Bruxelles : stratification spatio-ethnique



La Belgique n'est pas la France. Et Bruxelles n'est pas Paris...Toutefois, à Bruxelles, même si elle n'est pas de même nature, on y trouve, sous les faux discours privilégiant la "mixité sociale", également de la ségrégation ethno-spatiale. Car, il n'est pas qu'en France qu'il y ait une "géographie de l'infamie" (Achille Mbembe). En voici, la logique sous-jacente :
Trois niveaux de polarisation spatiale se superposent à Bruxelles : un premier niveau concerne la suburbanisation, un deuxième une polarisation à l’intérieur même de Bruxelles, un troisième une série de quartiers présentant un ensemble de problèmes locaux et de dégradations. La suburbanisation a eu pour effet le déclin démographique de Bruxelles – la ville a perdu 120000 habitants depuis 1967 – et encouragé une migration sélective des populations riches et des classes moyennes qui a vidé la ville des citoyens les plus aisés. Sont restés ceux qui n’avaient pas la possibilité de faire mouvement : personnes âgées, petits indépendants, jeunes peu qualifiés. À ces populations est venu se joindre dans les années 60 une population immigrée. À la périphérie les riches, Y compris étrangers, au centre une population diversifiée aux revenus faibles, composée de ménages d’une personne – pouvant représenter dans certaines communes plus de 60 % des ménages – et des familles nombreuses d’origine étrangère.

La polarisation à l’intérieur de Bruxelles a été déterminée par un marché locatif privé caractérisé par des logements de faible qualité et qui sont occupés par des ménages pour qui d’autres types de logement sont inaccessibles. On y retrouve une concentration de populations immigrées qui y ont développé des entreprises ethniques et sont devenus propriétaires-occupants après avoir été des « acheteurs de fortune » occupant des logements délabrés. Enfin, la troisième polarisation est constituée par un renforcement de la deuxième mais dans des quartiers spécifiques où on retrouve de 70 à 80 % d’étrangers à dominante maghrébine et turque ; ces quartiers situés principalement au centre-ouest et au bas de la ville concentrent une population étrangère jeune, les 15-24 ans y représentant parfois près de 20 % de la population et parmi ces jeunes, 80 % sont d’origine étrangère. Le faible niveau de réussite scolaire, les difficultés engendrées par le fait qu’à Bruxelles, pour occuper un emploi dans le secteur privé il vaut mieux savoir parler les deux langues, le français et le néerlandais, les discriminations sur le marché du travail, indique que ces jeunes sont dans une spirale de marginalisation qui les font apparaître comme "classe dangereuse" à Bruxelles.

Nadia Geerts sans auréole...

Qui connaît Nadia Geerts, « Professeur de laïcité» (sic), sait qu’en matière de diversion et de voilement du réel (« les faits divers servent à faire diversion » disait Bourdieu), elle est passée maître, sa seule maîtrise probablement… Sa vraie vocation eut été « illusionniste »!

Savez-vous, par exemple, qu’elle n'a jamais vu de jeunes filles voilées dans son cadre professionnel puisqu’elle est professeur de morale dans une école qui leur interdit toute présence. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire un très mauvais livre - et de pérorer à tout va - sur le sujet, les cons ça ose tout et c'est même à ça qu'on les reconnait...

Aussi une question nous vient à l’esprit. A quoi rime ce foin ? à quoi sert cette « fébrilité » autour de cette affaire du voile, au-delà du « buzz » médiatique visant à relancer le « laïcity bizness » ? Sachant qu’il s’agit d’une affaire montée de toute pièce en se servant des pulsions les plus basses, la peur de l’autre notamment, sous des dehors plus ou moins acceptables. Sachant aussi que l’enjeu « réel » ce sont trois écoles en communauté française, c'est vous dire la gravité !

