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Enquête sur l’hystérie déclenchée par le voile islamique en France


La polémique soulevée par la question du voile islamique et de la politique de l’identité dans la France contemporaine est le sujet d’un nouveau livre : "La Politique du voile"."Une sorte d’agression", "le successeur du mur de Berlin", " un levier dans la longue lutte d’influence entre les valeurs démocratiques et le fondamentalisme", "une insulte à l’éducation", "un acte terroriste".Ces descriptions données par l’ancien président J. Chirac, et les philosophes Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et André Glucksmann ne s’appliquent pas à la prochaine grande menace qui plane sur la civilisation humaine mais au foulard que portent les musulmanes, recouvrant la tête et le cou, ou, comme on l’appelle en France, le « foulard islamique ».

Dans son livre bien documenté, “La politique du voile”, l’historienne Joan Wallach Scott se livre à une analyse de cette obsession particulière qu'ont les Français pour le foulard, et qui a atteint son point culminant en mars 2004 avec l’adoption d’une loi interdisant aux élèves de porter des signes religieux ostensibles. La loi précise qu'est interdit le port du foulard islamique, de la kippa juive et des grandes croix mais que sont autorisés les "petites croix, les médailles, les étoiles de David, les mains de fatma et les corans miniature". Malgré les contorsions multiconfessionnelles, il est clair, évidemment, que cette loi s’adressait principalement aux jeunes écolières musulmanes.

Cette polémique sur le foulard qui a duré une dizaine d'années a été marquée par trois conflits bien spécifiques.Le premier a débuté en octobre 1989 quand Ernest Chénière, le principal d’un collège de Creil, au nord de Paris, a expulsé trois élèves, Samira Saidani and Leila and Fatima Achaboun. La raison de cette expulsion, d’après Chénière, était qu’il devait faire appliquer le principe de « laïcité » (en français dans le texte) à l’école. La polémique nationale qui s’en est suivie a eu lieu dans le contexte de la fatwa lancée contre Salman Rushdie et de la confrontation de l’occident avec l’Iran, d’une part, et de la célébration du bicentenaire de la République, de l’autre. Au moment où l'attention des Français était focalisée sur trois élèves qui portaient le foulard, le pays comptait plus de 3 millions de musulmans. Leïla Sebbar, auteure franco-algérienne, avait écrit dans Le Monde que cette polémique était "grotesque". En fin de compte, le socialiste Lionel Jospin, qui était à l’époque ministre de l’Education, avait préféré laisser la justice trancher. Le Conseil d'État décrétait en définitive que les élèves ne pouvaient pas se voir refuser l’accès à l’école simplement parce qu’elles portaient un foulard, mais donnait également la possibilité aux professeurs et aux chefs d'établissements de décider, au cas par cas, s'ils acceptaient ces signes religieux en cours.

La deuxième polémique sur le foulard était déclenchée en 1994 par le même Ernest Chénière.Il n’était plus principal de collège, mais profitant de la notoriété qu'il avait acquise précédemment, il s'était fait élire député du département de l'Oise sous l’étiquette RPR. Et, en sa qualité de député, il proposait un projet de loi pour interdire tout signe religieux « ostentatoire » à l’école. On avait encore droit aux mêmes arguments qu’en 1989, mais cette fois, le contexte politique était la guerre civile en Algérie. Pour Chénière et ses partisans, nombreux et divers, la lutte contre le fondamentalisme islamique en Algérie et ailleurs passait par un renforcement de l’état laïc en France.

La troisième et la plus récente polémique sur le foulard est survenue en 2003, quand deux sœurs, Alma et Lila Lévy, deux adolescentes, ont été expulsées de leur lycée de la banlieue parisienne d’Aubervilliers pour avoir refusé d’ôter les foulards qu'elles portaient. Les sœurs Lévy sont les filles d’un avocat qui se considère « juif sans Dieu » et une mère professeur kabyle baptisée catholique pendant la guerre d’Algérie. Les jeunes filles s’étaient converties à l’Islam après la séparation de leurs parents adoptant, entre autres, le port du foulard. Dans une interview dans Le Monde, le père avait déclaré :  "je ne suis pas pour le foulard, mais je défends le droit à l'éducation de mes filles. Au cours de cette affaire, j’ai découvert la folie hystérique de certains ayatollahs de la laïcité, qui avaient soudain perdu tout sens des réalités".

Cette année-là, une commission présidée par l’ancien ministre Bernard Stasi et créée pour mener une réflexion sur la nécessité ou non de faire une loi interdisant le port de signes religieux, avait auditionné divers experts. Cette commission publiait ensuite un rapport qui réaffirmait l’importance de la laïcité pour la République et suggérait l’adoption d’une loi prohibant les signes "ostensibles" d'appartenance religieuse, tout en préconisant la reconnaissance de la pluralité des religions en France. (par ex, la commission suggérait que Yom Kippour et l’Aid-el-Kébir deviennent des jours fériés). J. Chirac ne retiendrait de ses travaux que la proposition de loi sur le foulard.

Wallach Scott écrit: "Il n'était plus question des concessions qui avaient été accordées les années passées (foulards sur les épaules, foulards "allégés, bandanas), la loi était conçue pour supprimer les frictions qu'avaient fait naître ces compromis".La loi était adoptée en mars 2004 et mise en application en octobre de la même année. Sans l'effet édulcorant des autres recommandations de la commission, l'interdiction du port du foulard était devenue une décision sans appel: il n'y aurait plus ni compromis ni conciliation - c’était soit l’islam, soit la République. Afin de comprendre pourquoi un bout de tissu est devenu une obsession nationale (assimilé, par des philosophes - excusez du peu, à du terrorisme), il faut revenir au passé de la France, à un certain nombre d'années en arrière, à la période pour laquelle l’actuel chef d’Etat, Nicolas Sarkozy, a demandé à ses compatriotes de cesser de se repentir : la colonisation.

En effet, explique Wallach, il est impossible de comprendre l'attitude actuelle en France vis-à-vis du foulard sans se plonger dans l’histoire du racisme de ce pays, parce que le foulard a "joué un rôle important en tant que signe pérenne de la différence irréductible entre l’islam et la France" et qu’il est perçu comme l’expression "non seulement d’incompatibilités en terme de religion, mais également en termes éthnico-culturels".

Quand le gouvernement français a décidé d'envahir l’Algérie, en 1830, il s'est lancé dans une vaste campagne de "pacification" militaire, imposant dans la foulée la législation française, jugée nécessaire pour la réussite de la mission de civilisation. Les femmes étaient le pivot de cette opération. Dans les articles de presse, les chroniques et les romans de l’époque, les femmes algériennes étaient décrites systématiquement comme des opprimées, et donc, expliquait-on, si on voulait que la civilisation s'implante véritablement en Algérie, les femmes devaient ôter leurs voiles. Le général Bugeaud, qui était chargé d’administrer le territoire dans les années 1840, déclarait (approximativement): "Les Arabes nous échappent parce qu’ils nous empêchent de porter les yeux sur leurs femmes". Parallèlement, les hommes en Algérie, étaient considérés comme des prédateurs sexuels qui ne pouvaient pas contrôler leurs pulsions si leurs femmes n’étaient pas recouvertes de voiles. La colonisation résoudrait cela en apportant la lumière de la civilisation européenne aux hommes arabes, qui, après quelques générations sous la loi française apprendraient à contrôler leurs pulsions. Le gouverneur général d’Algérie disait en 1898: "la physiologie de l'arabe, du juif et de la femme arabe, ainsi que la tolérance vis-à-vis de la pédérastie, et des traditions orientales spécifiques de procréation et de la relation aux autres, sont si différentes de l’homme européen qu’il est nécessaire de prendre des mesures appropriées". Encore en 1958, les épouses des officiers français, qui cherchaient par tous les moyens à faire cesser le soutien au FLN, fer de lance de la guerre de libération contre la France, organisaient un  "enlèvement symbolique des voiles" de femmes algériennes à une manifestation en faveur de la France à Alger, la capitale de l'Algérie.

Des dizaines d'années plus tard, des millions de citoyens français issus d'Afrique du Nord entendent à peu près le même discours: pour être français, ils doivent s'"intégrer" en abandonnant ce qui les rend différents, l'islam. Cette religion, cependant, n'est pas considérée comme un ensemble de dogmes que les adeptes peuvent adapter aux exigences de leurs vies quotidiennes, mais plutôt comme une caractéristique intrinsèque et infranchissable. Il est facile de comprendre comment le racisme peut s'ancrer dans un tel contexte.

Lors des controverses sur le foulard, il était futile, semble-t-il, de prendre en compte que 95% des musulmans français n'allaient pas à la mosquée, que plus de 80% des femmes musulmanes en France ne portaient pas de foulard ou même que les lycéennes qui en portaient un n'étaient pas plus de quelques centaines. La notion raciste de l'existence de différences fondamentales entre les citoyens français d'origine nord-africaine et ceux d'origine européenne délimitait le débat. Par exemple, les sœurs Lévy étaient parfois appelées dans la presse Alma et Lila Lévy-Omari, afin que le lecteur puisse bien faire le lien avec leurs origines d'Afrique du Nord (du côté de leur mère).

Mais si c'était, dit Wallach Scott, le racisme qui sous-tendait le débat sur le voile, c'est au nom de la laïcité qu'on s'exprimait. Les partisans de l'interdiction du foulard prétendaient que la laïcité n'était pas seulement ce qui s'opposait au religieux mais que c'était une notion universelle qui était aussi typiquement française. Ils appelaient cela une singularité française (en français dans le texte).

Quand on y regardait de plus près, cependant, cette notion particulière semblait fort complaisante pour les catholiques et intransigeante pour les autres. Par exemple, la loi de 1905 qui sépare l'Eglise et l'Etat permettait aux écoliers d'être libres le dimanche pour assister à la messe et leur accordait un second jour dans la semaine pour aller au catéchisme. Le gouvernement français contribue actuellement de 10% au budget des écoles privées catholiques religieuses. Le calendrier scolaire n'observe que les fêtes religieuses catholiques. Et pourtant, malgré les différences d'application de la laïcité dans les écoles, ceux qui s'opposaient farouchement au port du foulard revendiquaient leur attachement à la laïcité et à la nécessité de préserver la République. La laïcité, c'était ce qui faisait la spécificité même de la France. Et donc, défendre la liberté des jeunes filles de s'habiller comme elles l'entendent, cela signifiait faire l'apologie de l'oppression des femmes et être un ennemi de la laïcité, car, si on défendait la laïcité, on ne pouvait être que favorable à l'interdiction du voile.

Au plus fort de la polémique, tout le monde semblait avoir un avis sur cette loi. Plus de soixante personnalités (dont les actrices Emmanuelle Béart et Isabelle Adjani, la philosophe Élisabeth Badinter, les anciennes ministres Corinne Lepage et Yvette Roudy, et la militante Fadela Amara) signaient un appel dans les pages du magazine Elle pour demander à Chirac de faire voter une loi pour l'interdiction du foulard.

