Pantalonnade belgo-marocaine autour d'un thème porteur : le terrorisme ...

Il est des thématiques qui arrêtent toutes pensées, qui occasionnent un "trou noir" de la raison. L'islam, le terrorisme... sont l’une des Gorgones du temps présent. On s'aperçoit alors que le citoyen lambda, et pas seulement lui !, des « démocraties avancées », ce sujet postmoderne, est d'une crédulité sans fin, un éternel jobard, et qu’il aime ça. Le dernier conte de fée que nous ont vendu les médias mainstream, et ceux qui nourrissent la bête insatiable, voudrait nous faire croire que les fins limiers de la police marocaine auraient résolu, à distance (par télépathie?), des affaires criminelles qui se seraient déroulées sur le territoire belge et seraient restées sans solution jusqu’ici... Les tueurs fous du Brabant wallon c'était sans doute Al qaida Maghreb ! Lorsqu'on connaît l'incompétence et la corruption notoire des Sherlock Holmes du Royaume chérifien, cela laisse songeur... Peut-être que la police belge rêve d’employer les méthodes d’interrogatoire de cette dernière, qui relève belle et bien de la torture, tout comme la CIA qui externalise et soustraite déjà ses interrogatoires musclés au pays de la Harira ? Au Moyen-Âge, lorsqu’on était « soumis à la question » l’on avouait tout et n’importe quoi, qu’on était une sorcière, un hérétique ou même le Loup-garou, pourvu qu'on avouât… ! Le Maroc serait-il l’avenir de la Belgique en matière de sécurité? Ou bien ces manières de faire d'avant-garde seraient-elles destinées uniquement aux belges "de papier" ? Encore un privilège de ces derniers ! Voilà qui est prometteur...

Les 35 personnes arrêtées dans le cadre du démantèlement du réseau terroriste Belliraj seront déférées, aujourd’hui, devant le procureur alors qu’en Belgique, l’enquête vient de démarrer.La police belge a effectué, hier mardi, une perquisition au domicile d’Abdelkader Belliraj situé à Evergem. La presse belge rapporte que la perquisition a été effectuée mardi après-midi, dans la maison où il habitait, avec l’autorisation de sa femme. La presse belge rapporte aussi que «Abderrahim Lahlali, qui représente l’épouse du suspect, a confirmé l’information» et a indiqué que l’épouse de Belliraj aurait déclaré aux enquêteurs «qu’elle pense que son mari est victime d’une erreur judiciaire au Maroc». Selon les mêmes sources, «les enquêteurs ont notamment fouillé le jardin à l’aide de détecteurs de métaux. Ils s’intéressaient aussi à des notes et du matériel informatique». Au Maroc, le dossier est passé à une nouvelle étape puisque les suspects comparaitront, aujourd’hui, devant le procureur général près la cour d’appel à Salé. Pour cette première audition, un comité restreint d’avocats, chargé de la défense de dirigeants du parti «Al Badil Al Hadari» (dissous) et «Hizb Al Oumma» (interdit), ainsi qu’un membre du Parti socialiste unifié (PSU), a souhaité que «le parquet général n’engage pas de poursuite judiciaire contre leurs clients». Les «clients» en question sont au nombre de six : Mustapha Moatassim et Mohamed El Amine Ragala, respectivement secrétaire général et porte-parole du parti «Al Badil Al Hadari», Mohamed Merouani, dirigeant du «Parti de la Oumma», ainsi quAbdelhafid Sriti, correspondant de la chaîne «Al Manar», Alaa Badella Ma-El Aïnin (Parti de la justice et du développement, PJD), et Hamid Najibi (Parti socialiste unifié, PSU). Pour la plaidoirie, le comité de défense, constitué de Mustapha Ramid, Khalid Sefiani, Mohamed Sebbar et Mohamed Benaâmar, s’apprête à mener bataille sur plusieurs fronts. Contacté, hier, par ALM, Me Ramid a révélé l’intention du comité de défense de diffuser un communiqué, dans lequel il relèvera « les violations nombreuses» qui auraient entaché le déroulement de l’enquête menée par les services de la police judiciaire. Par ces violations, Me. Ramid entend les «révélations» faites dernièrement à la presse, par le ministre de l’Intérieur sur les tenants et les aboutissants de l’enquête. «Ce genre de révélations est de nature à influer sur le déroulement de l’enquête menée par la police judiciaire», a protesté Me Sefiani, en ajoutant que «la police judiciaire est une structure relevant de la justice, et non des services du ministère de l’Intérieur». S’agissant de la décision attendue aujourd’hui, le comité de défense tâchera de demander, au cas où une poursuite judiciaire serait engagée, «une poursuite en état de liberté». En rapport avec le même dossier, une équipe d’enquêteurs belges est attendue, en fin de semaine, à Rabat dans le cadre d’un échange d’informations sur les affaires criminelles qui auraient été commises, en Belgique, entre 1986 et 1989, par le chef du réseau Belliraj, alias «Iliass» et «Abdekrim». L’équipe d’enquêteurs belges s’attendrait à ce que les services de la Sûreté nationale «leur produisent des éléments de preuve qui leur ont permis d’annoncer l’implication d’Abdelkader Belliraj dans six meurtres en Belgique», indique une source, citée par un quotidien belge. Selon cette source, les enquêteurs belges «devraient (pour leur part) partir avec certaines informations contenues dans leurs dossiers d’enquête». Pour les services policiers belges, le dénommé Belliraj «était connu de longue date pour son militantisme chiite en Belgique». Un élément qui a été révélé par le ministre de l’Intérieur, Chakib Benmoussa, lors d’une conférence de presse organisée au lendemain de l’annonce du démantèlement du réseau. Le ministre de tutelle avait évoqué «des contacts» menés, en début 2000, par le chef du réseau avec des responsables du Hezbollah, en vue d’obtenir l’autorisation pour l’organisation d’entraînements au profit de ses affidés dans les centres de la milice chiite. Au-delà du sextuple assassinat, attribué à Belliraj, ce dernier se voit imputer la responsabilité du braquage, au Luxembourg, d’une institution financière, appelée «Brinks», avec la participation de nombreux truands européens. Autant de questions auxquelles la justice doit, désormais, apporter des réponses.


Chute et fin du "storytelling" ...

"Le Spectacle est d'abord une misère avant d'être une conspiration..." (Debord).


Ta mère...!

"Bruxelles est la seule ville arabe, où ne règne pas la guerre... " (Arno, Philosophe belge, lorsqu'il n'est pas écroulé sous une table de l'Archiduc...).

