des combattants morts pour la Belgique.


La commémoration sera suivie à 13H00 par un « parcours des mémoires » allant du square Riga au parc Josaphat (Schaarbeek). Celui-ci sera animé par l'écrivain Lucas Catherine et par l’asbl FERAD.

Voir aussi

Le passé c’est le passé, vraiment ?

«Renouer les fils de l’histoire, ce n’est pas simplement une nécessité d’ordre intellectuel; c’est aujourd’hui une exigence d’ordre éthique, elle a sa répercussion sur tous les actes de la vie quotidienne de chacun de nous, sur toutes les représentations que nous nous donnons de nous-mêmes. C’est une exigence qui conditionne l’intégrité de notre être, la cohérence de notre système de relation avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec nos semblables ou nos homologues, avec ceux dont nous avons été séparés par le fait de l’immigration et, pour finir avec nos contemporains du même lieu, la société d’immigration» (Abdelmalek Sayad)

Dans un passage célèbre de «Généalogie de la morale», Nietzsche parle de la faculté active d’oubli, il compare cet oubli à une digestion de la conscience et explique que la conscience est un estomac qui digère plus ou moins bien. Mais à cette faculté d’oubli, et on a vite fait de l’oublier, il oppose la mémoire, qu’il définit comme la capacité à tenir ses promesses, « continuité dans le vouloir», qu’il lie à la notion de responsabilité : « l’homme souverain, l’individu qui n’est semblable qu’à lui-même, l’individu affranchi de la moralité des mœurs, l’individu autonome et supramoral, bref l’homme à la volonté propre, indépendante et durable, l’homme qui peut promettre ». Dont acte, l'Européen d'aujourd'hui n'est pas un homme du ressentiment, nous dit-on, mais alors quel est donc l’état de la mémoire et de la responsabilité de l’Europe et des Européens ? Quelles promesses ont été tenues ? De quel accomplissement peuvent-ils se prévaloir ? A ces questions, beaucoup de dérobades, des fanfaronnades à n'en plus finir et peu de réponses. Une fois n'est pas coutume, inversons les rôles, ils ne peuvent se représenter, nous les représenterons . Que voyons-nous ? Glorification de soi et auto-célébration - même quand on feint de s’accuser -, qui est un mépris des autres par défaut, faculté d’oubli à géométrie variable, liturgie nationale, invention de la tradition. Ni honnêteté ni responsabilité ! Qui nous parlera de l'autonomie relative - très relative - du champ des historiens ? Ils ne sont pas nombreux les historiens, qui comme Vidal-Naquet, sont traîtres face à tous les dogmes. L’Histoire est décidément trop sérieuse pour être simplement confiée aux historiens… Nous n’avons vu jusqu'ici qu’arrogance, cynisme et hypocrisie, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. «Mission civilisatrice », «Universalité» et «Progrés» ne furent qu’écran de fumée, cargaison d’idéalisme en toc, travestissements héroïques, crécelles grandiloquentes... Comment définir l’Histoire alors ? La manière la plus commune et la plus naïve fait de celle-ci « la reconstitution de ce qui s’est vraiment passé » (1). C’est oublier que les faits historiques sont choisis et découpés (par qui ? pourquoi ? et suivant quels critères objectifs ?), c’est oublier aussi que l'Histoire est traversée de présupposés idéologiques implicites (la violence épistémique vis-à-vis des dominés!) et qu’il n’est pas de science, comme l'épistémologie nous l'apprend, sans grille de lecture, perspective et hypothèse... C'est oublier surtout que l'objectivité absolue est un mythe, et qui plus est, tendancieux ! Finalement, pour rendre compte du passé, la posture modeste s'impose, le travail de l’historien n’aboutira qu’à une reconstitution partielle et imparfaite de celui-ci. A tout prendre, s'il fallait définir le passé en toute honnêteté, il s'agirait de la conscience des faits historiques du passé à la lumière du présent, le présent, lui-même, n’est pas né ex-nihilo, il est le produit de l’Histoire (2), n'est-ce pas là un merveilleux exemple de  raisonnement circulaire ? Quoi qu'il en soit, cela démontre la pertinence de l’hypothèse postcoloniale - un inconscient collectif travaille nos sociétés et les représentations sont, elles aussi, construites par l'Histoire -, car si le passé n'était que le passé, il ne vaudrait pas cinq minutes de notre temps. Alors, comme la vache, ruminons, puisque de ce passé rémanent, il n'est pas question de faire table rase !