Peu de voix se faisaient entendre pour défendre la laïcité et le droit des jeunes musulmanes à l'instruction. Parmi elles, l'auteure de BD, Marjane Satrapi écrivait dans le Guardian qu'interdire aux jeunes musulmanes de porter le voile était aussi répressif que de les forcer à en porter un, et le philosophe Pierre Tévanian qui expliquait que la laïcité s'appliquait aux institutions, pas aux individus.

Dans "La Politique du voile", Wallach Scott montre bien l'hystérie qui a entouré le débat sur le foulard en France, même si le livre aurait parfois mérité plus de rigueur. Ainsi, Ernest Chénière, le principal de collège qui a déclenché la controverse en 1989, a été rebaptisé "Eugène Chénière". D'autre part, Wallach Scott omet de citer un événement important qui a suivi ces affaires de foulards: l'enlèvement en août 2004 de Georges Malbrunot et de Christian Chesnot, des journalistes français, par un obscur groupe islamiste en Iraq qui exigeait l'abrogation de la loi. (Les citoyens français, les musulmans et les autres, ont condamné cette intrusion dans leurs affaires internes).

Mais le travail de recherche, vaste et exhaustif, de Wallach Scott dresse un portrait vivifiant des débats. Outre le racisme dominant et l'interprétation rigide de la laïcité, il y a une troisième raison à cette obsession pour le foulard: une conception étriquée de l'individualisme.Wallach Scott démontre que les jeunes musulmanes françaises, qui étaient les premières concernées par la loi, étaient "étonnamment absentes des débats". La commission Stasi n'a entendu que quelques jeunes filles, en huis clos, ce qui fait que leurs voix et leurs opinions n'ont jamais fait partie du débat public. Tout en reconnaissant que certaines d'entre elles portaient peut-être le foulard pour d'autres raisons que la pression familiale de leurs frères ou de leurs pères, les observateurs ne voulaient y voir que le symbole de "l'aliénation de la femme". Malgré les déclarations des jeunes filles et de ceux qui s'opposaient à cette loi, disant que le foulard était l'"expression d'une conviction individuelle", l'Etat et les partisans de la loi déclaraient que cela ne pouvait pas "être le cas en toute logique" puisque le foulard sous-tendait obligatoirement "l'abandon de l'individualité et une démonstration d'allégeance fondamentale aux normes et aux obligations collectives". Afin d'être véritablement françaises, donc, les jeunes musulmanes ont dû renoncer au port du foulard, puisque dans cette optique-là, il était le signe qu'elles n'étaient pas loyales envers la France et qu'elles n'étaient pas des individus à part entière capables de penser par elles mêmes.

La dernière raison, et peut-être la plus dérangeante, de cet acharnement contre le foulard, c'est sa connotation sexuelle. Ses détracteurs opposaient souvent la tradition musulmane, qui préconise le port du foulard pour limiter la "sexualité dangereuse" des femmes, et la culture française qui "célèbre le sexe et la sexualité comme des notions dénuées de risque social et politique". En réalité, à la fois la charia et la laïcité stricte ont engendré des systèmes qui privaient essentiellement les femmes de disposer librement de leur corps. En effet, dans la tradition de l'islam, les femmes sont incitées à être discrètes et à se tenir loin du "tabaruj" (mot arabe, venant du verbe "baraja" qui signifie "afficher", parader et dont le nom pourrait se traduire par "affectation", "ostentation"). (…) De la même façon, la loi française, s'appuyant sur la laïcité stricte, parlait d'étalage de signes religieux "ostentatoires". En bref, la lutte entre ces deux modes de pensée se livrait sur le corps des femmes. L'argument sexuel contre le foulard était courant en France en 2003, même si, à cette époque, le terme de "foulard" avait disparu du discours public pour être remplacé par "voile", qui recouvre tout le visage sauf les yeux. C'était faux, mais pas entièrement innocent, bien entendu, parce qu'il donnait la possibilité aux détracteurs de parler en termes de stéréotypes plus généraux de femmes musulmanes comme au Yemen, où le port du voile est prédominant, contrairement à ce qui se passe dans la banlieue parisienne. Plus récemment, dans une interview à un journal anglais, Bernard-Henri Lévy est allé jusqu'à dire: "le voile est une invitation au viol". Insinuer qu'une femme invite au viol par la façon dont elle s'habille, c'est pervers, mais Lévy est prêt à toutes les outrances pour préserver l'idée d'une identité homogène de la femme européenne. Dans cette optique, une Européenne n'est pas couverte de voiles, ce qui implique à la fois qu'elle se livre aux regards masculins et qu'elle est libérée. Il est intéressant également de constater que Lévy exige pour lui-même ce qu'il n'est pas prêt à concéder à d'autres. En 2004, il a demandé à Andrée Putman, décoratrice-architecte de rénover sa résidence secondaire à Tanger. Cette résidence se trouve à côté du célèbre café Hafa, qui comptait autrefois parmi ses habitués des écrivains comme Paul Bowles, Tennessee Williams ou Jean Genet et qui offre une vue incomparable sur la Méditerranée. Désormais, les clients du café ont la vue sur la baie en partie obstruée par le mur en parpaings érigé autour de la terrasse de Lévy lors de la rénovation de sa maison où sa femme, l'actrice et chanteuse Arielle Dombasle aime se faire bronzer. Lévy, aurait déclaré qu'il voulait ainsi la protéger du regard des hommes installés au café Hafa. Dévoiler son corps ne marche, apparemment, que dans un sens.

Il y a en France actuellement une vaste hypocrisie qui consiste à invoquer la liberté d'expression quand des dessinateurs de Charlie Hebdo ou de France Soir offensent les sensibilités des musulmans mais à rester obstinément silencieux quand on refuse le droit à une femme de religion musulmane de disposer librement de son corps. Cela relève de la même hypocrisie quand le champion de foot Zidane est simplement qualifié de "citoyen français" alors que Zacarias Moussaoui est présenté comme "citoyen français d'origine marocaine". Cela relève de la même hypocrisie quand se constituent des comités de soutien aux professeurs de Flers qui refusent d'enseigner à des jeunes filles qui portent le foulard alors que parallèlement le fait que 40% des jeunes Français (dont beaucoup sont d'origine nord africaine) des quartiers pauvres ne trouvent pas de travail semble complètement occulté. Cela relève de la même hypocrisie quand on célèbre l'engagement des soldats nord-africains dans la seconde guerre mondiale contre les nazis mais qu'on ne leur verse pas, jusqu'à l'an dernier, la même retraite qu'à leurs homologues français. Cela relève de la même hypocrisie quand l'humoriste Dieudonné est condamné pour ses remarques ignoblement racistes sur les juifs, alors qu'on absout l'ancien rédacteur en chef du Point, Claude Imbert, quand il déclare: " Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire". Enfin, cela relève de la même hypocrisie quand on mobilise une énergie intellectuelle démesurée et des ressources publiques énormes pour une poignée d'élèves qui portent un foulard alors qu'on ne fait pratiquement rien pour garantir à ces jeunes filles (dont la plupart sont confinées dans des écoles défavorisées, appelées ZEPs - zones d'éducation prioritaires), les mêmes chances en matière d'éducation et d'emploi que leurs compatriotes de "souche européenne". Et en fin de compte, les polémiques successives en France ont servi à détourner l'attention sur les vrais problèmes et ont apporté de l'eau au moulin aux fondamentalistes de l'islam, qui recrutent les jeunes en leur disant que la France ne veut pas d'eux. Le foulard en France n'est rien de plus qu'une feuille de vigne: quel que soit le temps qu'on passe à la regarder, on finira par avoir à affronter la crudité du racisme et de la discrimination. Le racisme nu et cru.
Pour paraphraser un autre philosophe français, je ne suis pas d'accord avec le port du foulard, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que les femmes aient le droit de le porter.




1880-1914 : Londres, Paris et Bruxelles pratiquèrent l'esclavage en Afrique

De la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, le travail forcé a été général sur le continent africain. Tous les colonisateurs l’ont imposé. Un phénomène dont on imagine mal l’ampleur.

A la veille de la colonisation, l’esclavage était-il totalement aboli sur le continent africain ?
Le commerce extérieur d’esclaves a disparu au cours du XIXe siècle ; les Africains se sont mis massivement à échanger d’autres biens que les hommes sur le marché international : produits des cultures près des côtes, au Sénégal, au Nigeria actuel, mais surtout produits de la cueillette ou de la chasse, qui supposent des transports de lourdes charges sur des distances parfois longues. C’est ainsi qu’en Afrique de l’Est, de même qu’en Angola, se forme un « pré-prolétariat » de dizaines de milliers de porteurs sur lesquels la colonisation naissante va s’appuyer. Subsistent toutefois, sur les marges du continent africain, des formes d’esclavage. D’une part, un esclavage domestique, très différent de l’esclavage tel qu’on le connaît dans le Nouveau Monde : ces esclaves sont largement intégrés dans les familles de leurs maîtres. D’autre part, un esclavage à plus large échelle, en Angola, dans les îles au large du continent africain, aussi bien du côté Atlantique que du côté de l’océan Indien (Cap-Vert, Réunion, Zanzibar). Quand ils se sont installés, les Britanniques aussi bien que les Français ou les Belges ont par ailleurs développé un système d’administration indirecte qui reconnaissait à certains chefs éminents la propriété d’esclaves. Mais cela reste marginal.

Qu’est-ce qui change avec la colonisation ?
Les colonisations donnent naissance à des formes de travail très spécifiques que nous finirons par appeler le « travail forcé ». Celui-ci apparaît à partir des années 1880 pour être progressivement légalisé au cours des deux décennies suivantes. Ce premier âge colonial, entre 1880 et 1906-1908, correspond à la conquête de l’espace territorial colonial ; c’est le moment où les États occidentaux et des particuliers commencent à confisquer des terres aux Africains. Il s’accompagne partout d’un grand nombre de massacres et de violences. Un système juridique se met en place, conforté par les théories racistes, qui refuse aux Africains les droits des citoyens européens et notamment celui de mettre leur force de travail sur un marché libre. A ces « indigènes », on va pouvoir imposer un travail obligatoire. Tout un discours idéologique se construit alors pour affirmer que les Africains n’aiment pas le travail !