Déplacements de sac dans le métro, regards de biais sur les trottoirs, gestes mécaniques de méfiance, automatismes de crainte, mimiques méprisantes, postures dédaigneuses, tout ces mains molles qui vous sont tendues, ces bonjours forcés et sans conviction, ces tutoiements sans raison d'être, tout ces petites humiliations, infimes offenses, vexations à répétition dont il faut vous rengorger, tout ce climat de suspicion, cette ambiance de culpabilité diffuse, tous ces procès perpétuels en indignation auxquels vous devez vous habituer. L'insécurité n'est pas toujours là où on croit qu'elle est... Le schéma qui organise ce semblant de pensée demeure le même. Taxinomie douteuse, classement aux faciès fantasmatique, phénoménologie à la petite semaine, esprit buté qui croit vous connaître de toute éternité, essentialisme de bazar, archétype de l'arabe en soi (sale, voleur et fourbe), racisme à la sauvette, sous le mentau, rampant, de contrebande, qui ne s'avoue pas, on a beau dire la différence toujours se hiérarchise, c'est deux poires pour une pomme...Et à tout prendre, ce faire refoulé par un cerbère de discothèque, souvent aussi bronzé que vous, ça soulage, car cela a le mérite d'être clair, la poire c'est lui... Et toujours cette symétrie du pire. Œillades appuyées et fielleuses ou regards furtifs qui passent sur vous comme si vous étiez une ombre: "déni de sale gueule" ; élément surnuméraire ou être fantomatique à l'existence sujette à caution, voilà la seule alternative. Votre être-là déborde, est de trop, ou bien, vous n'existez pas, symboliquement, on vous a tué. Vous rentrez dans un magasin de fringues, un supermarché, on ne voit que vous. Vous commandez un pot dans un bistrot, vous n'existez pas. Elephant man ou l'homme invisible, l'impensé du social, passant du trop plein au trop vide en un tour de main, cela vous fait des personnages fantastiques. La chose est entendue vous êtes un sous-homme, tout au plus un citoyen de seconde zone. Et une fois la tolérance sortie de son seuil, de sa maison, des relents épouvantables de pitié ou de mauvaise conscience subsistent encore. L'amalgame est bien sur du rendez-vous. Confusion sciemment entretenue, machine à fabriquer de l'autre, car l'altérité ça met de l'ordre, ça hiérarchise, ça structure: étrangers, immigrés, allochtones, "jeunes", "sans papiers, réfugiés… "Nous et les autres", et les autres, c'est cette énorme marmelade informe. A nous la complexité à eux la caricature ! Tout ça est utile, tout ça fait système, tout ça se décline dans le quotidien, la distribution des rôles se faisant ailleurs, le rôle n'est pas reluisant mais les stigmatisés jouent le jeu, le pestiférés finis par aimer la peste, voilà même qu'il se met à la brandir comme un totem, n'est-ce pas là le summum de l'aliénation, que de combattre l'aliénation par des moyens aliénés… Et pour "se tirer d'embarras sans se tirer d'affaire", les plus doués emploient la diagonale du fou, la stratégie du bouffon, jouent de cette culture de l'entre-deux comme personne et en deviennent insaisissables (y compris à eux-mêmes et c'est peut-être ça leur drame!). Les plus opportunistes font les "nègres blancs", prosélytes sans conviction, et après avoir vendu le peu d'âme qu'il avait, et à un prix dérisoire, sont condamnés à montrer patte blanche, sans rémission, jusqu'à la fin des temps. Les plus sensés, sagesse impuissante et hâbleuse, se replient dans leur "conscience malheureuse", et continuent leur numéro lassant de singe savant : car toujours il faut raison gardée... Et puis, il y a le mélange des genres dont la majorité use en se croyant très rusée. Tout cela n'est pas qu'affaire de haute sphère et d'idées, sur la terre des hommes, tout est concurrence, tout est "marché". Aussi ce racisme culturel (codes et signes d'appartenance), cette acculturation obligatoire, où il faut laisser sa culture au vestiaire, ce réflexe distinctif (tiens un bougnoul qui lit Le Monde...!) sont bien utiles, ils permettent les évidences que sont la discrimination à l'embauche, la ségrégation résidentielle, scolaire, professionnelle, la sur-représentation dans les prisons... : un arabe c'est un arabe, deux c'est une bande et trois, une invasion… Ca marche aussi avec "nègre" ou Turc ! Et si la nuit tous les chats sont gris, les pensées en Europe, en ces temps crépusculaires, tendent au brun, n'oubliez pas ceci, vous pourriez arpenter le Maghreb votre vie entière, vous ne rencontrerez pas le très poétique : "ta mère", car, que ce soit plaisant ou non, tout comme ses usagers, c'est une création de par ici, c'est-à-dire un hybridion magnifique...


Le "complexe du Meddeb": symptomologie...

A l’occasion de la sortie du dernier livre de Monsieur Abdelwahab Meddeb, « Sortir de la malédiction, l’Islam entre civilisation et barbarie », la Maison d’Amérique Latine (de Paris) a accueilli ce jeudi 21 février un débat avec, outre l’auteur, Tzvetan Todorov, philosophe et Charles Melman, psychanalyste.
Salle comble, gens bien mis, atmosphère de bon aloi, tout concourt pour faire de cette soirée un grand moment de fraternité partagée. L’écrivain lui-même, costume du bon faiseur, chevelure disciplinée, moustache bien taillée, offre un aspect lisse qui cadre bien avec l’atmosphère ouatée qui imprègne le lieu. La présentation liminaire de Monsieur Abdelwahab Meddeb, malgré sa brièveté, insiste sur la nécessité de « guérir l’Islam » de ses perversions dont l’islamisme n’est pas la moindre.
Tzvetan Todorov rappelle sa vieille amitié avec l’auteur ; il annonce qu’il va se lancer dans une pluie de compliments et qu’il conclura sur une « petite réserve ». La pluie de compliments dure deux minutes, la réserve vingt. En fait de réserve, il s’agit d’une démolition en règle de l’ouvrage. Tzvetan Todorov affiche son incompréhension devant le fait que son « ami de trente deux ans » se prononce pour le droit d’ingérence (il a présenté l’équipée irakienne comme une perversion de ce droit d’ingérence !), sa lecture de la sortie du pape Benoît XVI sur le traité de Ratisbonne… Il lui reproche également le fait que, bien que se réclamant d’une double culture, il témoigne d’une telle mansuétude pour la part occidentale de sa personnalité. Il omet charitablement de rappeler que Abdelwahab Meddeb traite les milliers de victimes afghanes des bombardements états-uniens de « dommages collatéraux ».
Oublions la réponse de Abdelwahab Meddeb, tout étonné de cette volée de bois vert, qui se contente d’engager Todorov à relire son livre qu’ « il a si mal lu » (Todorov est légèrement demeuré, comme chacun sait ; en tout cas, il a montré qu’il n’était pas outillé intellectuellement pour pénétrer dans une œuvre si complexe). Oublions également le brouet indigeste servi par Charles Melman qui, lui, a identifié les causes de la violence arabo-musulmane. En fait, elles résideraient dans la langue arabe elle-même, une langue dans laquelle des notions contradictoires portent des noms presque identiques ! Il ne sait pas que le nombre de vocables en arabe est cinq fois plus élevé qu’en Français et que les poètes arabes ont depuis toujours eu à plaisir de faire des oxymores qui jouent aussi sur les allitérations.
Oui, oublions tout cela. A l’évidence, Abdelwahab Meddeb, comme un nombre croissant d’ « intellectuels » arabes, a choisi de se faire le porte-parole du non-dit occidental. Il surfe, comme d’autres, sur la vague d’une opinion reconnaissante qu’il exprime ce qu’elle n’ose dire elle-même. Il la conforte, cette opinion, dans son idée de la primauté absolue du modèle occidental, dans sa prétention à l’universalité. Abdelwahab Meddeb nous raconte ainsi qu’il est venu à la politique via l’islamologie (il préfère ça à orientalisme, quelle hardiesse !) depuis le « nine eleven » (en anglais dans le texte). Il n’y est pas venu par le Cambodge, le Rwanda ; il n’y est pas venu pour l’Algérie, le Vietnam ou Madagascar. Ce n’était pas de son temps, soit. Forcément, depuis qu’il y est venu, à cause du « nine eleven » donc, il s’est intéressé à la politique. Il est d’accord avec le bombardement de l’Afghanistan et l’Irak ne serait, selon lui, qu’un travers du droit d’ingérence…
A la fin du débat avec la salle, un dernier intervenant se prépare à poser sa question. Il n’en a pas le loisir. La séance est précipitamment levée. Du coup, il se met à hurler sa colère devant l’injustice dans le monde et la trahison des milliers de victimes qui ne trouvent pas grâce aux yeux de Abdelwahab Meddeb. Une grande confusion règne alors dans la salle. L’auteur, impassible, fait comme si de rien n’était et se dirige d’un pas lent et sûr vers la sortie. Le débat continue dans la salle, toujours aussi vif et véhément, mais sans violence.
Tout le monde se décide finalement à sortir. Dans la cour d’entrée se tiennent Abdelwahab Meddeb, Todorov et d’autres personnes. L’intervenant empêché passe à proximité du groupe et glisse un mot au passage à Abdelwahab Meddeb. En s’éloignant, il continue de l’apostropher et l’accable de son mépris. A ce moment, Abdelwahab Meddeb sort brusquement de ses gonds : perdant toute retenue, il se rue sur son interlocuteur et tente, mais en vain, de lui administrer un coup de poing ! Habité par la rage, le souffle court et l’injure (en arabe !) à la bouche, il se précipite vers son contradicteur qui continue de le narguer. On finit par réussir à les séparer.
Le vernis occidental a explosé ; adieu chevelure disciplinée, costume lisse et atmosphère ouatée…
J’ai été très choqué par les positions de Abdelwahab Meddeb. Je dois dire cependant que j’ai presque été rassuré par la violence de sa réaction : cela prouve que son cas n’est pas complètement désespéré, que l’indignation peut encore habiter notre intellectuel arabe. Cela prouve que, comme d’autres, il joue, mais bien mal, un rôle de composition : il n’est pas vraiment dupe de la supercherie de l’Occident et du prétendu humanisme qu’il déclare porter. Abdelwahab Meddeb a peut-être une vieille maman qui se souvient des années noires durant lesquelles elle a courbé l’échine devant l’occupant colonial. Elle serait sans doute étonnée, cette vieille maman, la tête ceinte d’un foulard clair, assise en tailleur dans une posture de dignité absolue, de voir son fils s’éloigner des siens avec tant d’aisance. Cette double culture qu’il revendique, elle, elle sait qu’il n’a fait que la subir comme tant d’autres, comme un aléa de l’histoire, au prix de sa peine et de son humiliation à elle. Butin de guerre qu’il est indigne de brandir comme un étendard…. Peut-être Abdelwahab Meddeb a-t-il pensé à sa mère au moment où il recevait l’insulte en plein visage … Peut-être a-t-il alors, le temps d’un éclair, eu une pensée pour les millions de victimes de la colonisation, frères de douleur des millions de morts de l’esclavage, emmurés dans l’oubli comme ces vieillards bien français oubliés dans la solitude des murs hostiles d’une froide maison de retraite…
S’il est vrai que Abdelwahab Meddeb est venu à la politique par le « nine eleven », peut-être aura-t-il trouvé dans la secousse de ce 21 février 2008 ce qui donne à la politique la force qui l’irrigue : un sens. S’il retrouve un jour les accents amples et généreux du refus absolu de l’injustice d’hier et d’aujourd’hui, pour renouer avec la générosité que son éducation familiale lui a léguée en héritage, il devra alors en savoir gré à l’impertinent qui a troublé l’ordonnancement de sa soirée.
Ainsi, il se rappellera que pour défendre son honneur, il convient de défendre des positions plus nobles, en restant toujours du côté des victimes et non en justifiant a posteriori les menées de leurs agresseurs. La démarche, c’est sûr, serait plus utile et plus digne que de faire le coup de poing à Paris, dans une cour, par un soir d’hiver …