Eh bien, cela sert à cacher le malaise, de plus en plus flagrant, de sa profession. Malaise qui révèle une incompétence manifeste doublée d’une impuissance cynique des membres de celle-ci. Ainsi fin mai 2006, l’OCDE publiait un rapport montrant que, selon les données de l’enquête internationale PISA 2003, la Belgique était l’un des pays présentant les plus grandes inégalités de compétences scolaires entre autochtones et allochtones, le pompon, le record absolu, revenant à la communauté française de Belgique, l'employeur de Nadia Geerts.

La manœuvre, à laquelle travaille ardemment notre Nadia, fut d’incriminer « subtilement » (avec la subtilité qu’on lui connaît…) les objets de l’inculcation, à savoir les élèves d’origine allochtone eux-mêmes. Suggérant que la raison de leur échec revenait à des composantes internes, dispositionnelles, soit « l’appartenance culturelle » dont le voile est une des manifestations. Manœuvre qui dédouanait sa corporation du même coup de toute responsabilité et donc culpabilité.

La manœuvre est d’autant plus habile qu’elle correspondait à la vison du monde (préjugés et stéréotypes) du corps enseignant, issu pour la plupart de la petite-bougeoisie, pour lequel les parents musulmans, gens de peu, au faible « capital culturel », vivant probablement dans des huttes ou sous des tentes avant de venir dans un pays civilisé, ne sont aucunement qualifiés pour élever leurs enfants.

Aussi l’ école Laïque et ses hussards noirs, dans leur version belgicaine, doivent se substituer à ces parents démissionaires afin de révéler à cette sous-humanité plébéienne et bronzée, le Progrès, la Laïcité, la saveur de la viande de porc, et pourquoi pas, soyons fou, les joies de la dégustation de vin obligatoire… En un mot, la marche de la civilisation contre la barbarie !

Mais toutes ces gesticulations et tout ce caquetage aux senteurs rancies sont là pour cacher l'essentiel, à savoir l'arrière fond socio-économique. Quid de l’effet « systémique » suivant : la situation de « quasi-marché » des écoles de la communauté française fait que les écoles ghettos-dorés donnent le «la», à tout le reste par un effet domino. Cette situation s’explique notamment par un dispositif pervers de liste d’attente (et la gestion cynique de celui-ci), l’aspiration de la petite bourgeoisie à envoyer ses enfants dans une école d’élite et en fin de course, en guise de repoussoir, à la mise en place d’ écoles-ghettos proprement dites, dont le « marqueur » principal est la taux de présence des fils d’immigré…

Quid de la substitution de la cause par l’effet - manière de faire habituelle des idéologues du parti de l'ordre. S’il y a « voile » dans certaines écoles, c’est parce qu’il y a exclusion, et non pas l’inverse, les voiles à Lasne il n'y en a guère mis à part les foulards Hermès… En l’interdisant, on ne solutionne rien du tout, mais cette engeance veut-elle solutionner quoi que se soit ? Les écoles poubelles d’aujourd’hui étaient celles d’hier et seront celles de demain… Par ces manoeuvres, il s’agit de brouiller les pistes et de se donner bonne conscience à bon compte tout à la fois...

Si par laïcité il faut entendre les idées courtes défendues par Nadia Geerts, il s'agit alors d’une idéologie particulièrement réactionnaire qui a bien des affinités avec celle de l'extrême droite la plus classique ou le néo-conservatisme à la Française (représenté par Finkielkraut, Bruckner, Gluckman, Max Gallo...), tous passés à Sarkozy depuis peu.

On y distingue entre autres : le retour à l'autorité et aux valeurs, une méritocratie de façade, un ethnocentrisme sournois, une islamophobie assumée, un «identitarisme occidentaliste», une statolâtrie… soit le bric à brac idéologique du réactionnaire sempiternel, qui préparera le terrain, en terme « d’hégémonie culturelle », a un néo-bonapartisme belgicain qui sera aussi grotesque que dangereux.

Nadia Geerts aura donc été, par cynisme et par opportunisme, l'islamophobie étant un accélérateur de carrière, l’éclaireur et « la précieuse ridicule », de cet Ubu du plat pays...

Et si le foulard pouvait libérer ?