Quelles formes prend ce travail forcé ?
Dans certains cas, il s’agit de travaux d’utilité publique : il faut construire des routes et des équipements, porter les affaires des troupes et des administrations coloniales qui conquièrent de nouveaux espaces. A mesure que la colonisation avance, on réquisitionne des hommes dans les villages, en privilégiant les plus vigoureux. Toute la communauté villageoise s’en trouve déséquilibrée. Les vieux, les jeunes et les femmes doivent d’une part contribuer à alimenter ces gens qui partent et, d’autre part, se substituer à eux dans leurs travaux. Cette situation que l’Europe a bien connue en temps de guerre, mais en général pour une durée limitée, est générale en Afrique pendant tout le premier âge colonial. A cela s’ajoute le travail forcé organisé par les compagnies concessionnaires. Toutes les nations colonisatrices – la France, au Congo français, Léopold II et les Belges dans l’État indépendant du Congo, les Britanniques en Afrique de l’Est et en Afrique australe, les Allemands en Afrique de l’Est et dans l’actuelle Namibie, les Portugais en Afrique centrale – ont confié à des entreprises privées des privilèges spéciaux pour exploiter économiquement les territoires. Ces compagnies concessionnaires détiennent des droits sur la terre, sur les biens, mais également des droits régaliens, dont la possession de forces de l’ordre. Un système qui va conduire évidemment à une utilisation discrétionnaire et presque toujours abusive de travailleurs. Ce système a été porté à son paroxysme dans les deux Congo français et belge, en partie parce que ce sont des régions très pauvres en hommes. Le peu de gens disponibles sont systématiquement utilisés. Et ceux qui le refusent sont sévèrement châtiés. A la fin de cette première phase, lorsque se met en place, à partir du XXe siècle, une économie, en principe plus moderne, qui repose moins sur le pillage systématique des ressources, et qui se préoccupe davantage de productions minières ou agricoles, de nouvelles formes de travail forcé sont mises en place. Dans les mines sud-africaines, sur les hautes terres du Kenya britannique, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, partout, l’économie de traite contraint une main-d’oeuvre récalcitrante, et souvent rare, à travailler dans les plantations et les mines. Fait troublant, les entrepreneurs africains, qui ne peuvent pas, pour leur part, recourir à cette main-d’oeuvre forcée, se retrouvent en concurrence avec les colons européens. C’est dans cette bourgeoisie agraire naissante africaine qu’on rencontre, dès la fin des années 1920, les premiers critiques du travail forcé. L’un des plus virulents sera Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.

Que sait-on en Europe de ces pratiques ?
Quelques voix fortes se sont fait entendre. En France, dans l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres et d’André Gide notamment ont fait éclater le scandale du travail forcé lié à la construction des chemins de fer. Les deux voies ferrées reliant le Congo à l’océan Atlantique, le chemin de fer belge d’abord (1890-1898) et le Congo-Océan, le chemin de fer français ensuite (1921-1934), ont été de véritables cimetières pour la main-d’oeuvre africaine : « un mort par traverse », disait-on. C’est exagéré, mais on estime que la mortalité liée à ces chantiers se chiffre par dizaines de milliers.

Le travail forcé, est-ce différent de l’esclavage ?
Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais ces rétributions restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne peut appeler cela un salaire. Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas fait de différence. En Afrique centrale – qu’elle soit sous domination française, belge, allemande –, où l’esclavage interne avait été très marginal et où existaient de nombreuses sociétés minières, les gens ont vécu la mise au travail forcé comme le début d’un esclavage. Et, du côté des élites africaines, pour les instituteurs, les pasteurs, les planteurs, ceux qui savaient ce que l’esclavage avait été, il semblait clair que le travail forcé s’apparentait à de l’esclavage. Ce que beaucoup d’entre eux d’ailleurs vont combattre.

Mais il y a des élites qui collaborent ?
Oui. Les autorités en place ont pu trouver un intérêt dans la colonisation, car non seulement elles ont été maintenues en place, mais elles ont été renforcées par la colonisation. Le pouvoir des États récents, vieux d’un siècle seulement, comme les États musulmans du nord du Nigeria, a souvent été conforté. Quant aux États plus anciens, comme l’immense empire lunda en Afrique centrale, menacés par de nouvelles élites politiques apparues au XIXe siècle, la colonisation leur a offert une planche de salut. Les colonisateurs, eux, étaient prêts à fermer les yeux sur les méfaits de ces chefs dans la mesure où ces derniers leur garantissaient une offre permanente de main-d’oeuvre soumise et respectueuse. C’est le cas de toute l’Afrique guinéenne, en Côte d’Ivoire, en Gold Coast (actuel Ghana), au Togo, au Dahomey (Bénin), au Nigeria, indépendamment de la nationalité des colonisateurs. Congo-Océan : Gide accuse Dans Voyage au Congo (1927), André Gide s’indigne des conditions de la construction du Congo-Océan. « Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines. [...] Les premiers contingents ont eu beaucoup à souffrir ; tant durant le trajet [...] (certains se noient dans le fleuve et nombreux sont ceux qui décèdent de pneumonie), que sur les chantiers mêmes [...]. La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. A combien de décès nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur ? »

Peut-on donner une mesure de la ponction humaine qu’a représentée le travail forcé ?
C’est difficile. Pour les colonies qu’on connaît le mieux, le Congo français et le Congo belge, il semble que, dans les villages les plus proches des voies de communication (voies d’eau et plus tard routes), les pertes pouvaient représenter la plus grande partie des hommes valides. Beaucoup de ces villages sont d’ailleurs désertés par leurs habitants, qui préfèrent s’éloigner et, parfois, passer de l’autre côté de la frontière, pour y découvrir la même horreur, ce que racontait l’abbé Barthelemy Boganda dont la famille, basée en Oubangui-Chari (Centrafrique), a expérimenté les colonisations allemande (Cameroun) et belge (Congo-Kinshasa).

De quoi meurent tous ces hommes ?
Il y a d’abord les causes traditionnelles de mortalité. Les conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces gens sont dramatiques, évidemment : maladies sexuellement transmissibles, mais aussi maladie du sommeil qui s’est tragiquement répandue au cours des années 1880-1910 et toutes les maladies liées à la malnutrition. Mais à ces causes traditionnelles s’ajoutent les conséquences du travail forcé. Les conditions sont très dures, les mauvais traitements parfois atroces. Le cas du Congo au temps de Léopold II, lorsque le roi belge en était le propriétaire, c’est-à-dire de 1885 à 1908 (date à laquelle le territoire est transféré à la Belgique), est particulièrement catastrophique. J’ai fait une enquête en 2003 dans la région du caoutchouc rouge, au Congo belge, pour le film de la BBC réalisé par Peter Bate, White King, Red Rubber ; Black Death (« Roi blanc, caoutchouc rouge, mort noire »). Plus de cent ans après, les évocations du travail de collecte dans les plantations de caoutchouc dans la forêt provoquent encore de véritables terreurs dans les villages. On y a gardé le souvenir des exactions. Il n’était pas rare qu’on coupe des mains ou des jambes de travailleurs quand les administrateurs considéraient la production insuffisante.

C’est une incitation au rendement par la terreur ?
Oui. Ce qui est étonnant, c’est que la France, l’Allemagne et l’Angleterre, tout en connaissant les exactions commises, ont pris le système léopoldien en modèle : ce qu’ils voyaient, c’est que le roi belge a obtenu un retour sur investissement rapide et très important. D’ailleurs, on peut dire que le système concessionnaire français s’est construit par imitation du système léopoldien. Le système allemand en Afrique de l’Est et dans le Sud-Ouest africain, la colonisation britannique en Rhodésie (Zimbabwe), contemporains du système léopoldien, sont tout aussi violents [2].

C’est la violence qui les rend rentables ?
Oui. J’imagine que l’on sait que c’est la violence qui les rend rentables, et on l’accepte comme un mal nécessaire qui apprendra aux Africains à devenir producteurs.

Jusqu’à quand ce système a-t-il duré ?
Dans beaucoup de régions le travail forcé est resté en place jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La France est le pays qui a supprimé avec le plus d’éclat le travail forcé : en 1946, par un projet de loi proposé par Félix Houphouët-Boigny. Mais, bien qu’« officiellement » aboli, le travail forcé a pu subsister en fait, dans certaines régions, en Oubangui-Chari, au Gabon, au Congo. Et cela jusqu’à l’indépendance, quelquefois même au-delà. Car, à partir de 1945-1946, le besoin de main-d’oeuvre s’accroît avec l’ouverture de grands chantiers, notamment des ports et des équipements urbains. Parallèlement, les entreprises privées se développent, surtout en Afrique équatoriale : les compagnies forestières ou les exploitations de diamants. Elles requièrent, elles aussi, des travailleurs en nombre. On possède des textes étonnants venant des chambres de commerce d’Oubangui-Chari en Afrique équatoriale française entre 1945 et 1947, expliquant que le travail libre salarié ne convient pas à des populations aussi arriérées que celles de l’Afrique centrale !

Y a-t-il eu des résistances à cette violence du travail forcé ?
Il y a une première forme de réaction : c’est la fuite, surtout dans la première phase coloniale, au temps de la conquête, à la fin du XIXe siècle. On assiste alors à des mouvements de populations considérables : les gens passent d’une frontière à l’autre. Ils ne font d’ailleurs que renouer avec des formes de dissidence traditionnelles dans les sociétés africaines où, quand on n’était pas d’accord avec le système en place, on prenait son bagage pour aller s’installer plus loin. Les « réfugiés » d’aujourd’hui ne font rien d’autre.

Mais y a-t-il eu des insurrections ?
Bien sûr, les insurrections sont à peu près ininterrompues durant toute cette première période. On peut distinguer deux situations, les sociétés africaines étatiques et les sociétés africaines non étatiques. Dans les premières, les populations ont été habituées à une certaine contrainte de l’État. Et se sont accoutumées à des formes de soumission et d’obéissance. Dans ces sociétés-là, les résistances au travail forcé et, au-delà, à tout le système colonial sont relativement faibles, une fois les chefferies décapitées ou mises au pas. Les colonisateurs sont passés par les chefs traditionnels pour accéder à la main-d’oeuvre, limitant ainsi les résistances. Celles-ci ont été relativement faciles à briser et n’ont pas dépassé le début du XXe siècle. Les oppositions ont été beaucoup plus fortes dans ce qu’un militaire français, Gabriel Angoulvant, appelait les « sociétés anarchiques ». Il s’agit de sociétés villageoises qui s’auto-organisaient et où les habitants étaient habitués à se comporter en fonction de leur intérêt et à ne pas se soumettre à des autorités politiques permanentes. Cela concerne le sud de la Côte d’Ivoire, le sud-est du Nigeria, le sud du Cameroun et la plus grande partie de l’Afrique centrale. Jusqu’à la fin des armées 1920, la « pacification », comme on disait, de ces régions a été très difficile ; alors même que l’appareil de l’État colonial s’était renforcé, l’adhésion à l’ordre colonial est restée très superficielle. Ces territoires n’ont jamais été réellement soumis. Dès les années 1930, avec la crise économique, les manifestations de dissidence réapparaissent, dont les plus spectaculaires ont lieu en Oubangui-Chari et au Congo belge. A partir des années 1940, avec la Seconde Guerre mondiale, puis la politisation des populations africaines à partir de 1945, elles se multiplient.