Brahim Senouci

La reductio ad antisemitum

Qu'ont en commun Bourdieu, Chomsky, Morin, Mermet, Badiou, les Français d'origine algérienne (n'est-ce pas Boualem Sansal?)...., voire même l'ensemble du monde arabo-musulman (si le grand mufti de Jérusalem n'avait pas existé, on l'eut inventé!), ceux qui ont l'outrecuidance de critiquer les États-unis (ne parlons pas même d'Israël!), l'Afrique, le Tiers-Monde depuis le sommet de Durban... ? Eh bien ils sont ou ont été soupçonnés, peu ou prou, d'antisémitisme. L'anathème des anathèmes. L'équivalent sur le champ politique de la pédophilie dans la sphère sociale... Cela vous détruit un homme et c'est fait pour! Le malheur des stratèges à la très courte vue, qui en usent immodérément, dont le grotesque dispute à la bêtise, c'est qu'à force de l'employer à tort et travers, le terme ne signifiera bientôt plus rien, il sera totalement dévalué... Qui à ce jeu a le plus à perdre et le plus à gagner?

C’est un peu le pendant de ce fameux reductio ad Hitlerum dû à Leo Strauss - l’essayiste préféré des néocons-, qui, en latin de cuisine, signe la mort d’un dialogue lorsqu’un des débatteurs –ou souvent les deux- décide pour couper court à l’argumentaire de son adversaire que celui-ci, le discours comme l’homme, ressortit du totalitarisme nazi (la variante stalinienne est aussi très appréciée des habitués des forums quoique, bizarrement, la reductio ad Stalinum semble inusitée : je la crée donc et vous autorise à me l’emprunter). Dans le même ordre idée, ce que je nommerais l’argument Abraham consiste à disqualifier un contradicteur au motif qu’il serait antisémite ou, par extension, d’une façon l’autre, raciste. Evidemment, tout comme la reductio ad Hitlerum quand l’adversaire est un fasciste assumé, l’argument Abraham ne présente aucun intérêt rhétorique face à un antisémite notoire ou à un quelconque raciste qui se revendique comme tel ou dont l’appartenance à un groupe farouchement identitaire, une faction communautariste ou un parti nationaliste est connue. Quoique éminemment spécieux, l’argument Abraham ne devient pertinent qu’assené à un contradicteur de bonne foi, qui combat les idées de l’être humain qu’il a en face de lui et non pas l’être humain lui-même, encore moins ses singularités ethniques, culturelles ou religieuses. Même dans le cas où celles-ci seraient excipées comme argument d’autorité, le critique de bonne foi remettra en question la prétendue supériorité d’une « race », d’une religion, d’une culture, mais pas la « race », la religion ou la culture de l’interlocuteur soi-même (par exemple, si je rejette l'affirmation péremptoire que le christianisme est la religion supérieure à toutes les autres, je ne rejette pas la personne du chrétien, etc.).A la lumière de ce qui précède, l’argument Abraham consiste donc à déclarer, pour mettre la bien-pensance comme la morale de mon côté ou du moins pour tenter de le faire, que celui ou celle qui conteste mon discours ne le fait pas au nom de sa propre raison politique indépendamment de mes propres particularités ethnico-religieuses, mais aussi ou, pire, spécialement à cause de ces particularités.Ainsi, tout récemment, l’umpiste Roger Karoutchi, après avoir assimilé l’attitude présente des journalistes -on notera l’amalgame : tous les journalistes se valent (comme tous les Juifs ?)- à celle de « la presse des années 30 » (intégralement antisémite ?), n’a pas hésité à comparer Nicolas Sarkozy au rad-soc Jean Zay, « mi juif, mi protestant », cible des Cagoulards, Camelots du Roi et autres Croix-de-Feu, qui n’approcha jamais, même de loin, le pouvoir personnel qui est celui de l’actuel Président de la République, jusqu’à la preuve administrée du contraire cible de railleries ou d'attaques motivées plutôt que de milices extrémistes. On aura compris l’astuce : on ne critique pas les initiatives du Président parce qu’elles sont irréfléchies, non abouties, inappropriées, mais parce que le Président est juif (enfin, en partie, mais ça suffit à le diaboliser, n’est-ce pas ?). Par conséquent, on est prié d’approuver toutes les lubies sarkoziennes sauf à passer pour un antisémite, « affreux », cela va sans dire.Une telle sophistique tend à devenir très tendance, si on se souvient que les contestataires des méthodes aussi autoritaires que cavalières de Rachida Dati se firent taxer il y a peu de crypto-racistes ou d’anti-musulmans tandis quaujourd’hui, Rama Yade, la sous-ministre aux Droits de l’homme, en campagne pour les municipales à Colombes, n’hésite pas à dénoncer « cette gauche (…) qui s’en prend à moi parce que je suis noire ».Ouch ! voilà la gauche frappée de l’infâme sceau du racisme parce qu’elle n’approuve pas les positions politiques de madame Yade, laquelle révèle ingénument ainsi à quel point elle est convaincue jusqu’au fanatisme de ses choix en la matière puisque ceux-ci étant inattaquables par définition –comment pourrait-on ne pas être sarkozyste ?-, l’adversaire désemparé, naturellement sans idées ni programme, ne peut en désespoir de cause ne s’en prendre qu’à son physique (au demeurant agréable, mais j’arrête là, car je sens que je flirte avec la condescendance machiste). Quoi qu’il en soit, si vous voulez être sûr d’avoir toujours le dernier mot tout en renvoyant vos adversaires rouges de honte dans les coulisses, fouillez bien à fond votre généalogie de sorte d’y découvrir au moins un ancêtre issu d’une quelconque minorité persécutée, situation plus courante qu’on ne le suppose souvent, et n’hésitez plus ensuite à sortir l’argument Abraham à chaque fois que vous vous sentirez mis en difficulté.

Mathias Delfe

Lumineuse nuit !