(1) A l'inverse de la définition minimaliste de Ranke, pour Paul Veyne, « les faits historiques n'existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l'histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique» de causes matérielles, de fins et de hasards; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative: la genèse de la société féodale, la politique méditerranéenne de Philippe II ou un épisode seulement de cette politique, la révolution galiléenne. Le mot d'intrigue a l'avantage de rappeler que ce qu'étudie l'historien est aussi humain qu'un drame ou un roman, Guerre et Paix ou Antoine et Cléopâtre. »

(2) « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu'ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises...» (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) 

Les sept dormants de Tervuren



En août 1897, il pleuvait. Il ne faisait pas bon. Il faisait même carrément froid. Surtout compte tenu des températures auxquelles les nouveaux arrivants du Palais des Colonies étaient habitués. Ils avaient bien du mal à s’adapter. Et pour cause, ils arrivaient directement du Congo, territoire occupé et administré par la Belgique mais qui, en fait, appartenait au Roi Léopold II. C’était son « jardin »...

MOJA célèbre, le 1er novembre 2008, le 111ème anniversaire de la disparition de nos parents lors de l’exposition universelle de 1897 (et de son zoo humain). Il s’agissait de : mama SAMBO - mama MPEMBA - mama NGEMBA –papa Ekia – papa ZWAO - papa KITUKWA - papa MIBANGE.

Pour cette commémoration ainsi qu’en souvenir de tous nos disparus, nous vous attendons dès 14H00 sur le parvis du Palais des Colonies pour une visite commentée de ce que fut, pour nos ancêtres, l’actuel parc du musée de Tervuren.

Après cette visite, un hommage sera rendu à nos disparus au lieu de leur dernière demeure. Les tombes de nos parents se trouvent derrière la petite église de Tervuren.

Pour le Conseil d’Administration de MOJA asbl,
André MUTATE

« Mimile », mode d'emploi …

Hommage spécial à la rédaction de Cultural Gang Bang et à tous les zélateurs de La Marseillaise, cette vieille trainée...

Définition : le mimile est un Shadock, mais en pire… Le mimile représente la fraction des souchiens la plus dégénérée, il fait partie de l’humanité la plus déchéante…

Ontologie : A=A, quoi qu’il fasse le mimile se révèle être ce qu'il est intrinsèquement un mimile, le temps ne fait rien à l'affaire...

Démographie : le mimile est autant impuissant que stérile, mais pourtant de plus en plus nombreux. Mais comment fait-il ? Il se reproduit par scissiparité…

Psychanalyse (1) : le mimile est un humilié-né, il faut bien que quelqu'un paie cette odieuse torture, la béance de sa blessure narcissique phénoménale…

Psychanalyse (2) : chez le mimile, à défaut d'un « je », chacun cherche son « ça »...

Caractère (1) : le mimile est un être petit et mesquin, toute noblesse d'âme lui est inconnue...

Caractère (2) : le mimile est raciste comme monsieur Jourdain fait de la prose... C'est son fatum et c'est aussi le nôtre!

Caractère (3) : le mimile es un être limité, aussi recourt-il souvent à la répétition, l'imagination n'est pas démocrate, elle ne fait pas les poubelles ...

Géographie : le mimile est une « exception culturelle » française! Qu'on se le dise...Mais il a aussi des cousins d’Amérique…

Ethologie: le mimile croit qu'il a le sens de l'humour, d'où tient-il cela ? C’est un autre mimile qui lui a dit...

Zoologie : le mimile, tel la hyène, va toujours en bande. Car lucide, le mimile sait que, si en groupe il n'est pas grand chose, seul il n'est rien...

Sociologie : le mimile aime les siens et la chaleur du consensus ; la contemplation cathodique de ses pareils comme ethos et le partage de vérités simples (très simples!) pour tout habitus, voila ce qu'est le « mimilisme »...

Moeurs : le mimile lorsqu'il est débordé aime à faire voyager autrui... Une pensée mimile aussi spirituelle que profonde : "la France tu l'aimes ou tu la quittes"... Pour ma part, je ne l'aime pas et c'est elle qui refuse de me quitter !

Esthétique : le mimile, à son corps défendant et par projection, fait de très beaux portraits de lui sous une forme subliminale bien sûr… Ecce homo mimilus...

Psychologie (1) : le mimile est un individu sans nuance aussi prévisible que l'aiguille d'une montre, son modèle reste le chien de Pavlov et, surtout, sa cloche…

Psychologie (2) : le mimile ne berne personne, sinon lui et seulement « par intermittence »...

Linguistique : le mimile est persuadé qu'il parle anglais, il le tient de son chien bobby… Oui, le mimile est crédule!

«Amour sacré de la Patrie…», darla dirladada… !