Quelle forme prennent les révoltes ?
Il s’agit le plus souvent de guérilla larvée. Quelquefois, les populations donnent l’impression de se soumettre quand les commandants passent, puis reviennent à des formes de vie antérieures après leur départ. Derrière ce refus se manifeste le rejet des modes du développement économique voulu par la colonisation. Ces oppositions vont se prolonger dans beaucoup de cas au-delà de la colonisation, contre la modernisation autoritaire lancée par les États indépendants. Bien que rares, quelques grandes révoltes éclatent également. La plus significative a eu lieu au Tanganyika (actuelle Tanzanie) : c’est la révolte des Maji-Maji, contre la colonisation allemande, aux alentours de 1905-1910. C’est un soulèvement de misérables sans rapport avec des luttes entre groupes ethniques. Le refus de travailler devient une insurrection contre l’occupant allemand. Les travailleurs n’ont que des fusils de traite, mais ils opposent une résistance tellement forte qu’elle entraîne une interpellation au Parlement allemand, une commission d’enquête et une réforme : l’administration est obligée d’assouplir les conditions de travail. A la même époque, en 1904-1906, une deuxième révolte menée par les Nama et les Herero éclate dans le Sud-Ouest africain sous domination allemande. La répression a été tellement atroce que la plus grande partie de ces deux peuples a disparu : plus de 60000 personnes meurent en deux ans. On peut parler dans ce cas d’un véritable génocide2. On pourrait citer aussi la guerre de Kongo Wara (« guerre de la manche de houe ») en Oubangui-Chari, qui a vu plusieurs groupes ethniques se soulever ensemble contre le régime colonial français entre 1928 et 19313, et l’insurrection des Mau-Mau, au Kenya, sous domination britannique. Celle-ci atteint une violence extrême à partir de 1949. C’est une guerre anticoloniale qui va devenir de fait une guerre de décolonisation. Une guerre qui serait à la fois une guerre d’Indochine et une guerre d’Algérie. Elle commence en 1949, et se prolonge jusqu’en 1963, lorsque le Kenya obtient son indépendance.

Y a-t-il d’autres massacres qu’on pourrait qualifier de génocides » ?
Non. Mais il faut évoquer la répression pratiquée par les Portugais dans leur colonie en Angola. Partout où les gens se révoltent, on les massacre. Il y a également le dossier, très lourd, du Congo léopoldien et belge : la campagne anti-léopoldienne qui est déclenchée à partir de 1905 chiffre en millions de morts les massacres imputables à l’administration belge. Congo français, Oubangui-Chari, Gabon ont aussi été le théâtre de violences terribles. Au Congo français, les crimes ont été si nombreux que Pierre Savorgnan de Brazza, qui avait la réputation d’être un « bon colonisateur », et qui avait apporté le Congo à la France, à la fin du XIXe siècle, a été renvoyé en mission pour enquêter sur ces massacres. Brazza est mort au retour de sa mission et le dossier a été plus ou moins enterré. Au total, il est très difficile de faire un bilan global du nombre de morts. Certains territoires sont mieux connus que d’autres comme l’État indépendant du Congo, où les missionnaires, surtout protestants, ont dénombré les habitants. Pour l’Afrique anglaise, nous disposons des travaux d’un excellent démographe, Robert Kuczynski, qui a publié pendant la colonisation des esquisses démographiques de cet empire. Tous les documents dont nous disposons montrent un creux énorme entre 1880 et 1910, dû aux effets cumulés des violences directes de la colonisation et de ses conséquences indirectes (malnutrition, diffusion d’un certain nombre de maladies, etc.).

Peut-on parler de crime contre l’humanité à propos du travail forcé ?
En historien, pour éviter le défaut de l’anachronisme, je prendrai le point de vue des contemporains du travail forcé. Le premier est celui d’un Noir américain, George Washington Williams. On est au lendemain de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (1865). Il fait partie de ceux qui rêvent de civiliser l’Afrique et adhèrent au projet colonial, notamment à celui de Léopold II. Très vite, George Washington Williams va sur place, il voit ce qui se passe. En 1895-1896, il est le premier, dans une lettre ouverte à Léopold II, à utiliser l’expression de « crime contre le genre humain », expression qu’on retrouve à la même époque sous la plume d’un autre Noir américain, le missionnaire presbytérien William Sheppard. De Mark Twain à Charles Péguy, nombreux sont les représentants de l’intelligentsia mondiale de l’époque qui s’élèvent contre Léopold II, parlent de « Modern Slave Trade » (« la traite des esclaves modernes »). Ils anticipent sur ce que nous faisons aujourd’hui, en disant que la traite des esclaves a été un crime contre l’humanité. Déjà, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, beaucoup de témoins ont comparé les abus commis par Léopold II à ceux du Sultan rouge de l’Empire ottoman contre les minorités chrétiennes, notamment contre les Crétois et les Arméniens. Un courant de penseurs et d’hommes d’action s’est constitué, notamment autour du publiciste anglais Edmund Morell, auteur de nombreux ouvrages sur le Congo léopoldien et animateur d’un vaste mouvement de réforme du Congo. Les plus radicaux proposaient que les responsables et bénéficiaires du régime léopoldien soient jugés par une justice internationale pour crime contre la civilisation et les droits de la personne. Ces dénonciations n’ont cependant pas eu beaucoup de suites... La Première Guerre mondiale, de ce point de vue aussi, a été très néfaste parce que c’est sur l’Allemagne seule qu’on a rejeté l’accusation d’être un mauvais colonisateur, tandis que la Belgique, la France et la Grande-Bretagne se sentaient dédouanées et évacuaient tout débat pour adopter une politique apparemment différente, celle de la « mise en valeur ». En fait, il va falloir attendre deux ou trois générations d’historiens pour que la question apparaisse de nouveau et c’est seulement à partir de la fin des années 1960 qu’on a commencé à en parler, notamment à l’occasion des discussions sur les origines du sous-développement en Afrique et des débats sur les résistances africaines – qui étaient un moyen indirect de poser le problème des violences coloniales. Mais ce que les historiens n’ont pas vu, c’est que la violence des dominés s’inscrit toujours dans une spirale, qu’elle est une réponse à la violence des dominateurs. Et la violence des dominateurs, cette historiographie n’a pas été capable de l’intégrer parce qu’elle posait la question de l’État et du droit de résistance à l’État, au moment même où, accédant à la souveraineté internationale, la plupart des anciennes colonies se donnaient pour priorité le « développement » et semblaient accepter le maintien de l’État colonial dans ses principales caractéristiques. Aujourd’hui, je pense que ce qui rend nécessaire cette réflexion sur la centaine de la violence dans l’expérience coloniale en Afrique, c’est, d’une part, le fait que les États africains postcoloniaux sont restés très largement aussi violents que l’État colonial ; d’autre part, le fait que les sociétés africaines qui ont résisté à la colonisation, qui ont rallié l’État postcolonial pendant une dizaine, une vingtaine d’années après les indépendances, ont renoué avec la pratique de la résistance qui était celle de l’époque coloniale. La question de la violence coloniale et des réponses des sociétés africaines à cette violence est constitutive de la modernité africaine et des difficultés de l’Afrique à inventer sa propre modernité.

Elikia M’Bokolo : « le travail forcé, c’est de l’esclavage » Un entretien avec Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, publié dans L’Histoire [1]. Propos recueillis par Séverine Nikel. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2372

Notes

[1] Cf. H. Bley, South-West Africa Under German Rule, 1894-1914, Londres, Heinemann, 1971, et J. Koponen. Development for Exploitation. German Colonial Policies in Mainland Tanzania, 1884-1914, Helsinki-Hambourg, Finnish Historical Society, Studia Historica 49, 1995.
[2] N° 302, octobre 2005.

M. les maudits

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux”. (Debord)
Voila un peuple à la très courte cuisse qui ne pense pas plus loin que le bout de son nez et qui s'avise de donner des leçons de lucidité au reste du monde, on croit rêver... Voilà un peuple, à l'égarement existentiel chronique, qui pratique l'enfumage et la recherche du bouc émissaire, qui permettra de réunir les deux communauté flamande et francophone sur le dos d'une troisième, procédé aussi vieux que le monde, afin d'oublier qu'il habite un pays bancal, qui ne passera peut être pas l'hivers, tant il est fait de bric et de broc... Procédé qui avait déjà été utilisé dans l'affaire Abou Jahjah à Anvers sous le gouvernement Verhofstadt I. Il n'est que le numéro qui change et l'inspiration sarko-bushiste en plus, car il faut savoir vivre avec son temps.... La partie la plus risible et la plus pathétique de ce peuple, ce sont les francophones du pays, eux, qui sont les bougnouls des flamands, qui se mettent à chercher d'autres bougnouls, qui leurs seraient enfin accessibles, afin qu'ils puissent, eux aussi, déverser leur ressentiment d'impuissants perpétuels...Et aux commandes de ce grand cirque, de cette chorale époumonée : verhofstadt III et ses baltringues politiques plus poussifs que jamais... Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Belgique, que la vérité et le courage politique viennent de la bouche d'un populiste – Dedecker- en dit long sur la santé de ce pays... Est-on encore en démocratie? Peut-on incendier un Reichstag belgicain virtuel à coup de feu d'artifice? Cette farce grand guignolesque de la menace de la "Al Qaida corporation Belgium", certains, dit-on, l'ont rencontré sur second life, dont seul les sots étaient dupes (et ils sont nombreux dans le plat pays!), cautionnée tant par les partis "démocratiques" que par les médias mainstream, est le symptôme d'une gestion aussi cynique que calamiteuse des affaires du pays, qui augure d'un effondrement imminent...Le message principal étant qu'on peut se frotter les pieds sur les musulmans du royaume comme sur un paillasson et que le monde politique prend les belges pour des demeurés. Pour le premier constat, quelles implications cela aura à terme (une prophétie auto-réalisatrice?) et pour le second, le monde politique a-t-il tort ? Rule Belgica rule !



Les Indiens Sioux ne sont pas des "Indiens de Vichy" ...