Ce fut une nuit magnifique, la lune en croissant nous faisait des sourires, nous nous rendîmes à la salle Janson de l'ULB, où nous écoutâmes, une brillante leçon de libre pensée, de cette pensée qui sait penser contre elle-même, au discours de la méthode irréprochable, donnée par le « genevois admirable », rhétoricien hors pairs, qui se permit même le luxe de pardonner au recteur de l’ULB ses égarements laïcistes, car dieu, comme le grand Architecte, est grand et miséricordieux nous dit-on. Bon joueur ce dernier applaudit le grand esprit, au grand dam de ses subordonnés… Par cette brillante synthèse faite d’Epistémologie, d’Histoire des idées, d’Anthropologie et - ô sacrilège !- de Théologie islamique entre autres, la Raison rentrait enfin au bercail, et Ramadan à l’ULB, car Ulysse s’en revient toujours à Ithaque…Tandis que la belle langue arabe, en ses sonorités magnifiques, celle d’Abu Nuwas et d’Amrolkaïs, raisonnait au cœur de l’Alma Mater, le verbe incantatoire fut incarné par un Antar tunisien, nommé Youssef Seddik, brillant herméneute et fin étymologiste du Coran. Athée de surcroît, mais non pas un athée puéril, puisqu’il n’oublia pas que pour Schopenhauer, « l'homme est une animal métaphysique ». Il nous entretint savamment du « mythe de la frontière » (houdoud), dans sa version arabe, qui traverse de part en part le livre sacré de plus d’un milliard d’êtres humains à travers le monde…Nous assistâmes à notre grand regret, car nous n’aimons pas plus le pathétique que le médiocre, au naufrage de Malek Chebel, perdu dans un délire narcissico-paranoïaque, dont même Freud n’eut pu l’extraire… La baudruche médiatique nous promettait les lumières, elle n’avait pas même un échantillon sur elle... Tel un flan, la brosse à reluire islamique du PAF s’effondra à même le sol, la raison raisonnante en bandoulière… Enfin les adeptes du « choc des civilisations », les laïcistes dont l'impudence et l'ignorance crasse aiment à s'afficher avec morgue et aplomb, qui venaient pour la curée, en prirent définitivement pour leur grade, car pour eux ce fut l’humiliation définitive et sans appel, celle du « réel » ! Mis à part Nadia Geerts qui flairant la Naqba et la dérouillée laïcarde prochaine préféra se cloitrer dans son chenil... Car l’Alma Mater dans sa grande sagesse se mariait pour le mieux avec les saveurs d’une raison enfin décentrée et empathique, l’Alma Mater aimait la lucem divinam chère à Spinoza. Ce fut une nuit magnifique…


Tariq Ramadan, pendons-le !

On connait la phrase célèbre de Richelieu : « Donnez-moi deux lignes de la main d’un autre et je le fais pendre ». Car les lumières peuvent aussi venir d’un homme d’Eglise, il en va ainsi dans la complexité du monde, depuis Averroès et Maimonide au moins… A qui aujourd’hui mieux qu’à Tariq Ramadan peut-elle bien s’appliquer ? Dans ce paysage médiatique ou le « musulman imaginaire » n’a d’existence que sous forme d’objet d’angoisse. Voici qu’il est question, dans les milieux éclairés de la capitale belge, d’empêcher de parole le seul représentant de cette religion capable d’articuler quelques idées cohérentes... Religion, dont on nous dit, sans rire, ici et là, avec ou sans nuance, qu’elle est l’archétype du fascisme. Il est vrai que ces milieux ont été trop habituées à la ventriloquie et à l’instrumentalisation, notamment « émotionnelle », des musulman(ne)s de service, de ceux qui « savent mettre en cause sérieusement les textes fondateurs » de l’Islam … Avec de telles lumières, il n’est plus besoin de ténèbres. Avec de tels alliés la raison n’a plus besoin d’ennemis ! On le sait depuis la fin du XXème siècle pourtant, l’éveil prolongé de la raison enfante lui aussi des monstres… Mais les herméneutes à la petite semaine du « grand récit de légitimation », qui nous revient d’au-delà de l’Atlantique, n’en ont cure. Ils se voient toucher, tout comme les millénaristes de l’an mille, d’hallucinations auditives, ils se mettent à entendre des voix, celle de « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme… » leur tient lieu de preuves irréfutables. Leur petit doigt, qui parle l’arabe et est expert en islamologie, et qui comme dieu est partout, leur a dit que tout barbu, au teint hâlé, s’entretenant d’Islam est un « fondamentaliste », la chose est entendue…Leur raison, elle aussi, pratique le délit de faciès. Elle n’a de cesse d’identifier le bien et le mal, le diable et le bon dieu sur des cibles bien choisies, sur des objets de délire bien connotés. Et elle a définitivement trouvé son Méphistophélès en Tariq Ramadan. Ainsi nos fins critiques n’en finissent pas de nous jouer un remake, une version postmoderne et remasterisée du « Juif Suss », ou le sémite d’aujourd’hui, comme celui d’hier, parle un « double langage », est légion (car il est à la fois son grand père et son frère aîné !), et sous ses dehors affables et cauteleux, « orchestre des campagnes » en vue sans doute de la maîtrise totale et complète du monde, voire de l'Univers… Dans le délire paranoïaque, caricature et complot vont d’un même pas. Et l'on connait le bout du chemin... L’éternelle ruse de la raison fait que « la pensée magique » ne trouve pas forcement domicile là où l’on croit ! Qui ne voit pas aujourd’hui que l’islam est devenu l’aphrodisiaque, le philtre de haine d’une certain Occident, qui parallèlement se complait dans l’auto-célébration de soi. Tout cela n’est qu’un des nombreux symptômes, le sismographe du « repli majoritaire », d’un « communautarisme blanc et chrétien » qui sévit en Europe aujourd’hui. Bruxelles et sont Université, qui se croit libre, est de la partie. A ce rythme la, on pourra bientôt déclarer que la libre pensée pourra faire le tour du monde, elle pourra s’abstenir de passer par l’ULB. Tandis que la statue de Verhaegen pourra être transformée en pilori et en gibet…La peur est une passion triste disait le grand Spinoza, il disait aussi, dans Traité Théologico-politique, que « ce qu'on ne peut interdire, il faut nécessairement le permettre» ! Mais qu’espérer de personnes qui n’ont pas plus lu Tariq Ramadan que Baruch Spinoza ?

Voilà Ayaan Hirsi Ali, sauvons nous !