«L’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes ! » (Rimbaud)
« Cette aptitude de la société à créer des dieux ne fut nulle part plus visible que pendant les premières années de la Révolution. À ce moment, en effet, sous l'influence de l'enthousiasme général, des choses purement laïques par nature furent transformées par l'opinion publique en choses sacrées : c'est la Patrie, la Liberté, la Raison »… Ce passage célèbre des « Formes élémentaires de la vie religieuse » de Durkheim n'est-ce vraiment que du passé ? Ou est-ce l’avenir d’une illusion ? Que nenni, ce n'est ni l'un ni l'autre ! Cette fabrique du sacré se réactualise à chaque fois que des Indigènes, enfants illégitimes, sifflent La Marseillaise, à chaque fois que se met en marche «le sinistre jeu circulaire de l'anathème et de la provocation » (Sayad)… Pêché, sacrilège, profanation… allumez bûchers, sachez chasser sorcières ! Mais où sont donc les défenseurs absolus du droit au blasphème ? Les briseurs de tabous toutes catégories ? Les Voltaire de poche à l’ironie aussi légère qu'incisive ? Recroquevillés dans leur identité de pacotille et ses « sales petits secrets » postcoloniaux, les voici tels qu'en eux-mêmes, «mimiles» d'élite, tout anti-indigène est un souchien !… L’humour gras et la posture arrogante d’un Philippe Val, champion de la liberté d'expression, gravissant les escaliers de Cannes, n’avaient été qu’une imposture grotesque, la vérité de cette apothéose fut qu’elle participait de la même « émotion commune », essence du religieux, que la création d’un ministère de l’identité nationale et de l’immigration… Le nez vissé sur leur nombril, voulaient-ils nous faire oublier, se faire oublier, que l’homme est un animal métaphysique, même quand sa métaphysique suinte la haine et l'exclusion? Ignorent-ils la dialectique de l’un et du multiple, qui fait que le profane des uns est le sacré des autres - combien de sifflets pour une caricature ? -, même quand cette altérité est, tour à tour, construite et désignée comme ennemie ? Dialectique, ici, où le sacré a investi de bien étranges objets (drapeau, hymne, ligne de partage…), qui a de bien étranges odeurs de racisme françaoui… Les voici tels qu’en eux mêmes, plus fétichistes et moins universels que les Papous, car en matière de sacré chacun trouve midi à sa porte, même quand la porte est close...Et les plus naïfs sont ceux qui s’en croient quittes, car quand on croit l’avoir chassé par la porte, voilà qu’il revient par la fenêtre sous une forme encore plus moisie... Finalement, « La Marseillaise » c’est un mantra, dont la magie, le mana n’a pas plus de force, de puissance qu’un «aboule la gnôle » lorsqu'on est sur le front... «Amour sacré de la Patrie…», darla dirladada… !

Archéologie d’un silence

Du massacre du 17 Octobre 1961 à Brahim Bouarram, avez-vous remarqué cette irrésistible et funeste attraction qu’exerce la Seine sur les maghrébins de France ?

Le 17 octobre 61, la Fédération de France du FLN appelle les Algériens de la région parisienne à manifester pacifiquement contre le couvre-feu instauré le 5 octobre par le préfet de police, Maurice Papon. 30.000 manifestants face à 7000 policiers, 12.000 arrestations, 3 morts selon le bilan officiel, plus de 300 selon le FLN. Plusieurs dizaines selon les rapports demandés par le gouvernement à la fin des années 90 : les missions Mandelkern (98) et Géronimi (99), ayant eu accès aux documents officiels, n’ont pu que constater qu’un nombre très important en avait disparu.

Le gouvernement gaulliste mène une stratégie d’étouffement. C’est par le silence que Papon répond aux questions de Claude Bourdet à la séance du Conseil de Paris du 27 octobre 61. Roger Frey, ministre de l’intérieur et futur président du Conseil Constitutionnel, rejette une demande de commission d’enquête parlementaire, au motif que des informations judiciaires (toutes clôturées par des ordonnances de non-lieu) sont en cours. Les témoignages rassemblés par les éditions Maspero sont saisis chez le brocheur, avant le dépôt légal : ces livres n’existent tout simplement pas. Vérité-Liberté, Les Temps Modernes et Partisans sont saisis. Les projections d’Octobre à Paris de Jacques Panijel sont interdites ; un film réalisé par la Radio-Télévision Belge est déprogrammé, les pellicules disparaissent. La presse communiste (Libération et L’Humanité) fait état des violences policières, mais renonce à publier in extenso des témoignages, pour éviter la saisie. Le Monde et Le Figaro s’indignent des « violences à froid sur les manifestants arrêtés », mais « comprennent les brutalités policières à chaud ».

Quelques mois plus tard, le 8 février 62, neuf morts au métro Charonne lors d’une manifestation contre les attentats de l’OAS. Français ni musulmans ni d’Algérie, pour la plupart communistes et syndiqués, ils seront enterrés par près d’un demi-million de personnes. Sans doute auraient-ils été qualifiés d’« innocents » par ce Monsieur Barre qui eut Papon comme ministre du budget. Seul le représentant de la CFTC évoquera à l’enterrement les morts anonymes d’octobre.