Aux adeptes de l'allochtonie à géomètrie variable et aux identitaires sans identité dont les valeurs principales sont la haine sans emploi et la mauvaise foi, nous rentrerons chez "nous" quand seront rendues l'Amérique aux Indiens et l'Australie aux Aborigènes, car nous n'oublions pas cette devise classique de la pensée humaniste coloniale, "un bon indien est un indien mort"...
Les Indiens Lakotas, Nakota ou Dakota, Sioux étant une transcription phonétique française fallacieuse d'un mot algonquin,
la deuxième tribu des Etats-Unis, ont rompu les traités signés par leurs ancêtres avec les Etats-Unis, ont déclaré mercredi 19 décembre un ensemble de représentants de la tribu des “ Sept Foyers du Conseil ” ( à l'origine les Sioux étaient divisés en sept tribus) . "Nous ne sommes plus citoyens des Etats-Unis d'Amérique et tous ceux qui vivent dans les régions des cinq Etats que comprend notre territoire sont libres de nous rejoindre", annonçait leur représentant Russell Means, lors d'une conférence de presse à Washington. Les membres de la nouvelle nation ne paieraient aucun impôt et les chefs seraient désignés de façon informelle par les anciens, a expliqué Means. Les habitants non-Indiens seraient autorisés à rester sur le nouveau territoire, qui s'étendrait à l'ouest sur le Dakota du Nord, le Dakota du Sud et le Nebraska et, à l'est, sur le Montana et le Wyoming. Le nouveau gouvernement délivrerait ses propres passeports ainsi que ses permis de conduire. Les 33 traités signés il y a plus de 150 ans représentent "des mots sans valeur sur du papier sans valeur" et ont été "violés maintes fois afin de voler notre culture, notre terre et nos coutumes", ont indiqué des responsables de la communauté. "Cette nouvelle nation est une nécessité, car les Indiens sont méprisés par les autorités américaines et en ont assez de vivre dans un système colonial d'apartheid", a déclaré Means lors d'une conférence de presse dans l'église congrégationaliste de Plymouth, dans le nord-est de Washington. Means était accompagné de trois autres militants indiens, Gary Rowland, Duane Martin et Phyllis Young, tous originaires du Dakota du Sud. "Je tiens à souligner que nous ne représentons pas les Indiens de la collaboration, ces "Indiens de Vichy" et les gouvernements tribaux mis en place par le gouvernement des Etats-Unis pour nous maintenir dans la pauvreté et autoriser le vol de nos terres et de nos ressources", a expliqué Means, comparant les gouvernements tribaux élus au régime français de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Des leaders lakotas se sont également rendus dans les ambassades de Bolivie, du Chili, d'Afrique du Sud et du Venezuela et comptent entreprendre une mission diplomatique dans plusieurs pays au cours des prochains mois. "En 1974, nous avons été mandatés par nos ancêtres, souligne Means, pour faire deux choses : établir des liens avec la communauté internationale et, bien sûr, restaurer notre indépendance." Les Lakotas, auxquels appartenaient notamment ces grandes figures qu'étaient Sitting Bull , Red Cloud et Crazy Horse, ont été la seule tribu à infliger une défaite à l'armée américaine, commandée par le général Custer, lors de la bataille de Little Big Horn en 1876 dans l'Etat du Montana.

Qui a inventé le terrorisme et l’attentat politique ?

A l'heure où Al Qaïda vient de sauver Verhofstadt III et la Belgique par la même occasion...Souvenons-nous de Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’Etat ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » (Commentaires sur la Société du Spectacle)

La récente visite officielle en France du colonel Khadafi a provoqué dans tous les médias français (et européens), toutes tendances politiques confondues, un déluge de commentaires dénonciateurs présentant le chef d’état libyen comme un « dictateur » et surtout un « chef terroriste ». La sous-ministresse Rama Yade, qui n’avait pas bronché lorsqu’assise à côté de Sarkozy dans un amphithéâtre de l’Université Cheick Anta Diop, ce dernier avait accusé les Africains de se complaire dans « l’immobilisme », s’est déchaînée contre celui qui prenait la « France pour un paillasson où il venait essuyer ses bottes souillées du sang de ses victimes ». Les socialistes français, quant à eux, par la bouche de François Hollande, y ont même vu une « humiliation » de la « Patrie des Droits de l’Homme et du Citoyen ».
On croit rêver…
Il est donc bon de rappeler à ces bonnes âmes et à ces « droits-de-l’hommistes » professionnels un certain nombre de faits historiques. Espérons que la lecture de la liste suivante les poussera à l’avenir à faire montre d’un peu plus de pudeur dans leurs dénonciations concernant « les atteintes aux droits de l’homme dans les pays du Sud » comme ils disent… LISTE (non exhaustive) DES ATTENTATS POLITIQUES DE L’ANTIQUITE A NOS JOURS :
. en 44 avant Jésus-Christ : Jules César (Rome) est assassiné par une conspiration patricienne.
. en 41 avant Jésus-Christ : Caligula (Rome) est assassiné par un certain Chaera.
. en 37 avant Jésus-Christ : Tibère (Rome) est assassiné par un préfet de sa garde prétorienne.
. en 54 avant Jésus-Christ : l’empereur Claude (Rome) est assassiné par sa seconde femme Agrippine.
. en 192 après Jésus-Christ : l’empereur Marcus Aurelius Commodus (Rome), dit « Commode », est assassiné par sa concubine Marcia.
. en 195 : le roi d’Austrasie, Sigebert 1er de la dynastie mérovingienne est assassiné à Vitry-en-Artois.
. en 584 : le roi Chilpéric 1er est assassiné par deux inconnus alors qu’il revenait de la chasse.
. en 675 : le roi Chilpéric 2è est assassiné a cours d’une partie de chasse dans la forêt de Livry.
. en 769 : le roi Dagobert 2è est assassiné au cours d’une partie de chasse.
. en 987 : l’archevêque de Prague (Tchéquie) est assassiné par un prêtre païen.
. en 1308 : Albert 1er de Hasbourg (Autriche) est assassiné par son neveu, Jean de Souabe.
. en 1407 : le duc Louis d’Orléans (France), frère cadet du roi Charles VII, est assassiné par dix-huit agresseurs à coups de hallebarde.
. en 1418 : Bernard VII d’Armagnac (France) est assassiné par une foule de Parisiens en colère.
. en 1563 : le duc de Guise (France) est assassiné.
. en 1582 : Guillaume 1er d’Orange-Nassau (Hollande) est assassiné par un fanatique du nom de Balthazar Gérard.
. en 1584 : Guillaume II de Hollande est assassiné par un agent du roi d’Espagne.
. en 1589 : le roi Henri III (France) est assassiné par un moine dominicain du nom de Jacques Clément.
. en 1605 : le roi James 1er (Angleterre) échappe à un attentat en plein parlement britannique.
. en 1610 : Henri IV (France) est assassiné par Ravaillac.
. en 1757 : le roi Louis XV (France), dit Louis le Bien-Aimé, reçoit plusieurs coups de couteau au ventre d’un nommé Damiens qui sera écartelé.
. en 1793 : Marat (France) est assassiné par Charlotte Corday.
. en 1800 : attentat au baril de poudre enduit de résine sur le passage du cortège de Napoléon 1er (France) qui en réchappe.
. en 1803 : deuxième attentat contre Napoléon 1er (France) par un certain Georges Cadoudal. Déjoué de justesse.
. en 1820 : Charles-Ferdinand de Bourbon (France) est assassiné par un sellier alors qu’il se rendait à l’opéra.
. en 1825 : le général Miloradovitch, gouverneur militaire de Saint-Pétesbourg (Russie), est assassiné.
. en 1825 : attentat contre le cortège du roi Louis-Philippe (France). 18 morts. Le roi en réchappe.
. en 1836 : deuxième attentat contre le roi Louis-Philippe (France). Un jeune homme tire à bout portant sur lui et le rate. Il sera exécuté.
. en 1836 : troisième attentat contre le roi Louis-Philippe (France). La balle tirée par un certain Meunier frôle la poitrine du roi.
. en 1837 : découverte d’un vaste complot visant à assassiner le roi Louis-Philippe (France).
. en 1839 : nouvel attentat, déjoué au dernier moment contre le roi Louis-Philippe (France), par une société secrète appelée « Les Saisons ».
. en 1840 : nouvel attentat contre Louis-Philippe (France). Marius Darmès tire sur le carrosse du roi mais le manque.
. en 1846 : nouvel attentat contre Louis-Philippe (France) dans le parc de Fontainebleau. Trois balles frappent les franges de la voiture royale.
. en 1853 : Isabelle II d’Espagne est victime d’une tentative d’attentat par le prêtre Martin Marina.
. en 1852 : un attentat est déjoué de justesse à Marseille contre Napoléon III (France).
. en 1855 : un Italien, Pianiri, tire sur Napoléon III (France) alors qu’il passe sur les Champs-Elysées, et le rate. Il sera exécuté.
. en 1858 : Napoléon III (France) est victime d’un attentat perpétré par un conspirateur italien, Felice Orsini.
. en 1864 : le président Abraham Lincoln (Etats-Unis) est assassiné par un acteur fanatique, John Wilkes Booth alors qu’il assiste à une représentation théâtrale.
. en 1866 : Bismarck (Allemagne) reçoit plusieurs balles a ventre tirées par Ferdinand Blind. Bismarck survivra.
. en 1866 : attentat manqué contre le tsar Alexandre II Nikolaievitch (Russie).
. en 1868 : le roi Michel III de Serbie est assassiné.
. en 1870 : le dictateur Juan Prim (Espagne) est assassiné par José Paul y Angulo.
. en 1872 : un jeune homme tire à bout portant sur la reine Victoria 1er (Angleterre) et la rate.
. en 1874 : nouvel attentat raté contre Bismarck (Allemagne) par un certain Kullman.
. en 1878 : le roi Alphonse XII (Espagne) échappe de peu à un attentat.
. en 1878 : Guillaume 1er (Allemagne) est blessé par balles par un ouvrier anarchiste.
. en 1878 : Humbert 1er (Italie) est victime d’un attentat à Naples.
. en 1879 : tentative d’assassinat ratée contre Alphonse II (Espagne). L’auteur sera garotté.
. en 1880 : tentative d’attentat raté de peu contre le premier ministre Ion Bratianu (Roumanie). . en 1880, James Abraham Garfeld, vingtième président des Etats-Unis, est grièvement blessé lors d’un attentat.
. en 1881 : le tsar Alexandre II (Russie) est assassiné.
. en 1881 : tentative d’assassinat contre Gambetta (France) par un nommé Emile Florion.
. en 1882 : Lord Cavendish (Angleterre) est assassiné en Irlande.
. en 1882 : le roi de Serbie, Milan 1er, échappe à un attentat.
. en 1887 : attentat raté contre Jules Ferry (France).
. en 1891 : Stefam Stamboulov (Bulgarie) est la cible d’un attentat.
. en 1892 : le ministre de Serbie, Georgevitch, en visite à Paris, est grièvement blessé à coups de tranchet par Léon Lauthier.
. en 1894 : Francesco Crispi, président du Conseil italien, tombe sous les balles de Paolo Lega.
. en 1894 : le président Sadi Carnot (France) est assassiné alors qu’il visite l’Exposition Universelle.
. en 1897 : Pietro Acciarito, 26 ans, tente de poignarder le roi Humbert 1er (Italie).
. en 1897 : attentat manqué au pays basque contre le Président du Conseil Antonio del Castillo (Espagne).
. en 1898 : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, dite « Sissi », est assassinée.
. en 1899 : le président Emile Loubet (France) est victime d’une agression près de l’hippodrome d’Auteuil.
. en 1900 : Le roi Humbert 1er (Italie) est assassiné par Gaetano Bresci.
. en 1901 : le président William MacKinley (Etats-Unis) est assassiné par un émigrant polonais, Léon Czolgosz.
. en 1902 : le roi Léopold II (Belgique) échappe à des coups de feu tirés sur son véhicule par Gennaro Rubino.
. en 1903 : le roi de Serbie, Alexandre 1e Obrenovitch est assassiné.
. en 1905 : une bombe est lancée sur la voiture du grand-duc Serge Alexandrovitch, fils du roi Alexandre II (Russie).
. en 1905 : nouvel attentat à la bombe contre le cortège du président Loubet (France). 17 blessés et 5 morts.
. en 1906 : attentat à la bombe contre le premier ministre Stolypine (Russie) lors d’une réception.
. en 1907 : assassinat du premier ministre Nicolas Petkov (Bulgarie).
. en 1912 : le président du Conseil José Canaleja (Espagne) est assassiné par Manuel Pardinas.
. en 1913 : Antonio d’Alba tire sur le roi Victor-Emmanuel III (Italie) et le rate. Alba sera condamné aux travaux forcés.
. en 1913 : attentat manqué à Madrid contre le roi Alphonse XIII (Espagne).
. en 1914 : l’archiduc François de Hasbourg, héritier du trône austro-hongrois, est assassiné.
. en 1914 : Jean Jaurès (France) est assassiné dans un café par Raoul Villain.
. en 1916 : Raspoutine (Russie) est assassiné par le prince Ioussoupov.
. en 1920 : le président du conseil Eleuthérios Venizélos (Grèce) échappe de peu à un attentat à Paris.
. en 1921 : le président du Conseil Eduardo Dato (Espagne) est assassiné par des métallurgistes de la CNT.
. en 1922 : le premier président polonais de la IIe République, Narutowiz Gabriel, est assassiné.
. en 1922 : le ministre Walther Ratheneau (Allemagne) est assassiné par le groupe « Spartacus ».
. en 1922 : tentative d’assassinat du président Alexandre Millerand (France) par un militant communiste.
. en 1922 : le président Michael Collins (Irlande) est assassiné.
. en 1924 : le secrétaire général du parti socialiste Giaccomo Matteotti (Italie) est assassiné par des militants fascistes.
. en 1925 : attentat sanglant contre le roi Boris III (Bulgarie). Tous ses ministres sont tués, il est blessé.
. en 1926 : attentat contre la voiture de Mussolini (Italie) à Rome. Il s’en sort indemne.
. en 1927 : le vice-président de la République d’Irlande, Kevin O’Higgins, est assassiné.
. en 1928 : nouvel attentat raté contre le roi Victor-Emmanuel III (Italie). 16 morts et quarante blessés.
. en 1932 : le président Paul Doumer (France) est assassiné
. en 1933 : le premier ministre Ion Duca (Roumanie) est assassiné.
. en 1933 : tentative d’attentat contre le président Thomas Dewey (Etats-Unis).
. en 1933 : attentat manqué à Miami contre le président Franklin Delano Roosevelt (Etats-Unis).
. en 1934 : le roi Alexandre 1er Karageorgévicth (Yougoslavie), est assassiné lors d’une visite à Marseille.
. en 1936 : attentat raté contre Léon Blum (France) sur le boulevard Saint-Germain.
. en 1941 : tentative d’assassinat sur le président du conseil Pierre Laval (France).
. en 1950 : deux nationalistes portoricains tentent d’assassiner le président Harry Truman (USA).
. en 1956 : une bombe est lancée à Nicosie (Chypre) contre la résidence du gouverneur britannique, sir John Harding.
. en 1958, le chancelier Conrad Adenauer (Allemagne) échappe de justesse à un attentat.
. en 1959 (février) : attentat raté en Haute-Garonne (France) contre le général De Gaulle.
. en 1959 (juillet) : nouvel attentat raté contre De Gaulle (France) à Toulon.
. en 1959 (octobre) : rafale de mitraillette contre le véhicule de François Mitterrand (France).
. en 1961 : attentat raté de l’OAS contre De Gaulle (France) sur la route de Colombey-les-Deux-Eglises.
. en 1962 : attentat à la bombe contre André Malraux (ministre de la culture, France). Une fillette de 4 ans est grièvement blessée.
. en 1962 (juillet) : attentat raté contre De Gaulle (France) sur les Champs-Elysées.
. en 1962 (août) : rafale de mitraillette au Petit-Clamart contre la voiture du général De Gaulle (France).
. en 1963 : complot (déjoué) visant à tuer le premier ministre Georges Pompidou à la sortie de la messe dans les Yvelines.
. en 1963 : assassinat de Georges Fitzgerald Kennedy (Etats-Unis) à Dallas.
. en 1965 : Malcom X (Etats-Unis) est assassiné.
. en 1968 : Martin Luther King (Etats-Unis) est assassiné.
. en 1968 : Robert Kennedy (Etats-Unis) est assassiné à Los Angeles.
. en 1969 : tentative d’assassinat du président Léonid Brejnev (URSSS) par un certain Anatoly Ilyin.
. en 1969 : une bombe explose au passage du véhicule du premier ministre Georges Papadopoulos (Grèce) à une trentaine de kilomètres d’Athènes.
. en 1971 : un policier est tué en tentant de désamorcer une bombe placée à Athènes (Grèce), au pied de la statue du président américain Harry Truman.
. en 1973 : l’amiral Carrero Blanco, successeur de Franco (Espagne), est tué lors d’un attentat spectaculaire attribué à l’ETA.
. en 1975 (avril) : un nommé Franklin Lin rate un attentat contre le président Gerald Ford (Etas-Unis).
. en 1975 : le juge d’instruction François Renaud (France), dit le Shériff, est assassiné à la porte de son domicile lyonnais.
. en 1975 (juillet) : nouvel attentat raté d’une certaine Lynette Fromme contre le président Gerald Ford (Etats-Unis), à Sacramento, en Californie.
. en 1975 (septembre) : nouvel attentat raté d’une certaine Sara Jane Moore, membre de la « Symbionese Liberation Army », contre le président Gerald Ford (Etats-Unis).
. en 1978 : l’ancien maire de Turin (Italie), G. Picco, est blessé par balles en pleine rue par un commando des Brigades Rouges.
. en 1979 : Lord Mountbatten (Angleterre) est assassiné en Irlande.
. en 1980 : l’ancien ministre Joseph Fontanet (France) est assassiné d’une balle dans la tête à Paris.
. en 1981 : Ronald Reagan (Etats-Unis) échappe de peu à un attentat.
. en 1981 : une lettre piégée de l’IRA adressée au premier ministre Margareth Thatcher (Angleterre), est désamorcée à temps.
. en 1981 : le juge d’instruction Pierre Michel (France) est abattu en pleine rue à Marseille.
. en 1981 : le conseiller d’ambassade Christian Chapman (Etats-Unis) est assassiné de 5 balles en pleine rue, à Paris.
. en 1982 : assassinat de Charles Robert Ray (Etats-Unis), attaché militaire de l’ambassade américaine à Paris, alors qu’il sortait de son domicile.
. en 1982 : Jean-Paul II (Vatican) échappe de peu aux coups de feu d’un prêtre traditionaliste espagnol, lors d’un pèlerinage au Portugal.
. en 1982 : assassinat en pleine rue, à Paris, du diplomate G. Grand (Etats-Unis).
. en 1982 : le général Carlo Alberto Dalla Chiesa (Italie) et son épouse sont tués dans un attentat.
. en 1984 : Margaret Thatcher (Angleterre) échappe de peu à un attentat de l’IRA.
. en 1984 : le prêtre catholique Jerzy Popieluszko (Pologne), membre de « Solidarnosc », est torturé et tué par la police politique.
. en 1985 : le général René Audran (France) est assassiné de 11 balles par Action Directe.
. en 1985 : la voiture de l’ancien ministre de la justice, Alain Peyrefitte (France), explose. Il n’est que blessé mais son chauffeur décède.
. en 1986 : le premier ministre Olaf Palme (Suède) est assassiné en pleine rue à la sortie d’un cinéma.
. en 1986 : le PDG de la Régie Renault, Georges Besse (France), est assassiné devant son domicile parisien par Action Directe.
. en 1987 : attaque à la bombe contre le domicile du premier ministre des Pays-Bas. Pas de victimes.
. en 1990 : un certain Alexandre Chmonov tente d’assassiner le président Michael Gorbatchev (Russie).
. en 1992 : le juge anti-mafia Giovanni Falcone (Italie) est assassiné.
. en 1995 : Itzak Rabin, premier israélien, est assassiné par un fanatique.
. en 2002 : Maxime Brunerie (22 ans) essaie d’assassiner Jacques Chirac (France) sur les Champs Elysées.
. en 2003 : Anna Lindh, ministre des affaires étrangères de Suède, est assassinée en pleine rue etc…