Il est des traîtres magnifiques. Par exemple, Juda. Dont on ne sait pas s’il était le meilleur des disciples de Jésus ou son dénonciateur pro deo. Ou bien le fidèle Iago dont la jalousie envers le « Maure de Venise » prenait des accents quasi métaphysiques. Ce genre de traîtres mérite finalement tout notre respect. Mais il est, aussi, et c’est le gros des troupes, des traîtres sordides, de ceux qui vendraient père et mère pour un plat de lentilles. Et force est de constater qu’ Ayaan Hirsi Ali, la Rastignac somalienne, est de ceux-là. Il faut pourtant avouer que dans le pire, elle est la meilleure. Ainsi dans cette internationale de l’Islamophobie, faite de réseaux transnationaux et d’idéologie massive et globalisée, qui sévit si activement aujourd’hui, elle occupe une place de choix. Elle est l’étoile montante, car il s’agit bien ici de vedettariat de la haine de l’Autre. Même quand l’autre n’est autre que soi... Ayaan Hirsi Ali est aujourd’hui la reine incontestée de cette galaxie-là. Elle en a saisi tous les ressorts, dont elle joue comme une experte pour en tirer le meilleur profit, toujours à son avantage. Tout dans son parcours en témoigne. Les mensonges à répétition : elle ment sur son pays d'origine dans sa demande de droit d’asile, mais aussi sur son identité et sur son âge, elle ment enfin sur le caractère forcée de son mariage ; mais, tout cela s’explique, puisqu’à l’époque elle était encore musulmane…L’opportunisme sans scrupule : elle passe du parti socialiste au parti libéral néerlandais en moins d’un ans et finira son parcours politique dans un think thank néo-conservateur US, elle se découvre une vocation subite pour l’athéisme au lendemain du 11 Septembre, enfin elle s’associe dans un combat pour l’émancipation de la femme musulmane avec un cinéaste qui ne cessait de déclarer : « La plupart des femmes, à mes yeux, ne sont que de petits utérus qui parlent », car quand on est islamophobe peut importe le flacon pourvu qu’on est l’ivresse… . Un goût de la provocation avec une garantie de retour sur investissement toutefois, car il n’est pas que dans le monde de la finance qu’on peut bénéficier de parachute doré : « Je pense que nous sommes en guerre contre l’islam. Et qu’il n’y a pas de demi-mesure dans la guerre.Il vient un moment où un ennemi doit tout simplement être écrasé », « Les êtres humains sont égaux. Les cultures ne le sont pas », « Il n’y a pas de cohabitation possible entre l’islam et l’Occident », « L’islam est une religion et une culture arriérée », « Dans nos sociétés occidentales, [Mahomet] c’est ce qu’on appelle un pédophile »... Bien sur notre Mère courage, ne profère ses insanités que lorsqu’elle est sous la haute protection de l’Etat néerlandais, c’est ça « sa vie rebelle » ! Mais tout à une fin. Et c’est précisément d’elle que vient le scandale. Car, installée depuis août 2006 à Washington, pourriez-vous le croire, le gouvernement néerlandais veut cesser la protection à l’étranger, aux frais du contribuable. N’est-ce pas du grand n’importe quoi ! Ne savent-ils pas que notre matamore somalienne ne pérore à tout va que sous la surveillance policière, c’est la condition sine qua non à sa déblatération, ainsi va la liberté d’expression. Si au XXIème siècle, la liberté d'expression n'a d'usage que comme machine de guerre contre un ennemi désigné, elle n’a d’existence que si elle est garantie absolument. Elle est une variété de l’assurance vie. Elle ne se conçoit qu’ad vitam eternam... Que de désillusions néanmoins. Car être la petite télégraphiste de Washington et savoir flatter l’ethnocentrisme occidental (« Insoumise » !), ne vous prémunit de rien, ne vous garantit rien. Car derrière l’invocation de grand principe à l’utilité évidente, reviennent les calculs d’épicier habituels, le doux son du « qui c’est qui va régler la note ? ». Aussi notre « Voltaire noire » se voit dans l’obligation d’inventer un nouveau concept l’islamophobie bizness sous la forme d’une oeuvre caritative, éventuellement financée par des fonds européens, et pour cela, elle peut même compter sur le soutien des bras cassés de la laïcité française (BHL, Caroline Fourest, Philippe Val, Rama Yade..., que du lourd !). Il lui suffisait de lire ses classiques pourtant, pour savoir que le traître, qu’il soit sublime ou sordide, et c’est ce qui fait son charme, finit toujours mal, en général....


Dénouement d'une barbouzerie à la belge...

Une question subsiste : un belge de souche est-il extradable (légalement ou non) ou bien n'est-ce là qu'un privilège de belge "de papier"?

Le verdict est finalement tombé, après de longues semaines d’attente : acquittement ! Les sept prévenus du procès DHKP-C sont libres ! Outre un soulagement immense (je pense à ces sept personnes et à l’infamie qu’elle ont subie pendant plus de deux ans), c’est là un gigantesque retournement de situation — on s’attendait au pire —, un fait politique majeur, et puis surtout une énorme victoire pour les libertés publiques sérieusement mises à mal en ces temps de « lutte contre le terrorisme ». Oui, traduire un communiqué du turc vers le français n’est pas (encore) un acte criminel.
Contre les pressions politiques évidentes, en dépit de la manipulation de l’information dont le procureur était devenu familier, malgré la manière honteuse dont certains médias (notamment en Flandre) ont couvert l’affaire, relayant les plus basses calomnies de l’accusation et tenant les accusés pour coupables avant que le verdict soit rendu, malgré l’indolence coupable d’un « grand public » parfaitement indifférent à ce que soit condamné en son nom des innocents, la cour d’appel d’Anvers vient de prouver une chose qui paraît presque étonnante mais qui est pourtant fondamentale : il y a toujours une indépendance de la justice dans ce pays.
Il va maintenant falloir tirer quelques conséquences de ce verdict. Car si les prévenus sont désormais lavés des accusations qui pesaient sur eux, ils n’en ont pas moins, durant ces deux dernières années, fait l’objet d’un traitement, de la part des autorités publiques et des médias, qui ne doit pas rester sans suite.
— Torture blanche. Enfermés à la prison de Bruges, une partie des condamnés du procès en première instance ont été soumis à une pratique de « torture blanche », dénoncée à maintes reprises par les organisations de défense des droits de l’homme : privation de sommeil, mise au secret, vexations diverses,... Ces faits inacceptables ont fait l’objet de plusieurs recours devant les juridictions compétentes, qui ont chaque fois demandé que soit mis fin à ces traitements inhumains. L’administration pénitentiaire — couverte, semble-t-il, par la ministre Onkelinx, n’en a eu cure...
— Procès manipulé. Les procès de Bruges et de Gand n’ont pas été impartiaux. Ce n’est pas moi qui le dit, mais la cour de cassation. L’impartialité des magistrats y a été gravement mise en défaut. Cela a eu de graves conséquences, notamment en envoyant des innoncents derrière les barreaux pendant de longs mois.
— Extradition illégale. Les faits sont établis. La Belgique a organisé, de façon totalement illégale, l’extradition de Bahar Kimyongür vers la Turquie via les Pays-Bas. Ce plan n’a échoué que grâce à l’intégrité du juge hollandais chargé de statuer sur son extradition.
— Omerta médiatique. Les médias qui ont couvert correctement l’affaire se comptent sur les doigts de la main (parmi ceux-ci il faut notamment remercier Le Soir et son journaliste Marc Metdepenningen dont le travail a été rigoureux ; mais aussi Pan ou Le Journal du Mardi). La plus grand partie des médias ont purement et simplement passé l’affaire sous silence. Je ne sais pas comment cela est possible. Il faudra se poser quelques questions à ce sujet.
Bref, si certains rouages démocratiques ont fonctionné (en plus des juges anversois, on peut aussi pointer la cour de Cassation ou l’action du sénateur Josy Dubié), d’autres ont gravement failli.
Il est essentiel de tirer, sans tarder, quelques conclusions de cette affaire.
— La moindre des choses est que des dommages et intérêts conséquents soient versés aux inculpés pour les traitements dont il ont fait l’objet, leur permettre de payer les frais immenses, leur donner la possibilité de reprendre un nouveau départ dans la vie (en commençant, je le leur souhaite, par prendre de longues vacances).
— Du côté des médias, un minimum de décence serait qu’il fassent un brin d’autocritique, expliquent comment ils en sont venus à occulter une des plus importantes affaires de l’histoire judiciaire de Belgique, donnent enfin au grand public les moyens de comprendre facilement tout ce qui s’est passé.
— Vu la gravité des faits, la démission des principaux responsables politiques impliqués s’impose, à mon avis. Je pense en particulier que c’est la moindre des choses concernant M. Dewael et à Mme Onkelinx, organisateurs de l’extradition illégale de Kimyongür. L’un et l’autre ont à répondre de ces faits devant la justice — et si celle-ci fait correctement son boulot, ceci devrait les occuper pour les mois à venir.
— Enfin et surtout, la législation anti-terroriste doit être profondément revue, pour garantir le respect des libertés fondamentales — notamment en supprimant le délit d’association instauré par cette législation. Les listes d’organisations terroristes doivent également cesser d’être utilisables devant le justice (dans la mesure où cela représente une confusion entre l’exécutif et le judiciaire).

De l'Islam light

On les entend, on les voit et on les lit partout : à la radio, à la télévision, dans les journaux et dans les conférences standing. Leurs livres se vendent à des milliers d’exemplaires dans les rayons des supermarchés. En quelques années, ils sont devenus les « chouchous musulmans » des médias et des intellectuels français. Le secret de cette fulgurante réussite médiatique et commerciale ? Un discours formaté sur la « déchéance » et la « maladie de l’islam », religion noble qui aurait été corrompue par la « populace musulmane » ignorante et obscurantiste.

Se présentant comme les « nouvelles Lumières de l’Islam », ils développent une vision élitiste et méprisante à l’égard des musulmans croyants et pratiquants, identifiés souvent comme de « mauvais musulmans ». Mais à y regarder de plus près, leur discours « éclairé » rejoint sur de nombreux points celui des Salafistes les plus fondamentalistes : la défense d’une cité musulmane idéale et totalement imaginaire (elle n’existe que dans leur tête), à la seule différence près que la cité idéale des Muslims Light n’est pas Médine mais la cité coloniale, celle de l’islam domestiqué et des musulmans dominés.