Pendant deux décennies ce sont les témoins, directs ou indirects, qui insisteront : Pierre Vidal-Naquet en 72 (La torture dans la République), Georges Mattei, membre des réseaux de soutien au FLN, l’un des rares Français auxquels la Fédération de France du FLN avait demandé d’être présents sur le parcours de la manifestation, qui réalise (avec Jean-Louis Péninou) un dossier dans Libération (le 17 octobre 80 puis le 17 octobre 81). Au milieu des années 80, avec l’échec de l’intégration à la SOS-Racisme, les jeunes issus de l’immigration questionnent leurs parents : s’en fait l’écho le dialogue entre Mohamed Hocine, fondateur du Comité contre la double peine, et son père, filmé dans Douce France, la saga du mouvement beur. En 91, de jeunes militants (Anne Tristan, Agnès Denis, Mehdi Lallaoui et le collectif Au nom de la mémoire) écrivent un livre puis réalisent un film, Le silence du fleuve. La même année paraît le premier ouvrage historique, La bataille de Paris de Jean-Luc Einaudi : n’étant pas historien « professionnel » il lui faudra attendre 99 pour obtenir l’accès à certaines archives. Sur la décolonisation sous la IVe république, on attend les documents historiques d’envergure : combien d’universités françaises possèdent une chaire d’histoire de la colonisation et de la décolonisation ?

Les massacres d’octobre 61, comme ceux de l’ère coloniale récente (de Sétif et Madagascar à Ouvéa), sont des crimes qui ne sont pas nommés, pas plus que ne le sont leurs victimes, ceux que l’on désigne sous le sigle FMA (« Français Musulmans d’Algérie ») ou plus couramment comme crouilles, ratons, melons, bicots, parqués dans les bidonvilles ou dans des quartiers intra-muros quadrillés en permanence. Depuis le début de cette guerre sans nom maquillée en « pacification » et « opérations de maintien de l’ordre », les gouvernements successifs (de la SFIO de Mollet et Mitterrand aux gaullistes) entretiennent le racisme policier, militaire et civil. Ratonnades, tortures, noyades, fusillades, pendaisons : ce qui se passe en cette fin d’octobre 61 se produit en Algérie et en métropole depuis 54. « Le 17 est un moment, un moment seulement, dans un temps où nous étions toujours niés » disent les Algériens interrogés trente ans plus tard par Anne Tristan. En Algérie, c’est le quotidien. Un état de droit en France cohabite avec un état d’exception dans les colonies, qui s’applique aussi en métropole à ces « citoyens de l’Union » qui sont moins citoyens que les autres ; et ce consensus républicain a besoin pour fonctionner de désigner un objet de peur et de rejet : « Consentir, dit Jacques Rancière, c’est d’abord sentir ensemble ce qu’on ne peut pas sentir ».

Comme ceux qui, en ce moment, en s’appelant « sans papiers », mettent à mal l’identification entre clandestins et suspects, les Algériens de 61, en manifestant dans les rues de Paris, revendiquent une visibilité qui leur est interdite.

Isabelle Saint-Saëns

Bibliographie


Le 17 octobre, à 18h30, les Indigènes de la République seront sur le Pont Saint-Michel...

Être Belge ou Palestinien: six auteurs en quête d'identité

D’un Maelström intro-déterminé à un vortex qui vient du dehors…

En Jordanie, pays arabe qui accueille le plus grand nombre de réfugiés palestiniens au monde, les Palestiniens sont surnommés « les Belges »…

Une introduction intéressante pour soulever certaines questions à propos des identités belge et palestinienne !

Six écrivains belges et palestiniens de la génération montante sont invités à échanger sur la thématique de l’identité à travers leurs observations et expériences personnelles de tous les jours. De mars à octobre 2008, entre Ramallah, Paris et Bruxelles, ils se seront rencontrés trois fois. Ils travaillent ensemble en journée, rencontrent le public en soirée. L’idée est de faire ressortir la complexité des identités belge et palestinienne, partant du fait que la diversité est un élément essentiel du dialogue. Un livre (publié en 2009) mêlant autobiographie, fiction et réflexions, sera le résultat de ce processus.

  • L’auteur palestinien Walid Alsheikh a été invité à la huitième biennale des poètes en novembre 2005.
  • Johan de Boose est auteur, journaliste et acteur belge.
  • L’auteur belge Kenan Görgün cherche par chaque texte à créer des traversées entre plusieurs univers : fantastique, science-fiction, satire, roman, nouvelle et poésie.
  • Thomas Gunzig, écrivain belge, se fait remarquer par l'humour cruel avec lequel il entraîne ses lecteurs dans un univers de cauchemar inspiré des pires excès du monde actuel.
  • Nathalie Handal, poétesse palestinienne, a collaboré avec de différents artistes visuels. Sa poésie a été présentée dans de nombreuses galeries et expositions.
  • Bassem Nasir est auteur, acteur et metteur en scène palestinien. Il a publié plusieurs nouvelles et vient juste de terminer un script pour un long métrage.
18-10-2008 Halles de Schaerbeek

Nous sommes tous des arabo-nègres !