Je ne signe pas la pétition intitulée « La place des convictions philosophiques à l’école ». Malgré toutes ses précautions oratoires, elle vise uniquement le port du foulard par les jeunes filles musulmanes et certaines conceptions attribuées à la seule religion musulmane. Existe-t-il un autre « signe ostensible d’appartenance philosophique ou religieuse » qui fasse débat dans la Belgique d’aujourd’hui ?

Mais pour éviter le mot fatidique, la pétition s’est un peu égarée.
La loi française du 15 mars 2004 sur le sujet se limitait à ceci : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit ». Or la pétition belge va beaucoup plus loin. Elle concerne non seulement les conceptions religieuses, mais aussi philosophiques. Elle concerne non seulement les écoles publiques, mais aussi les écoles subventionnées par l’Etat.

Rallumer la guerre scolaire ?

Une telle loi entraînera un grand nettoyage de toutes les écoles catholiques subsidiées par l’Etat : plus de crucifix, plus de références affichées à telle déclaration du pape. Comment pourrait-on interdire aux élèves et aux enseignants d’afficher des signes religieux, tout en tolérant qu’ils garnissent les murs de l’institution ? Autrement dit, la pétition rallume la guerre scolaire. C’est d’ailleurs ainsi que le président du Conseil interdiocésain des laïcs, Paul Löwenthal, l’a compris. Il déclare dans une Carte blanche du Soir du 18 juin 2007 : « Loin de donner leur place aux religions, elle (la pétition) demande de les en exclure. Et elle met en cause l’existence même des écoles confessionnelles ». Son interprétation est parfaitement légitime.
Il faudra que la loi revendiquée précise ce qu’elle entend par « signe ostensible d’appartenance philosophique ou religieuse ». Une barbe naissante sur le menton des jeunes garçons ? Un crâne rasé ou une coiffure rasta ? L’étoile de David en pendentif ? L’imagination des jeunes pour exprimer leurs convictions est sans limite. Et c’est tant mieux. Plutôt que d’interdire les signes des convictions philosophiques ou religieuses, ne faudrait-il pas encourager les jeunes à exprimer la diversité de leurs convictions comme de leurs doutes ? N’est-ce pas ainsi qu’il faut interpréter l’article 24 de notre constitution : « La communauté organise un enseignement qui est neutre. La neutralité implique notamment le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et des élèves » ? La neutralité ne se réalise pas par des interdits mais par la diversité des convictions et le respect des individus.

Fini de contester !

La pétition met en cause la « contestation des contenus mêmes des cours ». Ce genre de formulation est dangereux. D’une part il y a le programme des cours, d’autre part il y a le débat nécessaire avec les jeunes sur ce qu’ils pensent du contenu des leçons données. Il faut encourager les jeunes à exprimer leurs divergences sur le contenu, sinon ils remettront en question leur participation aux cours, ce que nous ne voulons pas.

Les enseignants sont débordés par la situation dans les écoles, c’est vrai. L’avenir que notre société réserve à nos enfants est le principal problème à résoudre et les enseignants le savent très bien. Ajouter une série d’interdits dans une telle pétaudière ne résoudra rien au problème, il ne fera que l’aggraver. Il serait bien plus utile de revendiquer plus d’enseignants, plus d’éducateurs, plus de temps pour la réflexion et l’échange pédagogiques notamment.

La pétition invite les jeunes à « l’intériorisation de leurs convictions philosophiques ». Les jeunes ont donc « droit à des convictions », mais ils sont priés de les intérioriser. Si le droit d’avoir des convictions n’est pas lié au droit de les extérioriser, c’est un droit creux. Cet interdit supplémentaire ne fera que creuser le fossé entre professeurs et élèves. Un exemple. Selon la pétition, la mixité sociale est une « valeur fondatrice de notre société ». Va-t-on interdire aux élèves de contester ce point de vue ? Si « mixité sociale » signifie que les riches se mélangent avec les pauvres, où cette « valeur » est-elle appliquée ? Dans l’enseignement, les quartiers ou les entreprises, sur les espaces commerciaux ou de loisirs ? Comme enseignant(e), allez dire aux quelque 60.000 jeunes qui fréquentent l’enseignement professionnel : « Notre société est fondée sur la mixité sociale ; vous êtes priés de ne pas contester cette idée, mais comme nous sommes tolérants, vous avez le droit de penser, mais seulement de penser, qu’il n’y a pas une fille ou fils de bourgeois dans votre classe ». Il n’y a pas plus d’arguments scientifiques pour prouver que la mixité sociale a fondé notre société que pour affirmer que Dieu l’a créée. Cessons donc de présenter notre société comme idyllique et nous-mêmes comme les plus malins, alors que nous sommes tout simplement en train de liquider des droits élémentaires.