Le mépris de la « masse musulmane » : les racines coloniales d’une posture faussement critique
Contrairement à une idée reçue, ces « nouvelles Lumières de l’Islam » n’ont rien inventé : elles reprennent dans ses grandes lignes la critique coloniale de la religion musulmane, telle qu’elle était véhiculée par certaines élites indigènes assimilées qui voulaient à tout prix marquer leur détachement par rapport à leur « communauté d’origine ».

Ainsi, les Abdelwahab Meddeb[1], Malek Chebel[2], Fethi Benslama[3] ou, encore, le nouveau-né de ces « réformateurs éclairés », Abdennour Bidar[4], doivent-ils moins être considérés comme des innovateurs musulmans que comme des continuateurs, des suiveurs et des héritiers d’une critique « interne » à l’islam qui a connu son apogée durant la période coloniale et, plus particulièrement, en Algérie française.
En effet, dans le contexte colonial algérien, une minorité d’élites musulmanes reproduisaient in extenso les thèses en vogue sur le « retard musulman » et entendaient œuvrer à une réforme profonde de leur religion, afin qu’elle s’adapte aux exigences de la modernité laïque et républicaine.

Sur ce plan, on peut noter que la critique « interne » de l’islam a toujours été étroitement liée aux enjeux traversant la société française et ses thèmes fétiches (le fanatisme, l’obscurantisme, l’ignorance de la « masse musulmane »…) fortement dépendants du champ intellectuel dominant, comme si cette critique répondait moins à une volonté de réformer l’islam de l’intérieur que de donner des gages de « conformité » au discours ambiant.

Ces « nouveaux Voltaire de l’islam » sont moins valorisés dans leur fonction d’imagination ou d’innovation doctrinale que dans celle d’auxiliaires et de soutiens à la critique anti-musulmane des « intellectuels légitimes » (Redeker, Declerck, Dantec, Val…) - tous non musulmans d’ailleurs -, se coupant ainsi de toute possibilité de relations étroites avec les milieux musulmans croyants et/ou pratiquants et surtout de toute capacité à entreprendre une véritable réforme de l’islam dans l’avenir.

En somme, critiquer les musulmans pour ces « réformateurs » d’hier et ces « nouvelles Lumières » d’aujourd’hui (Meddeb, Chebel, Bidar et compagnie), c’est moins parler aux « siens » que de donner des gages et des signes de « bonne conduite » aux acteurs dominants (les élites politiques, les médias, les intellectuels habitués des plateaux TV), renvoyant en cela à un phénomène de mythification, finement analysé par l’écrivain Albert Memmi dans son Portrait du colonisé :

« Confronté en constance avec cette image de lui-même, proposée, imposée dans les institutions comme dans le contact humain, comment n’y réagirait-il pas ? Elle ne peut lui demeurer indifférente et plaquée sur lui de l’extérieur, comme une insulte qui vole dans le vent. Il finit par la reconnaître, tel un sobriquet détesté mais devenu un signal familier. L’accusation le trouble, l’inquiète d’autant plus qu’il admire et craint son puissant accusateur. N’a-t-il un peu raison ? murmure-t-il. Ne sommes-nous pas tout de même un peu coupables ? Paresseux, puisque nous avons d’oisifs ? Timorés, puisque nous nous laissons opprimer ? […] Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification »[5].

Au risque de choquer, il faut le dire et le répéter : il existe bien un « complexe du colonisé » chez ces « nouvelles Lumières de l’Islam » qui se traduit par une tendance pathétique à affirmer : Je suis musulman mais je n’ai rien à voir avec cette masse musulmane ignorante. Complexe du colonisé réactualisé en ce début de XXIe siècle et qui frappe même certains « convertis » ou enfants de « convertis » qui, en définitive, assument mal leur statut de « musulmans » et finissent par surenchérir sur leur « modernité musulmane » et sur leur « islam intérieur » (self Islam), opposé à l’archaïsme et à l’islam ostensible de la majorité.

Il faut y voir ici l’une des conséquences paradoxales des nombreuses campagnes islamophobes : il y a ceux qui résistent en se renforçant dans leur foi et leurs convictions ; il y a ceux qui craquent. A certains égards, ces « nouvelles Lumières de l’Islam » sont aussi des « victimes » de l’islamophobie ambiante. Mais une position de « victimes » qui, dans leur cas précis, peut rapporter gros.

Un produit commercial, un rêve inassouvi : promouvoir un islam sans musulmans
Depuis cinq ou six ans (le 11 septembre est passé par là), l’on voit fleurir dans les rayons de nos librairies et de nos supermarchés de nombreux essais critiques sur l’islam, l’islamisme, les musulmans…, dont les auteurs sont presque toujours des intellectuels franco-maghrébins, formés dans les deux « cultures » et les deux langues (français/arabe), véhiculant une vision nostalgique et mélancolique d’un modèle éducatif propre à certaines élites maghrébines.

Parmi eux, des auteurs tels que Abdelwahab Meddeb, Fethi Benslama, Malek Chebel…, qui sont sans aucun doute les auteurs les plus représentatifs de cette « nouvelle vague » de l’Islam light et sont désormais omniprésents dans le débat politico-médiatique.

Leurs écrits ne cessent de louer cet « islam des Lumières » de leur enfance et leur adolescence (le Maghreb colonial des années 1950-1960), qui serait aujourd’hui emporté par la « vague intégriste ». Dans son best-seller, La Maladie de l’islam, Abdelwahab Meddeb se livre ainsi à un véritable hymne à la Tunisie sous le Protectorat français, qui rappelons-le quand même, était fondé sur un régime de domination coloniale qui n’avait rien à envier à l’Algérie :

« Il faut le reconnaître le modèle européen dans lequel j’ai grandi, celui qui émane des Lumières françaises et qui m’a formé, à travers un enseignement franco-arabe, n’est plus attractif. […] J’ai assisté dans mon enfance (dans les années 1950), dans cette citadelle de l’islam qu’est la médina de Tunis, au dévoilement des femmes au nom de l’occidentalisation et de la modernité ; cela a concerné les femmes, les filles et les sœurs des docteurs de la Loi qui tenaient chaire dans la millénaire université théologique de la Zitouna (une des trois plus importantes de l’islam sunnite…) »[6]. (A. Meddeb, La maladie de l’islam, p. 43).

Cette célébration de « l’islam des Lumières » (en réalité un islam imaginaire) évoque parfois les accents fortement assimilationnistes de certaines élites indigènes profrançaises pendant la période coloniale. Abdelwahab Meddeb n’hésite pas à se réclamer ouvertement du penseur nationaliste Ernest Renan, lui pardonnant au passage son racisme antisémite :

« [….] Je lui [à Renan] pardonne son racisme, sa vision essentialiste des langues et des systèmes symboliques, sa hiérarchie entre les expressions et les imaginaires…car il m’a aussi aidé à comprendre la chimère que représentent le panarabisme comme le panislamisme. Son opuscule Qu’est-ce qu’une nation ? m’a rappelé que la nation n’est fondée ni sur l’unité linguistique, ni sur la communauté de la foi, ni sur la continuité géographique, ni sur le langage de l’histoire.
Elle l’est sur le seul désir d’être ensemble. C’est ce désir qui m’a fait choisir la communauté française, où mon nom étranger se décline dans l’amputation sonore, où je continue d’entretenir ma généalogie islamique et la croiser avec mon autre généalogie européenne. Ainsi l’hérité et le choisi se combinent à l’intérieur d’un seul et même être… ». (A. Meddeb, La maladie de l’islam, p. 220-221).

Cette idéalisation du nationalisme européen et de l’islam colonial est bien sûr inséparable d’une tendance au sado-masochisme propre à l’esprit colonisé. Mais ce qui paraît grave, c’est que ce complexe du colonisé semble quasiment intact en ce début de XXIe siècle et qu’il aboutit à légitimer une vision caricaturale des croyants et des pratiquants musulmans, comme si ces derniers avaient tous cédé au fanatisme et à l’obscurantisme. Cette vision totalement simpliste est appliquée autant aux sociétés dites « arabo-musulmanes », qu’aux « banlieues de l’islam » de France. Le psychanalyste franco-tunisien Fethi Benslama écrit ainsi :
« Face à la terreur du nom [Islam = soumission] et à la hantise de sa trahison que l’idéologie islamiste diffuse dans la jeunesse, il s’agit ici de reprendre le travail de l’écart entre le nom et l’essence, celui-là même qui fut à l’œuvre chez les penseurs de la liberté dans la civilisation islamique (Avicenne, Averroès, Ibn Arabî, etc.) ou celle des Lumières européennes, puisque tel est l’un des sens du travail de la culture ». (F. Benslama, Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, p. 30).