Raphael Confiant

De l'ambiguité de la "gauche"europénne et du colonialisme...


Une opposition « Nord/Sud » ?

Franz Fanon disait à propos des masses européennes, qu'elles « se sont souvent ralliées sur les problèmes coloniaux aux positions de nos maîtres communs. » Cependant, l'ensemble du passage dit aussi : « Ce travail colossal qui consiste à réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total, se fera avec l’aide décisive des masses européennes qui, il faut qu’elles le reconnaissent, se sont souvent ralliées sur les problèmes coloniaux aux positions de nos maîtres communs. Pour cela, il faudrait d’abord que les masses européennes décident de se réveiller, secouent leurs cerveaux et cessent de jouer au jeu irresponsable de la Belle au bois dormant». Cette aide « décisive » peut se mesurer, par défaut!, à l'aune du bilan des indépendances nationales gagnées par les peuples anciennement colonisés. Les nouveaux Etats n'ont pas pu s'extraire du cadre général des rapports de domination à l'échelle internationale, et leurs leaders se sont soit fait assassiner ou renverser rapidement (Lumumba, Ben Barka, Ben Bella...), soit ils se sont adaptés à l'environnement impérialiste (c'est-à-dire la majorité). Même si ce fait n'est pas l'unique raison de l'échec des indépendances, on pourra difficilement concevoir une décolonisation réelle et totale tant que les anciennes métropoles et les principales puissances d'aujourd'hui seront dirigées par « nos maîtres communs », tant que Total, Bouygues, Halliburton et les autres pourront faire la loi un peu partout sur la surface du globe en s'appuyant de leurs Etats. Et il va sans dire que ce ne sont pas des raisons morales qui pousseront à une implication des travailleurs dans le combat anti-impérialiste, mais un intérêt commun que seul le déclenchement des luttes peut révéler à une échelle de masse. Ainsi durant la guerre civile espagnole, c'est à partir du Maroc colonisé que Franco a pu organiser son armée en juillet 1936 pour affronter la République et le mouvement ouvrier. Les troupes coloniales marocaines seront ses troupes de choc. Dans ce contexte, le soutien à l'indépendance marocaine était crucial pour saper les bases arrières du franquisme, comme le revendiquait les courants révolutionnaires à l'époque. Cependant, « craignant la révolution plus que Franco, le gouvernement - de Front Populaire, rassemblant la gauche modérée - avait rejeté tout projet (y compris celui d'Abd El Krim et d'autres Maures) de provoquer la révolution au Maroc par une déclaration d'indépendance. » Pour convaincre les taborg marocains qu'ils renforçaient le colonialisme en massacrant les ouvriers insurgés, et qu'ils avaient au contraire intérêt à s'y rallier, malgré les préjugés réciproques, il fallait être prêt à remettre en cause la domination coloniale. Cette situation n'est pas isolée, la classe dirigeante a souvent utilisé des groupes opprimés en tant que briseurs de grèves, utilisant la précarité des uns et renforçant le racisme des autres. Un autre exemple montre que ces divisions ne sont pas inéluctables. Il s'agit du récit de l'échec de la marche de Kornilov sur Pétrograd insurgée, en août 1917. Le fer de lance de l'armée du général cosaque est la division "sauvage", composée de montagnards Turkmènes venus du Caucase. De l'issue de la confrontation dépend l'avenir de la révolution russe. "A la rencontre de la division "sauvage" fut envoyée une délégation musulmane à laquelle on intégra des autorités indigènes qui s'étaient aussitôt manifestées, en commençant par le petit-fils de l'illustre Chamil, qui avait héroïquement défendu le Caucase contre le tsarisme. Les montagnards ne permirent pas à leurs officiers d'arrêter la délégation : c'eût été en contradiction avec les coutumes séculaires de l'hospitalité. Les pourparlers s'ouvrirent et devinrent, du coup, le commencement de la fin.(...) Sur le wagon de l'état-major de la division "sauvage", les soldats plantèrent le drapeau rouge avec cette inscription: "La Terre et la Liberté". L'important est de montrer que ni les colonisés ni les colonisateurs ne forment un bloc homogène, et qu'il est possible, voire nécessaire d'unir les éléments des deux groupes qui ont intérêt au changement. Cela suppose que des militant-e-s, dans les deux groupes, travaillent à faire émerger les oppositions de classe. Il faudra bien réussir à détacher les salariés de l'idéologie qui les lie à « nos maîtres communs », les gagner à une perspective anti-impérialiste, pour venir à bout de la domination. Dire cela ne signifie pas qu'il faille simplement attendre ce moment, ni s'abstenir de soutenir les mouvements de libération nationale. Mais cette réalité implique qu'aucun projet d'émancipation sérieux ne pourra pas voir le jour sans construire une unité entre les mouvements ouvriers des pays dominants et les peuples opprimés du Sud.