Ne confondons pas droits et valeurs

Des féministes s’en prennent au foulard au nom de la libération de la femme. Mais peut-on libérer les gens malgré eux et, de plus, en leur retirant un droit ? Pour un(e) démocrate, le droit de porter le foulard va évidemment de pair avec le droit de ne pas le porter. Accorder un droit ne signifie nullement qu’on milite pour l’exercice de ce droit. Réclamer le droit au divorce ou à l’interruption de grossesse ne signifie nullement la propagande en faveur du divorce ou de l’avortement. La société définit des droits pour la vie en collectivité et les individus exercent ces droits selon leurs valeurs propres. La dérive sur les valeurs, que nos sociétés redécouvrent soudainement quand il s’agit de l’immigration, a conduit la France de Sarkozy à se doter d’un ministère de « l’identité nationale et de l’immigration ». Aux Pays-Bas, elle a conduit un parti de gauche comme le SP à redécouvrir les bienfaits de la monarchie et la mission civilisatrice des colonies.
Des athées mènent le combat contre le foulard au nom de la lutte contre la religion. Mais on ne fait pas reculer la religiosité des gens en leur interdisant de manifester leur culte. Je crains qu’on obtiendra ainsi le résultat contraire et c’est compréhensible.

L’enjeu politique : l’exemple français

En France, c’est le journal d’extrême droite Minute qui a lancé la première attaque contre le foulard en diffusant, en 1983, l’image d’une Marianne voilée. C’est un maire de droite (RPR) qui a choisi l’affrontement avec trois jeunes filles, à Creil, le 4 octobre 1989. Le résultat direct est que le nombre de jeunes filles voilées a augmenté très rapidement. Parlant de la loi du 15 mars 2004, l’historien Gérard Noiriel note : « Le succès a été total puisque le texte présenté par la droite a été voté par la gauche et qu’en plus cette affaire a provoqué de très fortes divisions en son sein »[1].

Noiriel souligne que les jeunes filles incriminées appartenaient aux classes dominées. L’appartenance sociale des jeunes filles portant le foulard n’a jamais été prise en compte pas plus que la différence de la situation de la femme dans un pays islamique ou dans un pays comme la France.

L’exemple français mérite d’être médité. D’une caricature d’extrême droite à une loi votée par toute la classe politique, il n’a fallu que vingt ans pour opérer un « tournant dans l’histoire des discours sur l’immigration[2] ». Et ce n’est malheureusement pas le seul thème où les conceptions les plus à droite ont gagné presque toute la classe politique.

Et si la foi soulevait des montagnes ?

Au moment où j’achevais ce texte, la RTBf programmait un reportage sur le foulard. Un groupe de jeunes filles portant le foulard entament leurs études de médecine à l’Université Libre de Bruxelles. Leur seule présence dans cette faculté réfute les préjugés véhiculés par la pétition. Ces jeunes filles contribuent à la mixité sociale de l’université. Quarante ans après mai 68, les enfants des couches populaires y sont toujours une minorité. Pour y arriver, ils doivent vaincre bien plus d’obstacles que les autres enfants. Elles contribuent aussi à la mixité des genres. Elles prouvent ainsi que la religion musulmane ne constitue pas en soi un handicap à l’accession des jeunes filles aux études supérieures. Leur foi ne les empêche pas d’étudier la biologie et de combiner la croyance en un créateur et l’étude des méthodes scientifiques.