En deux mots, l’islam noble, l’islam des élites, l’islam d’antan, est aujourd’hui corrompu par les croyants ordinaires, ceux-là mêmes qui portent barbes et hijab, ceux-là mêmes qui fréquentent les mosquées, ceux-là mêmes qui égorgent rituellement leurs moutons dans la baignoire de leur HLM :

« D’aristocratique, le sujet islamique devient peu à peu l’homme du ressentiment, cet homme frustré, insatisfait, se pensant au-dessus des conditions qui lui sont faites ; comme tout semi-intellectuel, il s’avère (dans ses refus et sa haine accumulés) candidat à la vengeance, prédisposé à l’action insurrectionnelle et à ce qu’elle comporte de dissimulation et de sacrifice ». (A. Meddeb, La maladie de l’islam, p. 22).

Maladie de l’islam ou maladie de Ben Ali ?
Bien sûr, comme le relevait très justement Tariq Ramadan dans l’émission « Ce soir ou jamais », diffusée sur France 3 le 30 janvier 2008, ces « nouvelles Lumières de l’Islam », ne disent généralement pas un mot sur la responsabilité politique des régimes autoritaires, sur les pratiques répressives, sur la corruption généralisée des élites gouvernementales.

Abdelwahab Meddeb décrit dans ses différents ouvrages « La maladie de l’islam » mais il n’a jamais écrit un seul mot sur « La maladie de Ben Ali », les centaines de femmes violées dans les commissariats de police, les journalistes agressés, les milliers de jeunes tunisiens poussés à risquer leur vie sur les barques de la mort. Un silence total sur les « raisons politiques » de la dérive dictatoriale du monde arabe qui parle de lui-même. La dictature, c’est la faute aux musulmans, mais jamais aux dictateurs !

Les nouvelles « Lumières » de l’islam : des Salafistes qui s’ignorent
Toutefois, le principal reproche intellectuel que l’on peut adresser à ces « nouveaux penseurs de l’Islam light » (Abdelawahab Meddeb, Fethi Benslama, Malek Chebel et, aujourd’hui, Abdennour Bidar), c’est finalement de répondre au processus d’idéalisation identitaire des Salafistes (la citée idéale de Médine des débuts de l’islam) par une autre idéalisation toute aussi mythique (la cité musulmane aristocratique du Moyen Âge ou, pire, la cité coloniale franco-arabe), s’exposant par là à n’avoir aucune prise sur l’évolution sociologique de l’islam actuel et sur les « musulmans réels ».

A l’idéalisme salafiste et wahhabite, ces « nouveaux penseurs » opposent un idéalisme élitiste et intellectualiste qui conforte à son tour, comme le relève fort pertinemment l’historienne Sylvie Denoix[7], une vision à la fois essentialiste et quasi-génétique de l’islam, d’où d’ailleurs la référence récurrente à la maladie, comme si la religion musulmane était un « corps biologique ».

Des médecins à la Molière…
Or, l’islam de France n’a pas besoin de « médecins à la Molière » qui viendraient guérir les musulmans d’une « maladie » prétendument incurable : la foi en Allah. Il a d’abord besoin de penseurs et de réformateurs, en phase avec la vie quotidienne des croyants et des pratiquants ordinaires.

Et le principal problème que soulève cet engouement médiatique et commercial pour l’Islam light, ce n’est pas seulement sa méconnaissance totale des réalités musulmanes françaises ou européennes mais aussi sa volonté de promouvoir un islam sans musulmans, en deux mots : Vive l’islam épuré des ses croyants et de ses pratiquants ! Un islam sans bruit et sans odeur en quelque sorte !

[1] Abelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2002.
[2] Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumières, Paris, Hachette Littératures, 2004.
[3] Fethi Benslama, Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Paris, Flammarion, 2005.
[4] Abdennour Bidar, Self islam, Paris, Seuil, 2006.
[5] Albert Memmi, Portrait du colonisé. Portrait du colonisateur, Paris, Gallimard, coll. « Folio actuel », 1985, p. 106-107.
[6] Abelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2002, p. 43.
[7] Sylvie Denoix, « Compte rendu » de l’ouvrage d’Abdelwahab Meddeb : La maladie de l’islam, REMMM, n° 101-102, 2003.

Gaza, vu de l'intérieur

Qu’éprouver d’autre sinon « la honte d’être un homme » (Primo Levi) devant le triste spectacle de la situation faite aux palestiniens aujourd’hui? Que peuvent éprouver les citoyens d’un Etat qui se veut l’héritier moral de la Shoah ? Etat qui a créé une prison à ciel ouvert, un ghetto de Varsovie gigantesque, qui déshumanise la population palestinienne par l’humiliation au quotidien, qui se rengorge de ses soixante ans d’existence, occultant qu’il s’est fait au détriment d’un autre peuple, et par l’épuration de celui-ci (La Naqba !), qui a fait de cette population dans sa totalité, de manière officielle, « une entité ennemie », dont il exécute ou emprisonne qui bon lui semble, qui a fabriqué méthodiquement des kamikazes pour ne plus avoir à répondre de la vie (cfr "le biopouvoir") … Sinon la « honte d’être un homme » !

La lettre que nous publions ici - datée du 22 janvier 2008 - permet de sentir de l’intérieur dans quel état de détresse se trouvait la population bouclée dans cette angoissante prison dont « Israël a jeté la clé à la mer » * alors que le mur de la honte de Rafah n’était pas encore tombé.