La vérité de l'Amérique viendrait-elle de la bouche d'une vieille Redneck du Deep South ? Les noirs serait-ils les arabes de l'Amérique comme les arabes seraient les nègres des sables du Moyen-Orient (sand niggers)? Ou viendrait-elle des rappeurs français qui s’identifient tout autant aux jeunes noirs du ghetto qu'au peuple palestinien ?

« Être nègre aux États-Unis, c'est être en colère tous les jours. » (James Baldwin)

« La vie d’un Palestinien arabe en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement solide. » (Edward Saïd)

« Non, je ne suis pas américain ; je suis l'un des 22 millions de Noirs qui sont victimes de l'américanisme.» (Malcom X)

« Que les Nègres se nègrent » (Jean Genet)

« Inscris ! Je suis Arabe… » (Mahmoud Darwich)

« Je ne vous dirai pas de renier l’arabisme : je vous dis de vous enraciner dans l’Arabité. Mais je vous demande de regarder vers le Sud comme nous regardons vers le Nord pour que l’équilibre de l’humanisme du XX e siècle plane sur le destin de l’Afrique. » (Senghor)


La communauté d'expériences crée une communauté de conscience et d'action, en tous cas il faut le souhaiter...


Alexandre le bienheureux...

« Plus que « récupérés », portant votre crachat de renégat en sautoir, vous êtes la Légion du déshonneur, les décorés de la volte-face ; et, de plus, vous prétendez donner des leçons de permanence dans la souplesse. » (Guy Hocqenghem)

Alexandre Adler, dit « Triple-Crème », dont on sait que, passé du marxisme-léninisme (1) au bushisme sharonien, il est le paradigme du néo-conservateur à la Française par excellence, a ajouté la diffamation à une longue liste d’approximations et d’erreurs qu'il n' a de cesse de commettre lors de ces fameux exercices de divination. Jugez sur pièce. Après le 11 septembre : « Bien sûr, le Pakistan est en guerre avec les Etats-Unis (...) L’Inde est prête à aider les Américains à détruire l’armée pakistanaise. ». Au lendemain de l’intervention militaire américaine en Irak : « Il est plus raisonnable de penser que ces armes biologiques et chimiques ont existé». En guise pronostic de l’élection américaine de 2004 : « Quitte à devenir la risée de mes lecteurs en novembre : Kerry va gagner d’une courte tête, ce sera donc l’élection de l’an 2000 inversée ! » Un mois avant le déclenchement des opérations anglo-américaines en Irak : « La guerre n’aura peut-être tout simplement pas lieu »… Cette hypermnésie, même bancale, en des temps d'amnésie généralisée, voilà qui fait la particularité d'Alexandre le magnifique, conseiller du Prince, quel que soit le prince... Le visionnaire, l’oracle, la Pithie à la mémoire d’éléphant - et il n’y pas que sa mémoire qui s’apparente à l' éléphant ! -, que toutes les télévisions et radios françaises s’arrachent, a pu délirer à toute berzingue et en toute impunité, en avançant, lors d’un débat sur RMC, que le site Oumma.com était proche d’Al-Qaida, sans être contredit le moins du monde. Hémiplégique, unijambiste et schizophrène, ainsi va la liberté d’expression en France, l'important est d'être du bon côté du manche… L’expert es tout, journaliste multi-cartes, en matière de diffamation, n’en était pas à son coup d’essai, ainsi au mois de février de l’année passée, il a pu affirmer doctement sur France culture, dans un discours aussi péremptoire que logorrhéique, que « tous les français d'origine algérienne étaient plus ou moins antisémites aujourd'hui... ». Les divagations à flux tendu de l'althusérien retourné nous montre que dès qu'il s'agit de traiter d'Islam ou de musulmans, tous les outrages sont permis, pourquoi se gêner... Triple-Crème, ex-géopoliticien du mercredi, n'a pas même besoin de nous cacher d'où il parle, «je me considère en guerre, certes. Cela ne veut pas dire que je hais l'ennemi ou que je laisse mes passions me dissimuler des choses.» Nous voilà rassurés...

(1) Il est loin le temps où il pouvait pérorer sur les « fascistes en cravates qui peuplent les cabinets ministériels » !

Exister, c'est exister politiquement...

« Comment exister dans un ordre sociopolitique qui s’appelle la nation – même de cette existence mineure, accidentelle, inessentielle, toute chétive, étriquée, mutilée qu’on accorde aux immigrés – sans exister politiquement ? sans avoir une identité civile, de jure ? Il faut la complicité du politique et de la politesse pour opérer pareille exclusion : du politique, parce qu’il assure le monopole du politique exclusivement aux nationaux (surtout en France, où citoyenneté et nationalité sont une seule et même chose, l’une étant indissociable de l’autre); de la politesse ou de la neutralité politique, qui est aussi une neutralité éthique, parce qu’elle interdit à qui n’est pas du lieu (i.e. le non-national) d’intervenir dans la vie politique propre aux maîtres de céans, toute intervention en la matière ne pouvant apparaître que comme désordre, perturbation, voire subversion. C’est la même cécité au politique qui fait qu’un phénomène aussi fondamentalement politique que l’immigration – émigration de citoyens d’un côté et immigration de citoyens ou de futurs citoyens de l’autre – n’est jamais perçu et pensé comme tel, tout au moins au moment où il s’accomplit. On se refuse même, de part et d’autre, à l’envisager sous ce rapport, prenant de la sorte le parti d’être toujours en retard par rapport à la réalité du phénomène.