Le libre examen devrait reconnaître à ces jeunes filles leur droit inconditionnel à poursuivre leurs études. Mais non, il leur est ordonné de renoncer au foulard avant d’entrer dans un laboratoire. Rebelles, elles sont convoquées chez un haut responsable de la faculté. Et quel argument rationnel donne le représentant officiel du libre examen et de la méthode scientifique ? « Ici, nous ne sommes pas au Club Med ». Fin de citation.
Depuis la maternelle jusqu’à l’université, je n’ai fréquenté que les bonnes écoles de la Ville de Bruxelles et le temple du libre-examen. Je n’ai jamais été croyante mais j’ai toujours eu la faiblesse de croire en la bonté du genre humain. Face à ces jeunes filles, nous les athées libre-exaministes, sommes-nous incapables d’émettre une hypothèse inverse à celle de la pétition ? A savoir que c’est peut-être la foi qui a aidé ces jeunes filles à vaincre tous les obstacles sur le chemin de leur émancipation? Et si cette foi-là implique le port du foulard, en quoi cela nous regarde-t-il ?

[1] Ce bref historique est tiré du livre de Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007, pp 634 et suivantes
[2] idem, p. 639

Les dents de Lumumba...

Il y a peu la Commission d’enquête de la Chambre des représentants de Belgique rendait son rapport sur l’assassinat de Patrice Lumumba après un vif débat chez nos voisins du nord. La commission exhonèrait, comme il se doit, le pays de toute responsabilité directe, tout en admettant, du bout des lèvres, un certain laissé faire. La Commission s’employait à faire retomber la culpabilité sur les seuls Katangais et à passer sous silence la responsabilité américaine. Pourtant, dès 1975, la Commission Church du Sénat des États-Unis révélait le rôle qu'avait joué la CIA dans cette mort.


Une fois de plus, le fantôme de l’ancien Premier ministre congolais venait hanter la Belgique. Le livre, que Ludo De Witte publia en 1999, intitulée "L'assassinat de Lumumba", jeta une lumière crue sur une période où la mythologie avait largement pris le pas sur la vérité historique. L’écran de fumée qui masqua une politique cynique est en train de se dissiper après 40 années d’occultation. Les menées néocoloniales apparaissent dans leur sordide réalité avec les révélations sur l’assassinat du premier chef de gouvernement du Congo indépendant. Le destin de Patrice Lumumba est éminemment symbolique : héros de la lutte pour l’indépendance, c’est le jour des cérémonies célébrant celle-ci que Lumumba devient une cible. Le 30 juin 1960, dans la grande salle du Palais de la Nation à Léopoldville, où se déroule la cérémonie de proclamation de l’indépendance, Patrice Lumumba bouscule le protocole, trouble une image, qui se voulait sereine, de passation des pouvoirs.
Le roi Baudouin prononce un discours au ton paternaliste, dans le style de l’époque, rendant hommage à son arrière-grand-père Léopold II, (ce qui apparait retrospectivement comme un comble!). Le président Joseph Kasa-Vubu répond avec diplomatie. Le Premier ministre Patrice Lumumba prend la parole sur un tout autre ton, faisant voler en éclats la vitre dépolie voilant la réalité. "Ce que fut notre sort en 80 ans de régime nationaliste, nos blesssures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire ; nous avons connu un travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers." "Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres". Cette façon de ne pas jouer le jeu de la "transition" - les dominés se doivent de jouer le jeu même si ce ne sont pas eux qui ont écrit les règles -, d’effrayer l’ancien pays colonisateur au point de lui faire craindre de perdre tout contrôle sur le Congo "indépendant", a sans doute scellé le sort du leader nationaliste, d’autant que les actes suivirent les paroles de celui-ci.
Moïse, le sauveur !
Le 5 juillet, les soldats congolais de la Force publique (créée en 1886 par Léopold II) se mutinent contre leurs officiers belges. Lumumba démet le général Janssens qui s’oppose à l’africanisation des cadres. Le colonel Joseph-Désiré Mobutu est nommé chef d’état-major. Moïse Tshombe, leader du Katanga, s’oppose à toute africanisation de l’armée et proclame la sécession de sa riche province.
Ce contre-feu allumé ne déplaît pas à la Belgique, qui voit là l’occasion de sauver ce qui peut l’être en attendant mieux. Mieux, ce ne peut-être que la disparition du Premier ministre.
Les États-Unis s’inquiètent de voir un "crypto-communiste" au pouvoir et, avec le pragmatisme, envisage un assassinat.
Kasa-Vubu, sous la pression américano-belge, démet de ses fonctions Lumumba, qui, à son tour, annonce qu’il destitue le Président et se voit confirmé dans ses fonctions par la Chambre et le Sénat.