« Nous sommes étranglés, et souffrons atrocement de cet étranglement. Aujourd’hui, trois mille femmes et enfants sont allés à la frontière égyptienne supplier les gardiens de laisser les malades se rendre en Egypte. Les militaires égyptiens les ont attaqués, frappés à coup de matraques, aspergés d’eau et de gaz lacrymogènes. Gaza est entièrement bouclée comme vous savez. C’est une situation indescriptible. Il y a des malades et des blessés qui meurent faute de médicaments. Il n’y a ni essence, ni mazout. La livraison qu’Israël a autorisée le 21 janvier n’est pas suffisante ; on ne peut faire redémarrer la pompe de la station d’électricité. Nous avons urgemment besoin d’aide. Nous n’avons pas de médicaments, plus de nourriture, plus de réserve d’eau. Les étals des épiceries sont vides. L’électricité est coupée. On est en train d’économiser ce qui reste de gaz dans la bonbonne. Tout dépend de l’électricité, et donc du mazout. L’eau qui sort du robinet ne peut venir que de l’électricité. Comme Israël nous prive de mazout, il n’y a pas d’électricité et pas d’eau potable. L’approvisionnement en eau, ainsi que l’évacuation des eaux usées, qui dépendent du raccordement au réseau d’électricité, ne sont plus assurés depuis longtemps. D’ici à demain nous allons nous effondrer si rien ne change. Notre réserve d’eau est terminée. Nous irons chez le voisin. Et le voisin sera dans la même situation que nous. Sans mazout pour faire fonctionner les générateurs, les stations de filtrage sont toutes au point mort. Depuis qu’Israël l’avait bombardée en 2006, la centrale électrique ne fonctionnait plus qu’au minimum de ses capacités. Mais là, nous sommes à sec. Si rien ne se passe dans les heures qui suivent, nous allons mourir de soif. Nous pensons qu’Israël a un plan précis. Qu’il fait tout ce qu’il fait pour tenter de nous pousser à forcer les portes, pour nous voir nous enfuir en Egypte. C’est leur manière de se débarrasser de nous.Nous sommes maintenant tout à fait conscients qu’en coupant l’eau et les vivres, Israël veut nous étrangler. Ne pouvant pas nous massacrer tous en une seule fois, on nous coupe les vivres et l’eau. Ainsi, croient-ils que, poussés par la faim et la soif, nous finirons par fuir en masse. C’est ce que les Israéliens appellent transfert. Il y a des jeunes qui pensent s’en aller pour toujours si la frontière s’ouvre. Aller n’importe où pour échapper à cet enfer.Moi, je ne partirai pas. Fuir pour nous retrouver parqués dans des poubelles éternellement, comme nos frères parqués depuis 60 ans dans des camps de réfugiés au Liban ? Non ! Regardez les réfugiés au Liban ou en Jordanie ! Que fait-on pour les sortir de là, où on les a enfermés ? Ici, même sous les bombes, on se sent encore chez nous. Cela est un sentiment essentiel. Car même si, ici à Gaza, on vit en enfer, on a encore pu sauvegarder notre dignité. Nous demandons aux journalistes qui viennent à Gaza de se comporter en humains. De cesser de cacher au monde la vérité, sur ce qu’Israël nous fait subir. Il y a ici un peuple qui est en train de mourir, de faim, de soif, de maladie, de misère. Ce peuple demande peu de choses : que sa souffrance et l’injustice qu’il subit soient reconnus ; que la simple vérité soit dite en montrant les images atroces qui parlent d’elles mêmes. Sinon, qui peut croire ce que nous disons ? Nous sommes des êtres humains, pas des « terroristes ». Nous avons les mêmes droits que les citoyens de vos pays. Nous demandons aux médias de cesser de cacher à l’opinion le fait qu’Israël durcit toujours plus ses punitions, et qu’il est en train de nous affamer, de nous faire mourir de soif, parce que nous avons voté en faveur du Hamas contre les gens du Fatah. Nous sommes étranglés par le blocus, économiquement ; nous sommes étranglés humainement ; nous sommes étranglés de toutes les façons par les Israéliens. Mais quoi qu’ils fassent et aussi longtemps qu’ils nous écrasent et nous enferment, ils ne parviendront qu’à augmenter notre résistance. Jamais les Israéliens n’arriveront à arrêter les tirs de roquettes en agissant de cette manière cruelle. Chaque action punitive de la part d’Israël entraînera une réaction de notre part. Quand un chat est poussé dans le coin, il se transforme en lion. Le blocus que nous subissons n’a pas commencé le 17 janvier, comme le disent les médias. Nous subissons le blocus israélien depuis deux ans. Notre situation est rendue encore plus difficile parce que nous sommes également soumis aux sanctions économiques de l’Union européenne. Ce qui a aggravé notre sort est que nous sommes aujourd’hui bouclés de manière totalement hermétique. Nous attendons un miracle. On est toujours partagés entre l’espoir et le désespoir. Parfois on est désespérés à l’idée que jamais Israël ne se verra contraint à nous rendre notre liberté ; parfois on a l’espoir que les portes vont s’ouvrir. En ce moment, on voit que nos voisins arabes ont commencé à manifester et à appeler leurs gouvernements à réagir. En même temps, nous savons que les dirigeants arabes ne feront que des déclarations de façade. Vous savez que Moubarak s’est associé à Israël pour maintenir fermé le passage vers l’Egypte. Que peut-on attendre d’un Moubarak qui, aujourd’hui, a envoyé des soldats en renfort pour tirer sur des mères venues demander qu’on laisse sortir les malades et les blessés que l’on ne peut soigner à Gaza et qui sont promis à une mort certaine ? Israël veut nous faire disparaître. Mais jamais il ne réussira. Jamais. Même s’il parvient à nous tuer tous, en nous privant d’eau et de nourriture, d’autres Palestiniens en Cisjordanie et dans le monde se battront pour continuer de faire exister Gaza. Je crois que ceux qui viendront après nous se vengeront contre ces colonisateurs israéliens qui nous ont coincés sur notre sol. Quoi qu’ils fassent ils n’arriveront jamais à se débarrasser de nous, les natifs Palestiniens. » (Fin de la lettre)


Post scriptum.
Ce récit, sobre mais précis, est capital. Au moment où il a été écrit, son auteur ignorait que des Palestiniens étaient en train d’ouvrir une brèche dans le mur qui permettrait à toute cette population captive et affamée d’aller se ravitailler en dernier recours en Egypte. Mais il avait pleinement conscience de cette donnée effrayante, à savoir qu’en coupant l’eau et les vivres, Israël voulait les conduire au pire : à l’exode. C’est-à-dire, finir le « transfert »
Les Palestiniens gardent toujours présente à l’esprit la manière avec laquelle les groupes terroristes juifs, après avoir massacré les habitants du village de Deir Yassin, en 1948, ont provoqué une panique générale qui a abouti au déracinement de 900’000 Palestiniens. Ces derniers, terrorisés, ont fui pour sauver leur vie, ce qui a permis aux colons juifs de s’installer sur les terres arabes et d’y créer Israël.
C’était une expulsion méthodiquement planifiée, une « épuration ethnique », qu’Israël a appelé « transfert » volontaire. Et, pour mieux tromper le monde, il a prétendu que c’étaient les leaders arabes qui avaient donné l’ordre aux Palestiniens de fuir.
C’est le même scénario qui se répète aujourd’hui. Comme en 1948, la propagande des autorités israéliennes, reprise par de nombreux chroniqueurs dans le monde, laisse entendre que ce sont les leaders palestiniens (du Hamas) qui ont organisé « un coup de force » qui a fait tomber le mur et entraîné une ruée vers l’Egypte ; en d’autres termes, on attribue à nouveau aux leaders Palestiniens la responsabilité d’un exode qui, en réalité a été provoqué par des conditions intolérables imposées par Israël. [1]
Depuis fin novembre 2007, les forces d’occupation militaire israéliennes ont multiplié les actes de terreur contre la population de Gaza, par ciel, mer, terre, laissant presque chaque jour des cinquantaines de blessés et des dizaines de morts. Cette terreur a encore été accrue par l’interdiction de toute entrée de ravitaillement ainsi que des camions transportant des médicaments, et l’interdiction de laisser partir les blessés graves pour être soignés en Egypte.
Pour la population de Gaza, il ne fait aucun doute qu’il s’agit, comme en 1948, d’un processus délibéré et calculé destiné à pousser les gens à la folie ; et qu’Israël est en train de mettre à exécution la même politique qu’en 1948 ; qu’il s’agit de les affamer, de faire usage de la force militaire et des techniques de la guerre psychologique pour créer un fort sentiment de peur en espérant que, sous l’effet de la panique et le stress, à la moindre ouverture, les gens se précipiteraient hors de Gaza.
Israël a fait ce qu’il a fait et maintenant il va manipuler les choses de manière à s’en laver les mains. Des officiels israéliens ont déjà affirmé que c’est l’affaire de l’Egypte de ravitailler Gaza.
L’objectif des stratèges israéliens serait vraisemblablement de parvenir à ce que les natifs de Gaza, une fois repoussés vers l’Egypte, ne soient plus comptés comme Palestiniens ; et que les réfugiés ayant un droit de retour sur les terres d’où ils ont été expulsés une première fois en 1948, aillent s’établir eux aussi en Egypte donc s’ajouter aux millions de réfugiés qui croupissent dans des camps en Jordanie, en Syrie, au Liban.
Il y a fort à craindre que le calvaire de Gaza ne fasse que commencer.
* « Gaza, est une prison » dans laquelle Israël a enfermé les gens et ensuite « jeté les clé à la mer » est l’image utilisée par John Dugard, professeur de droit.

[1] Il s’agit, pour les commentateurs qui soutiennent les positions de l’occupant israélien, de laisser entendre que ce sont les leaders du Hamas qui ont poussé les gens à partir. Comme c’est illustré ici : « L’idée brillante qu’ont trouvée les dirigeants du Hamas à Gaza, ça a été de se faire porter sur la frontière égyptienne pour y fraterniser avec l’armée, pour ouvrir la frontière et pour ainsi donner le sentiment que la libération venait du sud. Cette opération a été menée de main de maître ; bien sûr, la population s’y est prêtée avec enthousiasme étant donné les restrictions auxquelles elle est soumise ; mais c’était une opération commandée, organisée par la direction du parti ». Et d’ajouter ce commentaire montrant qu’Israël voit, lui, un intérêt dans l’exode de Gaza : « … Par peur d’une fraternisation totale de l’armée égyptienne et des manifestants palestiniens, le gouvernement du Caire a cédé, a ouvert sa frontière ; peut être celle-ci sera-t-elle ouverte en permanence ce qui fera peser sur l’Egypte la responsabilité de ravitailler l’enclave ; les Israéliens le souhaiteraient à la limite… ».