L’exclusion politique , fondement de l'ordre politique 

À considérer toutes les formes d’exclusion dont l’ordre politique s’est accompagné, on est en droit de se demander si pareille exclusion ne constitue pas un des fondements mêmes de cet ordre. L’exclusion sur la base de la nationalité n’est-elle pas nécessaire pour l’existence de la nationalité et, plus largement, l’exclusion politique d’un groupe social inclus dans la vie politique n’est-elle pas nécessaire pour l’existence du politique ? Athènes et Sparte, dont on a fait des modèles de référence, avaient chacune leurs hommes libres et, par opposition à ceux-là, l’une ses esclaves (esclaves-marchandises) et l’autre ses groupes d’hilotes (esclaves-conquis). Les républiques médiévales, comme les cités-États médiévales ou les « thalassocraties » de toute l’Italie, avaient aussi leurs citoyens, définis par les arts auxquels ils appartenaient, la souveraineté s’exerçant à travers ces arts, et leurs non-citoyens (les campagnards, les contadini). Nos démocraties modernes, dans leurs formes vraies et a fortiori dans leurs perversions (colonialisme, apartheid et tous régimes négationnistes, fascisme, nazisme et autres totalitarismes), n’échappent pas à la logique qui fonde l’exclusion et la sujétion. L’immigré, le non-national de la nation dont il est membre de fait (mais de fait seulement, et non de droit), semble être la variante moderne, c’est-à-dire atténuée, de ce que furent, en d’autres temps et d’autres lieux, les assujettis aliénés de toutes les espèces.

Le citoyen athénien ou romain, le pair de la cité de Sparte et le citadin de la Florence ou de la Venise médiévales, le citoyen du Reich hitlérien, l’homme « blanc » dans le régime d’apartheid, le citoyen du « premier collège » dans le système colonial, le national-citoyen de l’État-nation ont en commun d’être définis comme des hommes « libres » pour lesquels la seule activité qui vaille est la politique, dont ils ont le monopole. Par opposition, l’esclave, le métèque, l’hilote, le « barbare », le « paysan » (le contadino), ainsi que tous les nationaux ou citoyens de seconde zone ou de seconde classe, et enfin l’immigré ont en commun d’être exclus du politique en raison de leur appartenance, de naissance, à quelque condition ou à quelque univers qui les voue à constituer une classe particulière : appartenance à la « mauvaise race » (les nationaux du Reich hitlérien privés de droits politiques), à la « mauvaise couleur » (les Noirs), à la « mauvaise caste » (les colonisés, par exemple), au « mauvais ordre économique et culturel » (l’immigré). C’est aussi le cas pour le déporté et, dans une mesure à peine moindre, pour la femme. Le rapprochement entre toutes ces formes historiques, donc inégales, de sujétion et d’exclusion plus ou moins totales du politique ne manque pas d’éclairer utilement la situation typique des immigrés sous leurs rapports au politique ou dans leurs rapports à l’État. Faire partie ou ne pas faire partie de la Cité, tel est aujourd’hui encore l’enjeu pour l’immigration.

La défense des immigrés, l’amélioration de leur condition, leur promotion sur tous les plans ne peuvent plus être assurées aujourd’hui que si elles se situent délibérément et ouvertement dans le champ politique, que si les immigrés eux-mêmes et, surtout, leurs enfants s’y engagent directement et engagent leur action dans la sphère politique. Cette conviction se nourrit, pour une bonne part, des transformations qui se produisent dans la morphologie de la population immigrée, avec la généralisation de l’immigration familiale qui fait de l’ancienne immigration, réputée de travail, une immigration de peuplement. Les conséquences de cette évolution sont la montée de la nouvelle génération, constituée d’enfants de l’immigration, et l’arrivée sur le marché d’un nouveau type d’immigrés en raison des transformations internes aux sociétés d’émigration. Du fait de ces transformations, la population immigrée cherche à imposer une définition nouvelle de son statut. De partout et en toutes circonstances se profilent des tentatives en vue de casser le carcan dans lequel on enfermait les immigrés, conformément à la représentation que l’on avait d’eux et que l’on se faisait du phénomène de l’immigration. Cette conviction, il fallait la faire partager par les intéressés eux-mêmes et, plus particulièrement, par leurs enfants ; il fallait la retraduire en termes de lutte, en faire une arme de combat.