Dans l’urgence, des scénarios sont envisagés à Washington et à Bruxelles.
Kasa-Vubu prétend dissoudre le Parlement congolais, justifiant l’entrée en scène du colonel Mobutu, qui effectue son premier coup d’État le 14 septembre.
Lumumba se trouve au centre d’un cercle formé par ceux qui ont intérêt à sa perte. La CIA, qui a envisagé plusieurs scénarios d’élimination, reste à l’arrière-plan et le comte d’Aspremont-Linden, ministre des Affaires africaines, peut envoyer le 5 octobre 1960 un télégramme, dans lequel il écrit : "L’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique, est évidemment l’élimination définitive de Lumumba". Patrice Lumumba vient de perdre le pouvoir et, dans la nuit du 27 au 28 novembre, il s’évade de sa résidence surveillée par les Casques bleus pour tenter de gagner Stanleyville. Il a encore de très nombreux partisans.
Le 2 décembre, Lumumba est arrêté au Kasaï par des soldats de Mobutu et envoyé au camp Hardy à Thysville.
Lumumba, ayant de nombreux partisans dans le pays, étant protégé dans sa cellule par des Casques bleus ghanéens, il faut le transférer dans un endroit sûr. Cet endroit, pour les autorités belges, devait être le Katanga. Tshombe n’est guère tenté par ce "cadeau empoisonné", qui risque de le compromettre. L’insistance du ministre des Affaires africaines, la pression belge ont raison de ses réticences.
La Katanga belge
En ce qui concerne les relations de la Belgique et du Katanga sécessioniste, l’envoyé du sécrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjod, se révèle un témoin précieux. Le 21 juillet, peu de temps après son arrivée, il avait envoyé ce télégramme : "Tshombe est une marionnette manoeuvrée par les Belges : il ne prend aucune décision qui ne soit inspirée par les Belges, ne tient aucune réunion officielle sans la présence d’un Belge et, sans les Belges, n’aurait pu accéder au pouvoir." Hammarskjod a accédé à la demande de Lumumba d’envoyer des Casques bleus pour remplacer les troupes belges, mais n’entend pas s’opposer à l’indépendance de la région, ni aux manoeuvres des Belges.
Le 17 janvier, à 4h30, Lumumba est extrait de sa prison du camp Hardy de Thysville. Il effectuera son dernier voyage en compagnie de Maurice Mpolo, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, et de Joseph Okito, vice-président du Sénat congolais. Victor Nendaka, chef de la sûreté des mobutistes, a réglé les détails avec le colonel Louis Marlière, qui agit depuis Brazzaville, et André Lahaye, ancien commissaire de la Sûreté nationale, dont Nendaka fut un informateur. Nendaka, accompagné de trois soldats Balubas de l’ANC, dont un tortionnaire sadique, connu sous le nom de lieutenant Zuzu, embarque ses colis à bord d’un Dragon qui décolle de la piste en gazon des Cimenteries du Congo.
Les prisonniers sont atrocement torturés dans l’avion même avant leur arrivée à Elisabethville. Avant que l’avion atterrisse, une réunion se termine chez Godefroid Munongo, le ministre des Affaires intérieures de Tshombe, avec le commissaire Frans Verscheure, vrai patron de la police, chargé de coordonner l’opération avec le capitaine Julien Grat, chef de la police militaire d’Elisabethville.
Les prisonniers sont débarqués et battus sous l’oeil des soldats d’un poste de garde de l’ONU.
Les trois prisonniers sont conduits à la "maison Brouwez", l’habitation d’un colon, accompagnés par six Katangais et six Belges, dont le commissaire Verscheure, le capitaine Gat et le lieutenant Michels.
La décision d’exécuter les prisonniers a été prise et, vers 22 heures, un convoi s’est formé, avec des voitures américaines et des Jeeps, pour emmener les trois hommes sur le lieu de leur exécution. Le ministre katangais Godefroid Munongo, Jean-Baptiste Kibwe, Gabriel Kitenge et Moïse Tshombe lui-même font partie du voyage.
C’est Frans Verscheure qui a pris la direction des opérations et organise l’exécution à 50 km d’Elisabethville.
Dans la nuit du 22 au 23 janvier, deux Belges, Gérard Soete, commissaire de police, et son frère vont découper les cadavres à la scie et les faire disparaître dans de l’acide pris à l’Union Minière. Il ne fallait pas que les partisans de Lumumba trouvent une tombe où venir en pèlerinage.