Marx, Engels et le colonialisme

« L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique, et la mise en place des fondements matériels de la société occidentale ». A l'évidence Marx et d'Engels se soumettent aux préjugés orientalistes de leur époque. Leur vision est souvent articulée autour de l'opposition entre la « civilisation » et la « sauvagerie ». Leurs textes ne sont pas des bibles, et il est bienvenu de les dépoussiérer sur cette question comme sur d'autres, comme sur l'homophobie par exemple. Cependant il faut noter qu'une différence de taille les sépare de la position des colons et des patrons européens : le but de l'entreprise coloniale est l'asservissement des peuples, l'objectif de ces théoriciens est l'émancipation sociale par « les travailleurs eux-mêmes ». Cela signifie que leurs idées peuvent évoluer, au contact des luttes et de la réalité. Alors qu'Engels se réjouit effectivement de la victoire de l'armée française sur l'émir Abd-el-Kader en décembre 1847, et que Marx parle du caractère « régénérateur » de la colonisation de l'Inde en 1853, ils commencent par la suite à réviser leur position.De même que ce sont les grèves des ouvriers anglais qui ont fait de Marx et Engels des communistes, c'est la résistance des peuples qui les ont amené à l'anticolonialisme. En 1858, la révolte des Cipayes, en Inde, marque un tournant décisif : alors que toute la presse européenne se lamente sur les tueries dont sont victimes les Européens et sur la sauvagerie des révoltés, seuls Marx et Engels prennent leur défense, montrent qu'il s'agit d'une lutte pour la liberté et que l'origine de la sauvagerie vient des colonialistes. Ils ne se départiront plus de cette position, en soutenant les révoltes en Inde et en Chine, puis en se confrontant à l'expérience des luttes de la paysannerie russe. Vers la fin de sa vie, Marx prendra ses distances avec la « théorie historico-philosophique qui s’imposerait fatalement sur tous les peuples », avec l'idée, héritée de Hegel et de la philosophie idéaliste, d'un Progrès absolu dans l'histoire qui s'incarnerait dans le développement des sociétés occidentales. Le cadre de son analyse, si on en extirpe les déformations orientalistes, reste à mon avis valide : le capitalisme, en se développant, pose les bases de son renversement en même temps qu'il sème la misère et le chaos. Autant les insurrections paysannes qui ont rythmé l'histoire des colonies, de l'Algérie à l'Indochine, ont été écrasées dans le sang par les armées mieux équipées envoyées par les métropoles, autant la modernisation progressive des sociétés colonisées donne des armes aux peuples pour mettre dehors les colons. « Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera obligée de faire en Inde n'émancipera la masse du peuple ni n'améliorera substantiellement sa condition sociale, car ceci dépend non seulement du développement des forces productives, mais aussi de leur appropriation par le peuple. Mais ce qu'elle ne manquera pas de faire, c'est de créer les conditions matérielles pour les deux. La bourgeoisie a-t-elle jamais fait plus ? A-t-elle jamais effectué un progrès sans traîner les individus et les peuples à travers le sang et la boue, à travers la misère et la dégradation ? Les Indiens ne récolteront pas les fruits des éléments de la nouvelle société semés de-ci de-là parmi eux par la bourgeoisie anglaise, jusqu'à ce qu'en Angleterre elle-même les classes dominantes n'aient été supplantées par le prolétariat industriel, ou que les Hindous eux-mêmes ne soient devenus assez forts pour rejeter définitivement le joug anglaisMarx ne connaissait les populations des pays colonisés que par les récits des voyageurs, ethnologues..., et en reprenait certains clichés orientalistes et racistes. Alors que beaucoup de marxistes ont occulté cet aspect de sa pensée, ou, pire, s'en sont inspiré, il est indispensable de critiquer et de dépasser ce point de vue. Cependant son projet restait tourné vers l'émancipation des peuples. Et force est de constater que son analyse du capitalisme, comme système poussé à s'étendre sur toute la planète et à favoriser la création d'une classe ouvrière mondiale capable de le renverser, est confirmée par l'histoire du vingtième siècle. Nous n'avons plus d'illusions à avoir sur le rôle « progressiste » de l'expansion des multinationales et des armées impérialistes aux quatre coins du globe, mais nous pouvons nous appuyer sur le potentiel d'un mouvement ouvrier présent dans de nombreux pays anciennement colonisés comme l'Inde, la Chine, la Corée du Sud, le Brésil, le Venezuela, l'Egypte, le Nigeria... où des luttes populaires et ouvrières radicales ont éclaté ces dernières années. Le succès de Forums sociaux mondiaux comme celui de Mumbaï en janvier 2004, les journées internationales contre la guerre comme celles qui ont précédé l'invasion de l'Irak en février 2003, représentent un point d'appui crucial pour unir les peuples et les mouvements ouvriers dans leur diversité dans une lutte commune. Il se dessine dans ces combats un nouvel espace politique pour reformuler un projet marxiste et internationaliste qui ne soit pas eurocentré.

Un colonialisme des soviets ?

La révolution de 1917 en Russie semble donner une idée de ce que peut-être une politique anticoloniale reliant l'émancipation des peuples opprimés et la perspective du socialisme. L'empire tsariste était une « prison des peuples », où les Russes ne représentaient que 43 % de la population mais étaient présents, en tant que colons, dans toutes les régions annexées. Ils dominaient les administrations, bénéficiaient des postes les mieux payés, imposaient leur langue sur l'immense territoire allant de l'Ukraine à l'Asie Centrale. La Déclaration des droits du gouvernement issu de la révolution d'Octobre invite chaque nation de Russie à « décider indépendamment, lors de son Congrès souverain des Soviets, la participation ou non, et sur quelle base », au gouvernement fédéral. La constitution adoptée en juillet 1918 permet aux soviets locaux « qui se distinguent par un mode de vie et une composition nationale particulière » de s'unir et de choisir, ou non, d'entrer dans la nouvelle république fédérale, socialiste et soviétique de Russie. Entre 1917 et 1923, 17 régions autonomes et républiques se constituent au sein de la fédération russe, et cinq républiques indépendantes d'elle. Sur la question coloniale comme sur d'autres, on peut opposer point par point la politique de Staline avec celle des bocheviks du début des années 1920, sous la direction de Lénine et de Trotsky. L'historien tchétchène Abdurhman Avtorkhanov compare « le génocide de Staline et Jdanov » contre les nations musulmanes du Caucase dans années 1940 avec « la politique plus prudente et flexible » poursuivie par les bolcheviks dans la période 1921-1928, qui « était une période de paix politique maximale, d'harmonie entre les différentes nations du Caucase et de popularité du gouvernement des soviets. (...) Tout était fait pour renforcer la conviction des populations du Nord Caucase qu'elles avaient réellement réalisé leur indépendance si longuement désirée.» La politique des nationalités dans la fédération russe était décidée et mise en oeuvre par des nationalistes non-russes, au sein d'un Commissariat des peuples aux affaires nationales (Narkomnats en russe). Un grand nombre des organisations et des leaders nationalistes d'Asie Centrale furent gagnés au communisme ou décidèrent de s'allier au pouvoir des soviets. C'est le cas du groupe Kazak pan-islamique Ush-Zhus, qui rejoint le Parti communiste en 1920 ; des militants Tatars radicaux regroupés dans le Mili Firqa en Crimée; des guérillas pan-islamiques Jengelis, qui combattirent avec l'Armée Rouge puis avec le Parti communiste d'Iran. En Azerbaïdjan se formèrent le Parti socialiste musulman Hummet, et le Parti communiste perse Adelet. Au Daghestan, le pouvoir des soviets était établi essentiellement grâce à la participation du dirigeant musulman Ali-Hadji Akouchinsky. Il faut enfin citer Sultan Galiev, nationaliste tatar gagné au bolchevisme au moment de la révolution, puis liquidé par Staline. Cette génération de militants fut, pour l'essentiel, massacrée par la bureaucratie au cours des années 1930. En octobre 1918, le Narkomnats publia un décret sur l'éducation des minorités nationales stipulant que, dès qu'une école comprenait 25 élèves d'un groupe non-russe, un enseignement dans la langue maternelle serait proposé. Selon l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, pourtant peu suspecte de sympathie à l'égard du bolchevisme, « les statistiques démontrent une nouvelle réalité idéologique : le droit à l'éducation n'était plus le privilège d'une minorité, mais était appliqué tous, sans distinction d'origine nationale. » En 1924, la publication littéraire et administrative se faisait en 25 langues différentes, atteignant 34 langues l'année suivante et 44 en 1927. Alors que les écoles à l'époque du tsar imposaient l'alphabet cyrillique pour transcrire les différentes langues de l'Empire, plusieurs alphabets (arabe, latin...) coexistaient au sein de la fédération russe, puis de l'URSS naissante. Avant la transformation de la révolution russe en son contraire avec la victoire du stalinisme, l'URSS a représenté durant quelques années la plus importante expérience de construction d'un Etat multinational qui ne repose pas sur l'oppression des minorités, et la critique actuelle des « politiques d' intégration » et des discriminations racistes en France pourrait s'enrichir de cette expérience. Pourtant, cette politique du droit à l'auto-détermination nationale ne se fit pas sans difficultés. Dès l'annonce de la révolution en octobre 1917, la Russie est attaquée sur tous les fronts. A l'Est comme à l'Ouest, 17 Etats oublient leurs différends, qui ont provoqué la première guerre mondiale, envahissent la Russie et financent les armées blanches en son sein pour renverser le nouveau régime. Ces années de guerre civile sont meurtrières, et marquent les rapports entre le pouvoir des soviets et les nationalismes d'Asie Centrale. Ainsi, les bandes armées qui choisissent de s'allier avec les Blancs sont combattus sans pitié par l'armée Rouge, et les « indépendances » qui signifieraient que des nations dominées historiquement par la Russie tsariste deviennent des colonies des puissances européennes ou japonaise, ne sont évidemment pas accordées par les bolcheviks. Et si Trotski à la tête de l’armée rouge, tel Bugeaud, ne s’est jamais privé de mater les “contres révolutionnaires” Tatares et de raser leurs mosquées, signe ostentatoire de leurs mentalités archaïques, il existait aussi d'autres courants à qui la révolution russe a permis pendant quelques années une émancipation politique et culturelle dans les anciennes colonies de l'empire tsariste.