Un combat d'avant garde

À quoi sert la revendication de la citoyenneté quand on n’a pas la nationalité, voire quand on ne veut pas de cette nationalité ? – cela, dans le cas des anciennes générations d’immigrés. Ou alors, à quoi sert d’avoir une nationalité vide de tout contenu réel, attribut abstrait, purement juridique ? Est-ce que cela change quelque chose à ma condition ? Voilà ce que disent et ce que se disent les jeunes de l’immigration. Sans que rien ne vienne lever ces objections, les choses sont allées extrêmement vite. Les idées et les attitudes sous ce rapport se transforment rapidement, plus rapidement dans la conscience et le système des comportements des populations immigrées que dans l’opinion française, qui, globalement, reste fortement et anachroniquement attachée à la représentation qu’elle a de son ordre social, économique, moral, culturel, bref, politique. L’indissociabilité de la citoyenneté et de la nationalité est une chose naturelle, une chose-allant-de-soi au point de ne pouvoir envisager, encore moins penser, le contraire. Il est vrai qu’en cela il n’est rien qui vienne l’aider à opérer ce qui, pour son entendement politique, est une révolution. Bien au contraire, tout le discours politique que lui tient le haut monde politique ne fait que conforter les certitudes de l’opinion française et la confirmer dans la justesse de ses croyances en la légitimité et en la nécessité de l’ordre politique actuel, le seul possible. Le seul fait d’envisager le contraire est une hérésie et ne peut être que le travail d’hérétiques, c’est-à-dire d’esprits subversifs ou d’agents de la subversion qui attentent sciemment à l’ordre national. Et proclamer le contraire est nécessairement le fait d’hérésiarques de toutes natures, les uns appartenant à l’ordre national – qu’ils minent de l’intérieur –, les autres assiégeant ce même ordre, dont ils veulent l’écroulement de l’extérieur !

Reconnaissons seulement qu’il est plus facile à la partie qui est en position dominée, en position préjudiciable, de faire l’effort d’invention pour concevoir et pré-voir (ou, prédire) quelque ordre nouveau qu’à la partie dominante, qui a tout à gagner, effectivement et fictivement, au statu quo. Aujourd’hui, la revendication des « droits civiques », la revendication de l’engagement politique au sens plein du terme et, par suite, du déplacement sur le terrain proprement politique des luttes qui, traditionnellement, étaient confinées dans le seul espace concédé aux immigrés, à savoir les luttes directement liées au travail et menées sous la bannière du travail, est reprise un peu partout. De partout nous viennent les illustrations de ce nouveau combat.

L’irruption de la jeunesse sur la scène politique 

L’expression « droits civiques » non seulement n’effraie plus les immigrés mais, plus que cela, s’inscrit désormais dans leur langage, dans leurs comportements. Elle est un thème de ralliement ; elle est, à elle seule, tout un programme, un mot d’ordre inscrit sur les pancartes, un emblème derrière lequel on se regroupe. L’irruption sur la scène publique, donc sur la scène politique, de la jeunesse de l’immigration, la maturité politique dont elle apporte ainsi, précocement, l’éclatante manifestation, le grand sens civique dont elle sait faire preuve constitueront, à n’en pas douter, le fait essentiel de cette décennie, l’avant-dernière du siècle.

Cela marque une rupture. Si, à une jeunesse interdite de parole, interdite de toute participation à la vie civile la plus élémentaire – celle de la rue, celle du quartier, celle de l’école ou de l’atelier –, il ne restait, dans un premier temps, que la violence la plus violente pour répliquer à la violence légale qui l’exclut de la vie de la Cité, s’il ne lui restait paradoxalement que la violence pour pouvoir exister civilement, cette même jeunesse ne cesse, depuis quelques années, d’apporter la preuve de ce dont elle est capable. Elle sait, elle veut, elle peut sortir du ghetto de la violence cyclique – violence et contre-violence – dans lequel on l’a inconsidérément et stupidement placée, dans lequel on l’a fait naître, on l’a fait grandir, on l’a scolarisée au rabais, c’est-à-dire analphabétisée ; dans lequel on l’a formée ou, mieux, « déformée », en lui ôtant tout espoir et toute raison de croire à la formation. Sans aucun doute, c’est là, au fond, la véritable signification politique des multiples manifestations auxquelles nous assistons, les unes trop « solennellement » spectaculaires, les autres plus discrètes mais combien plus efficientes. Il y a là motif à un grand espoir. Et si, d’aventure, quelque esprit malin, quelque apprenti sorcier s’avisait de vouloir berner cette toute jeune et toute récente espérance, la détourner de la juste voie qui est la sienne, de vouloir trop la séduire pour mieux l’abuser et en abuser, gageons qu’il lui en coûtera fort cher.