Gérard Soete, qui gardait en permanence un pistolet sous son oreiller, déclarait à la “Gazet van Antwerpen” : “Les deux dents de Lumumba ? Je les ai longtemps gardées, mais la semaine dernière, je les ai jetées dans la mer du Nord, elles sont maintenant à dix miles de la cote. Personne ne le retrouvera plus jamais”.

De la gestion (post)coloniale de l’immigration à des fins politiques...

Il y a aujourd’hui une volonté manifeste des partis politiques belges (et tout particulièrement à Bruxelles) de mettre en avant des gens qui de par leurs actes et leurs propos discréditent totalement les communautés dont ils sont issus. Soit un double objectif : faire le plein de voix et discréditer le représentant - et donc sa communauté- par le soupçon de « vote ethnique » et celui de « communautarisme ». Il s’agit d’engranger les voix de ces élus d’ouverture tout en ne permettant pas qu’ils n’aillent prendre des voix au delà. .... Et surtout pas auprès de l’électorat « belgo-belge » (passez-moi l’expression) ! Les voix ainsi obtenues dans leurs communautés d'origine sont auusitôt acheminées vers les deux ou trois « barons » locaux, auxquels elles reviennent naturellement. Ainsi le must du must, en cette matière, pour le baron est d’avoir dans son « écurie » plusieurs représentants de chaque communauté. Car non seulement ils ramèneront des voix au dit baron, mais se neutraliseront les uns les autres. Ce « système » bien huilé, installe une manière de « plafond de verre » électoral, qui empêche ces élus de susciter l’adhésion au delà de leurs communautés. Cette non-identification à un public plus large les condamne au confinement dans leur propre communauté, suivant une logique de cercle vicieux. Puisque l’élu d’origine étrangère finit par comprendre que ses chances de prendre des voix au delà de sa communauté sont quasi nulles. Il décide donc de concentrer tous ses moyens et son énergie sur cette dernière. Et comme il n’est pas le seul élu de cette communauté, cette concurrence le pousse à la surenchère et qui plus est à une surenchère « ethnique » et à ses dérives. Cette surenchère bien entendu ne passe pas inaperçu, ce qui jette encore un peu plus le discrédit sur les élus de cette communauté… La boucle est ainsi bouclée et le cercle vicieux fonctionne à plein.

Les évènements qui viennent de se produire à Schaerbeek et Saint-Josse sont à la fois une conséquence de cette logique circulaire et la cause de son renforcement, puisqu’ils provoquent le maintien et l'amplification de cette perception des choses.
Qui sont les bénéficiaires des événements qui viennent de se produire ? S’agit-il d’hommes politiques comme Kir, Ozkara, Kökten ou Köss ? S’agit-il des communautés qu’ils représentent ?