Les bolcheviks et l'islam

En 1920 se tient le Congrès des peuples d'Orient à Bakou, en Azerbaïdjan. 2850 délégués y participent, représentant des dizaines de nationalités de la Turquie à la Chine. Voilà le compte-rendu du discours qu'y tint Zinoviev au nom de l'Internationale communiste : « Camarades ! Frères ! Le temps est venu de commencer une véritable guerre sainte contre les voleurs et les oppresseurs. L'Internationale communiste se tourne aujourd'hui vers les peuples d'Orient et leur dit : Frères, nous vous appelons à une guerre sainte contre l'impérialisme, et d'abord contre l'impérialisme britanique. (Tempêtes d'applaudissements, ovation prolongée. Les membres du congrès se lèvent et brandissent leurs armes. L'orateur ne peut plus pendant longtemps continuer son discours...) Que cette déclaration solennelle soit entendue à Londres, à Paris, dans toutes les villes où les capitalistes ont encore le pouvoir ! Qu'elle inspire le serment solennel par les représentants de dizaines de millions de travailleurs d'Orient, qu'en Orient le poids de l'oppression britannique, le joug qui pèsent sur les travailleurs doivent cesser ! » L'islam est la religion de la majeure partie des peuples d'Asie colonisés par l'empire britanique et par l'ancien empire russe, dont sont issus les délégués au congrès de Bakou. Le pan-islamisme est assez influent parmi les courants qui combattent l'impérialisme britanique. Dans cette mesure, les bolcheviks proposent une alliance à un certain nombre d'organisations pan-islamiques (voir ci-dessus), et Zinoviev n'hésite pas à en appeler au djihad contre l'ennemi commun pour se faire comprendre à une large échelle. Lors des discussions de ce congrès, plusieurs orateurs, surtout des musulmans du Turkestan, critiquent effectivement le comportement « grand-russe » de certains communistes. L'un deux, Naboutabekov, s'en prend aux persécutions déchaînées contre les pratiques religieuses, qui « sément la contre-révolution dans les masses. » Au nom de la révolution, il s'écrie : « Débarrassez-nous de vos colonisateurs travaillant sous le masque des communistes ! » Dans la plupart des régions d'Asie Centrale, le prolétariat industriel était en général formé en majorité de Russes, imbibés d'esprit colonial. Pour eux ainsi que pour les membres de l'administration, le slogan bolchevik de la dictature du prolétariat pouvait être utilisé pour perpétuer leur place dans la société à l'époque du tsarisme. Face à ce problème et aux conflits qu'il engendre, la politique de la direction du parti bolchevik, et en particulier de Lénine, se situe extrêmement clairement dans les camps des colonisés. Son objectif est de faire apparaître au grand jour les contradictions de classe au sein de la société musulmane, que la situation coloniale tend à masquer, pour rallier au communisme la majorité de la population. Trois axes peuvent résumer cette politique : la défense de la liberté religieuse, la répression contre les colons et la formation d'une classe ouvrière et d'une génération de militants communistes locaux. Les bolcheviks n'ont jamais fait inscrit l'athéisme dans leur programme, et ont su accueillir des militants musulmans de gauche au sein de leur parti. Partant du principe que la religion est une conséquence de l'oppression et de l'aliénation, leur priorité était de racheter les crimes du tsarisme en restituant les mosquées, monuments, livres et objets sacrés islamiques aux pratiquants. Le vendredi fut décrété journée chômée dans toute l'Asie centrale. Un système judiciaire parallèle fut mis en place en 1921, avec des tribunaux islamiques administrant la justice selon les lois de la charia. Le but était de proposer aux gens un choix entre les justices religieuse et révolutionnaire. Une commission spéciale de la charia fut instituée auprès du Commissariat Soviétique à la Justice. Certaines sentences contraires à la loi soviétique, comme la lapidation ou l’ablation des mains, furent interdites. Les décisions des tribunaux islamiques concernant ces affaires devaient être confirmées par un degré supérieur de juridiction. Il faut dire que le processus révolutionnaire avait influencé les musulmans de Russie. Le 1er mai 1917 se tint à Moscou le Premier Congrès Pan-Russe des Musulmans. A l’issue d’un débat passionné, le congrès vota les droits des femmes, faisant des musulmans russes les premiers au monde à émanciper les femmes des restrictions typiques des sociétés islamiques de cette période (notamment sur le mariage et l'héritage). La tolérance religieuse envers les colonisés était parallèle à la sévérité avec laquelle étaient traités les colons. En 1920, face aux exactions en Asie Centrale, Lénine préconisait « l’envoi dans des camps de concentration en Russie de tous les anciens membres de la police, de l’armée, des forces de sécurité, de l’administration, etc., qui étaient des produits de la période tsariste et qui grouillaient autour du pouvoir des soviets (parce qu’ils voyaient en lui la perpétuation de la domination russe)». Sur les territoires en majorité peuplés d'Ingouches et de Tchétchènes, la direction bolchévik soutient la revendication d'expulsion des colons Cosaques, et ce sont 65 000 d'entre eux qui sont rapatriés, rendant leurs terres aux paysans. Cette mesure vient récompenser la loyauté de ces peuples avec les soviets durant la guerre civile. Cette politique n'a rien à voir avec les déportations de population qu'imposera Staline ensuite : il ne s'agit pas de punition collective de populations insurgées mais de réparer les torts hérités du passé et d'assurer une paix durable, fondée sur la justice. Enfin, l'accent est mis sur la formation d'une classe ouvrière autochtone à même de contrôler démocratiquement le développement économique et les décisions politiques. Plusieurs usines sont « délocalisées » de Russie vers l'Asie Centrale, avec un salaire égal, et une politique de « discrimination positive » est mise en place pour l'accès à l'éducation des nouvelles générations. On peut voir que la révolution russe a représenté dans ses premières années un point d'appui important pour les peuples colonisés. Il faut aussi rappeler qu'elle a donné a donné une formidable impulsion à la plus grande révolution anticoloniale du siècle passé, la révolution chinoise. Si elle comporte sans doute sa part d'erreurs et d'excès, dans une situation de pouvoir soviétique fragile et isolé, elle se situe à l'opposé de ce que fera la bureaucratie stalinienne par la suite.Par rapport au point de vue développé par Marx et Engels, les luttes des travailleurs et des peuples en Russie ont permis de faire avancer l'approche marxiste de la question nationale. Les expériences et théories de militants comme Lénine et Trotsky permettent de dépasser les limites et confusions de leur position sur le colonialisme : le clivage entre nations dominantes et nations dominées est pensé comme structurant les relations internationales dans le cadre du système impérialiste, et le nationalisme des opprimés est clairement distingué du nationalisme des oppresseurs dans une stratégie d'émancipation globale. Leur approche permet de penser ensemble la lutte de libération nationale et la lutte pour le pouvoir aux travailleurs à l'échelle internationale.Le stalinisme, en tant que caricature de la pensée vivante du marxisme dans le but de préserver les intérêts d'une bureaucratie, a durant des décennies exercé son hégémonie sur les luttes de libération nationale. La principale conséquence en a été la séparation entre cette libération et la révolution sociale, avec les résultats que l'on connaît. C'est pour cela qu'il peut être utile aujourd'hui de se réapproprier l'expérience de la Russie révolutionnaire et de son appel, vite étouffé, à l'émancipation des peuples colonisés et à l'unité du genre humain sous la bannière du socialisme.

Le parcours de Malcolm X

L'évolution de Malcolm X lui-même permet de penser qu'il existe une articulation entre lutte spécifique et combat internationaliste. La radicalisation de Malcolm X, et avec lui celle de dizaines de milliers de Noirs américains dans les grandes villes des années 1950-1960, passe au départ par un renversement des valeurs : face à l'oppression de la société blanche, à la négation de toute identité noire (le X de Malcolm en témoigne, en remplacement du nom du propriétaire blanc de ses ancêtres), il en vient à glorifier tout ce qui est noir, et à considérer le Blanc comme un ennemi en tant que tel. La lutte noire est conçue comme séparée de la lutte globale, la frontière de classe est rejetée au profit de la division Noir/Blanc. La plupart des organisations noires radicales sont non-mixtes, en raison du paternalisme dont font preuve les libéraux blancs quand ils militent dans les organisations intégrationnistes. Le mouvement ouvrier reproduit majoritairement le racisme dominant, qui structure les entreprises et toute la société américaine. Des siècles d'esclavagisme, puis de ségrégation, ont rendu très difficile toute lutte commune entre les Noirs et les travailleurs Blancs. Pourtant, un certain nombre d'expériences amèneront Malcolm X, sur la fin de sa vie, à rejeter le sectarisme de son organisation, la Nation of Islam, à se rapprocher d'organisations révolutionnaires majoritairement composées de blancs et à développer des idées internationalistes. Confronté à des militants non-Noirs, notamment les indépendantistes algériens, il commence à percevoir les limites du nationalisme noir et à rechercher une « philosophie politique globale » permettant d'articuler la révolution noire avec la révolution mondiale, comme il l'appelle de ses voeux dans un de ses derniers discours. Malcolm X a effectivement toujours jalousement défendu l'autonomie du mouvement noir. Cependant sur la fin de sa vie, il en est venu à penser cette autonomie comme le premier temps, la condition, d'une convergence tout aussi nécessaire avec les autres couches de la société qui ont intérêt à se débarrasser du capitalisme. C'est cette conviction qui a effrayé la classe dirigeante américaine au point de commanditer son assassinat par un groupe de sectaires noirs. Durant la décennie qui a suivi la mort de Malcolm, le mouvement noir a joué un rôle déterminant dans la contestation aux Etats-Unis. Il a notamment participé à la défaite US au Vietnam, aux côtés des luttes étudiantes et des révoltes des soldats envoyés sur place. La tension entre l'autonomie de ce mouvement, et la convergence avec d'autres luttes, n'a pas cessé d'agiter les débats des militant-e-s de l'époque.