À ce vaste mouvement qui se déclenche au sein de la jeunesse de l’immigration (que ces jeunes aient ou non la nationalité française) et qui frappe par son dynamisme, son extrême disponibilité, sa spontanéité, sa générosité et son dévouement, la sincérité de ses convictions, son idéalisme (parfois teinté d’un certain angélisme), quel langage tenir ? Quelle réponse donner à l’angoisse et à l’espérance de tous ces jeunes qui demandent à être rassurés, rassurés sur eux-mêmes et sur le sens de leurs initiatives ? Est-ce folie ? Est-ce simplement un jeu, mais un jeu terriblement cruel s’il ne devait être suivi d’aucun effet ? Est-ce un cérémonial d’expiation ? » (Abdelmalek Sayad)

Je suis une bête, un nègre...

En hommage à Elvis Akpa, sans-papiers parisien mort comme un chien ! L'Europe est décidément indéfendable...
Je suis une bête, un nègre, polygame, exciseur, prolifique..., mes seigneurs et maîtres connaissent ma culture, mes pensées intimes, ils me connaissent mieux que moi-même... Je suis une bête, un nègre, à coup de chicote, d'ethnologie et de philanthropie, ils m'ont objectivé… Je suis une bête, un nègre, ils m’ont mis aux fers et d’un même mouvement me libèrent d’un geste magnanime, car sans impudence, ils aiment à gagner à tous les coups… Je suis une bête, un nègre, qu'importe les sanglots souchiens quand ils sont crocodiles... Je suis une bête, un nègre, je ris, je danse, je suis enjoué et affectueux comme un animal de compagnie, adoptez-moi... Je suis une bête, un nègre, de l’universel je n’ai vu que l’impérialisme et des « droits de l’homme » l’arrogance et le cynisme de la solution clé en main … Je suis une bête, un nègre, mon drame, à moi, c’est de n’être pas assez entrer dans l’histoire, le néolithique est ma demeure, je n’ai aucun Auschwitz ou Hiroshima à faire valoir… Je suis une bête, un nègre, les Ethiopiques, Egyptos, Songhai... qu'aurais-je été sans cette heure où, les blancs débarquant, je tombai au néant ?... Je suis une bête, un nègre, livré à moi même, je ne produis que des catastrophes ; sécheresses, famines, épidémies, cyclones sont mes compagnons de toujours… Je suis une bête, un nègre, mes identités sont meurtrières, le tribalisme et l’ethnicité sont mon alpha et mon oméga... Je suis une bête, un nègre, ma sauvagerie est compulsive et ma barbarie convulsive, chez moi Dionysos a tué Apollon à coup de machette… Je suis une bête, un nègre, qui n’en finit pas de son procès de décivilisation, voyage au centre de la terre mais où m’arrêterai-je ?… Je suis une bête, un nègre, parmi mes seigneurs et maîtres, je dois savoir garder ma place, dût-elle être dans une niche, ils m'aiment tant quand j’ai la politesse larbine … Je suis une bête, un nègre, je n’accéderai jamais à la majorité, je suis de race enfantine, ne dit-on pas l’Afrique est le berceau de l’humanité ?… Je suis un nègre, oui, mais pas bête à manger du foin, ni Obama, ni Rama Yade ne sont des miens… Je suis un nègre, oui, mais ni blanc ni Bounty, car fier je suis fier je resterai... Je suis un nègre, oui, mais de ceux qui aiment à marronner dans les champs... Divine bête, nègre fondamental , «cris, tambour, danse, danse, danse danse ! »…

Paris colonie nègre

Le renversement des perspectives est le plus bel hommage qu'on puisse faire à la commémoration de l'abolition de la traite négrière !

« M.Girard, commissaire de police de Belleville, recherche activement, dit-on, un nègre qui, après avoir absorbé diverses consommations dans un café de la rue de Palikao, se serait enfui sans payer, et en renversant, d'un coup de tête dans le ventre, le garçon de l'établissement. Que nos fonctionnaires prennent garde de traiter comme un vulgaire filou ce noir, en qui nous n'hésitons pas à reconnaître et à saluer un explorateur, que tous ses actes dénotent un émule admirable, encore qu'un peu trop servilement fidèle, des Stanley, des Béhagle, des Marchand ! Il dégustait, dans l’intérêt de la science africaine, les produits de notre sol ; et qu’a-t-il fait de plus, par son coup de tête dans le ventre du garçon, que de s’exercer à courtoisement reproduire ce qu’il devait, non sans motif, conjecturer être le salam du pays, le renforcement solide et cordial tel qu’il se pratique à l’encontre des nègres statufiés en carton munis d’un dynamomètre, dans les promenoirs du music-hall ? Nul doute que, si on ne l’eut interrompu, il n’eut pas tardé à planter quelques drapeaux, brûler de monuments choisis et emmener plusieurs personnes en esclavage. Si le commissaire de Belleville persiste dans son erreur, nous nous ébahirons moins de celle des dignitaires du Haut-Niger qui s’obstinent, eux, de même façon, à ne voir dans les distingués chefs de nos missions que des filous ordinaires ». (Alfred Jarry, La Chandelle verte)